‹ Andrea Mantegna, l'œuvre du maîtreChapitre 3 sur 22 · TABLEAUX D'EGLISE · texte numérisé non relu

TABLEAUX D'EGLISE

La première peinture sur bois que nous ayons de Mantegna date de 1454 ; c'est la Sainte Euphémie (p. 75 et 76), qui est aujourd'hui au Musée de Naples, mais qui a longtemps, trop longtemps, décoré l'église pour laquelle l'artiste l'avait peinte, et où l'humidité, la fumée des cierges, etc., l'ont fâcheusement dégradée. Malgré cela, on peut encore saluer dans cette suave figure l'aurore du génie de l'artiste, qui commence à se dégager de la manière dure et sèche où l'avait entraîné l'étude exclusive de la statuaire antique. La Sainte, qui tient un lis à la main, est vêtue d'une longue robe dont l'étoffe, pleine de souplesse, achève de donner l'impression de la vie à la figure, douce et pensive.

Cette figure, nous la retrouvons, à quelques détails près, dans le retable de Saint Luc (p. 72 et 73) que l'artiste exécuta en 1453 ou 54 pour l'église de Sainte Justine des Bénédictins du Mont Cassin, à Padoue. Si le Christ et la plupart des saints qui ornent ces douze compartiments sont encore empreints d'une gaucherie toute gothique, la Sainte Justine et la Sainte Scolastiijue du retable ressemblent comme des sœurs à cette charmante Sainte Euphémie qui est leur contemporaine, ou à peu près, dans l'œuvre de Mantegna.

Mantegna

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Judith

Dessin à la plume de Mantegna. (Cabinet des Estampes du Musée des Offices, Florence) D'après une Pliolograplile de Braun, Clément S Cle.. Dornach (Alsace)

Mantegna

Ayant quitté Padoue pour Mantoue, Manteqna, tout en travaillant à la décoration du Castello Vecchio, enrichissait en 1463—1464 l'autel de la chapelle de ce château d'un nouveau chef-d'œuvre, le triptyque (p. 93) représentant Y Adoration des Mages, avec ses deux volets: la Circoncision et V Ascension. Empreinte de ce réalisme qui caractérise si souvent Mantegna, l'œuvre est cependant d'une grande élégance, et sa décoration architecturale la revêt d'une véritable splendeur. Pour la' première fois ou à peu près, Mantegna, comme il le fera désormais pour la plupart de ses tableaux de chevalet, a passé un léger frottis d'or sur les étoffes pour leur donner plus de brillant.

Dans le tableau centrar(P- 94 et 95), la Vierge est assise, avec son enfant sur les

Allégorie de la Fortune et la Vertu Dessin à la plume de .Mantegna (Brilish-Museum) D'jipfc-s une PholoRr.Tpliic de Braiin, ClOment A Cie., Dornach f Als

genoux, à l'entrée d'une grotte où voltigent de petits anges. Saint Joseph, voûté comme un vieillard, se tient à deux pas d'elle, un bâton à la main, et regarde, avec étonnement, le brillant cortège des Rois Mages et de leur suite, qui s'approchent et dont le premier s'agenouille devant l'enfant.

La Circoncision (p. 97 et 98) est une œuvre connue de tous ceux qui ont passé à Florence: la vue du vieux prêtre en vêtement blanc et manteau bleu et à longue barbe blanche, armé de son couteau sacré effraie l'enfant, qui se rejette dans les bras de sa mère. Celle-ci, en robe rouge, manteau vert et voile blanc, le regarde avec une affectueuse sollicitude: rien n'égale la tendresse de cette expression! Un jeune Eliacin soutient le plateau où le prêtre va prendre les ciseaux et le linge nécessaires à l'accomplissement de la cérémonie. A gauche. Saint Joseph portant des colombes dans un petit panier, à droite, deux saintes, l'une jeune et l'autre vieille, et un petit garçon qui se suce le doigt, complètent ce groupe de figures singulièrement

Mantegna

expressives et vivantes, où l'impassibilité officielle du prêtre et l'insouciance du garçonnet ne font que mieux ressortir l'amour maternel de la Madone, la plus humaine et la moins hiératique qui fut jamais dans le domaine de la peinture! Une colonne et des cintres richement décorés, les superbes ornements des parois du fond complètent la beauté de ce chef-d'œuvre.

Le volet de gauche (p. 96) nous montre un Christ qui s'élève au ciel, superbement droit, armé d'une bannière et entouré d'angelots. En bas, sur la terre, auprès du sépulcre vide, la Vierge et

les apôtres, le regard levé au ciel, contemplent la glorieuse ascension du Ressuscité.

