TABLEAUX HISTORIQUES, MYTHOLOGIQUES, ALLEGORIQUES
Mantegna n'a fait qu'un très petit nombre de portraits: deux ou trois; mais ils sont remarquables. C'est d'abord celui du futur Cardinal Francesco Gonzaga, qui se trouve au Musée de Naples (p. 90); c'est surtout celui du Cardinal Ludovic Mezzarota, qui fait partie du Musée Impérial de Berlin (p. 89). La netteté de la ligne et la puissance du relief feraient déjà deviner que ce dernier est sorti de la main de Mantegna, même s'il n'y avait pas de signature. Mais c'est un Mantegna d'une parfaite maturité , parvenu presque à concilier son goiJt pour le dessin d'après les statues antiques et l'observation aiguë de la vie; ce portrait, précis comme une sculpture, est cependantvivant; il n'y a rien de sec ni de décharné dans ces traits énergiques, où l'on sent passer le souffle de la vie et circuler le sang.
L. Mezzarota, archevêque de Florence, cardinal patriarche d'Aquilée, était un humaniste distingué, chevalier de l'université romaine, et épris, comme Mantegna lui-même des choses de l'antiquité. Né à Padoue en 1402, il mourut à Rome en 1465. Ce personnage est représenté au moment où il n'était pas encore cardinal: sur le portrait, il porte l'étole blanche sous la robe de chanoine. L'œuvre, peinte a tempera, doit dater de l'époque où Mantegna décorait les Ercinitaiii: 1460 probablement.
Deux figures allégoriques, YEté et V Automne (p. 129), réunies dans un même cadre, à la National Gallery de Londres, sont peintes a tempera en grisaille d'un ton brun sur
un fond d'or léger, dont l'éclat n ■ . ^ i c. . j ,r ••,
° Projet de la Statue de Virgile
transparaît ça et là et relève le Dessin de Mantegna (?, retouché à la plume. Louvre
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Mantegna
ton des étoffes , des chairs et des chevelures. Ces profils ce détachent sur marbre ou sur agate. Le vase suspendu par un ruban au-dessus de la tête de VEte ressort en plein relief; au-dessus de la tête de V Automne, les feuillages sont d'une netteté de contours et d'une élégance de bas-relief hellénique. L'Eté tient un crible à vanner le blé; l'Automne porte un vase à ses lèvres.
C'est au Louvre qu'on peut voir deux grandes toiles qui ont jadis décoré la galerie d'Isabelle d'Esté et qui sont aujourd'hui une des gloires de notre Musée: \e Parnasse et le Triomphe de la Vertu sur le Vice. Le Parnasse (p. 59 à 62) est probablement un peu antérieur au second tableau. Au sommet d'un rocher qui forme arcade, devant un lit qu'ombrage un berceau d'orangers, debout, Vénus reçoit les adieux de Mars vêtu en guerrier (p. 60). A gauche l'Amour dirige une sarbacane sur Vulcain, qui sort menaçant de sa forge. Au centre, devant le rocher, les Muses entrelacées, que fait danser aux sons de la lyre Apollon, assis à gauche (p. 61 et 62). A droite. Mercure, tenant le caducée, s'appuie sur Pégase, qui déploie ses ailes. Au loin, on entrevoit un paysage bleuâtre et l'Hélicon , d'oii descend l'Hippocrène. Cette toile est mal nommée; son vrai titre devrait être: Le Triomphe de l'Amour. En outre, le soi-disant Apollon pourrait bien être un Orphée!
Le Triomphe de la Vertu sur le Vice (p. 63) est une composition des plus mouvementées. Sur le bord d'un bassin, Minerve, armée d'une lance et d'un bouclier, s'élance, précédée de deux nymphes qui portent un flambeau. A leur approche s'enfuient Vénus, debout sur un Centaure, et le troupeau des Vices. Au fond, un berceau d'orangers, taillés en arcade; décoration chère à Mantegna. Au ciel, dans une gloire, les Vertus, qui vont remplacer vers la terre les monstres que Minerve a chassés. A gauche, autour d'un arbre à figure humaine, une banderole avec une inscription en trois langues. Cette bizarre composition, qui a été imposée à l'artiste par Isabelle d'Esté, porte cependant la marque éclatante du maître, soit par la précision du dessin, soit par l'éclat des éléments décoratifs.
