Andrée
M. de Garamante n'était plus jeuoe; mais, quoique ses cheveux ondulés, ai noirs autrefois, eussent déjà subi Toutrage des premières gelées blanches de la vieillesse, quoique sa taille se (ût un peu épaissie, que sa démarche eût perdu l'élégance nerveuse et souple qui fait dire aux femmes : Quel beau cavalier! le comte Melchior gardait encore fort bonne mine et pouvait se féliciter d'avoir doublé sans trop d'avaries le terrible cap de la cinquantaine. Sur ses joues, encadrées d'une barbe rebelle & l'œil mais douce au toucher, le hàle du grand air, se mariait aux teintes fraîches de la santé. Ce mâle visage était illuminé par des yeux bleus, tranquilles et doux, qui savaient au besoin s'armer d'une Que pointe d'ironie et cachaient dans un coin de leurs paupières, comme la bouche dans l'angle moqueur de ses lèvres, un grain d'impertinence. Haute taille, épaules robustes, mains
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grandes, mais d'un très beau dessin, tel était au physique M. de Garamante.
Fils unique d'un ancien gardeducorpsdeCharlesX, il avait hérité de son père plus de cent mille livres de rente, et l'appétit qu'il fkut pour les manger. Devenu maître de sa fortune, il ne tarda pas à l'entamer. Ce ne fut d'abord que rognures légères sur le bord de son capital. Malheureusement la faim vient k table : le comte mit bientôt les morceaux doubles. Les voyages, les réceptions joyeuses en automne dans son château, les grandes «basses, les chevaux, les cartes et ces dames, — celles-ci surtout, — firent de terribles brèches à son patrimoine. Pour se ranger, il prit une maîtresse, sous prétexte qu'unifier ses fredaines est faire acte d'économie et de moralité, que d'ailleurs une liaison sérieuse est le sumumérariat du mariage, et qu'un stage dans le faux ménage est l'apprentissage nécessaire du vrai. Mais la maîtresse de transition qu'il choisit pour se préparer à la vie conjugale, petite blonde aux yeux couleur de myosotis, était un de ces &nx anges qui ont le diable au corps. Elle fit danser aux écus du comte une sarabande effrénée, puis, un beau jour, le quitta, lui laissant comme souvenir de leur liaison une mignonne incisive qu'elle avait perdue dans sa première enfance. ■ M. de Garamante fit monter en bague la dent de sa maîtresse et la porta désormais à son doigt. Les
uns affirmaient que cette bague singulière était i'expreasion symbolique de sa rancune contre le sexe ; d'autres y voyaient un témoignage du souvenir qu'il avait gardé de la charmante et vorace '
petite bouche. Quoi qu'il en soit, le comte ne se maria point. Il ne lui restait plus guère qu'une vingtaine de mille francs de rente ; l'âge arrivait ; il avait déjà des rhumatismes et des manies. Raison de plus pour prendre femme 1 disaient se^ compagnons de chasse, de cercle et de coulisses. Lui, répondait qu'il était trop vieux pour une jeune fille et qu'on est toujours trop jeune pour ime vieille. M. de Garamante prit donc rang dans la légion des vétérans du célibat, qui sert de réserve à l'armée active de la galanterie masculine. Ce corps d'élite ne fait plus la grande guerre; mais, comme son règlement autorise la maraude, le service ne laisse pas d'être assez actif. On s'y enrôle vers quarante-cinq ans : quelques-uns désertent une dizaine d'années plus tard pour épouser leur cuisinière. D'autres préfèrent mourir au champ d'honneur : le comte était de ceux-là. Après le départ de son infidèle, M. de Garamante régla sa vie conformément aux principes d'une expérience égoïste. En 1876, il vendit son château au riche raffineur Hector Passemard, ne gardant da son domaine patrimonial qu'un pavillon avec un peu de chasse autour. C'est là qu'il passait la belle saison, en compagnie d'un de ses anciens gardes :
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présentement, ce vieux brave lai servait de valet de chambre et de cuisinière. L'hiver venu, il s'installait & Paris, non pas dans un appartement dont le loyer et l'entretien eussent grevé trop lourdement son budget, mais dans un de ces logements composés d'un petit salon et d'une chambre, que certains cercles mettent à la disposition de leurs membres. On D'est pas chez soi, sans doute, mais on n'est pas non plus tout àfait & l'hôtel; c'est quelque chose de décent, qui tient le milieu entre le home et l'odieux appartement meublé. On dispose d'un nombreux domestique; au besoin, on peut faire porter une lettre par le chasseur du club, ce qui est de bon ton; la table est excellente et ne coûte presque rien; on a, sans bourse délier, les journaux et les revues du cercle, ses voitures, une place dans sa loge, ses billets pour les expositions. Enfin cela sauve les apparences; onparalt moins pauvre, quand on se frotte tout le jour à la richesse des autres, et ce n'est pas seulement au public, c'est aussi k soimême que l'on fait illusion. Les viveurs en nonactivité ont là leurs Invalides; ils y échappent à la solitude; ils retrouvent dans ce milieu tout ce qu'ils ont aimé, depuis le fin arôme des cigares exquis, la chère succulente et épicée, jusqu'aux conversations frivoles dont la Bourse, le théâtre, la politique, les chevaux et les femmes font les frais. En prenant ainsi sa retraite dans un cercle, on
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peut, à la condition de ne jamais toucher une carte, mener avec vingt mille firancs de rente le même train qu'autrefois avec soixante mille. On n'a, j'en conviens, qu'un luxe de sur&ce. Mais qui tait aujourd'hui la difTérence du niolz à l'argenterie? Quand le métal brille, qui donc cherche k vériQer le titre et le poids? Ainsi vivait le comte de Garamante. C'est à peine si l'on sa doutait qu'il fût presque ruiné, tant l'expérience de la vie de Paris l'avait fait passer maître dans l'art d'accommoder les restes d'une fortune.
On n'est pas juste pour les vieux garçons. On les dit égoïstes toujours, quinteux, revéches et maniaques le plus souvent. C'est une calomnie : je soupçonne les vieilles filles de l'avoir propagée, car vous n'ignorez pas qu'elles ont, par esprit de corps, une sévérité qui ressemble & de la rancune pour les célibataires du sexe adverse. J'en sais pourtant, de ces vieux garçons, qui sont les plus charmants des hommes. M. de Garamante était du nombre. Il possédait cette aimable vertu de tolérance qui donne tant de charme au commerce des sceptiques. Son pessimisme, fruit de l'expérience, n'étiùt point amer, mais souriant. Désabusé de tout, il ne maudissait rien. Sa philosophie indulgente répugnait aux récriminations, aussi bien contre les choses que contre les gens. II méprisait un peu les hommes, mais sans misanthropie, et ne la laissait voir que tout juste
assez pour montrer qu'il n'était pas dupe. Après avoir largement uaé de la vie, il avait sur le tard découvert la vanité de tout, mais ne s'autorisait point de sa triste science pour tenir école de désenchantement. Il aimait les jeunes gens et ne s'in- ' dignait point au récit de leurs fredaines, i Car, disait-il, s'il est bon d'être revenu de tout, il est nécessaire, au préalable, d'y être allé I ■ Sa religion était, comme ses opinions légitimistes, un sujet sur lequel il n'aimait pas à s'expliquer. Au fond, les convenances y avaient plus départ que la foi. Il croyait au retour du roi à peu près autant qu'aux apparitions de la Tiei^e de Lourdes, lesquelles lui paraissaient chose plus édifiante que vraisemblable. Seulement il pensait se devoir à lui-même, au nom qu'il portait, & ses traditions de famille et k ses relations mondaines, de rester avec les partisans du mystère, en politique aussi bien qu'en religion. Ce désœuvré ne s'ennuyait jamais. Tout lui devenait matière à observation, tout l'intéressait; sans jamais rien faire, il était l'homme le plus occupé de Paris. De fait, rien de plus absorbant que la flâiierie quand on la pratique comme lui. C'était une badauderie psychologique de tous les instants, qui s'arrêtait au spectacle des passions humaines comme l'autre aux devantures de boutiques. Il l'ésumait sa vie dans cette formule : Je regarde passer. Le comte avait ainsi rassemblé, li l'insu de tous, une magnifique
collection de documents snr le cœur huiTiain, et la joie était pour lui sans mélange quand il enrichissait son musée intime de l'observation d'un cae rare. Une ou deux fois, il avait songé à dresser son catalogue. Mais il s'était dit bientfit, en jetant un coup d'œil sur sa bague : « Un livre de Pensées! Des Maximes, comme La Rochefoucauld 1 A quoi bon? A qui profiterait mon expérience, puisqu'elle ne m'a pas profité k moi-même? »
Tout collectionneur, comme on sait, s'adonne à une spécialité : celle de M. de Garamante était l'&me de la femme. Là, de simple amateur, il était passé connaisseur, puis expert. Il l'avait étudiée dans sa complexité illogique et décevante, dans ses contradictions, dans ses faiblesses, dans ses bizarreries, dans ses petitesses et ses grandeurs; il la connaissait à fond, comme un bon horloger connaît une montre; au besoin, il vous aurait fait voir le mécanisme délicat et les rouages imperceptibles qui mettent en mouvement le grand ressort féminin :
l'amour. Comme tous les hommes qui ont beaucoup vécu, mais qui n'ont-point laissé traîner leur cœur dans les égoûts de la basse galanterie ; comme quiconque a aimé, ne fût-ce qu'un jour, et a senti se poser sur soi, ne fût-ce qu'une heure, un vrai rayon d'amour, M. de Garamante professait pour les femmes une sympathie respectueuse et caressante, faite de gratitude, d'indulgence et d'un peu de pitié : tels
ces anciens dévots qui ne pratiquent plus et conservent pourtant un resto de religieuse tendresse pour l'église où ils ont prié dans leurs jeunes ans. Il n'avait point pour celles qui tombent ce lourd mépris des hommes qui, ne connaissant rien de la vie, ne savent pas combien le sol est glissant pour an petit pied de femme. Quand on parlait d'une chute devant lui, il disait que c'était peut-être seulement un faux pas, qu'on n'est jamais sur de ces choses, et que, le fût-on, il faudrait encore ne le paraître point. Ce n'était pas qu'il crût le moins du monde à la vertu des femmes : elles lui avaient donné tant de preuves de leur fragilité! Mais il n'aimait point qu'on s'appesanttt sur ce sujet. Il aurait voulu que les salons organisassent une conspiration du silence autour de ces menues faiblesses féminines, afin d'empêcher les bourgeois — qu'il n'aimait guère — de trôner daiisla boue d'adorables petites femmes du monde, coupables seulement d'un peu d'inconséquence. Malgré ses cinquante ans sonnés et l'abandon que l'âge lui avait imposé de la qualité de belligérant, le comte restait galant, empressé, comme au plus beau temps de ses conquêtes, avec je ne sais quoi de chevaleresque qui se perd aujourd'hui. Les femmes lui savaient gré de ne pas leur offrir un cornet de bonbons sans avoir l'air de dire qu'il était prêt à se faire casser la tête pour elles. Au demeurant, c'était un galant bomme; l'espèce tend h disparaître.