De l'année 1462 (?) date le tableau (p. 91) intitulé la Alort de la Vierge, aujourd'hui au Musée du Prado, à Madrid. La Vierge va rendre le dernier soupir ; les apôtres sont là, des cierges à la main, à son chevet. Saint Pierre lui a donné les derniers sacrements ; un autre apôtre tient un vase de parfums; un autre balance l'encensoir. Saint Jean porte une palme. Par un péristyle superbement orné, le regard aperçoit un fleuve que traverse un pont monumental :

on y reconnaît le fameux pont jeté en 1198 sur le Mincio, par le Pisentino. C'est la seule fois que Mantegna ait copié un paysage sur nature dans un de ses tableaux.

De l'année 1485, date la Vierge et l'Enfant entoures d'Anges (p. 107) du Musée de Brera, à Milan, tableau qui ornait primitivement l'Eglise de Sainte Marie Majeure , à Venise. «Ce panneau, dit

M. Yriarte, a quelque chose de tendre, de joyeux, et il y a une telle exaltation dans les chérubins qui se pressent autour du divin Enfant, qu'on conçoit pour l'œuvre une profonde admiration. >

C'est au Musée des Offices, à Florence, qu'il faut aller contempler aujourd'hui la Vierge à la Carrière (p. 104) ou Petite Madone, que l'artiste a peinte en 1488, lors de son séjour à Rome. On remarquera le soin avec lequel il a fouillé de son pinceau les stratifications du rocher qui se trouve derrière la Vierge, en robe rouge et manteau bleu. Cette curiosité du détail détourne même notre attention des deux figures principales, dont l'expression a pourtant une telle vie et une telle vérité !

La Madone et l'Enfant avec un Ange Dessin à la plume de Mantegna (British-IVluseum) ; une Photographie de Braun, Clément .\ Cle., Dornach (Alsace)

Mantegna IV

Mantegna

De la même année ou peut-être plus tard date le Christ mort pleuré par deux Anges (p. 105), aujourd'hui au Musée de Copenhague. Derrière ces trois figures (les anges soutenant le cadavre du Christ de manière à le tenir assis sur un tombeau) on voit dans le lointain, une carrière de marbre en pleine exploitation !

En 1495, à l'occasion de la victoire problématique de Fornoue, dont se targuait François de Gonzague, Mantegna remporta, lui, une victoire authentique et éclatante avec son tableau: La Vierge de la Victoire, la fameuse < Madonna délie Vittoria » (p. 108 et 109), qui fait la gloire du Louvre. Sous un dôme de feuillage entremêlé de fleurs et de fruits, avec un arc en plein cintre auquel pend un rameau de corail, se dresse un trône au soubassement décoré d'une grisaille représentant Adam et Eve. La Vierge est assise sur ce trône. Elle se tourne à gauche et étend la main vers François de Gonzague agenouillé, de profil, tête nue, et tout bardé de fer. Derrière lui, Saint Michel, couvert d'une cuirasse, la main droite appuyée sur une longue épée et Saint André, dont on ne voit que la tête. A droite, au premier plan. Sainte Elisabeth à genoux, vêtue d'une robe verte, un voile jaune lui couvrant la chevelure, et à ces côtés le petit Saint Jean, appuyé sur une croix. Au second plan, Saint Georges, vêtu d'une riche armure que recouvre en partie un manteau bleu , regarde de trois quarts le donateur. Derrière lui. Saint Luxin coiffé d'un casque ; Saint Georges était patron de Mantoue.

C'est de l'année suivante, 1496, que date la Vierge et l'Enfant accompagnés de quatre Saints (p. 110 et 111), tableau commandé pour l'église de Sainte Marie in Organo. Cette peinture est exécutée a tempera, comme la plupart de celles de Mantegna. La Vierge, enfermée dans une mandorla , tient une fleur à la main; l'enfant, un collier de corail au cou, lève la main droite en un geste de bénédiction, La Vierge est assise sur des nuages ; tout autour d'elle se pressent des têtes de petits anges. Au premier plan (p. 111), à gauche. Saint Jean Baptiste et Saint Romuald ; et à droite de la Vierge, Saint Jérôme et un autre Saint sont abrités sous un berceau de feuillages de grenadiers, de cognassiers et de citronniers chargés de fruits, ce qui annonce pour le tableau une date très voisine de celle de la Madone de la Victoire, également rehaussée par des ornements analogues. Au bas du tableau, au centre, trois anges chantent en s'accompagnant sur un orgue , allusion à l'église qui la commanda à l'artiste.

