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Henri s'attendait bien & être obligé de fournir des esplîcations. Mais il n'avait point supposé que Jacques dût procéder à d'aussi minutieuses investigations; la persistance qu'il mettait à poursuivre son enquête sans se laisser dérouter commençait donc h troubler singulièrement Hareuil.
c Des amis de Maiime, répondit-il, en saisissant avec empressement cette occasion de mettre des noms en avant et de dépister les souptjons d'Henriot; le petit baron de Salbris, Desrieux, Passérieux...
— Desrieux et Passérieux? Ce n'est pas là leur genre. Salbris? Peut-être t.. ■ Et pourtant, non, c'est trop fort pour lui, comme pour eux... Mais pourquoi ne me parles-tu pas de Morincourt, au fait? Henri, tu me caches quelque chose! C'est lui : car enfin si ce n'est pas lui qu'elle aime et qui l'a détachée de moi, il ne resterait plus... »
Jacques s'arrêta et regarda fixement son ami pendant une seconde. Une flamme courte passa dans ses yeux, puis un pâle sourire détendit ses lèvres un peu serrées, et d'un geste brusque il prit la main de Mareuil :
« Fou que je euisl dit-il tristement. Encore cette honteuse penséel Croirais-tu, mon pauvre Henri, que je viens de te faire, & l'instant, l'injure de te soupçonner I... Maudit tempérament, val Figure-toi qu'il y a des moments oii Je vois rouge... lorsque je
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pense qu'elle appartiendra à un autre, qu'elle aura, qu'elle a déjb peut-être des mots d'amour pour un autre I... »
Il s'était levé, fort heureusement, et marchait à grands pas en faisant avec ses bras des mouvements désordonnés qui exprimaient la violente agitation de son àme. Henri eut le temps de se remettre et de cacher le trouUe accusateur que ses traits avaient un instant trahi.
c Allons, dit-il, calme-toi. Tu sais maintenant k quoi t'en tenir. C'est bien quelque chose de ne plus être empêtré dans les équivoques de cette amitié ambiguë et de pouvoir reprendre ia libre disposition de toi-même.
— Ainsi, c'est bien Morincourt? interrompit il sans l'écouter. Elle l'a vu souvent, n'est-ce pas?
— A Paris, oui, avant le départ pour la campagne; mais aux Charmilles, non.
— C'est bien cela : il te savait là et aura évité de venir pour ne pas nous donner l'éveil, le lâche I Je suis bien sûr qu'il ne s'est pas contenté de lui dédier un livre, mais qu'il lui écrivait assidûment. Il n'a [làs interrompu, j'imagine, son travail de séduction sournoise, qui craint le grand jour et n'avance que parles voies obliques... Obi je sais comment il procède... Elle m'a mis au courant l'hiver dernier, sans doute parce qu'il lui semblait plaisant de piquer ma
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jalousie... C'est lui, te dis-jal... Mds je le retrouverai, et alors... »
Un geste de menace achera sa pensée.
« Non, dit Henri, ta n'en as pas le droit. Que t'a fait cet homme, après tout, dont tu puisses le rendre justement responsable? Il aime la même femme que toi : qui te prouve que, pour se faire aimer, elle n'a pas eu recours aux mêmes artifices qui t'ont si bien séduit? Va, la grande coupable, c'est ellel Si tu veux haïr quelqu'un, hais-la donc! Lui, a peut-être été ensorcelé 1 II ne sait peut-être seulement pas ce qu'il faitl Pardonne-lui, Jacques I pardonne-lui!
— Ah çà, mais de quel ton me dis-tu cela?... Vastu te jeter à mes genoux maintenant, pour obtenir que j'oublie le mal que me fait ce Morincourt?.; Tudieu! quelle chaleur tu mets k plaider la causa de cet homme!... Tu le connais donc?
— Non, à peine, dit Henri en balbutiant. Je l'ai vu deux ou trois fois seulement... et tu comprends bien que je ne m'intéresse guère à lui... Mais je te vois si emporté, si violent aujourd'hui, que j'ai voulu te rappeler au calme et à la raison .
— Ehl mon cher, c'est que je ne suis pas de mon temps, tu l'as dit. Je me sens puissant pour la haine comme pour l'amour. Malheur à qui m'offense! Et comment pourrait-on m'offenser plus cruellement qu'en me volantle cœur d'une femme si ardemment et depuis si longtemps aiméel... Çà, parlons d'autre
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cbosa, maintenant. Andrée est perdue pour moi : c'est ce que je vois de plus clair dans tout cela. Tu vas tâcher de m'aider k tn'élourdir, hein ! Quant au Morincourt, nous verrons plus tard... Pour plus de sûreté, tu me feras fdre un peu d'escrime. Tu es toujours fort, je pense? moi je suis un peu rouille..^ Viens que je te fasse visiter mon installation. Tu verras comme nous serons bien. J'ai une chambre pour toi, tu sais, et ne te laisse pas aller à l'hôtel... » Il lui montra son atelier, pièce spacieuse et bien éclairée par le haut, pleine d'étoffes multicolores, qui formaient avec les plats de cuivre traînant cà et là sur les meubles, les moulages en plâtre de quelques beaux bronzes antiques, les lampes romaines à trois becs, les vases en forme d'amphores, ce charmant fouillis dont les peintres aiment à s'entourer et ob ils font régner, n'en déplaise aux profanes, un ordre autre que celui des ménagères, cet ordre qui dispose les pièces diverses d'un ameublement, les tentures, les moindres objets, conformément aux subtiles harmonies de leurs formes et de leurs couleurs. De grandes photographies du Colisée, des Thermes de Caracalla, de belles gravures de Piranesi, représentant le Forum au xvm' siècle et l'adorable petit temple de Vesta, étaient piquées au mur. A l'une des cloisons, un trophée d'armes était suspendu : salades, hallebardes du xvi* siècle, dagues, espadons, et une paire de jolies épées dont la
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fine lame avait été montée sur des gardes ancieimea h coquilles d'acier ciselé.
« Que dis-tu de ces joujoux-là? demanda Jacques. Comme elles sont en main! Et légères, et flexiblesl
— Ma foi oui ! On ne fait plus si bien aujourd'hui. Ton atelier est charmant. Tu l'as arrangé avec beaucoup de goût. Et je vois que tu n'as pas perdu ton temps, dit-il en montrant du doigt plusieurs études accrochées cà et là.
— J'ai beaucoup travaillé, en effet... Comment trouves-tu ceci? »
Il s'approcha d'une toile placée sur un chevalet, au milieu de l'atelier, et rejeta de cdté un grand morceau d'étoffe qui la recouvrait comme un voile. C'était un portrait d'Andrée, d'une ressemblance extraordinaire. Le sourire singulier de la jeune âlle, le retroussis des commissures de ses lèvres, était surtout rendu avec une étonnante vérité.
« Tu as fait ce portrait-là de mémoire I dit Henri, qui s'empressa de déguiser son trouble en admiration.
— Mais oui, dit Jacques, avec le secours de cette photographie. »
Il tira de son portefeuille et montra k Henri un portrait-carte que la jeune fille lui avait donné. Au revers était écrit : < J'ai mis mes lèvres aux lèvres de cette petite image; si vous cherchez bien, vous y trouverez un peu de présence réelle. >
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< Diable! s'écria Mareuil en se forçant pour plaisanter, voil& du mysticisme un peu bien sensuel! On dirait un mot de Mme Guyon à Fénelon. »
Quand ils eurent fini de visiter l'appartement, Jacqaes procéda k l'inatallation de son ami, puis l'emmena faire an tour par la ville.
c Sais-tu encore du grec ?demanda-t-il tout h coup à Henri.
— Poarquoi cette question?
— Parce qu'une noble dame d'ici, une marquise, ma foi, qui descend en ligne directe detrôs illustres bandits du moyen âge et compte parmi ses ancêtres une quinzaine d'assassins notoires, sans parler de ceux qu'on connaît moins, vient de m'adresser une invitation à diner en vers latins tHeint qu'en dis-tuî Ge n'est pas chez nous que les femmes sont de cette force-là !
— Heureusement!
— Et alors, tu comprends, pour affirmer ma double supériorité d'homme et de Français sur ce bas bleu exotique, j'aurais voulu lui répondre dans la langue de Pindare qu'il ne m'est pas possible d'accepter.
— Prends gardel Elle sait peut-être du turc, et tu seras cloué par sa contre-riposte.
— Une langue vivante ! Oh I ce n'est pas probable! Elle est trop savante!. Mais de l'étrusque peut-être!... Tu as raison, il vaut mieux ne pas
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me risquer..., et puis, je dînerais mail Ou ne sait pas manger chez ces Italiens...
— Cuisine de Latins, parbleu! »
Les deux jeunes gens se mirent h rire joyeu-
< Ah ! mon cher Henri, dit Jacques, si tu savais comme cela me semble bon de te revoir! H y a si longtemps que je n'avais ril... Tiens, vois donc quels noms sonores portent les gens de ce pays-ci... >
Il lui montrait du doigt l'enseigne d'un magasin : Serafino Fracassini, parruchiere,
t( Quel beau titre pour un roman dans le goût de Mme de Staël, répliqua Henri : Serafino Fracassini ou l'Italie contemporaine. Toute une philosophie du caractère italien en deux mots : l'élément doucereux, Serafino; l'élément bravache, Fracassini Ii
A ce moment, un grand gaillard taillé en Hercule Famèse quitta les marches d'une église voisine, oii il sommeillait voluptueusement, étendu au soleil, s'approcha d'eux, son feutre gras à la main, la bouche en coeur, le regard caressant, l'échiné humble, et se mit & parler avec une volubilité onctueuse.
• Qu'est-ce qu'il dit? demanda Mareuil.
