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cierges bénits, aus scapulaires, aux guérisons miraculeuses et aux conversations de la sainte Vierge avec de jeunes bergères. Lorsque sa lilie lui Ot part des premières alarmes de sa foi, cette Êiusse chrétienne ne eut trouver, pour calmer la jeune âme inquiète et souffrante, que des doléances sur l'impiété des hommes. Entre l'incrédulité libre penseuse de son père et la piété mesquine de sa mère, Andrée no pouvait guère résister au doute qui si vite élargit et change en brèches les premières lézardes d'une foi chancelante. En eOet, il ne resta plus en elle que les ruines de sa croyance.
Le mal n'eût peut-être pas été irréparable si, h défaut de règle divine, ses parents avaient eu soin de la pour\'oir de quelques solides préceptes de cette morale humaine qui sert, en somme, la même cause que la religion. Ils n'y songèrent même pas, par la raison que ni l'un ni l'autre ne soupçonnait ce que peut être un enseignement de cette sorte. Non qu'Us fussent, le père un coquin, la mère une malhonnête femme ; mais ces deux natures également vulgaires étaient également incapables d'assumer celte tdche délicate entre toutes qui est la formation d'une Ame. Ainsi, l'être moral d'Andrée resta en détresse dans une nuit profonde, où ne brillaient ni la douce lueur indicatrice de la foi chrétienne, ni même ces fanaux d'un éclat plus modeste, que la sagesse humaine allume dans le voiai-
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nage des écueils. Ah! comme elle aurait eu besoin d'un pilote, la pauvre abandonnéel Elle ne le trouva pas. Andrée pourtant avait un frère, et c'est le devoir des frères aînés de guider les petites sœurs. Rien est-il plus charmant que d'être institué par la nature ami, confident, éducateur et gardien d'une jeune âme! Malheureusement Maxime ne sut pas s'acquitter de ce doux préceptorat. Son influence sur Andrée, loin d'être salutaire, fut corruptrice. Il n'y avait dans ce gros garçon, d'une lourde et insupportable gaieté, ni délicatcssedé sentiments ni élévation de pensée. Deux vulgarités, celle de son père, celle de sa m&re, confluaient en lui. Son rôle dans l'éducation d'Andrée fut seulement de donner à sa sœui* des notions déplorablement précises sur ce que les jeunes gens appellent s'amuser, de l'initier au jargon des courses, de lui inspirer du mépris pour la tranquille vie de famille, de l'encourager enfin à n'estimer, après les jouissances du luxe, que la vaine gloriole d'attiïer sur soi les regards du monde. Ainsi, entre Ja grossièreté de son père, la nullité vaniteuse de sa mère, la sottise épanouie de son frère, Andrée avait grandi, dédaigneuse et ennuyée. Cette éducation fit d'elle une petite femme sans jeunesse, sans naïveté, sans illusions, sans gaieté, sans entrain, sans abandon ; ne respectant rien et ne croyant à rien, si ce n'est à Texcellence de l'argent; n'appréciant, avec la for-
tune, que les satisfactions de la vanité; pleine d'une ambition qui réclamait seulement l'éclat et le bruit; affamée de flatteries; redoutable moins encore par sa beauté que par les rafOnements d'une froide et précoce coquetterie.
Elle avait deviné l'amour de Jacques avant que le jeune bomme se le fût avoué à lui-même. Par désœuvrement et par instinct pervers , elle se plut ensuite & l'entretenir, mais sans lui fournir d'autres gages que ces regards, ces sourires, ces caresses de la'voix, ces foibles pressions de main, artifices perfides qu'une femme emploie quand elle veut prendre un cœur sans donner le sien. Après la guerre, lorsque Jacques, ayant terminé brillamment ses études, eut quitté lé lycée, Andrée continua ce manège et eut la satisfaction de voir grandir encore la passion qu'elle avait inspirée. Un jour, après le succès de son concours d'admission k l'École des beaux-arts, Jacques, se trouvant seul avec elle, avait enfin osé faire l'aveu qui depuis si longtemps brûlait ses lèvres. II laissa ruisseler devant elle l'amour qui, goutte à goutte, s'était amassé dans son âme. Il lui conta sa jeunesse solitaire, mélancolique et laborieuse, ses espérances et ses découragements, le rêve qu'il avait fait d'illustrer son nom, d'arriver pour elle à la gloire et à la fortune.
' « Andrée, disait^il, je vous aime. Vous acceptez, n'est-ce pas? le don de ma vie que l'enfant vous ,a
fait* que l'homme ne pourrait plus aujourd'hui vous reprendre? Dites-moi que vous m'attendrez, et laiasez-moi espérer... >
Elle l'interronipit d'un geste, et, plongeant dans les yeux du jeune homme un de ces regards étranges qui l'enivraient, de sa voix mélodieuse 3t grave elle dit seulement :
* Ami, ne savez-vous pas que vous êtes mon frère d'élection? »
Puis elle passa doucement, d'un air de tendre espièglerie, une rose qu'elle tenait à la main sur les lèvres de Jacques et sortit de ce pas léger qui faisait dire qu'elle glissait au lieu de marcher. Le pauvre naïf se crut dès lors uni à la jeune fille par on ne sait quelles fiançailles mystiques. S'il n'avait point été aveugle, il aurait mieux discerné ce qui se passait en elle. Or Andrée, sans rester tout à fait insensible k la mâle beauté de Jacques, à l'ardeur et à la fidélité de son amour, n'était point disposée à l'épouser.
Pour remplacer la fortune qui lui manquait, aussi bien que le nom, le fils du contremaître Henriot n'avait encore que des espérances de talent. La jeune ambitieuse ne pouvait donc pas compter sur lui pour trouver dans le monde la grande situation qu'elle rêvait. D'ailleurs le mariage alarmait un peu les instincts d'indépendance qu'une éducation imprévoyante avait singulièrement développés en elle^
D,u„z.at,G00glc
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Se sachant belle et riche, Andrée n'entendait pas se presser de faire un choix.
Depuis son admission k l'École des beaux-arts, Jacques |n'avatt plus voulu rester à la charge de M. Paseemard. Il prit une chambre avec un atelier près du Luxembourg et vécut d'une petite rente, fruit des économies du contremaître, placées avantageusement par le raffmeur à la mort de Firuiin Henriot et capitalisées jusqu'à la majorité de son fils. Deux ou trois fois par semaine, le jeune homme venait dtner et passer la soirée à l'hôtel du boulevard Malesherbes. On l'y recevait avec une bonhomie cordiale qui laissait trop paraître qu'on ne voyait pas en lui un candidat & la main d'Andrée. Plus d'une fois, il avait été question en sa présence de projets de mariage pour la jeune fille; toujours elle avait élevé des difficultés et fini par rejeter les partis proposés. Jacques en était arrivé à croire par moments qu'elle se réservait pour lui, bien qu'elle n'eût pris aucun engagement à cet égard, si ce n'est pas en prendre que de glisser un regard caressant vers l'homme qui vous adore, en disant d'une voix ennuyée et câline :
a Non, plus tard; je ne veux épouser qu'un homme de talent et qui m'aime. »
Jacques vivait ainsi dans une incertitude douloureuse ou enivrante, selon que le doute ou l'espoir l'emportait en lui. Andrée savait le relever lors-
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qu'elle le voyait abattu, le contenir lorsqu'il semblait prêt à se donner carrière : elle pratiquait & merveille cette haute école de la coquetterie qui ne rend la main que pour serrer les rênes aussitôt et fait concourir au dressage d'une passion les propriétés contraires de la cravache et du mors. L'abandon et la réserve, l'affection et la froideur, la câlinerie et l'indiCTérence étaient combinés avec un art d'autant plus redoutable qu'il se dissimulait soigneusement sous les apparences de la camaraderie. Jacques, étourdi, dompté, en était venu tt ce point de résignation docile qu'il acceptait sans SB plaindre, en échange de sa pure tendresse, cette amitié ambiguë qui est la fausse monnaie de l'amour. Telle était la situation respective des deux jeunes gens lorsque M. de Garamante vint faire à Mme Passemard cette visite, au cours de laquelle sa perspicacité d'homme qui connaît la vie et qui observe beaucoup ne tarda pas à discerner le manège d'une jeune coquette dépourvue de sens moral aux dépens de la paix d'un cœur simple et grand. Le comte n'eut pas de peine à voir que, si Jacques avait mis un gros enjeu, il n'en était pas de même d'Andrée. Or ce galant homme n'aimait pas qu'on U'ichflt : il se promit de surveiller la partie.
€ Je suis bien heureux, mon cher atni : j'ai le prix du Salon I Mon nom mis en lumière, un voyage en Italie, huit ou dix mois de téte-à-tôte avec les maîtres, une moisson d'études, et,au retour, quelque belle œuvre... Ahl mon cher Henri, qu'il est doux ce premier baiser de la gloirel... Et tu ne sais pas tout, tu ne -peux pas comprendre... Viens, viens vite, je t'expliquerai... Boucle ta valise et prends le premier train. J'ai besoin de toi, je t'attends et je compte les heures.
( Ton vieil ami, t Jacques Henriot. »
Quarante-huit heures après le départ de cette lettre, Henri Mareuil frappait à la porte de l'atelier de Jacques.
' Ils s'étaient connus au lycée , où le père de Henri Mareuil, greOier au tribunal de commercé de
Rouen, obtint une bourse pour son fils. De complexion nerveuse et délicate, sensible à l'excès, le petit Mareuil était, & l'époque de son entrée au collège, une de ces natures faibles, féminines, que les rudesses de Tinternat meurtrisseDt. Il fut bientôt en butte à l'hostilité de ses camarades. On l'accabla de moqueries, on le battit même, à cause de ses longs cheveux blonds, l'orgueil de sa mère, qui, d'un geste familier, aimait à caresser les boucles soyeuses épandues sur les épaules de son enfant. La vie du lycée ne commença à devenir supportable pour lui que lorsque Jacques Henriot entra dans la classe. Le fils du contremaître, indigné des mauvais traitements que ses condisciples faisaient subir au . jeune paria, le prit sous la protection de ses poings vigoureux. C'est ainsi que naquit l'amitié qui ne devait plus cesser d'unir les deux jeunes geus. Admirative et reconnaissante chez Henri, elle prit chez Jacques, avec le temps, le caractère de tendre sollicitude et de protection que revêt parfois l'affection d'un frère aîné pour son cadet. Ils achevèrent côte à côte leurs études avec un égal succès. Henri avait une imagination vive, de l'esprit, une remarquable facilité de parole, beaucoup d'ambition et peu de volonté.
, V Tu es une femmelette, lui disait parfois Jacques avec son bon sourire; tu n'as que de l'intelligence et pas de caractère.
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— Que veui-tu'( répondait-il, h force de me battre, quand tu n'étais pas là, on a cassé en moi le ressort de l'énergie. Je suis faible, indécis, c'est vrai ; audacieux dans mes idées et irrésolu dans ma conduite. Mais qu'y faire'î... Je suis ton esprit critique, et tu es, toi, ma volonté. »
Il prit ses premières inscriptions de droit en méine temps que Jacques entrait à l'École des beaux-aris, vécut pendant trois ou quatre ans de la vie du quartier latin, et dut beaucoup de succès à sa jolie tête blonde. Il s'en autorisa pour affecter ce dédain de la femme qui est une des formes de la fatuité. L'amour lui paraissait un de ces délassements enfantins dont on peut user à la rigueur, mais à la condition de ne point garder d'illusion sur leur puérilité. Les grands enthousiasmes de Jacques le faisaient sourire. Lorsque celui-ci vantait la beauté de la passion :
« Voilà bien mon don Quichotte! disait-il en tordant sa iine moustache; sais-tu que tu es de la race des chevaliers errants, mon bon Jacques? Tiens, je te vois en paladin...
— Je ne t'y vois pas du tout, moi, avait un jour répliqué Henriot.
— Eh non I reprit-il, je ne fais pas anachronisme comme toi, parbleu! Tu n'es qu'un instinctif; tu méritais de vivre il y a trois cents ans, avec ces grands gaillards du xvi« siècle, plus raides que
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leurs armures, qui vous tuaient un homme comme une mouche, puis avaient des extases et causaient avec la sainte Vierge. Moi, je suis un analyste. Je me surveille, je me défie de moi-môme comme des autres, et ce m'est une joie que tu ne comprendras jamais de découvrir et de déjouer une duperie de mes sens, de mon cœur ou de mon imagination. »
Mareuil disait vrai. Ce jeune homme « déniaisé et guéri du sot » portait clairement la marque d'une époque d'extrême criticisme. Les trois ou quatre générations de Chicaneaux normands dont il était l'héritier lui avaient légué une subtilité avocassière qu'il aiguisa encore par uneculture intellectuelle très raffmée. Mais ce n'est pas impunément qu'on excelle aux distinctions sophistiques : son caractère avait perdu en force ce que son esprit avait gagné en agilité. A la conférence Mole, on remarqua quelques-uns de ses discours, oh les théories les plus radicales étaient exposées avec un talent précoce. Il ne cachait point d'ailleurs son absolu scepticisme, en politique comme en religion, et pensait que les opinions sont affaire de convenance pour les uns, de routine pour les autres, d'intérêt pour presque tous. Après le succès éclatant de ses derniers examens, il revint & Rouen avec l'intention de chercher fortune au barreau d'abord, puis dans la politique; c'est là que la lettre de son ami était venue lo trouver.
« Mon bon Jacques, va, que je suis heureux de t'embrasser! Saia-tu bien que nous nous sommes un peu perdus de vue depuis quelque temps. Te voilà donc illustrel
— Ne te moque pas, Henri... Assieds-toi plutôt, car nous avons à causer de toi.
— Do moi î
— Mais oui; crois-tu donc que Je t'aurais fait venir de Rouen seulement pour me féliciter? J'ai bien autre chose en tête,
— Voyons, je t'écoute.
— Es-tu toujours ambitieux?
— Parbleu I
— Bien. Et quelle est ta situation à Rouen?
— Triste. On ne plaide plus en Normandie, Tu ne me crois pas? On ne m'a offert encore qu'une affaire : il s'agissait de défendre un berger soupçonné d'avoir par enchantements et maléfices donné le tournis aux moutons de son fermier. Tu comprends que pour aborder un jour la politique...
— Oui, cela ne vaut pas le procès Baudin, n'estce pas?
— Ah! mon ami, que dis-tu là! Le procès Baudin I Quel coup de fortune l Notre rêve à tous, nous autres les débutants I Tu ne le répéteras pas, n'est-ce pas? Eh bien! à la conférence, j'en connais plus d'un qui tuerait Baudin afin de plaider pour lui. Songe donc, quelle cause magnifique!
— Pardon si je t'interromps, mais nous ne sommes pas aux assises, maître Mareuil. Voici ce que j'ai à t'offrir : M, Passemard...
— Ton correspondant du lycée?
— Oui, le grand industriel qui m'a servi de tuteur après la mort de mon père.
— Eh bien 1
— Il veut se lancer dans la politique.
— Ah!
— Il songe k se présenter aux prochaines élections dans son département.
— Quelle teinte?
— Cela dépendra. II ne sait pas encore au juste.
— Bien. Il sera nommé. Mais, au moins, est-ce une des nuances du prisme républicain?
— Ohl certainement. Il cherche un secrétaire et me demande de lui trouver un jeune homme distingué, versé dans la connaissance du droit et sachant de l'économie pohtique...
— Je refuse.
— Et pourquoi, je te prie ? Tu aurais été en relation chez lui avec une foule d'hommes politiques. Au lieu de végéter en province et de gaspiller ton talent dans de misérables affaires, tu serais rentré dans ce grand Paris, tu te serais plongé dans son puissant courant d'idées. Enfin, mon cher Henri, te l'avouerai-je? j'avais un autre motif, tout égoïste celui-là, pour souhaiter que tu acceptasses.
— Pourquoi diable ne me l'as-tu pas dit plus tôt? "Voyons vite. Qu'y a-t-il? »
Jacques parut hésiter, se leva, fît quelques pas dans l'atelier, revint s'asseoir en face de son ami et reprit d'une voix qui tremblait un peu :
« Il y a, mon ami, ce que tu dois deviner maintenant, car je t'ai dit quelques mots à ce sujet, il y a bien longtemps. J'aime lafilie de...
— Comment! cela dure encore?
— Cela durera toujours... Je vais partir pour l'Italie. La bourse de voyage que 1^ prix du Salon m'a value me permettra d'y passer quelques mois.
— Mais pourquoi partir? Il serait si simple de renoncer à ta bourse et de rester. »
Henri demeura quelques moments sans répondre.
V Sans doute, dit-il enfin avec eCTort; mais j'ai besoin de travailler là-bas, d'étudier ces maîtres que je connais à peine, les Vénitiens surtout. Il faut que j'achève de me faire un nom. 11 le faut; cela importe au bonheur de ma vie. Comme je te le disais dans mon billet, je compte térmement, après huit ou dix mois de labeur et de recueillement, rapporter quelque chose, une œuvre qui me mette tout à fait hors de pages. Et alors, tu comprends, devant partir dans quelques jours, je m'étais épris de cette combinaison qui adoucissait pour moi l'amertume de la séparation et de l'éloignement. Tu aurais été dans la maison, auprès d'elle, tu l'au-
rais vue chaque jour; tu lui aurais parlé de moi quelquefois... tu m'aurds parlé d'elle souvent, b
Jacques prononça ces derniers mots d'une voii basse, qui trahissait une profonde émotion. Henri en fut touché et reprit d'un ton plus grave que d'ordinaire ;
« Je comprends, cher ami. Mais, dis-moi, j'ai besoin de te demander quelques renseignements préalables...
— Tu consens donc?
— Comment peux-tu en douter? Vois-tu, mon bon Jacques, tu me reprochais autrefois de ne croire à rien. J'aurais dû te répondre que mon scepticisme s'arrêtait à l'amitié. J'ai commencé de t'aimer il y a douze ans, quand tu m'as arraché aux jeunes tortionnaires qui exerçaient leur cruauté sur ma faiblesse. Depuis j'ai éprouvé que tu étais l'ami le plus sûr qui se pût rencontrer...
— Oui, oui, c'est convenu, passons... Donc, te voilà secrétaire d'un futur homme politique et confident d'un amoureux?
— Pas encore, car tu ne m'as pas tout dit. Je vois bien que tu l'adores, parbleu! la fille de ce raflineur qui se croit apte à foire des lois parce qu'il l'est k faire des pains de sucre. Mais elle, tu ne m'as pas encore dit si elle t'aimait, Jacquesl »
Un nuage passa sur son front.
< Elle m'aime, dit-il d'une voix brève.
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— Tu en es abel ~ Sans doute.
— Elle te l'a dit?
— Oui et noD.
