Décret du 7 février
56 ANDRÉ HO FER
Spaur, qui du reste vint au-devant des vœux du gouvernement et trouva que la nature avait elle-même fait dépendre géographiquement du siège de Trente toute la vallée de Vintschgau.
Un professeur de l'Université d'Inspruck fut installé curé de Méran et provicaire de Vintschgau; mais déconcerté dès sa première entrevue avec le clergé et convaincu d'ignorer même le passage du concile de Trente qu'il citait au sujet de la vacance du siège, il ne tarda pas à donner sa démission.
On eut recours, pour occuper les places vides, à quelques moines vagabonds, à quelques mauvais prêtres, rebut des diocèses.
Ces intrus dont la facile conscience se contentait de l'investiture laïque, furent partout d'autant plus mal accueillis, qu'on les savait interdits ipso facto par l'évêque de Coire. Les pénitents faisaient plusieurs lieues pour trouver un confesseur ; les femmes dont le terme était proche se rendaient dans quelque village
où Ton savait qu'un vrai prêtre était caché, afin que l'enfant reçût de sa main le baptême ; les malades se faisaient transporter au loin, pour recevoir le saint Viatique, et tout fidèle refusait obstinément d'entendre la prédication des intrus ou d'assister à leur messe.
Cependant les curés bannis parcouraient les vallées à l'aide d'un déguisement et célébraient les saints mystères dans des granges, des caves, au fond des bois.
La persécution qui sévissait contre les évèques et les prêtres devint d'autant plus odieuse au peuple qu'elle nè l'épargna pas luimême*
On lui défendit de célébrer les fêtes religieuses que le calendrier des ministres bavarois n'indiquait pas. Porter à pareil jour un meilleur habit ou suspendr.e le travail quotidien fut un crime puni par l'amende, la prison, l'enrôlement forcé.
Ce fut encore un délit prévu par la loi d§
chanter le Rorate, d'assister à telles processions, à telles confréries, de faire à certaines solennités retentir le carillon des cloches, de célébrer l'office de la nuit de Noël avant cinq heures du matin. Ce dernier arrêté de police fut notifié aux prêtres et aux fidèles sans l'intermédiaire de l'évéque, et les nombreux transgresseurs durent comparaître devant le tribunal d'Inspruck.
De telles prohibitions, odieuses à Vienne au temps de Joseph II, Tétaient bien davantage en Tyrol. Elles arrachaient au peuple ses plus pures joies, ses plus chers souvenirs, ses traditions les plus antiques, ses plus poétiques inspirations.
Que devenaient, par exemple, les fêtes animées et bruyantes de la vallée de Ziller, toujours accompagnées de chansons composées par les habiles du pays, de musique, de danses et de luttes sur la place de l'église ?
• Que devenaient, dans la vallée de Tlnn, ces
drames rustiques où des paysans, sur un théâtre en plein air , exposent aux yeux d'une foule immense, à l'aide de tableaux mimiques, de chœurs et de récits naïfs, les vieilles légendes, les histoires de la Bible et surtout la sainte Passion ?
Que devenait enfin, auxenvirons deBrixen, cette procession fameuse de la Fêle-Dieu, où les hommes de la vallée, vêtus de leur costume
pittoresque, tous à cheval, drapeaux déployés, musique en tête, font cortège au clergé qui luimême à cheval ouvre la marche, portant le Saint-Sacrement? Fête qui peut nous sembler bizarre,mais qui, religieuse et nationale tout ensemble, raconte depuis trois siècles à chaque génération une grande victoire remportée par les hommes de la vallée sur l'envahisseur étranger.
Qu'importe, pensaient les bureaucrates, qu'un montagnard oublie ses lieder populaires, ne suive plus les processions et troque ses braies • de peau contre un vêlement moderne?
Laissez-nous, disaient les Tyroliens, le cos-
tume de nos ancêtres, les chants de nos villages, les fêles de nos saints. Nous avons besoin de tout cela !
Ils disaient vrai ; car ils avaient besoin de leur simplicité patriarcale, de leur gaîté, de leur foi, pour aimes leur pays si pauvre, sup-
porter leurs travaux si rudes et trouver en Dieu le courage de franchir toutes les difficultés de la vie, comme ils franchissent leurs montagnes, la joie au cœur et le sourire aux lèvres.
Mais ce qui mit le comble à l'indignation universelle, ce fut le pillage des églises et des monastères. Les mêmes excès qui avaient signalé en Bavière la sécularisation des biens de l'Église, se renouvelèrent en Tyrol avec des circonstances plus atroces.
Les juifs avaient envahi le pays à la suite des administrateurs bavarois et fait avec eux étroite . alliance. Ils savaient qu'on avait besoin de leurs services et qu'ils trouveraient, en les of-
Uigitizeo by
frant, l'occasion de faire de beaux profits, La
suppression d'un monastère était immédiatement suivie d'une vente à l'encan où ils étaient bien sûrs d'être en Tyrol les seuls vendeurs et les seuls acheteurs.
C'est ainsi qu'une foule d'objets servant au culte et toute l'argenterie des églises tombèrent entre leurs mains, au grand scandale du peuple. Heureux de pouvoir d'un coup faire fortune et insulter les chrétiens, ils transportaient par les rues d'Inspruck avec une ostentation sacrilège les riches dépouilles enlevées de toutes parts, mais surtout dans l'antique abbaye des Prémontrès de Wilten, dont l'abbé était jadis seigneur de toute la vallée de Tlnn.
On vit un juif traverser la ville chargé d'ornements sacerdotaux et portant sur l'épaule un grand ostensoir avec lequel il s'amusait à donner la bénédiction sur la route. Sa femme, disait-on, avait placé près de son lit un vase sacré, par la dérision la plus infâme.
ANDRÉ HO FER
Les juifs eurent des émules qui les surpassèrent.
À Inspruck, le directeur de la police, dans une orgie, but avec ses amis dans des calices; ailleurs, un magistrat s'empara d'un ciboire et jeta les saintes hosties dans l'ordure. Cette fois le châtiment fut prompt et terrible : il tomba
lui-même quelque temps après dans un monceau de fumier, et y périt suffoqué. Voilà quelques-unes des abominations alors commises et racontées par les témoins oculaires (1).