— Que Nos Seigneuries ont l'air trop distingué pour ne pas être généreuses; qu'il recommande à
leur libéralité un pauvre père de famille sans ouvrage, qu'il priera la Madone pour elles.
— Seraâno, parbleu ! Je te le disais bien 1
- — Va via! » fit Henriot avec un peu de rudesse.
L'homme se redressa superbement, enfonça d'ua coup de poing son chapeau pointu sur la toison noire et bouclée de ses chereux, puis s'éloigna en grommelant.
> Est-ce que tu comprends toujours?
- — Parfaitement. Il nous traite de juife, demande à la Madone de nous envoyer la fièvre et parle du plaisir qu'il aurait à donner de son couteau dans le ventre de ces chiens de Français.
— Calmez- vous, Fracassinil » lui cria Mareuil. Et ils allèrent visiter le Forum, le Colisée, puis
dîner dans une osteria sur le bord du Tibre, d'un plat de dinde bouillie, de fettucîni et d'un fiasco de vin blanc d'Orvieto, en face de la Cloaque maxime, construite par Tarquin l'Ancien.
Une quinzaine se passa. Les deux jeunes gens se promenaient souvent ensemble, causant infatigablement art, histoire, littérature, interrogeant les ruines qui leur répondaient : car il ne faut pas croire que les archéologues seuls aient de ces entreliens avec les vieilles pierres. Par un accord tacite, ils évitaient de parler d'Andrée. Quand les journaux apportèrent la nouvelle de l'élection de M. Fasse-
mard, gui fut noixuné b la ûa d'octobre avec une grosse majorité, Mareuil se contenta de dire :
H Allons, le tour est joué 1 Je crois que je ne lui ai pas été mutile.
— Oui, dit Jacques simplement, tu dois avoir rondement mené cette campagne-là... L'autre était plue difBcile ! >
Il soupira, et ce fat tout. Mareuil essaya de l'interroger sur ses projets d'avenir, Jacques resta impénétrable; il ne parlait ni d'écrire h Andrée, ni de revenir k Paris avant plusieurs mois. Il s'était remis au travail avec une, ardeur Ûëvreuse et passait une partie de son temps à taire des copies ou des études dans les musées. Sa gaieté un peu factice des premiers jours avait disparu; il ne se plaignait jamais, ne glissait pas dans ses conversations la moindre allusion au passé, mais portait sur son visage pflli l'empreinte d'une tristesse farouche qui ne ressemblait guère à de la résignation. Henri, de son côté, se sentait en proie & un malaise vague que la présence de son ami augmentait au lieu de le dissiper. Peu à peu, ils prirent l'habitude de ne plus être ensemble qu'à l'heure des repas, sous prétexte de courses aux environs, de séances dans les bibliothèques, de visites aux galeries particulières. Jacques, qui d'abord accompagnait son ami partout et semblait prendre plaisir ft lui Ëiire les honneurs de Rome, l'abandonnait maintenant pendant des
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journées entières, et Mareuil ne se plaignait pas de cette solitude.
Au bout d'un mois et demi, il commençait à songer au départ, sans trop savoir ce qui l'emportait en lui, du désir de quitter Rome ou de l'euvie de revoir Paris. Ce que le jeune homme n'osait pas se dire, c'est que l'amitié lui semblait maintenant un faible antidote de l'amour; c'est que le temps lui apportait si peu l'oubli qu'il se sentait de jour en jour moins détaché d'Andrée; c'est qu'enfin il en venait à. regretter presque comme une duperie le sacrifice qu'il s'était imposé.
Un matiD qu'il était resté seul à écrire des lettres, Henri se promenait dans l'atelier. Il écarta le voile qui couvrait le portrait d'Andrée et regarda longuement, perdu dans une douloureuse méditation, assailli par mille souvenirs. « Voilà donc, pensait-il, ce visage étrange et charmant, ces lèvres que j'ai senties sur mon front. » La porte s'ouvrit tout à coup, Jacques entra : Henri tressaillit et laissa tomber le voile. Us échangèrent un regard et restèrent un instant sans se parler, pâles, l'œil mauvais, ayant sur la figure, l'un quelque chose qui ressemblait à de la menace, l'autre l'expression d'une sorte de défi. Tous deux au même moment éprouvaient en plein cœur une soufirance aigué : celle que l'on ressent quand une vieille amitié se déchire sous une boufTée soudaine de défiance et de haine, comme une voile fendue du haut en bas par on coup de vent.
t Pardon si je te dérange, dit Jacques. Je venais te chercher pour déjeuner... Âs-tu fini tes lettres?
— Oui, sortons... Je ne sais pas ce que signifie cette plaisanterie d'aETecter de croire que tu me
— Je l'avais cru... Si je me suis trompé, exeusemoj. »
Henri, après avoir jeté ses lettres au bureau central de Piazza Colonna, revenait vers Jacques, qui l'avait attendu à quelques pas de la boite en lisant un journal, quand Henriot lui dit : c Demande donc au guichet de la poste restante s'il y a des lettres pour nous par hasard. »
- Hareuil alla au guichet, et Jacques, qui le suivait des yeux distraitement, vit la main de l'employé tendre au jeune homme un pli qu'il saisit d'un, mouvement rapide et ât précipitamment disparaître dans sa poche. Henri se retourna aussitôt : son ami lisait toujours à la même place, appuyé nonchalamment contre une colonne du portique. Seule-, ment, une pâleur mortelle venait d'envahir son visage, car il avait cru distinguer sur l'enveloppe la grande écriture d'Andrée. Mareuil était trop ému lui-même pour s'apercevoir du trouble que Jacques s'efforçait d'ailleurs de dissimuler.
c £h hieni y a-t-il quelque chose?
— Non, rien.
— Ah!... Alors allons déjeuner. »
Ce jour-là, Jacques s'attacha & Heori comme soa ombre, ne le quitta pas une seconde. Us firen l'ascension du dfime de Saint-Pierre, montèrent jusque dans la boule qui soutient la croix gigantesque. Jacques était nerveux, agité, passait de l'abatteroeot aux éclats bruyants d'une gaieté qui sonnait faux; son regard se fixait sans cesse sur la poche de côté où était la lettre. Un désir fou, irrésistible de savoir ce qu'Andrée avait écrit montait en lui, l'envahissait tout entier, ne laissait plus de place pour une autre pensée. Sous l'obsession tyrannique de l'idée fixe, il fut la proie d'effroyables hallucinations : comme Henri se penchait pour regarder du haut en bas de la coupole, l'envie féroce de l'envoyer se broyer sur les grandes dalles de marbre passa comme un éclair dans son esprit. Mareuil, en se retournant, surprit quelque chose d'étrange dans ses yeux :
> Est-ce que tu as le vertige? demanda-t-il.
— Oui, un peu. Descendons... A propos, je ne dîne pas avec toi ce soir. J'ai été invité ce matin par des pensionnaires de la Villa Médicis. Je passerai la soirée h. l'Académie... Et toi, que comptes-tu faire î
— Moi? je vais rentrer à la maison m'habiller, et puis, après dîner, j'irai entendre un peu de musique k l'ApolIo. Ce sera plus agréable que de rester seul ik l'attendre... A ce soiri
— A ce BoirI n
Et ils se séparèrent, l'un faeureus d'être enfin seul, l'autre satisfait de penser qu'il allait pouvoir consacrer toute la soirée à l'exécution de ses projets.
Au lieu d'aller dtner & l'Académie de FraDce, Jacques erra dans la ville jusqu'à neuf heures à peu prés sans réussir à dompter par la fotigve la dangereuse exaltation qu'entretenait, eu se présentant sans cesse à son esprit, le souvenir du trouble, puis du mensonge de Henri : indices d'une trahison dont il fallait maintenant trouver la preuve. Quand il jugea que Mareuil devait avoir quitté la maison pour aller au théâtre, il rentra. Dans l'esct^ lier, il croisa un de ses voisins, jeune médecin italien dont il était devenu l'ami et qui occupait un appartement au-dessous du sien.
( Eh bien! dit M. Pasqualucci, M. Mareuil nous quitte donc déjà. II vient de me dire en sortant qu'il partait bientôt. Rome n'est pas à son goût... Comme vous êtes p&le, ce soirt Vous n'avez pas pria les fièvres, au moins?
— Non, non, cher docteur. J'ai seulement un peu de fatigue, et je vais me coucher... BonsoirI >
Il ouvrit la porte de l'atelier, alluma, puis, 'se laissant tomber dans un fautouU, il parut méditer profondément pendant quelques instants.
u Celte lettrel pensait-il; ce brusque départi...
ogic
ASDKtS m
Mais s'il veut partir, c'est qu'elle le rappelle, c'est qu'elle l'aime ! »
Il se leva d'un bond et se précipita vers la chambre de Mareuil. Sur le lit étaient jetés les habits que Henri avait portés tout le jour et qu'il venait de quitter pour se mettre eu tenue de théâtre. Jacques fouilla dans toutes les poches et ne trouva rien. Il ouvrit sans plus de succès les tiroirs de la commode, de la table, du secrétaire. D commençait à désespérer de découvrir la lettre, celte lettre dont il convoitait la possession avec une sorte de fi-énésie, lorsqu'il avisa dans un coin la malle de son ami. Elle était fermée; mais il pensa que la clef devait faire partie d'un trousseau qu'il avait aperçu dans un coin du secrétaire. Il ne se trompait pas. Au fond de la malle, un coiTrcl fermé était caché sous du linge; aucune des clefs du trousseau n'allait à la serrure. Jacques l'emporta dans son atelier, courut à la paiioplie, décrocha une dague à lame courte et forte, introduisit la pointe dans la rainure du couvercle, pesa légèrement sur le manche de l'arme : un petit bruit sec lui apprit bientôt que le pêne avait cédé. Il ouvrit; la lettre était là.
