‹ AndréaChapitre 18 sur 20 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

fff «cit.

Voilà ce que j'ai fait...,.

(Racine.)

La. belle Catalane revenait avec son père et Mattéo, le cœur libre et content, la chanson sur les lèvres. Partout on leur avait fait un accueil amical, et désormais, libre de soucis,

'2'j6 ANDRÉA.

le patron n'aspirait plus qu'à voir venir le moment d'une union qu'il avait d'abord tant redoutée. En arrivant sur la plage où courait sur le sable humide une longue et vaste trace de lumière qui partait de la chaumière de Juan , ^t qui faisait encore mieux ressortir la sombre obscurité d'alentour, Marie crut apercevoir des hommes qui fuyaient dans l'ombre. Elle les fit remarquer à son père , mais celui-ci la rassura en lui disant que de semblables rencontres n'étaient pas rares, la nuit, sur le rivage , car c'était Theure choisie par les hommes de mer pour faire passer en fraude les marchandises anglaises. La belle Catalane n'insista point; seulement, et pour chasser ce reste d'inquiétude qui l'avait saisie j elle devança son père de quelques pas, et se mit a appeler Andréa à voix basse; personne ne répondit : étonnée, elle éleva la voix; toujours même silence. Elle se précipite vers la chaumière; à la mourante lueur d'une lampe à demi consumée, elle aperçoit un cadavre, les bras raidis, la bouche béante, et nageant dans son sang.

« — Miséricorde! » s'écria-t elle. « Andréa !

LE RÉCIT. inn

» Andréa!» et elle pressait le cadavre dans ses bras.

a — Qu'est-ce? » dirent Juan et Mattéo en accourant. « O mon Dieu ! » reprirent-ils en reculant d'horreur.

« — Andréa, mon Andréa! c'est moi, c'est » Marie. Réponds-moi... Il ne m'entend pas!... » Plus d'espoir! » dit-elle en se laissant tomber près de la victime.

« — Quelle horrible vue !

» — Éclair du ciel! » dit Mattéo qui avait mis la main sur son couteau. « Si j'avais » été là!...

» — Et c'est moi, c'est moi, misérable, qui » l'ai forcé à rester ici! » cria Marie. « C'est » moi qui l'ai poussé à la mort!... Andréa , » Andréa !

)^ — Pauvre garçon ! » dit Juan en se baissant sur le cadavre, « Tantôt encore si plein de vie , » et maintenant sanglant, inanimé!... quels » larges coups ils lui ont portés !...

» — Sœur, sœur! » s'écria Mattéo qui avait posé sa main sur le cœur d'Andréa. « Tout » n'est pas perdu; il respire encore.

« — Que dis-tu ?

» — Il respire.

» — Oui, oui, » dit Marie avec joie. « Oui, » je sens son cœur battre... Sainte mère de » Dieu! » reprit- elle en tombant à genoux , » mon sang, toute ma vie , si vous le sauvez!

» — Chaque mot fait perdre un temps pré- » cieux,» reprit Juan; « il lui faut porter du » secours. Marie , va chez le patron José...

» — Père, » répondit vivement la belle Catalane , «j'ai un soin plus important. Envoyez-y » Mattéo. »

Et , tout en parlant , Marie avait pris avec précaution le corps ensanglanté , et elle l'avait chargé sur ses épaules. Elle grimpa à l'échelle, en raidissant ses genoux et en s'appuyant d'une main sur la rampe, de peur de faire un faux pas. Elle venait à peine de déposer Andréa sur un lit , lorsque José entra dans la chambre. C'était un vieillard renommé pour sa longue expérience ; il examina le mourant,, lava soigneusement les plaies, et écrasa entre deux pierres quelques tiges d'herbe qu'il appliqua sur les blessures. A toutes les questions de Marie, il ne répondit qu'en secouant la tête d'un air grave et pensif.

t — Un mot, au moins, un mot, » dit la belle Catalane. «José , espérez- vous le sauver? » Ne me trompez pas; je suis assez forte pour » supporter ce dernier coup... car c'est le der- » nier , » murmura-t-elle.