Dans la Sainte Famille (p. 112 et 113) de Dresde (1498) une des œuvres les mieux conservées du maitre, Marie et l'Enfant se trouvent placés entre deux vieillards (Sainte Elisabeth et Saint Joseph), dont les figures maigres et ridées font ressortir d'autant mieux la jeunesse et la beauté de la mère et la grâce de l'enfant grandissant. Saint Jean, au bas du tableau, à droite, tient enroulée autour de son petit bras une banderole où se fisent les mots: Agnus Dei, tandis que de la main droite, il montre le Christ au-dessus de sa tête.

Voilà des tableaux d'église auxquels nous pouvons assigner une date certaine. Les divers musées d'Europe en contiennent d'autres où manque la date et même souvent la signature, mais qui sont vraisemblement du Maître. Nous allons les énumérer rapidement:

La Présentation au Temple. On en a deux exemplaires: un au Musée Impérial de Berlin (p. 159), l'autre à Venise (p. 71), dans la Collection Stampalia. Le tableau a la forme d'un bas-relief où les figures seraient coupées à mi-corps par la balustrade de marbre qui fait la base du tableau. Le grand prêtre, un vieillard à longue barbe blanche, la tête enfouie sous son capuchon gris, le corps drapé d'une dalmatique rouge brodée d'or, reçoit de la Vierge le bambino coiffé d'une calotte rouge et

Mantegna

emmaiUotté étroitement.

La Vierge est vêtue d'une robe à manches violettes et d'un manteau bleu clair doublé de vert. Un voile blanc est posé sur sa tête.

Tout autour de ces trois figures principales, des personnages se pressent : à gauche, deux saintes femmes , leur manteau relevé sur la tête par dessus un voile blanc; au centre.SaintJoseph en manteau rouge ; à droite, des jeunesgens.

Toutes ces figures sont admirables de gravité sereine et d'expression.

Le tableau de Berlin est évidemment mutilé ; néanmoins, il est bien de Mantegna , tandis que la réplique de Venise, fort inférieure comme exécution, d'une touche plus molle, est sans doute d'un disciple, peut-être de Fran- CESco, le fils du peintre.

Le Musée de Berlin possède en outre un tableau où le nom de Mantegna est suivi d'un point d'interrogation posé par le directeur même du Musée ; c'est La Vierge et l'Enfant (p. 157), celui-ci chantant, assis sur une table de marbre, dans un pittoresque encadrement d'angelots qui prennent toutes les attitudes, et jouent avec des bâtons, des échelles, etc. Ce tableau, quoiqu'il en soit, est charmant, et se rapproche de trois autres Madones sur toile, frottées comme des aquarelles, et qui présentent avec la première cette analogie d'être absolument dégagées de la tradition : c'est l'Humanité, c'est la Maternité, ce n'est pas la roide Mère de Dieu des Primitifs. Ni accessoires, ni attributs hiératiques: c'est de l'observation et de la vérité au plus haut point, avec en plus, un charme et une élégance qui sont le secret de Mantegna. L'une de ces Madones (p. 77) fait partie de la Collection James Simon, à Berlin ; la seconde (p. 92) se trouve au Musée Poldi Pezzoli, à Milan, la troisième (p. 99) est au Musée de Bergame.

Le National Galleiy , à Londres, s'est enrichie en 1855 d'un Mantegna célèbre en Italie: La Vierge et l'Enfant avec Saint Jean Baptiste et Sainte Madeleine. (P. 114.) Celui-là porte une croix grêle, celle-ci une petite urne. Les quatre personnages sont d'une pureté admirable: tout en gardant un caractère sculptural par la netteté de la ligne, ils sont enveloppés d'une telle atmosphère de tendresse que cet ensemble de qualité fait du tableau un chef-d'œuvre.

Mars, Venus et Diane plume de Mantegna (Brilish-i^luseum)

s Clc, Doriiacli (Alsace)

Mantegna IV*

Manteona

Dans le même Musée, une toile peinte en grisaille, a tempera, porte le titre de: Samson et Dalila. (P. 126.) Tout le fond est rempli d'un rocher de porphj're rougeâtre d'oii un filet d'eau tombe dans une vasque. Un pampre s'enlace à un robuste tronc d'olivier. Samson, endormi, appuie sa tête sur les genoux de Dalila, qui lui coupe une touffe de cheveux. Sur le tronc de l'olivier se lit l'inscription suivante: Fœntina Diabolo tribus assibus est mala peior.