Jusqu'alors, Henriot n'avait pas eu un moment d'hésitation : il avait visité les poches, les tiroirs et la malle, forcé le coffret sans plus de remords que n'en éprouve en pareil cas un voleur de profession.-
Quand il n'eut plus devant lui qu'un morceau de papier à prendre dans une enveloppe déjà ouverte, le jeune homme eut honte de l'action indigne qu'il venait de commettre. Il restait là, debout, près de la table, couvant des yeux cette lettre sans oser la toucher; mais ce n'était pas l'honneur seul qui lu: criait do ne pas aller plus loin. Il lui semblait entendre une voix douce et plaintive qui murmurait à son oreille :
« Prends garde, ceci est l'irréparable I »
Jacques fit quelques pas de long en large, puis brusquement saisit la lettre, l'ouvrit et lut :
« Que signifie ce départ? Vous êtes fou, je pense. Si c'est d'amour, je vous excuse. Ne vous en ai-je pas assez dit pour que vous sachiez combien votre présence m'est obère, ingrat 1 Quand vous étiez à mes pieds, TOUS ne parliez pas de me quitter ainsi ; ne vous en souvient-il plus? Pourquoi me fuir? Est-ce pour me punir de ne pas m' être assez dérobée? Revenez; si votre esprit est malade, je le bercerai de ma tendresse et des chansons que vous aimez. Hàtezvous ; je ne sais pas attendre et ne vous pardonnerais jamais de m'avoir prise pour Ariane. >
La lettre n'était point datée. Une fleur sèche, fixée au bas de la page par une épingle, remplaçait la signature . Le timbre de la poste, sur l'enveloppe, prouvait qu'elle avait été écrite dans les derniers jours de septembre : Jacques ne s'en aper-
eut pas. Elle avait été adressée & Rouen; la fomille de Henri avait fait suivre à Home, poste restante, car, en annonçant & son père qu'il partait pouf l'Italie, Mareuil, ne sachant pas qu'Henriot mettrait une chambre à sa disposition , n'avait pas laissé d'adresse. Une fois installé, il s'était empressé de prévenir : sa correspondance lui avait donc été dès les premiers jours expédiée chez Jacques. En conséquence, il n'avait pas jugé & propos de passer à la poste restante, où le billet d'Andrée attendait depuis près de deux mois.
Cette lettre éclairait plusieurs points que Jacques commençait k discerner vaguement sans parvenir à dissiper tout h fait l'obscurité qui les enveloppait. Il comprenait maintenant et le silence obstiné d'Andrée, et les réticences de Mareuil, et ses explications embarrassées. La trahison apparaissait dans toute sa noirceur; il n'était pas jusqu'au voyage de Henri à Rome, jusqu'à son prochain retour & Paris qui ne parussent ajouter à l'indignité de sa conduite.
( S'il a quitté les Charmilles, pensait Jacques, c'est à la suite d'une querelle d'amoureux; s'il rentre à Paris, c'est que la paix est faite. Dans l'intervalle, le misérable est venu ici pour endormir mes soupçons, me préparer à l'idée qu'Andrée ne serait jamais à moi. »
La coïncidence malheureuse de la réception par Henri d'une lettre de la jeune fille le rappelant à
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Paris et de ce départ qu'il venait prédaément d'aa~ nODcer aa docteur, fonrnissfùt à Jacques une preuve étaasanta de la diqilicité de son ami. Il plia la lettre avec plus de dégoAt encore que de colère et la remit machioaleroent dans l'enveloppe. Une immense lassitude l'envahissait, un besoin de s'étendre, de ne plus penser, de se réfugier dans le sommeil, loin des turpitudes. Il se laissa glisser sur une chaise, et es deux coudes sur la table, la tête entre les mains, il pleura. Larmes viriles, qui coulent sans plaintes viûnes, trop-plein des cœurs gonflés d'amertume qui s'épanchent silencieusement sur leurs amours ou leurs amitiés mortes l
Tout à coup il se redressa. Ses narines venaient de percevoir un parfum connu, cette senteur musquée qu'il avait respirée sur les mains d'Andrée au moment de la quitter et dont il se rappela que Mareuil lui avait appris le nom : de Textrait de géranium. Dans le co9)7et ouvert, en effet, sous des papiers, il découvrit un gant et un mouchoir de femme. Alors il recommença la perquisition avec l'ardeur passionnée d'un amant que la jalousie torture et qui trouve une volupté cruelle à tout savoir. Il vit un cahier dont les feuilles étaient attachées par une faveur bleue fanée et ne reconnut qu'avec peine l'écriture non encore formée de la jeune fille. Le souvenir d'une des lettres de Henri, où il était question de ce cahier, traversa son esprit :
« Dès les premiers jours, pensa-t-il, j'étais donc trahi! »
Puis ce fut un morceau de ruban, des fleurs desséchées, une photographie sur le revers de laquelle était dessiné à la plume un oiseau qui plane avec la devise : Sursum! Enfin des maximes indoues, des proverbes arabes, des citations d'Ossian, de Longfellow, un fragment des Nibelungen, mis en vers, des essais de traduction de Heine, des remarques sur lu musique de Wagner, des pensées de Maurice de Guérin, de Lamennais et de Proudhon. Mareuil avait eu la faiblesse de conserver non seulement les g^es d'amitié qu'elle s'était plu k lui donner dans les derniers temps de son séjour aux Charmilles, mais même les témoignages du commerce intellec* tuel qu'ils avaient entretenu d'abord et ofi la littérature avait servi de déguisement à l'amour. Toutes ces pièces accusatrices passaient l'une après l'autre sous les yeux de Jacques; il reconnaissait ce qu'il avait appelé quelque temps auparavant, dans son langage d'artiste, la manière d'Andrée. Tel mot qu'il rencontrait lui rappelait un mot analogue dont elle s'était déjà servie autrefois avec lui. Il se dit
< Cela ne varie guère. Moi aussi, j'ai des mouchoirs et des gants, une photographie et des fleurs sèches! Plus de fleurs sèches même, comme plus ancien, et pms de croquis, comme peintre : moins de maximes,
D,o,t,zc^db,GoDglc
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de pensées et de vers, n'étant pas littérateur! An demeurant, beaucoup de procédé et peu d'imagination. >
Il essayait de rfùller, mais l'ironie n'était point Mie pour cette nature impétueuse, eu qui toutes les émotions, douces ou violentes, sentiments ou sensations, se répercutaient jusqu'au foud même de l'être : lentement, la colère montait en lui, dominant tout le reste, tristesse, humiliation, jalousie même . U se chargeait de f ureui*, comme un nuage d'électricité avant l'orage.
Un pas retentit soudain dans le corridor qui mettait l'atelier en communication avec l'escalier. Jacques saisit un journal, le déploya et retendit rapidement sur le cofTret et les papiers épars, qui disparurent. Une clef grinça dans la serrure : 1& porte s'ouvrit, et Henri s'arrêta sur le seuil, ébloui, au sortir de l'obscurité, par la clarté d'une grande lampe au pétrole, munie d'un réflecteur de métal, dont Jacques se servait pour éclairer son vaste atelier.
« Déjà rentré I dit-il à Henriot . Tu as eu tort de ne pas venir avec moi : tu aurais entendu Lohengrin... C'est superbe I ce Wagner a du génie.
— Oui, c'est ce que je hsais tout à l'heure.
— Où cela?
— Peu importe.
— Ata!... Et que diable Ëais-tu depuis que tu est revenu de l'Académie?
— Je ne suis pas allé h l'Académie. Je suis rentré de bonne heure. Je t'attendais. *
Henri jeta un coup d'œil de côté et fit un pas vers la porte de sa chambre.
c Reste, dit Henriot; j'ai à te parler.
— Tu es bien solennel, ce soir. Enfin, soit Me
permets-tu d'6ter mon paletot et de poser mon claque? >
Il s'assit, croisa les jambes et attendit en tambourinant du bout des doigts sur le plastron empesé de sa chemise, afin de prendre une contenance, car l'éclat sombre du regard d'Henriot et certaines intonations dures de sa voix lui donnaient fort à penser.
« Je viens d'apprendre par Pasqualucci que tu partais... Eîst-ce vrai?
— Oui... j'y songe depuis plusieurs jours.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit alors?
— Parce que j'étais encore hésitant.
— Et tu ne l'es plus maintenant ?
— Non.
— Depuis quand?
— Ah çà, mais... c'est un interrogatoire! dit-il en feignant de rire pour secouer le malaise qui commençait & le gagner. Sais-tu bien que tu ressembles tout à fait à un juge d'instruction.
— Es-tu bien sûr de ne pas ressembler, toi, à un criminel? répondit Jacques sourdement, en se
ogk
soulevant à demi sur la chaiee, oit il s'était placé à cheval, en face de Mareuii.
— Que signifie cette plaisanterie?
— Que j'ai des soupçons contre toi, que je me demande ce qui te rappelle k Paris, que je suis jaloux enfin... Qu'est-ce que tu vas faire là-bas?
— Ne fàut-il pas que je travaille, que je plaide? me crois-tu millionnaire?
— Non. Mais ne serais-tu pas en train de le devenir par hasard ?
— Encore I décidément tu divagues!... Un mariage avec Andrée, n'est-ce-pas? C'est Ih ce que tu crains? Rassure-toi, va! Pas plus l'un que l'autre, entends* tut S'il était arrivé qu'elle eût un instant pensé à moi, ajouta-t-il avec une certaine amertune, sois tranquille, je serais oublié depuis longtemps déjà, comme tu l'as été toi-même, parbleu I Songe donc que je suis ici depuis deux mois! Avec une fille comme elle, les absents ont toujours tort.
— Alors ce n'est pas pour l'épouser que tu me quittes, ce n'est pas parce que vous vous aimez et qu'elle t'attend?
— Non.
— Tu me le jures ?
— Oui!»