— Comment I Ah çk, sais-ta bien que je ne comprends plus? »
Jacques se leva et dit brusquement :
« Tiens, Henri, j'ai tort de ne point te parler avec franchise. Oui, j'aime Andrée ardemment: avec mon imagination, qu'elle a séduite, enivrée; avec mon cœur, qu'elle remplit depuis dix ans; avec mes sens même, car il n'est pas une patMe de mon être qui échappe à la domination souveraine qu'exerce sur lui la plus étrange et la plus désirable des femmes. Mais elleî... J'ai menti tout & l'heure en te disant qu'elle m'aime. En vérité, je ne le sais pas. Il y a des jours où je crois ne pouvoir plus douter de son affection; il en est d'autres où je trouve dans la froideur de son accueil, dans ses sarcasmes, la preuve de son indifférence et presque de sa haine. Ah ! mon ami, cette jeune âile est un sphinx.
— Sols son Œdipe, au lieu de te laisser manger par lui I... Mon cher Jacques, il me semble que tu es engagé dans une aventure où la clairvoyance d'un ami t'est nécessaire. J'ai hâte de connaître ton Andrée et de l'étudier. Si c'est, comme tu le prétends, un rébus, tu es trop amoureux pour le dé-
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chifTrer. J'en saurai plus long sur ta bien-aimée & la voir pendant deux heures qa'h t'entendre parler d'elle pendant huit jours. Ta droiture, ton honnêteté robuste et conOante ne peuvent pas discerner certaines ambiguïtés féminines que je soupçonne. Tiens, mène-moi chez M. Passemard.
— Il y a réception chez lui aujourd'hui même. Je lui ai dit que je te verrais et que je te parlerais cet après-midi. Il m'a prié de t'amener ce soir si tu acceptais.
— Parfait 1 Allons dîner; nous passerons notre habit ensuite, et à dix heures je prendrai possession de mes doubles fonctions de secrétaire et de... comment dois-je dire?.-, de chien de garde, parbleu I Va, tu seras content de moi : tu verras comme j'aboierai aux voleursl »
Il éclata de rire, et, passant son bras sous celui de son ami, l'entratna en disant :
« Oh I ces Hercules I comme ils font la partie belle h Omphalel Qu.elle faiblesse, mon cher, d'être épris comme tu l'es, au point de perdre l'esprit critique, qui est l'honneur et la vrfûe force des hommes supérieurs! d
Vers onze heures, la voilure qui amenait les deux amis roula sous la voûte de l'hôlel Passemard.
« Mademoiselle demandait il y a un instant si monsieur n'était pas encore arrivé, » dit Baptiste, en prenant le pardessus et la canne de Jacques.
« Ali ! ah I dit Henri h voix, hasse, il parait qu'on a iiâte de te voir. Sache te faire attendre, mon bon, c'est une grande force ! En amour, quand l'homme n'arrive pas, c'est la femme qui vient, i
Prés de la porte du grand salon, M. Passemard recevait ses invités, tout en causant avec M. de Garamante et quelques personnes appartenant au monde de la finance et de a politique. Le comte, apercevant Jacques, fit vivement quelques pas en avant, lui tendit la main avec la plus franche cordialité, et de sa vois mâle qui donnait à ses paroles on ne sait quel charme de loyauté :
« Monsieur, dit-il, j'ai appris par les journaux, il y
a deux jours, le succès que vous venez de remporter, et ce m'est une joie très vive de vous en faire mes plus sincères compliments. Je suis heureux que vos pairs, en vous accordant cette haute distinction, aient confirmé le verdict que j'avais, pour mon compte, déjà prononcé...
— Eh bien ! te voilà donc, grand vainqueur I interrompit Passemard. Alors, c'est hien toi qui asle prix du Salon, avec bourse de' voyagea
— Mais oui, si vous n'y voyez pas d'inconvénient... Permettez-moi de vous présenter mon intime ami, Henri Mareuil.
— Ah! très bienl... Messieurs, je vous quitte pour un instant... Voulez-vous prendre la peine de me suivi'e, monsieur; j'ai quelques mots à vous dire dans mon cabinet. . . Jacques, tu nous accompagnes ; je compte, après notre petit entretien, te conâer M. Mareuil pour que tu le pilotes dans le bal et le présentes à Mme Passemard et à sa fille. >
Ils entrèrent dans le cabinet de travail.
11 Asseyez-vous, messieurs, dit Passemard, Jo reste debout, car la position assise est funeste aux hommes qui tout le jour (il passa la main sur son front et soupira) sont astreints au travail de la pensée... où en étions-nous'I... Ahl votre ami Jacques a dû vous faire connaître, monsieur, mes intentions, et, d'autre part, il m'a donné sur vous tous les renseignements que je pouvais souhaiter...
— Parfaitement, monsieur.
— Voilà qui est fort bien. Je n'ai donc qu'an mot h V0U3 dire, monsieur mon secrétaire... »
Et il le mit au courant de ses projets. Il songeait & se présenter aux prochaines élections. Sa situation industrielle était magnifique, mais sa situation politique était encore & faire. 11 n'était pas mâme conseiller général de son département 1 II avait résolu de faire pénétrer ses idées" dans les masses profondes du suffrage universel sous la forme d'articles de . joumauT, d'opuscules et de petites brochures, qu'on ' répandrait & profusion dans la circonscription. Le temps lui manquant, il avait besoin d'un collaborateur et se félicitait d'en avoir trouvé un tel que M. Mareuil.
c Et maintenant, jeunes gens, allez vous rafraîchir an buffet; dansez, amosez^vous I Toi, Jacques, je te charge de M. Mareuil. Présente-le k ces dames, fais-lui faire connaissance avec Maxime et ses amis. Moi, je retourne à mon poste de maître de maison. Je vais reprendre avec quelques personnages politiques que j'ai là un intéressant échange de vues, que nous avions commencé tout & l'heure, sur la réforme de la constitution dans un sens plus démocratique. Retenez bien ceci, monsieur Mareuil: le cléricalisme et la magistrature, voilà les deux
Et il sortit, portant la tête avec plus de fierté que
Mirabeau après qu'il eut rudoyé M. de Dreux-Brézé. Henri tendit les deux mains à Jacques et dit en riant :
< Comme il faut que je t'aime [ »
Quand ils rentrèrent dans le grand salon, les danses avaient commencé. Les couples enlacés tournoyaient dans l'espace étroit, sous l'œil des mamans. Les braves et dignes femmes! qu'elles sont majestueuses à leur banc de quart ! La vieille garde n'était pas plus solideau feu qu'elles ne sont résistantes àla fatigue. Elles s'ennuient, oh I oui, elles ont chaud, elles ont sommeil. Mais chacune a pour le moins une fille k marier, et l'on sait que la valse fait bien des mariages I Elles resteront donc toutes jusqu'à la fin, stoïques. Elles entendront pour la centième fois, en dodelinant la tète, la même polka insipide; pour la centième fois, elles subiront le supplice de l'odieux cotillon. Pas une ne désertera I liCur récompense est là, en bas, dans la voiture :
a Eb bien! ma fille, y a-t-il du nouveau?
. — Le petit baron m'a demandé deux valses et un quadrille.
— Il t'aime, ma fille!... Quel bonheur! Un si charmant gardon I Riche, des espérances, et si rangé! »
Or, tandis que le coupé du petit baron dépose son maître, avenue de Vilhers, à la porte de Mlle Nana, la mère et la fille, serrées l'une contre l'autre, ne se
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disent plus rien, parce qu'elles font toutes les deux un beau rêve. L'une se voit en longue robe blanche, perdue dans un nuage de mousseline et descendant, les yeux baissés, l'escalier de la Madeleine, tandis •que du fond de l'église, dont l'obscurité est mouchetée de points d'or, l'orgue jette ses grandes ondes vibrantes; l'autre croit bercer sur ses genoux un petit être frais et rose qui regarde on ne sait oii, et tend ses mains mignonnes pour prendre on ne sait quoi... Abl les braves femmes!
Par l'embrasure d'une porte encombrée d'habits noirs, les deux amis regardaient les danseurs, lorsqu'un petit mouvement nerveux de Jacques apprit ft Henri qu'Andrée était là. Elle passa, en effet, devant eux, emportée par le tourbillon de la valse, pâle, les yeux mi-clos, les lèvres un peu serrées, la tête légèrement inclinée en arrière. Sa taille flexible ployait sous le bras du grand homme brun qui l'entraînait : elle ne paraissait ni voir ni entendre, tant elle était ravie en extase par l'ivresse du rapide tournoiement.
a C'est elle, n'est-ce pas? dit Henri à l'oreille de son ami.
— Oui, répondit Jacques d'une voix brève. Viens que je te présente à sa mère. »
Les dernières mesures de la valse venaient en effet de résonner. Les deux amis se frayèrent un passage jusqu'à Mme Passemard. Elle trônait, au
milieu de plusieurs matrones, qui promenaient sur les tiommes le regard inquisiteur des mères de famille en quête d'un gendre, ce regard prompt à découvrir les indices de calvitie et les symptômes d'abdomen, ce regard où il y a de la supplication, mais aussi de la menace, et qui signifie : Ah ! si l'on pouvait donc marier sa fille sans avoir un gendrel
« Henri Mareui! ! madame, dit Jacques, l'ami dont je vous ai parlé ces jours derniers...
— Monsieurjesuia heureuse de voir chez moi un jeune homme dont la distinction... Vous venez de Rouen, je croisî... Y aura-t-il beaucoup de pommes en Normandie, cette année? n
Mme Passemard avait appris que le dernier mot de l'amabilité est de mettre les gens h leur aise en les plaçant sur leur terrain. Et, dame, quand on vient de Rouent... Henri, un peu étonné de cette sollicitude pour le cidre, cherchait une réponse, quand l'excellente femme reprit :
« Ah! j'aperçois M. de Garamante : que je vous présente bien vite à lui t »
Les violons grincèrent un instant après . Henri se retourna pour chercher Jacques et ne le vit plus. Comme les danseurs faisaient de nouveau irruption dans le grand salon, il battit en retraite vers l'antichambre, se trouva à côté de M. de Garamante, et profita de sa récente présentation pour engager la conversation avec lui.
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1] y a une sorte de franc-maconnerïe intellectuelle qui permet à deux hommes, étrangers l'un à l'autre, de se reconnaître pour gens d'esprit après qu'ils ont échangé dix mots. Le comte, charmé de trouver dans Henri Mareuil un foi't agréable partenaire, se mit à causer avec lui sur an ton aimable et enjoué.
■ Ainsi, monsieur Mareuil, votre ami M. Henriot ne prend pas même Le temps de jouir de son beau succès et part dans quelques jours pour l'Italie?
— Mon Dieu oui, monsieur. Il a grande hâte d'étudier les maîtres chez eus. Il me disait hier soir encore que l'œuvre d'art a besoin d'être vue dans le milieu où elle a été composée, qu'un Raphaël perd quelque chose à sortir du Vatican ou des Offices, un Véronèse à être exilé loin de Saint-Marc; qu'enfin un Rubens ne se doit pas goûter aussi bien à Madrid qu'à Anvers ou à Gand.
— Oui, c'est là une opinion ingénieuse. Ainsi, pour votre ami, les œuvres des grands peintres n'auraient pas pour cadre seulement un morceau de bois doré, mais, si je puis dire, le pays même où elles ont été conçues. Soitl... Mais n'3<t-il pas le cœur un peu gros de quitter ainsi, pour plusieurs mois, sans avoir jamais voyagé auparavant, que je sache, Paria, ses amis, et cette excellente famille Passemard, où tout le monde le traite comme l'enfant de la maison?
— Sans doute. Néanmoins, l'intérêt de son avenir doit passer avant toute considération d'amitié, et, d'ailleurs, rien ne le retient ici...
— Tant mieux, monsieur 1 » dit le comte avec une nuance de gravité qui fut remarquée de Henri.
Leurs yeux se rencontrèrent; Mareuil lut dans ce regard si limpide que le vieux gentilhomme connaissait le secret de Jacques.
« Avez-vous vu Mlle Passemardî reprit H. de Garamante; elle est tout à fait en beauté, ce soir, avec sa robe rouge.
— Je l'ai aperçue tout à l'heure. Elle faisait un tour de valse.
— Avec qui, savez-vousT
— Non. Un grand monsieur brun que je ne connais pas.
— De longues moustaches noires, sans doute?
C'est M. de Morincourt, un peintre dont elle a pris des leçons d'aquarelle, et qui, dit-elle, a beaucoup de talent... Vous le verrez souvent ici.
— Abl«
Il y eut de nouveau un silence. Le comte ajouta
< Oui, il est très assidu chez les Pai^emard, surtout depuis quelque temps. Je m'étonne que M. Henriot ne vous ait pas parlé de lui; car, puisque vous devenez le collaborateup de M. Pasemard, et, — dit-il avec un sourire, — l'uliles
auxiliaire de ea récente ambition politique, votre ami aurait dû, ce me semble, vous mettre ua peu au courant des clioses et des gens...
— Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu prendre la peine de réparer cet oubli.
— Me remercier, inutile 1 J'ai pour M. Henriot de l'estime et de la sympathie : il m'est donc fort agréable d'avoir eu l'occasion d'échanger quelques paroles avec son meilleur ami... Encouragez-le à partir, monsieur Mareuil!.. S'il hésitait au dernier moment, pour un motif ou pour un autre, insista, du droit de votre amitié. Croyez-moi, il a mieux à faire en Italie qu'à Paris. >
En prononçant ces mots, le comte avait les yeux fixés vers la porte : Henri suivit la direction de son regard et vit Andrée qui s'avançait vers eux, appuyée sur le bras de Jacques. Elle marchait avec cette grâce alanguie que donne aux femmes, à la fin d'une nuit de bal, la fatigue de la danse. Indifférente en apparence au murmure flatteur qui accompagnait chacun de ses pas, elle levait un peu la tète, d'un joli mouvement de femme amoureuse, pour regarder Jacques en lui parlant. Henri était si loin de s'attendre à ce spectacle, qu'il ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil vers M. de Garamante : celui-ci ne répondit à cette interrogation muette que par le plus ironique de ses sourires et s'inclina profondément devant la jeune fille, qui reçut ce salut avec
un peu de froideur. Sans même attendre que Jacques lui eût présenté Mareuil :
Ci Monsieur, dit-elle, votre ami m'a si souvent parlé de vous qu'il me semble non pas vous voir pour la première fois, mais vous retrouver. Laissezmoi donc vous traiter comme une vieille connaissance. »
Et elle lui tendit la main, ce qui ne laissa pas de troubler un peu Henri, bien qu'il se fût depuis longtemps corrigé de la timidité comme d'une faiblesse.
A ce moment, un nom passa de bouche en bouche dans le groupe voisin; toutes les têtes se tournèrent curieusement vers l'antichambre que traversait une grande femme brune, très maigre, vôlue d'une superbe robe de satin noir. En l'apercevant, Andrée quitta le bras de Jacques, rajusta rapidement devant la glace le haut chignon de sa coiCTure à l'empire et se dirigea vers la nouvelle venue en disant :
c Ahl madame de Rénouvillel... Je vous quitte, messieurs ; à tout à l'heure ! »
Jacques lasuivaitd'un long regard chaîné d'amour, quand Henri interrompit brusquement sa rêverie pour lui dire ;
a Eh bien ! comment vont tes affaires, ce soirî
— Mieux que je n'espérais. Elle m'a beaucoup félicité de mon prix, tout en faisant des réserves sur le mérite de mon tableau, à ce qu'il m'a semblé....
Dieu qu'elle est belle ce soir ! Ne trouves-tu pas que cette coiffure grecque lui donne l'air d'une jeune
— Oui, oui, tout & fait... Mais, c'est égal, je n'aimerais pas & être son mari.
— Vraiment 1 Et pourquoi?
— A cause d'Actéon, mon cherl »
Jacques fronça les sourcils et jeta un regard furieux sur Henri. Il allait sans doute lui adresser quelque mot vif, lorsque M. de Garamante se rapprocha d'eux ;
« Monsieur Henriot, dit-il, je tous reproche do retenir votre ami dans le petit salon alors qu'il se passe dans le grand des choses fort intéressantes.
— Quoi donc?
— Venez voir... Tenez, là, près de cette portière, nous serons à merveille... »
Mme de Rénouville, debout au milieu du salon, promenait sur le cercle d'hommes et de femmes qui l'entouraient l'impertinence de son regard myope en jouant négligemment avec un superbe lorgnon d'or. Mme Passemai'd s'empressait auprès d'elle :
c Ah! madame la baronne, que c'est aimable & vousl Je n'osais plus espérer que notre petite fête eût l'honneur de votre visite...
— Je me suis laissé retenir un peu tard, en efiet, chez les Sauveterre, où il y avait ce soir une réu-
nion toat à fait seleded. Cette bonne duchesse voulait absolument me garder à souper...
— Nous accorderez -vous au moins, madame la baronne, le plaisir que vous lui avez refusé*! dit galamment Passemard.
— Non;je le regrette, mais je suis attendue chez la marquise de Monte-Gavatlo : j'ai promis... Abl voici votre fillette, » dit-elle en apercevant Andrée.
Elle porta son lorgnon à la hauteur des yeux et cligna les paupières en examinant la jeune fille. Puis à demi-voix et se penchant vers Mme Passemard :
« Très réussie, cette coitTure empire! Bien dans le caractère de la tète. Un bon point aussi pour la robe. Worth ou Doucetî... Doucet, n'est-ce pasî je m'en doutais, au style du corsage. Woith se néglige un peu.,, Avez-vous eu du monde ce soifî
— Mais certainement : le comte de Garamante, le vicomte de Morincourt.,,
— 11 vient de publier un bien joli volume de vers, ., Qui encore?
— Le baron et la baronne de Champrosay, M. Samuel Ganoc, les Oltenheim, le comte de Sassoferrato....
— L'ancien hautbois du théâtre de Nice, n'est-ce pas? dit-elle d'une voix douce.
— Oui, répondit Mme Passemard avec un peu de confusion; mais vous savez que, depuis son mariage à Marseille avec la riche veuve de l'armateur Mou-
lineaux, il a obtenu du pape un titre de comte et qu'on l'accepteaujourd'hui dans le meilleur monde, . . — Oh! je sais, je sais... Je ne suis pas fâchée, néanmoins, d'apprendre qu'on m'avait bien renseignée sur lui... Ce monsieur ne reçoit pas sans doute; du moins il ne m'a pas encore donné signe de vie... Il iaudra pourtant que je m'occupe de lut un de ces jours... Vous pouvez le lui dire, puisque tous le coa-
Mme Passemard, très penaude, voulait reprendre l'énumération. L'autre l'interrompit au premier nom :
« Oui, oui, dit-elle, je vois que vous avez autre chose et mieux que des comtes du pape. Cela fait un peu sourire, vous savez, cette noblesse de pacotille... Allons, au revoir, chère madamel »
En la reconduisant, Mme Passemard murmura à son oreille quelques mots que l'on n'entendit pas. Mme de Rénouville lui répondit en s'enveloppant dans sa sortie de bal :
s Je ne puis vous le promettre... Je tâcherai,... la place me manque bien. ..
