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déjà, non eans quelque succès, l'hiver précédent. Peu à peu, il s'enhardit à glisser quelques allusions aux souGfrances que lui infligeait un amour ardent et sans espoir. Andrée écoutait ces banalités sans être plus émue de les entendre qu'il ne l'était de les dire. Le souvenir des paroles brûlantes de Jacques se présenta même un moment à l'esprit de la jeune fille et elle songea : « Celui-là seul m'a aimée I » Toutefois elle évita de décourager le vicomte, et ne marqua point de mécontentement quand elle le vit s'engager h fond. Morincourt était en somme fort éloigné de lui déplaire. Elle voyait à son double talent de peintre et d'écrivain et avait fini par se laisser persuader que, s'il ne s'imposait pas encore à tous, c'était & cause de l'envie suscitée par sa supériorité. Le moment vint où il ùtllut prendre une décision : toute la famille Passemard appuya Roger, dont la candidature n'était plus, depuis deux mois, un secret pour personne.
a Mais songe donc que tu seras vicomtesse) s'était écrié au premier mot la sincère Mme Passemard. Vicomtesse, entends-tu, ma bichette! o
Andrée le savait bien; il y avait beau jour déjà qu'elle y songeait. Quand on est vaniteuse et fille d'un homme qui a commencé sa fortune avec des jambons fumés, on se résigne sans trop de peine à faire broder un petit bout de couronne dans un coin de ses mouchoirâ. D'aiUeui-s, la vingt-quatrième
tannée anivait grand train; Andrée s'ennuyait, avai h&te de quitter sa fiimille et de vivre tout à fait & sa guise. Roger, sans doute, était aussi pauvre que noble, mais n'avait-elle pas, elle, de la foi^une pour deux? Enfin, ce mariage était la meilleure vengeance qu'elle pût tirer de l'impertinence de ce petit Mareuil... Deux jours après, la demande ofBcieile du vicomte Roger de Morincourt était agréée, et, vers la fin de janvier 1878, le mariage fut, comme no l'a vu, célébré à la Madeleine.
Ils partirent ponr l'Espagne et s'y promenèrent pendant trois mois. Roger menait un train de nabab et dépensait comme on mange après être resté longtemps & jeun. Lorsque Andrée fît ses comptes, aa moment de rentrer en France, elle s'aperçut qu'ils avaient semé une trentaime de mille francs des Pyrénées k Cadix. Une fille de commerçant a toujours de l'ordre, môme quand elle s'en cache. Elle fit remarquer S son mari que le seul voyage de noces venait d'absorber les trois cinquièmes de leur revenu annuel (son père lui avait donné un million, exposé en or et en liasses de billets sur le bureau du notaire le jour du contrat). Morincourt reçut fort mal l'observation. Il prit son grand air, l'air paladin, comme disaient autrefois ses amis du café de Fleurus, et répliqua avec un peu de hauteur « qu'il fallait bien faire quelque chose pour l'honneur du nom; -que, étant devenue vicomtesse de Morincourt, elle devrait se
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corriger de certains instincts bourgeois. » Andrée se mordit les lèvres et acheta ce jour-là pour deux cents louis de bibelots. ILe voyage, commencé sous la funèbre impression de la mort d'Henri Mareuil, ae termina donc assez mal. Or, quand, au retour d'Un voyage de noces, on ne s'aime pas un peu plus qu'au départ, c'est un grave symptôme. La jeune femme s'était pourtant ingéniée & mettre l'amour de la partie, ce qui est la seule manière d'intéresser le jeu. Elle tAcba, comme elles font toutes en pareil cas, de se persuader qu'elle adorait son mari, jusqu'à vouloir se donner le change, en essayant de faire honneur au mariage de l'enthousiasme que le pays lui inspirait. Malheureusement, Roger ne la secsondait point : il y a des gens assez sots pour ne pas venir un peu & l'aide de qui ne demande qu'à les aimer. Des années passées au quartier Latin, le vicomte gardait la fatuité de cet insupportable animal qu'est l'homme ft bonnes fortunes. S'il n'avait point manqué d'habileté tant qu'il s'était agi de gagner les millions d'Hector Passemard , Morincourt se négligeait beaucoup depuis qu'il les tenait. Fier des ravages que ses moustaches et ses mines truculentes exerçaient naguère encore dans le cœur des demoiselles de magasin, il avait perdu l'art des nuances, le doigté délié qui fait les vrais virtuoses dans le maniement de la iemme. Content d'exécuter passablement un morceau d'une musique assez vulgaire.
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il ne digtinguait plus entre Tair qui convient k l'une et celui qui doit plaire & l'autre : il croyait fermement à l'efBcacité des mêmes poses, des mêmes œillades, des mêmes tirades, qu'il s'agit de faire voler pardessus les moulins le bonnet de Mimi Pinson ou ds réussir auprès de la marquise d'Amaegui. Séducteur de table d'hôtes, d'omnibus et de salles d'attente; bourreau des cœurs de grisettes sentimentales et de petites mercières incomprises, Roger s'était fait une manière en amour, comme en art ou en littérature, et lui devait trop de triomphes, faciles d'ailleurs, pour être disposé à en changer. Le malheur, c'est qu'il en aurait fallu pour Andrée une toute différente : on conviendra qu'une jeune fille, en donnant sa main, a bien le droit d'exiger que son mari modifie, dans le sens qu'elle indique, les procédés doni il s'est servi jusqu'alors pour plaire à ses maltresses. Or la vicomtesse ne trouvait en Roger ni cette chaleur de passion, ardente et contenue, ni cette tendresse grave qu'elle avait dédaignée dans Henriot et dont elle eût souhaité, maintenant, de se sentir enveloppée : elle devinait vaguement que Morincourt s'aimait trop lui-même pour aimer assez sa femme.
Le ménage revint à Paris au commencement du printemps. Le premier soin de Morincourt fut d'acheter un hdtel avenue de Villiers. Non content d'avoir consacré à cette acquisition mie somme
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considérable, il fit exécuter des travaux de toute sorte qui coûtèrent fort cher. Il s'autorisait, pour jeter l'argent par les fenêtres, d'un mot imprudent de M. Passemard. Un jour que sa fille et son gendre discutaient devant lui un devis formidable, le raffineur, afin de rassurer Andrée, qui montrait un peu d'inquiétude, s'était écrié, en frappant sur son gousset d'un geste de parvenu dont il ne pouvait se défaire : « Allez, mes enfants, n'ayez pas peur : papa beau-père est làt • Et comme il était content de l'énei^e des « AssezI... A l'ordrel... La censurel » dont il avait haché, ce jour-là, le discours d'un député de la droite, il donna dix mille francs à sa fille et fit cadeau à Roger de harnais et d'un phaéton pour atteler deux mules andalousea que le vicomte avait eu la fantaisie de ramener.
L'été se passa sans incident, aux Charmilles, Morincourt se levait tard, fumait un nombre incalculable de cigares, chassait ou essayait des chevaux avec son beau-frère Maxime, qui commentait à monter une écurie de courses : le rêve de toute sa jeunesse I Ils étaient chaque jour en conférences avec des personnages importants : un entraîneur, un jockey et toute sorte de gens qui vivent du cheval et sentent l'écurie. Andrée tâchait de se persuader qu'elle ne s'ennuyait point et n'y parvenait pas tou jours. Elle était froissée de voir que son mari s'occupât d'elle aussi peu, commençait & trouver les
heures longues et l'existence très vide. Elle se prit alorsà penser que la maternité la sauverait peutêtre du désenchantement qui peu à peu l'envahissait. Elle chercha de jolis noms : Sosthëne ou Raphaël pour un ûls; Diane ou Lucienne pour une fille. Roger dissimulait raal son dédain pour ces gentils enfantillages, se déclarait très heureux et reprocha vivement h. sa femme de manquer de goût, le jour où il l'entendit déclarer que ce devait être un bien grand bonheur de nourrir. Le malheur d'Andrée était de ne pouvoir pas être naturelle et de glisser un peu d^affectation même dans la manière dont elle traduisait un sentiment simple et vrai. L'enfant souhaité n'arriva pas, et Mme Passemard, qui s'était mis en tète d'avoir un petit-Qls, ne tarda guère à lancer sur le vicomte ces regards chargés de reproches dont une belle-mère qui s'impatiente ne manque pas, en pareil cas, de foudroyer un gendre qui ne se presse pas assez. Andrée jugea qu'un petit air de résignation triste convenait à l'état de son âme, et, comme elle forçait toujours un peu la note, se donna des mines plutét de jeune mère qui pleure un entant que de jeune femme qui regrette seulement de n'en pas avoir. Elle soupirait souvent, restait étendue pendant des heures sur une chaise longue, les mains croisées sur un hvre ouvert qu'elle ne lisait pas, le regard vague. Roger, l'ayant trouvée un jour dans cette jolie attitude alanguie, lui ât entendre assez
brutalement u qu'il n'aimait pas qu'on posât pour la Mater dolorosa ». Andrée, furieuse, donna l'ordre de seller sa jument, s'en alla galoper seule dans la forêt et ne songea plus désormais aux bébés.
L'automne les ramena à Paris. Les travaux de l'hôtel étaient achevés. 11 y eut pendaison de crémaillère. Roger, du temps qu'il faisait sa cour, parlait volontiers de ses relations du Faubourg. Ce soirlà, pourtant, le Faubourg ne fut guère représenté que par ceux des anciens amis de Morincourt que celui-ci soupçonna d'avoir un habit ou de pouvoir s'en procurer. Us arrivèrent qui à pied, qui par le tramway, en bande, car l'invitation du vicomte était l'événement du quartier, et l'on avait résolu la veille, à l'heure de l'absinthe, au Fleurus, moitié par timidité, moitié par gaminerie, de faire la partie d'aller de compagnie avenue de Villiers. Dès la cour de l'hôtel, ils commencèrent à se récrier bruyamment : de sa chambre, Andrée entendait d'étranges épithètes admiratives. Quand elleentraau salon, ils se turent subitement et se levèrent tous ensemble, avec des mines un peu confuses, comme des écoliers quand le maître entre dans une étude où l'on fait du tapage. Ils se tenaient groupés dans un coin, ne sachant plus s'il fallait s'asseoir ou rester debout après les présentations, parler ou se taire, très embarrassés de leurs chapeaux, surtout, et se demandant du regard si l'on devait les garder & la
main ou les poser. Us finirent par les mettre sar an même meuble, en pyramide, avec une gaucherie de grands enfants qui n'ont pas été dans le monde. Ils se poussaient du coude pour prendre de l'assurance et se glissaient à l'oreille, quand la maîtresse de la maison détournait la tête, des plaisanteries salées, d'énormes calembours, ou même simplement un gros juron, bistoire de se mettre en train. Ces belles tentures, ces tapis, tout ce luxe élégant et discret d'un appartement riche, surtout cette jeune femme qui causait avec aisance, intimidait horriblement ces habitués de brasseries. Tel qui n'avait pas peur quand il s'agissait de monter sur un biUard et de haranguer le public d'un estaminet, ne trouvait rien & dire lorsque Andréa essayait de lui arracher quelques mots. Roger commençait à s'impatienter un peu et à trouver que la petite fête s'annonçait mal. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir préconisé à l'avance, auprès de sa femme, le talent, l'esprit ou l'originalité de ses hAtes. Mais, quoil le grand poète n'avait pas d'inspiration, le grand philosophe ne se sentait pas en verve et le grand penseur ne pensait pas beaucoup, ce soir-làl II y avait bien encore un lot de deux grands peintres, de trois grands sculpteurs et d'un grand compositeur : par malheur, ils restaient muets comme carp^. Passe encore pour ce dernier; chacun sait qu'un musicien a son esprit dans les doigts, ce qui ne veut pas dire qu'il en ait
jusqu'au bout des ongles. Mais les autres? Impardonnables, les autres!
Le dîner rompit la glace, heureusement. On mangea beaucoup, on but davantage. Au rôti, une question littéraire fut mise sur la nappe : des classiques ou des romantiques, lesquels étaient les plus nuls? On prononça l'ex œquo, u car, Qt remarquer le philosophe, il n'y a pas de degré dans le néant. » Au dessert, le vicomte exposa une théorie qui avait pour tare c la nécessité de la transfusion de la modernité dans l'art >. U fut chaleureusement approuvé j la conversation continua, très animée, au salon; ils parlaient maintenant tous à la fois, sans s'écouter, mais en ayant l'air de s'approuver les uns les autres, sûrs' qu'ils étaient d'appartenir à la même église, d'avoir les mêmes enthousiasmes de commande, les mêmes haines d'impuissants, les mêmes jalousies féroces d'incompris. Ils se retirèrent enfin vers minuit, et Boger, flatté des compliments qu'on lui avait faits sur sa femme, sa table et sa cave, annonça l'intention de donner, de loin en loin, une soirée littéraire.
a Soit, répondit Andrée, mais si vous invitez à la prochaine vos amis du faubourg Saint-Germain, je voua conseille de faire prendre à vos amis du boulevard Saint-Miche! quelques leçons de maintien.
— Je ne vous savais pas si prude, ma chère, répondit-il sèchement. Rassurez-vous, c'est dans
îSi ANDRÉE
moD atelier désomuùs, non plus dans votre salon, que je recevrai qui bon me semblera.
— J'essaierai de m'en consoler,., comme de beaucoup d'autres choses 1 » répligna-t-elle avec vivacité.
A quelque temps de là, M. Passemard parut soucieux, agité. Ses affaires allaient mal, en effet. Lors du mariage d'AndréOn Maxime avait déclaré qu'il entendait être traité sur le même pied que sa sœur : c'est deux millions que le raffineut- avait dû déplacer au lieu d'un. Les chevaux et les paris de courses avaient déjà dévoré les trois quarts du capital qu'il avait eu, par vanité, l'imprudence d'abandonner & son fils. Maxime commençait à crier misère et élevait la prétention de se faire < aider » par son père, comme Andrée. Or Passemard, en qualité démembre du conseil d'administration d'une société financière en déconfiture, venait d'être condamné k payer aux actionnaires une énorme indemnité de huit cent mille francs. En tenant compte des frais considérables de son élection, sa fortune avait donc en un au subi une baisse de près de trois millions. Si riche que l'on soit, il y a Ift matière à réflexion. La vente de ses deux fermes ne rétablit pas l'équilibre de son budget : il perdit trente potir cent sur le prix d'achat. L'industrie sucriëre traversait malheureusement alors une crise assez grave : en six mois, les revenus de la raffinerie diminuéreot de moitié. Hector profita d'un dîner de fomille
pour mettre sa femme, ses enfants et son gendre au courant de la situation; il lit comprendre que Maxime et Andrée ne pourraient plus désormais puiser dans sa bourse.
( Tu aurais bien dû alora te dispenser de nous encourager, mon mari et moi, à faire de la dépense, s'écria Andrée avec aigreur. A peine vingt-cinq mille francs de rente qui nous restent, et un hôtel sur les bras : nous voilà bien partagés! »
Le pauvre homme courbait la tête sous le poids de ce reproche, que son imprévoyance et sa légèreté méritaient si bien. Mais Morincourt déclara avec noblesse que sa femme lui faisait injure en affectant de ne pas compter sur lui. Il avait sa plume et ses pinceaux, que diable I S'il n'avait pas beaucoup travaillé (oh ! non!) depuis son mariage, c'est le voyage de noces, les visites, les déplacements, les soucis d'une installation qui l'avaient condamné à l'oisiveté. Oisiveté féconde d'ailleurs, car il avait eu le temps de penser, sinon l'occasion de produire, et il se sentait plein d'idées. U allait se remettre à l'œuvre tout de suite, dès le lendemain, et l'on verrait !.. Il parlait avec tant de conviction que sa belle-mère l'aurait embrassé. Andrée elle-même fiit émue et lui tendit la main, qu'il baisa galamment. Pendant une heure il parla de ses projeta, de ses succès prochains, de sa réputation qu'il allait étabUr, au nez et à la barbe des envieux, de l'argent
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qu'il ne pouvait manquer de gagner. Il «itassait Pélion sur Osaa : sa belle-mère ouvrait de grands yeux; sa femme assistait avec plai^ au réveil de cette ambition qui lui plaisait dans un homme et qu'elle avait, depuis plusieurs mois déjîi, la déception de ne pas trouver eu son mari. Les petits nuages qui commençaient à assombrir l'horizon du jeune ménage parurent dissipés et, comme il arrive parfois, une sorte de seconde lune ùe miel sembla se lever aa-dessus de leurs têtes.