Après la venta de son chAteau, M. de Garamanle s'était d'abord soigneusement confiné au Pavillon sans vouloir se commettre avec cette famille de parvenus dont la roture opulente insultait à sa noblesse nécessiteuse. Mais il est bien difQcile, à la campagne, d'écbapper à la tyrannie du voisinage. Le rafûneur lui flt une visite qu'il fut obligé de rendre, pour ne pas avoir l'air de bouder, ce qui eût été de mauvais goût. Mme Passemard le reçut avec déférence, en ayant Tair de lui demander pardon; elle présenta timidement sa Qlle Andrée et son fils Maxime. Le comte n'aimait point la solitude, car il n'avait que ses souvenirs pour la peupler, et c'est à cinquante ans une triste revue que celle de ces ombres qui défilent confusément, procession de spectres impalpables, sur le fond obscur du passé. Heureux de voir d'autres visages que la face tannée de son vieux garde, M. de Garamante se montra bon prince
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et, oubliant qu'il avait devant lui ces marchands de Bucre dont les millions avaient exproprié sa pauvreté, renonça au parti pris de politesse froide et hautaine dont il avait résolu d'abord de ne point se dépai^ir. Une invitation à àlner suivit de près cette visite. Elle fut acceptée : peu à peu des relations régulières s'établirent entre le pavillon et le cbAteau ; l'hiver suivant, il daigna, non sans s'être un peu fait tirer l'oreille, honorer de sa présence une petite fête que les Passemard donnèrent dans leur hfttel du boulevard Malesberbes. Quelques jours après, le hasard de sa flânerie ayant conduit M. de Garamante du côté de Saint-Augustin, il se rappela qu'il devait une visite & ses voisins de campagne.
Le salon où il fut introduit était une de ces grandes pièces dont l'ameublement sans caractère convient indifféremment à un ministère, à une mairie, à la salle de conversation d'un hôtel ou au salon d'attente d'un dentiste américain. Grands rideaux de damas rouge aux fenêtres ; chaises, canapés et fauteuils recouverts de la même étoffe, pendule, candélabre et lustre en bronze doré, table et chiffonniers de Boule, tout était riche, lourd et laid.
Après quelques minutes d'attente, M. de Garamante se leva en bâillant, puis jeta un coup d'œil indilîérent sur quelques tableaux encore garnis de leur numéro d'exposition. Ces toiles, oii, sous prétexte d'impressionnisme, le dessin, le coloris et la
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composition étaient remplacés par un badigeonnage multicolore, n'arrêtèrent pas longtemps le comte, qui, à défaut d'éducation d'artiste, s'était fait, comme beaucoup d'hommes du monde, un certain dilettantisme dont les jugements ne manquaient ni de go&t ni de Qnesse.
« Décidément, se dit-il, ce rustre de Passemard a commandé ses tableaux au tapissier qui lui a fourni ses meubles !» et il promenait un regard railleur autour de lui, avec la satisfaction légitime de l'homme que son esprit venge de sa pauvreté.
A ce moment, une porte s'ouvrit et Mme Passemard entra dans le salon. C'était une grosse femme rougeaude, boursouflée et toujours haletante. Sa robe de satin noir, couverts de jais, eût peut-être été belle sur les épaules d'une autre; sur les siennes, elle accusait seulement, de taçon disgracieuse, le conflit inquiétant d'une gorge trop opulente et d'un corsage trop étroit. Il y avait dans son regard cette arrogance qu'on prend quelquefois en devenant millionnaire, avec je ne sais quel reste d'bumilité inquiète dont certains parvenus ne peuvent jamais se défaire et qui est la rançon de leur insolence. En voyant M. de Garamante s'incliner devant elle avec beaucoup de bonne grâce, cette personne considérable parut fort embarrassée, ébaucha un sourire qui voulait être aimable, bredouilla d'une voix entrecoupée un : « Monsieur le comte I n
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et se mit à souffler bruyamment : l'essoufllement était la forme ordinaire de sa timidité.
« Excusez-moi, madame, de n'avoir point choisi votre jour pour venir vous présenter mes hommages. Je passais sous vos fenêtres et je sul» entré.
— Monsieur le comte, après l'honneur que vous nous avez £ut d'assister à notre petite réunion de fbmille...
— Petite réunionl... Fête charmante, voulez-vous direl
— Oh! c'était bien sans façon, » minauda-t-elle avec cette modestie vaniteuse qui fait qu'on baisse les yeux, tout en se rengorgeant.
« Mon Dieu, madame, je ne sais pas au juste ce que vous appelez réception sans fagon; mais je vous jure que cet orchestre tsigane jouait à ravir, que le monologue a eu beaucoup de succès, et que vous nous avez donné un souper qui ^t honneur à votre ' chef et à la cave de M. Pas&emard.
— Oui,... sans doute,. -. c'est aussi ce que prétend Veloutine de la Soirée parisienne, qut a, je ne sais comment, entendu parler de notre petite félo et qui, par^t-il, en a dit hier quelques mots dans aa chronique .. «
Le comte réprima discrètement un sourire fùrtif qui vint voltiger sur sa lèvre. Ce n'était pas k un Parisien comme lui qu'on en faisait accroire; il connaissait tort bien l'industrie de la célèbre Veloutine.
n £□ efTet, madame, j'ai lu l'article au cercle après déjeuner. On m'a fait l'honneur de me nommer parmi vos invités. »
Mme Passemard rougit légèrement, touaea un peu, agita un éventail, et, avec un sourire forcé :
a Vraiment ces journaux sont d'une indiscrétion...
— Bah 1 ils sont faits pour cela. Je reproche seulement à la Soirée parisienne de n'avoir pas assez dit avec quel talent mademoiselle votre fille joue de la cithare.
' — Il est vrai;... c'est un instrument bien distingué, n'est-ce pas, monsieur le comte, la cithare?
• — Très distingué, madame!
— Andrée n'en joue pas mal, et vraiment je ne me repens pas de lui avoir donné Mazzolini pour professeur... C'est gue voyez-vous, nous sommes, M. Passemard et moi, ambitieux pour notre Ândréel
— Vous avez raison, madame.
— Oh I vous ne la connaissez pas ! Vous ne l'avez vue qu'à la campagne, et combien de ïoisi Deux ou trois au plus. Mais la campagne, ce n'est pas son milieu. Elle s'y ennuie; c'est Paris qu'il lui faut, et le monde, et le théâtre, le théâtre surtout!
— Mademoiselle votre âUe aime beaucoup le théâtre?
.— Si elle l'aime! Ah! grand Dieu, oui! Etnoual'y menons tant qu'elle veut, la bonne chérie... Mais
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i4 andr£b
vous n& savez donc pas qu'Andrée joue la comédie
comme une actrice, comme une vraie actrice I
— C'est un beau résultat...
~- Je le crois bien, et qui fait honneur à soa professeur de diction. Figurea-vous que, dans les premiers temps, la petite coquine ne voulait pas vibrer... vous savez, rrre, nre, rire,... comme au Français?
— Parfaitement, madame. J'ai un peu connu aati'efois une petite actrice de l'Odéon qui...
— Oh! mais à l'Odéon, ce n'est pas du tout comme au Français. On vibre de la luette, c'est très com* mun, c'est faubourien, tandis que, du bout de la langue...
— Et mademoiselle votre ûlle vibre du bout de la langue?
— Oui, monsiem'l Mais il en a &llu du temps, et de la peine, et des exercices I Tenez, savez-vous le vei-s que son professeur lui avait donné à étudier pour se délier la langue :
Robert, de roc en roc gfimperaS'lu, rare homme I
Eh bien ! pendant deux mois, elle a comme qui dirait fait des gammes avec sa langue sur ce vers-U. J'en devenais folle! Heureusement, la petite a une volonté de fer, comme son père. Là où la facilité lui manque, l'entêtement la sauve. Ainsi la peinture ne lui allait pas, d'abord, i.
— Comment 1 mademoiselle votre fUle s'occupe aussi de peinture?
— Mais oui' Pourquoi pas? Cela se fait beaucoup. Elle a môme exposé l'année dernière. Tenez, ces trois tableaux sont d'elle.
— Je les ai admirés en entrant, fit galamment le comte, sans savoir que la main qui les avait peints fût la môme qui me charmait il y a quelques jours en jouant de la cithare. Mes compliments, madame; avec une telle variété de talents, mademoiselle votre fille mériterait de vivre en un temps moins prosaïque que le nôtre....
— Tiens! c'est justement ce qu'elle me dit toujours, et son père est d'avis qu'elle a bien raison. Voulez-vous que je vous dise? moi je trouve qu'elle donne trop dans les arts. Je voudrais la voir sortir un peu de ses livres, de ses pinceaux, de ses cahiers de musique. Car, enQn, il faudra bien, n'est-ce pas, qu'elle se marie un jour ou l'autre? On n'est déjà plus une gamine. Et, dame, une maison à tenir, surtout comme celle qu'elle aura, ça n'est pas commode! Mais bah 1 on ne m'écoute pas, ni le père, ni la fille, et je crois bien qu'au fond on me trouve un peu terre à terre. Qu'en pensez-vous? dites-le-moi franchement.
— Mon Dieul madame, il m'est fort difHcile de vous répondre. Je connais à peine Mlle Andrée, mais elle me parait être une jeune persomie ac-
coinplie. )e comprends fort bien que ramour-propre paternel de M. Fassemard soit délicieusement flatté de cette réunion de talents, dont un seul sufllt, d'ordinaire, aux Jeunes QUes du monde. Peut-être aussi avez-vous raison de souhaiter que les arts d'agrément, cultivés avec tant de succès par mademoiselle votre fille, ne prennent pas tout son temps, et qu'une instruction solide... »
Elle se redressa superbement et dit avec fierté :
« Monsieur le comte, ma fille a passé ses examens!