— Un mot seulement, chère madame, pour ma Sllet Vous avez toujours été si bonne pournousl ■
Mme Passemard rentra dans le salon.
« Eh bien 1 vous avez vu? dit M. de Garamante aux deux jeunes gens.
— Ah çk, quelle est cette femme? > demanda
ogk
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Henri, qui avait tout observé avec le plus vif intérêt : les cajoleries de Mme Passemard et de son mari, l'air insolent de la dame et les efforts que tous, hommes et femmes, faisaient pour être remarqués d'elle.
« Cette femme 1 reprit le comte. Peste, comme vous la traitez! Sachez, jeune homme, que vous venez de voir une souveraine. Et son trône est sohde à celle-là, car il repose sur la forte base de la sottise humaine I Saluez Veloutine, de la Soirée parisienne, arbitre du goût, reine des élégances, dispensatrice des réputations mondaines 1 Veloutine, qui sert chaque matin la manne intellectuelle dont s'alimentent avant midi trente mille cerveaux de femmes, grandes dames, bourgeoises, eocodetlea, cocottes, grisettes et femmes de chambre 1 Veloutine, dont une chronique élogieuse fait pâmer de joie des duchesses et des corsetières, des ténors et des académiciens]
— Vraiment, c'est ellel Je ne connaissais encore que sa prose.
— Prose admirable, monsieur, genre nouveau qui manquait à notre littérature contemporaine : la réclame sentimentale et le boniment lyrique. Étudiez ses chroniques : tout y est tendre, délicat, débordant de poésie. Pas une où il ne soit question d'hirondelles, de zéphirs, de lacs bleus, de ciels d'opale, d'infini, d'au delà, à propos de la traîne de MmeX... ou du corsage de Mme Z... L'adresse delà
ogk-
bonne lingère s'y glisse discrètement entre un mot de Rivarol et deux vers de Musset. C'est charmant, vous dis-je I Ajoutez que Veloutine est pleine de bons sentiments, qu'elle a de la religion, du respect pour les grandes infortunes royales ou impériales, qu'elle déplore les excès de la révolution. Oui, le comte de Chambord a parfois l'honneur d'être patronné par elle, entre une modiste et un botlierl Je vous assure que cette femme fera époque. On ne soupçonnait pas avant elle jusqu'où pouvait aller la bêtise et la platitude d'un côté, de l'autre l'impudence.
— Que voulez-vous y faire^
— Moi? Rien ! En rire à l'occasion, et, comme tout le monde, lire chaque matin son article de Barnum idéaliste. Sous l'ancien régime, par exemple, si j'avais été au pouvoir, je crois que je l'aurais fait fouetter un peu en place de Grève... Oh! rassurezvous, pas très fort, tout juste assez pour l'empêcher après d'être prise au sérieux...
— Et sous quel prétexte'?
— Comme coupable du délit d'effronterie au premier chef et responsable d'une inquiétante recrudescence de la vanité et de la puérilité féminines en France...
— Eh bieni monsieur de Garamante, dit Andrée en entrant, comme vous nous traitez, poverine chè siamol C'est bien comme cela qu'on dit en italien^ n'est-ce pas, Jacques?
— Ma foi, je ne suis pas bien fort.
— Vous savez donc l'italien, mademoiselle? demanda Henri. '
— Ohl non. J'en suis bien loin encore. Mais je m'amuse à l'étudier un peu pour mon chant... Et puis, c'est mon rêve de lire Léopardi dans le texte.. 11 faudra même, Jacques, que, pour me faire faire des progrès, vous m'écriviez de là-bas en italien; j'essayerai de vous répondre...
— De grand cœur, je vous assure. . . Quelle magnifique langue, n'est-ce pasî
— Oui, mais, dit-elle en minaudant un peu, je ne lui pardonne pas d'avoir fait fleur du masculin... Messieurs, le souper est servi... monsieur de Garamante veut-il m'offrir son bras? Nous allons, si vous voulez, aller du côté des jeunes... Ohl ne protestez pas, monsieur le comte, les célibataires sont toujours jeunes I Non, pas par là... ce sont les hommes politiques et mon père qui continuent à Téîormer la constitution : il parait qu'elle en a grand besoin,car ces messieurs ont commencé à dix heures et voici que deux heures sonnent. Tenez, j'aperçois mon frère avec ses amis, là-bas, au fond du petit salon. Nous serons seuls.. Allons le rejoindre.. Monsieur Mareuil.je vous présente mon frère Maxime... Et maintenant, asseyons-nous. »
Ils prirent place tous quatre à une de ces petites tables qui permettent aux soupeurs de s'isoler et de
D,u„z.aL,GOOglC
96 ANDRâB
former des groupes sympathiques : ingénieuse innovation, à laquelle le flirt n'a rien perdu, et qui remplace, au grand proQt de la gaieté, la solennité un peu froide de la table unique d'autrefois. Les jeunes filles apprécient fort cet usage qui leur permet de prendre, sous l'aeil maternel, une sorte d'avant-goAt du cabinet particulier, et c'est merveille de voir ' comme cette seule pensée émoustille toutes ces demoiselles.
« Petit frère, pourquoi ne t'a-t-on pas vu ce soir au salon? > interpella Andrée.
Petit frère tourna vers sa sœur un visage cbamu, rose, absolument imberbe, et qui semblait, comme celui de quelques jeunes Anglais, modelé dans ua rosbif. Avant de répondre, il commença par rire lourdement, et d'une voix pâteuse il dit enfin :
.' J'étais vanné. Alors j'ai taillé un petit bac dans ma chambre avec Loulou et Panonceau.
— ïls sont donc venus ce soir? C'est égal, tu as eu tort de ne pas descendre ; M. de Morincourt avait amené sa sœur...
— Abl oui... Un mariage, n'est-ce pas?.. Je t'ai déjà dit que je n'étais pas encore sur mes boulets.
— Il est charmant, ce jeune homme I » murmura Henri à l'oreille de Jacques.
Le souper terminé, M. de Garamante se retira, après avoir serré très cordialement la main de Jacques.
ANDRia 97
a Bon voyage, monsieur HenriotlTous mes vœux vous accompa^ent. Rapportez-Dous de là-bas quelque belle œuvre. Croyez-en un vieux philosophe : le travail est encore ce qu'il y a de meilleur en ce monde. Lui seul ne trompe pas, lui seul rend ce qu'on lui donne, lui seul par conséquent vaut la peine qu'on l'fùme passionnément. Au revoirl »
Maxime et ses amis avaient quitté le petit salon; Henri passa négligemment dans le grand. Jacques et Andrée demeurèrent seuls. On entendait sous la voûte le roulement sourd des voitures qui emme* naient les derniers invités de M. Passemard. Les deux jeunes gens restèrent un moment silencieux : « Ainsi, vous partez? dit Andréa.
— Oui.
— Quand?
— Le plus t6t possible. Demain.
— Pourquoi?
— Vous le savez.
— S) je le sais, redites-le-moi.
— A quoi bon?
— Parlez, je le veux,
— Je pars pour échapper au supplice de la vie d'incertitude à laquelle vous me condamnez depuis si longtemps. Je suis las. Je veux tenter l'épreuve de l'absence, et voir si d'aventure elle aurait cette vertu miraculeuse de mettre l'amour dans votre cœur ou Toubli dans le mien.
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— Vous ne m'aimez plua^
— Et vous, m'aimez-vous enfin?
— Vous savez bien qu'une femme répugne à faire de ces aveux... fUle prouve qu'elle aime... elle ne le dit pas. >
Debout près de la chaise sur laquelle Jacques était assis, elle approcha d'un mouvement très lent et très doux sa main des lèvres de son uni. Celuici détournait la tête avec une sorte d'efiroi, lorsqu'un aroroe subtil, dont le corps même de la jeune fille semblait imprégné et que Jacques connaissait depuis des années, monta tout à coup à ses narines. Alors il se jeta avidement sur la main qu'elle lui tendait toujours et la couvrit de baisers. Il n'avait plus peur, maintenant, il ne luttait plus contre la dangereuse ivresse, La jeunesse et la passion flamboyaient dans ses yeux. Elle chercha faiblement à se dégager, ravie et troublée, car elle ne l'avait jamms vu si beau.
« lacquesl * dit-elle, un peu pâle.
D abandonna aussitôt sa main et s'écarta d'un pas. Alors un sourire, indéfinissable comme celui de la Joconde, releva l'angle moqueur des lèvres de la jeune fille.
a Vous êtes fou, je crois? dit-elle de l'air le plus tranquille du monde.
— Oui, Andrée... et c'est pourquoi je pars. Je vais chercher là-bas la naix qui me manque ici. Je tâche-
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rai de rapporter assez de réputation pour arriver à
votre cœur par le chemin de la vanité, qui seul y
conduit... 1) Il fit quelques pas pour sortir, et, se retournant : ( Ainsi, vous me laissez partir sans un mot, sanS'
une espérance?
— Ami, dit-elle, pour mériter Ractiel, Jacob servit sept ans I »
Et elle disparut, après lui avoir adressé de la matn un signe qui pouvait être un geste d'adieu ou un baiser.
Le lendemain soir, vers huit heures, Jacques et Henri se promenaient sur le quai de la gare de Lyoa en attendant le train d'Italie.
u Ainsi, disait Jacques, c'est bien entendu. Parlelui de moi mais surtout parle-moi d'elle. Tu me tiendras au courant de tout, n'est-ce pas? S'il est de nouveau question de quelque mariage, si M. de Morincourt ou tout autre devient menaçant, ue crains pas de me prévenir.
— Alors, interrompit Henri, ce que tu m'as dit cette nuit en rentrant est bien vrai? Tu as eu une explication avec elle et tu n'en es pas plus avancé I Et moi qui croyais quand j'ai quitté le petit salon... Ah 1 c'est trop fort!... Mms elle se moque de toi, mon cher, et de U plus indigne façon I
— Henri, ne sois pas si sévère pour Andrée. C'est
100 ANDRÉB
un caractère très complexe, diQlcile h déûnir. Il y a en elle une part de sincérité... Tiens, je suis sûr maintenant qu'elle m'a aimé hier... pendant que je la promenais dans le bal, et après le souper, dans le petit salon... Oui, j'en suis sûr, te dis-je.
— Et comment te l'a-t-elle prouvé? Quel gage t'a-t-elle donné? Non, non, je ne crois pas k cet amour intermittent. Mon pauvre ami, tu es entre les mains d'une coquette d'espèce rare et dangereuse. Donnemoi le temps de l'étudier encore un peu, et je m'engage à mettre ses artiQces si bien à découvert, que le charme qui t'enchaîne à elle en sera rompu pour jamais. J'ai commencé mon enquête hier, et j'ai déj& la déposition d'un galant homme qui parait s'intéresser fort à toi, M. de Garamante. Je te promets un joli dossier dans quelque temps. Tu verras I Pendant que tu seras là-bas, je soumettrai ta bien-aimée à une analyse méthodique et persévérante.
— Soit ! fais de la psychologie tant que tu voudras... Seulement, Henri, n'oublie pas que tu es mon avocat auprès d'elle et que j'ai confié k ton amitié mes plus chers intérêts.
— Ah cà, de quel ton me dis-tu cela? Qu'as-lu donc?
— Rien... Une idée qui me passait par la tête... une idée absurde.
— Tu vas me le direl
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— Mille fois non! J'en rougis déjà... Ahl voici le traia. Allons, mon ami, il faut nous séparer !.. Plaide bien ma cause, Henri ; il rae semble que je laisse ma destinée tout entière entre tes mains. »
Ils s'étreignirent dans une longue et muette accolade. Puis Jacques eauta dans son wagon; un coup de siQlet retentit, le train se mit en marche et Henri resta seul, pensif.
« Une idée absurde, a-t-il dit. Laquelle? » murmurait-il à mi-voix. Tout à coup, haussant les épaules : « Grand jaloux, val » dit-il avec un sourire.
Le château des Charmilles, qne M. Passemard avait acheté au comte de Garamante, est situé dans le voisinage de la forât de Fontainebleau, au sommet d'une colline d'où le regard embrasse un de ces paysages sans grandeur, mais non pas sans charme, qu'on trouve aux environs de Paris. Le parc descend en pente très douce jusqu'à la Seine : les molles sinuosités de la plus nonchalante des rivières se déroulent entre les coteaux boisés de la rive gauche, et, à droite, une vaste plaine où la moisson, verte en avril, jaunissante en juin, dorée en août, ondule à perte de vue. A quelque distance du ch&teau, sur la lisière de la forêt, le pavilloa de chasse habité par M. de Garamante pendant la belle saison dresse son toit pointu au-dessus d'un bouquet de bois.
Vers le milieu de juin 1877, la femille Passemard quitta Paris et s'installa aux Charmilles. Henri Ma-
reuil se félicita fort de ce départ. Depuis ud mois qu'il avait pris possession de ses fonctions ofilcielles et secrètes, il avait seulement entrevu, aux heures des repas, la fille de M. Passemard et échangé avec elle quelques paroles insigniBantes. Le nom de Jacques avait à peine été prononcé. Aussi fut-ce avec un peu de surprise qu'il entendit un soir, k la fin du dîner, Andrée lui dire tout à coup :
« Eh bien 1 monsieur Mareuil, avez-voua reçu des nouvelles dltalie?
— Aujourd'hui même, mademoiselle. Le piéton m'a remis tout à l'heure une lettre de Jacques.
— A-t-il fait bon voyage?
— Excellent.
— Et que vous dit-il d'intéressant?
— Mon Dieu, pas grand'chose. Il a passé quelques jours à Turin, à Gènes, et se propose d'arriver à Florence seulement vers la fin de la semaine. Il ne se presse pas et prétend qu'on doit déguster l'Italie à petits coups, comme un verre de vin vieux.
— Est-ce tout?
— Mais oui, à peu près... Ahl j'oubliais une commission : Jacques me charge de présenter son respect & madame votre mère et à M. Passemard.
— Ah!...»
Elle changea brusquement de sujet, et il ne fut plus question du voyageur.
Henri avait supprimé à dessein, dans le compte
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rendu de la lettre, tout ce qui avait trait à Andrée. C'était une petite expérience qu'il tentait, afin de savoir comment la jeune fille accepterait cette prétendue indifférence de Jacques.
Andrée fut, ce soir-là, de très méchante humeur. Elle s'était assise dans un coin du salon, la tête renversée sur le dossier de son fouteuil, et regardait obstinément en l'air, sans rien dire, tandis que son père étudiait les cours de la Bourse et que Maxime cherchait dans ses journaux de sport des révélations sur les performances de différenla chevaux. Après un assez long silence, Mme Passemard, qui ne cessait de s'agiter sur sa chaise et poussait de gros soupirs en regardant sa fille, interrompit un travail de couture pour lui dire :
« Est-ce que tu es souffrante, Andréel... C'est sans doute le changement d'air?... Veux-tu prendre une tasse de camomille? »
Mme Passemard avait une dévotion particulière pour cette tisane et la préconisait avec autant de confiance contre les idées noires que contre les crampes d'estomac. Andrée se redressa brusquement et répliqua d'une voix irritée :
« Miùs non, je ne suis pas souffrante ! Je me tais, voilà tout. Cest une persécution, ma mère, de me proposer une tasse de camomille toutes les fois que je n'ai pas envie de parler.
— Allons, Bichette, dit Passemard, du calme I No
andhëb 1(fô
sois pas nerveuse comme cela, que diable t Ça t'ennuie un peu d'avoir quitté Paris, n'est-ce pasT Te voilà bien malheureuse I... Voyons, il faut te distraire... Veux-tu feire un besigue avec moi ou ton frèroî
— Non, merci, jouez ensemble.
— Viens-tu foire un tour au potager?.. . Allons voir les melons, dis, veus-tu, pendant qu'il fait encore un peu jour?
- Non, il y a trop d'humidité. Allez prendre l'air tous les deux. Je reste ici. »
Elle se leva nonchalamment, étendit les bras en bâillant, s'approcha de la table oli Henri lisait, tout en l'observant du coin de l'œil, feuilleta l'Illustration et le Tour du Monde, parcourut le sommaire d'une revue, puis, se laissant tomber d'un air découragé sur le tabouret de son piano, elle jeta au hasard quelques accords et se mit à chanter :
Ah! si vous SBvtei comme on pleure
Si vous saviez que je voue aime.
Surtout ei vous Baviez commeut.
Vous entreriez peut-être mâme
Tout Eimpiemcnt!
Après un silence, elle reprît la seconde strophe d'une voix lente, termina avec une fort belle note grave et resta pensive, oubliant ses doigts sur le clavier.
■ Jolie musique I dit Henri.
> — Belles parolesl réplîqua-t-elle... Bonsoir, ma mère... Décidément, je suis fatiguée. Je vais me coucher... Bonsoir, monsieur MareuU... Veuillez, dit-elle avec un peu d'afTectation, me rappeler au souvenir de Jacques quand vous lui écrirez...
— Voua rappeler k son souvenir, mademoiselle!... Je ne pense pas que cela soit nécessaire, ■ réponditil à voix basse, après une seconde d'hésitation et en s'efTorcant d'atténuer, par l'innocence de son air, la hardiesse de sa réponse.
Elle sortit.
« Tiens I tiens I pensait«Ile en montant à sa chambre, il parait que ce hon Jacques n'a pas voulu quitter Paris sans laisser auprès de moi un fondé de pouvoirs, et c'est à M. Mareuil qu'il a confié sa procuration... Oh I mais cela devient très amusant, alors I >
La chambre de la jeune Qlle communiquait de plain-pied avec un balcon par une porte-fenétre. Andrée l'ouvrit, et, appuyée sur la grille, elle regarda. C'était une de ces claires nuits d'été qui ajoutent on ne sait quel mystère et quel recueillement à la majesté des grands bois. La lune baignait de sa lumière lactée une immense pelouse, qui, entourée par les masses sombres des taillis, semblait une nappe d'eau phosphorescente bordée par de noires falaises. Dans l'air apaisé flottaient ces
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vagues parfums qui sont l'haleine nocturne des champs. Ils sortent non seulement des fleura, mais aussi de la bonne terre nourricière qui ouvre tous ses pores & la fraîcheur du soir, des herbes que la rosée vivifie, des feuillages frissonnant sous la caresse d'une brise légère, des troncs mêmes, dont l'écorce est gonflée par le flux puissant de la sève. Au milieu du grand silence des êtres et des choses, seul, un mélancolique oiseau de nuit jetait son cri monotone, dont la note unique, infiniment triste et douce, traversait l'espace à intervalles réguliers et se perdait au loin dans la campagne endormie.