« — Marie , » dit enfin le vieux José en lui serrant la main , « le mal est prompt et sûr, les » remèdes sont lents et incertains. Demain, je » vous en pourrai dire davantage. »

La nuit se traîna, sombre et triste. Et quelle nuit! Elle devait précéder un mariage; elle allait peut-être voir une mort!... Marie mesurait avec impatience le lent courir des heures; tantôt elle aurait voulu avoir déjà atteint le point du jour, car c'est alors que José avait promis de s'expliquer; tantôt, craignant de se rapprocher trop vite du moment où Andréa lui serait pour jamais ravi, elle aurait voulu fixer le temps qui fuyait. A- chaque soupir du moribond , elle se levait inquiète, elle épiait ses moindres mouvemens, son souffle le plus léger; hélas! et ce corps épuisé de sang ne s'agitait qu'en mouvemens insensibles, ne rendait que des plaintes à peine entendues. Enfin , voici venu le matin; le rivage se colore

des blancheslueurs de l'aube ; le premier rayon du soleil court sur la mer, son disque apparaît, il se lève, il s'avance sur l'horizon , et José n'arrive pas. Trois heures, trois siècles se passent ; Juan et Mattéo ne peuvent plus retenir Marie. Elle descend échevelée. Elle entend un bruit de pas qui lui va jusqu'au cœur; un homme entre. « — Est-ce vous, José? *> criat-elle. C'était le capitaine.

En le voyant, Marie éprouva un sentiment d'horreur qu'elle ne chercha point à dissimuler. Il lui sembla que cet homme accourait, la joie dans l'âme, spéculant sur la mort d'Andréa, dévorant, en espoir, son héritage. Elle détourna ses yeux de lui , et ses regards tombèrent sur le pavé de la salle , encore inondé de sang. A cette vue , elle éclata en sanglots.

« — Que venez-vous faire ici? » demandât-elle au capitaine. « Venez-vous insulter à ma )) douleur , et guetter le moment où Andréa » fermera les yeux?

)) — Mademoiselle !... j) balbutia le capitaine un peu surpris de cette étrange et brusque réception.

a — N'espérez pas qu'après avoir perdu le

LE RtoT. 281

» seul homme que j'aime , le seul que je puisse » aimer ^ je change de sentimens à votre » égard. Jamais je ne serai à d'autres qu'à » Andréa.

)) — Mais...

» — Mais ne sentez-vous pas que votre vue » me fait mal ? w poursuivit Marie qui s'efforçait en vain de dévorer ses larmes, « que vous n me plongez un couteau dans le cœur ?... n Ah ! j'aurais honte, j'aurais horreur de moi si

V l'espoir qui vous a amené ici était fondé... » Ses pleurs étouffèrent sa voix.

« — Marie, » dit le capitaine en la regardant d'un air de douce pitié , « être forcé de renoncer » à vous est le plus grand malheur qui puisse » frapper un honnête homme ; on s'y résigne » pourtant, car il faut savoir se résigner à » tout dans la vie ; mais il est une chose dont » je ne me consolerai jamais , c'est d'avoir été M méconnu par vous. Qui ? moi î grand Dieu !

V moi! me réjouir de votre douleur, avoir l'âme » assez basse pour venir sourdement, comme » un fossoyeur, voir s'il est temps d'emporter » le cadavre...

282 ANDRl^A,"

» — Ah! » cria Marie en mettant ses mains sur ses yeux.

« — Non , vous ne Favez pas cru, vous ne » l'avez pas pu croire. J'ai vu , d'un œil sec , » tomber des hommes par milliers sur le » champ de bataille; je n'en ai pas vu un seul )) mourir dans son lit sans sentir mes entrailles » se troubler. Une fois, pourtant, je le con- » fesse, j'ai éprouvé, non pas du plaisir, mais » quelque chose d'approchant. Il y avait au » Rhaire un jeune... »

Jamais le capitaine n'avait eu l'occasion plus belle; Marie s'était jetée sur un escabeau, et certes, dans la disposition d'esprit où elle était, elle n'aurait pas songé à interrompre un récit qu'elle n'écoutait point. Mais il était écrit que Thomas ne pourrait jamais s'en tirer à son honneur. Marie se leva brusquement, et les yeux au ciel, un doigt tendu vers les larges traces de sang qui souillaient le pavé :

« — Olez-moi d'ici! » cria-t-elle, «utez-moi » d'ici.

» — Marie, revenez à vous.