— OM alors, tout est pour le mieux ! » fit-il avec une imperceptible nuance d'ironie.
Ils en étaient 1& de leur conversation, quand la porte du salon s'ouvrit. Hector Passemard entra, suivi d'un grand jeune homme que le comte se souvint d'avoir aperçu aux Charmilles quelques mois auparavant.
a Monsieur le... mon cher voisin, dit H. Passemard en se reprenant vivement, charmé de vous rencontrer!... >
Et il secoua la main que le comte lui tendait :
c Permettez-moi de vous présenter mon jeune ami Jacques Henriot. »
II ajouta en regardant le comte dans les yeux et en scandant les mots :
1 Un travailleur,monsieur, un garçon de grand mérite, qui veut étre,commemoi,le fils de ses œuvresl •
ANDRÉE il
Le jeune homme s'inclina légèrement devant le comte, avec cette politesse fière qui ne s'apprend pas.
H M. de Garamantet continua Passemard en s'adressant & Jacques, notre voisin de campagne, qui m'a vendu les Charmilles...
~- Mon Dieu I oui, monsieur, dit le comte & Jacques avec son beau sourire; vous voyez en moi un ci-devant châtelain réduit k la portion congrue : un simple pavillon de chasse... Lea temps sont un peu durs pour les anciens châteaux historiques... A propos, mon cher monsieur Passemard, est-il vrai que la betterave ne donne pas cette année? >
Le raffîneur unissait, comme beaucoup de millionnaires, l'orgueil du capitaliste à cette mauvaise honte des parvenus qui ne peuvent pas souQHr qu'on paraisse trop bien connaître la source de leur fortune, môme quand elle n'est pas impure. Il se disait volontiers • flis de ses oeuvres », mais n'aimait pas à préciser, et trouvait dans le vague même de l'expression quelque chose de solennel qui le flattait. Il crut donc entrevoir dans la question du comte une pointe de malice que ce grand maître dans l'art du persiflage discret n'était pas incapable d'y avoir mise, et feignit de n'avoir pas entendu.
« Où est donc Andrée? demanda-t-ii à sa femme brusquement.
— Dans sa chambre, je crois..
— Non, & l'atelier, interrompit Jacques.
— Eh bient aie donc l'obligeance d'aller lui dire que nous sommes au salon.
— H. Henriot est de vos parents? demanda le comte & Mme Passemard, quand le jeune homme fut sorti.
— Non, mais il est l'enfant de la maison, le camarade de mon ûls et de ma Qlle. M. Passemard lui sert de père depuis plusieurs années, car le pauvre garçon est orphelin.
— Et que fait-il?
— Rien... c'est-à-dire de la peinture. Il est élève de l'École des beaux-arts.
— J'aurais préféré le voir entrer dans l'industrie, reprit Passemard, car je m'intéresse à lui comme & l'unique enfant de mon vieux contre-maltre Henriot. Mais pas moyen! Il veut être artiste et n'a pas le soûl Enfin, n'importe! Il a vingt-cinq ans sonnés : Débrouille-toit comme disait mon père. Je sais bien qu'il a des dispositions, qu'il travaille et que la peinture commence i faire vivre sonhomme. Mais c'est égal; au fond, c'est un métier de gueux.
— Je vous trouve sévère. Madame ne me disaitelle pas tout à l'heure que vous étiez fier du talent de peintre de mademoiselle votre fille? »
Il eut un mouvement de surprise indignée :
« Ah çà, est-ce que vous trouvez par hasard que ce soit la même chose? >
Puis avec un gros rire qu'il cherchait & rendre Un:
• Voyez-vous, moi, je suis un homme pratique, et je n'apprécie pas beaucoup la peinture. Seulement, je ne puis pas dire le contraire, ca me Qatte que ma fille soit en état de mettre un de ces bonshommes-là sur ses pieds. — Il montrait du doigt un des tableaux que le comte avait examinés en entrant. — Quant à en faire son métier, halte làl j'aime mieux mes betteraves, n .
Il Insista sur betteraves, aSn de bien marquer qu'il avait compris la malice du comte.
La porte s'ouvrit, et Jacques Henriot entra. Il avait l'air un peu penaud :
( Eh bien? dit Mme Passemard, et AndréeT
— Andrée travaille en haut, comme je vous le disais; elle a changé de toilette en rentrant et ne peut pas descendre au salon.
— Allons, bon ! dit M. Passemard en éclatant de rire, elle aura mis son costume de travail et n'ose pas se faire voir. Alors, c'est nous qui allons la surprendre dans son perchoir...
— Mon ami I s'écria Mme Passemard.
— Monsieur! dit tout bas Jacques Henriot d'un îùr de supplication douloureuse qui n'échappa point au comte et piqua vivement sa curiosité.
— Eh bienl quoi? Qu'est-ce que vous avez à me regarder tous les deux? Ne faut-il pas que je fasse
visiter ma maison k M. de Garamante I... Allons, mon cher voisin; le tour du propriétaire I «
Le comte eut un moment d'indécision. Evidemment, cette visite domiciliaire déplaisait fort à Mme Passemard et à Jacques Henriot : devait-il se prêter à la fontaisie vaniteuse du raffineur, ou bien exaucer, en prenant congé, le voeu muet que formaient, on n'en pouvait douter, la femme et l'ami de Passemard? La curiosité l'emporta sur la galanterie; son instinct d'observateur, qui ne sommeillait jamais tout à fait, s'était éveillé depuis un instant.
« Allons 1 dit-il, je vous suis avec plaisir. . — Ne faudrait-il pas prévenir Andrée? hasarda timidement Jacques Henriot.
— Et pourquoi donc?... Une fois pour toutes, mon garçon, mêle-toi donc de ce qui te regarde, h répliqua durement M. Passemard.
L'espression d'une vive contrariété parut sur le visage du jeune homme. Le comte, qui suivait avec intérêt le jeu de sa physionomie mobile et expressive, crut, h voir l'altëration soudaine de ses traits, le sillon profond qui se creusa entre ses deux sour> cils brusquement rapprochés, que le jeune homme allait oublier le respect dû à un protecteur. Mais, sur un signe effrayé de Mme Passemard, Jacques ne répliqua point et s'enveloppa dans une sorte de résignation muette qui donnait on ne sait quel charme de mélancolie à sa mâle beauté.
« Tiens, tiens, pensa le comte, ce grand garçon a du sang et de la volonté. II est vraiment fort bien. »
Or sortit du salon, et Passemard se mit en devoir de faire consciencieusement admirer à M. de Garaniante le confort de son hôtel. Il vanta successivement les tentures en satin bleu de son petit salon, les portières d'Orient de son antichambre, — du Daghestan, mon cher voisin, du vrai, et inusable I
— son billard à bandes américaines commandé à New-York, — ne me parlez pas des billards A^ncais!
— le buffet de sa salle & manger, qui venait de Florence, — oh ! ces Italiens I il n'y a qu'eux pour travailler le bois! — la suspension, l'argenterie, la vaisselle, tout. Il s'épanouissait à faire ainsi l'inventaire de sa richesse devant la pauvreté d'un autre. Mme Passemard, qui depuis la petite scène du salon boudait son mari, ne tarda pas à désarmer : elle approuvait de la tôte, donnait les prix, s'essoufflait à ouvrir les placards, époussetait les moulures des meubles avec son mouchoir en maugréant contre la poussière des appartements de Paris. Et le comte assistait avec son sourire bienveillant et quelque peu railleur à ce branle-bas d'opulence bourgeoise qui se faisait en son honneur.
« Voici maintenant mon cabinet de travail! s dit Passemard avec une certaine solennité.
Le comte y remarqua sur la cheminée un buste de la République.
< Oh I oh I dit-il, je ne vous savais pas si républicain, mon cher monsieur Passemard 1 »
Et il coulait un regard narquois vers le ruban rouge qui s'étalait à la boutonnière du raffineur.
■ Et pourquoi pas? répondit l'autre avec assurance. Sans doute, je n'ai pas cru pouvoir refuser la croix que le gouvernement déchu m'a offerte, mais j'ai toujours été un homme de progrès, toujours, et je ne vois pas pour quelle raison je ne me serais point rallié aux institutions sagement libérales que la France s'est données.
— Croyez que je n'y vois aucun inconvénient, répliqua M. de Garamante.
— Oui, l'ordre dans la liberté et la liberté dans Tordre, voilà mon programme.
— Il est simple et net, dit le comte sans sourciller.
— Sans doute, mais ce n'est pas le vôtre, j'imagine, car vous devez être un chevalier du droit divin, vous, monsieur le comte? »
C'était la première fois qu'il employait cette formule depuis le commencement de l'entretien, et M. de Garamante remarqua qu'il la prononçait avec un peu d'affectation.
f « Mon cher monsieur Passemard, nous ne nous occuperons pas pour aujourd'hui, si vous le voulez bien, du droit divin. C'est une question complexe, comme le suffrage universel. Réservons-la, et achevons plutôt la visite de votre charmant hôtel.
— Très volontiers, Jacques, sais-tu, par hasard, si Maxime est rentré?
— Je ne pense pas. 11 est allé aux courses, et je doute qu'il en soit déjà revenu.
— Monsieur votre fils aime beaucoup le cheval,
— Hélas I monsieur le comte, bien moins encore que les courses.
— Oui, dit Passemard d'un nir satisfait, Maxime est un de nos sportsmen les plus distingués,
— Fait-il courir?
~~ Non; mais je ne dis pas qu'un jour...
— Tu n'y penses pas, Hector, interrompit brusquement Mme Passemard ; ce serait de la folie.
— Et pourquoi donc? Est-ce que Desrieux, le petit de Roqueplane, ne font pas courir î Tu n'y connais rien, ma bonne. Gela pose un jeune homme dans le monde, ca lui donne une situation; on parle de lui en&n. N'est-ce pas, mon cher voisin?
— Mon Dieul reprit le comte, il y a beaucoup de manières de faire parler de soi. L'une d'elles est, en effet, d'entretenir une écurie de courses. Maisily en a d'autres... Qu'en pensez-vous, monsieur Henriot?
— Excusez-moi, monsieur, je n'ai pas d'opinion sur ce point.