C'est la National Gallery qui possède Le Triomphe de Scipion (p. 119 à 121). Ce tableau a été commandé en 1504 et achevé en 1506. On l'a trouvé après la mort de l'artiste, dans son atelier. Le choix du sujet a été inspiré à l'artiste par Francesco Cornaro , cardinal vénitien , qui avait la prétention d'appartenir à la gens Cornelia. Mantegna pour lui complaire, a peint la scène du Triomphe de Cornélius Scipion le jour où, au nom du Sénat et du Peuple, qui l'en avaient jugé digne comme le plus grand citoyen de Rome, il recevait en leur nom l'image de la Mère des Dieux, pour la placer au rang des divinités reconnues de l'Etat. Publius Cornélius Scipion Nasica est ici au centre de la composition, suivi des nobles et des représentants des colonies asiatiques. On porte en procession l'image de Cybèle et les pierres météoriques qui, tombées en Italie, étaient considérées comme des présages redoutables: pour conjurer ceux-ci, les Livres Sibyllins avaient prononcé qu'il fallait envoyer au-devant de l'image de la Déesse le plus grand citoyen de Rome. Une inscription: .S. Jiospes Numinis S.C. rappelle le sénatus-consulte décrété à cette occasion. La dame romaine qui s'avance et qui s'incline pour recevoir la divinité, est Claudia Quinta. Cette toile a été exécutée en grisaille a tempera. La belle ordonnance et le caractère sculptural de ces figures sont d'autant plus dignes d'être admirés que cette œuvre date de la vieillesse avancée du peintre.
La Collection du duc de Buccleuch renferme un magnifique fragment sans date mais qui doit être des dernières années de Mantegna (vers 1495?), et intitulé: La Sibylle et le Prophète (p. 118). Ce sont deux figures majestueuses: celle d'un grandprêtre qui tient à la main les Saintes Ecritures, et celle d'une femme d'une éclatante
Mantegna
beauté, qui étend la main et prête un serment. Elle est coiffée d'un riche bandeau d'où pend un long voile.
Le mode d'exécution est une grisaille à deux tons. Le candélabre du pilastre d'angle rappelle ceux qui séparaient autrefois les cartons des Triomphes, quand ils ornaient le palais de la Piistcria, à Mantoue.
A ses fresques, à ses tableaux d'Eglise ou de chevalet, Mantegna a ajouté une abondante moisson de gravures sur cuivre dont notre volume offre aux regards les plus beaux exemplaires (p. 130 à 145). Il en a probablement commencé l'exécution lors de son passage à Rome. Quelques critiques, tels que l'abbé Zani, se refusent à croire que la découverte de Maso Finiguerra ait tardé si longtemps à se répandre, et qu'un intervalle de trente-deux ans se soit écoulé entre l'invention de Finiguerra et les premières gravures de Mantegna. Bartsch a répondu que cette invention n'avait pas fixé l'attention générale et qu'elle ne s'était pas propagée en Italie aussi rapidement, à beaucoup près, que le pense l'abbé Zani. Deux raisons font croire, à M. Charles Blanc que Mantegna n'avait pas encore manié le burin avant son voyage à Rome. La première est fondée sur un passage de Vasari qui dit formellement: Les ouvrages de Baldini étant venus à la connaissance de Mantegna lorsqu'il était à Rome, celui-ci commença à graver beaucoup de ses dessins. » La seconde raison, c'est que, dans un autre passage, Vasari donne à entendre qu'ANDREA se plut à graver sur cuivre, à l'exemple de Pollajuolo. Or c'est à Rome seulement que Pollajuolo et Mantegna purent se connaître. Au surplus , si l'on observe que la gravure fut inventée par un orfèvre et fut d'abord exercée en Italie par des orfèvres, tels que Baccio Baldini, Pollajuolo, et Sandro Bolticello, qui avait débuté dans l'art par l'orfèvrerie, on est disposé à croire, avec le marquis Selvatico, que Mantegna aurait appris l'art de graver, à Rome, de son ami Niccolo, orfèvre du pape. Il y atteignit une incontestable perfection et si la composition se ressent encore parfois de la dualité d'inspiration dont nous avons parlé à plusieurs reprises, l'exécution est à l'abri de tout reproche. Ce ■qui avait pu gêner le peintre n'existe pas pour le dessinateur incomparable qu'était Mantegna.
Et maintenant, il faut conclure, si tant est qu'une conclusion soit nécessaire à nos lecteurs, qui l'ont déjà tirée aux-mêmes de notre notice. Une pareille œuvre, aussi considérable, aussi sincère, aussi forte, aussi éducative, place Mantegna au rang des maîtres, sinon au rang des plus grands, du moins immédiatement au-dessous, à côté d'un Bellini, d'un Pérugin, d'un Ghirlandajo, non loin de Léonard. Son excellence comme dessinateur l'élève même au-dessus du Vinci, près de Michel-Ange; ses qualités de peintre annoncent Raphaël. C'est assurément le plus illustre des précurseurs : Mantegna a canalisé dans son œuvre les deux grands courants artistiques qui, depuis qu'il y a des hommes, se partagent l'humanité : l'Idéalisme et le Réalisme. 11 a préparé l'œuvre du génie qui en fera l'intime fusion.
Les astérisques (*) placés à la suite des noms
de villes renvoient aux notes explicatives
données à la fin du volume