Jacques se leva d'un bond, arracha le journal, montra du doigt le cofi'ret, les papiers, la lettre et cria :
AHDRÂE 23S
€ Canaille I »
' Henri fît d'abord un geste de profond découragement, puis, se redressant sous routrage, deboot, pâle :
a }c ne force pourtant pas encore les aerruresl dit-il.
— Tu fais pisl .
Et, hors d'état de se contenir, Jacques fit un pas vers lui, la main levée.
Henri recula devant co furieux et, d'un mouvement instinctif, tendit le bras vers la panoplie. Les épées, mal accrochées, tombèrent. Jacques se précipita sur elles, les ramassa en disant :
«Tiens, au fait!... >
Il prit une des épées et jeta l'autre h Hareuil.
( Donne-moi donc la leçon de terrain que tu m'as promise pour mon duel avec Morincourtl Dis, veux-tu? »
Henri croisa les bras sur sa poitrine et répondit :
u Je ne te dois pas de réparation. Sauf pendant une minute d'égarement, ma conduite a été loyale. Tu es fou, fou, te dis-je, tu ne peux pas comprendre...
— Ahl tu t'es mis à ses piedsi... Eh bienl recommence, lâche, & genouxl » '
Et il fit le geste de poser la main sur son épaule pour le forcer à plier, a Ne me touche pas, ou... i
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Mareuil, exaspéré, lui aussi, se penchait en avant, la main ouverte, comme pour ramasser l'épée.
Toutefois il se i-tiJressa et croisa de nouveau les bras.
( Mais prends-la donc I > cria Jacques.
Et en même temps, d'un coup de sa lameflexible, il fouetta le visage de Henri. Celui-ci poussa un cri, arracha son habit et ramassa l'arme.
« Allons donc ! lit Henriot. H jeta sa veste, repoussa la table et engagea le combat. Tout à coup, dans une parade, la pointe de son épée, en décrivant un large cercle, rencontra le voile qui cachait le tableau, toujours placé sur le chevalet. L'étofTe légère fut rejetée de côté et le portrait d'Andrée apparut, éclairé en plein par les rayons du réflec ■ teur. Le sourire qui relevait l'angle de ses lèvres paraissait plus mystérieux que jamais ; la tête énigmatique regardait d'un air caressant et moqueur. Henri , p&le comme un mort , abaissa un moment la pointe de son arme et, le bras gauche allongé, tendit un doigt vers le portrait ;
« Regarde 1 dit-il.
— Tant mieux, il Ëtllait un témoin! » répondit Jacques.
Vingt secondes plus tard, Henri portait vivement la main à sa poitrine en laissant échapper son épée, tendait encore une fois le bras d'un geste de malédiction et s'abattait tout de son long au pied du
AHDRËB 337
chevalet. Jacques resta debout, les yeux hagards, tandis qu'un mince filet rouge coulait sur le plastron de Mareuil.
Au mânie moment, on frappa h la porte, et la voix du jeune voisin cria gaiement dans le couloir :
« Qu'est-ce que vous faites donc? Voulez-vous démolir la maison, messieurs les Français? »
Jacques courut k la porte, l'ouvrit et, poussant le docteur dans la salle :
• Ce que j'ai fait? dit-il; tenez, regardez! »
Et le médecin demeura muet d'épouvante, car c'était un spectacle effrayant que celui de ce corps étendu, la chemise pleine de sang, au>âessous de ce portrait de femme qui, dans son cadre doré, continuait à sourire.
« Eh bien? demanda Jacques, avec une expression d'horrible anxiété, au docteur qui se relevait après avoir examiné la blessure, ausculté Henri et lait avec son mouchoir un pansement sommaire.
— Il viti Nous le sauverons peut-être... Portonsle sur le lit,... doucement,... là, bien,.,, la tète plus haute... Avez-vous des fleurets ici?
— Oui,... pourquoi?
— Donnez-m'en un. »
M. Pasqualucci cassa la lame du fleuret sous son pied à quelques centimètres du bouton, la trempa dans le sang, qui avait abondamment coulé :
. , J.oogic
« D faut qu'il y ait eu accident, ne le comprenezvous pae7 Vous l'aurez blessé en Msant assaut avec lui ; un duel sans téokoins est une grosse aflaire... Donnez-moi ces épées que je les descende chez moi. Je vais chercher ma trousse et tout ce qu'il faut... C'est à cause de cette fenune, n'est-ce paat dit-il en montrant le portait.
— Ouil ■ dit Jacques.
Et, de l'épée encore sanglante qu'il tenait à la main, Henriot fit one lai^e balafre rouge au travers du portrait.
La blessure, en effet, n'était pas mortelle. L'épée avait pénétré profondément, mais sans intéresser le poumon. L'abondante Effusion du sang avait prévenu l'épancbement interne, toujours très redoutable dans ces cas de blessures par armes blancbes. Âii bout d'un mois, la plaie était cicatrisée et toute crainte de complication écartée. Henri renaissait doucement.
Pendant trente jours et trente nuits, Jacques ne s'était pas coucbé. Dans cette nature généreuse, le repentir suivait de près la faute et le remords rêvé' tait la forme d'nn sentiment impérieux et violent. Dès l'instant où il vit son ami tomber devant lui, la poitrine trouée, Henriot eut horreur de lui-même. Pendant les longues beures qu'il passa au chevet du blessé, surveillant avec la sollicitude d'une mère pour son en&mt le sommeil de Henri, son appareil, que les mouvements inconscients de la flërre ou du
ÎW ANDRÉE
rêve dérangeaient sans cesse, sa respiration, tantôt égale et tantôt précipitée, la température de son corpa, froid ou brûlant, Jacques fut en proie & l'horrible souvenir de cette nait de meurtre. Il disait au docteur, mis dans la confidence de tout, que jamais il ne se pardonnerait d'avoir provoqué Mareuil & ce combat fratricide, et le jeune médecin eut toutes les peines du monde à lui prouver qu'un duel, même aussi déplorable que celui-là, n'a point caractère d'assassinat.
« Mais calmez-vous donc! disait Pasqualucci; sortez, prenez de l'exercice ou couchez-vous dans l'autre chambre et donnez , tandis que je suis de garde. Vous finirez par tomber malade à votre tour, et nous serons bien avancés lu
Plus d'une fois Mareuil unit ses iustances k celles du médecin :
« Tu dois être mort de fatigue, mon pauvre Jacques, disait-il d'une voix faible, mais pleine de tendresse; repose-toi donc, je t'en supplie I Tu vois que je suis tout à fait bien et que je pourrai me lever dans quelques jours. N'est-ce pas, mon cher docteur?
— Sans doute; mais il faudra de la prudence, car vous êtes très aSaibli par la perte de sang. *
Et Jacques se détournait pour cacher une larme. Henri alors l'appelait doucement, lui tendait sa main blanche et amaigrie : jamais Us ne s'étaient autant
ATn>ItÉE 241
aimés que depuis ce moment terrible où ils avaient failli s'entre-tuer. Quand l'amitié survit à ces crises violentes où il semblait qu'elle dût périr, quelque chose de suave sort d'elle et nous pénètre: de même certaines fleurs exhalent un parfum plus doux après l'orage.
Hareuil avait expressément recommandé de cacher la vérité à tout le monde, môme à son père.
< A quoi bon l'inquiéter? disait-il; dans six semaines, je serai ft Rouen, auprès de lui : mieux vaut qu'il ne se doute de rien, ni lui, ni personne. >
Pour prévenir les soupçons des autres locataires de la maison et des quelques connaissances que les jeunes gens avaient, soit à l'Académie, soit dans la ville, il fut convenu qu'on répandrait discrètement le bruit d'un accident d'escrime sans gravité. Pasqualucci se chargea de la chose, et sa qualité de médecin fit accepter sans la moindre difficulté les explications qu'il donna sur l'origine et la gravité de la blessure. On admit aisément qu'elle provenait de la rupture d'un fleuret au cours d'un assaut entre les deux jeunes gens. L'intimité de Jacques et de Henri rendait d'ailleurs bien peu vraisemblable l'hypothèse d'un duel.
Vers la fin de la première quinzaine de janvier, le
docteur permit une promenade en voiture sous un
de ces beaux soleils que ne connaît pas, k pareille
époque, notre triste ciel du nord. Ils se firent
242 AHDRéE
conduire dans la campagne, du câté de Fraacati, dont tes maisons blanches mouchetaient au loin les premiers contreforts des monts Albaina, comme des moutons épars dans les prêt, au penchant d'nne colline. li^nri s'abandonnait silencieusement à la jouissance Intime de sentir ses membres alanguis vivifiés par la bonne chaleur du soleil et d'offrir son visage aan caresses rudes du grand air, qui colorait enfin ses joues. Quand le corps vient d'échapper à la destruction, une joie obscure circule confusément en lui : joie de la matière gui répugne k la dissociation de ses éléments et redoute les mystérieuses métamorphoses qu'elle pressent après la mort. Quelque chose s'épanouit en nous; du fond de notre être monte, comme une alouette vers le ciel, un hymne de reconnaissance à la lumière et à la vie.
Depuis la nuit du duel, pas une seule fois le nom d'Andrée n'avait été prononcé entre les deux amis. Jacques détournait d'elle sa pensée avec une sorte d'horreur. Aussi eut- il peine à retenir un mouvement de répulsion lorsque Henri lui dit tout à coup :
K Si nous parlions un peu d'Andrée, mon bon Jacques, qu'en dis-tu? »
Et, sans se laisser arrêter par l'expression de vive contrariété qui parut à ces mots sur le visage de son ami :
c II le faut, je t'assure; cela est nécessaire au rétablissement complet de notre amitié, qui viept
d'être plus malade encore que je ne l'ai été moimême. Le meilleur moyen de lui éviter une rechute de rancune, qui l'emporterait peut-être, c'est de causer à cœur ouvert. Si je l'avais fait plus tôt, j'aurais prévenu l'odieuse querelle qui nous a mis l'épée à la main. Et j'épargnais ainsi, à moi une égratigaure, ce qui n'est rien, mais à toi, mon cber ami, des remords, ce qui est beaucoup... Veux-tu m'écouter, dis?