» — . Qu'étes-vous? que me voulez-vous?

n pourquoi êtes- vous encore là ? Je n'aime que

» lui : jamais, non, jamais je ne trahirai son » amour... Laissez-moi ! laissez-moi !

» — Par pitié , Marie , daignez m'entendre. » A la première nouvelle du malheur qui vous » est. arrivé, je suis venu à vous pour vous )) offrir mes services...

» — Vos services!.... Oh! oui, oui, »

reprit-elle d'un ton caressant ; « vous êtes » hon,vous, vous êtes brave, vous; si vous » aviez été là quand ces infâmes assassins ont » fondu sur lui , vous l'auriez défendu ; n'est-ce » pas que vous l'auriez défendu?... Ah! si j'y » avais été. » En prononçant ces mots, ses yeux étin celèrent de fureur. « Si j'y avais été , » ils seraient tous morts de ma main... Pauvre, » pauvre Marie ! » dit-elle en retombant dans sa stupeur.

« — Malheureuse fille! » murmura le

capitaine. «Rien n'est encore désespéré, » reprit-il à haute voix. (^ J'ai amené avec moi le » docteur.

» — Le docteur! le docteur! » dit impétueusement la belle Catalane. « Je veux le voir; » je veux lui parler, tomber à ses pieds pour

)) le conjurer de sauver mon Andréa. Où est- » il?... Menez-moi vers lui.

» — Il est là-haut... Dans votre préoccupa- » tion , vous ne l'avez pas vu passer.

j) — J'y cours.

» — Au nom du ciel , Marie , » dit Thomas en la retenant, « épargnez-vous ce douloureux » spectacle.

» — Oh ! non , non ; je suis assez forte » pour le supporter ; ne craignez rien pour » moi...; laissez-moi monter,)) dit-elle d'une voix suppliante. « Je vous promets d'être » calme; j'y regarderai à peine... je n'y regar- )) derai pas. Laissez-moi monter.

» — Il a deviné vos désirs; le voici.

» — Dieu 1 » murmura Marie en regardant à l'escalier par où le docteur descendait lentement. « Dieu ! que va-t-il me dire ? »

A la vue de cet homme , le capitaine avait lâché le bras de la belle Catalane. Il s'approcha de lui, et le pria à voix basse de ménager la douleur de la jeune fille ; mais le docteur fit un geste très-significatif, et il dit d'une voix assurée: « J'ai rarement vu d'aussi larges coups )) portés.

LE RÉCIT. a85

j) ~ Sainte Vierge , mère de Dieu ! » dit Marie en serrant sa main sur sa poitrine, « donnez-moi du courage.

» — Toutefois, » poursuivit le docteur, a je » réponds de sa vie.

» — Que dites-vous?,.. Quoi!... L'ai-je bien » entendu?... O mon âme!... Mais non, » repartit-elle tristement, «je lis dans vos yeux » que vous me voulez donner un faux espoir... » Vous me trompez , Monsieur , vous me » trompez !

» — Non , Mademoiselle, » dit le docteur d'un ton posé ; « encore un coup , je réponds » de sa vie comme de la mienne.

» — Ah ! Monsieur , comment pourrai -je )) m'acquitter envers vous?... Et vous, capi- » taine , me pardonnerez- vous l'accueil que » je vous ai fait?...

« — Oui , )) dit Thomas' d'une voix émue ; « c'est maintenant à moi de souffrir... Adieu,

» adieu Pourquoi vous ai- je vue ! » Et il

sortit brusquement avec le docteur.

Nonobstant l'assurance que cet homme lui avait donnée, l'âme de Marie eut peine à se rasseoir. Tant de fluctuations, tant de corn-

iSÔ ANDRÉA.

bats, tant de rapides passages du mal au bien , de la joie la plus pure à la plus vive douleur, laissent de larges traces; et, d'ordinaire, ce n'est point un calme parfait qui y succède. Toutefois , les soins assidus que la belle Catalane donnait à Andréa, en lui étant une distraction, en l'empêchant de faire des retours sur elle-même, ne contribuèrent pas peu à adoucir l'amertume de ses inquiétudes. Durant plusieurs jours, Andréa fut condamné au silence. Enfin cette pénible contrainte cessa. Avec quelle avide joie Marie recueillit ses premières paroles!

« — C'est vous , Marie, » dit-il ; « vous, tou- » jours vous ! Vous veillez sur ma vie comme » un ange tutélaire.