Si peu sensible que fût d'ordinaire Andrée à la grandeur simple des spectacles de la nature, la poésie de cette nuit splendide avait un charme ai pénétrant que la jeune flfle se sentit gagnée après quelques minutes de contemplation par une émotion inconnue. Elle songea à son ami absent; elle revit Jacques tel qu'il lui était apparu dans le petit salon, non pas triste et timide comme de coutume, mais la voix impérieuse, le geste dominateur, les yeux pleins de flamme. « Pourquoi n'est-il pas toujours ainsi? » pensa-t-elle. Puis, par un retour sur elle-même, elle se prit à regretter amèrement le vide et l'inutilité de sa vie : « Que devenir? Attendre encore ou bien épouser Jacques? Mais est-ce que je sais seulement si je l'aime, moi, ce chevalier de la Triste Figure!... Mme Jacques Henriot : belle
situation dans le mondel... Dieul que je suis seule et que je m'ennuie!.. . »
Elle en était là de ses réflexions quand un pas résonna au-dessus de sa tête. C'était Henri qui rentrait dans sa chambre, & l'étage supérieur. Sa fenêtre était ouverte : Andrée l'entendit fredonner d'une jolie Toix de ténor :
SI VI Surt
« Tiens I se dit-elle en quittant le balcon, ce n'est pas comme son ami : il est musicien, lui, au moinsi u
Et elle ferma doucement sa fenêtre, tandis que le jeune homme se mettait à la sienne pour se reposer, en regardant cette belle soirée, d'une longue et fastidieuse convereation politique qu'il venait da soutenir au salon. M. Passemard avait cru devoir discuter avec lui les principaux points de la profession de foi qu'il 3e proposait d'adresser bientôt aux électeurs de sa circonscription.
Le lendemain matin, Henri, après avoir écrit quelques lettres au nom. de M. Passemard, se promenait dans le parc, une heure avant le déjeuner, lorsqu'il aperçut Andrée au bout d'une allée. La jeune fille était accompagnée de son chien, et, tout en marchant, agitait au-dessus de la tête de Sloug un de ces longs gants de peau de daim qui montent jusqu'au coude. Le bel animal, sollicité par cette agacerie coutumiëre, se ramassait sur lui-même en ployant comme un arc son échine maigre oit les vertèbres saillaient sous la peau, puis, détendant tout d'un coup les ressorts de son corps souple et nerveux, il bondissait, la gueule ouverte, d'un si vigoureux élan, que ses dents aigués effleuraient chaque fois le gant brusquement élevé. En dépit de ses préventions contre Andrée, Henri fut obligé de s'avouer qu'il avait BOUS les yeux un charmant tableau. Il le contemplait en souriant, appuyé contre le tronc d'un
D,u„z.at,G00glc
des énormes frênes qui bordaient l'allée, lorsque la jeune Ûlle l'apei'cut tout à coup, parut (l'es surprise, jeta un : ■ Sloug, à bas I > qui interrompit le jeu, et s'adressant à Henri :
« Ab 1 monsieur, ce n'est pas bien I dit-elle d'un air mulin et enjoué j vous auriez dû vous faire voir pour m'éviter d'être prise en flagrant délit d'enfantillage... J'en suis toute rouge, voyez plutôt... Sans compter que vous vous moquiez de moi...
— Dieu m'en garde, mademoiselle I.. le souriais & un souvenir... un souvenir de ce bal du mois dernier où j'eus l'honneur de tous être présenté.
~ Un souvenir du bal?... Peut-on vous demander ï..,
— Certainement. Jacques prétendait ce soir-là qu'avec votre coiffure grecque vous ressembliez & une jeune Diane.
— Vraiment... Eh bien?
— Eh bien! je me disais tout & l'heure, en vous voyant venir avec votre dogue, que Jacques avait raison. »
' Elle le regarda bien en face et répondit :
8 Monsieur Mareuil, est-ce que votre ami vous
a chargé en partant de me faire des madrigaux k sa
place? »
Bien que Henri fOt l'homme le moins timide de
la terre, il faillit perdre à cette question toute son
assurance et resta penaud pendant une seconde, car
la raillerie de la jeune fille réveillait précisément un vague remords, qu'il avait éprouvé au moment ntéme où il achevait la phrase malencontreuse. Elle sourit en le voyant si confus et reprit : • Croyez bien au moins que je ne voua en veux pas. Je constate seulement que vous savez tourner un compliment plus galamment que ce bon Jacques.. .11 n'y connaît pas graQd'chose,ce cher ami 1...
— Et je l'en félicite, mademoiselle, car Jacques n'est pas de ces hommes qui possèdent pour tout mérite l'art de chatouiller agréablement la coquetterie des femmes. C'est un noble cœur...
— Oui, oui, il y a longtemps que je le sais. Me vous fatiguez pas à dresser l'inventaire de ses Vertus. Pas tant de chaleur, monsieur Mareuill... On dirait, je vous assure, que vous faites un acte de contrition 1
— Vous vous trompez, mademoiselle; c'est un acte de foi en l'amitié qui m'unit à l'un des hommes les plus...
— Ahl mon Dieu, voilà que vous reconunencez 1 Mais vous allez me le rendre odieux si vous continuez... Et ce n'est pas pour cela que voua êtes ici,
Le petit rire moqueur qui accompagnait cette phrase déplut fort à Henri. Il aurait voulu riposter par un de ces mots incisifs dont il n'était jamais à court d'ordinaire. Mais toute sa présence d'esprit.
il2 ANDREE
toute Ba vervo caustique l'avaient soudain abandonné. Il ne trouva rien à répliquer. Andrée parut enchantée de sa victoire, et, renonçant à continuer les hostilités contre un adversaire qui ne se défendait plus, elle porta la conversation sur un autre terrain.
( A propos, dites-moi donc où en est la candidature de mon père? La campagne est-elle engagée? Croyez-vous au succès?
— Monsieur votre père a beaucoup d'atouts dans son jeu : une grande situation industrielle, de la fortune, le patronage du comité républicain qui siège à Paris, enfin son mérite, qui...
— Oui, oui, passez. C'est comme pour les vertus de Jacques, je suis au courant. »
Il la regarda avec un peu d'étonnement et reprit : « Je dois ajouter cependant que la circonscription ne me parait pas très bonne.
— Bahl ne peut-on pas la bonifier, en y mettant le prix?
— Mademoiselle, je vois avec admiration que les mœurs électorales de notre beau pays n'ont plus de secret pour vous et que le mécanisme du suffrage universel vous est connu jusque dans ses rouages les plus délicata.
— Moi qui vous croyais républicain, monsieur Mareuil I
— Vous pouvez môme dire, mademoiselle, que
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je suis un peu jacobin. Seulement J'appartiens à la nouvelle école, celle en qui la conviction se combine dans une mesure beureuse avec la clairvoyance... On peut aimer la bonne cuisine, je vous assure, tout en sacbant comme se font les sauces.
— Abl monsieur, si Jacques vous entendait I
— Jacques n'a pas le sens politique. C'est un artiste et un poète, un tempérament de héros ou d'apôtre. Ce qu'il aime dans la République, c'est moins une forme politique qu'un état social destiné à inaugurer dans le monde le règne de la fraternité. Cette même chaleur de cœur a fait de lui le chrétien dont la ferveur m'inspire, je l'avoue, plus de respect que d'émulation.
—Du respect I ... Un peu de pitié suffirait peut-être. >
Henri, très surpris de cette brusque profession
de foi, se trouva de nouveau dans la position fort
embarrassante d'un garçon d'esprit qui cherche
une réponse et ne la trouve paa. Elle reprit :
< Je vois que je vous scandalise. Une femme libre penseuse, â doncl Rassurez-vous, monsieur, et ne m'exorcisez pas. Je respecte les convenances et n'affiche pas plus mon scepticisme que je n'allume dans la rue les délicieuses cigarettes hongroises que j'aime tant h. fumer dans mon atelier. Je vais & la messe, monsieur Mareuil, dites-le bien à Jacques. Je sors k l'instant même de l'église, et, tenez voici mon livre d'heures. »
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Elle ouvrit le fermoir de l'anmônière qu'une double chaînette d'argent bruni suspendait à sa ceinture de cuir et en tira un adorable petit livre, véritable merveille de typographie, qu'elle tendit h Henri. C'était une édition elzévirienne des poésies de Sully-Prudhomme. '
a Oui, dit-elle, c'est là-dedans que je lis ma messe avec une attention qui paratt fort édifiante à toutes les dévotes du pays... Aimez-vous ce poète délicat et profond? Moi je l'adore, n'en déplaise à ma mère.
— Madame votre mère n'aime pas SoUy-Prudbomme?
— Mon Dieu, ee n'est pas qu'elle le déteste... Seulement elle s'obstine à croire qu'un de ses vers les plus remarquables est :
Ce sabre est le plus beau jour de ma vie...
Ma mère est la meilleure femme de la terre, mais elle ne peut pas souffrir la littérature...
— Et vous l'aimez beaucoup, voua, mademoiselle?
— Beaucoup, — plus même que la peinture et que la musique.
— Moi, je mets la musique an-dessus de tout.
— Je m'en doutais, vous êtes très musicien.
— Moi, musicieni Par exemplel je ne joue pas même du piano.
— C'est possible, mais voua avez la voix juste et d'un très joli timbre.
— Ab ! voUft qui est fortl... Me direz-vous, mademoiselle?. . .
— Qui donc chantait, bier soir, vers onze heures, h sa fenèti'e :
Siv< Snri
— Vous m'entendiez donc! Je suis confondu, en vérité I
— Je vous assure qu'il n'y a pas de quoi. Par ce beau clair de lune, cette nuit tiède et parfumée, on aurait dît une sérénade. Je suis très romanesque, comme toutes les vieilles filles qui s'ennuient : vous comprenez que cette chanson... Abl mou Dieu! la cloche qui sonne!.. Sloug, icil.. Dépëchons-nous, monsieur; nous allons être en retard pour le déjeuner. »
Le repas terminé, Henri se relira aussitôt dans sa chambre, sous prétexte de finir un article que M. Passemard lui avait demandé pour le journal républicain du département. De fait, le jeune homme voulait seulement s'isoler afin de mettre an peu d'ordre dans ses pensées, qu'il sentait en proie à un trouble indéfinissable. Depuis sa conversation avec Andrée, il éprouvait à la fois de la confusion, du dépit, et quelque chose qui ressemblait & un vague remords. Il ne tarda pas k se plonger dans une de ces méditations intenses où le travail de la pensée contracte les traits du visage, tandis que de petits mouvements nerveux trahissent l'agitation de l'âme. Il repassait en lui-même le détail de sa rencontre et de son entretien dans le parc avec la fille de M. Passemard. La démarche gracieuse d'Andrée; son chapeau tyrolien légèrement incliné sur l'oreille et flanqué d'une grande aile fauve d'oiseau de proie;
sa robe étroite, moulée sur les hanches et tombant droit comme une amazone; le corsage & baaquine, qui dessinait la cambrure flexible de la taille et, par devant, dissimulait la gorge sous de larges plis plats ; la façon dont elle s'effaçait en arrière pour éviter les bonds du chien, tout en agitant le gant au bout de son bras levé ; ses mots durs à l'adresse de Jacques, ses sarcasmes qui n'épargnaient rien ni personne, la franchise audacieuse de son langage, tes raffinements d'une coquetterie qui savait se faire successivement enjouée et sentimentale, femiliëre et hautaine, complimenteuse ou ironique, sans jamais cesser d'être maltresE^e de soi : tout était présent à l'esprit de Mareuil.
Après être resté longtemps pensif, il prit dans un tiroir plusieurs lettres que Jacques lui avait écrites depuis son départ et dans lesquelles il était beaucoup moins question de l'Italie que d'Andrée.
a Comme il l'aime I > pensait-il en les parcourant.
Il referma le tiroir et s'abandonna de nouveau à sa rêverie. Une idée importune le harcelait :
« Ah cà, pourquoi ai-je été faire à cette coquette un compliment sur sa beautéî Qu'aurait pensé Jacques s'il m'avait entendu? Que n'a-t-elle pas pensé peut-être, ellel »
Il se leva et arpenta la chambre à grands pas :
« Parbleu, oui, Jacques a raison. C'est une tête de statue grecque, un profil d'une pureté parfaite.
ogk-
Mais & quoi bon le lui dire?.. Quelle folie aussi de se mettre à chanter, fenêtre ouverte, cette romance prétentieuse et sentimentale! ... Que le diable emporte Gounod et Sully-Prudbomme!.. » '
II se prit & sourire en se rappelant le mot d'Andrée sur sa mère.
« Elle est vraiment fort amusantel... Jacques ne m'avait pas dit qu'elle eût de l'esprit. >
Et, pour se réconcilier avec lui-même, peut-être aussi pour donner & son insu satisfaction au besoin nouveau qu'il éprouvait de s'occuper d'Andrée, il prit le parti de consacrer la fin de l'après-midi à une longue lettre qu'il se proposait, depuis plusieurs jours, d'écrire h son ami. Jacques se plaignait de n'avoir encore reçu que de simples billets, beaucoup trop laconiques, et réclamait avec instance la correspondance détaillée que Henri lui avait promise.
- <■ Les Cliarinilles, 26 juillet.
c Tu me reproches, mon cher ami, de ne pas tenir ma promesse et de te négliger beaucoup. Je pourrais te répondre qu'étant obligé d'avoir pour M. Passemard des idées, du style et même de l'orthographe, il na me reste pas beaucoup de temps. Mais je préfère te dire tout simplement que j'ai voulu prendre l'air de la maison et étudier un peu les gens avant de te parler d'eux. Depuis un mois et demi que nous
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sommesiciijen'aipas taissé passer un seul jour sans soumettre Andrée, comme je te l'avais promis, & une observation que j'ai tâché de rendre pénétrante sans qu'elle cessât un instant d'être discrète. J'ai pouBsé mes investigations dans tous les sens : il me semble que je connais bien aujourd'hui mon sujet.
« La femme que tu aimes, mon cher Jacques, est ce qui se peut concevoir de moins simple et de plus artificiel. Il est probable que, depuis plusieurs années, Andrée exerce sur elle-même une incessante surveillance et qu'elle a pendant longtemps travaillé sans relâche avant d'arriver à se faire ce qu'elle est aujourd'hui.
«L As-tu remarqué son écriture? Les lettres forment des ogives, s'allongent, se recourbent, s'entrela* cent : c'est du gothique flamboyant. Or, l'autre jour, ayant ouvert un placard de ma chambre, je trouvai un cahier oublié là et qui contenait des styles, des dictées, des résumés d'histoire, des exercices d'arithmétique datant sans doute de l'époque où elle préparait ses examens. L'écriture, au lieu d'être droite et quelque peu masculine comme aujourd'hui, s'y effile à l'anglaise, menue et penchée, semblable k celle de deux ou trois cent mille jeunes filles ou jeunes femmes de France, qui toutes paraissent avoir pris les leçons de la même institutrice et respectent, leur vie durant, le grand principe de l'alternance symétrique des pleins et des
déliés. J'étais un peu surpria; je le fus plus encore quand je vis, en tournant les feuillets, les maires couvertes çà et là d'étranges arabesques. C'étaient des lettres isolées ou des mots entiers; il est évident qu'Andrée, en les tragant, s'essayait déjà à la rébellion contre l'orthodoxie de l'écriture, et je reconnus sans peine l'ébauche de la manière nouvelle. A mesure que j'approchais de la On du cahier, l'esprit d'indépendance triomphait dans la fantaisie des majuscules et la hardiesse révolutionnaire de certains paraphes. Au bas du dernier devoir, l'institutrice avait calligraphié eu cursive, dont la perfection seule était un reproche, cette note mélancolique : « Orthographe satisfaisante; un peu de recherche dans le style; écriture déplorable et de jour en jour plus inquiétante. » A cAté de cette note, la main de la jeune indisciplinée avait écrit à l'encre violette un ; H Zut! » irrévérencieux qui, par son étrangeté voulue, marquait une rupture définitive avec les saines traditions.
K Ainsi, toute jeune encore, Andrée était déjà tourmentée du désir de se distinguer de ses compagnes, de piquer ia curiosité, ne fût-ce que par la bizarrerie de cette écriture qu'elle s'imposait. Or, telle ce cahier nous la montre à seize ans, telle je la retrouve aujourd'hui : il y a seulement perfectionnement et extension du procédé. Qu'Andrée marche, danse ou monte à cheval, toujours on remarque
en elle cette flexibilité onduleuse de )a taille qui n'est pas son moindre charme, je le reconnais, mais où je ne pois me défendre de Boupçonner un peu d'étude. Ses toilettes n'ont rien de tapageur, et pourtant, je ne sais comment, elles ne ressemblent à celles d'aucune autre femme. Ta bien-aimée ne devance point la mode, mais ne la suit pas non plus : elle la cétoie, à distance si bien choisie, que, tout en ne marcbant pas contre le courant, elle évite soigneusement de paraître s'y abandonner. Je crois entrevoir dans sa mise l'intervention babilement déguisée d'un art subtil, qui établit de secrètes harmonies non pas seulement entre les proportions du corps et la coupe d'une robe ou d'un corsage, mais entre cei-tains goûts de l'esprit, certains états de l'âme, et le caractère général d'une toilette, moins même, la couleur d'une étoffe ou le choix d'une fleur. Elle pousse si loin le goût de ces mystérieuses concordances, que j'en trouve la preuve jusque dans le parfum qu'elle a cru devoir adopter. C'est une essence très forte, tu le sais, dont l'arôme pénétrant flotte autour d'elle et l'enveloppe d'un nimbe invisible. Quand elle vous a donné la main, on a les doigts imprégnés d'une senteur musquée, qui se retrouve dans sa mantille, jusque dans ses livres et ses cahiers de musique. Sais-tu quelle est cette odeur, capiteuse comme la beauté dont tu n'as que trop senti, mon pauvre ami, les efQuves troublanlsï De
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l'extrait de géranium, qui, j'ai eu la curiosité de m'en assurer, se fabrique seulement en Orient et n'est connu d'aucun parfumeur en France. M. de Garamante avait dit un jour devant elle que cette essence est fort appréciée dans les barcms de Constantinople et du Caire. Sur le désir qu'elle exprima de s'en procurer, le comte lui en a galamment envoyé plusieurs petites fioles dorées, qu'il a rapportées de ses voyages. Depuis lors, elle porte toujours, suspendue par une agrafe à sa ceinture, une cassolette en filigrane d'argent, grosse comme une noix, qui contient un peu d'ouate imbibée de quelques gouttes de l'énervante liqueur. De l'eau de Cologne? fi donci
( Ceci m'amène k toucher un point fort délicat et sur lequel il convient, je crois, que j'appelle ton attention, puisqu'il est entendu que je dois chercher & te donner la clef d'un caractère maintes fois qualifié par toi d'énigmatique. Andrée a une peur affreuse du bourgeoisisme. Ignorant que rien n'est si peu bourgeois que d'être parfaitement naturelle, cette jeune raflineuse repentante a commis la faute de confondre la vulgarité qui est haïssable avec la simplicité qui est divine, de sorte que, voulant atteindre h. l'extrême distinction, elle a, dans la vigueur de son élan, passé par-dessus le but, pour tomber en pleine afféterie. De même qu'il y a de la prétention dans ses manières, il y a de la préciosité dans son lan-
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gage et probablement aussi tlans son style : sur ce dernier point, je n'affirme rien, mais tu peux en juger, toi qui as des lettres d'elle. L'autre jour, h propos de je ne sais plus quoi, elle a prononcé d'ans une conversation le mot de Ràmâyana. Cest déjà grave, n'est-ce pas, pour une jeune fille, de voua jeter au nez, sans que rien l'y force, le nom d'une épopée indoue en cinquante mille vers? Mais ce qui l'est beaucoup plus, c'est que, hors le titre, elle ignorait de ce poème tout, jusqu'au sujet même, et fut obligée de se dérober piteusement quand je lui jouai le tour de la pousser un peu sur cet article. Je ne déteste pas les bas bleus, au contraire; je vetix seulement qu'ils soient bien tirés et n'ai plus pour celles qui les portent la moindre indulgence dès qu'ils font des plis.
