LE RENONCEMENT AU VOYAGE
Blida, mercredi.
Je n'irai point chercher du côté de la mer ; mon regard fuit l'horreur de ces nuages qu'un coup de vent chassera vers le nord. Déjà, plein d'Apollon, le ciel exulte au-dessus de la ville haute. 0 rire des maisons ! profondeurs de l'azur ! Là-haut, dès que le soir viendra, je monterai, oui, jusqu'au pied de ce mur rose, le plus riant de tous, le plus haut, et que rien ne sépare du ciel que ce rameau nageant d'eucalyptus, au loin, que le vent balance. Mais, pareille à l'objet de nos désirs, de près paraîtras-tu si belle ? branche heureuse, et dont la lumière aujourd hui,^ mieux que l'ondée d'hier, lave les feuilles.
Alger, samedi 14.
Salut ! matin plein de sourires. Le plein rire du jour peut venir : je suis prêt.
La mer, que le soleil affleure se tient tout debout devant moi comme une paroi de lumière, une vitre de nacre irisée que, distincte à peine, la fine ligne des collines que la brume amollit et fait paraître
spongieuses, encadre et sépare du ciel. Dans le port vaporeux encore, que la fumée d'énormes bateaux envahit, un vol tremblant de barques s'éparpille, monte au large brillant, et, parfois, les rames tendues, comme dans de la lumière fluide, glisse et semble planer. Et face au soleil, sur la terre, entre les quais trépidants et le ciel, la ville rit.
Mon œil qui, dans l'absence de rayons, ces dix derniers jours faisait jeûne, s'éveille au soleil, se promène et regarde avec appétit.
Du haut de la rue de la Casbah commence de rouler et bondir une orange ; une fillette s'élance après ; l'orange fuit... Si quelque boulevard français ne les arrête, elles iront jusqu'à la mer.
Dimanche, 1 1 heures.
Il ne restait, le long du mur, plus qu'un étroit espace d'ombre qu'étranglait petit à petit le soleil ; de quoi juste abriter ma pensée. De pensée il ne m en restait déjà plus que de quoi remplir cet espace étroit et se rétrécissant. Bientôt, contre le mur, il n'y aura plus que chaleur, que lumière, en moi que sensation et ferveur.
Lundi.
Nous avions vu, au marché, sur la place, des grenades aussi rosées, des piments aussi verts, aussi pourpres, des oignons doux aussi luisants, mais là, dans le retrait soudain de la ruelle, dans l'ombre, chaque fruit prenait un éclat neuf.
J'admire de quel modique profit savent se contenter les Arabes. J'osai marchander quelques fruits. Assis sur ses talons au centre de la petite échoppe, un enfant les vendait. On aurait eu pour quelques francs toute l'échoppe ; pour quelques sous de plus le marchand.
Je voudrais avoir assez faim, quelque jour, pour désirer manger de ces pois chiches, — une pleine poignée que le marchand prendrait à même dans la jatte et verserait dans un cornet de papier couleur paille, que la saumure tacherait.
... avoir assez soif pour boire au goulot de l'urne de cuivre que cette femme, dont je ne puis voir le visage, tient sur sa hanche et vers ma lèvre chaude inclinerait.
... fatigué, dans cette échoppe, attendre le soir» et n'être, parmi ceux que le soir y rassemble, qu'un parmi quelques-uns, simplement.
... Oh ! savoir, quand cette épaisse porte noire»
devant cet Arabe, ouvrira, ce qui l'accueillera, derrière...
Je voudrais être cet Arabe, et que ce qui 1 attend m'attendît.
Environs d'Alger, mardi.
On entendait, à chaque arrêt de la guimbarde dans la plaine, le rapprochement d'un de ces silences informes, comme il n'en fait que par les très fortes chaleurs. Cela tombait sur vous comme une couverture de laine, où mille mouches bourdonnaient. On était bien ; on était aise. On étouffait.