» — Parle, oh! parle encore, mon bien-aimé. » Il y avait si long-temps que ta voix n'avait » frappé mon oreille!

» — Salut, blanche mer, jour étincelant, » vie qui m'échappais, salut!... Quel long, » quel pénible songe! mais quel doux réveil! ..

» — Andréa, c'est maintenant que tous nos » projets seront réalisés; c'est maintenant que

» nous pourrons défier le malheur de nous » atteindre.

„ — Que Dieu vous pardonne cette parole ! » dit le jeune homme avec une involontaire terreur, car il se souvint que Juan avait eu la même pensée dans cette soirée fatale commencée dans la joie et finie dans le sang et les larmes.

(( — Et pourquoi? Que pouvez-vous redou- }) ter encore?

w — Marie, » reprit-il avec gravité et mesure, « je vous l'avais dit; tous ces rians projets n'é- » taient pas faits pour moi; j'y ai cédé comme » un enfant; ils ont embelli un moment ma » triste vie : il faut que j'y renonce.

» — Grand Dieu!...

» — Oui, Marie, je vous tromperais, je serais » un infâme si je vous promettais plus long- » temps un amour qu'il n'est pas en mon pou- » voir de vous donner ; d'autres soins, d'autres » pensées me doivent occuper.

» — Ah! » s'écria Marie désespérée. « Le » voilà porté ce coup terrible!... Andréa, «ditelle fièrement en se levant , « m'avez-vous » trompée ?N'étes-vous pas libre?

» — Non ,» répondit le jeune Lomme en baissant la tête.

a — Non ! » répéta la belle Catalane, le visage pâle, les lèvres tremblantes. «Non!... Et » vous n'avez pas craint de nourrir au fond » de mon cœur la passion qui me dévore, qui » me tue I...

» — Et comment aurais-je pu y résister ? » Vous voir, vous entendre à toute heure, être » sous le charme de vos regards, de vos paro- » les, est-ce donc un bonheur si commun » qu'on ait le courage d'y résister ou de s'y » soustraire?... Libre, moi!! oui, j'ai été libre » un moment de former des rêves d'avenir , j) de m'enivrer de votre amour, du mien; je » l'ai cru, du moins. Mais, quoi! vous puis-je » offrir une main souillée , un nom que je M n'ose pas prononcer moi-même ? vous puis-je » consacrer une vie qui ne m'appartient plus, » qui est menacée , attaquée de toutes parts , » et que le premier venu a droit de me ravir?

» — Eh quoi! c'est là le seul obstacle ! Leju- » re riez- vous?

>» — Je le jure..

» — Andréa, Andréa ! » dit Marie avec joie.

î) bannissez toute crainte : vos ennemis ont été » obligés de fuir; ils n'oseront plus mettre » le pied sur ce rivage ; et la Cathalina elle- » même est partie avec ses complices.

» — Qu'importe ! sont-ils seuls au monde ? » eux partis, n'en viendra-t-il pas d'autres Pet » mon crime est-il de ceux qu'on pardonne?

» — Quel €st donc ce crime ? » dit Marie. c( Il n'est plus temps de garder le silence ; ce » secret n'est plus votre ; vous l'avez fait » mien. Au nom de la sainte Vierge et des » saints, au nom de mon amour , Andréa, je » vous ordonne de parler.

• — Vous le voulez! » dit Andréa: « je dois » obéir. iVïais si je perds tout à ce récit, votre » amour, votre estime , ne me refusez pas au » moins votre pitié.

» — Vous hésitez ! » dit Marie en voyant le jeune homme tomber dans une sombre rêverie. < Vous m'effrayez...

» — Oh! que n'ai-je su plus tôt ce qu'est la » mort , ce qu'est la souffrance! que n'ai-je su » que l'âme la plus vulgaire est plus forte que » la douleur!. ..J'aurais souri âmes bourreaux, « car ils m'auraient fait un nom immortel. Qu'a

290 ANt)RlÎA,

» donc l'agonie de si extrême, de si terrible? » Si le poignard de Mavros m'avait l'ait un » trou assez profond pour faire couler tout » mon sang , je serais sorti de la vie sans m'en » apercevoir,... avec plaisir, peut-être,... oui, » avec plaisir; car la première émotion de dou- » leur passée , on éprouve un vague heureux , » une molledéfaillance , des spasmes enivrans... )) Pourquoi mourir est-il si facile? pourquoi » ai-je eu peur de mourir?