Roger avait déclaré qu'il ferait désormais trois paris de sa vie : la matinée à la littérature, l'aprèsmidi à l'art, la soirée & sa temme et au mondrî. Malbeureuseoient riospiration était récalcitrante, « ca n'allait pasl > Pour se consoler de ne pouvoir exécuter les deux premières parties de son programme, il renonça à la troisième et se mil d'un cerde artistico-Jittéraire, sous prétexte qu'il avait besoin de « se tenir au courant, de rester dans le mouvement, » et passa la plupart de ses soirées dehors. Andrée ne lit point d'observation, mais se promit bien de ne plus être dupe des beaux élans de Roger. Un soir qu'ils dînaient boulevard Malesherhes avec quelques personnes étrangères, Passemard demanda tout à coup :
« Eh bieni mon gendre, comment va la grande pièce; avance-t-elleî — Certainement, répondit vivement Andrée, avec
cette générosité de femme qui se jette en avant pour couvrir son mari et entretenir chez les autres les illusions qu'elle-même a perdues. Il y a une nouvelle scène. Si vous voulez, Roger vous la récitera aU salon. N'est-ce pas, mon ami, vous allez nous dire la tirade du troisième acte? »
Morincourt ne se fit pas prier, et avec de grands éclats de voix, de terribles jeux de physionomie, il déclama le couplet demandé. Le héros, personnage sombre, fatal, un révolté ^n lutte contre la société, le cerveau hanté de rêves malsains, exposait ses aspirations d'halluciné :
Mme Passemard eut un frisson, car le vicomte accompagnait d'un rictus véritablement démoniaque l'expression de ce vœu bizarre.
« Est-ce que vraiment ton mari a de ces idées-là? dit tout bas cette mère effrayée.
— Mais noni répliqua sa fille avec impatience; c'est de la littérature I
— Eh bien! veux-tu que je te dise : il ferait mieux de te donner un bébé que de faire fumer ses personnages dans des cr&nes d'en&nt! >
Andrée rentra fort mécontente de sa famille et des amis qui avaient passé la soirée chez son père. Décidément la grande scène n'avait pas porté :
Roger n'avait eu aucun succès, à moins que ce n'en BOit on de frapper les gens d'une sorte de stupeur. Elle s'en rendait compte, bien mieux que son mari, qui disait superbement :
c Vous conviendrez, ma obère, que j'avais un auditoire un peu bien bourgeois I Néanmoins, avezvous vu comme je les ai empoignés?
— Oui, nrépondaitla jeune fenmie d'un airdjstrait. Et elle pensait : < Qui a tort, d'eux qui ont évidemment jugé cette scène détestable, ou de moi qui la trouvais bonne? Est-ce que je me serais trompée? >
Le lendemain, elle prit le manuscrit du drame sur le bureau de son mari et parcourut les trois actes déjà faits, le quatrième seulement commencé. Jnsqu'alors elle ne connaissait de l'œuvre que des fragments déclamés par Roger. A la lecture, l'esprit critique s plus de clairvoyance. Quand elle eut fini , Andrée resta perplexe ; car tout en étant guidée par un goût médiocrement sûr, son jugement n'était pas tellement faussé qu'elle ne pût, en s'appliquant, discerner à la fin la médiocrité prétentieuse qui, de prime abord, lui donnait presque toujours l'illuston de la force et de l'originalité. Toutefois, elle ne voulut confier ses doutes k per- ' sonne. Elle s'ingénia même à se persuader et k persuader aux autres que son mari était un écrivain de haute valeur. Quand elle devait avouer que la fameuse pièce n'avançait guère, elle essayait de
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sauver Roger du reproche de paresse, d'impuissance même, que M. et Mme Passemard n'bésitaient pas à diriger contre leur gendre, en fournissant de rassurantes explications : elle n'avait point pour mari un homme ordinaire. Roger ne savait pas travailler à heure fixe, comme un bureaucrate ou un manœuvre; il était si artiste!
« Si artiste I si artiste! criaient les deux Passemard en fureur. En attendant, il se goberge, il se prélasse dans ta dot et te ruinel C'est un raté, entends-tu bien, un ratél Ah! si nous avions su! Ce n'est pas ce brave Henriot qui se serait ainsi conduit! Quel malheur que tu ne l'aies pas épousé au lieu de ce vicomte I »
lia oubliaient qu'une demande de Jacques eût été, dix-huit mois plus tôt, dédaigneusement repoussée par eux, qui regrettaient maintenant de ne l'avoir pas pour gendrec Et l'étemelle doléance du bourgeois vaniteux, victime de son engouement pour la noblesse, recommençait I
Ces scènes étaient horriblement pénibles pour Andrée. Elle se répétait avec rage ce terrible mot de raté, et se sentait blessée au plus profond de son orgueil par cette pensée que ses parents n'étaient peut-être pas seuls k l'appliquer au vicomte. Elle conduisit son mari dans le monde; elle voulait le montrer, l'imposer, lui ménager de petits succès de salon; elle éprouvait le besoin d'entendre dire
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qu'elle avait épousé « quelqu'un, » car elle-même se mettait maintenant à en douter, malgré les efforts désespérés qu'elle faisait pour s'en convaincre. Tandis qu'il exposait ses théories verbeuses, qu'il parlait de renouveler l'art et de le vivifier, avec la prédilection qu'il avait pour ce beau Uiéme à développements, Andrée épiait les visages, tâchait d'y découvrir la trace des sentiments intimes de chacun. Quand il avait récité quelque fragment de ses poésies ou de son drame, elle tendait l'oreille avidement et s'appliquait à distinguer, dans le murmure discret des commentaires qui s'entre-croisaient après les applaudissements obligatoires, l'approbation et le t)lâme, les éloges ou les railleries. Quand il arrivait qu'elle surprit quelqu'une de ces épigrammes acérées qu'on se passe de main en main dans les salons, Andrée en perdait le repos pour plusieurs jours, se montrait nerveuse et irrita, ble, lançait à son mari des regards dédaigneux que celui-ci ne comprenait pas, car sa robuste fatuité ne lui permettait de concevoir le plus petit doute ni sur sa valeur, qu'il jugeait immense, ni sur son succès auprès des autres, qu'il croyait fermement égal à celui qu'il obtenait auprès de lui-même. Par malheur, la clairvoyance de la jeune femme augmentait de jour en jour à étudier ainsi son mari : à peine osait-elle s'avouer, car ce. souvenir n'allait pas sans une sorte d'effroi, que Horincourt ne
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avait pas exercer sui' elle cette sorte de séducsioQ intellectuelle où excellait Hareuil. Lorsqu'une femme qui n'est point sotte a rencontré un homme de vrai mérite et vécu un peu en communion avec lui, elle possède la mesure de la supériorité et ne peut guère échapper à la tentation de s'en servir pour auner les autres : ce qui l'entratne à constater des différences de taille qu'elle n'eût peut-être point remarquées auparavant, faute d'avoir de quoi faire passer les gens sous la toise. Or si, depuis longtemps déjà, Roger semblait à sa femme petit par le cœur quand elle le comparait à Jacques, voici qu'insensiblement elle commençait à le trouver petit par l'intelligence lorsqu'elle le comparait à Mareuil.
Vers la fin de décembre 1878, le quatrième acte étant achevé, Morincourt porta son drame au comité de lecture de la Comédie-Française, qui le lui renvoya huit jours après.
c Je m'en doutaisi dit Roger en recevant le manuscrit. C'est trop fort pour eux; j'étais sûr qu'ils ne verraient pas la portée philosophique de mon œuvre.
— Peut-être alors eût-il mieux valu ne point la leur soumettre et vous épargner ainsi un... comment dirai-je?... un ennui...
— Bah ! je me passerai bien d'eux!
— Notez qu'ils ont pris les devants en se passant devons. »
L'Odéoo, qui est un peu, comme on sait, l'infirmerie de la Comôdie-Frangaiae (quitte à achever les malades que celle-ci lui envoie), se montra plus clément. La pièce fut distribuée, apprise, répétée en quelques semaines. Le jour de la première arriva. Le vicomte était plein de conâance. Il avait vu dans la salle un assez grand nombre de connaissances d'autrefois, causé dans les couloirs avec les plus intimeset recueilli des félicitations de bon augure. On savait que l'auteur était < uu ancien du Quartier * ; le patriotisme local ne laissait pas d'être intéressé & un succès qui devait rejaillir sur la rive gauche tout entière et la venger des dédains que lui témoigne la rive droite. Le rideau n'en descendit pas moins, après le premier acte, sans que le public manifestât une impression autre que cette sorte de stupeur, où tes gens qui ont l'expérience des choses du théâtre reconnaissent l'approche de l'orage. Au second acte, l'un des personnages, parlant des lèvres de ta femme qu'il aime, les qualiQait de : <t muqueuses de corail. » Des carabins applaudirent £à et là, afin de marquer l'approbation qu'ils accordaient à certaine tendance scientifique dont cette ingénieuse expression n'était point d'ailleurs le premier indice. Mais quelques personnes, moins habituées aui salles de clinique et aux amphithéâtres de dissection, se permirent de sourire ou de < chuter » discrètement. Deux scènes plus loin, le
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héros terminait use longue imprécation contre la société, contre la vie en général, par le vœu de sortir de ce monde au plus vite,
jouir de la paix des morts sans croiate I
Du hoquet gargouilleur qu'ils ont en se vidant.
L'ËcoIe de médecine trépigna d'enthousiasme , mais tout ce qui, mémo sans appartenir à celle des Beaux-Arts, gardait quelque souoi du goût ou simplement de la propreté littéraire, protesta énergjquément. Les amis de Morincourt essayèrent vainement de lutter : ils furent écrasés sous le nombre. La tempête redoubla au troisième acte, lors de la scène qui avait affligé Mme Passemard : elle provoqua au parterre et aux troisièmes loges l'iddignation d'une foule de petits boutiquiei's, amis de là littérature sans doute, mais bons pères de famille ou mères sensibles, qui ne purent admettre qu'on eût, même en vers, l'idée < de fumer l'opium dans des cr&nes d'enfant »l Cette portion hésitante et honnête du public se jeta du coup dans l'opposition, qui se trouva grossie dès lors d'un formidable appoint de sifQets stridents, de cris de coq et de hurlements variés. Le drame se termina au milieu d'un vacarme de ménagerie en révolte. Un voyou
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malicieux cria d'une voix aigufi qui domina le tumulte : « L'auteur I > L'intention perSde du gavroche fût aussitôt comprise; il se Rt un grand silence quand un des acteurs reparut devant la rampe et nomma Morincourt. Les huées et les sifflets éclatèrent alors avec plus de fureur qu'auparavant, h ce point qu'une vieille ouvreuse, dont les jugements faisaient autorité, déclara que depuis vingt-cinq ans elle n'avait jamais rien vu de pareil.
« Pas même à Gaetana? madame Chanoine, dit une des compagnes de la vénérable sibylle, pour faire de l'érudition.
— Non, madame, lui fut-il répondu; pas même !t Gaetana! Et encore, b. Gaetana, c'était un coup de cabale, car il y avait du talent I Tandis que ce aoir c'est un four; vous pouvez m'en croire, je connais mon public, madame. Un vrai four, quoi! »
C'est le mot qui accueillit Andrée à la sortie de sa baignoire. Depuis le lever du rideau jusqu'à la fin, elle avait tout vu, tout entendu, surtout. Pas un sifflet qui n'eût déchiré son oreille, pas un sarcasme du parterre qui n'eût blessé cruellement son amourpropre. De honte, elle s'était rejetée au fond de la loge, poursuivie implacablement jusque dans cette ombre, où elle cherchait à cacher son humiliation, par les cris de la foule irritée et cruelle. Son père, sa mère consternés, ne trouvaient rien à dire et restaient muets devant le désastre. Morincourt
avait d'abord essayé de braver et de tenir tête k l'orage; il ricanait, haussait les épaules, parlait de a l'incurable stupidité du public » sans que personne lui répondit, pas même son ami Maxime, encore plus ahuri ce soir-là que d'ordinaire. Le malheureux poète ne put longtemps soutenir ce rôle; il se sentit peu à peu gagné par le découragement. Le malheur rend l'homme tendre : Roger se rapprocha de sa femme et essaya de lui prendre la main. Mais elle recula sa chaise nerveusement et retira sa main d'un mouvement brusque. Faute de cette pression consolatrice qu'il sollicitait, Moriacourt se sentit horriblement seul, perdu dans sa détresse, et souffrit davantage. Elle, n'avait que de la colère et point de pitié. Ce n'était pas au public, mais à son mari qu'elle en voulait surtout. Pâle et crispée, ïa jeune femme descendit l'escalier au bras de son père, sans parler. Des groupes stationnaient encore sous le péristyle : on causait de la pièce, on rappelait des vers, on riait aux éclats. Jusqu'à la voiture, Andrée fut poursuivie par l'écho de cette chute retentissante. Pendant le trajet de l'Odéon à l'avenue de Villiers, elle n'ouvrit pas la bouche, ne trouva pas un mot du cœur pour adoucir l'amère déception de Roger : son irritation contre lui allait si loin que, injuste jusqu'à la cruauté (comme le sont en pareil cas les femmes, quand elles ne se montrent pas généreu»es jusqu'à l'héroïsme), la vicom-
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tesse reprochait presque au malheureux vaincu de ne point s'excuser de sa défaite auprès d'elle, qui ne fraisait rien pour l'en consoler. Â i'hôtel, Morincourt essaya de lui parler. Il se plaignit de ne pas être réconforté et soutenu dans cette épreuve par celle dont le devoir eût éLé de prendre sa part du malheur qui le frappait. Malheur immérité, d'ailleurs, et dû h l'intervention perfide d'une cabale montée par ses ennemis. On verrait bien aux représentations suivantes t — Andrée haussa légèrement les épaules et continua de donner sur la table de petits coups avec un couteau & papier, tout en se balanijant sur sa chaise. Son air dédaigneux, son silence obstiné, fournirent & Roger l'occasion de se mettre en colère : véritable aubaine pour an homme dont l'amour-propre blessé crie vengeance contre n'importe qui ou n'importe quoi- Une acëne violente éclata entre les deux époux : des mots aigres ils en vinrent aux paroles inoubliables, qui laissent un souvenir cuisant comme une brûlure. U reprocha à Andrée sa vanité, sa coquetterie, sa famille même, l'origine de la fortune de M. Passemard, et jusqu'aux pertes d'argent que son père avait subies. La jeune femme, exaspérée, riposta avec une extrême vivacité à ces odieuses récriminations :
t Si vous vous êtes trompé sur ma fortune, disaitelle, je me suis trompée, moi, sur votre
valeur : nous sommes quittes. De nos deux déceptions, la mienne est la plus grande, car de ce que vous cherchiez en moi, l'argent, il reste quelque chose, les cinq cent mille francs que vous n'avez pas encore dissipés; de ce que je croyais trouver en TOUS au contraire, talent et réputation, il n'y a jamais rien eu. Croyez que mes regrets ne sont pas moins vife que les vôtres ! »
Et, après l'avoir toisé d'un regard méprisant, elle rentra dans sa chambre, tandis que Moriocourt, blême de fureur, résistait avec peine h la tentation de se jeter sur elle et de la battre. Pendant quelques jours, ils évitèrent de se parler ; puis, comprenant que cette situation joignait h. l'inconvénient d'être ridicule le danger de faire jaser autour d'eux, ils se réconcilièrent du bout des lèvres, et si leur ménage, après cette crise, ne donna à personne l'illusion d'une union très étroite, il ne parut p&9i-^ non plus en détresse. Beaucoup de ménages parisiens en sont là, fêlés, non brisés. Avec de la prudence, on parvient à les faire durer encore assez longtemps : comme ces carreaux étoiles par un choc, qu'on craint de voir tomber à tout moment et qui résistent à plus d'un coup de vent.
