Androlite; poème
Liés entre eux comme une sauce de pierre Par la colle imputrescible des ciments,
En morceaux énormes engloûtés par l'espace vorace
Et les formes alors et les figures
Surgirent Qui dormaient dans les limbes de la pierre...
Quarrée dans son armure de marbre, La ville nouvelle-née encore molle
Durcit sous sa large carapace,
S'empierra, s'ossifia
Et se dalla de force et de joie...
Deux fleuves lents et pareils à de grands vieillards Déroulaient non loin, à travers des plaines fertiles, Le cortège imposant de leurs eaux magnifiques
Et peu à peu ainsi qu'une corne d'abondance Enflaient à l'horizon sous le ciel universel Un seul et vaste estuaire,
Tout un énorme trésor D'hommes, débarques, de mouettes, de voiles blanches Qu'ils vidaient dans la mer...
Une sage rivière côtoyait un des fleuves,
Et vingt ruisseaux nerveux s'agitaient autour d'elle ;
Les hommes vinrent, la mensurèrent, Redressèrent ses rives souples, incertaines
Et de tous les ruisselets, mêlés et noyés L'un dans l'autre, firent un grand bassin;
Ils forcèrent la rivière à peine nubile A se donner à l'un des fleuves
Et d'un barrage neigeux Présents au mariage de leurs eaux
Captèrent leurs deux spasmes D'amour et d'écume impétueuses
Dans les rets des turbines et des dynamos..
Le fleuve fendu en deux par les remorqueurs, S'ouvrait comme une longue et étroite cosse Où le reflet des pierres semblait glisser...
Un cable noué en torsade liait entre elles
Comme un fil, Les fèves énormes et basses des péniches. . .
Lonc^s bélandres verts tirés par de jeunes hommes, Humbles jardins flottants qui nagent et dérivent. . .
Blocs de chevaux massifs sur l'une et l'autre berge,
Chalands-hippopotames nageant à fleur d'eau
Et cent grues décharnées et happeuses de pierres Aux bras tendus, aux tentacules de poulpes
Aspirant, pompant, suçant et vidant
Le navire accosté et qu'on voit peu à peu
S'alléger, remonter, flotter comme un cadavre
Et dans leur mutité de colosses rapaces Et d'oiseaux goulus
Montrant de leur index de fer Tout l'alphabet pesant du port...
En haut comme une dent, leurs lourdes virgules, La mobile et puissante cédille de leurs crocs,
Et par dessus l'I des quais et l'Y des darses, Sur les dalles, à plat, comme des O énormes.
Les couronnes funèbres des anneaux scellés...
Plus loin encore, l'acidité D'un vent chargé de souffles humains
Faisait cailler Dans de grands bassins gélatineux
Une eau fade et figée Oui poissait des ventres de coques,
Les vents se mariaient aux flots,
Une complicité d'éléments
Engluait et capturait Tout au fond de l'asile d'un port
De grands navires déments
Et sans cesse la vague huileuse
Couvrant et découvrant tour à tour Sans la mouiller
La large pierre grasse du quai,
Ivre et pesante, retombait
D'un seul coup sans ruisseler.
Enorme creux de sabot,
Fer à cheval De vitres étincelantes,
Surveillance des pierres Accroupies,
Maxillaire de maisons...
Ses eaux blêmies parfois par les lueurs Des tornades,
Etinçelant ainsi qu'une cuirasse Dans l'orage,
Le port, ample et pâle Baignoire d'or et d'argent De la cité.
Et pourtant, tandis qu'à l'intérieur de la ville Au fond des forges pleines de fumées
La terre et le feu luttaient l'un contre l'autre Haineusement ainsi que deux esclaves,
Sur le bord même de la ville, au fond du port, L'air et l'eau s'unissaient tendrement,
La brise s'y jouait comme un enfant,
L'eau s'y épanouissait ainsi qu'un bouquet...
Comme une veine noire et grossi par-dessous De cloaques et d'égoûts,
Un fleuve sans pêcheurs et mou comme un reptile Traversait de ses eaux d'écaillé Sa masse dure sans l'amollir...