— Ohl ce n'est pas Jacques qu'il faut consulter, s'écria Passemard, c'est un dédaigneux : hors
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.de la peinture, de l'art, comme il dit, point de salut... Allons! monsieur de Garamante, préparez vos jamhes; nous allons monter au perchoir de ma flUe. C'est encore un étage. Je ne vous en fais pas grAce, .car vous allez voir ce que j'ai de mieux ici .. t
Ils étaient arrivés devant une magnifique tapisserie flamande à sujet mythologique qui dissimulait une porte. Passemard l'entr'ouvrit avec précaution, coula un regard par l'entrebâillement, et, se retournant aussitôt, mit un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence. Puis il entra, marchant avec précaution sur un épais tapis d'Orient qui étouffait le bruit des pas. Le comte, fort étonné de tout ce mystère, Jacques Henriot un peu pâle, et Mme Passemard entrèrent après lui.
C'était une de ces grandes pièces qu'il est de mode aujourd'hui de faire construire et de meubler sur le modèle des ateliers de peintres. Pas de fenêtres, mais un immense châssis vitré, occupant tout un des côtés et laissant entrer à Ûots la lumière. Peu de meubles : ici un bahut de la Renaissance k colonnettes, panneaux sculptés et incrustations de marbre; là, une crédence du même style, chargée de
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belles faïences italiennes, un grand coffre enrichi d'ornements de cuivre, des ciiaises à dossier droit recouvertes de cuir gaufré, un piano qui disparaît à demi sous une de ces draperies japonaises d'un ton éclatant, où des fils d'or brillent çà et Ik dans la broderie. Le long de la cloison qui &it &ce au châssis, un divan large et bas, négligemment couvert d'un grand tapis de Perse. Des deux cdtés de la glace, encadrée de bois noir, au-dessus de la cheminée, deux palmes d'un jaune d'or, longues et flexibles, montent et se rejoignent près du plafond, en dessinant la courbe gracieuse d'une ogive végétale; sur la tablette de marbre, au lieu de pendule, une belle réduction en bronze du Peraée de Benvenuto, flanquée de deux coupes ciselées, de vieil argent. Dans de grands vases en fEuence, des plantes des tropiques dressent leurs feuilles lancéolées, dont la verdure luisante et rigide a l'éclat froid du bronze poli ; sur les murs, des plats de cuivre repoussé, des assiettes de Delft et de Rouen, quelques dessins au crayon noir ou à la sanguine; à la place qu'occupe d'ordinaire le lustre ou la lanterne, un oiseau de mer d'une immense envergure, suspendu par un fil d'archal invisible, plane les ailes toutes grandes,
« Heinl qu'en dites-vous? dit Passemard à voix basse. Est-elle gentille ! »
Debout devant un chevalet, palette et baguette en main, Mlle Andrée peint, le dos tourné à la porte.
Une toque de velours noir à la Rembrandt, rejetée un peu en arrière et légèrement inclinée vers l'oreille gauche, laisse vagabonder sur la nuque les toufTes indisciplinées d'une chevelure dont le blond, roux et doré tout à la fois, a ce chatoiement fauve qu'aimaient Véronèse et Palma Vecchio. Un col en point de Venise couvre ses épaules un peu grêles. Sa poitrine étroite est enfermée dans une blouse de velours noir à côtes qui tombe droit, sans ceinture. Un pantalon de même étoffe, boutonné au-dessus de la cheville, laisse à découvert les bas rouges qui moulent l'élégance nerveuse des pieds longs et cambrés, chaussés de souliers à boucles d'acier. Dans cet accoutrement masculin, l'aspect de la jeune fille était si bien celui d'un jeune garçon, que le comte eut quelque peine à la reconn^dtre et ne put réprimer un léger mouvement de surprise. Elle recula d'un pas sans se retourner et pencha la tête de côté, comme font les peintres quand ils veulent se rendre compte de la valeur des tons sur une toile commen* cêe. Au mouvement de sa maltresse, un grand chien danois, qui sommeillait à ses pieds dans une pose de. sphinx, le museau allongé entre les pattes, se réveilla, leva paresseusement la tète, ouvrit en i;in large bâillement sa gueule rose aux dents aiguës et, tout à coup, dressant ses courtes oreilles de loup, tourna vers la porte ses yeux pailletés d'or, pleins do lueurs phosphorescentes, et resta immobile, re-
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gardant obstinément devant lui avec la fixité magnétique des faaves.
o Bonjour, Bicbettel cria M. Passemard d'une grosse voix joyeuse ; je t'amène une visite. »
Elle tressaillit et se retourna d'un mouvement brusque et sauvage de Diane surprise. Son pur profil de statue grecque s'altéra légèrement, et quelque chose de dur passa dans ses yeux; mais ce ne fut qu'un éclair. Elle glissa un regard oblique vers la glace, et, posant sur un escabeau sa palette et ses brosses, s'avança sans embarras au-devant des visiteurs, avec cette aisance dédaigneuse et superbe que donne aux femmes la conscience d'une grande beauté.
< M. de Garamante, dit-elle d'une voix dont l'intonation grave surprit nn peu le comte, voudra bien ro'excuser de le recevoir en tenue d'atelier... Je croyais vous avoir prié, Jacques, de dire...
— Ne le gronde pas, interrompit Mme PassemïU'd, c'est ton père qui a voulu monter. Tu penses bien, ajouta-t-elle à voix basse, lui parlant presque à l'oreille, que ni Jacques ni moi n'aimons assez ton costume de carnaval pour...
— Mademoiselle, dit le comte en s'inclinant, c'est à mol de m'excuser... Monsieur votre père ne m'avait pas dit que je dusse, en entrant id, troubler votre studieuse solitude.
— Tu ne m'en veux pas, dis? Je faisais visiter la
maison à M. de Garamante, et tu comprends, Bichette...
— Mon père, je vous ai déjii supplié de m'épargner ce nom ridicule, • dit-elle à demi-voix, d'un ton bref, avec un froncement impérieux des sourcils gui troubla soudain la sérénité de son beau visage.
Ils firent le tour de l'atelier. M. de Garamante, comme beaucoup de gens aujourd'hui, avait, en courant les ventes et les expositions, pris au vol un certain nombre de ces expressions consacrées dont marchands de « curiosités » ou ■ amateurs > aiment à émailler leurs conversations et qui sont pour eux comme une sorte de c bibelot » du langage. Il déclara que le bronze de la cheminée avait une très belle palme, que les bahuts étaient bien de l'époque, que les chaises lui paraissaient très pures de style. Les escabeaux à pieds tournés étaient assurément du seizième; certains signes cependant pouvaient donner à penser qu'ils appartenaient & une période de transition. Andrée et Jacques Henriot approuvèrent ou combattirent quelques-unes de ces assertions, et, comme ils avaient l'un et l'autre un répertoire suffisant de termes empruntés au vocabulaire des commissaires-priseurs, l'entretien devint tout à fait inintelligible pour M. et Mme Passemard, ainsi qu'il arrive en pareil cas aux malheureux qui, ayant échappé à la contagieuse manie de Vancien.
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ont négligé de s'initier aux mystères du jargon qui
se parle à l'Hôtel des ventes... et ailleurs.
( En vérité, mademoiselle, un goût exquis a ordonné l'ameublement de votre atelier. Votre instinct d'artiste vous a guidée aussi sûrement dans le choix de ces étoffes, de ces tapis, de ces meubles, de ces objets d'art que dans celui de votre ravissant costume de travail, »
Andrée fut charmée du compliment et se garda bien d'avouer que tentures, meubles et bibelots lui avaient été fournis par un de ces spécialistes qu'on nomme architectes d'appartement. Ces artistes, mâtinés de brocanteurs, vous composent un mobilier de style avec l'aisance d'un gardon de restaurant qui dresse le menu d'un souper : ils mettent de l'ancien dans le programme comme l'autre inscrit des huîtres sur sa carte si vous lui en demandez. Leur profession est honorable et lucrative : ils vendent du goût en gros et en détail.
Entre * amateurs », toute visite d'appartement ressemble à une expertise. Le comte ayant fini la sienne, trouvé un mot aimable et technique pour tout, dessins, Mences, tableau commencé, songeait à se retirer. Andrée le retint en lui offrant de preildre une tasse de café turc, qu'elle se mit à préparer elle-même, sur une de ces petites tables très basses, peintes en rouge, cerclées d'une fine galerie dorée, qui viennent de Constantlnople. Elle avait mis le
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genou gauche à terre; le buste légèrement incliné, la hanche droite formant une saillie qui trahissait son sexe bous le déguisement du costume masculin, ' dans une pose qui donnait on ne sait quel charme troublant de grâce androgyne à son corps d'éphèbe souple et mince, la jeune fille, attentive à sa jolie besogne, promenait agilement ses doigts longs sur la fragilité des tasses et dosait la poudre parfumée de son café d'Orient. M. de Garamante, assis sur le divan, se pencha vers Jacques Henriot et lui dit k demi-voix :
« Quel joli tableau, n'est-ce pas? »
Le jeune homme inclina la tète en signe d'assentiment, sans répondre, et ne sortit point de sa réserve muette, un peu hautaine. Mais Andrée avait surpris les paroles du comte :
a Vous trouvez? — dit-elle, tandis qu'un sourire, relevant légèrement les commissures de ses lèvres, donnait à son visage cette expression énigmatique de coquetterie rafOnée et cruelle qui fait le charme inquiétant des têtes de femmes peintes par le mystérieux Vinci. — Je suis bien sûre que Jacques n'est pas de votre avis, monsieur. Notre ami n'admet point, en peinture, les sujets d'uiie note trop moderne, cqmme celui que je pourrais, ditesvous, fournir en ce moment. Jacques est un classique. Vous savez... des Grecs, des Troyens coiflés de grands casques et montés sur des chevaux qui
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sont des couraiersl... N'est-ce pas, cher, que vous serez de l'Institut et que vous irez vous asseoir en habit vert à côté de M. Cabanelî i
Elle prononça ces derniers mots d'un ton d'ironie dédaigneuse qui fit passer sur le visage du jeune bomme un nuage de tristesse. Cependant il répliqua aussitAt, en fixant sur elle ce beau regard dont M. de Garamante avait déjà remarqué la mâle assurance et la limpidité :
< C'est possible, Andrée. Assurément, j'ai le tort grave de ne pas plus apprécier les badigeonnâmes de M. de Morincourt que je ne goûte sa poésie. Toutefois j'essayerai de vous prouver qu'en aimant passionnément son art et en le respectant...
