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CHAPITRE XII

ffa roiifcesion.

Quis fallcre possit amantcm ?

( ViRG., yEnetii.)

Un bruit de pas se fit entendre, et une voix grave et solennelle prononça ces mots : « Frère, que la paix du Seigneur soit avec » vous ! » Andréa tressaillit; Marie courut toute

troublée ouvrir la porte, et un vieillard, à l'aspect vénérable, entra dans cette chambre de douleur.

Ses traits étaient nobles et réguliers; un reste de feu brillait dans ses yeux que i'âge n'avait pu entièrement éteindre. Il portait, sous une tunique de couleur violette, une robe de laine grossière ; la croix à deux branches brillait sur sa poitrine; sa barbe blanchelui donnait un air majestueux que ne démentaient ni sa démarche ni ses attitudes. A la sévéïité de son costume, à la douceur de sa parole, à la gravité de ce visage où il était aisé de lire un perpétuel combat entre les passions et le caractère, on le reconnaissait tout d'abord pour un homme d'église.

« — Voici celui qui rne va aider à mourir! )> dit le jeune homme qu'on a nommé Andréa.

« — Non, oh! non, mon père,» s'écria la belle Catalane. « Puisque vous êtes un homme » de Dieu, éloignez de lui cette horrible pen- » sée. Dieu ordonne au chrétien de vivre.

a — Ma fille , X) dit le papas avec un sourire mélancolique, « c'est un de ses commandc- » mens.

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» — Vous l'entendez ! » dit Marie au jeune homme.

a — ^Eh quoi! Marie, après ce que vous » savez!....

« — A votre place, quel homme eût été plus » fort que vous ?

« — Ce n'est point une excuse pour ma » conscience.... Marie, vous que j'ai tant ai- »mée, vous que j'aime encore plus que la » vie, n'amollissez pas mon âme, n'y venez » pas éteindre les nobles sentimens qui s'y «sont réveillés.... Adieu, adieu, Marie! Par :» pitié , gardez un tendre souvenir à ma méy> moire... nous nous reverrons là haut !

y> — Je ne reçois point vos adieux, » dit la belle Catalane; «je ne les veux point rece-

»voir Homme de Dieu, » s'écria-t-elle en

embrassant les genoux du vieillard, « c'est en » vous que j'ai mis toute mon espérance. » Rattachez-le, par votre puissante parole, à

«cette vie qu'il n'a pas droit de quitter

» Vous gardez le silence î »

Le papas tenait ses mains cachées dans sa ceinture; il fit un mouvement pour les en tirer et pour aider Marie à se relever; mais

3o4 andhéa.

il se contint par réflexion, et il dit d'une voix douce :

« — Ma fille, si je n'avais pas eu à faire » descendre dans son âme des paroles de » paix et de consolation, je ne serais point V venu.

» — Oh! que vous êtes bien le digne mi- » nistre d'un Dieu de charité!... Mon père, )) puisse l'Esprit saint prêter de l'autorité à «votre voix!... Je pars,» dit-elle en voyant le papas la regarder d'un air d'hésitation et d'embarras; «je pars: mais, au nom du » ciel , ayez pitié de lui et de moi ! » Elle gagna la porte à pas lents, jeta encore un regard d'amour au jeune homme, un regard suppliant au vieillard, et disparut.

(( — Mon fils, » dit le papas dès qu'il se vit seul avec Andréa , « voici par quels mots on » m'a dit de vous saluer : Mavros au traître.

» — Mavros! » s'écria le jeune homme en tendant une main vers lui comme s'il en avait attendu une arme.

(( — C'est lui qui m'envoie.

i> — Trouve-t-il que je tarde trop long- » temps?... C'est sa faute. Ce poignard , qu'il

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)) disait si sûr, a manqué son coup... L'avez- » vous, ce poignard? je sais maintenant qu'il » faut frapper fort.

» — Calmez-vous.

» — Je suis calme. Voyez : je souris à la » mort. » Il s'aperçut à ces mots que le vieillard le regardait avec une compassion mêlée d'horreur. « Me connaissez-vous?» lui demanda-t-il en se troublant, a Mavros, en vous envoyant » pour me punir , vous a-t-il dit mon crime?