» Écoutez, » reprit- il les mains jointes, la tête baissée; « écoutez; ce spnt peut-être mes » dernières paroles. »

A ce ton solennel la belle Catalane sentit tout son sang se retirer vers son cœur. Elle se repentait d'avoir eu la funeste pensée d'interroger le jeune homme; elle craignait que l'aveu qu'elle allait entendre ne la forçât d'éteindre tout amour dans son âme; c'est pourquoi elle allait prier Andréa d'ensevelir à jamais son secret dans son sein ; mais il lui imposa silence du geste , et il poursuivit d'un air plus calme.

a Avez-vous ouï parler delà (irèce , de ses » îles jetées sur la mer comme autant de vases

») de fleurs, deses belles montagnes, de son » ciel de feu, de ses fleuves qui auront encore » un nom dans la langue des peuples , quand » ils ne traîneront plus une goutte d'eau dans » leur lit ? Avez-vous ouï parler de Candie , » qu'une longue muraille de collines escarpées » scinde par le milieu? Là est une vaillante » race d'hommes , depuis six cents ans esclay) ves, qu'on a pu vaincre une fois, mais qu'on » nedompterajamais; là, en naissant, l'enfant » apprend à maudire son maître , et le maître » s'endort uiolleinent au sein des plaisirsquand » il a vu le bourreau aiguiser son pal et son » cimeterre... C'est mon pays.

jf Quels étaient mon nom, mon rang, ma » famille entre les Candiotes? c'est ce qu'on ne » saura jamais. Malheur à qui parlerait de moi » dans les montagnes ou dans la plaine!... On » a voulu que tout de moi mourût ; tout, jus- » qu'au nom , jusqu'à la mémoire. A l'heure » qu'il est , les ronces couvrent ce qui fut mon » champ ; un amas de pierres est tout ce qui )) reste de la maison de mon père. Interrogez )> un Candiote, il vous dira, en détournant » les yeux : C'est la maison du traître.

:t^1 ANDRÉA. ♦

)) Écoutez , écoutez! » dit-il en voyant frémir la belle Catalane. « J'ai le courage de dire ; » n'aurez- vous pas celui d'entendre?

» A vingt ans, je sentis qu'un changement » s'opérait en moi. Jusque là je n'avais éprouvé » qu'une haine irréfléchie, qu'un vague désir ;) de vengeance et de liberté; je compris pour- » quoi je haïssais, je compris que ce que je » voulais, je commençais à le pouvoir, et je » recherchai la société d'hommes de cœur... » Car j'avais du cœur alors ; sauter , le sabre » au poing, sur un ennemi me semblait chose » facile.

» Parmi mes compagnons , il en était un d'un » caractère ardent et sombre, qui nous domi- » nait tous. C'est à peine si, chaque soir, sa » bouche laissait échapper une parole ; mais » cette parole était toujours significative. Seul » il avait une pensée, un but, un projet ar- » rêté. On disait vaguement qu'il appartenait » à une famille puissante et riche de Morée ; » que sa vie avait été un long combat : on » parlait d'aventures étranges et mystérieuses » Mavros , c'était son nom , avait tout ce qu'il » faut pour séduire les hommes. Avant qu'au-

LE RÉCIT. Q.(^'d

» cun de nous ne sut que nos rencontres de )) chaque jour devaient aboutir à une entre- » prise, Mavros était l'âme de cette entreprise » ignorée. Un soir, il se fit long- temps atten- » dre. On était inquiet de ce retard. îl arrive , » nous salue , prend la main à ceux qui sont » le plus près de lui , et dit : C'est pour de- » main. Tous répètent : A demain ; comme » si Mavros avait deviné leur pensée.