— Morincourt, l'impressionniste, le poêle macabre? interrompit le comte. Vraiment, mademoiselle, vous estimez beaucoup sa peinture?
— Obi ne m'en parlez pas, fit Mme Passemard, elle en ralîole,
— Oui, appuya son mari, elle a même voulu prendre des leçons de lui, malgré tout ce que Jacques a pu dire pour l'en dissuader.
— Bahl dit-elle méchamment, ce n'est pas étonnant, Jacques est jaloux du vicomte! »
Le jeune homme se leva brusquement, et, d'une voix qui tremblait un peu ;
— Vous vous trompez, Andrée 1 Bans Morincourt je dédaigne l'artiste et je méprise l'homme. Entre
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mon dédain et mon mépris il n'y a pas de place pour autre chose. >
, Et il sortit, après avoir salué légèrement le comte, qui, pris d'une sympathie subite pour ce grand garçon triste et Qer, le suivit jusqu'à la porte d'un regard bienveillant.
< Décidément, Jacques est dans ses jours d'humeur noire et de violence , dit Andrée en otTrant une tasse de café à M. de Garamante.
— Le foit est, s'écria M. Passemard, qu'il a été d'une vivacité contre ce pauvre Morincourtl... Ah çà, d'où vient donc sa grande colère contre lui?... Jalousie de métier sans doateî... Comment trouvezvous ce café, mon cher voisin?
— Parlait 1 Je n'en ai pas bu de meilleur en Orient.
— Vous avez visité l'Orient? » demanda curieusement Andrée.
Elle soupira légèrement et, après un silence ; « Vous êtes bien heureux I
— Mais oui, répliqua le comte. Autrefois, — il y a. bien longtemps, mademoiselle, — quand je n'étais pas un vieillard, j'ai eu l'humeur voyageuse, comme ces grands oiseaux-là, dit-il en montrant l'oiseau de mer. Une mouette, n'est-ce pas? ■ ■ ' — Non, mais de la même &mille : un goéland.
Sur les côtes de Bretagne, on les appelle des mauves. Les pécheurs croient qu'ils annoncent la
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tempête. Quand elles entendent leur cri court et strident, les femmes murmurent le refraÎR d'une vieille complainte bretonne :
Qoélandi, goélands, Rendez-nous nos maris, rendez- noua nos amanla.
— Andrée I fit chaatement Mme Passemard.
— Vous oubliez que j'ai vingt-trois ans,mamère,„ Ces oiseaux sont heureux, n'est-il pas vrai, monsieur? D'un coup de leurs grandes ailes ils fauchent l'espace et montent par-delà les nuages... Gomme eux, on devrait pouvoir s'élever au*dessus des platitudes et des vulgarités de la vie- >
En disant ces mots, ses yeux brillèrent, les ailes lines de son nez droit se dilatèrent, et elle prit l'air inspiré d'une jeune prophétesse.
Gomme tous les gens de beaucoup d'esprit, le comte aimait la simplicité. Un langage prétentieux et ampoulé lui faisait horreur :
€ Mon Dieul dit-il, je suis d'avis qu'il faut laisser les enfants à leur mère et les goélands & l'espace. Que voulez-vous? nous avons des jambes, non des ailes. Si l'infini nous appelle, la terre nous retient. Marcher droit ici-bas, mademoiselle, et ne point se crotter, voilà qui n'est pas déjà si vulgaire l »
Et il se leva pour prendre congé, tandis qu'Andrée lui jetait le mauvais regard d'un acteur qui vient de manquer son effet.
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1 Madame, dit M. de Gai'atnante, je vous fais mes bien sincères compliments. Votre h6tel est charmant... Mademoiselle, veuillez excuser l'importuDÎté de ma visite... v
Elle lit de la tête un petit salut d'adieu et, sans répondre, l'air un peu dédaigneux, retourna à son chevalet.
« Mon chei voisin, j'espère que nous aurons quelquefois le plaisir de vous voir, dit Passemard en reconduisant le comte. Quand vous voudrez venir prendre une tasse de thé le soir avec nous... tout à fait sans façon,. , Au revoir).. A bientôt, n'estce pas? »
Le comte sortit et se mit à arpenter le boulevard Malesherbes, dans la direction de la Madeleine. Il marchait du pas automatique de l'bomme dont la pensée travaille.
<t Drôle de petite femme I se disait-il. Education détestable... prétentieuse, mal élevée, coquette en diable, méchante comme une peste; mais intéressante malgré tout... De la race; une jolie ligne onduleuse, serpentine.. Gomment diable ce lourdaud de Passemard a-t-il puî... »
Ici une idée folâtre se présenta à son esprit :
rf Ohl non, ce n'est pas possible... N'importe: ou je me trompe fort, ou cette jeune raffineuse qui voudrait avoir des ailes ira loinl... Vingt-trois ans, incomprise, joue de ta cithare, déclame, peint,
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s'habille en liomme. Avec cela, jolie comme un démon. Quelque chose d'étrange et de troublant... Co grand Henriot a l'air fort épris d'elle : pauvre [.ai'conl a
Hector Passemard, le richissime l'afflneur, n'avait pas toujours été miilioQnaire. Dans les premiers temps de l'Empire, il était venu du fond de sa province à Paria avec une lettre de recommandation que son père, petit commerçant de Montauban, lui avait donnée pour un sien cousin, épicier aux BatignoUes. Le cousin du père Passemard était un brave homme; il prit Hector pour commis d'abord, puis pour gendre; après quoi, il mourut, avec la consolation de penser qu'il ne pouvait laisser en meilleures mains sa fille et ses pruneaux. TToctor Passemard fut, en effet, bon époux et bon commerçant ; il donna deux enfants à sa femme, un fils, une fille, et fit prospérer le fonds de son beau-père.
Celui-ci était un négociant du vieux jeu : pas d'initiative, pas de conceptions hardies, point de foi dans la publicité; de ridicules petits bénéfices. Par respect pour la mémoire de son beau-père, Hector
Passemard conserva les traditions de la maison; mais il les jugeait mesquines et affirmait souvent à sa femme qu'il y avait quelque chose à faire. Jusqu'en 1855, il chercha ea voie. Cette année-là, il y eut une Exposition universelle qui rassembla sous les yeux des Parisiens les produits du monde entier. Passemard se mit en rapport avec les représentants d'une maison américaine et se fit expédier de New- York un grand approvisionnement de ces conserves que l'on ne connaissait pas encore à Paris. Puis il * inonda le quartier des Batignolles de prospectus imprimés ornés d'un drapeau français et d'un drapeau des États-Unis, en couleur. Il était question, dans ce manifeste, de Lafayette et de jambons fumés, de homards en boites et de la Déclaration des droits de l'homme. Tous les libéraux du quartier donnèrent aussitôt leur clientèle k Passemard et mangèrent à l'envi du jambon de Cincinnati. C'est de ce jour que commença la fortune de l'épicier novateur. Il eut bientôt un second magasin dans la rue des Martyrs, puis un troisième dans le centre de Paris, rue Montmartre. La clientèle affluait toujours, sollicitée par d'incessantes réclames. En 1862, Passemard liquida et se trouva riche de sept cent mille francs. Avec la richesse l'ambition était venue. Un peu honteux d'avoir, pendant dix ans de sa vie, trafiqué sur la cannelle et les salaisons, il rêvait maintenant de s'élever, d'entrer dans ce qu'il
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appelait arec respect le haut eommetve parisien. L'usine d'un raffineur, qui avait fait de mauvaises affaire, fut mise en vente k Saint-Denis : Passemard l'acheta à bon compte et pensa qu'il avait monté de plusieurs grades parce que, au lieu de débiter du sucre en morceaux, il allait le vendre en pains. Il y a de ces nuances dans le commerce.
n retrouva, attaché à l'usine en qualité de contremaître, un vieux camarade de Montauban, Firrain Henriot. Le pauvre diable était venu à Paria quelques années auparavant, s'était marié, comme Passemard, mais n'avait pas rencontré la fortune sur sa route. Tandis que son compatriote s'enrichissait à vendre des jambons trichines, Firmin Henriot suivait la voie douloureuse qui mène la plupart des inventeurs à la folie, au suicide ou à la ruine. Il rêvait de construire une machine où l'électricité devait remplacer la vapeur comme force motrice. Un savant éminent approuva ses plans et déclara qu'il y avait peut-être là le germe d'une grande et féconde découverte. Mais le malheureux chercheur se heurta bientôt à l'impossibilité de rassembler les capitaux nécessaires à ses expériences et à la construction de sa machine. Il vit souscrire dix fois un emprunt émis par des financiers véreux pour la recherche et le renflouement de deux galions espagnols sombres dans la baie de Rio-de-Janeiro en 1695 : partout, on lui refusa les dix mille francs
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dont il avait besoin poar continuer ses travaux. Après la mort de sa femme en 1853, il se ti'ouva sans ressources, avec un enfant de deux ans. II aimait tant son petit Jacques, qu'il ne voulut point se séparer de lui et fit venir à Paris, pour l'élever, une vieille cousine qu'il avait & Montauban. Une place de contremaître à la raffinerie de Saint-Denis se trouva vacante : il l'obtint, grâce k ses connaissances en mécanique. C'est là que Passemard le retrouva dix ans plus tard. L'expérience de Fîrmin Henriot lui fut d'une grande utilité, et c'est en grande partie aux conseils du contremaître que l'ancien épicier dut la rapide prospérité de son usine. En quelques années, le rafiineur doubla son capital. Il témoigna sa reconnaissance à Firmin en portant ses appointements de 3600 francs à 5000 : c'est plus qu'on ne fait d'ordinaire en pareil cas. Dans une inondation, Firmin sauva, au péril de sa vie, plusieurs personnes : Passemard fut décoré et donna 300 francs de gratification au contremaître. Enfin, celui-ci ayant été, en 1866, broyé dans un engrenage, il le fit enterrer très convenablement et parla sur sa tombe, avec une émotion suffisante, « de la grande famille ouvrière, de la confraternité des travailleurs, de la gratitude que les patrons doivent même à leurs plus modestes collaborateurs. » Il annonça, en terminant son diacours, que désormais il se chargeait de l'éducation
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du jeune Henriot, alors Agé de quatorze ans. A partir de ce jour, en eUet, le fils du malheureux inventeur, toujourâ victime des machines, fut placé comme interne dans le lycée dont le jeune Maxime Passemwd suivait les cours en qualité d'externe. Jacques Henriot devait passer dans la femille du ralQaeur les dimanches, les congés, les vacances. On trouva généralement la conduite de Passemard admirable; lui-même aimait à se rendre cette justice « qu'il avait fait grandement les choses ».