» — Mon fils, w dit le papas en évitant de répondre, « j'aurais donné avec joie ce qui me » reste de sang pour vous apporter le pardon » des hommes; je ne vous puis apporter que le » pardon de Dieu.

» — Pardon! à moi!... Non , non, vieillard, » tu te trompes; je n'en espère ni ici-bas, ni « là-haut.

>) — Et que savez-vous, jeune insensé, de la )) miséricorde divine pour en désespérer? Les » graves sujets de querelle des hommes sont- » ils quelque chose aux yeux du Tout-Puissant?x) Le vieillard s'efforça vainement de prononcer ces paroles avec assurance; on eût dit qu'il était en proie à des combats intérieurs.

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« — Vous pleurez, mon père! » dit le jeune homme d'un air étonné.

a — Je pleure , » poursuivit le papas ; « car » dans ce pas difficile ou le prêtre trahira le » citoyen, ou le citoyen trahira le prêtre. Fatale » extrémité !... Je ne suis venu que pour faire » entrer le désespoir dans l'âme d'un traître ;j'a- » vais oublié mon saint ministère, et voilà qu'à » ta vue, malheureux , j'ai senti s'émouvoir i) mes entrailles d'homme , et cédant à la pitié, » je n'ai plus eu d'autre désir que de te conso- )) 1er , que de pleurer avec toi.

» — Se peut-il !... Eh bien ! mon père, w reprit celui dont le nom sera un mystère éternel, « si vous n'avez pas le cœur d'accomplir » votre mission , je l'accomplirai seul.

» — Ma mission!... eh! ma mission de prêtre » n'est-elle pas de t'ouvrir les bras si tu mon- » très un moment de repentir?

)) — Il en est une plus sainte encore : c'est » celle de punir la trahison et le parjure. Ne » craignez rien , vous dis-je : je connais mon » devoir, je le remplirai.

» — Non , tu ne le rempliras pas; je te le » défends. Avant d'être citoyen, tu es chré-

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:» tien, et Dieu défend à un chrétien d'attenter » à ses jours.

» — Eh bien ! prêtre, » dit le jeune homme en découvrant sa poitrine , « si la charité t'aj) mène, frappe : du même coup tu me déii- » vreras de la vie et tu me sauveras du crime » d'attenter à mes jours. Dieu n'est inexorable » que pour le suicide; il pardonne à l'assassin.

» — Moi! moi!... Juste ciel! que me de- » mandes-tu ?

)) — Voilà donc ta charité ! » dit le jeune homme avec une amère ironie, cf Tu sens que » je ne peux plus garder la vie, et tu ne veux » pas sauver mon âmeî... Qu'es-tu venu faire i) ici? » reprit- il fièrement. « Es-tu venu épier )) mes tortures ? Tu n'auras pas même cette n joie : je ne souffre pas, non, je ne souffre » pas. Tu venais, disais-tu, pour m'apporter » des paroles de paix et de consolation ! où » sont-elles ces paroles? je ne les ai pas enten- » dues. Tu mentais, fourbe : car tu sais bien » que ce n'est point pour moi qu'on peut trou- » ver de ces paroles ; mon crime est trop » énorme, trop exécrable...

» — Oui, » murmura le prêtre d'un air

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pensif, le regard baissé , « oui, énorme, exé- )) crable!

» Alors, que me venais-tu parler de par-

» don!... Il n'en est point pour moi; tu viens » de l'avouer toi-même.

0 — Qu'ai-je fait, malheureux !... Écoute : » il y a deux hommes en moi, le Grec, qui » a vu sa patrie à la veille de reconquérir sa » liberté, retomber, par la trahison, sous le » joug des infidèles;....

• > — Frappe donc.

» — Et le ministre d'un Dieu de paix et de -v miséricorde, devant qui le repentir rachète » les plus grands crimes. N'écoute que le mi- » nistre : s'il ne met pas de baume dans ton » âme ulcérée, c'est un prévaricateur.

» —Ton langage est difficile à comprendre, » reprit le jeune homme avec mépris. « Puisque » tu sais tout , puisque mon repentir a éclaté » devant toi , ose donc , ose me dire que tu » m'absous au nom de Dieu!...

