‹ André GideChapitre 8 sur 22 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

Que cherchent ces enfants dans ce compost, comme des poules ? Ce n'est perle ni grain de mil. Les guenilles qui mal les couvrent ont couvert tant de fois tant d'autres, que ces débris, ces restes, ces déchets, dont tant d'autres se sont servis, pourront bien leur servir encore.

Il y avait là-haut, dans une rue point très secrète,.

mais dans tel pli secret de la rue, un tout petit café... Je le vois. — Au fond de ce café, en contre-bas, commençait une seconde pièce, étroite semblait-il, et prenant jour sur le café ; de la place où j'étais, on ne la voyait pas tout entière ; elle continuait en retrait. Parfois un Arabe y descendait, qui venait tout droit de la rue et que je ne voyais plus reparaître. Je suppobe qu'au fond du réduit un escalier secret menait vers d'autres profondeurs...

Chaque jour j'attendais, espérant en voir davantage. Je retournais là tous les jours. J'y retournai le soir ; j'y retournai la nuit. Je m'étendais a demi sur la natte. J'attendais et suivais, sans bouger, la lente désagrégation des heures ; il restait vers la fin du jour une cendre de temps subtile, amère au goût, douce au toucher, assez semblable com.me aspect à la cendre de ce foyer, entre les colonnettes, là, près du sous-sol mystérieux, à gauche — où parfois, écartant la cendre, le cafetier ranime un charbon mal éteint, sous l'amoncellement de la cendre...

Parfois, s'accompagnant sur la guembra, un des Arabes chante un chant lent comme l'heure. Je regarde obstinément, malgré moi, l'ombre close là-bas, la natte du mur du retrait où j'ai vu ce suspect descendre... (Trois mois après, la police avait fait fermer le café).

VOYAGES VTj

Un soir, entra brusquement, contrefaisant l'ivrogne, un grand Arabe, fort, le regard habile et le couteau tiré. Il s'amusait avec, l'essayait... Ce n'était pas un de ces petits couteaux de roumis ; c était un grand fort coutelas, maigre et pointu comme son maître. Ivre, il l'était peut-être un peu ; mais pas tant qu'il feignait de l'être. Chacun le connaissait, et chacun lui parlait. Au-dessus de chacun il fit tourner et tournoyer la lame. A la fin vint mon tour. Tout le reste était jeu, me dis-je, et pour préparer ce qui suit. Tenons-nous !... Mais je risque de tout gâter en faisant mine de me défendre... El si je ne me défends en rien, qu'adviendra-t-il ? — Déjà j'imagine au retrait d'affreuses profondeurs avides... Mais je ne bronchai pas ; simplement tenant solidement à deux mains ma grosse canne, presque haute... ' 11 n'advint rien du tout. Simplement le faux ivrogne s'en alla. Le petit café redevint calme et de nouveau je pus regarder d'un œil libre le pan de natte du retrait.

(extraits)

Nathanaël je te parlerai des attentes.

J'ai vu la plaine après Tété, attendre ; attendre un peu de pluie. La poussière des routes était devenue trop légère et chaque souffle la soulevait. Ce n'était même plus un désir ; c'était une appréhension. La terre se gerçait de sécheresse comme pour plus d'accueil de l'eau. Les parfums des fleurs de la lande devenaient presque intolérables. Sous le soleil tout se pâmait. Nous allions chaque après-midi nous reposer sous la terrasse, abrités un peu de 1 extraordinaire éclat du jour. C'était le temps où les arbres à cônes, chargés de pollen, agitent aisément leurs branches pour répandre au loin leur fécondation. Le ciel s'était chargé d'orage et toute la nature attendait. L'instant était d'une solennité trop oppressante, car tous les oiseaux s'étaient tus. Il monta de la terre un souffle si brûlant que l'on crut défaillir, et le pollen des conifères sortit comme une fumée d'or des branches. — Puis il plut.

J'ai vu le ciel frémir de l'attente de l'aube. Une

à une les étoiles se fanaient. Les prés étaient inondés de rosée ; l'air n*avait que des caresses glaciales. Il sembla quelque temps que l'indistincte vie voulût 8 attarder au sommeil, et ma tête encore lassée s emplissait de torpeur. Je montai jusqu'à la lisière du bois ; je m'assis ; chaque bête reprit son travail et sa joie dans la certitude que le jour va venir, et le mystère de la vie recommença de s'ébruiter par chaque échancrure des feuilles. — Puis le jour vint^ J'ai vu d'autres attentes encore. — J'ai vu l'attente de la nuit...