Jacques arriva au lycée quelques jours après la mort de son père, pâle, muet, les yeux pleins de cette- stupeur qui trahit le douloureux étonnement des jeunes imes blessées poui- la première fois par la vie. Les premiers mois d'internat furent pour lui un temps d'épreuve. Jusqu'alors il s'était laissé vivre avec cette heureuse insouciance dont on n'apprécie le bienfait que lorsqu'on l'a perdue. Entre la vieille cousine, le bon abbé leur voisin, et son père, Jacques avait grandi doucement, à la chaleur de ces trois tendresses qui le couvaient. Tout à coup la vie l'avait saisi de sa main brutale : le père était mort, la cousine était partie, l'abbé était loin. L'enfant restait en proie à l'affreuse solitude et promenait autour de lui le regard épouvanté qu'on jette sur un désert où l'on se sent perdu. Oh! comme il le regrettait maintenant, l'humble petit logement, là-bas, près de la basili-
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quel Comme les pois de fenteur, les capucines et les volubilis, arrosés chaque matin, s'enroulaient gaiement aux ficelles tendues devant les fenêtres, au lieu de ces afTreux grillagea rouilles qui meurtrissaient les mains, et partout, au dortoir, à l'étude, en classe, au réfectoire, lui rappelaient que le lycée est une succursale de la prison I Derrière le rideau vert formé par les plantes grimpantes, tapisserie végétale que le moindre souffle de l'air agitait doucement, que de fois il avait, par les embrasures mobiles du feuillage, contemplé la vieille cathédrale! Il ne l'aimait jamais autant qu'en été, à l'heure oEi le soleil décline et frappe le portail de ses rayons obliques, tandis que les corneilles, revenues des champs, tournoient autour du monument et jettent dans l'air apaisé la note âpre et courte de leur cri sauvage. L'église alors parait grandir. Les clochetons s'effilent et s'allongent comme pour garder plus longtemps l'auréole radieuse h leur faite. L'antique édifice semble s'épanouir et sourire. Jacques assistait avec une religieuse émotion à cette transfiguration sublime- L'esprit du moyen âge entrait en cet enfant. Dans sa naïveté mystique, il attribuait une sorte de vie obscure à ces pierres vénérables; il lui semblait qu'un souffle intime devait animer ce grand corps, qu'un peu de la pensée des fidèles qui depuis dix siècles venaient y prier et y espérer circulait confu-
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sèment dans sa masse. Pois, h mesure que le solci: baissait à l'horizon, l'incendie du portail s'éteignait, la rose elle-même cessait d'étinceler comme un gigantesque écrin plein de pierreries. Quand les derniers clochetons avaient fini de se baigner dans la lumière, une grande ombre, ainsi qu'un voile de veuve, s'étendait sur l'égliso, La vie semblait se retirer d'elle'; la cathédrale, un instant ressuscitéo, se glaçait dans son immobilité grise, et les saints agenouillés reprenaient leur éternelle prière.
Souvent, son père, revenant de l'usine, l'avait surpris à la fenêtre, grave, perdu dans une de ces rêveries 0(1 toutes les vapeurs de l'âme, pensées confuses, réminiscences fugitives, sensations émoussées, images indécises, flottent comme un brouillard dans notre esprit. Le contremaître, noir du labeur de la journée, entrait dans la chambrette et disait de sa grosse voix joyeuse ; « Bonsoir, garçon 1 u Et c'était alors des baisers sonores sur les joues fraîches de son fils, des caresses sur ses longs cheveux, des étreintes passionnées, tandis que la vieille cousine grommelait, d'un air de tendresse
« Allons, Firmin, assez comme cela! Vous voyez bien que la soupe est servie et que vous faites mal tt cet enfant. A table 1 & table ! >
Et l'on dînait, bien plus gaiement qu'au réfectoire.
Il Qu'as-tu fait aujourd'hui, mon garçon? As tu vu
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l'abbé? A-t-il été content de tes devoirs? Mords-tu au latin? C'est que, vois>tu, je n6 suis qu'un ouvrier, moi, mais je veux que tu sois autre chose, entends-tul Je n'ai pas eu de chance; il faut que tu enaies pour nous deux, petit! »
Et jamais Jacques ne songeait sans un serrement de cœur à la douce vie d'autrefois.
Il fut d'abord dans les derniers de sa classe. La monotonie de la vie du lycée l'accablait, paralysait la vivacité naturelle de son intelligence. Le dimanche, un domestique de M. Passemard venait le chercher au lycée. Ce jour de fétc, impatiemment attendu par ses camarades, n'apportait aucun soulagement à la souffrance vague qui accablait cette jeune âme. Après l'ennui de sa réclusion désœuvrée pendant la semaine, Jacques avait à supporter, le dimanche, les tortures que lui infligeait sa timidité. Le fils de l'humble contremaître ne pouvait s'habiluer aux splendeurs du riche appartement de son protecteur. L'accueil affectueux de Mme Passemard, les questions bienveillantes de son mari sur les professeurs, les devoirs, la place obtenue à la composition hebdomadaire, les ouvertures amicales de Maxime, heureux de retrouver à la maison un condisciple, tout, jusqu'au joli sourire de Mlle Andrée, effarouchait le jeune sauvage.
Quelquefois, au printemps, Mme Passemard l'emmenait au bois dans sa calèche avec son fils et sa
fille. Ces promenades étaient un supplice pour Jacques. Chez lui, la gaucherie de l'adolescence se compliquait de sauvagerie native. Il avait honte de s'offrir ainsi en spectacle et aurait donné beaucoup pour échapper à la curiosité de la foule, qu'il jugeait d'instinct malveillante et narquoise. Surtout, le voisinage de Mlle Andrée l'intimidait. Assis en face d'elle, à côté de Maxime, ce grand garçon se faisait petit afin d'éviter que ses genoux ne frôlassent la robe de la jeune fille, et, pourne pas rencontrer ses yeux, s'imposait de ne regarder jamais qu'à droite ou à gauche de la voiture. Elle, cependant, serrée dans son corsage étroit, se tenait toute droite à côté de sa mère, qui paresseusement s'allongeait au fond de la calèche. Andrée s'efforçait de vieillir ses seize ans et jouait à la dame avec la gravité comique des jeunes Parisiennes qui, si vite, hélas! cessent d'être fillettes. Laissant sa mère dodeliner par moments la tète, dans une somnolence qui congestionnait sa grosse figure enrubanée de brides rouges, la jeune fille plongeait un regard rapide dans toutes les voitures, détaillait les robes, les corsages, les chapeaux et, d'un mot bref, communiquait ses impressions à son frère. Maxime de son côté, très au courant de la vie mondaine, comme le sont aujourd'hui les garçons de dix-huit ans, désignait à sa sœur les célébrllés de la finance, de la politique, des arts, du théâtre ou du sport.
Andrée écoutait avec avidité, se retournait parfois d'un joli mouvement brusque pour mieux voir, et, sur son visage dont les traits restaient enfontins, tandis que l'expreâsion avait déjà cessé d'être jeune, on pouvait lire l'intérêt passionné qu'elle portait au frivole dénombrement de ces illustrations d'un jour.
Parfois on rencontrait un Sacre dont les stores rouges étaient baissés. Maxime poussait son voisin du coude en toussant légèrement et coulait un regard vers sa sœur, qui, raide et convenable, serrait les lèvres, sans bouger, les yeux fixes. Souvent aussi on croisait une de ces jolies victorias dont le cocher porte une fleur à la boutonnière et le cheval un nœud de rubans rouges au-dessous de chaque oreille. La petite dame sanglée dans un de ces corsets qui allongent la taille, ramassent la gorge et la jettent en avant, toisait en passant Mme et Mlle Passemard de l'air provocateur et effronté qu'elles prennent pour regarder les femmes honnêtes. Maxime alors s'agitait, dans l'espoir d'être remai-qué, tandis qu'Andrée analysait avidement, sans nul embarras, l'élégance savante et le luxe discret de la toilette portée par la jolie âlle aux joues maquillées. Il arrivait parfois que Maxime sût le nom de la personne et quelque particularité de sa vie galante. Alors, il se penchait vers sa mère et lui disait tout bas quelques mots qu'Andrée s'efTor-
çait de saisir au vol sans avoir l'air d'écouter. Mme F>assemard prenait un plaisir infini à ces polis* sonneries, empruntées aux journaux spéciaux dont la lecture était permise depuis quelques mois à Maxime, « car il faut, disait M. Passemard, qu'un jeune homme se dégourdisse! » La niaiserie de ces historiettes la charmait; elle les trouvait drôles, spirituelles, riait d'un gros rire, et disait en se pâmant : i Âh I polisson, va, que tu es donc amusant! Es-tu assez au courant de touti » Et elle regardait son fils avec admiration, en songeant à toutes les passions qu'un garçon de tant d'esprit ne manquerait pas d'exciter plus tard.
Un dimanche qu'on avait fait la promenade ordinaire aux Champs-Elysées, Jacques, en attendant le dîner, était allé s'asseoir dans le petit salon, pièce isolée, oii l'attirait souvent son instinct de jeune homme timide et mélancolique. Le petit salon était séparé du grand par une portière qu'on relevait les jours de réception et qui, en temps ordinaire, fermait la baie de communication. Jacques était là, feuilletant un livre, quand un bruit de pas se Ht entendre dans la pièce voisine, 0(1 Andrée venait d'entrer avec une jeune personne de ses amies, Henriette de Morincourt.
S'il vous est arrivé d'entendre, dans un bois désert, babiller deux fauvettes sur une branche, vous savez ce qu'est la conversation de deux jeunes
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filles qui se croient seules : quelque chose de musical et de chaatant, entrecoupé par des rires, un duo alterné de questions, de réponses qui arrivent trop tard, d'exclamations, de diminutifs tendres, d'épithètes mignardes , un gazouillis de < petites phrases incohérentes, ponctuées par des baisers, des envolées de mots qui partent soudain, comme les moineaux d'une haie.