» — Moi!...

s — Tu vois bien que tu ne l'oses pas. „ — Silence , chair indocile ! » cria le prêtre avec effort. « Sentimens humains, silence!...

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I) Ce n'est plus un coupable, c'est un chrétien » souffrant , malheureux , repentant , qui est » devant vos yeux... Oui, mon fils, » reprit-il avec componction, « oui, je t'absous et jeté » bénis au nom du Dieu-Père , du Fils et du » Saint-Esprit.

» — Oh! oh! quelle bénédiction est ceci! » dit le jeune homme qui commençait à douter que ce fût véritablement un papas. Depuis » quand ne bénit-on que de la bouche?

» — ïu as raison, » dit le prêtre avec calme. « Il faut que j'impose mes mains sur la tête du » meurtrier. »

Il tira alors de sa ceinture sa main droite mutilée, et il s'avança -vers le jeune homme. A cette vue, celui ci sentit tout son corps frémir : il fixa sur le prêtre ses yeux égarés , puis, d'une voix tremblante :

« — Mon père, mon père , » demanda-t-il, « quiêtes-vous? Pourquoi ces larges cicatrices? » qui vous les a faites?

» — Les infidèles, » dit le papas en s'efforçanl de contenir ses larmes.

3lO ANDREA.

(( — En quel lieu ?

» — A Candie.

))— Grand Dieu!... Es-tu une de mes vic- » tirnes?

» — Oui/ mon fils , » répondit le papa avec douceur.

« — Oh ! )) dit le jeune homme en cachant son visage , « écartez, écartez de moi cette » main mutilée... Non, cette main ne peut ni V m' absoudre ni me bénir.

» — Mon fils , )) dit le papas en le bénissant, a que Dieu vous pardonne comme je vous ai » pardonné.

» — Laissez-moi, laissez-moi! » cria le mourant, a Votre vue me fait horreur... me fait » mal... Que voulez-vous de moi? » demanda-t-il en se levant et avec un accent terrible. « N'avais-je pas assez de mes remords? y vou- » liez-vous ajouter par votre présence?... Ecar- » tez, écartez cette main.

» — O mon Dieu ! » dit le vieillard en tombant à genoux, « Dieu juste et bon , ne le >^ laissez pas succomber à son désespoir ! Dieu

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» clément , éloignez de lui toute mauvaise » pensée! »

En ce moment le ciel s'était couvert de nuages; on entendait au loin le sifflement du vent et le naissant murmure de la tempête.

ce — L'entendez-vous ? » s'écria le jeune homme. « C'est lui; il m'appelle : l'orage, c'est » sa voix; cet éclair livide, c'est son sourire... » Andréa, Andréa, tu m'avais promis que ta » bouche me dirait : « Je pardonne ! » Hélas ! » j'ai eu beau prêter l'oreille, jamais ce mot » n'est venu jusqu'à moi... Tu ne m'as pas par- » donné, ombre terrible! non, tu ne m'as pas )) pardonné... Cesse de mugir ! il te faut du » sang, je t'en vais donner.

» — Sainte mère de Dieu î » continuait le papas, a intercédez pour lui.

» — L'entends-tu , prêtre ? » poursuivit le jeune homme d'un air égaré, car la nuit était venue et l'orage redoublait ses fureurs. « Oh !... » qu'il est pâle et sanglant!... Il s'avance; le » voilà... Parle, parle, » dit-il en croisant ses bras. « Oui , tu as dit vrai, » reprit-il après un moment de silence. « Oui, j'ai tardé trop long- » temps... Je te suis, Andréa, je te suis. «

Il dit, et quittant son lit comme un furieux, il se précipita vers la porte. Le prêtre voulut le retenir ; mais que pouvait le vieillard contre ce malheureux tourmenté par le délire de la fièvre ? Après une courte lutte, le jeune homme terrassa son faihle adversaire.