C'est toi, forêt aromatique, que ce matin, et pour y respirer jusqu'au soir, j'ai choisie. O marche énorme ! fatigue heureuse de la chair. — Dès qu'on s'écarte un peu du pli secret de ce ravin où l'eau qu'on ne voit pas mais qu'on entend, ruisselle, ce qu'on appelle encore forêt n'est plus qu une brousse écrasée ; cystes, lentisques et palmiers nains. Un versant du ravin gardait l'ombre et, malgré la grande chaleur, une telle fraîcheur y traînait que l'herbe était, comme aurait dit Ronsard, « perleuse ». En un creux qu'un repli de la roche abritait,, l'air était bleu et mon haleine y fit nuage. Plus haut, dans les lavandes, je m'assis; j'appliquai sur le rocher glacé les paumes de mes mains ardentes. Devant moi, sur l'autre versant, en proie au soleil, tout
brûlait. Je regardais, sur les (listantes crêtes, des troupeaux blancs, et, parfois, un souffle y aidant {et tant le silence à l'entour était grand) i'entendais un appel du pasteur, et parfois un souffle plus fort arrachait un lambeau de chant à sa flûte.
Vers la fin de ce jour, sur cette roche, sur la même, je suis venu m'asseoir encore. Le soleil à présent l'embrasait ; il exténuait de parfums l'herbe sèche. Devant moi, sur Fautre versant, croissait l'ombre ; «t quand elle atteignit les troupeaux, ceux-ci, brusquement dévalant, vers le repos du soir s'acheminèrent.
Alger, mercredi.
A ce restaurant populeux, où l'on mange plus mal qu'ailleurs, ce qui n'est pas peu dire à Alger, deux mandolinistes italiens, durant tout le repas pincent et grattent. L'air s'emplit de liesse et de médiocrité.
Restaurant de l'Oasis, vendredi.
Au milieu du dressoir, sur du persil, dans une assiette, un extraordinaire monstre crustacé gît.
— J'ai beaucoup voyagé, dit le maître d'hôtel ; je n'ai jamais vu ça qu'à Alger. A Saigon, tenez, où l'on voit les langoustes grosses comme... (il cherche en vain dans la salle un terme de compa-
raison) on ne connaît pas ça. Et même ici c'est assez rare. Depuis trois ans, c'est seulement la seconde que je vois... Cigale de mer, monsieur... C'est à cause de la forme de la tête ; tenez, regardez de profil ; on jurerait une tête de cigale... Si, si, monsieur, très bonne ; un peu comme celle de la langouste ; mais c'est beaucoup plus délicat. Ce soir on va la faire cuire ; si monsieur revient demain matin, on lui en fera goûter un morceau.
La bête, avec six personnes autour d'elle, se tait. Elle est grave, immobile, informe, couleur de gangue, sans regard ; elle a l'air d'un rocher vaseux.
— Comment ! si c'est vivant ?
D'un coup de pouce, le maître d'hôtel lui renfonce un œil ; la cigale aussitôt déclenche un formidable coup de queue qui fait voler au loin tout le persil du plat ; puis se rassied.
Durant tout le repas je la regarde.
Samedi.
Ce matin elle y est encore ; régnant au milieu du persil, sur l'assiette.
— On ne l'a pas fait cuire hier soir, dit le maître ; elle était si vivante encore ; j'ai trouvé que c'était dommage
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Environs d'Alger.
J'aurais aimé plus paresseuse cette place au pied des ficus et qu'un bruit clair de fontaine égayait... Mais aujourd'hui, par l'éclat des voix des vendeurs, le bruit de la fontaine est couvert ; des troupeaux empoussièrent l'air, et par les quatre routes dont c'est ICI le carrefour, de blancs Arabes s'empressent vers le marché.
Oui, c'est ainsi, pensai-je, que produisent les roses les plus belles, les seuls rosiers soumis à l'engourdissement de l'hiver. Sur cette terre d'Afrique, si riche et chaleureuse, la petitesse de ces fleurs, dont nous nous étonnions d'abord, leur étroitesse, l'étranglement de leur beauté vient de ce que le vigoureux rosier n'interrompt jamais de fleurir. Chaque fleur y éclôt sans élan, sans préméditation, sans attente...
De même l'efflorescence la plus admirable de l'homme exige une préalable torpeur. L'inconsciente gestation des grandes œuvres plonge l'artiste dans une sorte d'engourdissement stupide ; et n'y consentir point, prendre peur, vouloir redevenir trop tôt capable, avoir honte de ses hivers, voilà de quoi — pour en vouloir de plus nombreuses, — étrangler» €t faire avorter chaque fleur.
Jardin d'Essai, mardi.
La noria, qu'un mulet tournait, alimente sans douté ce bassm carré cnnenté que verdit une mousse abondante.