— Ne crains-tu pas de te fatiguer k parler ainsi en plein air? Tu es encore si -faible, et Pasqualucci nous a tant recommandé la prudence! Va, les rechutes que je crains ne sont pas celles dont tu parles, et, si j'étais sûr que tu fusses rentré aussi complètement en possession de la santé que de mon amitié, je ne m'inquiéterais guère du reste--
— Sois donc tranquille, grande sœur de charité. Dans quinze jours je me porterai mieux que toi, qui es épuisé de fatigue. T a-t-il longtemps que tu ne t'es regardé & la glace? Tu as une mine horrible... Enfin, au besoin, je te soignerai à mon tour. Nous serons alternativement malade, puis inBrmier : Castor et Pollux n'auraient pas fait mieux. Suis-je assez classique, bein? Ne trouves-tu pas que dans ce pays l'air est plein d'antiquité? Positivement, on respire de la mythologie b Romel
— Oui, et de la malaria. Rentrons; il commence h se faire tard. Nous causerons une autre fois.
241 INSRÉE
— Non ! non I Je ne renx pins qu'il y ait entre nooB la moindre éqnivoqne. J'ai encore snr ]e cœur les reïHTOcbes sanglants qae ta m'as adressés à une heure inonbliable : il est temps que to saches qui a été le plus coupable, de moi ou d'elle. >
Et U raconta tout ce qui s'était passé atn Charmille» : ses premiers oitretiens avec Andrée, le commerce litt^aire qnlls avaient noué, leurs promenades dans la forêt, dans le parc ou sur la Seine, l'art perfide que la jeune fille avait mis & le roubler,à le séduire par tons les moyens, en flattant sa vanité, en grisant son imagination, en allégeant sa conscience de scrupnles, si bien qu'un soir, dans une minute d'égarement, presque de folie, it était tombé aux pieds de la dangereose enchanteresse.
c Le reste, disait-il, tu le sais. J'ai quitté les Cbarmilles le lendemain même, et, après quelques joure passés à Paris, je suis venu te retrouver. J'avais songé à tout t'avouer. Hais ta connais ma maudite nature avocassière. Déjà, et c'eet là ma véritable faute, celle que je ne me pardonne pas, j'avais sa me persuader que ton intérêt seul me retenait aux Charmilles, quand J'aurais dû voir clah- en moimême, moi qui sais si bien analyser les autres I Lorsque l'idée de te faire cette confession indispensable s'est présentée à mon esprit, j'ai trouvé, comme toujours, hélas I d'ingénieux sophismes pour la mettre en fuite. Je me suis dit qu'en te
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révélant ma faiblesse et ma foute je portais à notre amitié un coup dont elle ne se relèverait jamais, au lieu de penser que ta droiture me saurait gré de ma franchise et qu'une loyale explication effacerait tout. Qu'est-il arrivé? C'est que, n'ayant pas eu le courage d'arracher jusqu'à la dernière racine de cet amour, je le sentais repousser sourdement. Ah! ces mauvaises herbes du cœur, comme elles sont tenaces I C'est alors que j'ai trouvé k la poste cette lettre écrite deux mois auparavant...
— Deux mois auparavant! s'écria Jacques. Mais elle n'était pas datée I
— Oh I Andrée ne date pas plus qu'elle ne signe : c'est trop bourgeoisl On doit reconnaître que c'est elle à l'écriture, & la forme de l'enveloppe, au parfum du papier, au style, que sais-jet... Mais tu n'as donc pas vu le timbre de la poste? Elle doit avoir envoyé ce billet k Rouen le lendemain ou le surlendemaia de mon départ.
— Ainsi quand tu as annoncé ton intention de quitter Rome, ce n'était pas pour te réconcilier aveo elle et l'épouser?
— Moi! pas du tout. Qu'il y eût encore chez moi à ce moment-là un désir inavoué de la revoir, c'est bien possible. Mais ce que je voulais surtout, c'était mettre un terme à notre vie en commun que tu semblais prendre à tâche de me rendre intolérable : rappelle-toi ton humeur! Évidemment tu me soup-
S46 ANDRtiE
connais déjà; je la sentais à ce que tu disais, surtout à ce que tu nedi8ai8pas;et ayant perdu par ma faute l'occasion d'en finir avec ce secret qui se dressait ft tout moment enb-e nous, je songeais à partir, laissant au temps le soin de dissiper le nuage que je voyais grossir. Quant à me proposer, comme tu l'as cru, de reprendre l'intrigue au point où je l'avais laissée en quittant les Charmilles, le bon sens, à défoutde l'iionneur, me l'interdisait. Connais-tu donc si peu Andrée, que tu la croies capable, elle, o0ensée déjà par ce brusque départ, de me pardonner l'aOront que j'ai ajouté à cette première injure, en ne répondant même pas à son appel? Mais souviens-toi donc des mots menaçants qui terminent sa lettre I C'est une sommation non équivoque d'avoir à venir immédiatement implorer ma grâce, sous peine d'encourir sa colère et son mépris.
— Et que penses-tu qu'elle soit devenue depuis lors? J'ai reçu deux ou trois billets de M. de Garamante, qui ne me parle même pas d'elle.
— Ma foi, tu m'en demandes trop long. Je puis t'affirmer seulement qu'elle doit me haïr de toutes ses forces. Va-t-eile enfin prendre un parti et se décider à épouser soit de Morincourt, soit un autre? Je l'ignore. En rapprochant ce que tu m'as dit des renseignements qui m'ont été fournis par le comte sur ce Morincourt,je suis assez disposé à croire qu'elle finira peut-être par jeter sur lui son dévolu. Grand
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bien leur fasse fa tous les deux I Je ne serai pas fâché devoir — de loin — comment ira ce petit ménage!... Mais, pardon, Jacques, je t'afflige en parlant ainsi, peut-être. J'ai tort sans doute de te croire guéri par cela seul que je le suis moi-même.
— Non, mon cher ami, tu as raison, au Contraire. La crise que nous venons de traverser m'a du moins rendu le service de dissiper les dernières illusions que j'entretenais encore. Te souviens-tu d'avoir fa un certfdn moment, pendant cette nuit terrible, tendu le bras vers le portrait d'Andrée? Hélas! je ne t'ai pas compris alors! Ce geste me disait pourtant : a Vois comme elle se rit de nous, qui nous « entre-tuons pour ellel i Et tu avais raison! Je le sens bien maintenant! Oui, je suis depuis des années, comme tu viens de l'être, toi, pendant quelques mois, le jouet d'une femme qui ne méritait pas ce que nous lui avons donné! La promesse que tu m'avais faite de me détacher d'elle, Henri, tu l'as tenue : si tu es guéri, je suis, moi, libéré!
— Bien vrai ?
— Je te le jure. Qu'elle me soit devenue indifférente, non; tu ne me croirais pas si je te la disais. Amour arraché ou membre amputé, c'est tout un : on le sent, fa de certains moments, même lorsqu'il n'est plus Ifa.
— Ajoute cependant qu'un bras coupé ne repousse plus, tandis que...
— Rassure-toi I J'ai eu depuis six semaines le temps de m'étudier, peut-ÔU-e! C'est bien fini, val Le souvenir même que je conserve d'elle est sans douceur. Elle n'a pas laissé en moi ce je ne sais quoi de suave, ce léger parfum de tendresse évanouie qu'on devrait toujours pouvoir retrouver dans un coin de son cœur quand une femme a passé par là! Je me sens plein de colère...
— Jacques, dit tristement Mareuil, j'aimerais mieux te voir plein d'oubli I Amour ou haine, vois-tu, c'est pile ou face : l'effigie change, mais la pièce est la même. *
Vers cinq heures du soir, ils étaient de retour. € Comme voua rentrez tard 1 dit le docteur ; à cette époque et pour un convalescent, cela n'est pas sage.
— Il faisait si beau, répondit Jacques, que j'ai fait passer en rentrant la voiture par les Tre Fontane.
— Les Tre Fontanel C'est un des endroits les plus malsaiife de la campagne romaine I Vous avez bien choisi I 11
Le soir, en se mettant au lit, Mareuil sentit un léger frisson. Le lendemain, il ee plaignit d'avoir la tête lourde. Trois jours après, le docteur constata que la rate était devenue très volumineuse : symptôme de cette fièvre paludéenne qui sévitàRome et dans ses environs avec une si redoutable intensité.
< Est-ce grave? demanda Jacques en reconduisant M. Pasqualudci.
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— Oai, & cause de l'état d'épuisement du malade. »
Il essaya de se reprendre en voyant Henriot devenir affreusement pâle. Mais le coup était porté. Le jeune homme fut de nouveau en proie & l'anxiété et aux remords. Le douzième jour, il ne restait plus d'espoir. Le sulfate de quinine prescrit k doses énormes n'avait pas arrêté le progrès continu du mal. Quand le docteur vint faire sa visite du soir :
« Je doute qu'il passe la nuit, dit-il. Tout est inutile maintenant. Il ne reste plus qu'à prévenir un prêtre. Courage, mon pauvre amil Je reste avec vous. »
Henri était couché dans le lit de Jacques, au fond d'une alcôve que des rideaux isolaient, le jour, de l'atelier. Après avoir reçu les sacrements sans reprendre connaissance, il dormit d'abord d'un sommeil assez paisible, et la température extraordinairement élevée de son corps prouvait seule que la mort continuait son œuvre. Vers minuit, le délire commenta. Ses bras s'agitèrent, des plaintes inarticulées s'échappaient de ses lèvres. Puis on put distinguer des mots :
« De l'eau, de l'eau! disait le malheureux. Un bain... dans la Seine... avecellel... »
Jacques se leva brusquement et vint se placer auprès du lit, prêtant l'oreille avidement.
o Des herbes ! Ah ! son corps me brûle ! ... »
Et il rejeta violemment les couvertures. Il voulait
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s'élancer hors du lit et faisait de grands gestes comme pour saisir et étreindre quelque chose que lui seul voyait. Il ne fallut pas moins que la force des deuxbommes pour le maîtriser. EnOn il retomba épuisé, brûlant, sur sa couche, et parut se rendormir.