Oh ! sî tu savais, si tu savais, terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme...

Si tu savais, éternelle idée de l'apparence, ce que la proche attente de la mort donne de valeur à l'instant!

O printemps ! les plantes qui ne vivent qu'un an ont leurs fragiles fleurs plus pressées ; — l'homme n*a qu'un printemps dans la vie et le souvenir d une joie n'est pas une nouvelle approche du bonheur-

Colline de Fie^cîe,

Belle Florence, ville d'étude grave, de luxe et de fleurs ; surtout sérieuse ; grain de myrte et couyonne de « svelte laurier ».

Colline de Vincigliata. Là j'ai vu pour la première fois les nuages, dans l'azur, se dissoudre ; je m'en étonnai beaucoup ne pensant pas qu'ils pussent ainsi se résorber dans le ciel — croyant qu'ils duraient jusqu'à la pluie et ne pouvaient que s'épaissir. Mais non : j'en observais tous les flocons un à un disparaître ; — il ne restait plus que de l'azur. C'était une mort merveilleuse ; un évanouissement en plein soleil.

Rome, Monte Pincio.

Ce qui fit ma joie ce jour-là, c'est quelque chose comme l'amour — et ce n'est pas l'amour — ou du moins pas celui dont parlent et que cherchent les hommes. — Et ce n'est pas non plus le sentiment de la beauté. Il ne venait pas d'une femme ; il ne venait pas non plus de ma pensée. Ecrirai-je, et me comprendras- fcu si je dis que ce n'était là que la simple exaltation de la LumiÈre ?

J'étais assis dans ce jardin ; je ne voyais pas le soleil ; mais l'air brillait de lumière diffuse — comme si l'azur du ciel devenait liquide et pleuvait. Oui vraiment, il y avait des ondes, des remous de lumière ; sur la mousse des étincelles comme des gouttes ; oui vraiment, dans cette grande allée on eût dit qu'il coulait de la lum.ière, et des écumes dorées restaient

au bout des branches parmi ce ruissellement de rayons.

Naples ; petite boutique du coiffeur devant la mer et le soleil. Quais de chaleur ; stores qu'on soulève pour entrer. On s'abandonne. Est-ce que cela va durer longtemps ? Quiétude. Gouttes de sueur aux tempes. Frisson de la mousse de savon sur les joues. Et lui qui raffine après qu'il a rasé, rase encore avec un rasoir plus habile et s'aidant à présent d'une petite éponge imbibée d eau tiède, qui amollit la peau, relève la lèvre... Puis avec une douce eau parfumée il lave la brûlure laissée ; puis avec un onguent, calme encore... et pour ne bouger pas encore, je me fais couper les cheveux.

Sy

racuse.

Barque à fond plat ; ciel bas, qui parfois descendait jusqu'à nous en pluie tiède ; — odeur de vase des plantes d'eau, froissement des tiges.

La profondeur de l'eau dissimule l'abondant jaillissement de cette source bleue. Aucun bruit ; c'est, dans cette campagne solitaire, dans cette natu-

relie vasque évasée, comme une éclosion d*eau entre les papyrus.

Tunis.

Dans tout Tazur, rien que ce qu'il fallait de blanc pour une voile, — de vert pour son ombre dans leaa.

La terrasse monumentale où nous étions (des escaliers tournants y conduisaient) dominait toute la ville et semblait, au-dessus des feuillages profonds, une nef immense amarrée ; parfois elle semblait avancer vers la ville. Sur le haut pont de ce navire imaginaire, cet été, je montais quelquefois goûter, après le tumulte des rues, l'apaisement contemplatif du soir. Toute rumeur en montant s'épuisait ; il semblait que ce fussent des vagues et qu'elles déferlassent ici. Elles venaient encore et par ondes majestueuses, montaient, s'élargissaient contre les murs. Mais je montais plus haut, là où les vagues n'atteignaient plus. Sur la terrasse extrême, on n'entendait plus rien que le frémissement des feuillages et l'appel

éperdu de la nuit.