La semaine suivante, il y eut dîner de famille chez Mme Passemard. Le repas terminé, on passa au salon, que ces messieurs quittèrent bientét pour aller fumer dans la salle de billard. Mme F
003 le
se mit à son métier, tandis que sa fi]1e s'allongeait, rêveuse, dans un fauteuil. La ports s'ouvrit tout & coup et on domestique annonça :
■ M. Jacques Heoriot! »
Jacques était arrivé depuis peu, du fond de l'Algé. rie, où il avait passé les deux derniers mois du voyage entrepris un an auparavant. Son premier soin fut d'aller demander M. de Garamante à son cercle : le comte, en déplacement de chasse, était absent. Jacques attendit son retour avec impatience, car il avait hâte de revoir son vieil ami et de causer longuement avec lui. Après avoir consacré quelques jours & son installation, Henriot pensa qu'il ne pouvait se dispenser de faire une visite aux Passemard. Surmontant donc la répugnance qu'il éprouvait à feutrer dans cet hôtel, le jeune homme se présenta chez eux un après-dtner, comptant trouver seuls le ratBneur et sa femme. La première personne qu'il aperçut en entrant dans le salon fut Andrée : la jeune femme, très surprise de cette soudaine apparition, eut le temps de se remettre un peu à la faveur des bruyantes démonstra-
lions dont sa mère accablait le voyageur, se leva, rajusta d'un mouvement rapide une boucle de ses cheveux, et s'avança vers lui en disant avec des modulations câlines dont sa voix avait si bien pris l'habitude autrefois, en lui parlant, qu'elle n'avait pas encore eu le temps de les oublier :
1 Bonsoir, Jacques I vous voici donc enfin de retour? >
n se retourna, et, malgré toute son assurance, la jeune femme dut baisser les yeux sous le poids du regard froidement méprisant dont il l'accabla.
■ Bonsoir, madame, » dit-il d'un ton parfkitement calme, qui ne trahissait ni affection ni haine ; rien que le parti pria d'une glaciale indifférence. Et, sans plus s'occuper d'elle, il se mit à causer de l'air le plus naturel du monde aveo sa mère.
t Mais cours donc prévenir ton père que Jacques est de retour! s'écria tout à coup la pétulante Mme Passemard. Grand vilain, va, qui depuis plus d'un an ne nous a pas donné signe de viel Qui ne noua a pas même écrit un mot au moment du mariage d'Andrée! C'est fort heureux que le comte de Garamante nous ait appris un jour ton départ de Rome et ton voyage en Orient, car sans lui nous n'aurions pas su du tout si tu étais encore de ce monde... A propos... et ce pauvre M. Mareuil! C'est donc vrai, qu'on peut en mourir, de ces fièvres romaines! Quel malheur 1... >
ANDaÉE 299
Andrée, qui rentrait, entendit les derniers mots de sa mère. Elle vit Jacques ee lever brusquement et pâlir.
a Oui, dit-il d'une voiï sourde, c'est un affreux malheur 1 »
Alors, elle détourna la tête, prise d'une épouvante soudaine k l'idée de rencontrer de nouveau son regard.
« Ehl bonjour, mon cher Jaciquesl cria tout b coup la grosse voix joyeuse de Passemiu'd... Je n'ai pas besoin de te présenter à mon gendre, n'est-ce pas? La connaissance est déjh foite...
— Parfaitement, » dit Henriot; et, sans paraître remarquer certain air un peu matamore que le vicomte avait cru devoir se donner, il serra cordialement les mains de Maxime et de son père.
c Ah cà I reprit le rafSneur, causons sérieusement une minute. Tu nous raconteras tes voyages ensuite. Te voilà donc revenu : qu'est-ce que tu comptes faire?
— Me remettre immédiatement au travail.
— Bravo! Mais tu dois en avoir terriblement perdu l'habitude, sinon le goût, depuis un an que tu te promènes?
— Rassurez-vous : j'ai mis le temps à profit, sur* tout dans les six derniers mois. Je rapporte de !&•' bas quelques petites choses et pas mal d'études qui vont me servir pour le tableau que je compte envoyer au Salon prochain.
300 AKDRÉS
— Sujet classique? Qt Morincourt avec une imperceptible nuance de dédaia.
— Mon Dieu oai, monsieur.
— Et peut-OQ vous demander?... reprit Andrée en s'enhordissant.
— Sans doute, madame ; Jœob chez Laban.
— Ahl s ât-elle &iblement, et elle sentit monter k ses joues un peu de rougeur en se rappelant la demièro parole qu'elle avait adressée à Jacques, au moment de son départ pour l'Italie.
« Est-ce un reproche déguisé qu'il a voulu me faire? pensa la jeune femme. Quel masque impénétrable il a rapporté de là-bas! s
Jacques, en effet, n'était plus le même bomme. De sa physionomie, ouverte, mobile, expressive, les traits seuls n'avaient pas changé. Sa Ûgure, où tous les sentiments se reflétaient jadis, avait pris une expression aussi immuable que la sérénité du ciel d'Egypte. Les lignes rigides de cette face p&le et amaigrie semblaient tendues par l'effort continu d'une volonté qui interdisait au visage de trahir l'âme. Il gardait quelque chose de l'impassible gravité des Orientaux, ne riait point, faisait & peine, de loin en loin, un geste court, et tenait ses paupières légèrement abaissées, comme pour tamiser l'éclat du foyer de vie qu'on voyait toujours rayonner dans ses yeux. Sur les tempes, ses cheveux très noirs commençaient à s'argenter : Andrée s'en
ANDRÉE 30t
aperçut et songea qu'il n'avait pas encore trente ans.
Sur les instances répétées de Mme Passeroard, il parlait maintenant de ses voyages, d'Athènes et de Constantinople, de Jérusalem, du Caire oti il avait passé deux mois, de Constantine et de l'Algérie qu'il avait visitées en dernier lieu. Jacques s'exprimait avec une aisance simple, évitant l'insupportable affectation de couleur locale, de termes techniques et de locutions polyglottes qui gâtent si souvent les histoires de voyages. On sentait dans ses récits un enthousiasme contenu qui échauffait doucement les descriptions et les colorait sans les enluminer. Parfois une remarque fine ou profonde prouvait que l'artiste épris de belles lignes harmonieuses, de lumière intense, avait aussi le goût de cette observation qui ne s'arrête pas à la forme extérieure des choses et cherche à en pénétrer le sens intime. Deux ou trois fois Morincourt l'interrompit et, pour montrer qu'il était au courant, parla de halks, de kohl, de henné, de cafedgis, de hatchicli, de feredjés, de minarets et de muezzins, avec l'irritante assurance des gens qui ont étudié l'Orient dans les Orientales ou le magasin turc de la rue de Rivoli. Jacques le laissait agiter son clinquant de pacotille : puis, de sa belle voix grave, dont le ton ne s'élevait ni ne s'abaissait jamais, reprenait, sans marquer mécontentement ou dédain^
302 iMVKÈB
le ûl de Bon âiscoura. Il semblait que te vicomte, comme sa femme, n'existât pas pour lui, et qu'il ne B'apercût même point de la présence de ces deux inconnus. Andrée, quelque peu humiliée de cette implacable indifférence, souffrait des efforts maladroits de Roger pour briller et aurait voulu lui crier de ae taire.
« Mais laissez donc continuer Jacques I lui ditelle vivement, comme il venait de placer une nouvelle pauvreté à propos des cultes symboliques de l'ancienne Egypte, Vous ne connaissez de l'Egypte que les décors d'Aida, mon cher! >
Henriot ne parut pas avoir entendu cette interpellation, qui valut & la jeune femme un regard furieux de son mari. L'heure était avancée; il prit congé et se retira, sans qu'Andrée eût le courage de lui demander, comme elle en avait l'intention, de venir la voir avenue de Villiers. Dès qu'il fut sorti du salon, Mme Passemarâ s'écria :
c Eh bien I qu'en dites - voiis ? Est-il assez changé!.. Ce doit être la mort de son ami et Isi voyages...
— Oui, appuya Passemard, je ne reconnais plus mon Jacques d'autrefois...
— C'est étonnant comme il a vieillit fit Maxime.
— Et vous, ma chère, interrogea Morincourt avec un peu de bravade dans le ton, comment le trouvez-voua?
AHDttËB 303
— Mieux qu'auparavant 1 u répondit-Bile en le regardant bien en face.
Si la vicomtesse avait voulu tout dire, elle aurait été obligée d'avouer que le retour inattendu d'Henriot l'avait profondément troublée. Elle avait constaté avec un indicible étonnement que l'homme froid, résolu, maître de soi, qui venait de reparaître tout à coup, ne gardait plus rien du grand garçon timide d'autrefois. Une métamorpliose complète s'était opérée en lui, dont il ne déplaisait point & la jeune femme de s'attribuer l'honneur. Andrée, lors- ' qu'elle se retrouva en présence d'Henriot, ne songea pas à voir en lui l'homme qui avait tué Mareuil : elle se sentit ilère d'avoir inspiré une de ces rares et sauvages passions qu'on ne rencontre pas souvent dans la vie. Il lui sembla, tant elle avait le sens moral perverti, que la femme capable de se faire aimer ainsi d'une passion meurtrière s'élevait bien audessus de toutes les autres femmes et gardait, du forfait commis pour elle, on ne sait quelle marque de fatalité. Cette idée flattait l'instinct romanesque qu'une éducation imprévoyante avait laissé se développer en elle. Sa vanité, à qui le mariage venait d'infliger d'amëres déconvenues, trouvait donc une satisfaction inavouée et malsaine dans ce qui aurait inspiré à d'autres seulement des remords. A partir de ce jour, Andrée pensa souvent à cet ami d'enfance qu'elle ne reconnaissait plus et qui piquait sa
curiosité par je ne sais quoi d'énigmatique qu'elle se plaisait, maintenant, à lui attribuer. Elle trouva qu'il avait rapporté de son voyage comme un reflet de la poésie du vague et profond Orient; il n'était point jusqu'au drame de ce duel ignoré qui ne donnât à Henriot un étrange prestige de mystère et de terreur. L'imagination aidant, Jacques devint rapidement, aux yeux de Mme de Morincoui't, un de ces personnages qu'elle avait vus souvent passer dans les lectures ou dans les rêves de sa seizième année, marqués au front d'un sceau de grandeur tragique.
Quelques jours après la visite de Jacques & l'hôtel Passemard, M. de Garamante sonna un beau matin & la porte du peintre.
« Ah I mon cher enfant, dit-il en le pressant dans ses bras, que je suis donc heureux de vous revoir enfin I »
Après avoir foit sur le voyage, le. séjour eu Algérie, la dernière traversée, les questions obligatoires, le comte, qui, tout en interrogeant Henrïot, n'avait pas un instant cessé de l'observer avec soin, lui dit tout à coup :
' Et, maintenant, laissons le. l'Orient pour causer un peu de vous. C'est un sujet qui m'intéresse davantage et sur lequel vos rares et laconiques billets m'ont très insufBsamment âclairé depuis un an. Comprenez-moi bien : je ne vous demande pas de réveiller certains souvenirs,.. Allez, mon pauvre ami, je n'ai pas eu de peine à deviner ce qui s'est
passé : je l'avais en paitie prévu 1 Ne me parlez donc pas de cela... Je sais, je sais.... Mais dites-moi bien vite dans quel état d'esprit je vous retrouve. »
Jacques resta un instant sans répondre, et ce ne fut pas sans un peu d'effort qu'il se décida enfin & parler :
■ Si vous m'aviez adressé cette question il y a un an, je vous aurais répondu que tout me semblait fini pour moi. J'avais un ami : vous savez ce que j'ai lait de lui ! Il y avait une femme que j'aimais : vous savez ce qu'elle est devenue I Quand un coup comme celui-là vous frappe, on fléchit, et il semble qu'on ne pourra plus jamais se redresser. Mais le temps a coulé, et, comme tant d'autres, je me suis laissé reprendre à la vie. Sans la trouver' ni belle ni bonne, il m'a paru peu à peu que cette enjôleuse était en somme moins haïssable que je n'avais cru à un certain moment. Il s'est fait en moi je ne sais quel obscur travail d'apaisement. La mer, le ciel, le désert complices ont bercé, endormi mon âpre désespérance. Je rapporte un peu de la paix de cet Orient impassible et rêveur. J'ai vu, là-bas, des brins d'berbe verts pousser sur des ruines vieilles de quatre mille ans : et je me suis dit qu'un peu de bonheur pouvait peut-être aussi fleurir sur un cœur dévasté. Que vous dirai-je? Je reviens, mûri par la souffrance, triste à jamais, non pas découragé, résolu enfin à commencer une nouvelle vie que je
partagerai entre le travail et, bï vous 1ô permettez, l'amitié....
— Si je le permets! Ah ! mon cher Jacques, c'est un bien grand bonheur pour moi de vous entendre parler ainsi. Vous êtes un homme sauva, et, l'avouerai-je, je craignais fort que vous ne le fussiez point, l'appréhendais qu'en dépit de tout cette maudite passion
— Maudite passion!... oui, vous avez raison..,, maudite I C'est elle qui.... Parlons d'autre chose! dit-il en se contenant soudain. N'ayez aucune crainte : en revoyant Mme de Morincourt...
— Vous l'avez donc vue depuis votre retour?
— Oui, chez son père. Ne follait-il pas que j'allasse visiter M. et Mme Passemard? Je l'ai trouvée là.
— Ah!...Ehbien?
— Eh bien, je n'ai plus reconnu la femme que j'avais tant aimée. Il m'a semblé que je parlais à une étrangère. Et, quand le souvenir de ce que j'ai fait à cause d'elle s'est présenté à mon esprit, j'ai eu peine à contenir l'expression de l'horreur qu'elle m'inspire à présent,
— Et comment a-t-elle été pour vous?
— Je ne sais on m'a fait parler de mon
voyage.,.. Je ne me suis pas occupé d'elle.... Il me semble qu'elle a écouté, sans rien dire..,. Ah! je me souviens maintenant qu'à un certain moment elle a adressé quelques mots assez vi& à son mari, '
308 ANDRtiB
qui venait de m'interrompre pour dire je ne sais quelle sottise.
— Ali!... cela ne m'étonne pas : le ménage va mal.
— Déjàl
— Oui.
— Est-ce que vous allez chez eux?
— Non... je ne suis même pas très bien avec Mme de Morincourt : nous n'avons jamais eu beaucoup de sympathie l'un pour l'autre. Mais je la vois de temps en temps chez son père. La guerre n'est d'ailleurs pas déclarée entre nous; et, teaez, j'y songe, il faudra qu'un de ces jours je me décide h lui faire une visite. Je ne veux pas me brouiller avec elle.
— De quel c6tê demeure-t-elle?
— Avenue de Villiers.
— Et vous disiez que le ménage allait mal?
— Mais oui. J'ai surpris, depuis six mois, quelques symptômes de grave mésintelligence entre Morin> court et sa femme. Je crois qu'elle commence k perdre ses illusions sur la valeur du personnage. Telle que je la connais, elle doit être cruellement blessée dans sa vanité par la chute piteuse du drame de son mari à l'Odéon. Si Morincourt ne trouve [^s le moyen de se relever h ses yeux, comme peintre ou comme écrivain, et de racheter cet échec retenlJsBant par un succès, il est perdu!
— Voua croyez?
— J'en suis sûr. »
Ils causèrent encore de choses indifférentes pendant une heure; puis M. de Garamante, après avoir examiné avec intérêt quelques éludes superbee rapportées par Jacques, le quitta, non sans lui avoir fait promettre de venir dîner le soir au cercle avec lui.
H Allons, se disait le comte, tout va mieux que je n'espérais. Mon grand garçon est bien guéri cette fois. Son talent est en pleine croissance. Un bel avenir s'ouvre devant lui >
U s'arrêta pensif, et un bon sourire éclaira son visage.
« Au fait, murmurait l'aimable homme à mi-voix, pourquoi pas? Cela compléterait le sauvetage. » . Une voiture passait. Il se fit conduire chez une vieille amie, qui n'avait pas toujours été vieille et que l'on soupçonnait, sans preuve, d'avoir été, dans le temps, un peu plus que son amie. La façon tendrement respectueuse dont il baisa la main de la baronne de Royaumont en entrant dans son boudoir n'avait rien en soi qui infirmât cette opinion. Quand un homme touche ou baise la main d'une femme jadis aimée, des caresses assoupies se réveil* lent dans ses doigts, courent sur ses lèvres : c'est une chose exquise que ce frisson l^er qui galvanise pour un moment nos pauvres amoura d'autrefois e^
310 AMDRtiB
résDine dam une volupté cbsste et coarte des mois ou des années de passion, comme on fait arec mille fleurs anè goutte de parfum I
c Chère baronne, dit le comte en se redressant, avez-vous une jeune fille à marier?
' — Pour vous? demanda-t-elle gaiement.
— ^^Ob! quenonpasi voussavezbienquej'attends votre veuvage...
— Et pour qui alors?
— Pour un charmant garçon de ma connaisssance.
— De la fortune?
— Non. Mais, ou je me trompe fort, ou il gagnera ane centaine de mille francs par an avant qu'il soit longtemps.