)) Au lendemain, chacun s'étant muni d'ar- » mes, se rendit au lieu désigné. Tout semblait » nous sourire, la nuit était sombre, et pas » un de nous n'avait manqué à l'appel. Mavros » fit une courte harangue, un papas nous bé- » nit, et nous nous mîmes en route pour ga- » gner les montagnes. Après une longue et » pénible marche, on fît halte. Là , nous apprî- » mes que d'autres amis se devaient joindre à » nous pour délibérer sur ce qu'il y aurait à )) faire. Ils étaient conduits par Andréa, le plus )) illustre des seigneurs candiotes. Soit qu'il » fut animé par une grande et louable ambi- » lion, soit phitôt que l'amour de la patrie le » guidât seul en cette occurrence, xVndréa était » la tête de cette conjuration dont Mavros n'é-

w tait que le bras. A des signes convenus , sa » troupe s'avança et se vint mêler à la nôtre. » On parla long-temps; ceux que la difficulté » de l'entreprise épouvanta eurent la liberté -» de se retirer, en s'engageant sur l'honneur » et sur la vie de garder le secret. Alors Andréa » exposa son plan. Il avait eu l'art de gagner » l'amitié des principaux officiers turcs qui l'al- » laient souvent visiter dans son château ; au » jour marqué , il leur devait donner une fête, j) et l'on espérait avoir aisément raison des » soldats privés de leurs chefs. Que si Dieu ne y> bénissait pas nos efforts, les officiers nous » serviraient d'otages.

» Andréa avait cessé de parler, et on l'écou- » tait encore, car peu d'hommes ont été doués » d'une aussi grande puissance de paroles, et w peu surtout ont eu l'art de se mieux faire » venir des autres. Pour moi , je sentis que » mon cœur volait vers lui; j'aurais donné tout » mon sang pour qu'il me prît la main , qu'il » me fît son ami. Je sentais que pour obtenir » de lui un seul mot flatteur j'aurais été capa- » ble des plus grandes témérités. A qui veut » fortement, l'occasion vient toujours.

» Vers le milieu de la nuit, Andréa congédia » sa troupe; on convint que l'attaque aurait w lieu dans trois jours, et Andréa partit avec » nous pour prendre ses dernières mesures. » Au détour d'un sombre défilé, notre marche » fut arrêtée par un détachement turc qui bat- » tait la montagne. Toute fuite était impossible; » il fallut combattre. Dans ce moment, au- M cune idée de danger ne s'offrit à mon esprit; » je ne vis pas même ma vie à défendre; je vis » l'amitié d'Andréa à acquérir. La mêlée fut » horrible ; on se battait corps à corps : c'est w à peine si l'assaillant laissait entre son en- » nemi et lui l'espace de la longueur de son n sabre. Mavros courait de l'un à l'autre , » échauffant notre courage et nous disant de » ces mots qui doublent la valeur d'un homme. » Trois fois Andréa fut sur le point d'être » pourfendu , trois fols j'eus le bonheur de » terrasser son adversaire. Quand vint le jour » les Turcs, effrayés de leur petit nombre, » lâchèrent pied.

» Andréa me pressa sur son cœur; il me dit » qu'il regrettait de n'avoir pas une sœur à me » donner pour femme. Je ne lui demandai que

w son amitié; il me la jura. Aux approches de » la ville , on se sépara , de peur d'exciter les iî soupçons. Mavros était resté avec moi; ii » me serra la main , et me dit : Bien ! mais ce » mot, dit par lui , avait beaucoup de prix. — « Pourquoi donc , m'enhardis-je à lui deman- » der, pourquoi m'as-tu tenu toujours à dis- » tance? tu avais l'air de te défier de moi. » Il » me répondit : « C'est que je ne te croyais pas » si brave, ne te connaissant pas de passions. » )> Le dévouement dont j'avais fait preuve » dans cette rencontre me valut une récom- » pense. On me confia un rôle assez important » dans l'entreprise; c'est moi qui devais com- » mencer l'attaque en faisant main basse sur » un corps de janissaires qui gardait le preyy mier défilé des montagnes. Mavros me fit «connaître à mes soldats en leur disant: a C'est l'ami d'Andréa- » J'atteste Dieu que je » vis venir sans effroi le moment de l'attaque. » Je partis avec les miens, je tournai les mon- » tagnes pour prendre l'ennemi à l'improviste; » mais, en voulant tendre un piège, je tombai » dans un piège. A peine engagé dans un étroit » sentier, je vois que les deux avenues en sont

» soigneusement gardées, et les crêtes des » montagnes se couronnent de janissaires. » La peur gagna mes amis; il fallut se rendre » et mettre bas les armes.