Des chênes verts et des lauriers immenses, plantés en régulières avenues, venaient fmir au bord du ciel, où ia terrasse même fmissait ; pourtant, des balustrades arrondies, par instants, s'avançaient encore, surplombant et formant comme des balcons dans l'azur. Là, je venais m'asseoir, je m'enivrais de ma pensée délicieuse ; là je croyais voguer. — Au-dessus des collines sombres, qui s'élevaient de l'autre côté de la ville, le ciel était de la couleur de l'or : des ramures légères, parties de la terrasse où j*étaîs, penchaient vers le couchant splendide, ou s élançaient presque sans feuilles vers la nuit. — De la ville montait ce qui semblait une fumée ; c'était de la poussière illuminée, qui flottait, s'élevait à peine au-dessus des places où plus de lumière brillait. Et parfois jaillissait comme spontanément dans l'extase, de cette nuit trop chaude, une fusée, lancée on ne sait d'où, qui filait, suivait comme un cri dans l'espace, vibrait, tournait, et retombait défaite, au bruit de sa mystérieuse éclosion. J'aimais celles surtout dont les étincelles d'or pâle retombent si longtemps et si lentement s'éparpillent, qu'on croit, après, tant les étoiles sont merveilleuses, qu'elles aussi sont nées de cette subite féerie, et que, de les voir, après les étincelles, demeurantes, l'on s'étonne... puis, lentement, après, une à une, on reconnaît chacune à sa constellation attachée, — et 1 extase en est prolongée.

II y a quatre ans, je me souviens, je passai la fin d*un jour dans cette petite ville que je retraverse à présent ; la saison était, comme à présent, l'automne ; ce n'était non plus pas un dimanche et l'heure chaude était passée.

Je me promenais, je me souviens, comme à présent, dans les rues, jusqu'à ce que sur le bord de la ville s'ouvrit un jardin en terrasse dominant la belle contrée.

Je suis la même route et je reconnais tout — je remets mes pas sur mes pas et mes émotions... 11 y avait un banc de pierre où je m'assis. — Voici.

— J'y lisais. Quel livre ? — ah ! : Virgile. — Et j'entendais monter le bruit des battoirs des laveuses.

— Je l'entends. — L'air était calme, — comme aujourd'hui.

Les enfants sortent de Técole ; je m*en souviens. Des passants passent, comme ils passèrent. Le soleil se couchait ; voici le soir ; et les chants du jour vont se taire...

C'est tout.

Mais, dit Angèle, cela ne suffit pas pour faire une poésie...

Alors laissons cela, répondis-je.

— Nous avons connu le lever hâtif d*avant I aube.

Le postillon attelle les chevaux dans la cour.

Des seaux d'eau lavent le pave ! Bruit de la pompe.

Tête enivrée de qui n'a pu dormir à force de pensées. Lieux que l'on doit quitter ; petite chambre ; ici, pendant un instant, j'ai posé ma tête ; j'ai senti ; j'ai pensé ; j'ai veillé. — Qu'on meure ! et qu'importe où ; — dès qu'on ne vit plus, c'est n'importe où et nulle part. — Vivant, je fus ici... Chambres quittées ! Merveille des départs que je n'ai jamais voulu tristes. Une exaltation me vint toujours de la possession présente de CECI. — A CETFE fenêtre, penchons-nous donc encore un instant... Il vient un instant de partir. Celui-ci je le veux immédiatement qui le précède... pour me pencher encore dans cette nuit presque achevée, vers l'infinie possibilité du bonheur...

Instant charmant, verse à l'immense azur un flot d'aurore..,

La diligence est prête. Partons ! — que tout ce que je viens de penser se perde comme moi dans l'ctourdissement de la fuite...

Passage de forêt — zone de températures parfumées. Les plus tièdes ont l'odeur de la terre ; les

LES NOURPÎTTîRFS TFRRFSTRES 181

plus froides, l 'odeur des feuilles rouies. — J*avais les yeux fermés ; je les rouvre. Oui : voilà les feuilles ; voici le terreau remué...

Strasbourg,

0 « folle cathédrale ! » — avec ta tour aérienne I — du sommet de la tour, comme d'une nacelle balancée, on voyait sur les toits les cigognes, orthodoxes et compassées avec leurs longues pattes, lentement, — parce que c'est très difficile de s'en servir.

romena

des.

J'eusse voulu goûter toutes les formes de la vie ; celles des poissons et des plantes. Entre toutes les joies des sens, j'enviais celles du toucher. —

Un arbre isolé, dans une plaine, à l'automne, environné d'ondée ; ses feuilles roussies tombaient ; je pensais que l'eau abreuvait pour longtemps ses racines, dans la terre profondément imbibée.

— A cet âge, mes pieds nus étaient friands du contact de la terre mouillée, du clapot des flaques, de la fraîcheur ou de la tiédeur de la boue. Je sais pourquoi j'aimais tant l'eau et surtout les choses

mouillées : c'est que l'eau plus que l'air nous donne la sensation immédiatement différente de ses températures variées. — J'aimais les souffles mouillés de l'automne... Pluvieuse terre de Normandie !...