■ Son intelligence? Je crois pouvoir affirmer qu'elle est un reflet plutôt qu'un foyer. Quelque réminiscence se cacbe toujours, à ce qu'il m'a semblé, dans ce qu'Andrée dit avec l'évidente intention de faire preuve d'originalité. Les soupçons que j'avais à cet égard se sont changés en certitude le jour où je l'ai entendue, à propos de je ne sais quelle citation que je venais de faire, me féliciter de ma mémoire et se plaindre d'en être tout à fait dépourvue. Je l'ai surveillée depuis lors, et je crois avoir découvert son procédé. De même que nous faisions au lycée, dans l'intérêt de nos discours ou de nos
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vers latine, des cahiers d'expressions et mettions impudemment au pillage Gicéron et Virgile, elle recueille avec soin, dans aea lectures, des pensées, des images, des comparaisons, jusqu'à des mots rares, et s'enrichit des dépouilles de ses auteurs favoris. Ceux-ci d'ailleurs ne sont pas en général des écrivains très répandus. Elle a découvert je ne sais oCi, dans les littératures étrangères aussi bien que dans la nôtre, un certain nombre de livres inconnus, les uns médiocres, les autres fort remarquables, dont elle nourrit assidûment son esprit. D'où vient cette préférence? Peut-être du parti pris qu'elle a de se singulariser en tout, mais peut-être aussi de la facilité plus grande qu'elle trouve à exploiter des ouvrages que personne n'a lus.
c Quoi qu'il en soit, le miel laborieusement butiné sur tant de fleurs diverses ne laisse pas d'être agréable, et c'est vraiment une fort industrieuse abeille que ton Ândréel J'aime, je l'avoue, sa conversation, et (vois combien j'ai le sens dépravé!) il n'est pas jusqu'au petit grain de pédanterie dont elle l'assaisonne qui ne lui donne, à mon goût, je ne sais quelle saveur. Puis, si elle est incapable d'inventer, elle comprend, et c'est beaucoup pour une femme I Comprendre, c'est presque aussi beau et presque aussi rare que de créer I De ce qu'on lui dit, rien ne se perd. Elle absorbe votre pensée et se l'assimile avec l'avidité d'un sol aride qui
. , J.oogic
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boit jusqu'à la dernière goutte l'eau bienfoisante dont 11 est privé. Enfin, la toilette de Boa esprit est bien faite. Elle a vu la superficie de beaucoup de choses ; on peut parler avec elle d'art, de littérature, de philosophie, de religion, d'histoire, voire même un peu de sciences, sans trouver closes les portes de son intelligence. Je reconnais qu'elles ne sont pas toujours ouvertes à deux battants; mais il faut lui savoir gré de les tenir au moins entrebâillées : c'est une attention que si peu de femmes daignent avoir pour nousl
« Ce qu'il me reste h te dire n'est pas chose facile à énoncer. Je voudrais te parler de la nature des sentiments d'Andrée pour toi, et j'hésite à le foire, tant j'ai peur de me tromper dans un sujet si délicat. — As-tu remarqué, mon cher ami, la couleur indécise de ses cheveux? Ils sont d'ordinaire d'un blond cendi-é; mais, dès qu'un rayon de soleil se pose sur eux, des reflets fauves et rutilants passent dans leurs épaisses torsades. Ses yeux, qui paraissent d'un jaune d'or au grand jour, deviennent noirs dans la pénombre ; son corps frêle et nerveux est, BOUS la robe, celui d'une jeune fille, et semble celui d'un éphèbe dans l'étrange costume d'atelier qu'elle revêt parfois. Elle a une voix androgyne, un de ces contraltos troublants où des notes mdles et femelles sont bizarrement accouplées. Enfin, il n'est pas jusqu'à son nom d'Andrée qui ne soit hybride comme
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le reste, car nn hasard singulier a voulu que cette créature ambiguë portât un nom hermaphrodite.
o Or ce dualisme de son être extérieur, je crois le retrouver dans son être moral. Elle a pour toi, si je ne m'abuse, plus que de l'amitié et moins que de l'amour. C'est un sentiment équivoque, innommable à cause de sa complexité même, un composé de camaraderie, d'hahitude, d'affection, d'indifTérence et, dois-je te le direî d'un peu de dédain. Tout cela s'agite en elle d'une manière confuse ; tantôt c'est l'un des éléments qui domine et tantôt c'est l'autre. Tu lui plais et tu l'ennuies ; elle t'appelle et te repousse, t'attend et se dérobe, regrette peut-être ton absence et n'a pas cherché à te retenir; elle est tout près de faimer quand elle te rudoie et va bientôt te désespérer alors qu'elle t'encourage; elle prétend n'avoir pour toi que l'afTection raisonnable d'une sœur, sauf à exiger en retour la tendresse passionnée d'un amant; elle n'accepte pas ton amour et soufTrirait pourtant s'il fallait qu'elle le perdit. Les femmes ne se soucient guère de la logique, et peu leur importe de se mettre en contradiction avec elles-mêmes, surtout dans les affaires de cœur. Nos sentiments, à nous autres hommes, sont en général francs de ton, un peu crus peut-être : elles, au contraire, aiment les demi-teintes, les coloris doux, dont les dégradations insensibles dissimulent le passage de l'indifférence à l'intérêt, de
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l'intérêt k la sympathie, et de la sympathie à l'amour. Tant que la passion ne les a pas touchées, elles se plaisent & rester dans le clair-obscur. C'est ce que fait Andrée : elle t'aime et ne t'aime pas.
a Le malheur, vois-tu, mon pauvre bon Jacques, c'est que ta nature droite et simple ee trouve aux prises avec une nature encore bien plus complexe que ne le sont d'ordinaire ces ondoyantes natures féminines. Tu as cru, n'est-ce pas, que, pour te faire aimer, il suffisait d'aimer toi-môme passionnément, d'être honnête, constant, résigné, de mettre & ses pieds l'adorable douceur des forts?Eh I non, mon ami, il y fallait autre chose encore. Au lieu de chercher à l'apitoyer sur les souffrances de ton amour malheureux, que n'as-tu piqué sa curiosité, éveillé sa jalousie, flatté son ambition, rugi enfin au lieu de bêler! Quand tu as vu que la porte de son cœur était close, que n'as'tu frappé à celle de son esprit? Tu m'as dit, et je Je crois, qu'Andrée n'avait pas encore aimé : sois assuré que c'est par l'intelligence, non par le sentiment qu'elle sera prise, et que l'art; la littéra-. ture ou la musique joueront un rôle capital dans son premier amour. Toujours la crainte d'être bourgeoise!
« Or qu'as-tu fait pour t'emparer d'elle, pour ta dominer de toute la hauteur de ton savoir, de ton talent, de ton éloquence? Croîs-moi, Jacques, de toutes les manières de dompter une femme, l'une
des meilleureB, la plus sûre peut-6tre,e3tde se montrer tellement Bupérieur h elle, qu'elle puisse, en vous aimant, satisfaire le vague besoin d'adorer sans comprendre qui les tourmente toutes et incline cet être crédule b. la génuflesion devant l'amant, comme devant te prêtre. Ah t si j'avais étéàta place, comme il me semble que j'aurais gagné la partie au lieu de la compromettre! Mais quoi I tu n'as pas su jouer de l'instrument, et tu t'étonnes ensuite qu'il ne rende sous tes doigts que des fausses notesl
« Je te gronde, au lieu de te réconforter. Cela serait presque cruel si l'intérêt que je te porte n'était tout k la fois l'explication et l'excuse de ma vivacité. Tu as voulu que je te dise tout : je ne t'ai rien caché ni des travers que j'aperçois dans Andrée, ni des fautes que je <»v]is avoir été commises par toi. La situation est d'ailleurs la même qu'à ton départ; elle s'ennuie visiblement, beaucoup plus encore aus Charmilles qu'à Paris, et pense à toi plus souvent qu'elle ne voudrait en convenir. L'autre soir, elle a chanté, très joliment ma foi ! et avec un singulier charme de douceur mélancolique, la romance :
( Je ne crains pas de t'afflrmer qu'elle a choisi ce morceau comme étant la traduction d'une pensée intime qui doit l'obséder depuis ton départ. Quand
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une femme n'a sous la main ni son amie, ni son confesseur, ni sa perruche, c'est à son piano qu'elle raconte ses petits secrets, et la musique devient te truchement discret des peines inavouées de son cœur. Évidemment elle songeait à toi en modulant ces vers exquis. 3'en étais tout heureux et me réjouissais de voir que la pente de sa rêverie la conduisait doucement vers mon pauvre exilé. Mais, le lendemain, elle a gâté ma joie par deux ou trois mots peu aimables pour toi. A propos, tu ne m'avais pas dit qu'elle eût de l'esprit, et du plus mordant au besoin. J'en sais quelque chose, car elle a bien voulu prendre la peine de me décocher plusieurs traits : il est vrai que son père et sa mère ont eu part à cette distribution d'épigrammes. Maxime, plus heureux, a été épargné. Est-ce comme indigne? Je l'espère. Les chiens et les chevaux ont décidément pris possession de sa vie. Or Platon prétend qu'on finit par devenir semblable & l'objet de sa contemplation : dis donc à Maxime qu'il s'occupe trop de bêtes.
a Que te dirai-je encore, avant de clore cette interminable lettre? M. de Garamante n'est pas au Pavillon; je crois qu'il voyage. Nous attendons aux Charmilles plusieurs visites, des amis de Maxime, je crois. Pas le moindre petit projet matrimonial S0U5 roche jusqu'ici, à ma connaissance. Un mot de M. de Garamante m'avait donné des inquiétudes au sujet d'un certain Morincourt, (lue tu n'aimes pas
beaucoup, je crois, et de qui j'ai entendu parler il y a quelques années au quartier latin. U est venu deux ou trois fois boulevard Malosherbes après ton départ, mais n'a pas mis les pieds aux Gbarmilles. Celui-là ne me paraît pas très menaçant. En somme, calme plat, ennui, désœuvrement. On Ut des romans, on semble dégoûtée de la peinture, on fait un peu de musique; on bflille sa vie en attendant l'oiseau bleu. Peut-être pourrais-tu lui écrire; mais de la prudence surtout! Parle de ton voyage, de tes impressions, de ton travail : pas un mot de ton amour. Il faut lui laisser croire, comme j'ai commencé de le faire, que l'éloignement et l'absence agissent sur toi, et que tu es entré déjà dans la période de 'apaisement, qui précède celle de l'oubli. Croismoi; suis mon conseil, tu t'en trouveras bien t Ck>rdialemeat et toujours & toi.
t( Henri.
c J'oubliais de te dire qu'il est arrivé la semaine dernière un volume de vers, avec dédicace de l'auteur, Morincourt, à Andrée. J'ai passé une soirée & lui lire (aussi mal que possible) des morceaux de cet ouvrage. Tu devines quels commentaires ont dû accompagner cette lecture 1 Tu aurais été content de moi! >
Mareuil relut sa lettre, la mit sous enveloppe et sortit pour la porter lui-même au bureau de poste
du village voisin. Sur le palier du premier étage, il rencontra Andrée, qui sortait de sa chambre.
« Eh bieni monsieur, dit-elle, avez-vous bien travaillé? On ne vous a pas vu de l'après-niidi : moi qui voulais vous proposer une promenade en' forëtl J'espère au moins que votre article est fini... Et où allez-vous maintenant? Ciiercher de l'appétit dans le parc avant dtner?
— Non, je vais jeter une lettre à la poste aux Plâtreries.
— Inutile de prendre cette peine. Donnez-moi votre lettre; Baptiste la portera dans un moment avec celles-ci que je viens d'écrire. »
Henri, un peu embarrassé, aurait bien voulu trouver une échappatoire; mais, comprenant que la moindre hésitation serait offensante pour la jeune fille et ridicule pour lui-même, il prit la lettre dans son portefeuille et la tendit k Andrée.
( Ohl mais c'est un volume, dit-elle, il y aura une surtaxe I... Tiens, c'est pour l'Italiel... Monsieur Mareuil, vous faites donc corriger vos articles par Jacques? fit-elle avec son sourire le plus moqueur... Je ne l'aurais pas cru.
— Ce n'est pas un article, mademoiselle, c'est une étude de psychologie queje(ui envoie. Je le prie non de la corriger, mais de la méditer.
— Ali!... De la psychologie féminine, n'est-ce pas? C'est bien intéressant, et très profond sans doute?
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— Je ne sais. Il en jugera, > répondit-il avec un peu d'impatience, agacé par le persiflage indiscret 4e la jeune fllle.
Sans se laisser déconcerter, elle reprit :
' « Monsieur Henri, est-ce le bien que vous lui iites de moi qui rend votre lettre si lourde?... Vous ne répondez pas... Alors je vois que je suis joliment drapée! Vous avez tort, car moi je pense beaucoup de bien de vous;... mais oui, beaucoup, je vous assure... »
Et elle laissa Henri tout interloqué sur le palier.
Six semaines plus tard, vers le milieu de septembre, Henri prenait un matin le frais à sa fenêtre, lorsqu'un bruit de grelots retentit dans le lointain sur la grand'route, dominant le grondement sourd des roues d'une voiture, le cliquetis métallique de fers de chevaux frappant les pavés et une clameur confuse qui semblait être le refrain de quelque chanson. Bientôt le jeune homme perçut le refrain d'une de ces ineptes chansons de café-concert, dont le mérite se mesure à la profondeur de la niaiserie et qui font les délices du peuple le plus spirituel de l'univers.
Le Toiia, Nicolas, &h I ah I ab t '
Mareuil donnait au diable les fâcheux gui troublaient sa rêverie, quand le vacarme des roues et des sabots, rebondissant sur la pierre, cessa tout à coup et fut remplacé par un grincement de sable
écrasé. La voiture venait, en effet, de franchir la grille du parc : quelques instants après, un grand break, conduit, par Maxime, qui avait pris et occupait avec beaucoup d'autorité la place du cocher, décrivait une courbe, savante en débouchant devant la façade du ch&teau et s'arrêtait au pied du perron. Trois jeunes gens mirent pied à terre, tandis que les domestiques s'emparaient de leurs valises. Après avoir flatté les chevaux, échangé sur eux quelques observations, d'un air de connaisseurs, loué la régularité du demi-cercle tracé dans le sable par les roues, ils entrèrent avec Maxime dans le salon, qu'un double escalier de pierre disait communiquer avec le parc.
« Allons, bon! pensa Henri, voici les amis de Maximel... Nous étions pourtant si bien sans eux! »
Et il quitta en soupirant l'appui de sa fenêtre.
Il commentait, en effet, à prendre goût à la vie paisible qu'on menait aux Charmilles. Trois fois par semaine, M. Passemard, appelé à Paris par ses aS'ail'es, partait dès le matin et ne rentrait qu'à l'heure du dîner, avec ou sans Maxime, que des intérêts d'un autre ordre retenaient souvent. Ces absences n'alai'm aient plus Mme Passemard depuis le jour oîi son mari lui avait expliqué, argument sans réplique, que tous les jeunes gens du monde font des fredaines, ft Laisse-le jeter sa gourme, disait-il, ça me regardel Je saurai bien l'arrêter quand il sera temps I
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Tu ne vois donc pas qu'il est fort comme un Turo, ' ton Maxime 1... J'ai fait comme lui, moi gui te parle, » ajoutait-il d'un petit air Bcélérat. Mme Passemard s'était donc depuis longtemps résignée à voir son fils prendre les habitudes de ces précoces viveurs qui, fourbus â trente ans, se traînent sur leurs boulets quelques années encore et tombent épuisés sur la litière du mariage, dans un état voisin de celui qui fait envoyer les ohevauiàl'équarrissage. Certaine mine avantageusequeMaximesedonnait quelquefois en partant pour Paris, l'air de mystère qu'il prenait en ouvrant ses lettres, la préoccupaient fort. Elle soupçonnait qu'il était aimé d'une femme du monde, et la fierté était grande, pour cette bourgeoise, de penser que son Maxime avait su contracter une liaison si distinguée. Elle osa même l'interroger à ce sujet, non pas avec la réserve pudique et la gravité triste d'une mère qui s'alarme, mais avec cette curiosité dont l'empressement sollicite les joyeuses confidences. En efTet, la grosse tendresse qu'elle témoignait à ses enûtnts, & Maxime surtout, son préEéré, n'avait rien de la prévoyante sollicitude ni de la dignité du véritable amour maternel. C'était un instinct, plus qu'un sentiment. Parfois elle prenait son fils dans ses bras et faisait pleuvoir sur son cou, sur ses joues, une averse de baisers humides : une chatte qui lèche ses petits les caresse avec moins de bestialité. Elle disait, entre
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deux de ces baisers donnés h pleine boache : c Dieu I que tu es beau, mon filsl » Henri, témoin de ces eiTusions, avait dû plus d'une fois se détourner pour cacher un sourire.