— Fi donc! il est dans les affaires, alors?
— Non pas ; il est peintre.
— Au fait, cela se ressemble assez aujourd'hui
Tous décorés et tous millionnaires... En attendant, il n'a pas le sou, votre protégé, n'est-ce pas?.. ..Quelques espérances au moins?
— Ma foi, je lui connais de par le monde une manière d'ami, un vieux garçon sans fomille, qui s'intéresse fort à lui et finira sans doute par lui laisser une vingtaine de mille francs de rente.'
— Et en a-t-il pour longtemps, le vieil ami?
— Diable! vous êtes presséel
— Le détail a son importance : c'est la première chose qu'on me demandera.
— Qui, on? .
" — Mais tout le monde, les parents, la jeune flUe elle-même, si j'en trouve une.
— Ah 1 baronne, quelle grâce ont ces préliminaires du mariage contemporain!... SoitI Dites donc à ta diëre créature que le vieil ami a le mauvais goût de n'être pas encore tout à foit aussi cacochyme qu'on le pourrait souhaiter ; qu'il ne se fait pas rouler dans une petite voiture, mais qu'il s'en excuse ; que d'ailleurs la goutte le travaille assez rudement, et qu'il n'est pas interdit d'espérer, vu l'ftge du podagre, qu'elle puisse un beau matin remonter au cœur.
— Tout cela est excellent! Voilà une eapérance présentable : à la bonne heure I.... Vous me garantissez bien la goutte, n'est-ce pas? Quand on se mêle de marier les gens....
— Vous avez raison ; il faut de la probité en aETaires.
— Et a-t-il un nom?
— Il s'en fait un : cela vaut mieux.
— Ah c&l vous n'êtes pas pour l'ancienneté de la race, vous?
— Penh ! Les vieux noms , c'est comme les habits tout faits ; rarement ils vont bien & qui doit les porter,
— Quel aflreux hommel... Tenez, au fond, vous n'êtes qu'un jacobin.
312 ANDttflS
— Je n'ai pourtant jamais décapité personne
pas même le baron.
— Ob! non, dit-elle, surtout lui ! >
Elle éclata d'un de ces petits rires que l'on n'entend jamais sortir de la bouche des femmes tout à fait vertueuses et, tendant la main au comte :
« Allons, mon ami, c'est entendu, reprit-elle. Je cbercberai.Faat-il que vous metrouviezvieillefenune
pour venir me demander un pareil servicel
Je devrais vous refuser Tenez, j'ai toujours été
trop bonne pour vous.
— Vous le regrettez, chère? dit-il d'une voix très douce en se rapprochant un peu d'elle.
— NonI » dit-elle après un silence.
Sa bouche souriait; quelque chose d'humide et d'attendri baignait le regard dont elle l'enveloppa.
M. de Garamante posa dévotement ses lèvres sur la face interne du poignet de son amie, à l'endroit où la transparence de la peau satinée laisse voir un réseau de petites veines bleues. Il resta ainsi incliné devant elle, un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire pour être seulement poli, un peu moins qu'il ne fallait pour marquer un retour offensif. Le comte possédait l'art, qui se perd, de nuancer cet hommage, d'y mettre de tout, depuis le respect jusqu'à la passion, et savait baiser de vingt manières diverses la main de vingt femmes dilTérentes. C'était une opinion chère à M. de Crara-
AHDRÂB SI 3
mante, que la main d'une blonde ne se dût point baiser de même sorte que celle d'une brune; qu'à la seule façon dont un homme procède en parei! cas on peut voir aisément ce que vaut sa psychologie féminine, et deviner presque à quelle source il en a puisé les éléments.
Le soir, il dîna au cercle avec Jacques; le jeune homme lui annonça que , dans l'après-midi , un riche amateur américain était venu visiter son atelier et lui avait payé quinze mille francs une suite de douze aquarelles rapportées du Caire.
a Bravo! s'écria le comte. Ce Yankee a du goût, par hasard : accident qui ne se renouvellera probablement pas, mais dont vous faites bien de profiter. J'avais beaucoup admiré vos aquarelles ce malin. Vous en reste-t-il encore d'autres?
— Une vingtaine, foites au jour le jour, un peu partout, à Gonstantinople, à Smyrne, à Jérusalem, en Egypte, en Algérie,
. — £h bieni mais savez-vous que c'est le commencement de la fortunel Je le disais aujourd'hui même à quelqu'un, dans deux ou trois ans, vous gagnerez ce qu'il vous plaira et serez un fort joli parti pour la personne à qui vous ferez l'honneur de l'épouser.
— Me marier I
— Pas tout de suite; dans quelques mois, dans un an; vous avez le temps d'y songer,
— Mais je suis sans famille.
— Raison de plus pour vous en faire une.
— Je ne connais personne.
— Moi je connais tout le monde. Si vous voulez me feire le plaisir de m'accompagner un peu le soir, après votre journée de travail, je vous présenterai dans vingt maisons foil agréables.
— Si vous saviez quel sauvage je suisl
— Tant mieux 1 Cela donnera aux femmes le désir de vous apprivoiser. C'est leur manie : elles voudraient toutes avoir un tigre domestique.
— Mais je n^ai pas envie du tout de me marier.
— Permettez : vous sentea-vous le coeur libre?
— Oui.
— Absolument libre?
— Absolument.
— £h bieni alors, pourquoi ne pas faire du mariage le premier article du programme de cette vie nouvelle dont vous me parliez ce matin?
— Pourquoi? En effet, je ne le sais pas. Je n'aime plus, sans doute; et pourtant j'éprouve une répugnance vague à tenter d'aimer encore. Il me semble que j'aurais à craindre que sais-je des souvenirs.
— Laissez pousser un bourgeon nouveau, et vous verrez comme elles tombent, les feuilles mortes du coeur!.... Peut-ôb-e, en ce moment même, y a-t-il quelque part, je ne sais où, assise à la table de famille, près de sa mère, en face de son ouvrage ou
D,u„z.at,G00glc
de quelque Dickens à couverture rouge, une belle jeune fille, bonne, douce, naïve et simpie, — celleslà seules valent qu'on les épouse I — de qui le regard, en se posant sur vous, plaidera mieux que je ne saurais faire la cause du mariage et la
— Vous ne l'avez pas trouvée, pourtant, vous, cette jeune fille I
— Faute de l'avoir cherchée à temps, mon ami, car elle a dû exister pour moi il y a quelque vingtcinq ans, la fiancée' inconnue, comme elle existe,j'en suis sûr, aujourd'hui pour vous. Et croyez-vous que je n'aie jamais déploré la solitude où me condamne mon célibat égoïste? Ne sentez-vous pas, mon cher enfant, dans la sympathie qui m'attire vers vous, quelque chose de plus qu'un intérêt banal? C'est la revanche de l'instinct paternel que je n'ai pas écouté jadis, car d'autres voix dominaient alors la sienne, et que j'entends à cette heure, parce qu'elles se sont tues pour laisser régner en moi le grand silence
de la cinquantième année Je deviens sentimental
comme un saule pleureuri Allons fumer un cigare sur le boulevard, voulez-vous? »
Ils se promenèrent jusqu'à une heure assez avancée : le comte, comme tout bon Parisien, était noctambule. Le lendemain, il alla dîner avec Jacques. Les deux hommes prirent rapidement l'habitude de passer leurs soirées ensemble. Bientôt, Henriot se
ogk
316 ANDRâB
laissa entraîner sans trop de résistance dans quelques salons où il n'eut pas de peine à obtenir, bous les auspices de M. de Garamante, ses lettres de naturalisation. Le comte mettait une discrète coquetterie à foire valoir son jeune ami. Il y parvînt sans beaucoup de peine, car Jacques avait une distinction naturelle qui ne demandait qu'à être encore un peu affinée par l'usage du vrai monde, pour ne plus rien laisser à désirer. Le jeune peintre gagna rapidement cette assurance modeste, qui est le point ob doit s'arrêter un homme de mérite, à égale distance de la timidité et de l'outrecuidance. Il dépouilla peu à peu sa sauv^erie et n'en garda qu'une certaine réserve âëre, qui répugnait aux niaiseries de la con* versation courante, aux banalités qu'on échange entre deux portes, aux liaisons qu'on forme entre le potage et le dessert. On lui reprochait d'être un peu dédaigneux et de ne point causer assez. H. de Garamante, très satisrait des progrès de son élève, essaya de l'endoctriner sur ce point.
( Il fout, lui disait-il, avoir le mépris des imbéciles, mais ne pas autant le laisser paraître.
— Bah 1 répondait Jacques, c'est le seul moyen de les tenir à distance, et encore I Ils sont tant, et do nature si envahissante ! u
Un Jour, l'idée vint au comte d'aller faire une visite à Mme de Morincourt. Il ne l'avait pas vue depuis le retour de Jacques et n'était pas fâché de savoir ce qu'elle lui dirait d'Henriot. Le comte n'avait qu'un défaut, ta curiosité; i) ne pouvait se résigner à perdre de vue un sujet, quand il avait commencé à l'étudier. C'est ainsi que, après avoir assez durement traité Andrée le jour de son mariage, il se garda bien de' lui &ire maf ^'lise figure lorsqu'il la retrouva plus tard chez sou pore. Il n'éprouvait aucune sympathie pour la Hlle de Passemard, mais elle l'avait intéressé & première vue comme un cas féminin assez rare et qui n'était pas indigne d'exercer sa sagacité. D'antre part, Mme de Morincourt craignait un peu le comte; lorsqu'elle le revit au retour du voyage en Espagne, elle évita de faire la moindre allusion à la scène de la sacristie, ou mécoe de paraître s'en souvenir.
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318 andrAb
« Monsieur de Garamante? Est-ce bien vous que je vois? dit-elle, lorsque le domestique ouvrit la porte de l'oratoire gothique & longues fenêtres en ogive, qu'elle avait fait meubler dans le goût sévère, un peu raide, du xv* siècle, et qui était devenu sa pièce Éavorite.
— Moi-même, madame, dit le comte en s'inclinant. Me permettez-vous de vous demander pourquoi vous paraissez si surprise en me voyant?
— C'est que je n'osais plus espérer le plaisir que vous voulez bien me feire aujourd'hui.
— Il est vrai; j'aurais dû déjà venir vous présenter mes hommages; mais vous savez, & Paris, on ne trouve jamais le temps de Ëtîre...
— Ce dont on n'a pas envie! Oui, je lésais.... Ohl ne vous en défendez pas! Les sympathies sont libres. Et, à ce propos, une question 1 D'où vient donc, je vous prie, cette grande affection que vous avez pour Jacques Henriot?
— Mon Dieu, madame, cela est à la fois très simple et très difficile à expliquer. Est-il rien de plus fugitif, de plus subtil, de plus insaisissable à l'analyse que ces sympathies dont vous pariiez tout k l'heureî
— Comment, un observateur comme vous, qui a trop la passion d'étudier les autres pour n'avoir pas un peu le goût de s'analyser soi-même, ne saurait pas pourquoi un- jeune homme, inconnu de lui il ya
deux ans, a pris si rapidement une place dans son cœur? Vous allez me faire croire que vos sentiments, amitié ou antipathie, manquent de logique,
— Rassurez-vous, madame; ils en ont beaucoup au contraire. Quant h l'intérêt que m'inspire ce jeune homme, je suis un peu embarrassé pour vous dire comment il est né, si je ne le suis plus pour vous expliquer comment il a grandi.
— Vraiment I Savez-vous que vous m'intriguez on ne peut plus. Contez-moi donc cela, dites!
— Soit!... Eh bient madame, figurez-vous que, au moment où je l'ai connu, je me suis mis en tête qu'U était éperdûment amoureux...
— Ahl
— Oui.... et qu'il aimait quelqu'un qui ne le lui rendait pas...
— En vérité I
— Parfaitement et que la personne en question, tout en ne voulant pas de ce brave et honnête cœur qui s'offrait à elle, entretenait cet amour au lieu d'y couper court, comme une jolie chatte, gourmande et cruelle, s'amuse & se faire les griffes sur une pauvre petite souris...
— Blanche! ce sera plus touchant. Vous êtes de la Société protectrice?
■— Oui, mais pas des animaux de proie. Ceux-là, je les combats,
— Continuez donc, cher monsieur, vous m'intéressez puissamment I
— Trop heureux, madame ! Je me suis donc senti pris d'une commisératiOD profonde pour ce malheureux que je voyais — que je croyais voir — engagé sans guide, sans conseiller, avec l'inexpérience de sa jeunesse et la candeur de sa loyauté, dans une de ces dangereuses aventures où il aurait fallu pour se tirer d'affaire tout ce qui manquait à Jacques, la dextérité, l'art de se faire valoir, un certain talent de mise en scène dont il a toujours été dépourvu.
— De sorte que votre affection a commencé par la pitié. Ce n'est pas flatteur pour lui.
— Ne pensez-vous pas que ca l'est moins encore pour la femme qui a rendu ce jeune homme misérable à tel point qu'il inspirait la compassion avant l'estime? D'ailleurs, l'estime est venue à son tour. J'ai aimé Henriot non seulement parce qu'il souffrait, mais parce qu'il souffrait avec une dignité stoïque qui n'allait point sans grandeur.
- ~ Oui... c'est vrai! » dit-elle, rêveuse, le regard vague, oubliant presque la présence du comte.
Elle ajouta, après un léger soupir, d'une voix très douce et qui ne gardait plus rien de ce qu'elle y avait mis de mordant depuis le début de la conversation : « Poursuivez, je vous prie, monsieur; comme vous, je suis l'amie de Jacques... depuis plus longtemps, même. »
ANDRéS 321
Le comte, un peu surpria de ce changement dans le ton d'Andrée et dans l'expression de son visage, reprit après un silence :
s Je l'ai aimé aussi, parce qu'il me consolait du spectacle que m'oCTre une partie de la jeunesse de ce temps, celle que je suis condamné à rencontrer dans le monde, au thé&tre, sur le boulevard. J'ai horreur de ces petits vieillards de vingt-cinq ans, secs, égoïstes, compassés, qui vivent de reports ou de chevaux. Henriot me plaît, au contraire, avec sa Serté un peu sauvage, la franchise et la résolution qui donnent quelque chose de si mâle & ses traits. II s'est beaucoup mûri pendant ce long voyage. J'ai vu partir un grand enfant timide; je retrouve un homme, et fortement trempé, je vous le jurel
— Vous trouvez?
— Oui. Son talent même s'est modifié. Les mfdtres vénitiens et l'Orient lui ont révélé Je secret de la lumière. Il rehausse maintenant le mérite de son dessin ferme et correct par l'éclat d'un coloris que je ne lui connaissais pas. On vient de lui payer tjrès cher quelques aquarelles qu'il avait faites en se jouant. Je ne doute pas que, dans quelques années, sa réputation ne soit solidement établie et sa fortune faite.
— Voilà qui est parfait! Il ne reste plus qu'à le marier, maintenant, dit-elle avec une gaieté un peu forcée.
il '
D,u„z.at,G00glc
322 hVDRtS
— J'y songe, madame I
— En vérité, vous êtes un père pour lui, moa>
sieur, ou plutôt, mieux encore, une maman Sans
donte TOUS voua êtes mis eu campagne déjà pour lui trouver une femme
— C'est, ma foi, bien possible que je veuille faire ce cadeau de prix à quelqu'un qui m'en paraîtrait
digne Vous savez, les vieuz garçons, c'est comme
les vieilles filles ; ils ont la manie de marier lea gens....
— Est-ce par rancune contre le célibat?
— Qui sait? Peut-être bienl... Et puis, voyezvous, madame, j'arrive à l'âge où l'on commence & passer sa vie en revue pour savoir quel ba^ge on emportera dans le voyage inévitable et prochain. Je n'ai pas fait beaucoup de mal, — si ce n'est à moimême, peut-être! — mais cela ne sufQt pas. Je voudrais, avant de partir, avoir fait un peu de bien. Ce jeune homme m'en a fourni l'occasion, et je l'en aime davantage : il n'est pas interdit, je pense, de s'attacher aux gens par ce motif qu'ils ont besoin de vous, et de leur savoir gré non des services
qu'on reçoit d'eux, mais de ceux qu'on leur rend
(Mil je sais bien que c'est là une conception de la reconnaissance qui paraîtra baroque!... Ma foi, tant pis! Je me suis mis en tête de faire pour ce grand garçon-là ce que j'aurais fait pour un fils, d'être un peu son guide, l'ami prudent qui écarte de aa route
ANDHÉB 323
les périls de la vie, qui veillo discrètement sur ses alTcctions et le prévient lorsqu'il les place mal; d'avoir en un mot de rexpérience pour lui, qui a de la jeunesse pour moi! Et savez-vous ce qui anive? C'est que je suia payé au centuple, étant plus content de moi-même en ce moment que je ne l'avais été jusqu'alors dans le cours de ma vie égoïste. J'ai donc fait enlîn une bonne action, madame ! Vous voyez bien que je dois beaucoup à Jacques : je ne suia que sa sagesse; il est, lui, ma vertu! »
Le comte s'était levé en acbevant ces mots. Andrée, le menton appuyé sur la main, restait perdue dans une rêverie si profonde, qu'elle ne s'apei-cut pas, d'abord, que M. de Garamonte allait prendre congé.
c Vous voudrez bien me rappeler au souvenir de M. de Morincourt, dit-il.