» Jour de deuil ! jour à jamais fatal! » dit le

jeune homme en levant les mains au ciel

i< Mes compagnons avaient reculé devant une »mort incertaine; on leur offrit la vie s'ils » voulaient dénoncer le chef de la conjurai) tion ; tous refusèrent : on les massacra un à » un sous mes yeux. Alors, à ces visages con- )» tractés par l'horreur du moment suprême, » aux cris déchirans qu'ils poussaient, à » ces têtes roulant sanglantes loin du tronc » qui s'agitait en convulsions atroces , je sen- » tis le froid de la peur. Je voulus boucher » mes oreilles, fermer mes yeux : on me força » de contempler ce spectacle. Les misérables «avaient compté sur la faiblesse de mon âme. » Un de mes amis restait vivant; c'était celui » qui avait dit le premier qu'il fallait se rendre: » on lui voulut arracher un aveu; il résista; on » s'acharna sur lui, on tourmenta sa chair par » des supplices inouïs; il poussait des hurlea mens qui retentissaient bien loin au fond de

» mon cœur; il tordait ses bras, mordait ses » lèvres; ses yeux semblaient pleurer du sang. » Il expira enfin , et moi , qui avais voulu » combattre , en voyant le bourreau s'appro- » cher de moi, je laissai tomber d'une voix

» mourante le nom d'Andréa Vous fré-

» missez, Marie!...

» On m'entoura; on obtint de moi tout le » secret de l'entreprise ; l'un des chefs se dé- » tacha de la bande. Après plusieurs heures, où » il me sembla que les bouches sanglantes des » cadavres allaient s'ouvrir pour me reprocher » mon crime, cet homme revint, et me frap- » pant sur l'épaule d'un air de compassion et » de mépris: a Chrétien .' dit-il, tu as dit » vrai. )) Et Ton m'emmena.

» Le ciel s'était voilé de noirs nuages ; de » longs éclairs jetaient une lueur livide sur la » campagne; on entendait au loin les sourds » mugissemens de la mer. Je venais de quitter » un spectacle de mort; un spectacle de mort w m'attendait. Tout ce que Candie renfermait «de valeureuse et brillante jeunesse gisait, )) privée dévie, sur le rivage. Un seul restait; » il était paré comme pour une fétc; c'était

«Andréa. Il passa devant moi, et, évitant » mes regards, il dit au bourreau : « Pour » signe de pardon , tu prendras ma tête , quand )) tu l'auras coupée, et tu appliqueras mes » lèvres sur les siennes; Dieu leur prêtera » la force de donner encore un baiser de paix, » et de dire : Je te pardonne. C'est ma volonté, » entends -tu! » Il se mit à genoux; en ce » moment l'orage redoublait de fureur: le )) bourreau leva le bras, et la tête roula sur M le sable au bruit du tonnerre qui me déroba » le bruit qu'elle aurait fait.

» Vous me regardez, Marie ; vous attendez » la fin de cette lamentable histoire!.. Eh bien! » oui, le bourreau exécuta la dernière volonté » d'Andréa; oui, ses lèvres mourantes furent «collées à mes lèvres parjures; mais hélas! » ajouta-t-il d'un air sombre, « elles ne me » donnèrent pas le baiser de paix, elles ne me « dirent pas : « Je te pardonne. » Dieu ne le « voulut pas.

» Le sacrifice consommé , on me poussa » vers la rive où m'attendait un vaisseau , et » l'on m'enjoignit de partir. Un homme s'ap- » procha de moi; il me remit secrètement un

3oO ANDRÉA.

» poignard au manche tVivoire , et il me dit à » voix basse : « Mavros au traître. — Quoi ! » Mavros vit encore!.... » Cet homme ne ré- » pondit pas, et disparut.

» Vous savez le reste, Marie. Mes remords » altérèrent ma raison; et chaque fois que le » ciel gronde , chaque fois que l'orage menace » la terre, il me semble voir une tète rouler, » la tète de mon ami. Je l'appelle à grands cris, » dans l'espoir qu'il me dira enfin: a Jeté par- » donne.

» — Andréa, Andréa, »> dit Marie, «votre » repentir a expié un moment de faiblesse.

» — Non, jamais,» répondit le jeune homme ; « mais maintenant je suis plus «tranquille, je ne crains plus la mort, elle » ne fait point de mal. Tu as un bon débi- » teur, Mavros: j'acquitterai ma dette. »

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