Que M. Passemard allAt ou non & Paris, Mareuil restait aux Charmilles en compagnie d'Andrée et de sa mère. Le rafBneur, plein de confiance dans ie savoir et l'habileté de son secrétaire, lui laissait la direction de toute la coirespondance politique qu'il entretenait avec les électeurs influents de la circonscription, les comités républicains de Paris déjà oi^anisés en vue de la grande lutte qui se préparait, et les journaux de la capitale ou du département. Doué d'une rare facilité de travail, Henri expédiait toute sa besogne en quelques heures, pendant la matinée, et passait le plus souvent les après-midi auprès d'Andrée. D avait dans l'esprit un tour frondeur qui étonnait et charmait la jeune fille, habituée à prendre laborieusement le contre-pied de l'opinion commune, mais incapable de jongler comme lui, sans effort ni apprêt, avec les plus brillants paradoxes. Sa verve railleuse inquiétait Andrée, qui ne parvenait pas toujours à la déconcerter et qui, d'ailleurs, péchait trop souvent contre le naturel et la simplicité pour ne pas redouter d'instinct la perspicacité aiguë d'un homme unissant le goût de l'observation au don de l'ironie. Le scepticisme absolu que Mareuil faisait profession d'étendre à tout, et dont il affectait
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de tempérer les rare3 enthousiasmes qu'il se permettait, comme s'il avait poussé la crainte d'âtre dupe jusqu'à se défier de lui-mëoie, paraissait i. Andrée la marque de l'homme tout à fait supérieur. Elle admirait en secret, et non sans une pointe d'envie, la subtilité d'un esprit habile à discerner et à rendre mille nuances de pensée insaisissables pour elle, cette imagination vive qui lui avait été refusée à elle-même, cette intelligence souple, ailée, d'étendue plus vaste et de qualité plus fine que la sienne, cette parole facile, colorée, qui touchait tous les sujets avec une grâce d'abeille voltigeant sur des fleurs. Henri, de son côté, trouvait une satisfaction d'amour-propre à voir la âUe de M. Passemard remplacer peu à peu les épigrammes par des égards et montrer, en une foule de petites circonstances, le cas qu'elle faisait de lui. Andrée commençait & le consulter, à lui emprunter des jugements, des mots, jusqu'à des formes de phrase; en littérature, en politique, il lui arrivait de modeler ses opinions sur celles de Mareuil. C'est ainsi qu'elle abandonnait George Sand , Feuillet et Musset pour passer à Balzac, Baudelaire et Zola. De même, elle affectait de parler avec mépris de la république parlementaire et orléaniste, s'élevait violemment contre le scrutin d'arrondissement et lançait à tort et à travers des professions de toi qui sentaient le jacobinisme. Henri ne disait mot et riait en lui-même
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au spectacle des belles indignations qui enflam- , maient alors la famille Passemard : c'était comme une sorte de représaille que sa pauvreté exerçait sur leur richesse. U goûtait un plaisir mauvais d'ambitieux sans le sou à troubler Ja quiétude de ces parvenus opulents et jugeait piquaot de leur faire jeter, par leur propre fille, l'expression de sa rancune d'homme qui n'est pas encore parti, contre ceux qui sont arrivés.
De toutes les flatteries qu'on puisse adresser h an homme, la plus délicate est assurément de fkire la cour à son esprit, de se parer de ses idées comme on portait autrefois les couleurs d'une belle en signe d'amoureux vassetage. Henri, touché de l'hommage discret rendu à son mérite par la docilité inattendue de la jeune fllle, sentait se fondre de jour en jour l'espèce d'aversion qu'elle lui avait inspirée d'abord, découvrait en elle des qualités qu'il se reprochait presque de n'avoir point remarquées encore et se promettait bien de les signaler à Jacques dans une nouvelle lettre, moins dure, moins injuste, qu'il ne trouvait pas le' temps d'écrire.
Il aurait peut-être dû concevoir quelque défiance de lui-même en sentant qu'une force douce et irrésistible le poussait à s'abandonner au courant de sympathie qui le portait vers elle. Mais, pour tromper la raison, le cœur a de merveilleux sophis-
mes. Mareuil ae persuada que, en prenant insensiblement de l'ascendant sur Andrée, il travaillait seulement d'une manière plus efficace à foire triompher auprès d'elle la cause de son ami. De fait, il ne se passait pas de jour qu'il ne fit de Jacques le plus magnifique éloge. Depuis quelque temps surtout, il mettait une singulière ardeur à vanter non seulement son courage, sa droiture, sa bonté, l'élévation de ses sentiments, mais, ce qui devait toucher davantage une jeune ambitieuse, la puissance et l'originalité de son talent. Andrée l' écoutait avec un imperceptible sourire, d'un air quelque peu distrait, sans jamais l'interrompre, sans donner une marque d'impatience, sans diriger contre Jacques un seul de ces sarcasmes dont elle était naguère encore si prodigue; puis, après avoir, en quelques mots d'approbation banale, protesté de son estime pour Henriot, elle détournait la conversation. Mareuil, désormais en règle avec sa conscience , rassuré contre certaines inquiétudes vagues par la preuve qu'il se donnait fréquemment à lui-même de la sincérité de son dévouement et de l'bonnôteté de ses intentions, ne songeait plus alors qu'à faire chatoyer sous les yeux de la jeune Hlle les mille facettes de son brillant esprit. L'amitié qui l'unissait h Jacques était si vraie, si pure de tout alliage; il faisait si bien cause commune avec lui, et, comme certains avocats, s'identifiait si complètement à son client, qu'il en arrivait
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& voir dans son propre succès auprès de la jeune fille une vengeance tirée par Jacques lui-môme des dédains dont il avait été abreuvé par elle. Et le temps coulait doucement aux Charmilles; les longues causeries, les lectures à haute voix, les discussions sans an sur l'art, la littérature, la politique, alternaient avec les excursions en voiture dans la plus belle forêt du monde, les courses h pied, et, quelquefois, des promenades en barque le long des rives de la Seine, où les iris sauvages, aux feuilles tranchantes comme des lames de sabre, se dressent sur la berge vaseuse, au bord de l'eau noire qui dort sous les vertes ombrelles des nénuphars. Cest pour cela que Mareuil pestait contre ces amis de Maxime, dont la présence importune allait altérer la douceur de cette quiétude qu'il goûtait, sinon sans quelque trouble passager, du moins sans «Mviate et sans remords.
Tandis qu'il s'habillait pour le déjeuner, les jeunes gens que Maxime avait été chercher au cbemin de fer causaient dans le salon avec M. et Mme Passemard. Tous les trois étaient des compagnons de plaisir du âls Passemard, de ces amis de rencontre qu'on recrute k Paris dans l'enceinte du pesage, dans les écuries du cirque, à l'hippique, autour du tapis vert d'un tripot et dans le boudoir des petites dames : relations frivoles où chacun des intéressés apporte une indifférence afTable et polie qui est à l'amitié ce que le strass est an diamant.
Le plus âgé, M. Gaétan de Salbris, pouvait avoir une trentaine d'années. Il avait tait du mariage sa carrière, quêtait les grosses dots avec une ardeur de hmier et tombait en arrêt devant toutes celles qui passaient à portée de son âpre convoitise. Il avait renié sa famille d'agriculteurs aisés du pays chartrain, quitté son nom roturier de Dupont pour
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prendre celui d'un petit village voisin de la ferme que son père lui avait laissée et qu'il s'était empressé de vendre ; signait « Salbris » sans la particule, comme d'autres signent < Broglie » tout court; atTeC' tait de ne s'affubler d'aucun titre, mais portait discrètement un tortil de baron au fond de son chapeau, à l'angle de son mouchoir, et une fleur de lis en épingle de cravate. Sa tenue toujours irréprochable avait cette correction qu'on remarque dans la mise d'un garçon qui va bientfit signer son contrat; de f^it, il était virtuellement candidat perpétuel à la main de toutes les héritières de Paris. A force de philosopher sur son art, Salbris avait découvert que les jeunes filles à marier regardent d'un postulant surtout les extrémités : la tête, les mains, les pieds, et que les mamans examinent plutôt le centre : la taille, la poitrine, les épaules. De là un peu de fantaisie qu'on pouvait reprocher & la couleur de ses pantalons, à la forme audacieuse de ses bottines, à la coupe de ses moustaches : tout cela était pour ces demoiselles. Mais il rachetait ces concessions faites au goût frivole de la jeunesse par la sévérité de ses redingotes et le puritanisme du nœud de ses cravates : gages donnés d'avance à l'austérité d'une bellemère. De la sorte, il était impossible d'avoir plus l'air d'un homme fait pour le mariage, puisqu'il réunissait en lui, sans être ni l'un ni l'autre, te double aspect du fiancé et du gendre.
Ses mœurs étaient régulières, comme il convient, quand oa peut à tout moment être appelé k fournir les preuves d'une sérieuse vocation pour la vie conjugale. Nul ne lui avait jamais connu de maltressa. Cocottes, femmes mariées, ne comptaient pas à ses yeux. Toutefois ces dernières pouvaient pai-venir à l'intéresser : il suffisait pour cela que, étant riches, elles devinssent veuves. Bien qu'il eût à peine six cents louis de rente, Salbris, & force d'expérience, d'ordre et surtout d'économie, paraissait fort à son aise. Il avait un rez-de-chaussée très convenable, rue de l'Université, dans une de ces maisons tranquilles où la moralité compte parmi les charges des locataires. Ce célibataire malgré lui se montrait aux courses le jour du Derby et du Grand- Prix, parce que cela est de bon ton, mais n'y par riait point; appartenait à un cercle sérieux où il ne touchait jamais une carte; fréquentait assidûment les ventes et concerts de charité, les sermons de Saint-Tbomas-d' Aquin ; ne manquait pas un bal de l'hiver, et passait à bon droit pour le premier conducteur de cotillon de Paris. On le voyait souvent au bois, galopant dans l'allée des Poteaux par les belles matinées de printemps, et nul ne savait qu'il déjeunait chez lui, ces jours-ià, de deux oeufe k la coque et d'une tasse de thé, afin de regagner en partie sur sa nourriture le prix de la location de soQ cheval. L'été, il pai'aissait dans deux ou trois
villes d'eaux, à TrouvUle et à Dinard, feisait rapidement le tour de la colonie anglaise et américaine, organisait des charades, dirigeait de charmants petits jeux de société, se faisait couvrir d'applaudissements dans la comédie de salon, où il excellait, et toujours calme, toujours maître de soi, au milieu des sourires enchanteurs des misses blondes ou brunes, s'éclipsait, après renseignement pris sur toutes les dots, tant françaises qu'exotiques, de l'endroit.
Ses prétentions étaient formidables; un million, môme avec de belles espérances autour, ne semblait pas à son appétit un plat de résistance. Il n'avait pourtant à offrir en échange qu'une intelligence ordinaire, une petite frimousse assez insignifiante de ténor brun, le titre de chargé d'affaires de la principauté de Monaco, et une boutonnière multicolore, fleurie de tous les ordres des républiques de l'Amériques du Sud. Mais quoi ! Salbris était à la mode, et quel mérite vaut celui-làî On l'appelait dans les salons Muguet, parce qu'il portait toujours un brin de cette fleur au revers de son habit. Quand il entrait dans la salle du bal, un chuchotement discret ifôisait courir son surnom sur toutes les bouches de jeunes filles, des tètes curieuses se penchaient vers lui, des regards brûlants ou langoureux imploraient l'honneur d'une invitation à la valse, qu'il dansait à ravir, et c'était plaisir de le voir se promener au milieu du
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cercle, avec des mines un peu dédaigneuses de sultan blasé qui ne sait à qui jeter le mouchoir. Depuis quatre ou cinq ans qu'il cherchait, Salbris n'avait pas encore trouvé ; mais sa confiance dans le succès ûnal n'en était nullement ébranlée. Outre les deux ou trois douzaines de partis & peu près ^rtables qu'il ne perdait jamais tout & fait de vue, comme on pelote en attendant partie, il tenait en réserve une Mexicaine, -une juive et une fille naturelle de lord anglais, toutes les trois prodigieusement riches, mais encore un peu jeunettes pour être mariées. Il les couvait avec sollicitude, et l'on pouvait surprendre en lui, quand il était auprès d'elles, quelque chose de cet attendrissement qu'on voit passer dans t'œil d'un gourmet, amateur de gibier, lorsqu'il regarde, à la devanture vitrée d'un restaurant, de jeunes cailles déjà grasses, mais pas encore à point, qui prennent leurs ébats dans la cage sans souci du cuisinier. Salbris avait rencontré deux ou trois fois Andrée dans le monde. Il savait que la maison était bonne et profitait de l'invitation de Maxime pour venir faire un complément d'expertise.
L'autre s'appelait Desrieux. Ce jeune homme, fils d'un entrepreneur de démolitions, tenait de son père deux beaux petits millions trouvés dans les plAtras. Il avait des voitures, des chevaux et J'estime de Salbris, qui ne répugnait pas à se montrer autour du
lac, mollement allongé dans la Victoria de son ami, et l'aidait volontiers à fumer ees cigares. Desrieux possédait donc tout ce qui fait le bonheur : cent mille livres de rentes, imagination point exigeante, estomac accommodant, une jument primée lots du dernier concours, un cocher très gras enlevé à lord Pembroke, une maîtresse très appréciée, conquise sur le petit duc de Somorostro, grand d'Espagne, une tante à héritage de qui l'asthme prenait depuis quelque temps une vilaine tournure, enfin un joli talent au lawntennis. Ce mérite, joint à celui de ses knickerbuclcers, dont on disait sur la plage qu'ils l'avantageaient fort, lui avait valu l'été passé, à Deauville, une liaison de vingt et un jours, juste le temps d'une cure à Vichy, avec cette grande ennuyée de princesse Loubof, qui s'intéresse tant aux exercices du corps. La princesse n'accorde jamais plus, sous prétexte qu'un traitement ne gagne pas k être prolongé : elle est d'avis qu'il vaut mieux faire plusieurs saisons par an. Malgré tant de raisons d'être heureux, Desrieux ne l'était pas. L'hygiène avait pris possession de sa vie et le tyrannisait. Il se sentait entouré d'ennemis invisibles, de microbes innomés, et croyait fermement qu'un régime sévère pouvait seul conjurer la ruine de son organisme menacé. L'anémie surtout, la pâle anémie, l'inquiétait. Depuis certain jour qu'il avait saigné du nez et cru constater au fond 4e la cuvette
une diminution des globules rouges de Bon sang, Desrieux luttait. Il prit du fer, du quinquina, de l'eau d'Orezza sans parvenir à se tuer, tant il était vigoureux. Puis il se soumit & une alimentation systématique dont la recette lui fût confiée par un jockey. < Jamais de farineux I » devint sa devise. Ce martyr avait dans son cabinet de toilette les principaux instruments de son supplice : des haltères, un trapèze, des anneaux. Il emportait en voyage de petites barres parallèles articulées, d'invention anglaise, qu'on montait ou démontait en un tour de main; se pesait tous les huit jours, nu, dans une balance perfectionnée, très délicate, et devenait mélancolique si l'instrument accusait quelques grammes de plus qu'à la dernière séance. A ce prix, il obtint de magnifiques résultats : quarante-cinq centimètres de biceps contre soixante-dix de taille seulement. Mais l'homme est insatiable et l'infini le tourmente. Desrieux cachait une plaie secrète : Marseille, le lutteur, portait à bras tendu trois kilos de plus qu'il ne portait lui-même.
Le troisième ami de Maxime était un mauvais sujet qui répondait au nom prédestiné de Passérieux. Le père de ce jeune homme avait acheté autrefois une charge de notaire et consacré toute une vie d'austérité, d'habit noir, de cravate blanche et de lunettes d'or à rassurer les officiers ministériels, ses confrères, que son nom avait mil d'abord
D,u„z.at,G00glc
en défiance et quelque peu scandalisés. Passérienx fllB, arrivé k vingt- cinq ans, jeta le notariat aux orties, eoua prétexte qu'il ne se sentait pas homme d'étude : mot qui, recueilli par le saute-ruisseau, signalé par le second clerc au premier, expliqué par celni-ci au patron, et compris par ce dernier avec plus d'indignation encore que de difficulté, décida maître Passérieux à instrumenter sans retard et vigoureusement. Le pauvre Eugène se vit couper les vivres au moment le plus critique, car il venait justement d'entrer en négociation avec une aimable personne qui connaissait les afTaires et réclamait des arrhes avant de conclure. Eugène avait le sens pratique des jeunes gens de son temps : il alla chez un bijoutier de la rue de la Paix, se fit livrer au nom de sa mère, cliente de ce marchand, une parure de dix mille francs, la mit en gage, vendit la reconnaissance, acheta au Palais-Royal un bijou de vingt-cinq louis, et se présenta aussitôt ciiez Mlle Rosa avec tout ce qu'il fallait pour signer. Décidément victime de la fatalité du nom, il commença dès lors à mener une vie si joyeuse que l'écho seul de ses fredaines faisait trembler sur la tête de son père la calotte noire professionnelle. Un conseil judiciaire loi ayant été infligé, le dràle fit insérer, par représailles, dans plusieurs journaux, une note portant que, « rédoit par un père inhumain à la détresse, M. Eugène Pas-
sérieux, fils de maître Passérieux, notaire, 75, rue Saint-HoDoré, faisait connaître à toutes Ames charitables l'horreur de sa situation et se déclarait prôt k accepter avec gi-atitude, de ses amis et connaissances, même des secours en nature. On était prié d'expédier les dons h l'adresse de Mlle Rosa, 22, rue Bréda, qui voulait bien se charger de recevoir les offrandes. » Cette mauvaise plaisanterie eut un succès fou. On ne parla pas d'autre chose pendant vingt-quatre heures sur le boulevard. Le fils de M. Passemard professait une sincère admiration pour ce gros garçon réjoui, indiscret, encombrant, finaud, prompt à vous tutoyer afin de pouvoir plus facilement vous emprunter vingt francs, vrai braconnier du boulevard, qui, de sa chasse quotidienne à la pièce de cent sous, ne revenait jamais bredouille. Et c'était pour Maxime une vive satisfaction de foire les bonneum des Charmilles h. ces excellents bons, Salbris, dit Muguet, Desrieux, dit Loulou, et Passéneux, dit Panonceau.
La cloche du déjeuner sonnait lorsque Henri entra au salon, où Salbris causait bals et théâtres avec Andrée, taudis que Passérieux faisait rire aux larmes Mme Pasaemard en lui racontant une de ces polissonneries qu'elle aimait et qui la faisaient rougir, moitié de plaisir, moitié de honte. Le repas fut gai. Maxime parlait peu, buvait sec et riait épais chaque fois qu'un de ses amis ouvrait la bouche. Son . père, qui croyait devoir & sa qualité de futur député de jouer à l'homme d'État, causait affaires étrangères avec Salbris, se déclarait partisan de l'union des races latines et demandait des renseignements sur le commerce d'exportation de la principauté de Monaco. Passérieux narrait in&tigablement les menues anecdotes de la semaine : le marquis de X... avait paru en maillot rose, jupons de gaze blanche, à la dernière fête donnée par son cercle, et dansé avec beaucoup de grâce un des pas les plus
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difficiles âe la Subra dans le ballet de Coppélia. Le baron '", qui porte un des plus beaux noms de France, s'était fait remisier de coulissier et s'époumonnait à hurler tous les jours de deux k quatre, sous le péristyle de la Bourse : u J'ai du Suezl Je prends du Panama 1 » d'une voix aussi retentissante que celle de son glorieux ancêtre quand il criait : « En avantl d à ses escadrons de cuirassiers sous le feu de la redoute de Borodino. La petite Margot, des Bouffes, avait fait et gagné le pari d'entrer, à la foire de Neuilly, dans la cage de Bidel; elle avait même obtenu un grand succès en caressant la crinière noire de Sultan; grisée par les applaudissements, elle avait alors dit en parodiant la voix et le geste de Sarah Bernbardt dans Her'
Vous êtes mon lion superbe et généreux...