Au ras de la margelle affleurait une eau qui d'abord semblait noire et qu'on ne comprenait profonde et transparente que lorsqu'à son bord se penchant on distinguait au fond un tapis de fongosités sombres. Une ombre extraordinairement épaisse, pesante et taciturne, tombait là de la voûte opaque, glacée, que faisait au-dessus d'elle un ficus. Son tronc distant lançait vers cette humidité ses branches. Et du milieu de chaque branche pendait quelque tignasse de radicelles ; on sentait végétalement, en approchant de l'eau, l'effort vers l'eau de cette succion imminente ; car sitôt en contact avec la terre humide ou l'eau, la racine, ayant atteint son but, fixée, aspirait pour l'arbre assoiffé le surcroît désiré de sève. Elle s'épaississait alors, formait tigelle, puis tronc nouveau ; l'arbre appuyait le poids de sa branche sur elle.
Je ne sais où placer dans ma phrase ce crapaud monstrueux qui, s'aplatissant à fleur d'eau, bouchait une caverne de racine, noir et grenu comme elle ; je ne l'en distinguais d'abord pas : dès que ma canne le toucha il lui surgit de partout des pustules. Cer-
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lainement sur cette eau tranquille il régnait. Ma canne le poussant, je vis son ventre jaune. Il se laissa tomber dans l'eau tout de travers. Des poissons noirs, qu'on ne distinguait d'abord pas, se sauvèrent.
27 novembre.
Il y a trois semaines j'eusse quitté plus aisément Alger ; déjà j'y ai mes habitudes ; petites racines.., encore quelques jours et je ne pourrai plus m'arracher.
Et déjà depuis tant d'années, chaque année je me promets de ne plus revenir...
Mais le regret de ce jardin, le soir, — de ce jardin de nuit où j'allais tous les soirs... Ah ! comment le supporterais-je ?
Biskra.
Les sons du tambour nègre nous attirent. Musique nègre ! que de fois je l'entendis l'an passé ! Que de fois je me suis levé pour la suivre ! Pas de tons, du rythme, aucun instrument mélodique, rien que des instruments de heurt ; tambours longs, tam-tams et crotales...
« Florentes ferulas et grandia lilia quassens », crotales, qui font entre leurs mains le bruit d'une averse claquante. A trois, ils exécutent de véritables
morceaux de rythme ; rythme impair, bizarrement haché de syncopes, qui affole et provoque tous les bondissements de la chair. Ce sont eux les musiciens des cérémonies funèbres, joyeuses, religieuses ; je les ai vus dans les cimetières, soutenir l'ivresse des pleureuses ; dans une mosquée de Kairouan, exaspérer la folie mystique des Aissaouas ; je les ai vus scander la danse des bâtons et les danses sacrées, dans la petite mosquée de Sidi-Maleck ;. et j'étais toujours seul Français à les voir. Je ne sais où vont les touristes ; je pense que des guides attitrés leur préparent une Afrique de choix, pour débarrasser des importuns les Arabes amis du secret et de la tranquillité, car je n*en rencontrai jamais près d'une chose intéressante ni même, et fort heureusement, que rarement dans les anciens villages de l'oasis, où je retournais chaque jour et finissais par ne plus rien effaroucher. Pourtant, les hôtels sont pleins de voyageurs ; mais ils tombent sous les lacs de guides charlatans, et paient très cher les cérémonies falsifiées qu'on leur joue.
Il n'y avait pas un Français non plus, l'an dernier, à cette extraordinaire fête nocturne où j'assistai presque par hasard, appelé par le seul bruit du tamtam et par les hurlements des femmes. La fête était dans le village nègre ; un cortège dansant de femmes et de musiciens montait la grande rue, précédant
des porteurs de torche et un groupe d'enfants qui riaient et menaient par les cornes un grand bouc tout noir, couvert de bijoux et d'étoffes. I' avait des bracelets aux cornes, un énorme anneau d'argent dans les narines ; il avait des colliers au cou ; il était revêtu d'une loque de soie cramoisie. Dans la foule qui suivait, j'ai reconnu le grand Ashour ; il m'expliqua que ce bouc allait être égorgé dans la nuit pour porter bonheur au village ; auparavant, on le promenait dans les rues, afin que les mauvais esprits des maisons, qui se tiennent au pas des portes, entrassent en lui et disparussent.