Ces demoiselles se racontaient leur journée. Henriette était allée au Jardin d'acclimatation. Elle avait visité les sénés, le chenil, les volières. Le rouge caroubier était décidément à la mode, seulement elle ne savait pas si maman voudrait... Elle avait un bal pour jeudi, un mariage pour samedi. Quel chapeau mettre? L'éléphant ne valait pas la peine d'être tu; quant aux otaries, c'était plus amusant, mais un peu bébé. Un homme l'avait suivie pendant toute la promenade. Elle n'avait rien dit & maman, parce qu'il était très beau : des yeux noirs, une barbe noire, l'air espagnol. Mais elle n'en pouvait plus, il Êillait qu'elle confiât son secret à quelqu'un. Or il y avait des raisons de croire que ce monsieur était amoureux d'elle : en elTet, il avait, comme elle, caressé le zèbre en répétant avec intention ce qu'elle venait de dire : « Oh ! quel beau petit zèbre 1 > Il avait un pantalon rayé...
" Le zèbre î » dit Andrée.
Alors deux frais éclata de rire jailUrent et égrenà-
reiît dans tous les coina du salon leurs notes cristallines, comme les perles d'un collier dont le Ûl est rompu. Après un silence entrecoupé de : « Ah I tais-toi... j'en pleure... tu me fais mourir... » Henriette reprit d'une voix grave :
H Riez tant que vous voudrez, mademoiselle, mais je voua assure que j'ai fait la conquête de ce monsieur !
— Comme tu es foliel Parce qu'il s'est trouvé par hasard à côté de toi, devant le zèbre I »
Andrée s'interrompit pour rire de nouveau. Mais Henriette répliqua d'un ton important, oCi perçait un peu de dépit :
« Quand tu auras, comme moi, dis-huit ans passés, tu comprendras, ma chère, bien des choses dont tu ne te doutes pas...
— Vraiment, ma chère? Eh bienl c'est ce qui vous trompe. Mes seize ans et dix mois en savent aussi long que tes dix-huit et demi. Moi aussi j'ai un amoureux!
— Est-ce possible*?.. Mais oui, au faiti Moi aussi, il y a deux ans... Ohl dis-moi qui c'est, dis-le-moi, je t'en prie, dis, ma chérie I
— Tu ne le répéteras pas^
— Je te le jure 1
— C'est un secret... Personne encore ne s'en doute... Il n'y a que moi qui ai tout deviné...
— Mais qui est-ce? Est-ce que je le connais?
t)0 ANDRÉE
— Oui et non.
— Ta me mets au supplice... Parle donc... puisque je t'ai bien dit mon secret...
— Ohl le tient... Enflnl... Écoute : tu ne lui as pas parlé, mais tu l'as vu déjà.
-Où?
— Je ne trouve pas... Est-il âgé?
— Mais non; dix-huit ans, comme Maxime.
— Est-il beau?
— Mais oui... d
Au commencement de l'entretien des deux jeunes filles, Jacques avait songé à s'esquiver, dans la crainte de se trouver en tête-à-tête avec Andrée et son amie, s'il leur prenait fantaisie d'entrer dans le petit salon. Mais la porte qui donnait sur l'antichambre était fermée à clef par le dehors. Se voyant pris, il se remit à feuilleter son livra pour se donner une contenance et n'avoir pas l'aiv d'écouter, si l'on venait à le surprendre. Mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre, et bientôt une vive curiosité s'empara de lui lorsqu'Andrée déclara qu'elle avait un amoureux. Il pas.sa rapidement en i-evue tous les amis de Maxime qu'il avait vus chez M, Passemard depuis quatre ans et ne se trouva pas plus avancé que Mlle Henriette. Celle-ci cherchait toujoui-s :
• Est-il noble? s
ANDRÉE îil
Mlle de Morincourt croyait devoir à son nom d'apprécier fort la particule et les titres, ( Oh ! non, pas du tout, je t'assure.
— Riche?
— Encore moins. Il est orphelin et bï pauvre que papa...
— J'ai trouvé 1 s'écria joyeusement la jeune fiHe en battant des mains. C'est le camarade de ton frère...
— Tout juste. II ne dit rien, il ne me parle pas, ne me regarde jamais en face. Mais je suis sûre qu'il m'aime depuis deux ans au moins. Papa dit qu'il travaille beaucoup, qu'il aime la solitude, qu'il est toujours pensif : tu vois bien que c'est une passion. Mais, surtout, pas un mot! Je te répète que personne ne s'en doute, — personne, entends-tu? «
Et les deux jeunes tiltes sortirent du salon en se tenant enlacées par la taille. Jacques, en proie k une émotion indicible, pâle comme le jour où l'abbé était venu lui apprendre la mort de son père, s'était brusquement levé. Il restait là, immobile, comprimant d'une main les battements de son cœur, serrant de l'autre son front, où mille pensées s'entre-choquaient. D ne comprenait pas bien ce qui s'était passé; toutefois il sentait confusément que quelque chose de grave venait de s'accomplir. Il y a dans la vie des moments où une lueur soudaine, comme celle d'un éclair dans les ténèbres, illumine brusque-
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ment les profondeurs obscures de Tuveiiir. Pendant une seconde, le regard y plonge avidement et décou> vre des horizons inconnus; puis la lueur disparaît, l'ombre nous enveloppe de nouveau, et de la vision âvanouie il ne nous reste qu'une sorte d'épouvante et d'éblouissement. C'est ainsi que, ce jour-là, Jacques eut le pressentiment d'une destinée remplie tout entière et dominée par cet amour que lui révélait tout & coup la bouche môme de celle qui l'avait inspiré.
A l'époque OÙ ae produisit cette crise dans la vio de Jacques, Andrée arrivait i la fin de sa seizième année. S'il faut entendre par «éducation soignée » celle qui a coulé fort cher, la jeune iilie n'avait pas à se plaindre de ses parents. Son père et sa mère n'avaient pas plus économisé sur son instruction que sur ses toilettes. Elle eut de bonne heure les professeurs à la mode, comme le couturier et la modiste en renom. Son maître de danse fut le fameux Nikolski, qui passait pour un héros de la dernière insurrection polonaise. Cet ancien faucheur, devenu (la destinée a de ces fantaisies) professeur de maintien, prenait on ne sait quel air chevaleresque dont ses élèves raffolaient , quand il esquissait un pas en se donnant la mesure avec sa pochette.
Elle eut les leçons de dessin du célèbre peintre Magnus Dupont, qui avait ouvert un cours dans son
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bel atelier, tout rempli de tapisseries, d'étoffes bariolées et de bibelots rares. Andrée y retrouvait la plupart de ses compagnes du cours de danse, car Magnus Dupont avait été adopté par la finance, le haut commerce, et l'on devait aller chez lui, si l'on ne voulait courir le risque de passer pour de petits bourgeois sans le sou. Les jours de dessin étaient jours de fête pour ces demoiselles. Elles arrivaient à l'atelier, leur album de toile grise sous le bra'^, trottant menu le long des murs, curieuses, pressées, avides de revoir le bel atelier et le beau peintre k la barbe soyeuse taillée en pointe. L'estrade qui sert aux modèles les préoccupait fort : « Rosine, est-ce vrai qu'elles sont toutes nues, dites? — Oui, ma chèrel — Oh! comment osent-ellesl.. » Et des rires étouffés partaient çh et là, provoqués par de petites idées folâtres dont il taut s'accuser à confesse. Comme Ntkolski, Magnus Dupont avait une légende qui le grandissait aux yeux de ses élèves et mettait sur ses longs cheveux noirs, légèrement ondulés, une mystérieuse auréole de poésie. Le bruit courait qu'unegrandedameétait devenue éperdument amoureuse de l'artiste tandis qu'il taisait son portrait. On se racontait tout bas qu'il l'avait enlevée, qu'il s'était battu en duel pour elle. Aussi inspirait-il le plus vif intérêt. Elles le trouvaient charmant et plein de séductions, avecsavoix vibrante, ses unes moustaches insolemment retroussées, ses grands cois, ses
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larges cravates négligemment nouées, son veston de veloure noir, ses manchettes de batiste, tuyautées comme le jabot de sa chemise, ses mains nerveuses et l'ongle démesurémentlong de son petit doigt. Lui, faisait le beau, tendait le jarret, prenait des poses, se promenait entre les rangs de pupitres en caressant sa barbe, jetait un conseil par-ci, un compliment ou un reproche par-là; parfois il s'arrêtait auprès d'une de ses plus jolies élèves, et, penché sur son épaule, frôlant presque de sa poitrine les cheveux de la jeune fille, il arrondissait gracieusement le bras, comme pour la prendre par la taille, et, d'un coup de crayon, rectifiait un nez ou remettait un œil à sa place. Plus d'une avait senti de petits frissons lui courir des épaules à la nuque, quand l'haleine du beau peintre passait, tiède et caressante, près de sa joue. Elles s'aperçurent qu'il parfumait ses mouchoirs d'une essence musquée, très capiteuse, dont l'arôme subtil flottait autour de lui et, à de certains jours, lés rendait nerveuses. Andrée découvrit le nom du parfum, en acheta un flacon, et fut aussitôt imitée par la plupart de ses compagnes. Quelques mamans crurent bimi remarquer que leurs fillettes prenaient un peu plus de goût qu'il n'était nécessaire aux arts du dessin, et se demandèrent si c'était la leçon ou le professeur qui plaisait si fort à ces demoiselles. Mais le moyen de quitter le cours sans avoir l'air de reculer devant le prix
du cachet? Or, dons le monde de la finance, si la première préoccupation est de gagner beaucoup d'argent, la seconde est de paraître en dépenser plus encore. L'honneur du million le veut ainsi. Comme la danse et le dessin,la musique fut enseignée à Andrée par un professeur & la mode. Mlle Passemard avait l'oreille assuz juste et un contralto qui promettait pour plus tard de très belles notes graves. Mais elle ne possédait guère que des « moyens » matériels; le sentiment musical dans ce qu'il a de rare et d'exquis, dans ce que le Conservatoire même ne donne pas, quand la nature l'a refusé, lui faisait défaut. Elle retenait fort mal la musique, parce qu'elle ne la sentait point, parce jamais la divine rosée de l'harmonie ne pénétrait jusqu'à son cœur. Irritée de cette impuissance, elle travailla avec acharnement, et à force de persévérance, grâce aussi à l'habileté qu'elle mit dans le choix de ses morceaux, elle parvint à faire illusion et remplaça de son mieux le don par l'étude. On la félicitait de son talent précoce, mais Andrée avait assez d'intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; toute jeune encore, elle éprouvait déjà cette souffi-ance vague qu'inflige à certains esprits la conscience de leur stérilité et aurait donné tout ce qu'on lui avait enseigné pour obtenir en échange un peu de ce qui ne s'apprend pas. Elle se dégoûta du piano, lui reprochant d'être un instrument sans âme, comme font tous ceux qui
ne savent pas lui prêter la leur, et se mit h apprendre la cithare.