« Docteur, dit Jacques, la mémoire fonctionnet-elle encore dans le délire?
— Souvent, comme dans le rdve. ï
Un instant après, les plaintes recommencèrent et Jacques se rapprocha du lit. Penché sur Henri, il examinait avec une douleur indicible la face luisanté et les joues caves de son pauvre ami, lorsque Mareuil se dressa tout à coup sur son séant, les yeux démesurément ouverts et brillant d'un feu eztraor' dînaire. Il saisit avec force le bras de Jacques, et de l'autre main il dessina le geste d'un homme qui fait signe d'écouter. Puis il parut prêter attentivement l'oreille et resta immobile, tandis que les deux hommes qui le regardaient se sentaient envahis par une sorte de terreur superstitieuse. Tout à coup, il tendit le bras vers un coin sombre de l'atelier et dit d'une voix sourde en scandant tous les mots :
• Jacques... Jacques... regarde... elle est là... devant toi... tout en blanc... Écoute... elle joue du piano... entend3-tu7.,. »
Il s'arrêta un instant, puis poussa un cri aigu, terrible, qui résonna lugubrement dans le silence de la grande pièce :
a Ahl... la Marche funèbre. »
Et il se renversa sur ses oreillers, ea proie à un épouvantable accès qui fut le dernier.
« Tout est fini ! dit le docteur à Henriot. Vous ne pouvez pas rester ici. Descendez chez moi- Préparez un télégramme pour la famille. Je vais m'occuper de tout le reste. »
Jacques se laissa emmener sans observation. Le désespoir, l'émotion l'avaient brisé. Il se répétait machinalement :
A Comme il l'aimait encore 1 n
II écrivit à M. de Garamante ;
H Je me suis battu avec Henri : il vient de mourir moins de la fièvre romaine que du coup d'épée qu'il a reçu de moi. Plaignez le plus misérable des hommes! >
Le lendemain, il conduisit au Campo Verano le corps de son ami, M. Mareuil père ayant télégraphié que l'état de sa santé ne lui permettait pas d'entreprendre un si long voyage et qu'il consentait à l'inhumation de son fils à Rome.
Après que Jacques eut longuement prié sur la tombe de l'homme qu'il avait aimé comme un frère et dont il se reprochait la mort, le docteur l'emmena et lui dit :
« Qu'allez - vous faire maintenant? Écrasé de douleur comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas rentrer immédiatement dans cet appartement, qui éveillerait en vous de trop cruels souvenirs. Je prends quelques jours de congé et je vais les passer à Orvieto, que je ne connais pas. Accompagnez-moi, voulez-vous ?
— Vous ét^, répondit Jacques tristement, le meilleur des hommes. Que ne vous dois-je pas déjà pour la sollicitude dont vous m'entourez depuis deux mois! J'accepte ce nouveau service et vous remercie de me sauver de la solitude... »
Ils furent absents pendant quinze jours à peu près. En rentrant chez lui, Jacques trouva un paquet de
journaux et des lettres. Sur l'une d'elles il reconnut l'écriture de M. Passemard. Il l'ouvrit et lut :
ï SS janvier 1S78.
n Je ne veux pas, mon cher Jacques, laisser k la presse le soin de t'annoncer le mariage de ton amie Andrée. Je profite donc d'une interruption de séance pour l'écrire de la Chambre, où il n'est question en ce moment, dans les couloirs, que de mon projet de mise en accusation des ministres ayant appartenu au gouvernement de combat. Je donne pour mari à ma Qlle le vicomte Roger de Morincourt, d'une très ancienne famille de Lorraine. Tu connais assez mes sentiments pour savoir que ce n'est pas un titre et des armoiries qui ont déterminé mon choix, mais la certitude oii je suis de faire entrer dans ma famille un homme de mérite. Tu avais des préventions contre lui : elles disparaîtront quand tu connaîtras mieux mon gendre. J'ai toujours été partisan de ces unions qui mettent une greQe plébéienne sur une vieille souche aristocratique. Je ne crains pas de te dire, comme je l'ai déclaré à nies collègues de la gauche, qu'elles préparent la réconciliation de l'ancienne France et de la nouvelle. Ce mariage est donc, à mes yeux, plus qu'une fête d6 famille : il a pour moi la valeur d'un acte politique ; il donne une solennelle consécration aux principes qui me sont cbers... >
Jacques acheva la lecture de . cette lettre sans manifester d'émotion.
« Allons , pensa-t-iJ , j'avais raison d'affirmer à mon pauvre Mareuil que j'étais guéri I >
n jeta un coup d'œil vers l'alcôv^ et se prit â dire tout haut, d'une voix qui SX passer un petit frisson dans ses veines :
o Oui, mais lui aussi croyait l'être! L'était-il? »
Et il resta pensif, songeant à cette horrible agonie dont il avait été le témoin. Après avoir soupiré profondément, il prit sur la table un numéro de la Soirée parisienne et se mit & le parcourir. Ses yeux tombèrent sur une chronique de Veloutine, propriétaire et principal rédacteur de cette teuille :
• lo, hymen I lo, hymen!
( Ainsi chantait la troupe des éphèbes sur les rives de l'Eissus, quand le prêtre d'Aphrodite unissait les mains des hardis jeunes gens et des pflles épousées vêtues de lin. Entonnons à notre tour un joyeux lo, hymen I lo, hymen 1
a Hier, en effet, a été célébré le mariage de Mlle Passemard et du vicomte Roger de Morincourt. La jeune femme est flile du riche industriel qui vient d'entrer à la Chambre ; le mari appartient à l'une des plus vieilles familles de cette patriotique province qui a donné à la France Jehanne la bonne Lorraine. Les Morincourt sont bons vicomtes depuis
eept générations : ils portent d'or à l'aigle de gueules. Un Morincourt combattait à c6té du roi Jean à Poitiers (1356), un autre servait & Marignan (1515) , sous les ordres du chevalier sans peur et sans reproche. L'héritier de cette race de preux est un de nos plus sympathiques écrivains ; son talent de peintre est également marqué au coin d'une vigoureuse originalité. Mme la vicomtesse de Morincourt, hier MUe Andrée Passemard, sera la digne compagne de ce gentilhomme doublé d'un artiste et d'un poète. Elle-même possède un fort joli talent de peintre et expose depuis deuK ans des toiles que la critique n'aurait point ÛA laisser passer inaperçues. C'est, de plus, une de nos fines diseuses. On se rappelle le succès qu'elle obtint en détaillant avec uu art exquis, dans une soirée donnée il y a quelques mois par la baronne Samuel Ganoc, le Fo$ioyeur, poésie d'un souffle étrangement puis* eant... dont l'auteur est aujourd'hui son époux.
■ Que dire du luxe déployé par nos jolies mondaines à l'occasion de cette cérémonie 1 A qui donner la palme de l'élégance, de la distinction ou du goût? A personne, puisque vous la méritez toutes, mesdames I La mariée, dans sa robe de satin blanc à longue traîne couverte de point d'Alençon, se détachait au milieu de cent autres beautés, comme un lis qui domine un parterre de fleurs. C'est un succès incontestable pour LeSébure, l'habile cou-
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turier de la rue Royale, dont les créations de ces derniers mois peuvent lutter sans désavantage contre les plus heureuses conceptions de ses rivaux.
€ Affluence énorme. Remarqué dans la foule le comte de Sassoferrato, ce grand seigneur italien qui aime les arts, les protègfe, et met sa fortune de Crésus au service de sa générosité de Mécène ; le baron ûltenheim et la baronne, idéale, sous sa capote rose, avec ses grands yeux de gazelle, dont le regard velouté fait des caresses qui sont des blessures; le baron Gaétan de Salbris; M. Passérieux, le héros de la dernière séance du cirque Molier, oti il a soulevé une tempête d'applaudissements en présentant h la âne fleur du high-life parisien une oie dressée en liberté.
« Une telle masse d'amis et de connaissances appartenant au monde de l'industrie, de la finance ou de la politique, se pressait dans l'étoite sacristie de la Madeleine, que le déâlé a duré plus d'une heure. Au dernier moment, paralt-il, la jeune vicomtesse, succombant à la fatigue et à l'émotion, s'est sentie indisposée et a eu un léger évanouissement. Les soins diligents de la meilleure et de la plus tendre des mères ont eu bien vite raison de cette petite défaillance. Et maintenant,
Bideta Veoeree Cupidinesque I ■
Jacques, après avoir terminé la lecture de cette chronique , haussa les épaules , laissa tomber le journal à terre, se promena de long en large dans l'ateUer pendant une heure, en paraissant méditer profondément, puis se mit à écrire.
Ce n'était point la btigae qui avait provoqué l'évanouissement d'Andrée. M. de Garamante s'habillait pour aller à l'église, le jour du mariage, lorsque le chasseur du cercle lui remit le billet laconique et désespéré ofi Jacques lui annonçait la mort de son ami.
« Ah I les malheureux enfants 1 » s'écria le comte; et il se laissa tomber dans un fauteuil, accablé par le douloureux étonnement dont cette nouvelle venait de le frapper. « Et pour cette femme I pensait-il. Cette femme qui s'est moquée d'eux et qui se marie en ce moment! »
II acheva sa toilette, sortit, se dirigea vers la Madeleine et entra dans la sacristie l'un des derniers.'
c Je commmencais à ne plus compter vous voir, dit Andrée.