Comprimé dans l'armure des quais
Un flot stérile et solennel
Coulait entre les parapets de pierre
Sans pénétrer ni féconder L'imperméable et vaste cité
Où seuls parfois des beauprés de navires Venaient crever comme des 5^eux Les vitres pâles des maisons...
Tandis qu'à travers Tarc-en-ciel Et les moires souples du pétrole
Des files de pilotis bariolés
Serpentaient, montrant leurs poings et leurs têtes
Et que des palis nageaient en tremblant Dans le gras liquide de cette eau
Où semblaient onduler et couler L'image symétrique des pierres
Et la bibliothèque horizontale, Rouge et murée, sourde-et-muette Des briques...
Mais plus loin au confluent des deux fleuves Démêlant les crêpelures de l'eau Un large barrage arrêtait net
L'ondulement sans fin de sa surface Et sous l'œil des maisons à six étages La faisait étale comme un miroir...
Le jour, la ville armée, la ville hostile Aux grands ponts tendus comme des arcs^
(Le vent passe sous leurs arches D'un seul et brusque coup d'aile).
Au loin, chenilles sales^ contre le ciel,
Des bruns métropolitains...
La nuit, l'eau qui serpente et s'allume Comme une rivière de feux rouges et blancs. Le lourd fleuve encerclé de bagues chato5^antes,
(Des papillons de sang brûlent dans les réverbères)
Les soirs épouvantés et tristes d'autrefois Lorsqu'au-dessus des viaducs éclairés de feux morts Rampait le ver luisant des ramss d'azur...
Et plus loin encore, plus perdues dans le passé, Ces nuits tièdes et rieuses où s'envolait léger
De cristaux, de paillettes, d'oranges, de girandoles L'arc-en-ciel en fête des frêles passerelles...
Aux arides fortifications,
On n'entend plus comme jadis
Les grenouilles des fossés,
Fruits verts de l'eau vert-de-grise, Grouiller, rire et se gargariser Avec l'eau blette et squameuse...
Toute piquetée de lentilles jaunes, Comme une peau, de taches de rousseur.
Et dans son polygone fortifié
La ville abrite Un dur rucher d'alvéoles laborieuses
Un carrelage de places,
Une géométrie verruqueuse de rues, D'avenues, de ruelles et d'impasses, Un relief épais de maisons trouées
Et comme solidement enchaîné
Par la longue chaîne d'anneaux des ponts
Et les mille-pieds des hommes minuscules
Tout l'étrange et lucide déploiement D'une bête aux élytres de pierre...
Les tentes des marchés en plein vent Comme un bouillonnement de parapluies,
Ses places d'armes où s'alignent pour l'exercice, L'hiver, de maigres poteaux d'arbustes morts.
Ses abattoirs, ses hôpitaux, ses prisons Où attendent les otages parqués de la mort,
Ses carrefours, ses ronds-points, ses boulevards Où sont vissés, cerclés et bottelés de fer,
Joujoux flétris d'une bergerie de vieillards.
Dans l'asphalte blanc de faux arbres tout pommés,
Ses foirails, ses docks, ses entrepôts, Ses mails, ses cours, ses promenades
Et les oasis flétries de ses squares.
Ses places chauves comme des stands de tir, Ses édifices d'état en pierre glabre,
Ses jardins zoologiques, ses muséums,
Avec le grave entretien de leurs pins savants
Et çà et là enfin par-dessus de hauts murs Le vaste planement nocturne et solitaire
D'un cèdre noir aux aîles de chauve-souris...
Il y a mille et mille maisons, Des vieilles et des jeunes,
Celles-ci, isolées, en pierre crue, Sises à tous les carrefours du vent,
Hautes cages blêmes et froidies
De trop d'air et d'espace autour d'elles
Et celles-là, plus basses, plus mûres.
Accroupies et comme tassées.
Cariatides, par le poids des années.