Encore dans le même Musée Le Mont des Oliviers (p. 100 et 101), offre de nombreuses analogies avec le Triptyque de San Zéno à Vérone. Au premier plan, trois apôtres, étendus sur le sol, dorment au pied d'un rocher aux stratifications

Combat des Tritons

D'après Mantegna. Collection du duc de Devonshire, Château de Chatsworth

D'apri-s une Pholosraphk- de Braun, ClcJnicnl !< Cle.. Dornacli lAlsace

régulières, sur la plate-forme duquel le Christ à genoux, les mains jointes, prie, les yeux au ciel. Des anges, sur un nuage, lui présentent une croix. Sur une route qui serpente, au second plan, s'avancent les soldats guidés par Judas. A l'horizon, s'alignent les fortifications de Jérusalem, dominées par des pyramides rocheuses. Des arbres maigres et sans feuilles, des grues qui picorent et des lapins animent la scène. La vivacité des bleus et des rouges crus qui rehaussent le tableau, l'or des frottis, la précision des détails, même de ceux du fond, et qui ne nuisent pas à l'impression morale et religieuse de la scène, tout contribue à faire de cette œuvre une des plus remarquables du Maître. Elle est du reste très analogue à celle du Musée de Tours sur le même sujet.

La légende de Judith et Holophcrne est un sujet qui a hanté l'esprit de Mantegna, puisqu'il y est revenu au moins cinq fois, en cherchant toujours à donner une variante à l'attitude de l'héroïne. Sans parler de plusieurs dessins et gravures à Florence (Offices), au Louvre, etc., nous avons la Judith de Dublin (p. 124) un peu lourde comme exécution ; Judith et la Servante (Collection Pembroke à Londres), où l'on

Mantegna voit Judith au centre du tableau, bras nus, poitrine nus, le front haut et se détournant de la tête coupée, qu'elle tend à sa servante. Dans la tente entr'ouverte, au second plan, on aperçoit le corps décapité étendu sur un lit. Ce tableau s'est assombri avec le temps. La Judith de la Collection J. D. Taylor (p. 127), est supérieure à la précédente comme relief et modelé.

La thème de V Adoration des Mages a inspiré à Mantegna un de ses plus remarquables tableaux: la petite toile peinte à la détrempe de la Collection de Lady Louisa Ashburton (p. 123). Les six figures qui composent le groupe sont pleines de caractère et de vérité : d'un côté, la Sainte Famille; de l'autre, les trois rois Mages inclinés aux pieds de l'Enfant. Les orfèvreries et autres offrandes qu'ils tiennent dans les mains sont détaillées avec une précision de ciseleur, et le type de chacune des figures, y compris celles des monarques orientaux, a dû être pris sur le vif. Mais à ce réalisme se joint la grâce, l'élégance de l'artiste, qui, au dire de M.

Ch. Yriarte, «égale Léonard DE Vinci et Lorenzo de Credi, ce maître du pli , dans l'art de suivre, sous les inflexions du vêtement, les mouvements du corps humain ».

Citons encore, et pour mémoire, le Christ à la Margelle. Ce tableau de la Collection de M. Ludwig Mond, à Londres, représente le Christ enfant et Saint Jean, tous deux debout sur la margelle

., ., r> • j T j ■ ■ u aprcb une Knoiograpnie ae »raun, clément .\ uie., uornacri (Alsace)

d un puits. Saint Jean désigne du doigt levé son compagnon comme le Sauveur du monde. La tète de Saint Joseph apparaît dans le fond du tableau. La Vierge, cachée à mi-corps, un livre d'une main, une fleur de l'autre, semble s'incliner devant » l'Agnus Dei > : On lit ces deux derniers mots sur une banderole qui s'enroule autour de la jambe nue de Saint Jean. Des feuillages piqués de coings et de liserons équivalent à la signature du Maître, dont l'art s'annonce surtout dans les plis du vêtement léger qui entoure l'Enfant-Jésus.

La Collection de Lord Wemyss, à Londres, renferme un tableau: La Vierge et l'Enfant, qui a beaucoup souffert dans certaines parties; mais les marbres sur lesquels

L'Homme Malade la plume de Mantegna (?) (British-Museum)

Manteona

se profilent les têtes de la Vierge et de l'Enfant, les plis et la souplesse des étoffes semblent annoncer un Manteona.