— Si j'arrive un peu tard, madame, c'est que je ne voulais point me présenter devant vous sans mon cadeau de noces... C'est une nouvelle que je voua apporte.
— Vraiment! dit-elle avec un peu d'inquiétude, car l'air du comte était étrange. Permettez-moi de
faire signe à M. de Morïncourt que je voudrais vous présenter, et qui s'oublie là-bas, avec ces messieurs...
— Inutile; ma nouvelle n'intéresse que vous... Henri Mareuil est mort ! »
Elle devint plus blanche que son voile, et dit en 86 raidissant ;
s Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous làl Et comment cet affreux malheur est-il arrivé? »
Il se pencha vers elle, et, la foudroyant du regard, il dit d'une voix terrible :
n A Rome, madame, dans l'atelier de Jacques Hem-iotl >
Quelqu'un s'approcha d'eus. Il se redressa aussitôt et ajouta négligemment ;
« En jouant avec des épées.. C'est un bien fâcheux accident, n'est>ce pas? u
Elle s'affaissa sur elle-même, tandis que le comte fendait un groupe pour aller saluer Mme Passemard dont la figure épanouie et liu-moyante, comme ces masques qui rient d'un côté et pleurent de l'autre, exprimait avec éloquence les sentiments complexes dont les mamans sont agitées ce jour-là.
La semaine suivante, M. de Garamante reçu une nouvelle lettre de Jacques, celle-là même que le jeune homme avait écrite, après la lecture de l'article de la Soirée parisienne. Henriot annonçait l'intention de quitter l'Italie pour Ëiire un long
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voyage en Orient. Il allait réaliser son petit capital, vendre ses tableaux, ses meubles, quelques objets d'art qu'il possédait, et partir au plus tôt pour Athènes, Constantinople, Smyme, la Syrie, l'Egypte. Quand reviendrait-il? il ne le savait pas lui-même. Pas avant un an sans doute. Il avait besoin de voir du pays, de fuir Rame surtout, afin d'échapper aux remords et à la tristesse que lui inspiraient les lieux témoins de la mort de son ami. Le comte recevrait de ses nouvelles.
a Allons, pensa M. de Garamante, l'un à six pieds sous teiTe, l'autre en Orient : Mme la vicomtesse de Morincourt ne sera pas troublée dans sa lune de miel! »
« Grande bètel » avait dit Andrée en apprenant qu'Henri Mareuil venait de quitter les Charmilles. Elle n'acheva pas sa pensée : « Faux départi Avant huit jours, il reviendra me demander pardon, i
La jeune allé attendit donc, convaincue que les scrupules de Mareuil ne prévaudraient pas contre la passion qu'elle avait su lui inspirer. A la 6n de la semaine, elle fut prise d'un peu d'impatience et écrivit ce billet, qui ne devait parvenir à Henri que deux mois plus tard. Cette lettre étant restée sans réponse, Andrée regretta de l'avoir expédiée et se sentit cruellement blessée dans sa vanité : ce n'est pas là qu'elle e&t sûufTert si elle avait eu pour l'absent autre chose qu'une de ces fantaisies qui sont la parodie de l'amour. Un mois après, quand sa famille revint à Paris, où M. Passemard récemment élu était rappelé par la rentrée des Chambres, la jeune Ûlle avait déjà franchi l'iatervaUe qui sépare
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le d épit de la colère. Elle était en proie à une irritation sourde contre l'homnte qui venait de lui infliger l'aCTront qu'une fenune jeune, belle et coquette pardonne le moins aisémeat. Andrée aurait voulu se prouver à elle-même qu'Henri s'était dès les premiers jours appliqué à lui plaire et qu'il n'avait pas réussi; qu'il ne l'avait point quittée, miùs qu'elle l'avait chassé. L'idée qu'on pouvait apprendre un jour qu'elle eût lait des avances et ofl'ert sa main à ce garçon sans fortune et sans nom, & un secrétaire de son père, exaspérait son orgueil. Il ne lui restait plus de son intrigue amoureuse que le souvenir cuisant d'une humiliation et Je désir de reparaître avec plus d'éclat que jamais sur le théâtre ordinaire de ses succès. Tel était l'état d'esprit de la jeune fîlle lorsque M. Passemard rouvrit les salons de son hôtel à la fin d'octobre. L'un des plus empressés à venir féliciter le nouveau député fut M. de Morincourt.
Quelques années auparavant, il était arrivé de sa province, léger d'argent, riche d'ambition, résolu à chercher et & trouver fortune à Paris. Deux prix, l'un de dessin, l'autre de discours français, remportés au concours académique à la au de ses classes, avaient été pour lui la révélation d'une double vocation d'artiste et d'écrivain. Il trouva & Paris les déceptions réservées aux sujets extraordinaires que la province envoie de temps en temps à la capitale :
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gnœds hommes ou moutons à cinq pattes. Encore ces derniers ont-ils plus de chance de réussir. Les pretniers essais de Morincourt, en vers et en prose, passèrent inaperçus, et nul ne soupçonna qu'il y eût un malheureux de plus dans la grande et famélique tribu des noircisseura de papier. L'art ne lui fut pas plus clément : il tira quatre-vingts francs d'une toile qui, là-bas, avait excité l'admiration de ses compatriotes et fait dire à un connaisseur du cru a qu'il y avait là-dedans du Rubensoudu Raphaël, à moins que ce ne fût du Murillo. » Au bout d'un an, Morincourt, ayant épuisé son petit pécule, se trouva sans ressources. Plutôt que de reparaître en vaincu dans sa province qu'il avait quittée en conquérant, le vicomte se mit à user le pavé de Paris en compagnie d'autres bohèmes, dont le principal titre à trouver le rameau d'or était d'fitre des fruits secs. Il s'enrôla dans cette bande qui va battant tous les buissons de la vie afin de faire lever les deux oiseaux rares, Fortune et Gloire; chasseurs grotesques qui s'indignent de rester bredouilles, et ne s'aperçoivent point qu'il n'y a pas de poudre dans leurs fusils.
On commençait à parler alors d'un certain naturalisme de la peinture nommé rimpreesionni3n:ie, autour duquel il se menait grand bruit. Roger, afin de marquer son adhésion à la nouvelle école, peignit une toile sur laquelle se déchaînait la plus trieuse sarabande de tons crus que pinceau d'épi-
leptique ait jamais conduite. On ae récria : un * lumiciiste » distingué affirma que Manet était enfoncé et qu'il ne restait plus qu'à se rallier au u pleinairisme > qui venait d'être révélé. Le nom fit for- ' tune : de l'Observatoire & la fontaine Saint-Michel, il fut admis que Morinoourt était un « oseur » et qu'il avait du « chien dans le ventre ». Le pauvre diable y avait surtout de la vache enragée, et c'est parce qu'il était las d'en manger qu'il outrait sa manière a&n d'attirer les regards : par le temps qui court, il n'est point si sot de prendre position à l'extrfime gauche, en art aussi bien qu'en politique. Morincourt venait de prouver aux chefs de son école qu'on trouve toujours un plus réaliste que soi; du coup, son nom fut mis en lumière.
Encouragé par ce succès, il eut l'idée d'appliquer le même procédé à la littérature. Jusqu'alors sa plume, comme son pinceau, n'avait rien produit qui ne fût médiocre, mais sincère. Il s'avisa qu'un écrivain, aussi bien qu'un peintre, doit, pour réussir, se faire une manière. Il commença donc par s'imposer un style bizarre, tout k la fois précieux et populacier, plein de mots hors d'usage, de tours vieillis, de néologismes dont la hardiesse ne rachetait pas l'incorrection, enfin de termes empruntés à l'argot : c'est ce qu'il appelait enrichir sa langue. De fiut, il avait inventé la plus étrange mixture littéraire qui se pût concevoir, quelque (^ose comme
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UD sachet qui aurait renfermé une gousse d'ail et de la poudre à la maréchale. Certains volumes de Contes gaillards, qu'il publia après la guerre, paru- ' rent un peu lestes à la magistrature. Morincourt eut d'abord la joie d'âtre poursuivi, puis le bonheur d'obtenir ce qu'il souhaitait, une condamnation, qui le sacra du même coup poète et martyr du 24 mai. Au sortir de l'audience, le quartier Latin, représenté par quelques étudiants dont les opinions étaient plus avancées que leurs études et par un certain nombre de jeunes personnes connues pour leur libéralisme, lui fit une ovation; l'écrivain persécuté eut un avant-goût de la gloire. Des bouffées d'orgueil lui montèrent au cerveau. Un jour, il se heurte à un rapin de ses amis et affecte de ne point le reconnaître. L'autre s'étonne ; a Je ne vous voyais pas, dit-il; je faisais un vers. » Il prit l'habitude de se promener tête nue sur les quais, le chapeau à la main, tantôt l'air fatal et inspiré, tantôt le front penché, dans l'attitude d'une douloureuse méditation. Quelqu'un le rencontre et lui demande de ses nouveUes :
« Je me meurs 1 répond-il du ton de René ou d'Obermann.
— Et de quoi, bon Dieu?