La Roque,

Les chariots sont rentrés chargés de moissons odorantes.

Les greniers se sont emplis de fom.

Chariots pesants, heurtés aux talus, cahotés aux ornières ; que de fois vous me ramenâtes des champs, couché sur les tas d'herbes sèches, parmi les rudes garçons faneurs.

Quand pourrai-je, ah ! couché sur les meules, attendre encore le soir venir ? —

Le soir venait ; on atteignait les granges — dans la cour de la ferme où les derniers rayons s'attardaient.

Nathanaël, je t'enseignerai que toutes choses sont divinement naturelles.

Nathanaël, je te parlerai de tout.

— Je mettrai dans tes mains, petit pâtre, une houlette sans métal, et nous guiderons doucement.

en tous lieux, des brebis qui n*ont encore suivi aucun maître.

Pâtre, je guiderai tes désirs vers tout ce qu'il y a de beau sur la terre.

Nathanaël, je veux enflammer tes lèvres d'une soif nouvelle, — et puis approcher d'elles des coupes pleines de fraîcheur ; — j'ai bu — je sais les sources où les lèvres se désaltèrent

Nathanaël, je te raconterai les sources :

* Il y a des sources qui jaillissent des rochers ; Il y en a qu'on vo*t sourdre de sous les glaciers —

Il y en a de si bleues qu'elles en ont l'air plus profondes ;

(A Syracuse la Cyané merveilleuse à cause de cela. Source azurée ; vasque abritée ; éclosion d'eau entre des papyrus ; nous nous sommes penchés de la barque ; sur un gravier qui semblait de saphirs, des poissons d'azur naviguaient.)

A Zaghouan, de la Nymphée jaillissent les eaux qui jadis abreuvaient Carthage.

A Vaucluse, l'eau sort de terre, abondante comme si elle coulait depuis longtemps ; c'est déjà presque

un fleuve, et qu'on peut remonter sous la terre ; il traverse des grottes et s'imprègne de nuit. La lumière des torches vacille, est oppressée ; puis il y a un endroit tellement sombre qu'on se dit : Non, jamais je ne pourrai remonter ce fleuve plus avant.

Il y a des sources ferrugineuses, qui colorent somptueusement les rochers.

II y a des sources sulfureuses, dont l'eau verte et chaude paraît d'abord empoisonnée, — mais, Nathanaël, lorsqu'on s'y baigne, la peau devient si suavement douce, qu'après elle est encore plus délicieuse à toucher.

Il y a des sources d'où s'essorent des brumes, au soir ; brumes qui flottent autour dans la nuit et qui, le matin, lentement se dissipent.

Petites sources très simples, étiolées entre les mousses et les joncs.

Sources, où viennent laver les laveuses et qui font tourner des moulins.

Inépuisable provision ! jaillissement des eaux. Abondance de l'eau sous les sources ; réservoirs cachés ; vases déclos. La roche dure éclatera. La

montagne se couvrira d*arbustes ; — Les pays arides 8e réjouiront et toute Tamertume du désert fleurira.

Plus de sources jaillissent de la terre que nous n'avons de soifs pour les boire.

Eaux sans cesse renouvelées ; vapeurs célestes qui retombent ;

Si l'on manque d'eau dans la plaine, que la plaine vienne boire aux montagnes — ou que des^ canaux souterrains portent l'eau des monts vers la plaine. — Irrigations prodigieuses de Grenade. — Réservoirs ; Nymphées. — Certes, il y a d'extraordinaires beautés dans les sources — d'extraordinaires délices à s'y baigner : Piscines ! Piscines ! nous sortirons de vous purifiés.

Comme le soleil dans l'aurore La lune dans la rosée de la nuit — Dans votre humidité courante...

Nous laverons nos membres fatigués.

Il y a d'extraordinaires beautés dans les sources ; et les eaux qui filtrent sous la terre. Elles apparaissent après aussi claires que si elles avaient traversé du cristal ; il y a d'extraordinaires délices à les boire : elles sont pâles comme l'air, incolores comme si elles

n'étaient pas, et sans goût ; on ne s'aperçoit d'elles que par leur extrême fraîcheur et c'est comme leur vertu cachée. Nathanaël, as-tu compris qu'on puisse désirer les boire ?

Les plus grandes joies de mes sens

Ç'ont été des soifs étanchées.

Je te dirai maintenant, Nathanaël, la

Page 1