(Pareilles Avec leurs grands angles pointus A des nonnes
Sous la cornette d'ardoise
De leurs toits luisants
Bien plies Et repassés par la pluie)
Les plus jeunes offrant comme des dés
Leurs quatre faces en cubes A tous les jeux des brises
Et les vieilles enfin le long des rues Interminables et revêches
Comme une denture trop serrée...
D'autres plus petites, inachevées, Et qui n'ont pas fini de pousser S'écartent pour grandir
Et dorment encore au berceau de bois De leurs pauvres charpentes...
Et la ville qui s'accroît fait craquer sa membrure,
Se déplie, s'étire et s'allonge à tous ses bouts
Par l'aigre et dur prolongement de ses rues neuves.
Au centre, la vieille ville Aux toits serrés, violacés
Et qui semble de plus en plus vieille.
Bien que de temps à autre Les hommes la desserrent
Et la rajeunissent D'une maison neuve
Ainsi qu'on répare parfois D'une ardoise fraîche
Ou d'une tuile plus rouge Un très ancien toit...
Car, comme on creuse des trous dans la pâte, Ils aèrent de temps à autre
D'une place ou d'un carrefour Le centre, alphabet d'innombrables toits,
Le centre, ilôt fiévreux et noir.
Congestionné comme un cœur qui étouffe...
Engagées, amalgamées l'une dans l'autre Dans un très ancien mortier indéchiquetable
JDe moellons, de ciment, de briques et de crampons, Tassées, ridées, ratatinées
Et comme déjà presque enterrées.
Les plus vieilles des maisons
Plus tenacement enfonçaient au sol verdi Leurs molaires de pierre pourries
Et plus désespérément se cramponnaient A l'existence et à la terre
Par les racines jaunies et rongées De leurs antiques fondations...
A mesure qu'elle s'éloigne du centre La ville dilatée naît davantage,
Elle respire par ses bords plus jeunes Et sa périphérie de toits rouges
Déroulée s'étale et s'épanouit Comme une crête de sang cramoisie...
Au nord et à l'est, la ville pauvre Avec ses rues hâves, ses maisons fraîches Et la longue et livide tranchée,
— Entre deux remblais de menu peuple.
Entre deux escarpements de linges Et de tètes d'enfants, —
De son vaste faubourg à ciel ouvert Comme un tombereau...
Plus loin, les zones résiduaires
Avec, aux maigres marges de leurs routes,
Bien alignés, bien espacés,
D'étiques poteaux télégraphiques,
Fleuris encore d'un peu de neige Du dernier hiver, traversés de vent Et de folie
et tremblants A leurs pointes biseautées
Du pâle tintinnabulement
De leurs muguets de porcelaine...
A l'ouest, serre de la ville noire, La ville de luxe, la ville d'hiver,
Ses parcs sombres derrière des grilles d'or, Ses hauts jardins fortifiés de murailles
Et l'été, par-dessus leurs crêtes hargneuses L'écume irrésistible des feuillages.
Le bouillonnement de bronze vert et liquide Que les pierres ne peuvent plus contenir
Et qui déborde des murs comme d'une coupe. . .
Et plus loin, les routes qui s'avancent Et fendent en deux la nature
Et les lames claires des rails Qui l'écartent et la repoussent
Sur chacun de leurs côtés...
Et puis encore, les banlieues dans les arbres Aux maisons nouvelles-nées,
Toutes petites dans leurs berceaux de feuilles.
Le cimetière,
Champ plantureux labouré par la Mort Dans l'août des guerres et des épidémies,
Parc de la iMort aux grandes grilles dorées.
Un homme entre et se promène,
Tous sont couchés. Lui seul est debout. L'homme marche et connaît sa puissance,
Et tandis qu'à grands traits, sa bouche, son nez, Hument et respirent çà et là au passage
L'odeur acre et crue, pareille à celle du sang, De la terre fraîche qu'on vient de retourner,
Cet homme vit, se sent vivre intensément Par-dessus la mort de tous ces morts...
La croix,
La barre en travers, la défense
Et l'interdiction^ (Hommes, croissez et multipliez ! )
La croix, La baïonnette croisée, le Halte-là- Tu n'iras pas plus loin.