— Je n'y manquerai pas M. de Morincourt
sera très sensible J'ai oublié de dire l'autre jour
à Jacques que j'étais tous les jours chez moi de cinq t sept. Voudriez-vous être assez bon pour le lui dire de ma part, et que je serais heureuse de le voir?... n
M. de Garamante s'inclina et sortit. Quand il fut dehors :
t Ah çh\ se dit-il, qu'est-ce qui se passe dans celte téte-làî »
Un Boir que Jacques et le comte étaient allés prendre une tasse de thé chez la baronne, cetle-cî fit un petit signe à son ami et lui dit k voix basse :
« Regardez donc, je vous prie. »
M. de Garamante suivit la direction de son regard et vit une jeune fille assise au fond du salon, près d'une table couverte de revues et de journaux illustrés, qu'elle feuilletait négligemment.
(I Gomment la trouvez-vous? dit la baronne eu souriant.
— Fort bien, ma foit... Qui est-ce?
— Blanche Hauteclair.
— Une parente du médecin?
— SafiUe.
— Tiens, je ne savais pas qu'il fût marié.
— Sa femme est morte.
' —Quel âge?
— Dix-neuf ans, et deui cent mille francs de dot
— Je ne vous demandais pas cela.
— Bah! à partir de seize ans, le chiffre de la dot fait partie de l'âge d'une jeune ûlle. On ne demande pas l'un sans l'autre !
— Charmantl... Et vous croyez que
— Damel... à moins que jo ne l'aie fait venir ce soir pour lire le Tour du monde!
— Est-ce qu'elle se doute de quelque chose?
— Allez donc le lui demanderl Est-ce qu'on sait jamais, avec ces gamines-là? J'ai parlé hier devant elle et son père de la visite que vous m'avez foit faire l'autre jour k l'atelier de votre ami Henriot : ce qui m'a fourni l'occasion de dire tout !e bien que je pense de lui et de son talent. Elle vient de l'entendre annoncer et s'est remise à lire sans avoir l'air de le regarder : cela n'empêche pas qu'elle l'a vu, je vous en réponds. Et maintenant, si vouscroyez qu'elle juge cette rencontre-là fortuite , c'est que vous connaissez bien peu les petites Ql]es,comteI.... Allez causer avec le papa, et ne manquez pas de lui dire qu'Henriot joue le whist.... Moi, je me charge de la présentation des jeunes gens. Cela ferait tout à fait l'affaire, vous savez : douce, sage, modeste et point sotte... Et puis voyez donc le joli minois! «
Elle était charmante, en effet : les bandeaux plats de ses cheveux châtains descendaient bas sur le front et donnaient quelque chose de vin^inal à son visage éclairé par des yeux dont le bleu profond
S36 ANDRËB
semblait presque noir, & l'ombre des longs cils soyeux. La baronne mit en train une petite conversation entre Jacques et la jeune ûlie, puis s'éloigna pour aller recevoir quelqu'un qui entrait, revint au bout d'un instant près d'eux, afin d'empêcher que la solitude ne les enarouch&t, se fit remplacer par le comte, puis par son mari et par M. Hauteclair, déploya enfin les mille ressources de cette stratégie & laquelle une femme du monde qui sait son métier doit recourir en pareil cas, pour cacher ses petits projets. Elle manœuvra ^ bien qu'il était minuit -et que l'on commentait à se retirer, quand les deui . jeunes gens s'aperçurent qu'ils avaient passé la soirée à causer ensemble. Rien ne vaut un salon pour ces innocents tète-à-tëte, et même pour d'autres qui le sont moins. Que de mystérieuses et pudiques fiançailles se sont faites de la sorte ; que de coeurs aussi se sont donnés sans en avoir le droit, au milieu du murmure discret qui couvre indifTéremment les duos de la pure tendresse et ceux de la passion coupablel Qui dira ce que les salons font le plus : des mariages ou des adultères?
Ce mois-lii, Jacques rencontra souvent dans le monde la fille de M. Hauteclair. La baronne prenait goût k cette petite campagne matrimoniale, la première qu'elle eût encore dirigée. Elle trouva d'utiles auxiliaires dans ses amies. On sait que les femmes du monde ont formé une société d'encouragement aii
ftHDRÉB S27
mariage, (loi recherche les candidats, presque aussi rares que les danseurs aujourd'hui, facilite les vocations et prépare la tâche de M. le maire et do H. le curé, de la même façon que les rabatteurs aident les chasseurs, en poussant vers eux le gibier. C'est une aimablect discrète franc-macoanerie, dont les afBliés ont juré guerre à mort au célibat et qui, combattant au nom d'un principe, avec le pieux acharnement de la foi, se félicite quand elle &it des heureux, ce qui peut arriver, et ne songe jamais à s'accuser quand elle fait, ce qui s'est vu, des victimes. Les deux jeunes gens se trouvèrent enveloppés par les liens invisibles d'une édifiante conspiration. Une quinzaine de femmes vieilles ou jeunes complotèrent leur bonheur. Quelques-unes n'avaient pourtant pas & se louer du mariage, au contraire! Mais quoi 1 c'est une si belle institution, qu'on ne peut vraiment pas plus la rendre responsable des fredaines de quelques mauvais maris, que la religion elle-même des pëché&de quelques mauvais [w^resl D'autres, dans le nombre, avaient été conune la baronne, plut6t sans peur qu'elles n'étaient sans reproche : on ne s'étonnera pas d'apprendre que celleslà témoignassent plus de zèle encore que les autres. C'est œuvre pie d'unir deux cœurs sous le joug sacré I Qui sait même si le mérite de cette vertueuse propagande ne suffit pas & réparer aux yeux du juge les menues peccadilles qu'on peut avoir àse reprocher?
3i8 ANDRÉE
Quoi qu'il ea soit, Mlle Hauteclair et Henriot se retrouvèrent plusieurs fois parsemaine dans la même loge d'Opéra, au même dîner, à la même soirée. Par un accord tacite, on ployait Jacques et Blanche à côté l'un de l'autre, on les laissait ensemble, et l'on se contentait de surveiller sournoisement le progrès de leur intimité. Le monde paternel et narquois n'avait garde de les déranger, se disant peutêtre, le sceptique, qu'il en aurait bien le temps plus tard. Il en a tant vu, de ces vierges timides et rougissantes, qui se mettent un beau jour à jeter leur bonnet par-dessus les moulins, en regrettant. seulement qu'ils ne soient pas plus hauts! Tant vu aussi, ' de ces amoureux transis qui se dégourdissent tout à coup, après le sacrement, et prennent feu comme un morceau de bois sec, pour ta première femme qui passe, autre que la leur!
Jacques laissait aller les choses, en évitant de s'engager à fond. Evidemment, le peintre plaisait à M. Hauteclair et ne déplaisait point à sa fille. Le malheur , c'est qu'avec la meilleure volonté du monde il ne se sentait pas du tout épris. Il n'évitait point les occasions de la voir, mais ne les recherchait pas non plus. Quand il avait travaillé tout le jour à son . grand tableau et que venait l'heure de quitter l'atelier pour aller dîner, puis passer la soirée dehors, ce n'était point sans un peu de regret qu'il endossait son habit. Non pas qu'il eût rien à dire contre la
ANDHÉB SZ9
charmante enfant qu'on lui oITrait et qui ne se refu-' sait pas. Mlle Hauteclair avait du sérieux dans l'esprit, une simplicité parfaite, avec quelque chose de résolument honnête qui plaît dans une jeune âUe dont on veut faire la compagne de sa vie. Elle ne ressemblait guère & certaines petites poupées parisiennes, mal élevées, frivoles, écervelées et vaniteuses, qu'une éducation imprévoyante démoralise comme b. plaisir et qu'on semble dresser non pour l'époux, mais pour l'autre. Jacques rendait justice à toutes ses qualités. Il avait de l'estime pour elle, et beaucoup; l'entrainement, le je ne sais quoi faisait défaut. M. de Garamante , qui avait soigneusement évité do paraître se mêler de l'affaire, la suivait de loin avec l'intérêt le plus vif et commençait à concevoir des inquiétudes. Il avait essayé deux ou trois fois de sonder adroitement son jeune ami : Jacques, si confiant d'ordinaire avec lui, toujours prêt à prendre conseil de son expérience et de son affection, S'était dérobé. Le comte, sachant de quelle pudeur Henriot revêtait ses sentiments intimes, renonça & l'interroger et attendit.
La baronne, quicommençait à s'impiUienter de ces longueurs (elle était de ces femmes qui, dès lora qu'elles se sont mis en tête de marier quelqu'un, songent à la layette du bébé), résolut de tenter une petite épreuve. Quelques mots de Jacques lui avaient appris qu'il aimait beaucoup la musique.
D'autre part, Mlle Hauteclair passait pour avoir ud assez joli talent au piano et de la voix. Un soir qu'elle recevait seulement des intimes, la baronne demanda & sa petite amie de jouer quelques mor* ceaux. Comme une brave fille qu'elle était, Blanche, sans se faire prier ni trop rougir, attaqua la partition do la Favorite. On la félicita fort de son exécution, qui ne manquât en effet ni de finesse ni d'agilité. Elle était tout heureuse et promenait de son père à la baronne un regard reconnaissant et confus, qu'elle n'osait arrêter sur l'homme dont l'approbation aurait eu plus de prix à ses yeux que tous les éloges. Jacques se décida, le dernier, à lui faire un petit compliment. Mais quelques minutes après, une discussion s'étant élevée sur les mérites respectif de la musique allemande et de la musique Italienoe, la jeune fille, très attentive h tout ce qui se disait, l'entendit professer hautement sa prédilection pour les Allemands. Elle se détourna pour rougir, et une ombre de tristesse passa sur son charmant visage : était-ce sa Êiute, à elle, si son père ne pouvait souffrir que la musique italienne, et si sa maîtresse estimait que, hors Rossini et Donizetti, il n'y a pas de salutî Elle n'en savait pas, de musique allemande, et que n'aurait-elle pas donné pour en savoir ce soir-l&l On lui demanda de chanter quelque chose. Cette fois , il &llut insister , car elle avdt une peur affreuse. Sa voix chevrotait un peu quand
ANDRâB 33i
elle donna les premières notes du Soir de Gounod:
Ls aoir ramËne le Bllenne :
Auia sur ces rochers diserts, Je suis dans le vague de> nira Le char de la Nnit qui s'oTanee.
La baronne, qui observait Henriot, le vit tout h coup pâlir et se lever brusquement. Il passa la main sur son front et resta debout contre une porte, immobile, les yeux au plafond, tellement absorbé qu'il ne prit pas part une seule fois aux applaudissements et oublia de féliciter la jeune fille quand elle eut fini. Mlle Hauteclair s'en aperçut et soufTrit de cette indifférence jusqu'à se sentir envie de pleurer. Elle tourna pourtant vers lui un beau regard humide, chargé de reproches très doux. : il lui sembla que la figure de Jacques exprimait un dédain farouche. Alors la pauvrette sentit vaguement que quelque chose d'irréparable venait de s'accomplir. Elle ne comprit pas; mais, devinant que le cœur de l'homme qu'elle commençait à aimer en secret était à jamais perdu, la jeune fille se leva, vint à lui et très simplement :
€ Adieu, monsieuri » dit-elle en lui tendant la main.
II prit cette petite main froide, qui tremblait un peu, et la garda quelques secondes.
< Adieu, mademoiselle I » fit-il enfin avec effort.
Ce fut tout. Il3 ne se sont jamais revus, n y a ainsi beaucoupde romans commencés par des jeunes allés et qui ne vont pas plus loin que le premier chapitre. Seulement, certaines mettent dans ces quelques pages beaucoup plus qu'on ne pense, une fratcbeur de sentiment, une suavité de tendresse qu'elles ne retrouveront pas plus tard. C'est affaire à l'homme qui les a inspirées, ces saintes amourettes, de garder éternellement de la reconnaissance et du respect )iour la femme qui lui a ainsi donné les prémices de son jeune cœur.
Le lendemain matin, M. de Garamante reçut un billet de la baronne :
< Laissez-moi vous dire, mon cher comte, que lorsqu'on veut marier les gens, il serait sage de leur demander, au préalable, s'ils en ont envie pour de bon. Votre M. Henriot est un beau garçon et un artiste de grand talent ; mais il me parait aussi disposa à se faire carme qu'à prendre femme. Je vous ai bien regretté hier soir : vous auriez peut être compris, vous qui le connaissez, ce qui s'est passé entre lui et ma pauvre petite amie. Je n'y ai vu goutte; mais il me semble que le mariage en question s'en va k vau-l'eau. Voilà un job début pour mol! Est-ce que j'aurais le mauvais œilî.... »
Une beure après, le comte était chez Henriot.
-. « Eb bien, que se passe-t-il donc, mon cher Jac-
.quesî dit-il en entrant. La baronne m'écrit que rien
ne va plus. Et cumme elle avait fort à coeur de vous
D,u„z.aL,GOOglC
faire épouser sa petite amie, c'est h moi qu'elle s'ea prend ■
Jacques sourit tristement.
Il Ce qui se passeî dit-il. Mon Dieu, rien; seulement, j'ai reconnu combien j'avais raison de vous dire que je n'étais pas mûr encore pour le mariage.
— Ah bah! Et comment celaî
— A mille indices , dont je regrette maintenant de n'avoir pas tenu compte plus tôt. ...Gela m'aurait épargné le remords , que j'éprouve aujourd'hui , d'avoir peut-être, sans le vouloir, troublé la tranquil' lité de cette jeune fille. Ft c'est chose précieuse que la paix du cœurl Je le sais mieux que personne.
— Mais enfin me direz-vous...
— Oh ! ce n'est pas long. J'ai donc rencontré, il y a deux mois k peu près, Mlle Hauteclair chez la baronne, puis dans quatre ou cinq autres maisons. Il n'était pas bien difficile de voir qu'on voulait nous marier : et, comme je n'avais en principe aucune objection, je ne me suis pas dérobé. Sans faire la cour à cette jeune fille, en évitant soigneusemmt de )a compromettre et de m'engager, j'ai essayé de l'aimer : je n'ai pas pu, et me voici.
— , Jacques, dit M, de Garamante, vous me cachez quelque chose. C'est votre droit, et je n'insiste pas. Mais je regrette profondément, laissez-moi vous le dire, que vous ayez refusé ce brave cœur qui s'oQJrait à vous. »
ANDRÉB 335
n se leva pour sortir. Jacques se leva vivement, lui prit la main et le retint en disant :
€ Restez, je tous en prie. Je ne vous ai pas tout dit, c'est vrai, et j'ai honte de montrer si peu de confiance & qui me témoigne tant de sympathie. >
Et il lui raconta tous les efforts qu'il avait iiiits pour aimer la jeune fille : comment il avait cru plus d'une fois que l'amour, en elTet, allait se mettre de la partie, et combien il avait souhaité ce renouveau I
« Vain espoir! disait-il. Je sens en moi quelque chose qui ne veut plus vibrer; et, comme d'un instrument dont les cordes sont cassées, je ne puis plus tirer de mon pauvre cœur que des sons fûgres et discordants.
— Mais alors, mon cher enfant, vous l'aimez donc encore, cette femme qui a déjà si lourdement pesé sur votre vie?
— Je ne crois pas; mais il m'est impossible d'en aimer une autre.
— Pas môme Mlle Hauteclairî Une jeune fille si douce, si simple, si charmante?