L'Adoration des Bergers de la Collection Borghton Knight, à Ludlow, nous montre Saint Joseph endormi sur un banc devant l'étable, à l'ombre d'un cognassier chargé de fruits. Au centre du tableau, la Vierge, les mains jointes, s'incline sur l'Enfant étendu sur le sol. Elle est entourée d'anges. Deux bergers d'aspect misérable s'inclinent aussi devant le Sauveur, tandis que d'autres personnages de même apparence chétive, un homme et une femme, s'engagent sur une passerelle pour venir se joindre aux deux premiers. Au coin se dresse un rocher conique ; plus à droite au fond, se creuse une vallée sur laquelle se profile un arbre dépouillé de ses feuilles. Le caractère réaliste de cette scène a frappé la critique, qui a prononcé à cette occasion les noms de Millet et de Courbet.

Manteona s'est essayé par trois fois à peindre un Saint Sel>astien. Que ce soit celui du Musée Impérial de Vienne (p. 88), ou celui, encore supérieur, de l'église française d'Aigueperse (p. 74), l'œuvre du peintre padouan fait un contraste absolu avec le Saint Sébastien adonisé du Pérugin. Celui de Vienne est d'une grandeur, d'un tragique dont l'expression reste inoubliable. Et cependant, il est jeune et beau; mais la grâce de ses formes ne fait qu'accentuer l'éloquence de son regard désolé. La colonne richement décorée à laquelle il s'appuie, rappelle l'amour de Manteona pour les belles architectures antiques. Au loin , à droite et à gauche du portique où est attaché le supplicié, on entrevoit, des rochers à pic, la campagne, des collines arrondies. Le Saint Sébastien d'Aigueperse a un caractère plus réaliste encore, et deux figures d'archers prises sur le vif sont dessinées au bas et à droite de la toile.

Un troisième Saint Sébastien fait partie de la Collection du baron Franchetti (p. 122): ici, le Saint est un véritable géant, qui remplit tout le cadre du tableau ; il est tellement hérissé de flèches et sa figure a une expression d'agonie si douloureuse qu'il serait impossible de pousser plus loin le réalisme. Et cependant, la beauté de ce jeune Hercule-Martyr, un subtil avant-goût d'extase céleste, qui se lit dans son regard éteint, adoucissent l'horreur de ce spectacle. Un flambeau, au pied du martyr, est entouré d'une banderole où on lit: Nil nisi divinum stabile est: cœtera fiimiis.

Le tableau de la galerie Brera, à Milan qui représente Les Lamentations sur le Christ (p. 115 à 117) est plus connu sous le nom de Scorcio (Christ en raccourci). C'est en effet par un espèce de tour de force que le Maître nous montre le Dieu mort couché de tout son long, et que l'on voit en raccourci des pieds à la tête, à peu près comme le cadavre de la fameuse Anatomie de Rembrandt au Musée d'Amsterdam , première ébauche de la Leçon d' Anatomie. Ce réalisme hardi et presque brutal, qui fait plus honneur au métier qu'à l'âme du peintre, est cependant adouci par les figures douloureuses des Saintes Femmes en pleurs, dont les traits crispés, les yeux rougis par les larmes, offrent aussi un caractère de vérité extraordinaire; mais ici le réalisme est ennobli par le sentiment.

La Vierge avec six Saints et Saintes (p. 161) fait partie du Musée Royal, à Turin. Un enfant Jésus de trois ou quatre ans, debout sur les genoux de sa mère, est l'objet de l'admiration naïve d'un autre enfant, qui lève vers lui une bouche et des yeux tout grands ouverts. Du même côté, à droite du tableau, deux saintes et un saint d'âges différents; à gauche, un vieillard qui lit dans un livre et une jeune femme dont l'expression est d'une grâce et d'une douceur admirables, complètent le groupe. Les riches cassures du vêtement de la Vierge rappellent le goût du maître pour les belles décorations et les beaux accessoires qu'on retrouve dans presques tous ses tableaux.

Le Musée de l'Académie à Venise possède un Saint Georges (p. 102 et 103) qui

Mantegna

vient de tuer le dragon; le saint, bardé de fer, et s'appuyant sur un tronçon de sa lance brisée, se retourne à demi comme pour regarder par dessus l'épaule le monstre mort et gisant derrière lui. Le fond du tableau montre un chemin sinueux qui s'élève lentement vers une ville entourée de remparts. Une riche guirlande de fleurs et de fruits, au haut de la toile, équivaut à une signature de Maxtegna.

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