La croix, Le trait horizontal et plein Et la surcharge de bois noir
Sur les hommes, Rayés, biffés, Raturés.
Le cimetière,
Ville-morte avec ses iDlaces, ses rues,
Ses avenues, ses monuments, ses clôtures,
Ses chapelles funéraires, ses colonnes, Ses stèles tendant leurs cous, ses bustes,
Ses statues et comme des jouets de pierre. Ses innombrables petites .maisons pâles,
Le jour, sans fumées, le soir, sans lumières,
Ville de morts plus morte encore la nuit. Sans la frêle palpitation d'une lampe Ou d'une lueur derrière une vitre...
Ville-squelette et squelette de pierre...
Le columbarium, bibliothèque des morts ; Portiques calmes, registres en lettres d'or, Casiers, boîtes à fiches et bureau de la 31ort.
Le cimetière, image et réduction de la ville, Maquette construite avec la pulpe de la pierre, Petite cité parfaite,
Ville froide et illusoire, ville d'ombres vaines. Cité sans existence et sans conscience,
Plaine bossuée de quelque champ de bataille. Foule de solitudes, carrefour d'âmes, cloître blême.
L'hiver, nivellement sous la neige, Egalité de toutes les tombes,
Recueillement De toutes les sépultures,
Baiser de glace A toutes les infortunes,
Manteau royal
Sur le peuple misérable
Des fosses communes,
Pétales blancs
Sur la tombe en fleur
Des enfants.
Çà et là, d'une fosse qu'or creuse Jaillit à intervalles réguliers Upe pelletée de terre,
Mais sans qu'on aperçoive Le fossoyeur,
L'homme déjà enterré vif Qui la creuse,
Le vivant au foie jaune.
Aux yeux caves.
Le moribond terreux Qui la fouit.
Le cimetière à vol d'avion.
, Arithmétique des croix.
Addition de morts.
Echalas des vignes humaines .
Ailerons. Moignons d'aîles.
Satellite de la ville et bâti avec des tombes Sur le renflement d'une ancienne colline, ;
Le cimetière rond étalait au soleil Son ventre'plein
Et sa terre enceinte et comme farcie D'innombrables morts,
Il montrait au soleil, toute parée de sépulcres, Sa longue avenue
Qui riait au grand jour et par chacune de ses pierres Comme une cosse ouverte,
Le cimetière rond découvrait aux lunes vertes Sa denture de tombes, Comme une tête de mort.
Car chacune de ses pierres, isolée Et poinçonnée d'une épitaphe humaine, Dans sa clôture de bois comme un cadre, Dans sa cloison de fer, de fonte Ou de fusains.
Faisait du vaste cimetière Comme le musée des morts.
Que de fiers portraits de gisants Défigurés Par les retouches du temps,
Que d'antiques sculptures taillées Amenuisées sans fin
Par un pouce de squelette,
Que de grands nus enfin Repeints outrageusement
Par l'aveucfle mort.
Invitation à la mort, Toutes sans exception
Portaient comme un exemple Et comme un avertissement
Sur le même écriteau La même inscription,
La même consigne dure
Et le ro.ême commandement,
Enclose en toutes les âmes Et cachée dans tous les cœurs,
Gardée dans toutes les urnes Et gravée sur tous les cippes, La formule limpide et légère
D'une joie qu'on entendait rire Et bouillonner intarissablement
Comme une source en fleur Au plus profond de la terre.
Vieux cimetière aux tombes toujours jeunes Les hommes meublaient de pierres fraîches Sa bouche vorace
Et d'heure en heure ajoutaient une dent Plus coupante et plus cruelle A l'insatiable mâchoire
De ce grand squale affamé Oui les dévorerait tous.
On voyait jadis çà et là Les parterres des suicidés,
De ceux-là qui avaient ouvert Leur vie en deux,
Extrayant avec leur âme, joyau sans prix, La mort, diamant noir
De sa gangue d'années.
Le cimetière bien nourri
Florissant et vivace surtout
Lorsque la ville s'étiole et dépérit ;
Le cimetière verdoyant, Globuleux, accroché à la ville Comme une énorme boule de gui parasite.