— Sans doute I Seulement, quand on a été épris de Mme de Morincourt, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'on n'aime plus la douceur, qu'on n'aime plus la simplicité, qu'on n'aime plus te charme. On a le goût perverti à ce point, que ce qui devrait plaire dans une femme, ce qui mérite l'estime, est précisément ce qui vous éloigne d'elle. On devient)
au mortil, uae espèce de monstre qui ne peut plus aimer honnêtement, saintement, et dont la corruption intellectuelle réclame les excitations de la coquetterie la plus raffinée. La simplicité, disiezvousl Eblje ne puis plus la souffrir, depuis que je connais l'art d'Andrée. J'ai causé beaucoup avec cette jeune fille : vous croyez peut-être que son ingénuité m'a touché? Allons doncl Elle m'a fait songer à la maestria de l'autre! J'ai entendu de sa musique , musique italienne , quelque chose de lade, qui écœure. L'autre avait fait un choix savant dans ce que la musique de tous les pays et de tous les temps a de plus vibrant, de plus passionné, et cette musique capiteuse me grisaitl Hier soir, la pauvre innocente a chanté, et le hasard a voulu qu'elle choisit un des morceaux d'Andrée : sa voix pure, au lieu de me charmer, a seulement éveillé en moi le souvenir du contralto étrange et puissant dont les notes troublantes m'ont si souvent fait palpiter jadis. Non, non, l'épreuve est faite, je ne puis pas, je ne veux pas me marier; qu'on ne m'en parle plusl 11 est des poisons que l'organisme ne peut éhminer, n'est-ce pas? De même, il y a des amours dont on ne guérit point. Sans doute, on n'en meurt pas; mats on en garde le virus, toujours!
— Diable! » dit seulement le comte. Et, après un silence : « Est-ce que vous avez vu Mme de Morîncourt depuis quelque temps?
ANDRâB 337
— Moi? Pas du tout! Et je n'ai pas pluftcherebé à la voir que je n'ai l'intentioD de le faire k l'avenir.
— Elle m'avait chargé de vous engager & veuir chez elle, > reprit M. de Garamante, en plongeant son regard scrutateur dans les yeux d'Henriot.
Il ne broncha pas et répondit :
a C'est beaucoup d'honneur qu'elle me (ait, mais je ne mettrai pas les pieds h l'hôtel Morincourt.
— Si pourtant elle essayait de vous y attirer?
— Je n'irais pas.
— Vous voyez bien pourtant que vous n'êtes point détaché de cette femme !
— Pardon I Je ne le suis pas assez, cela est évident, pour que le souvenir qui me reste d'elle no me condamne pas à l'impuissance d'aimer ailleurs; mais, si vous croyez que mon ancienne passion est h la veille de se rallumer, vous vous trompez. Parmi les sentiments complexes qu'Andrée m'inspire aujourd'hui, ce qui domine, c'est une aorte d'horreur. Songez donc qu'il y a pour nous séparer k jamais et nous rendre étrangers l'un à l'autre, non seulement son mariage, mais encore cette chose effroyable, la mort de Henri ! Non, non, je vous assure, tout est bien fini entre nouai
— Espérons-le! » dit le comte, et il se dirigea vers la porte. Au moment de sortir : « Le travail va toujours bienî demanda-t-il. Serez-vous prêt pour le Salon?
33S ANDRiB
' — ]%ea jnste. J'ai pourtant abattu teiTiblement d'ouvrage depuis mon retour. Avec les dix Jours qui me restent, j'arriverai.
— Et vous ne voulez toujours pas me montrer votre toile?
— Pardonnez-moi cette petite coquetterie : je désire vivement ne vous la présenter qu'achevée.
— Soit... Quel est donc votre sujet, déjà? Âtiloui, une scène biblique, n'avez-vous dit... Allons, bonne chance I Travaillez bien, et à ce soir! Nous dînons ensemble, n'est-ce pas, célibataire endurci? >
»,t,zc^db..Googlc
C'est pendant son voyage que Jacques avait eu l'idée de ce tableau. Il fit même quelques études préparatoires de paysages et de figures avant de rentrer en France. Une fois installé à Paris, il modiUa son projet primitif et, au lieu do la simple toile à deux figures qu'il voulait â'abord exécuter, imagina une grande composition k trois scènes et & trois personnages.
Le panneau de gauche du triptyque, l'Amitié, représentait Caïn et Abel marcbant dans une cam* pagne fleurie et ensoleillée : Ca!n pose la main gaucbe sur l'épaule de son frère et de l'autre lui montre de jeunes chevaux folâtrant dans un pré, tandis qu'un vol de flamants roses tournoie audessus d'un étang. La lumière intense qui inondait le paysage, la profondeur de la perspective fuyant k perte de vue, la correction élégante du dessin, don* naient & cette scène un caractère de placidité sereine
SJO ANDRÉE
dont il était impossible de méconnaître la grandeur et la beauté. Dans le panneau du milieu, ptua large que les deux autres et intitulé la Jalowaie, l'artiste avait peint un coin de forêt du monde primitif, plein de frondaisons luxuriantes qui s'encbevëtrent de manière à formerundômede verdure: des rayons de soleil le percent çb et là comme de grandes Qècheâ d'or. Des lianes flexiblesse tordent en spirales autour des troncs, pendent du haut des branches supérieures comme des chevelures dénouées ou s'élancent d'un arbre à l'autre, h travers l'espace, en dessinant la courbe gracieuse d'une frète passerelle de feuillage. Et toute cette végétation fougueuse semble gonflée par le flux d'une sève plus jeune et plus forte; une vie intense, prodigieuse, court sous les écorces jet B'épanouit en floraisons superbes ; des fleurs de pourpre ou de neige, larges, charnues, resplendissent comme des astres dans la pénombre humide et verte; des aras au plumage éclatant voltigent çk et là. Au premier plan, une jeune femme est assise sur une racine noueuse qui perce le gazon; ses cheveux flottent épandus; une branche souple de liserons blancs s'enroule autour de son front, deux grappes rouges de sorbier pendent àses oreilles; près d'elle, un genou à terre, dans une attitude d'adoration, Abel souriant lui tend des deux mains une ', gerbe de fleurs; à droite au-dessus d'un buisson, passe, menaçante et coavulsée par une fureur meur-
trière, la tôte de Guln. Le troisième paaneau, le Remords, montrait l'assassin biûiique assis sur un rocher au milieu d'une grande plainenue et déserte. Sa massue est à ses pieds; son visage exprime une morne désespérance. Plus de fleurs, plus d'animaux joyeux, plus de lumière radieuse : une lande stérile, un ciel bas oti courent de grandes nuées sinistres, fouettées par un vent de tempête; quelques arbres, tordus, échevelés par l'ouragan. Le soleil, qui se couche, tache l'horizon d'une largo flaque sanglante; le meurtrier a vu cette rougeur accusatrice, qui lui rappelle son forfait : il détourne la tète et tend le bras comme pour chasser quelque horrible apparition.
Si Jacques n'avait pas encore voulu laisser voir à M- de Garaniante son oeuvre, bien qu'elle fût presque terminée, ce n'était point, comme il l'avait dit, par coquetterie d'artiste. Il lui était arrivé une singulière aventure depuis qu'il avait entrepris ce tableau. Le premier panneau était à peu près fini quand il revint & Paris, ainsi que le fond du second. Le lendemain du jour ob il avait fait sa visite de retour aux Passemard et rencontré Mme do Morincourt, Henriot se mit à sa figure de femme, sans modèle. Il travailla depuis le lover du soleil jusqu'à la nuit avec beaucoup d'ardeur. Le soir, le corps était esquissé, la tète faite. Il n'était point mécontent de son ouvrage : il lui sembla qu'il avait réussi &
saisir et & axer l'expressioii cherchée, qui devait foire de cette femme une sorte de génie de la forêt, d'une beauté impénétrable comme la profondeur des grands bois, froide et mystérieuse comme eux, recevant l'olTranâe d'Abel sans que la placidité dure de son visage trahit gratitude ou plaisir. Après le rude labeur de cette journée d'inspiration, le peintre sortit pour dîner et prendre l'air. Avant de se coucher, il voulut revoir ce qu'il avait fait; mais quand il eut tourné le réflecteur vers la toile, peu s'en fallut que la lampe n'échapp&t de ses mains, tant il se sentit frappé de surprise, presque do terreur, en apercevant devant lui une sorte de portrait d'Andrée. Ce n'était ni son front, ni ses yeux, ni l'ovale parfaitement régulier de son visage, ni la couleur de ses cheveux, et pourtant cette chose indéfinissable et subtile, la ressemblance, s'y laissait surprendre, cachée à demi dans certain retroussis des lèvres, dans quelque chose de cruellement ironique qu'exprimait cette tête étrange, nimbée de fleurs. Alors, avec une effrayante précision, il se rappela toute ta scène du duel; il revit Henri étendu à terre, la poitrine trouée, et Andrée souriante sur son chevalet. Il eut l'idée de prendre le portrait, qu'il avait roulé et jeté dans une malle en quittant Rome, sans vouloir le regarder, depuis cette nuit terrible où il l'avait balafré d'un coup de son épée sanglante. < Je me trompe, se disait-il, je suis fou 1 Cette
ressemblance n'existe que dans mon imagination; je me suis surmené aujourd'hui, et j'ai la fièvre. . . »
Hais quand il tint la toile, roulée sur un morceau de bois, une sorte d'horreur le prit; îl n'osa plus la déployer, pour comparer les deux têtes, et la jeta sur un canapé.
Ce 8oir-là, Jacques dormit mal, et son sommeil fut hanté par des cauchemars. Le lendemain matin, à peine éveillé, il courut à son triptyque et contempla avidement sa ligure de femme. Au' grand jour, l'effet n'était plus tout à fait le même, et la ressemblance avec Andrée paraissait plus lointaine encore : il aurait fallu, pour surprendre ce reflet fugitif et léger comme une ombre, connaître non pas seulement les traits de la jeune femme, mais avoir pénétré jusqu'au fond même de son être moral. Henriot fiit charmé de constater qu'il y avait seulement une certaine parenté d'expression entre la tête qu'il venait de peindre et celle d'Andrée. Il aurait pu, d'un coup de pinceau, détruire même cette vague similitude. Il ne le fit pas, non parce que la figure était admirablement venue et lui plaisait ainsi, mais parce que, & la réflexion, il lui parut qu'il avaitle droit d'infliger ce châtiment à Mme de Morincourt, qui seule sans doute se reconnaîtrait et comprendrait l'allégorie accusatrice. Le choix même du sujet révé- I ait que le peintre était en proie k l'obsession d'une idée raor&Ie, et que ce tableau devait avoir, dans le
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secret de sa peusée, uoe signification toute particu- Hère, de remords et de vengeance. L'introduction toute nouvelle du personnage de Temme dans la légende sacrée, l'indication de la jalousie comme mobile du aime, prouvait assez que, en peignant la scène biblique, Jacques avait la mémoire toute pleine encore des souvenirs du drame dont il avait été Tacteur principal. D'abord il ne voulait pas pousser plus loin l'allusion. Mais, dans ces cerveaux d'artistes, tout prend corps et âgure : ils voient ce qu'ils pensent, tant leur esprit répugne à l'abstraction. C'est ainsi que la femme quelconque qu'il avait voulu peindre était devenue à son insu Andrée, sinon pour les autres, du moins h ses yeux ; Àbel devint peu à peu Henri Mareuil, et le moment arriva bientât où Gain ne fut plus que Jacques lui-même. Pas plus que la tète de femme, les deux têtes d'hommes n'étaient, si l'on veut, des portraits, et pourtant, à les regarder très attentivement, quelque chose d'insaisissable, un trait imperceptible, trahissait la pensée de l'artiste. Il travailla dès lors avec une passion extraordinaire; il lui arrivait de se dire parfois qu'il faisait œuvre non pas seulement do peintre, mais aussi de justicier, et qu'il accomplissait la malédiction muette jetée par Mareuil sanglant à cette femme qui leur avait mis l'épée h la main. Sa vie ancienne, & laquelle il voulait échapper quand il rentra eu France, le ressaisissait tout entier,
ANDRÉE Si'à
eA. chaque jour un peu plus fortement, après ses longs tète-à-tête avec Henri et Andrée. Pauvre petite Blanche Hauteclair I Comme une gentille hirondelle qui songe & fkire son nid, elle était entrée un instant dans cette Ame troublée et n'aurait pas demandé mieux que de s'y poser; mais une telle tempête y souIQait, qu'ollo avait pris peur et s'était enfuie I
Vers la fln d'avril, Jacques avait Tmi son tableau, et le triptyque était parti pour le Salon. Un soir qu'il n'avait rien à faire, il monta après diner chez les Passemard, où des exclamations et des reproches saluèrent son entrée dans le salon.
o Bonsoir, revenant! cria Hector. Tu es donc encore de ce monde I »
Il s'excusa d'être resté si longtemps sans venir, en alléguant qu'il avait eu beaucoup à travailler depuis sa dernière visite. Andrée, qu'il n'avait pas remarquée encore, car elle était assise au fond du salon dans une immense bergère qui la cachait presque, se leva, et lui tendant la main :
<L Soit dit sans reproche, vous alliez pourtant au théâtre, car je vous ai aperçu à l'Opéra il y a trois semaines à peu près...
— C'est vrai.
— Vous étiez même dans la loge de la baronne de
Royaumont, et en compagnie d'une charmante jeune fille dont on n'a pas pu me dire le nom. Qui est-ce?
— Mlle Blanche Hauteclair, la fltie du médecin.
— Ahl... J'espérais que vous seriez venu me dire bonsoir.... Vous étiez trop occupé sans doute.
— Veuillez m'excuser, madame ; Je ne vous ai pas remarquée. »
Il retrouva pour dire ces mots le ton glacial qu'il avait pris déjà, en lui parlant, lors de son retour. Lorsqu'elle avait entendu pour la première fols cette voix brève et dédaigneuse, Andrée avait été sur> prise; ce 30ir-Ià, elle souffrit. Sans rien ajouter, elle regagna sa place et resta Ift, immobile et muette, disparaissant à demi dans l'ombre. La tête renversée sur le dossier, elle semblait dormir, mais de ses paupières mi-closes s'échappait un regard qui ne quittait pas Jacques.
c Alors, disait Mme Passemard, tu as beaucoup travaillé?
, — Beaucoup.
. — Commences-tu ft vendre un peu? interrogea Passemard.
— Mais oui, pas mal.
— Allons, tant mieuxl.... Je connais des peintres qui ne pourraient pas en dire autant, ajouta le beau-père du vicomte en jetant un coup d'oeil sur sa fille. Et qu'est-ce- que tu viens da (aire ces temps-ci?
348 ANDRëB
— Un grand tableau pour le Salon.
~ Tiens I dit Maxime, c'est comme mon beaufirère. Il a trouvé le moyen d'avoir une place dans le salon carré. Et toi?
— Je n'en sais rien encore, mais j'espère qu'on m'y mettra aussi.
— Je ne te souhaite pas d'être k côté de lui! dit Paseemard en riant. S'il était ici ce soir, — au lieu de nous avoir quittés après dtner comme d'habitude pour aller k son cercle, — mon gendre t'expliquerait que son tableau va (aire une révolution dans l'art
— C'est aussi ce qu'il disait de son drame, » insinua Mme Passemard avec une douceur haineuse de belle-mëre.
Jacques s'attendait k voir Andrée prendre la défense de son mari. Elle ne soafSa mot. La conversation continua h bâtons rompus. On causa de tout : de l'exposition qui allait s'ouvrir, de la politique, des jésuites, — que M. Passemard voulait expulser au nom des lois existantes, — et des lois existantes, sur lesquelles celui-là même qui les invoquait avec conviction paraissait avoir des notions extraordinairement vagues. Jacques apprit que le vicomte était résolu à racheter son échec d'auteur dramatique par un grand succès de peintre, et qu'il y avait une locomotive dans son tableau.
« Oui, oui, une locomotive! aCEirmait Mme Passemard. Et un tunnel! Ça t'étonne, n'est'ce pas? Eh
bien I il parait que ça doit donner un etTet de lumière. Et toi, qu'est-ce que tu as fait? Ce dont ta nous as dit un mot la dernière fois, sans doute?
— Non. J'ai changé d'idée depuis.
— Et quel sujet avez-vous choisi? dit Andrée en se rapprochant.