à quoi un des spectateurs avait répliqué en criant : « C'est pas de jeu : il ne la mangera plus maintenant; c'est des carnassiers, pas des rongeursl... >>
Après le déjeuner, Maxime proposa à ses amis de visiter les écuries. Ils acceptèrent avec cet empressement que de jeunes sportsmen qui se respectent sont tenus de manifester, cbaque fois qu'il s'agit de rendre hommage au roi de la création, — lequel n'est point l'homme, comme l'avait cru M. de Buffon, mais le cheval. Maxime les entridna aussitôt
et trouva une loquacité qui ne lui était pas ordinaire pour expliquer les perfectionnements introduits ' dans la disposition des boxes et des mangeoires, l'installation de la sellerie et mille autres détails dont la précision prouvait que ce jeune homme possédait dans toutes ses parties la science du palefrenier. Certaine indisposition d'une des juments alezanes, un trouble intestinal, le préoccupait fort depuis trois jours. Il n'avait rien trouvé, ni dans le Manuel du parfait vétérinaire, son livre de cbevet, ni dans ses souvenirs ou son expérience, qui pât conjurer le mal. Et, tenez, précisément... Ils s'approchèrent, regardèrent et délibérèrent avec une gravité de docteurs appelés en consultation. Muguet faisait bien un peu le dégoûté et le dédaigneux, tout en supputant la valeur de l'écurie h. cinquante louis près; mais Loulou et Panonceau furent admirables de zèle et montrèrent une étendue de connaissances spéciales, une sûreté de diagnostic dans la recherche des causes, une ingéniosité dans l'indication des remèdes h employer, qui leur valut l'estime sohde 'du cocher anglais, du groom et de tout le personnel britannique de l'écurie, réuni autour d'eux avec voix délibérante.
Pendant ce temps-là, Andrée causait avec Henri, au salon.
1 Monsieur Mareuil, vous n'avez pas dit un traître mot pendant le déjeuner.
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— Vous non plus, mademoiselle, pennettez-moi de vous le faire remarquer.
— Je m'ennuyais. ' ~ Votre franchise me met k l'aise : moi aussi.
— Comment trouvez-vous les amis de mon frère?
— Mademoiselle, je ne tire jamais le premier.
— Un peu précieux, ça, vous savez?... En bieni soit, je commence. La jovialité bourdonnante de M. Passérieux m'est odieuse. Ce gros garçon est le dernier des sots...
— L'avant-demier seulement; il ne faudrait pas décourager M. Dearieux.
— Est-ce que voua croyez vraiment celui-lti aussi niais que son camarade?
— Mon Dieu, je ne pense pas que l'un ait un avantage appréciable sur l'autre. C'est un dead-heat comme ils disent dans leur jargon de courses.
— Et M. de Salbris?
— Une nullité bien habillée , à ce qu'il m'a semblé.
— Je vous trouve sévèrel II a une jolie âgore distinguée et cause fort agréablement. On l'apprécie beaucoup dans les salons; toutes les femmes sont coiffées delui...
~ Elles pourraient l'être aussi par lui... Il a tout le physique de l'emploi, des cheveux très pommadés, l'œil langoureux... Je parierais qu'il chante à merveille la romance sentimentale..*
iU: ANDRÉE
— Vous savez qu'il ne s'appelle pas du tout de Salbris et qu'il n'est pas plus baron que vous?
— Que m'importe! Si ça l'amuse, c'est bien inoffensif.
~ Comment! cela ne vous indigne pas de voir ainsi usurper un nom et un titre?
— Bahl il faudrait se fâcher trop souvent I L'indignation, la colère sont fatigantes, parce qu'elles veulent agir, manifester au dehors. Mieux vaut
- la quiétude intime du dédain. Je ne sacbe pas qu'aucune forme de la sottise ou de la vanité mérite autre chose. Le dédain est un spécifique souverain, mademoiselle : il se sufQt à. lui-même. »
Andrée resta silencieuse pendant une seconde, le temps de bien se pénétrer de la boutade, qu'elle trouvait piquante, et de la retenir sous la forme môme dont il l'avait revêtue; puis elle reprit :
'< Vous avez beau dire, M. de Salbris est un homme du monde. Je le préfère mille fois aux deux autres, et je regrette que tous les amis de mon pauvre Maxime ne lui ressemblent pas. Quels jolis maris feront ce Desrieux et ce Passérieux, n'est-ce pas?
— Est-ce au point de vue du mariage que vous les avez étudiés pendant le déjeunerî
— Eux?,.. Vous vous moquez, je pense : ni ceuxlà ni personne, entendez-vous bieni
. , J.oogic
ANOBÉE lu5
— Je sais quelqu'un de qui ce mot f^fùt la joie et le désespoir.
— Ah ! oui, il y avait longtemps que vous ne m'aviez pai'Ié de Jacques. Pas depuis hier soirl... Vraiment vous êtes d'une conscience, d'un zèle admirables 1... Quel dommage que le prin^ de Monaco ne vous ait pas pris pour chargé d'affaires au lieu du baron I C'est votre spécialité ! Je suis sûre que Salbris ne sait pas comme vous se dévouer corps et àme h une négociation laborieuse, harceler impitoyablement la partie adverse, la presser avec d'autant plus d'ardeur qu'elle met plus de soin k se dérober... Il n'y a qu'un malheur, monsieur MareuJI : spirilUs fiât uH vult!. . . Traduisez comme vous l'entendrez... i
Elle lança celle tirade d'une voix un peu âpre, mordante d'ironie, et c'est seulement aux derniers mots que son irritation parut se fondre dans un sourire ambigu comme ses paroles. Henri restait debout devant une des fenêtres du salon, consterné par ce tour de violence qu'avait pris tout à coup une conversation commencée sur le ton du badinage, Andrée le considéra un moment avec cette sorte de satisfaction qu'elle éprouvait toutes les fois qu'elle parvenait à déconcerter sa présence d'esprit et à faire acte de domination sur lui. Voyant qu'il ne répliquait rien :
« A tout à rheurel dit-elle. Je vais rejoindre
mon père, ma mère et ces messieurs dans le parc. Venez nous retrouver bientôt... si toutefois vous n'avez pas d'article à foire aujourd'hui. »
Et elle sorUt.
Mareuil ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, s'enferma à double tour et se mit à rouler des cigarettes, qu'il jetait dans la cheminée après quelques bouffées : symptôme ordinaire d'une violente agitation chez les fumeurs. Il se promena ensuite de long en large pendant trois quarts d'heure, s'assit à plusieurs reprises devant sa table, trempa vingt fois sa plume dans l'encrier sans trouver à écrire autre chose que ; « Mon cher Jacques, > et, enSn, s'étendit sur le canapé pour dormir. Il ne parvint pas même à s'assoupir un instant, se redressa en jurant, et, pour rafraîchir sa tête alourdie, se plongea le visage dans la cuvette pleine d'eau. Puis il poussa les contrevents, qu'on fermait dans l'aprèsmidi afin de tamiser l'éclat du soleil, et se mit à la fenêtre. Sur la pelouse, h. quelque distance du château, Maxime, ses amis et Andrée jouaient au crocket, et Henri, de son second étage, percevait le son mat que rendent les boules frappées par les maillets. M. et Mme Fassemard, assis sur un banc rustique, suivaient la partie et paraissaient prendre le plus vif intérêt aux exploits de Desrieux, Sans trop savoir pourquoi, Mareuil tira les volets et se mit à observer par les interstices des lamelles. Il
crut remarquer que deux ou trois fois Andréa leva la tête et regarda dans la direction du château. La grosse voix de Pasaérieuz montait par moments jusqu'à lui : c Bravo, Louloul... A toi, Maximal... Raté, mon vieux!... Allons, mademoieelle, au troisième arceau I »
< Prends garde I tu vas montrer ton mollet! d criait Maxime à sa sœur, i Brute, val i grommela Henri, et il se sentit envahi soudain par une colère telle que, ayant quitté la fenêtre pour faire deux ou trois tours dans la chambre d'un pas saccadé, il prit sa canne qui traînait dans un coin et en déchargea un coup furieux sur le canapé. Un peu de poussière sortit du meuble, et le jeune homme resta là, immobile, regardant sans penser à rien les atomes dorés qui dansaient dans un rayon, tandis que sa bouche répétait machinalement : < Brute, val brute, val »I1 revintà son poste d'observation. La partie était finie. A la prière de ses amis, Desrieux procédait à quelques tours de force ou d'adresse : 11 marchait sur les mains, soulevait une chaise avec ses dents et la Ëdsalt passer par-dessus sa tête, enlevait de terre Maxime et Passérieux, puis se mettait à courir autour de la pelouse en les portant. Ces exercices ne laissaient pas d'intéresser Mareuil ; car l'âme, lorsqu'elle est profondément émue, s'efforce de trouver dans les circonstances extérieures, même les plus futiles, une diversion à ses soucis. Mais,
tout à coup, le jeune homme s'aperçut qu'Andrée et Salbris n'étaient plus là, et il lui fut désormais Impossible de prêter la moindre attention aux ébats athlétiques de Desrieux. Il n'entendit pas Maxime dire k son père : < Heint papa, quelle perfor< mancel > sur le ton de la plus profonde admiration. Il ne vit point Passérieux traîner Loulou, qui résistait mal, vers Mme Passemard, et contraindre cette mère de famille effrayée & t&ter, en poussant de petits cris de surprise et de pudeur, le bras noueux de Desrieux, et son poignet, où les tendons saillaient sous la peau comme des cordes de violoncelle, Mareuil s'absorbait dans cette pensée unique : ■ Od sont-ils?» Et repoussant violemment les volets, qui l'empêchaient de bien voir, il tflcha de les découvrir, il fouilla du regard, avec une singulière acuité, les taillis oti serpentent de petits sentiers ombreux, les allées bordées de hêtres et de charmes, la grande avenue qui s'allonge dans la direction de la forêt entre deux rangées de platanes. Une phrase d'Andrée susurrait dans sa mémoire avec i'importunité irritante d'un bourdonnement de moustique : « Il a une jolie figure distinguée et cause fort agréablement. i>
■ « Qu'est-ce que vous regardez donc comme ça, monsieur Mareuil? lui cria d'en bas M. Passemard. Venez donc nous rejoindre; nous descendons à la Seine; ces messieurs vont se baigner. Venez 1 venez! »
Le. son de cette grosse voix méridionale, qui roulait'les r comme les gaves des Pyrénées roulent leurs galets, eut pour effet de produire dans tout l'être de Mareuil une sorte de détente. Il passa la main sur son front et fut tout étonné de le trouver brûlant. « Allons, pensa-t-il, le sauteme de ce matin m'a fait mal. Décidément, je ne porte pas bien le vin blanc. Il faut se secouer. » Il prit son costume de bain et le roula dans un peignoir. A ce moment, il aperçut au fond du parc Andrée et Salbris qui traversaient une allée. Il les suivit un moment du regard, les sourcils un peu froncés, puis détourna les yeux, baussa les épaules dédaigneusement, et, mettant le paquet sous son bras, il sortit en disant : « Ahl par exemple, c'est trop bétel... Après tout, qu'est-ce que cela me fait? »
Il traversa le parc sans se presser, en passant par de petits chemins herbeux dont il aimait la solitude et la fraîcheur humide. Quand il arriva sur le bord de la Seine, & l'endroit où d'ordinaire on amaiTait le bateau, en face de la porte verte qui met ta propriété en communication avec le chemin de halage, il vit que tout le monde avait traversé la rivière et dut se faire passer sur l'autre bord par un pécheur. On l'accueillit avec de grands cris : t Paresseux! dormeur 1 II est allé faire la sieste! Venez vite nous aider à dresser la tente 1 1 Andrée, en effet, avait déclaré que l'eau devait être encore assez chaude pour qu'elle put prendre un bain. On était donc venu chercher une place commode : un petit coin de prairie sur le bord d'une grève de sable Qn, trois ou quatre grands peupliers dont la feuille inquiète tremblait en bruissant au moindre souEQe de l'air, et, ç& et là, des bouquets
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de saules gui devaient servir de cabines aux tiommes. Mme Passemard avait risqué une timide observation au nom des convenances : elle fit remarquer tout bas à son mari qu'on était bien nombreux, que Maxime pouvait mettre seulement des caleçons et non des costumes complets à la disposition de ces messieurs. Mais, comme d'ordinaire, elle ne fut pas écoutée. Hector se contenta d'abaisser sur la pauvre Cassandre un regard dédaigneux, et haussant les épaules : « Si tu crois que ta Qlle..! > Il n'acheva pas, heureusement. Uq paysan, à cinquante mètres de là, taquinait les goujons, qui le lui rendaient bien, & en juger par sa mine encore plus mélancolique que ne l'est de coutume l'air du pécheur à la ligne. Passemard jugea sans doute que ce mécontent devait avoir un tempérament d'opposition, car il l'entreprit, pendant qu'on se déshabillait, sur les méfaits du gouvernement de Mac-Mahon et les prochaines élections ; après quoi, il déclina son nom, lui donna cent sous pour l'aider à se le rappeler, et revint en se frottant les mains, convaincu que le pêcheur avait mordu : ce qui prouverait que, pour prendre hommes ou poissons, il est toujours nécessaire au préalable d'amorcer.
Passérieux avait, déjà piqué sa tête avec Maxime
et prenait les ébats bruyants d'un jeune cachalot qui
foUtre. Desrieux, immobile sur la rive, les jarrets
tendus, la taille bien cambrée, la poitrine en avant,
162 ANDBÉB
les bras un peu écartés du torse, comme s'il avait porté sous chacun d'eux d'invisibles dictionnaires, faisait valoir au grand soleil la puissante musculature de Bon corps d'athlète et semblait adresser une muette provocation b. quelque lutteur sur l'autre bord. Quant à Salbris, il s'était récusé après un peu d'hésitation : l'eau froide irritait ses nerfe, l'empôcbait de dormir. II n'ajoutait pas qu'elle dérangeait ses cheveux et défrisait sa moustache. Henri avait fini de revêtir son costume et allait se jeter, lorsqu'Andrée lui cria sous la tente : < Monsieur Mareuil, monsieur Hareuil, attendez-moi pour me donner la main en entrant; j'aurais peur toute seule. »
Mme Passemard appuya aussitàt : « Oui, oui, Vous êtes très bon nageur, je vous confie ma fllle. Veillez sur elle et prenez bien garde aux herbes. » Desrieux se décida enQn à plonger : ce qu'il fit avec méthode, les bras tendus de toute leur longueur au-dessus de sa tête, les deux mains réunies par la pointe des doigts, le buste dessinant une courbe gracieuse. M. Passemard, étendu sur l'herbe, causait avec Salbris, qui paraissait s'intéresser prodigieusement à rindustrie sucriêre et en particulier & la raffinerie de Saint-Denis.
Trois cent mille pains cette année 1 C'est ma- ^nlUquel... Année exceptionnelle, sans doute?
— Mais non, pas du tout. Année moyenne, cher moDsieuri année, moyenne ! »
La voix d'Andrée se fit entendre de nouveau :
< Mère, je ne puis pas parvenir à arranger mes cheveux. Aide-moi donc I »
Elle déboutonna le haut de la fente qui sert de porte à ces tentes de bain et, par l'entrebâillement, passa la tête. Henri vit un cou blanc, fluet, perdu comme un fuseau dans une masse de cheveux en désordre, toison splendidc, pleine de rayons de soleil, qui coula avec des ruissellements fauves sur le coutil gris, et que les mains de Mme Passemard secouèrent comme un voile d'or avant de la rouler en épaisses torsades sur la nuque penchée de la jeune âlle>
Un instant après, la tente s'ouvrit. Andrée fit deux pas en avant et s'arrêta, la main sur les yeux, éblouie par les rayons déjà obliques du soleil qui commençait à décliner. Elle portait un costume de flanelle blanche, soutachée de noir. Le corsage, à grand col rabattu et orné d'ancres aux deux angles, entrait dans le pantalon comme la blouse de nos matelots, au lieu de former jupon au-dessous de la taille et de dissimuler sous d'amples plis la saillie des hanches. Une ceinture de laine bleue s'enroulait autour des reins. Les pieds étaient chaussés d'espadrilles, attachées par deux rubans noirs qui se croisaient à la hauteur de la cheville, tournaient par derrière en sens contraire et revenaient former rosette sur le devant de la jambe. Elle était coiffée
non d'un bonnet, mais d'un diapeau marin à bords droits, en paiUe recouverte de toile drée, qui complétait sa ressemblance avec un jeune mousse. Ce costume de bain disait depuis deux ans le désespoir de Mme Passemard, qui ne le trouvait pas assez féminin. Soutenue par son père, la jeune &Ue n'en avait pas moins réussi, comme d'ordinaire, h vaincre la résistance maternelle. ■ Laisse doncl avait dit le raffineur k sa femme; tu vois bien que Bichette n'est pas taillée sur ton patron : tu serais ridicule là dedans, toi ; elle, au contraire, est très gentille. Ta ne vois pas comme elle est mince, étroite des hanches? C'est ta faute : pourquoi me l'as-tu bâtie comme un petit homme! »
Elle fit quelques pas vers la rivière et prit sans la moindre timidité la main que Mareuil lui tendait avec un peu d'embarras :
< Y êtes- vous? dit-elle gaiement. Je vous préviens que j'entre toujours en courant. AUonsl une! deuxl trois I »
Et elle partit, bondissant comme une chèvre, riant du plaisir de piaffer dans la Seine, en éclaboussant à la ronde, heureuse de ce froid qui l'avait saisie et dont la sensation montait dans tout son corps, contractait ses nerfs, crispait un peu ses doigts et faisait claquer légèrement ses dents. EUe avançait plus lentement à mesure que l'eau devenait plus profonde. Quand elle en eut jusqu'au-des-
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SUS de la ceinture, elle quitta Henri, ramena les mains sous son menton, puis, se laissant aller en avant, elle lança les bras et se mit à nager.