Musique nègre ! que de fois, loin de l'Afrique, j'ai cru t'entendre, et subitement se recréait autour de toi tout le Sud ; à Rome encore, via Gregoriana, lorsque les lourds camions, descendant au petit matin, me réveillaient. Aux rebonds sourds sur les pavés, encore sommeillant je pouvais un instant me méprendre, puis me désoler longuement.
Nous l'entendîmes ce matin, la musique nègre, mais ce n'était point une fête ordinaire. Ils jouaient dans la cour intérieure d'une maison particulière, et des hommes, sur le seuil, voulurent d'abord nous repousser ; mais quelques Arabes me reconnurent et protégèrent notre entrée. Je fus étonné, dès l'abord, par la grande quantité de femmes juives là rassemblées, très belles et richement vêtues. La cour était pleine ;
à peine un espace restait-il au milieu pour la danse. On étouffait de poussière et de chaleur. Un grand rayon tombait de la baie supérieure, par où, comme d'un balcon, les grappes d'enfants se penchaient.
L'escalier montant à la terrasse était aussi couvert de monde ; tous attentifs comme nous le devînmes bientôt. Au centre de la cour était un grand bassin de cuivre, plein d'eau. Trois femmes se sont levées, trois Arabes ; elles ont dépouillé leurs vêtements de dessus, pour la danse, ont défait leurs cheveux devant le bassin, puis, s'inclinant, les ont répandus sur l'eau. La musique, déjà très forte, s'est gonflée ; laissant leurs cheveux trempés s'égoutter sur elles, elles ont commencé à danser ; c était une danse sauvage, forcenée et dont, à qui ne l'a point vue, rien ne saurait donner l'idée. Une vieille négresse y présidait, qui sautait autour du bassin, et, tenant un bâton d'une main, en frappait par moments les bords. On nous apprit ensuite, ce que nous commencions de comprendre,. que toutes les femmes qui dansaient ce jour-là (et parfois, tant elles sont nombreuses ces deux jours) étaient, tant juives qu'Arabes, des malades démoniaques.
Chacune à son tour payait pour avoir droit de danse. Cette vieille négresse au bâton était une sorcière renommée, qui connaissait les exorcismes ; agitant l'eau du bassin, elle invitait à s'y plonger
chaque démon qui, du coup, délivrait la femme.
Celle qui nous redit tout cela était la belle juive Goumarr'ha, qui n'en parlait pas volontiers par reste de croyance et demi-honte d'avouer qu'elle aussi, l'an dernier, le corps horriblement travaillé d'hystérie, elle avait pris part à la ronde « espérant y trouver un soulagement à ses maux ». Mais après, elle avait été bien plus malade, et son mari, apprenant qu'elle avait dansé à cette fête de sorcières, l'avait battue trois jours durant pour la guérir.
... La danse s'animait ; les femmes hagardes, éperdues, cherchant l'inconscience de la chair, ou mieux la perte du sentiment, parvenaient à la crise, où, leur corps échappant à toute autorité de leur esprit, l'exorcisme peut opérer. Après cette instante fatigue, suant, mourant, dans l'accablement qui suit la crise, elles trouveraient peut-être un repos.
A présent, elles sont agenouillées devant le bassin : leurs mains crispées à ses bords, et leurs corps battant de droite à gauche, d'avant en arrière, vélpcement, comme un furieux balancier ; leurs cheveux fouettent l'eau, puis éclaboussent les épaules ; à chaque coup de reins elles poussent un cri grave comme celui des bûcherons qui sapent ; puis, brusquement, s'écroulent en arrière comme si elles tombaient du hautmal, l'écume aux lèvres et les mains tordues. Le mauvais esprit les a quittées.
La sorcière alors les prend, les étend, les essuie, les frotte, les étire, les saisissant par les poignets et les redressant à demi. Il en est passé ce jour-là, nous a-t-on dit, plus de soixante. Les premières se tordaient encore, que d'autres s'élançaient déjà. Une était petite et bossue, vêtue d'une gandourah verte et jaune. Elle sautait comme la fée de je ne sais plus quel conte. Ses cheveux noirs de feu la couvraient tout entière.
... Des Juives aussi ont dansé. Elles ont bondi désordonnément comme des tontons en délire ; elles n'ont fait qu'un saut pour retomber aussitôt, éperdues. D'autres étaient plus résistantes, mais leur folie nous gagnait ; nous nous sommes enfuis, n*y pouvant plus tenir.