— Gain, madame I • répondit-il froidement, ea plongeant dans ses yeux un regard dont elle ne put supporter l'éclat. Pendant que Jacques, sans plus^ s'occuperd'elle, prenait congé, la jeune femmes'était laissé glisser sur une chaise, en murmurant :
( Ah! mon Dieu, toujours I »
Le lendemain était jour de vernissage. Andrée se rendit de bonne heure au Salon. A l'entrée, les quêteuses commençaient déjà à harceler les arrivants avec l'édifiante ténacité qui caractérise cette obsession annuelle. Des employés du palais passaient et repassaient précipitamment, roulant des échelles. Des exposants en retard donnaient un dernier coup de pinceau à leurs toiles, en maudissant le jury, coupable de ne leur avoirpas donnéà tousia cimaise; une odeur d'essence et de vernis se répandait des salles du premier étage dans l'immense vaisseau vitré du rez-de-chaussée, où la blancheur des marbres s'enlevait vigoureusement sur la verdure des massife et des tapisseries de haute lice.
Andrée entra dans le salon carré, auquel accède l'escalier qu'on prend en venant par les Champs-
D,u„z.aL,GOOglC
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Eljrsées. 11 y avait foule devant un grand tableau & trois compartiments, au bas duquel se détachait en lettres rouges sur le oadre de bois noir ce seul mot : Gain. La jeune femme eut un battement de cœur et s'approcha rapidement. Elle ne distingua rien d'abord. Sou regard allait d'un panneau à l'autre, au hasard, ne sachant encore ob se poser, comme il arrive quand ou voit pour la première fois une toiie hors ligne. Eafln elle se mit à examiner le détail de la composition : tout & coup son visage se couvrit d'une pâleur affreuse, car elle venait -de découvrir la ressemblance vengeresse que Jacques avait cachée dons les trois têtes. Alors elle eut peur, regarda autour d'elle si personne ne s'était aperçu de rien, et rabattît sur sa âgure le voile de gaze brune qu'elle avait relevé en entrant. Son premier mouvement avait été de quitter la place, de s'enftiir : il lui semblait que tout le monde devait la reconnaître et deviner le drame. La curiosité la retint, le besoin de regarder encore, et d'écouter ce que l'on disait. Les éplthètes admiratives s'entre-croisaient : « Admirable.... splendide.... c'est un chefd'œuvre.... Voilà la médaille d'honneur toute trouvée.. ■■ Quel colorisi Voyez donc ces verdures!... Et ce paysage de gauche : est-ce assez limpide, est-ce asssz profondl... Quelle expression dans les tètes : voyez donc celle de femme , comme elle est étrange Oui, et d'une beauté troublante : on corn-
ANDHÉB 351
prend que Catn ait tué pour cette femme t » Andrée releva son voile et promena Bur ses voisins un regard assuré : elle n'avait plus peur, une bouffée de fierté lui montait maintenant au cerveau. La jeune femme aurait souhaité qu'on la reconnût; ja ne sais quel désir fou lui venait de crier :
« Regardez-moi donc ! c'est moi qui ai inspiré ce chef-d'œuvre, moi de qui ce grand peintre a copié les traits, moi qu'il a aimée! ■
Une rougeur , non de honte mais de plaisir , colorait ses joues; un soufQe d'orgueil et de passion gonflait ses narines. Pour la première fbis de sa vie, elle savourait un de ces triomphes dont elle avait toujours souhaité de connaître l'ivresse. Des noms passaient dans son esprit : Béatrix, Laure, la Fomarina, toutes celles que le génie d'un amant a immortalisées, et dont il lui semblait qu'elle était devenue la sœur. Un célèbre o'itique d'art, dont le nom courut aussitôt dans la foule, fendit le groupe et vint se placer auprès d'elle. Il regarda longuement et dit & quelqu'un qui l'accompagnait :
a Voilà une page magistrale I le ne sais ce qu'il faut admirer le plus, de la puissance et de l'originalité de la conception ou de la splendeur du coloris et de la vigueur du dessin I Voyez donc ce qu'un homme de talent sait tirer d'un sujet que tant d'autres auraient dédaigné comme usé et vieilli, ou traité sans le rajeunir : quelle idée profonde, d'avoir M\
D,u„z.at,G00glc
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jouer à la femme un rdle dans le Premier Meurtre, comme dans le Premier Péché, et de compléter la Bible, qui la montre seulement tentatrice d'Adam, en nous la montrant aussi instigatrice de Caïnl Savez-Tous qu'il y a dans ce tableau-lti ce que je ne trouve presque jamais ici : une pensée I •
Andrée lui jeta un regard reconnaissant et sortit du cercle. Elle éprouvait le besoin de se- montrer, de chercher des visages de connaissance; elle espérail vaguement rencontrer Jacques ^t se féliciter avec lui de leur succès, car elle était grisée par ce qu'elle venait de voir et d'entendre, au point de perdre un peu terre, et n'était pas loin de penser qu'une partie de la gloire conquise par son ancien ami lui revenait, & elle.
Tout à coup, Andrée se trouva en Eace du tableau de son mari : une locomotive qui sort d'un tunnel en jetant de la fumée ; deux grosses lanternes exécutées en trompe-l'œil , éclairant de reflets rougeAtres la voûte couverte de suie; au premier plan, une femme en toilette de bal, étendue à terre, la tête posée sur un rail. Quelques personnes s'arrêtaient un instant devant cette composition d'un réalisme grossier, où la brutalité avait la prétention d'être la force, et la bizarrerie l'originalité. Le public s'éloignait bientôt, d'un air de parfoite indifférence ou de dédain. Andrée vit des sourires et des haussements d'épaules. Elle s'approcha et saisit au vol
ces sarcasmes lourds et cruels qu'on laisse échapper dans les expositions, comme les enfants lancent des pierres dans la rue, sans se demander si quelqu'un ne sera pas atteint : < Joli efTet d'éclairage au pétrole..,. Très naturel, cette femme en robe décolletée, allongée sur la voie.... Ça aura du succès, le dimanche, auprès des machinistes en congé.... Connaissez- vous l'auteur?
— Oui, un aiguilleur repentant de P.-L.-M. s
Et l'on riait aux éclats de ces grosses facéties. Le critique influent s'approcha & son tour :
c Décidément, dit- il, ce Horincourt abuse du droit qu'on a d'être prétentieux et médiocre. Comprendon qu'on ait reçu une pareille chose! Ce jury est d'une faiblesse!... Et quand je pense qu'on a osé mettre ca dans la même salle que le Cain I »
Andrée s'éloigna, pâle, les sourcils froncés, avec la mauvaise figure qu'elle avait, quelques mois aupa ravant, en sortant de l'Odéon. La réalité qu'elle avait oubliée, pendant quelques minutes d'étrange enivrement, venait de la ressaisir :
a Et c'est ce nom-là que je porte! se disait-elle avec plus de colère encore que d'humiliation. C'est ce poète sifflé, ce peintre ridicule qui est mon mari I Et je n'ai pas voulu de l'autre, du grand artiste qui m'aimait! »
Elle passa dans la salle voisine, sans trop savoir ■ oii elle allait, sans répondre presque aux saluts de
M. de Salbris, de Dearieux et de Passérieux qu'elle rencontra. Puis elle revint sur ses pas, pour sortir, échapper h l'odeur de peinture qui lui faisait mal à la tôle. En rentrant dans le grand salon, elle aperçut M. de Garamante au bras de Jacques, devant le tableau de son mari; un peu plus loin, le vicomte regardait le triptyque. Elle alla droit à Roger, et, d'un air audacieux, presque provocant, lui dit :
Il Eh bien ! comment trouvez-vous cette toile? »
Andrée pensait que son mari avait remarqué celte vague ressemblance qu'elle-même n'avait pas tardé à discerner, et se préparait à lui tenir tête, le cas échéant. Mais il iaut croire ou que les maris sont condamnés à ne jamais rien voir, ou que la ressemblance était moins accusée qu'il n'avait paru à la jeune femme, car Morincourt lui répondit avec tranquillité :
( ie la trouve un peu poncive. Gela sent toujours les procédés de l'École des beaux-arts : c'est bien banal ! »
Il détourna la tête, assez tôt pour ne pas rencontrer le regard de dédain suprême dont sa femme l'accabla. Elle prétexta une violente migraine pour ne pas rester avec lui et le laissa continuer seul sa visite. La foule grossissait toujours dans le grand salon : un groupe compact se tenait en permanence devant le triptyque de Gain, et les éloges des' nouveaux arrivants ratifiaient pleinement l'admiration expri-
mée par les premiers. Pour gagner la baie de sortie, Andrée fut obligée de louvoyer un peu et se trouva tout à coup en face d'Henrlot et du comte. Jacques salua avec cette politesse froide et hautaine dont il ne se départait plus, depuis son retour, lorsqu'il se trouvait en présence de Mme de Morincourt. 11 ne paraissait nullement disposé & engager la conversation ; mais cette indiQérence systématique n'empêcha pas Andrée de lui dire :
« Je suis heureuse, Jacques, du grand succès que vous allez remporter. »
Il s'inclina légèrement et ne répondit pas.
o N'avais-je pas raison, madame, dit M. de Gatamante, de vous affirmer que notre ami avait rapporté d'Orient le secret d'un coloris que nous ne lui connaissions pas?.,.. Et quelle Bicon originale, imprévue, de traiter un si vieux sujet, n'est-ce pas?
— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur, > répliqua-t-elle d'un ton sec et cassant.
Puis, feignant de regarder un tableau, elle tourna le dos au comte et se rapprocha d'Henriot, qu'une ondulation de la foule avait écarté de quelques pas.
B Jacques, dit-elle d'une voix très douce, dont la caresse allait presque jusqu'à la supplication, j'avais prié M. de Garamante de vous faire savoir que je suis chez moi tous les soirs avant le dîner. II ne vous a pas fait ma commission, sans doute?
— Je vous demande pardon, madame, mais je n'ai
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pas BD jusqu'ici le loisir de me présenter à votre hdtel.
— N'oubliez pas que tous y serez le bienvenu.... J'aurais tant de plaisir & vous voir.... A bientôt, n'est-ce pas? »
Et, glissant dans la foule, elle disparut.
« Eh bien? dit, en se rapprochant de Jacques, le comte, qui avait entendu les derniers mots de la vicomtesse. Elle vient de vous faire son invitation : comptez-vous aller chez elle?
— Jamais! répondit-il résolument. Regardez le panneau de droite de mon triptyque : Gain est seul I >
Plusieurs jours se passèrent. Le tableau de Jacques Henriot souleva dans la presse un long cri d'admiration; la critique fut, au contraire, impitoyable pour Morincourt, sauf deux ou trois feuilles infimes où le parti pris de camaraderie se laissait trop voir pour ne pas enlever toute valeur aux éloges. On pense bien que l'humeur, déjà passablement rogue du vicomte, ne fut pas adoucie par ce nouvel échec. Ce qui l'exaspérait plus encore que son propre insuccès, c'était le triomphe d'Henriot. Il éclatait à tous moments en récriminations puériles contre le public, contre les critiques d'ait, et accusait tout le monde, excepté lui-même. Andrée le laissait aller sans daigner même lui répondre. Roger n'eût pas été fâché pourtant (c'est là un sentiment très conjugal) de trouver un prétexte à invectiver sa femme, à l'accuser de pactiser avec ses ennemis, comme il l'avait fait après la chute de
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son drame. Mais, soit que la vicomtesse fat instruite par l'expérience de la scène violente qu'elle avfût essuyée au retour de l'Odéon, soit plutôt que le dédain domin&t désormais en elle tout autre sentiment & l'égard de son mari, Andrée ne lui fournissait point l'occasion que cherchait son dépit et se renfermait obstinément dans un silence gros de pensées.
Pendant trois semaines, elle attendit la visite de Jacques. Elle jugeait impossible qu'il ne vînt pas, et chaque soir, lorsqu'elle se mettait h tablé en Êice de son mari, sans le regarder : « Allons, se disait-elle avec un soupir, ce n'est pas pour aujourd'hui encore^ ce sera sans doute pour demain ! »
Ce qu'elle attendait de cette visite, la jeune femme ne le savait pas, et eût été bien embarrassée de le dire si quelqu'un, d'aventure, le lui avait demandé. Quoi qu'il en soit, cette pensée de revoir Jacques était alors le grand intérêt de sa vie. Elle se sentait devenir plus sentimentale que par le passé : « Je n'ai pas un ami, pas une amie, se disait-elle parfois; mon mari n'est plus qu'un étranger pour moi, en supposant qu'il ait jamais été autre chose; je suis seule et je m'ennuie 1 »
C'est affaire aux maris de s'aviser que leur femme s'ennuie et de savoir que ce symptâme est de ceux dont les parties intéressées doivent tenir le plus grand compte, dans un ménage, sous peine pour
Tune d'elles au moins, quand ce n'est pas pour les deux, d'avoir à s'en repentir. Mais le vicomte ne voyait rien, par la raison qu'il profi^ssait pour les femmes, y compris la sienne, ce lourd dédain des hommes à bonne fortune, ne s'était jamais donné la peine de les étudier, et ne soupçonnait guère les orages que peut cacher leur silence. Il avait renoué connaissance avec ses anciens amis du quartier latin, recevait de temps en temps la visite d'hommes à longs cheveux et à chapeaux mous, qui sentaient la pipe et crachaient dans les coins; peu à peu, pour se consoler de ses déboires, il prit l'habitude d'aller faire un tour là-bas, au Fleurus, ou, plus près, au Rat-Mort, avec les vieux. Ce n'était pas là qu'on doutait de lui, surtout quand un nombre respectable de bocks vides s'alignait sur la table 1 Pas là non plus qu'on affectait de ne pas écouter quand il parlait de la décadence de l'art! Ah! les braves copains ! Comme il les aimait, eux qui le comprenaient si bien, lui le poète et le peintre incompris! Aussi ne leur cachait-il pas qu'il regrettait un peu de s'être « embourgeoisé >, Pendant ce temps-là, Andrée, assise dans son oratoire sur sa chaire sculptée, demandait en vain à la lecture, au dessin ou à la musique un remède contre le désœuvrement, et commençait à maudire l'ambition qu'elle avait eue de devenir vicomtesse.
Un jour que Roger avait été particulièrement bni
ta), presque grossier avec elle, & déjeuner, la jeune femme mît son chapeau à la hAte, sortit précrpitamment de l'hâte), et, montant dans la première voiture qu'elle rencontra, se fit conduire rue du Val-de- GrAce, où elle savait que demeurait Henriot. Elle gravit d'un trait les cinq étages, et sonna sans même se donner le temps de réfléchir à ce qu'elle venait foire ni de préparer ce qu^elle allait dire. La porte s'ouvrit d'elle-même; un cordon qui aboutissait à l'atelier de Jacques lui permettait d'ouvrir sans se déranger et le dispensait d'avoir d'autre domestique que la concieige, qui faisait le matin son ménage. Andrée se trouva dans une antichambre petite, mais arrangée avec beaucoup de goût. I^ voix de Jacques cria de la pièce voisine :
.< Qui est là? s
Elle ne répondit pas.
« Mais entrez donc! » reprit Jacques.'
Elle mit la main sur le bouton de la porte, et hésita. Ce qu'elle avait fait lui paraissait moins simple. « Si pourtant mon mari m'avait suivi, pensaitelle; s'il croyait que.... »
La porte s'ouvrit tout à coup, Jacques parut, et sans montrer émotion ni surprise :
« Vous vous êtes trompée, sans doute, madame.
— Non; c'est bien chez vous que je venais...
puisque vous n'avez pas voulu venir chez moi. »
Il hésita une seconde, puis, s'eflaçant :
. , J.oogic
AVbtiis 3C1
« Entrez, » dit-il âroidement.
Elle se laissa tomber, plutôt qu'elle ne s'assit sur un divan, accablée moins par la fatigue de la rapide ascension que par la dureté impitoyable de cet accueil. Lui resta debout, le dos appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés sur U poitrine.
« OseraiS'je vous demander ce qui vaut & mon atelier l'honneur de votre visite, madame?
— Vous m'appeliez Andrée, autrerois....
— Il y a si longtemps, que je ne m'en souviens plus.
— Vous êtes dur... soit... Eh bieni monsieur, je viens pour vous dire.... Ah! Jacques, si vous saviez comme je suis malheureuse!
— Malheureuse 1 Et de quoi, grand Dieuî N'avezvous pas tout ce que vous souhaitiez, de la fortune, un titre.... En vérité, je ne vois pas ce qui pourrait vous manquer.