— Je me meurs de la vie. *
n se rait & étudier Edgar Poë, Allan-Kardec, Swedenborg, se jeta h corps perdu dans la littéra-
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ture macabre et spirite. Il eut dans son atelier, sur sa table, un crÂae avec cette inscription au front : < La cage est vide; où est l'oiseau? * Une gentille petite tête de mort, en ivoire, lui servait d'épingle de cravate : il prit pour boutons de manchettes deux jolis tibias entre-croisés de vieil argent. On sut qu'il faisait h. la Morgue, & la Clinique, des études de cadavres, qu'il s'était lié avec le bourreau et avait assisté k la dernière exécution, un calepin à la main, pour prendre des notes. Ses amis du quartier racontaient aussi qu'il préparait un ouvrage sur la < grande névrose > . Ses poésies se trouvèrent célèbres avant d'ét|;e imprimées. Morincourt obtint un succès de terreur en récitant dans des brasseries de la rive gauche quelques pièces où il était fort question de cimetières, de fossoyeurs, de larves et de cercueils. On vit de petites dames costumées en Suissesses ou en Alsaciennes, qui servent la bière dans ces maisons hospitalières, s'évanouir de terreur, tout aguerries qu'elles fussent, tant il roulait les yeux et les r de façon tragique en déclamant. Ce fut bien autre chose quand il imagina de composer sur ses poésies de l'autre monde une musique qui ne l'était pas moins, et de ne plus dire ses vers sans s'accompagner au piano. L'écbo de cet enthousiasme parvint jusqu'à la rive droite, et le chroniqueur d'une feuille à gros tirage annonça qu'un grand poète était né « dans
cette sixième partie du monde, qui est l'Odéonie. » > Le journal organisa une soirée littéraire h laquelle furent conviés un grand nombre d'artistes, d'hommes de lettres, de comédiens et d'actrices. Morincourt s'y produisit et ne perdit point cette grosse partie, car si quelques-uns eurent bientôt mis à jour tout ce que sa prétendue originalité couvrait d'artificiel, de &ux ou de vulgaire, le plus grand nombre des hommes et presque toutes les femmes présentes se laissèrent prendre à ses éclats de voix, & ses grands gestes et à ses mines de convulsionnaire. Il usa très habilement de ce succès, et renonçant à la bohème, qui devait être désormais pour lui moins utile que compromettante, se lança dans le monde. Les premières portes où il frappa, dans le faubourg Saint-Germain, s'entre-bâillèrent plutôt qu'elles ne s'ouvrirent devant lui : on trouva généralement que te vicomte avait abusé du droit qu'Un gentilhomme a de s'encanailler, et on le lui fit sentir. Il en conçut une vive irritation et se rabattit sur la chaussée d'Antin, qui se montra moins prude. Morincourt ne tarda pas à être adopté par la haute banque. Une de ses sœurs, élevée à Paris par une vieille tante assez riche, avait fait au cours de chant la connaissance de Mlle Passemard. Il s'autorisa de cette relation pour entrer en rapports avec la famille du raffineur.
Roger avait alors trente-cinq ans. C'était un grand
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bomrae maigre, leteint un peu olivâtre, les cheveux très noirs, plats et rejetés en arrière, les lèvres minces disparaissant sous d'énormes moustaches dont il laissait retomber les pointes. Il eût été tout à tait bien sans l'extrême mobilité de son regard, qui tantôt se fixait sur vous comme pour vous m^nétiser, tantfit se mettait h papilloter, avec de rapides clignements des paupières. Morincourt avait beaucoup d'entregent et plus d'oi^eil encore. Mais ce qui dominait tout en lui, même la vanité, c'était une âpre convoitise de fortune. Pendant douze ans, il avait végété misérablement, mangé la maigre chère des tables d'hôtes du quartier Latin, porté des redingotes douteuses et des chapeaux luisants. Il voulait jouir maintenant, et profiter de l'embellie qui venait d'éclairer son ciel pour se prémunir à jamais contre les mauvais jours. Il ne se souvenait qu'avec horreur de cette existence médiocre et précaire dont les joies mêmes sont empoisonnées par le souci du lendemain. Il rêvait une vie large, Ëicile, et s'attendrissait à la pensée de pouvoir enfin travailler à ses heures, d'avoir un bel atelier plein de bibelots rares, une bonne table et une cave de choix, des domestiques, une voiture, et un jour par semaine pour éblouir de son opulence ses anciens compagnons de pauvreté. Morincourt pensa que le mariage pouvait lui donner tout cela, et qu'il devait bi«i se trouver de par le monde une héritière disposée à
payer de ses millions l'honneur de devenir la femme d'un vicomte aathentique, possédant outre ses armoiries une certaine notoriété personnelle. Ce fut sur l'amie de sa sœur qu'il jeta les yeux. Pendant tout l'biver de 1876, il fiit fort assidu chez les Passemard, et sans se démasquer encore, car il ne livrait rien au hasard, étudia avec soin la position. II discerna sans peine l'ambition et la vanité qui étaient, en effet, deux des traita du caractère d'Andrée et, à tout hasard, se mit à lui prodiguer des flatteries discrètes auxquelles la jeune fille ne fut pas insensible. Mais il se gardait bien de laisser voir qu'elles fussent intéressées et affectait de la traiter comme une sorte de confrère en art et en littérature. Il la consultait négligemment sur un sonnet, sur un projet de drame, en feignant d'attacher un grand prix à ses avis. Andrée, charmée de ces égards, y répondait en demandant des conseils pour sa peinture. C'est ainsi qu'elle fut amenée & prendre une dizaine de leçons d'aquarelle avec lui, quoi que pût faire pour l'en détourner Jacques, qui devinait en Morinoourt un rival et le hiussait cordialement.
Roger savait qu'Henriot aimait Andrée, mais ne s'en inquiétait point, le jugeant trop épris et trop naïf pour être capable de fkire & la jeune flUe la cour savante qui convenait. Par prudence, il déclara toutefois la guerre k Jacques et sut insinuer peu &
peu dans l'esprit de Mlle Passemard l'opinion que le talent du jeune peintre était dépourvu de vigueur comme d'originalité. Il excellait au contraire & se faire valoir et n'hésitait jamais à prendre, lorsqu'il parlait de lui-même, ces airs avantageux qui semblent k certaines femmes une marque de supériorité et réussissent auprès d'elles bien mieux que la simplicité du vrai mérite. Quand on apprit qu'Henriot venait d'obtenir le prix du Salon, Morlncourt se contenta de sourire avec une expression de dédain suprême : « Ce n'était pas lui qui aurait jamais de ces succès, qu'on achète par d'humiliantes concessions à l'école, et au prix d'une complète abdication de son indépendance d'artiste I II était un lutteur, lui I II se moquait de l'Institut et ne chaussait pas les bottes de M. Gabanell II avait son but : l'introduction dans l'art et dans la littérature de la modernité. » Le lutteur n'en était pas moins extrêmement mortifié du triomphe que son ennemi venait de remporter. Au bal que les Passemard donnèrent avant leur départ pour la campagne, Roger remarqua qu'Andrée témoignait à Jacques plus d'amitié que d'ordinaire. H crut la partie perdue et se résigna d'autant plus aisément, qu'il avait appris par l'expérience de la vie qu'en amour, comme au jeu, il ne faut jamais courir après son argent. Il ne vint donc pas aux Charmilles et se rappela seulement au souvenir d'Andrée par la dédi-
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cace qu'il lui adreesa d'un nouveau volume de vers intitulé : iforbideasea. I) avait dressé ses batteries d'un autre câté et ouvert les premières tranchées devant la forte dot d'une fille de banquier juif dont la Ëimille méprisait les chrétiens un peu moins qu'elle n'appréciait leurs armoiries. Pendant ce tempa-là, Mlle Passemard marivaudait aux Charmilles avec Henri Mareuil : de sorte que, après avoir songé l'un à l'autre sans se le dire, la jeune fille et le jaune homme semblaient sur le point de séparer k jamais leurs destinées, sans souci de la pensée qu'ils avaient eue un instant de les unir. Mais il arriva que Mareuil, pris de scrupules tardifs, /ompit l'intrigue où il s'était engagé. Vers la môme époque, Morincourt se voyait supplanté auprès de sa Rachel par un gros banquier qui mit en ligne contre les parchemins du vicomte tant de sacs d'écus, que fbrce fut & la noblesse de battre en retraite devant la finance. Andrée et Roger se retrouvèrent donc en présence, lors du retour des Passemard k Parts, dans les mêmes conditions k peu près que six mois auparavant, avec cette différence, toutefois, que l'une avait hâte de se venger du dédain de Mareuil. ne songeait décidément plus à Henriot, et que Tautre était plus pressé que jamais de trouver un établissement avantageux, à la bai'be d'IsraSl.
Le vicomte reprit sa cour au point oti il l'avait laissée. Comme chacun d'eux avait quelque chose à
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cacher, ils évitèrent de se parler, si ce n'est en termes généraux, des six mois qui venaient de s'écouler : elle, avait passé son temps dans la quiétude désœuvrée de la vie & la campagne; lui, avait travaillé à rassembler les matériaux d'un grand drame philosophique qu'il destinait à la Comédie française, bien qu'il lui répugnât de livrei' son œuvre à une scène dont on coonatt les accointances avec l'Académie et où l'inspiration du poète n'est pas libre de se donner carrière. Dès les premières entrevues, Roger s'aperçut qu'il y avait dans la jeune allé quelque chose d'un peu fébrile. H fit sonder adroitement le terrain par sa sœur Henriette et en apprit assez pour deviner à peu près ce qui avait dû se passer aux Charmilles. Plus délicat, il n'aurait pas consenti à devoir le cœur d'une femme au dépit dont elle vibrait encore contre un autre homme. Roger n'eut point de ces scrupules et se félicita, au contraire, d'une circonstance qu'il jugeait singulièrement favorable à ses desseins. Il &ut aimer beaucoup pour être jaloux même du passé de celle que l'on aime : Morincourt n'en était pas là. Il était beaucoup plus épris de la fortune de Passemard que de sa fille et ne se souciait poi nt de gâter la belle opération qu'il avait en vue, par l'inopportune interren* tion dans l'affaire du sentiment, sous la forme d'un 'accësdejalousierétrospective. Il continua donc& user auprès d'Andrée de la tactique qu'il avait employée