Les études de littérature, d'histoire, de sciences, de langues vivantes qu'on lui lit faire eurent pour but, non l'ornement de son esprit, mais l'obtention de ce brevet que la mode exige des jeunes filles depuis quelques années, et en l'honneur duquel on les soumet aux mêmes procédés d'entr^nement intellectuel que les futurs bacheliers. On lui apprit de tout un peu. On mit sur son ignorance une mince couche d'instruction : mauvais badigeonnage qui ne tient pas, le jour de l'examen passé. Quelques jugements puérils sur les écrivains et les œuvres des deux derniers siècles; des radotages niais à propos d'histoire de France; une mixture de dates et de formules relatives & celle des autres paya; la pratique des procédés nécessaires pour faire machinalement quelques opérations d'arithmétique; cinquante mots d'anglais; l'art de résoudre certaines difficultés d'orthographe ou de ponctuation : tel fut le profit qu'elle tira des leçons de son institutrice. J'oubliais une jolie écriture anglaise menue, allongée, qu'elle savait à merveille transformer en ronde ou en bâtarde, la science des pleins vigoureux et des déliés agiles; ' enfin une connaissance approfondie de toutes Ic^ embûches que la perfidie de l'auxiliaire peut tendre au participe. On lui avait fait étudier pendant six mois au moins ce dogme mystérieux de la gram-
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maire française, la règle des compléments, dont les vieilles institutrices, easuistes en orthographe, connaissent seules toutes les ineptes subtilités.
Andrée venait de passer brillamment son examen. Son père et sa mère étaient encore tout fiers de ce succès. Mais ni l'un ni l'autre n'attribuaient & l'instruction une vertu propre. Ce qu'ils appréciaient en elle, c'était ce brevet conquis par leur allé et qui les remboursait, en monnaie de vanité, de leurs frais de livres, de leçons et de cours. Pleins du lourd dédain des ignorants pour les choses de l'esprit, ils ne soupçonnaient pas que l'instruction, administrée avec intelligence, prépare et facilite la grave métamorphose de la jeune fille en épouse, puis en mère; qu'elle fait de cette jolie créature frivole la digne compagne qu'un mari souhaite pour lui-môme et l'éducatrice dont il a besoin pour ses enfants; que la littérature donne aux femmes plus de bons que de mauvais conseils; que le livre est l'ami du foyer, l'allié naturel de l'époux, l'exorciste des tentations mauvaises qui naissent du désœuvrement; que la femme, enfin, a des chances d'être aimée mieux, et plus longtemps quand le soin qu'elle prend de son esprit, comme de sa beauté, engage le mari à donner une douce cohabitation intellectuelle comme complément à la communauté de la chambre nuptiale.
Vraiment, ils pensaient bien à toutes ces choses,
les Passemard! Leur vanité avait suivi la marche ascendante de leur fortune. Tous deux, l'homme et la femme, étaient bouffis de la satisfaction d'euxmêmes et gonflés jusqu'à éclater de leur importance. L'éducation qu'il!) donnèrent à leurs enfants fut un chef-d'œuvre d'imprévoyance et de sottise. Mme Passemard n'avait pas même attendu la seizième année de sa fille pour traîner cette enfant au théâtre, dans les concerts, dans les salons des gros négociants et des riches banquiers juifs. Puis elle se mit à recevoir dans son hôtel du boulevard Maiesherbes, elle donna de petites fêtes, fit chanter Andrée devant les invités, et rêva bientôt de lui voir jouer la comédie de salon. La jeune fille prit goût à cette existence toute de représentation, remplie par le fiivolo souci de paraître et de faire parler de soi. Elle y perdit je ne sais quelle fleur délicate de naïveté qui ne résiste pas plus au souffle du monde que le duvet des pêches au contact des doigts. Elle ne tarda pas à trouver ses compagnes sottes et ennuyeuses, se plaisait fort, au contraire, dans la société des hommes. Leurs plaisanteries ne l'effarouchaient point; e!le supportait leurs regards avec l'assurance des jeunes filles qui ne savent rien ou qui savent tout, et essayait déjà sur eux sa beauté, avec la grâce perfide d'un jeune chat qui aiguise ses griffes sur l'écorce d'un arbre. A vivre de cette vie artificielle, Andrée eut aussitôt lait de perdre le
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naturel que la timidité. Rien n'était simple en elle, car, toujours préoccupée de l'efTet à produire, elle prit de bonne heure l'habitude de s'observer, de composer son maintien, son sourire, ses paroles. Aussi eut-elle beaucoup de succès dès son début dans le monde; on lui trouva du piquant, de l'originalité, quelque chose de singulier qui parut audessus de son âge. Et Mme Passemard fut la plus heureuse des mères.
Elle, n'était pas la plus heureuse des filles. A leur insu, ses parents expiaient la faute qu'ils avaient commisi3 de donner & leur enfant cette absurde éducation. Ils avaient négligé de faire la discipline de son esprit; et cet esprit rebelle était secrètement impatient de toute règle et de tout frein. Ils n'avaient pas jugé à propos de lut enseigner le respect : elle les trouvait vulgaires et communs. On avait développé en elle la vanité; par vanité, elle rougissait de sa famille. On lui avait proposé pour but les succès mondains; elle ne rêvait plus maintenant que de chanter ou de réciter des vers en public, afin de soulever encore ces murmures flatteurs, ces applaudissements gantés dont le souvenir enivrant la poursuivait.
Depuis qu'elle était en ûge de comprendre, elle n'entendait son père parler que de ses gains, de l'augmentation de ses revenus, de coups de bourse, de fructueux placements. Le soir, h table ou au
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salon, Passemard meltait sa femme au courant des affaires de la journée; ces épanchements éveillaient l'idée d'un sac d'argent qui crève. Mme Passemai-d contemplait son Hector avec une admiration béate et se demandait parfois comment un seul homme avait eu assez de génie pour opérer une si miraculeuse multiplication des pièces de cent sous. Lui, cependant, jonglait avec les millions, tout en marchant à grands pas dans le salon, parlait de monter de nouvelles entreprises, d'élargir ses combinaisons, d'acheter des terrains, de bâtir des cités ouvrières, de créer une banque. L'odeur de son or le grisait; il perdait terre, en proie à l'ivresse des spéculateurs heureux, et ne pouvait plus penser qu'à gagner, îi gagner toujours, comme d'autres ne pensent qu'à boire sans cesse. Andrée assistait chaque jour au spectacle de ces âpres convoitises de millionnaire inassouvi. Jamais on ne lui parlait de ses devoirs présents de fille, de ses devoirs futurs d'épouse et de mère. L'argent, toujours l'argent, et rien que l'argent 1 Elle sut qi:e 1 honneur est une certaine exactitude à ouvrir sa caisse le jour des échéances et que les bénéfices de deux cents pour cent n'ont pas caractère usuraire. Andrée prit ainsi le respect de la fortune. Hais elle s'en cachait soigneusement, affectait, au contraire, de la dédaigner, se donnait volontiers de petits airs détachés quand on parlait écus et faisait semblant d'ignorer si tel objet coûtait vingt sous ou
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vingt francs. Bien qu'elle appréciât fort les avantagea de la richesse, elle savait mauvais gré à son père de n'être qu'un parvenu et de trop le laisser voir. Elle avait un peu honte de se sentir fllte â'un commerçant et rougissait de colère toutes les fois que Passemard racontait avec orgueil ses modestes débuta de petit épicier aux Batignolles, sans oublier Il le coup des jiimbons d'Amérique *, dont il était encore fier après dix-huit ans écoulés. Plusieurs fois, des querelles s'étaient élevées h ce sujet entre le père et la fille. Celle-ci avait été jusqu'à déclarer que le commerce lui faisait horreur, que jamais elle n'épouserait un industriel ni un négociant.
f Un prince alors, sans doute! disait Passemard. Il faut un prince pour mademoiselle I... * Et il se mettait à ricaner, ce qui crispait horriblement les nerfs d'Andrée.
« Allons, allons, dit-il un jour, en tapant sur son gousset, on a de quoi l'en offrir un, si tu y tiens absolument. Ça se trouve, un prince, en y mettant le prix I »
La religion aurait pu lui être d'un grand secours, car elle a quelquefois la vertu de comprimer les révoltes des esprits orgueilleux : or il y avait de l'ange rebelle dans cette jeune fille. Mais M. Passemard était plein de défiance à l'égard de la religion. Il faisait profession de ne pas aimer la calotte, croyait le plus sincèrement du monde à une vaste conspi-
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ration cléricale dirigée parles jésuites, et qui l'épouvantait, bien qu'il ne pai-vtnt pas k en discerner très nettement le but. 11 savait à propos parler de l'Inquisition, de la Saint-Qarthéleniy,âu Syllabus et du petit Morlara. Toutefois il n'eût pas fallu le pousser beaucoup sur chacun de ces articles, car il ne s'était jamais soucié de vérifier le contenu du formulaire libre penseur que pendant tant d'années M. Havln lui avait fourni tous les matins. Il s'était contenté de l'apprendre comme on apprend le catéchisme, et il y croyait comme on croit aux mystères. Autre chose est d'être libre penseur ou de penser librement.
A force de voir son père accabler sous le poids de lourdes et inconvenantes plaisanteries les dogmes et les pratiques du catholicisme, le pape, les prêtres, les couvents, Andrée commença bientôt à perdre le respect de la religion et la croyance aux naïfs enseignements qui avaient bercé son enfance. Elle essaya de raffermir sa foi ébranlée en lui donnant pour contrefort la piété maternelle. Mais Mme Passemard n'avait qu'une de ces bigoteries étroites dont la puérilité éloigne de la religion plus qu'elle n'y ramène. Elle s'était fait une dévotion à son image, sotte et vaniteuse, allait à la messe moins pour prier que pour s'y faire voir, exhiber ses chevaux et sa livrée, communiait k Pâques afin d'édifler le monde et ses domestiques, croyait aux