— Il me manque votre amitié, Jacques; votre amitié que j'ai eu le tort, la folie de ne pas apprécier assez, jadis, et que je regrette aujourd'hui, car il me semble qu'eUe était le seul bien véritable que j'eusse. Je vous la demande humblement : ne voulez-vous pas me la rendre, dites? ■
Elle parlait d'une voix mouillée de larmes, brisée, et ébauchait, en joignant les mains, un geste de supplication. Mais la sincérité de cette douleur aa
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le loucha point, et c'est d'aoe voix Apre, oii vibraient toutes ses soufTrances, toutes ses colères anciennes qu'il répondit :
c Vous osez parler encore d'amitié! Voustojs eo- Doyez donc bien, pour venir me proposer de reprendre ce commerce malhonnête, où vos dupes doivent tont mettre, le meilleur de leur intelligence et de leur cœur, jusqu'à leur vie même, sans que vous y ayez jamais mis autre chose que votre désœuvrement ou votre coquetterie I.. Cela occape, n'est-ce pas, jeune fille ou mariée, à Paris oa aux Cbarmillesl... C'est un jeu charmant : tant pis pour qui le prend au sérieux! Il n'y a qu'on malheur, madame, c'est que je ne suis plus disposé à faire votre partie aujourd'hui.
— Ah ! que vous me plaisez ainsi ! dït-elle. Parlez, accablez-moi! Je ne me défends pas. J'aime à voir briller cette colère dans vos yeux : elle leur donne un édat qui m'elTraye et qui me charmel Jacques, que ne vous ètes-vous montré tel autrefois que je vous vois aujourd'hui, plein de génie, beau comme un jeune dieu I Je n'aurais pas attendu si longtemps pour vous aimer comme je vous aimel »
Elle dit ces mots très lentement et très bas; mais sa voix profonde donnait & ce murmure caressant qui sortait de sa bouche une ardeur brûlante de passion. L'étrange femme s'était levée, et, la tête renversée un peu en arrière, les paupières mi-clo-
ses, les lèvres serrées, les ailes mobiles de son nez droit toutes frémissantes, elle marchait vers lui, la poitrine en avant, les bras pendants, les mains ouvertes et un peu écartées du corps, comme les statues de saintes qu'on voit sur les autels. Et quand elle fut tout près de lui :
c Mais prends-moi donci dit-elle. Tune vois donc pas que }e suis à toi I >
Alors, quelque chose comme un éblouissement passa devant les yeux do Jacques. Toute sa jeunesse chaste lui monta au cerveau, ainsi que les fumées d'un vin capiteux. Brusquement, ses deux bras l'enveloppèrent d'une étreinte puissante. Avec la force d'un lion il l'enleva de terre et l'emporta comme une proie. Elle se laissait aller, à demi pâmée, et souriait de son sourire mystérieux. Il la déposa avec des précautions infinies, une douceur d'athlète qui craint de briser quelque chose de fragile, sur le divan qu'elle venait de quitter. Puis, reculant d'un pas, il la couva d'un regard et dit :
« Comme tu es belle !
— Est-ce que tu vas faire mon portrait'î » demanda-t-elle avec sa voix câline.
Jacques tressaillit, et son visage soudainement pâli n'exprima plus qu'une sorte d'égarement.
« Ton portrait? dit-il. Il est fait ton portrait! »
Et saisissant dans un coin une toile roulée, il la déploya en criant :
« Regarde bien! Vois-tu cette balafre : c'est mon épée qui l'a faitel Vois-tu celte tache rouge : c'est du sang, du sang de Henri? Va-t'en, misérable! »
Elle recula vers la porte, épouvantée. Quand elle eut soulevé la portière et qu'elle se trouva dans l'antichambre, elle entendit le bruit sourd que fiiit un corps en s'abattant à terre. Alors elle se mît h fuir, en proie à une terreur folle. Arrivée au bas de l'escalier, elle se précipita dans la loge du concierge :
t Montez vite au cinquième, dit-elle; il y a quelqu'un qui se meurti »
Deux ans se sont écoulés. Une congestion cérébrale, compliquée d'une sorte de fièvre chaude, a mis la vie de Jacques en péril. Pendant trois semaines il a été en proie au délire et à d'horribles hallucinations. Maintenant il ne conierve plus de cette redoutable crise et des événements qui l'ont immédiatement précédé, que le souvenir confus d'un cauchemar. M. de Garamante, qui pendant quatre mois l'a soigné avec la tendresse d'un père, en sait plus long que lui sur les causes de la congestion foudroyante qui l'a terrassé. Des mots incohérents prononcés par le malade au milieu du délire, quelques indications naïvement fournies par la concierge qui ne se doute de rien, ont permis au comte de deviner ce qui s'était passé. Il est allé trouver Mme de Morincourt et a. eu avec elle nne explication catégorique.
« La mort de Mareuil, a-t-il dit, doit vous suQlrc.
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Il ne faut pas que Jacques, qui ne se souvient plus de rien, sache jamaisque vous êtes venue chez lui. Le médecin afOrme qu'une nouvelle crise ne manquerait pas d'entraîner la folie ou la mort. Pensezy bien, madamel »
Andrée, profondément humihée, n'a fait aucun effort pour le revoir pendant sa maladie. Ce n'est pas seulement avec colère, mais aussi avec épouvante qu'elle se rappelle les paroles, l'air et le geste terrible d'Henriot quand il l'a chassée de l'atelier.
Pour plus de sûreté, le comte a emmené son ami en voyage dès que le progrès de la convalescence l'a permis. Ils ont passé trois mois à Nice. Au bord de la mer bleue, sous le bon soleil, Henriot s'est tout à fait remis de cette rude secousse.
« Mais enfin, a-t-il demandé à son compagnon, vous ne me dites toujours pas ce qui s'est passé avant le moment où l'on m'a trouvé évanoui dans mon atelier?
— Rîenl Vous vous étiez surmené tout l'hiver; on ne travaille pas impunément dix heures par jour pendant trois mois, même avec votre vigueur. Votre triptyque vous aura valu, outre la croix et les vingt mille francs qu'on vous l'a payé, un bon accès de fièvre chaude : voilà tout !
— C'est étrange! > murmura-t-il. Puis il n'y pensa plus, et ci'ut que quelque rêve lui avait laissé cette réminiscence troublante d'un corps souple
et mince qu'il aurait pressé contre sa poitrine.
De retour & Paris, Jacques s'est remis aa travail. Il gagne maintenant une cinquantaine de mille francs par an, et gagnerait bien davantage s'il voulait faire t du métier >. Il a loué à Auteuil une petite maison avec un atelier et un jardin. M. de Garamante a promis de quitter son appartement du cercle et de venir s'installer auprès de lui : le comte aura la disposition du premier étage, Henriot celle du second; le rez-de-chaussée, qui comprend cuisine, salle à manger, salon, billard et antichambre, sera commun. Ils vivront ensemble, chacun gardant sa liberté, et payant la moitié du loyer ainsi que des frais d'entretien. Cette combinaison leur sourit fort à tous deux, car ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre. L'amitié virile qui les unit est nuancée de respect filial d'un côté, et de l'autre de tendresse paternelle. Au contact du vieux gentilhomme, Jacques a beaucoup gagné : il s'affine de jour ea jour, et ajoute & sa distinction native un peu de cette aisance simple et noble qui donné si grand air & son ami. Dernièrement, le comte a acheté un code et lu avec beaucoup d'attention les articles relatifs à l'adoption.
Hector Passeraard est toujours député. Il siège à gauche, vote à tort et à travers, élève et renverse des ministères sans trop savoir pourquoi, par habitude peut-être, et parce qu'il faut bien faire quel-
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qne chose quand on est à la Chambre. Il n'a pas encore eu de portefeoille, mais sait que son tour viendra. Sa compétence d'industriel parait le désigner pour les affaires étrangères. Si Passemard n'ose plus dire tout haut, sans rire, qne la République est le gouvernement qui coûte le moins, il pense tout bas que la carrière de républicain est celle qui rapporte le plus, aux députés. On prétend qu'il porte un vif intérêt aux luarcbés passés par les diverses administrations de l'État et qu'il est en bons termes avec plnsieurs gros entrepreneurs ou foumissears. Mais ce sont là propos réactionnaires : il n'y a pas de preuves. Il a un pied dans tous les ministères, assiège les bureaux, nomme, révoque, avance, déplace depuis le préfet jusqu'au garde champêtre dans son département, obtient des bourses, des exemptions de service militaire, des bureaux de tabac, des palmes académiques et des croix. On cite, à Paris, deux conseils d'administration dont il oe fiût point partie. Et pourtant il commence à trouver que les aOaires du pays ne marchent plus aussi bien, depuis que les siennes vont mal. Des spéculations malheureuses, les folies de Hasime qui a dissipé des sommes énormes à vouloir monter son écurie de courses, ont décidément compromis la fortune du rafflneur. Des doutes commencent & luivenir sur la sagesse de. l'éducacation qa'il a donnée & son fils.
« Je te le. disais bien, soupire mélancoliquement Mme Passemard, que tu avais tort d'encourager la passion de ce gai-çon-Ià pour les chevaux 1 Ohl les chevaux! J'aimeraiB mieux les femmes!
— C'est la même chose! répond Passemard; cou* rir ou faire courir, vois-tu, c'est tout un I >
Mme de Morincourt a essayé de la littérature pour se consoler de sesmécomptes amoureux. EUIea écrit un petit volume de Pensées, L'ouvrage, qui conclut au néant de tout, est d'une métaphysique obscure et précieuse. Il ne semble pas que l'auteur se comprenne très bien lui-même, ce qui donne & son livre un air de profondeur. Le vicomte a daigné applaudir & la tentative. Il est channé du titre qu'elle a trouvé, Nirvana, et admire beaucoup la richesse de sa langue philosophique. Andrée, en effet, grâce à des cahiers d'expressions qu'elle avait fort soigneusement composés autrefois, manie cejargon spécial avec une certaine dKitérité, qui ferait presque croire qu'elle est du métier, à ceux qui n'en sont pas. Boger a maintenant pour sa femme des égards de confrère. Il a fait faire par Lemerre une petite édition à exemplaires numérotés : on les distribue aux amis sûrs. Deux comptes rendus très élogieux ont déjà paru, l'un dans la Soirée parisienne, l'autre dans une petite feuille du quartier latin, le Névropathe, où Morincourt publie de temps en temps quelques vers, Veloutine a com-
paré la vicomtesse à Sapho et & Mme de Staël : cela tait toujours plaisir. Andrée sait gré h son mari du petit succès qu'elle lui doit.
La publication de Nirvana a marqué dans la vie de la jeune Temme la fin d'une période. C'est le testament d'Andrée, une sorte de chaut du cygne que l'amie de Hareuil et d'Henriot a entonné avant de se transformer. Mme de Moriocourt a depuis lors inauguré une manière nouvelle. Elle s'est décidônient installée dans la vie conjugale et ne cherche plus à en sortir. La malheureuse expérience qu'elle a faite de la passion n'a pas peu contribué à modérer ses instincts romanesques. La naissance d'un fils a presque achevé sa conversion : elle s'est résignée sans trop de peine à l'appeler Ernest au lieu de Rafaël ou de Sosthëne, noms qu'elle aurait exigés trois ans auparavant. Il n'y a pas eu moyen d'empê- (dier qu'elle nourrit cet enfant : au bout de quelques mois, sa mère dut même lui taiie honte de trop aimer & montrer certaine partie rose et potelée du poupon, l'orgueil des nourrices.
H Tu Uniras par l'enrhumert » a dit Mme Pasaemard.
Et il n'a pas fallu moins que cette crainte pour lui faire entendre raison.
La métamorphose d'Andrée a fait de nouveaux progrès depuis qu'elle est mère. Ce qu'il y avait en elle d'artificiel et d'acquis tombe pou it peu. U
s'opère en cette jeune femme comme une sorte de retour offensif du bourgeoisismc qui était dans 90D sang, et qu'elle n'avait réussi à conjurer qu'en forçant sa nature. Elle engraisse beaucoup et comy mence à ne plus composer ses toilettes avec autant d'art; elle aime maintenant les vêtements amples et commodes, les sièges lai-ges, bas, où Ton enfonce, passe des journées entières en peignoir, à manger de petits gâteaux et à boire du sirop de groseille. Elle ne fait plus du tout de peinture, à peine un peu de musique, mais s'intéresse aux choses de sa maison, recommande à sa cuisinière d'acheter les pommes de terre en gros, compte le linge sale elle-même, et réussit les confitures d'abricots au point de rendre jalouse sa mère, qui lui a donné la recette.
Toutefois, on reconnaît l'ancienne Andrée à certains traits qui subsistent encore. Elle s'est mise & Élire des confitures, mais aussi de la politique, ce qui est plus facile. Le faubourg Saint-Germain n'a décidément pas voulu donner à la femme du vicomte déserteur les lettres de naturalisation qu'elle eût été singulièrement flattée d'obtenir. Par rancune, la Ûlle de Passemard, qui d'ailleurs s'était toujours piquée de libéralisme, a passé avec son mari a l'extrême gauche. Elle afiecte aujourd'hui les opinions les plus avancées, place volontiers de petits développements socialistes que le pauvre Mareuil
s'était amasé à lui apprendre autrefois, se montre de temps en temps à la Chambre, les jours où l'on doit entendre quelque ténor de l'intransigeance : Andrée juge tout k fait galant d'être à la fois vicomtesse et jacobine.
« Célimëne-Egalitél a dit d'elle M. de Garamante, bas-bleu et bonnet rouge! ■
Depuis que la paix, sinon l'amour, règne dans son ménage, et que, sans estimer beaucoup son mari, elle se résigne à le prendre tel quil est et à le dédaigner un peu moins, Andrée consent à recevoir les amis de Roger. Elle donne tous les quinze jours, pendant l'biver, une petite soirée politico-littéraire où il ne vient point de femmes, seulement de futurs hommes d'État, de futurs écrivains, de futurs peintres, sculpteurs ou musiciens, tous méconnus, comme Morincourt, mais tous remplis de talent, la réserve de l'avenir l On lit des vers, on revise la constitution, on fait des théories à perte de vue sur la musique de Wagner et la suppression du sénat, on parle de fonder une Revue, dont Mme de Morincourt prendrait la direction, et où les « jeunes », les « oseurs i seuls seraient admis. Andrée a fini par prendre goût aux hommages de ces illustres incompris, qui lui dédient l'un sa valse, l'autre son sonnet, le troisième son livre d'études sociales. Elle n'a pas assez d'aristocratie native pour être bien exigeante sur la qualité de l'eucens, pourvu qu'on en brûle.
La vicomtesse s'est ainsi formé une petite cour où chacun l'entretient dans cette pensée qu'elle eat une femme supérieure, ce qui l'a conduite insensiblement & croire que Morincourt avait raison et que ce ramassis est une élite. Comme elle est pleine d'égards pour eux et s'ingénie à flatter leur vanité avec autant de soin qu'ils en mettent à cliatouiller agréablement la sienne, Andrée trouve beaucoup de zèle et de dévouement dans ses Qdëles. Ils la célèbrent avec enthousiasme et colportent par^ tout ses louanges. Il se fait ainsi autour d'elle une sorte de notoriété qui n'est pas de très boa aloi, mais dont elle se contente. La fille de Passemard est de ces ambitieux d'ordre inférieur qui aiment le bruit, et acceptent à défaut de la gloire, où ils ne peuvent atteindre, cette célébrité en gros sous dont on fait facilement l'aumône à Paris.
L'autre jour, le comte de Garamante et Jacques allèrent à une soirée chez un grand peintre étranger, qui inaugurait par une fête le splendide hôtel qu'il s'est fait construire près du parc Monceaux. Au fond d'un petit salon, Henriot aperçut Mme de Morincourt entourée de plusieurs hommes. Il eut de la peine à la reconnaître, car l'embonpoint qui l'a envahie depuis trois ans modifie non seulement l'espression de son visage, d'un ovale autrefois si régulier qu'on eût dit une tête de statue grecque, mais même le caractère général de sa beauté. Elle
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a perda la souplesse onduleuse de sa démarche, sa maigreur troublante d'androgyne.
« Eh bient dit M. de Gararoante, comment ia trouvez- vous?
— Je ne la retrouve plusl... Mme de Morincourt a enterré Andréel
— Oui... et il &at que vona enterriez, vous, Mme de Morincourt.
— Tant pis!... répondit le jeune homme en soupirant. C'était une grande artiste 1 Elle méritait de mieux finir... De profundi»!
— Amen! » répliqua le comte.
Ds s'en allaient quand ils entendirent la conversation suivante entre deux jeunes gens :
c Quelle est donc cette femme en rouge au fond du petit salon?
— Mme de Morincourt. Tu ne la connais pasî
— Non.
— Mais tu sais bien au moins le surnom qu'on lui donne?
— Pas le moins du monde.
— Ia Muse des Ratésl »