« Ces messieurs sont loin, cria Hrae Passemard ; suivez la de près, monsieur MareuiU... Maxime, Maxime, reviens du côté de ta sœurl »
Meus Maxime n'avait d'oreilles que pour Desrieux, qui l'initiait à une forme nouvelle de passade, très en honneur en Angleterre, et beaucoup plus sport que la nôtre.
« Je ne vous savais pas si bonne nageuse, dit Henri.
— Oh ! c'est que je n'ai pas peur avec vous. Je sais bien que vous ne seriez pas long à me repêcher si j'avais une crampe, n'est-ce pas?
— Je ferais de mon mieux, mademoiselle. »
Ils firent une centaine de brasses à côté l'un de l'autre, dans une belle eau verte, profonde et tranquille, où le courant ne se faisait pas sentir. Mareuil restait un peu en arrière, afin de mieux veUler sur tous ses mouvements. Il voyait à la naissance de son cou de petites mèches folles, brunies par l'eau et roulées en boucles fines. Parfois, au moment où elle prenait un élan plus vigoureux, une partie de son dos émergeait pendant une seconde : la laine mouillée de son costume, au lieu de flotter autour d'elle, se dégonflait aussitôt, s'appliquait sur la peau et prenait le moule exact de ses épaules. De petites
gouttelettes, véritalile poussière d'eau, se balançaient çà et là sur ses cheveux, comme ces perles de rosée qui tremblent, le matin, au bout des brins d'berbe; d'autres couraient, semblables à du vifargent, sur les torsades de son chignon sans le inouiller.
« Je me sens un peu lasse, dit-elle; voulez-vous ihe prêter votre épaule pour m'y reposer, comme je fais avec Maxime? >
Et elle tourna vers lui son visage, où le soleil et l'exercice avaient mis des teintes fraîches. Henri se rapprocha un peu d'elle, ce qui lui permit d'appuyer légèrement sa main gauche sur l'épaule droite du jeune homme, tout en continuant h nager de l'autre bras.
« ]e ne Vous Iktigne pas? demanda-t-elle.
— Moi!.. J'irais ainsi au bout du monde, réponditil sans trop savoir ce qu'il disait.
— Oh I je ne vous demande pas d'aller aussi loin... Gomme l'eau est bonne, n'est-ce pasî... Ahl mon Dieu, desherbesl »
Elle poussa un petit cri de terreur et se jeta si vivement de côté, qu'il sentit un moment le contact de son corps. Henri la saisit vigoureusement par le bras, près de l'épaule, et l'entraîna à quelques mètres de l'endroit dangereux en la 'soutenant un peu, car elle était toute pâle de peur et semblait n'avoir plus la force d'avancer.
« Mercil dit-elle; vous pouvez me laisser aller maintenaot : je suis remise. Vous devez me trouver bien poltronne, n'est-ce pas? C'est plus fort que moi: cesaffreuses berbes gluantes etftoidesqui s'entortillent dans les jambes me rendent folle... Savez-vous bienquesans vous j'aurais bu un coup?... Ramenezmoi au bord, voulez-vous? J'en ai assez pour aujourd'hui... >
Us revinrent àla petite grève de sable où Mme Passemard attendait, toute prête à envelopper sa fille dans un peignoir qu'elle tenait déployé. Lorsqu'elle sentit le fond, Andrée, cessant de nager, sortit de l'eau peu h peu, en se traînant sur les mains et les genoux, avec de petis cris étouflés que lui arrachaient les aspérités des cailloux.
« Dépôche-toi donc! > disait sa m^.
Elle se redressa enfin et disparut sous le peignoir lancé autour d'elle comme un épervier; mais le mouvement ne fut pas assez rapide pour empêcher Mareuil de remarquer que le costume de laine blanche, en se collant sur elle, prenait par places des tons roses.
Une heure après, toute la compagnie était de retour au château, et ces messieurs prenaient au salon le madère, que Maxime, fortement appuyé par Desrieux, avait déclaré tonique, après le bain surtout, lorsqu'un domestique annonça U. de Garamante.
« Ebl bonjour, mon cher voisin 1 s'écria Passemard. Quel bon vent vous amène? Il y a une éternité qu'on ne vous a vu. »
Le comte salua Mme Passemard et Andrée avec cette aisance qu'il nuançait de respect pour les femmes, et d'un peu de hauteur pour les hommes. Il tendit la main k Henri et fit d'un coup d'oeil rapide l'inventaire des trois amis de Maxime] qu'on lui présenta.
« J'espère, monsieur le comte, que vous voudrez bien nous faire l'honneur de rester à dîner... »
Hector lança un regard sévère à sa femme, car il
lui avait défendu d'employer les formules qui témoignent d'uQ respect suranné pour la noblesse, c C'est un anachronisme, ma bonne, disait il ; nous ne sommes plus sous l'ancien régime ! u Mais c'était plus fort qu'elle : en dépit de la Nuit du i Août, M. de Garamante lui faisait tant d'effet I
Le comte Snit par accepter l'invitation et resta seul au salon avec Mme Passemard, tout le monde s'étant retiré pour fkire un bout de toilette avant le dîner.
« Eh bieni madame, que devient-on aux Charmilles?
— Mon Dieu, nous vivons très tranquilles, très retirés, comme toujours, & la campagne. C'est pour la première fois que nous avons du monde aujourd'hui, ces amis de mon fils que vous venez de voir.
— Et mademoiselle votre Qlle s'accommode sans trop de peine de cette solitude?
— Mais oui. L'année dernière, elle s'ennuyait et ne parlait que de revenir h Paris. Cet été, je trouve qu'elle a tout à fait pris son parti de la vie à la campagne.
— Travaille-t-elle toujours beaucoup?
-=• Elle néglige un peu sa peinture. Mais, en revanche, elle s'occupe beaucoup de musique, et fait de la littérature avec M. Mareuil. Ils lisent ensemble à haute voix des vers de Victor Hugo et de Bau... Bau...
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— Baudelaire?
— Précisément. Ils s'amusent à réciter des scène? de théâtre, Hemani, Manon Delorme, la Nuit d'octobre, est-ce que je sais, moi?
— Ah! vraiment.
— Oui, et je n'en suis pas fAchée. Cela fait passer le temps à ma fillette. Il est très instruit, M. Mareuil. Andrée dit qu'il sait tout, et mon mari pense qu'il fera son chemin. Nous sommes bien heureux de l'avoir! »
I^ conversation fut interrompue par l'entrée des jeunes gens dans le salon. Muguet seul avait endossé l'habit noir, ce tT&c irrésistible qui constituait à lui seul l'esprit, le savoir, l'originalité, le talent, la raison d'être du petit baron, et qu'un philosophe aurait pu appeler la cause finale de M. de Salbris. n ne passait pas les fortifications sans l'emporter dans sa valise : un bouton de rose blanche cueilli dans un massif remplaçait ce soir-là sa fleur favorite. Andrée, Maxime, M. Passemard, Henri entrèrent l'un après l'autre, et l'on se mit à table.
La politique fit d'abord à peu près tous les frais de la conversation. Passemard crut devoir exposer son programme, bien qu'il fClt évident que le comte prétait seulement une attention distraite à ce ramassis de balivernes qui servaient d'idées politiques au futur législateur. M. de Salbris paraissait, au contraire, l'écouter avec intérêt, lui donnait discrè-
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tement la réplique et se laissait convaincre avec beaucoup de bonne volonté lorsqu'il n'était pas d'accoiil avec lui. M. Passemard commençait à trouver ce jeune homme plein de mérite et s'indignait intérieurement de voir Andrée négliger le baron avec une désinvolture voisine de l'impoli* tesae. La jeune fille, en effet, répondait à peine à M. de Salbris, lui parlait encore moins, et, suprême outrage, n'avait paru remarquer ni la rose ni le frac. Elle adressait & tout propos la parole à Henri, d'un bout de la table h l'autre. Flatté d'abord dans son amour-propre (qui donc est insensible aux attentions d'une jolie femme?) et charmé de voir le peu de cas qu'Andrée paraissait faire de Salbris, Mareuil se sentit un peu gêné lorsqu'il s'aperçut que le regard clair de M. de Garamante ne quittait pas la jeune fille. Il feignit alors de prendre part à la conversation de Maxime et de Passérieux : ce dernier, racontait i son ami qu'il avait emprunté le mailcoach et quatre chevaux de Desrieux pour s'exercer à conduire four in hand sur une grand'route; que le dernier mot du chic était de prendre du monde dans son mail pour aller de Paris à Saint-Cloud, par exemple, et de faire payer la place de chacun; que cela se disait beaucoup à Londres, le duc de Hei'tford ayant donné l'exemple. Et Maxime ouvrait de grands yeux en songeant à la gloire conquise par le duc de Hertford.
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< Mère, dit tout à coup Andrée, tu ne te doutes pas que j'ai &illi me noyer aujourd'hui? Je n'ai pas voulu te le dire sur l'eau pour ne pas t'eCTrayer.
— Allons donc, tu es follel J'étEÙs là.
— Tu' n'as pas tout vu. A un certain moment, je me suis senti les jambes prises par ces horribles hei> bes. J'ai eu peur. Je me suis jetée sur M. Mareuil, qui m'a soutenue avec beaucoup de sang-froid. Grâce & lui, j'ai pu me dégager, — et voilà.
— Mes sincères compliments, monsieur Mareuil 1 • dit le comte.
Henri, qui maudissait déj!i l'idée que la jeune tille avait eue de raconter ce prétendu sauvetage, sentit redoubler son dépit, car il crut voir une pointe d'ironie dans les paroles de M. de Garamante. Oa passa au salon.
« Etes-vous sûr qu'il y eût des herbes? lui dit le comte & voix basse, avec le plus railleur de ses sourires.
— A propos, fit Passemard, comment se fàit-il que vous veniez si tard vous installer au Pavillon? Qu'étes-vous donc devenu depuis trois semaines ou un mois qu'on n'a eu de vous signe de vie?
— J'ai voyagé, mon cTier Passemard. J'ai de vieux amis en Italie, la Tribune et le Baptistère, le palais de Saint-Marc et le Vatican : je suis allé leur taire une petite visite.
— Ablbahl
— Mais oui, cela n'arrive tous les cinq ou six ans. Je ne puis me passer d'eux plus, longtemps. Vous savez, les amis âe jeunesse, on ne peut les oublier tout àÊiit. N'est-ce pas, monsieur Mareuilî»
Le jeune homme tressaillit et ne répondit pas. Il se leva au bout d'un instant pour aller rejoindre les amis de Maxime, qui fumaient au billard. La présence de M. de Garamante lui devenait tout à fàt intolérable. Mais sans doute ce départ ne Qt pas le compte de celui-ci, car il s'écria :
€ Attendez donc, monsieur Mareuil. Vous fumerez tout à l'heure, que diablel J'ai quelque chose à vous remettre, et à vous aussi, mesdames.
— Ab 1 par exemple I Et quoi donc?
— Mais des lettres, apparemment, des lettres de votre ami à tous, M. Jacques Henriot.
— Ah! > dit sèchement Andrée.
Elle tendit la main pour prendre la lettre que le comte lui donna, la mit tranquillement dans sa poche et continua à remuer le sucre dans sa tasse de café,
s Vous l'avez donc vu? dit Henri en rompant le cachet.
— Mais oui, j'ai passé près d'une quinzaine en tête-à-tête à Rome avec lui. Nous avons couru ensemble les musées, la campagne et passé des nuits h bavarder dans son atelier. Quel charmant compagnon 1 Autant de cœur que d'intelligence et de
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talent!. .. Comme il savait que je revenais directement ici, il m'a chargé au départ de sa correspondance.
— Ce bon Jacques! dit Mme Passemard. C'est pourtant vrai qu'il est parti depuis plus de trois mois! Comme le temps passe! Sais-tu, Bichette, c'est très mal ce que nous faisons! Nous ne lui avons pas encore écrit; c'est & peine si nous avons parlé de lui... Un si brave garçon!.. . Et comment va-t-il? Porte-t-il de la flanelle au moins, monsieur le comte?
— Madame, excusez-moi. Je suis impardonnable : j'ai négligé de le lui demander.
— Oui, reprit-elle en repliant sa lettre, les noU' velles qu'il me donne de sa santé sont bonnes... Ëh bien I Andrée, tu ne lis donc pas ta lettre?
— Tout & l'heure, maman, j'ai le temps.
— Et vous, monsieur Mareuil, avez-vous des nouvelles intéressantes dans la vôtre?
— Je ne saurais vous le dire, madame; j'ai seulement jeté un coup d'oeil sui- la première page, et je vols qu'il m'y parle surtout de son travail. ..
— Monsieur Mareuil, dit le comte, voici M. de Salbris qui vient nous remplacer auprès de ces dames. Allons fumer une cigarette, voulez-vousî II me semble que vous devez avoir hèXe de m'inteiToger sur votre ami... i
Henri se leva et Le suivit presque macbinalemeat,
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car les émotions succesaives de cette journée l'avaient brisé. M. de Garamante l'entraina sur le perron, et, quand ils furent seuls :
« Monsieur, dit-il, votre ami, qui est devenu le mien, m'a montré et j'ai lu avec beaucoup d'intérêt une lettre de vous ob il est longuement question d'une jeune fllle qu'il aime... Votre lettre est un fort joli morceau de style. J'ai surtout remarqué un passage ob ^nt analysées avec beaucoup de délicatesse et de clairvoyance certaines ambiguïtés de sentiment que vous reprochez à celte personne. Si vooB avez fait un brouillon, — et je ne pense pas qu'une aussi fine étude de caractère ait été Improvisée, — rellsez-Ie, méditez-le, monsieur. Vous vous apercevrez peut-être que vos observations si pénétrantes sur les sentiments hybrides — vous savezî les sympathies intellectuelles, les affections mixtes qui flottent sur les frontières de l'amitié et de l'amour — sont d'une vérité plus générale que vous ne le supposiez sans doute en écrivant cette page et qu'elles peuvent s'appliquer i d'autres qu'à de taibles femmes. Bonne nuit, monsieur I... La soirée est un peu fraîche; je vous quitte. »
Et il rentra dans le salon, laissant Henri confus et irrité.
a Qu'avez-vous donc fait de M. Mareuil? demanda Andrée.
— Je l'interrogeais, mademoiselle, sur le sens
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d'une expression que J'ai rencontrée ces jours-ci en feuilletant un vieux chroniqueur.
— Âht... Et a-t-il pu vous répondre?
— Non.
— Maxime, prends donc le dictionnaire, veux-tuî et cherche... Quelle expression?
— Faire la garde du loup, mademoiselle, b
Le jeune homme chercha assez longtemps et Suit par trouver : <i Faire la garde du loup, aitpression féodale. Se disait du chevalier félon qui, chargé de veiller sur une dame en l'absence de son servant, cherchait ou parvenait k la rendre infidèle. ■
Andrée se leva brusquement et sortit en lançant à M. de Garamante, souriant, le plus mauvais regard que prunelles de femme aient jamais dardé.
Henri n'avait rien trouvé & répondre aux épigrammes à peine déguisées de M. de Garamante. Ce diable d'iiomme maniait l'ironie avec une aisance hautaine qui rendait la riposte difBcile. Aussi bien, ce jour-là surtout, Itfareuil n'était pas de force & se mesurer avec lui. Il se sentait en proie à un trouble . profond; mille idées incohérentes traversaient son esprit, sans plus de logique qu'il n'y a d'ordre dans un essaim de feuilles mortes que le vent d'automne - emporte en tourbillon. Depuis sa conversation de l'après-midi avec Andrée, le jeune homme avait décidément perdu cette maîtrise de soi-même dont il était si fier. La scène du bain avait achevé la déroute de cette raison qui naguère encore s'enoi^eiîlissait de sa froide circonspection et se croyait assez ferme pour déjouer sans peine toutes les surprises des sens ou de l'imagination. Il ne pouvait échapper & la vision troublante de deux lèvres retroussées par un i2
. , J.oogic
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sourire indéfinissable, d'un corps souple, dont il avait senti pendant une seconde l'enlacement nerveux. Le souvenir de cette rapide étreinte le hantait : il croyait encore entendre le petit cri poussé par la jeune fille lorsque, au contact des herbes, elle avait de frayeur noué ses bras autour de lui. Henri s'absorbait & ce point dans ces pensées qu'il en oubliait tout : et tes railleries de M. de Garamante, et la lettre de son ami, dont il avait à peine lu les premières lignes, et Jacques lui-même. L'analyste, le sceptique était bafoué, désarmé, vaincu : la passion aime k exercer de ces représailles sur les raisonneurs qui ont la présomption de se croire à l'abri de ses atteintes. Lorsqu'un bomme a l'impertinence de dédaigner les femmes outre mesure, il est rare qu'une femme ne l'en fasse pas repentir.
Henri resta pendant un assez long temps appuyé sur la balustrade de pierre du perron, immobile, perdu dans une de ces rêveries où tout devient délicieusement vague en nous et autour de nous; où le contour des choses s'efface à nos yeux comme dans la brume matinale, en même temps que des réminiscences confuses, des images vaporeuses flottent, ainsi qu'un brouillard léger, dans notre esprit. Il se redressa enfin d'un mouvement brusque, comme un bomme qui se réveille, et jeta un coup d'œil dans le salon, n était désert, Dana le fumoir, Maxime faisait on whist avec Desrieux et Passérieux; dans la salle
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de billard, Mme Passemard causait avec Salbris, tout en suivant des yeux la partie de son mari et du comte.TandisqueHenri regardait derrièreles vitres, il entendit, grâce & un vasistas entr'ouvert, la grosse voix de Passemard demander ob était Ajidrée.
« Elle est remontée dans sa chambre en me priant de l'excuser auprès de ces messieurs. Son bain l'avait beaucoup fatiguée. »
Au lieu de rentrer dans le salon, Mareuil descendit l'escalier sur la pointe du pied, leva les yeux vers la fenêtre d'Andrée pour savoir ai la jeune fille dormait, et n'aperçut point de lumière. Après us moment d'hésitation, Henri se décida à taire un tour dans le parc, comptant sur l'inûuence du grand air pour assurer à son esprit et à son corps, également fatigués, l'apaisement et le réconfort du sommeil.
Il s'engagea dans la grande avenue bordée de platanes : des feuilles détachées commençaient k joncher la terre et formaient par endroits des amas d'où sortait, lorsque son pied les foulait, un bruit confus et doux, comme celui d'une étoQe de soie que Ton aurait froissée. Henri se rappela qu'une robe d'Andrée faisait un froufrou analogue en traînant sur les tapis. Des deux côtés de l'avenue s'étendaient de jeunes coupes de trois ou quatre ans. Au-dessus des touffes de chênes ou de cbAtaigniers, quelques troncs montaient, épargnés par les bûcherons. La blanche écoroe des bouleaux se détaobait ci et lit.