Le cimetière, dortoir de morts, Avec ses longues files d'hommes et de femmes,
Alignés, étiquetés, Ficelés et compartimentés Côte à côte au fond des tiroirs de la mort.
Le cimetière, les mangeurs de terre,
La communauté Et la communion des morts
Par la terre qu'on leur a entonnée De force dans la bouche et la gorge
Jusqu'au fond du cœur.
Puis vinrent les noces de la pierre et du feu Et Tâge de fer de la ville commença,
La pierre encore jeune et claire s'assombrit,
Proie blanche ofterte et soudain étreinte,
Ainsi qu'une femme entre les poings d'un nègre,
Dans l'étau redoutable du fer triste et ténébreux.
Plongeant au ventre de la ville Le double glaive de leurs rails
Glacés de pluie ou de soleil,
Les voies trouaient la brume humaine
Et dégonflaient comme une bulle L'épaisse cité viciée
Dont les entrailles obscures Etaient comme remuées et draguées
Par la chaîne lumineuse et sans fin Des nord-suds et des métropolitains.
Tirant de la foule aux puits noirs des rues, Leurs cables frémissants, de minute en minute, Ramenaient des hommes à pleins seaux ;
Les disques-signaux ouvraient et fermaient la ville Comme des clés et simultanément de longues files De trains parallèles la vidaient et l'emplissaient ;
Les gares étaient comme les écluses de ses foules,
Les trains en les brassant les renouvelaient sans trêve ;
Leur vitesse aérait la ville comme un frais courant d'air.
Les routes de pierre n^évacuaient plus personne. Les portes de la ville n'expulsaient plus De foules à pied.
La pierre amincie et roulée en béton Se tordait entre les griffes de l'acier...
Et le désir de fuir, comprimé, faisait jaillir Et comme fuser des milliers de trains Et par cinq gares étincelantes
Pentagonalement A ses angles cardinaux
Eclater la cité comme une étoile
•kr •
Et la ville s'enferrait de plus en plus,
Elle s'armait de becs, de crocs, de serres. De pylônes, d'arcs
et de tours métalliques Ecartant avidement les nuages Et plongeant leurs maigres cous dans le ciel.
xAlU loin, à l'horizon, défi aux éclairs, Sa haute crête terrible hérissée
Par les baïonnettes, les files d'aiguilles. Les mille faisceaux des paratonnerres...
Elle gonflait, éclairées par un soleil oblique
Ses coupoles bulbeuses Et ses tourelles gris de fer,
Pareilles à de gros oiseaux d'acier, Posées sur la ligne grêle et fine,
— Le fil télégraphique infini, Qu'elles écrasaient, — de l'horizon...
Ses maisons grouillaient comme des crabes,
Enfermée vive, toute enclouée de métal, Entre les branches géantes et formidables
D'un aimant de fer à provoquer l'orage,
La ville étincelait au soleil comme une cuirasse...
Pâle Andromède offerte aux décharges de la foudre. Toute sa chair excitait déjà le spasme de l'éclair.
Ils boulonnèrent la ville avec les boulons Des colonnes de bronze...
On entendait au loin Les marteaux des calfats qui rivaient sa coque.
Ils les assujettirent au milieu des places Au centre de la ville...
Et d'en-bas, le garde-fou De leurs plates-formes paraissait leur écrou. ,
A cause de leurs têtes qui dépassaient,
Ces colonnes semblaient les clous de la cité,
On eût dit, blindées de plaques de fer,
Des hommes plus grands que les autres
Enterrés debout Et comme exhaussés
Sur un immense socle de morts ;
Car porteuses elles-mêmes à leur sommet Du chef de quelque empereur Elles étaient bien les colonnes
De ceux-là dont la tête avait dépassé La tête humiliée des autres hommes
Et les pilastres anciens des capitaines Qui avaient encloué de place en place
D'une main ferme et d'un bras tout puissant Les bords mous et tremblants du genre humain.