A l'une des extrémités du Pharo j est un promontoire hérissé de rochers ardus ^ et qui projette bien avant son ombre dans la mer. Ce lieu, empreint d'une sauvage horreur, réceptacle immonde de tous les cadavres d^animaux domestiques, porte le nom de Porto- Gallo. Les barques n'y osent jamais chercher un refuge contre le mauvais temps; le passant s'en éloigne comme d'un lieu maudit. Malheur à celui qui courrait un danger de mort dans ce gouffre infecté ! aucune main amie n'oserait venir à son aide... C'est là qu'a couru le jeune homme; debout, sur la cime la plus escarpée, les cheveux épars, les bras tendus vers la mer, il appelle à grands cris Andréa. Il reste un moment immobile, et garde un morne silence, puis, il marche droit devant lui d'un pas ferme, les ^eux levés au ciel, les bras croisés sur sa

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poitrine haletante; il chancelle, il tombe, et son corps fracassé roule de rochers en rochers.

Que fait Marie en ce moment suprême?

elle s'est éloignée un moment de sa chaumière pour assister à la venue de son père et de Mattéo ; à son retour, elle a vu le prêtre gisant à terre, et s'efforçant en vain de s'aider de ses mains mutilées pour se relever! elle a vu au loin, à la lueur des éclairs, quelque chose qui fuyait comme un fantôme. Elle a couru; on s'est empressé à ses cris; mais quand elle a vu tomber le jeune homme, aucune force humaine ne l'a pu retenir ; elle a tourné le promontoire, et la voilà qui se jette dans les flots orageux, à la recherche du cadavre.

Toute la nuit la mer a été couverte de barques dont des torches de pin éclairent la poupe; toute la nuit, ce que les Catalans ont de plus habiles nageurs a fouillé jusqu'au fond de l'abîme : vaines recherches'.... La vague jalouse a dû emporter bien au loin le cadavre sans nom; car s'il avait été là, il

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n'aurait pas échappé à Tavide regard de Marie. Enfin le jour vint éclairer cette scène de désolation; ses premières lueurs glissaient sur ces rochers teints d'un sang noir et fétide comme si elle craignaient de voir leur pureté souillée par ce contact.

— Éclair du ciel ! » dit un Catalan , qui cherchait à mesurer de l'œil la chute du jeune homme et à calculer l'endroit où son corps avait dû tomber dans la mer; « n'est-ce pas là ce que nous cherchons? »

Chacun suivit de l'œil le point que le Catalan marquait du doigt; aussitôt un frémissement d'horreur partit de toutes les bouches. La belle Catalane s'élance sur la rive; il fallait tout l'amour qu'on lui portait, pour qu'on se décidât à la suivre.

ce — Andréa! Andréa!» cria Marie en se jetant sur le cadavre de son amant, et en le tenant étroitement embrassé.

« — Dieu de bonté, recevez son âme! » dit le papas en sanglottant. « Tant de souffrances j> ont expié son crime.

» — Ah!... t) dit en poussant un cri terrible,

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le Catalan qui l'avait le premier aperçu. ce Ah !... il a vécu toute la nuit; il n'a pas en- » core achevé de mourir!.... Donnez-moi un » couteau, une arme... Donnez-moi une pierre: w que je lui écrase la tête... Ah!... » cria-t-il encore en détournant les yeux, « ce n'est pas » un supplice de chrétien. »

Dans sa chute sans élan , l'infortunée vic- , time n'avait pas pu atteindre la mer ; elle était tombée entre deux pointes de rochers où ses flancs s'étaient trouvés emprisonnés, sans qu'il lui fût possible de faire aucun mouvement; et la nuit, la face levée vers le cieb avant que l'âme n'eut quitté ce misérable corps, il avait commencé de servir de pâture aux vers immondes de Porto-Gallo.

« — Otez, ôtez ma fille 1 emportez-la! » cria Juan, qui, nonobstant tous ses efforts, ne la pouvait pas arracher de ce cadavre vivant.

On s'empresse autour d'elle; on la soulève; ses bras sont roides, sa tête tombe sur sa poitrine Dors en paix, sœur des ange^;.

» — Malheureux!...» dit le prêtre en se

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baissant, la main levée, sur le jeune homme, pour le bénir.

« — Papas, » murmura le cadavre, les yeux sanglans, la bouche convulsive et râlante; « tu diras à Mavros que nous sommes quittes. »

Il poussa un faible et dernier soupir, et il emporta le secret de ses souffrances.

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