Tombeaux de conquérants, de quelques unes Plus tordues que des vis de pressoirs
La gloire, soutirée, s'extrayait tout en bas Et pressée, broyée, moussait sous leurs pieds
En une écume tour à tour fraîche et flétrie, Odorante et fétide.
De palmes, de fleurs et de couronnes...
Ailleurs enfin pareille à quelque énorme monstre, Toute la gloire des hommes était comme enchaînée
Par le cadenas de pierre des arcs de triomphe...
Avec le crochet fixe des viaducs et des passerelles Et la charnière mobile des ponts transbordeurs
Ils ag'rafèrent ainsi que des morceaux de viande L'un à l'autre des quartiers entiers de ville humaine.
Géants martyrs sanglants aux têtes Crêtelées
Comme une couronne d'épines, De paratonnerres divergents,
De hautes cheminées de briques violettes, A quatre pans,
Couleur de sang caillé.
Etaient les obélisques terribles De la cité ;
Noir printemps, un feuillage de nuages, Une frondaison de fumées,
Flotte au-dessus de leurs troncs, ronde Comme le globe d'un arbre,
Et la ville est un temple de briques, Aux mille colonnes creuses Et sans chapitaux...
On dirait qu'elle souffle et respire Par les grands fûts débouchés De ses cheminées...
La ville est un chœur qui chante Par les trompettes dressées contre le ciel De ses hautes cheminées,
Elles sont les arbres de la ville, les troncs Dont la sève ardente monte et s'exhale A Qfros bouillons...
Mais par temps paisible leurs fumées Se cherchent, s^enlaçent l'une à l'autre Comme des sarments...
Et l'on rêve que dans les usines ardentes Et enfiévrées
Le rut du travail de la ville en chaleur
Sans trêve a provoqué Toutes ces érections de cheminées.
La ville est embuée par la respiration des hommes Et ses fumées sont l'haleine de toutes les bouches,
Elles sont le souffle haletant des maisons
Et le faisceau crépu de leurs nuées Obscurcit par-dessus la ville aux toits brûlants
Le ciel chauve et sans oiseaux...
Un grand nuage opaque Et qui s'immobilise devant son œil Comme une cataracte
Fait croire à la vieillesse du soleil..
Les fumées sont l'âme obscure, Imprécise et confuse Des hommes
Et l'amertume de leurs cœurs Pressés par la ville
Et qui s'exprime
Figées, condensées en nuages arrondis d'ébène, En volutes durcies, Elles marquaient le ciel de cachets noirs,
Elles encraient sa grande marge pâle et sans cesse Lui envoyaient de sombres faire-parts Et de nouvelles lettres de deuil.
Elles marbraient le ciel de marbre noir...
Comme des sacs d'explosifs, on les voyait enfin Charger les nuages, orager l'espace Et miner l'horizon...
Et seule quelquefois la grève Eteignant brusquement tous les feux dans la plaine
Rendait au ciel en un instant Son profond azur candide et sa pureté...
Vaste anarchie des nuages et des vents Sur les labeurs
Le drapeau noir des fumées flotte à la hampe Des cheminées
Dans le ciel scellé aux armes et aux couleurs De la cité
A Theure de la rentrée, la sirène
Qui plane comme un rapace Au-dessus des groupes d'hommes
Siffle, acide et militaire, Un ordre impérieux de rassemblement
Et tout au fond des chambres pleines d'éclairs, Dans les grands halls vitreux, illuminés,
Pareils à des aquariums magnétiques, L'âme humaine est happée par le travail,
Les antennes élastiques et les lanières, Les spirales et les tentacules de pieuvres
Des courroies, des volants et des glissières. . .
Sirènes de chair aux chants captieux, Demi-femmes,
Aujourd'hui clangorantes aux gosiers De métal,
Votre voix Ne s'en va plus à tâtons dans la nuit,
Comme la pesante nage des cloches De jadis.
Car au-dessus des têtes.
Bref arc-en-ciel de notes en éclair,
Votre verte strideur, Ocellante et rauque,
A fini d'ébranler
Les tendres harmoniques
Des cœurs...
Et toujours et sans cesse érigeant D'autres campaniles, d'autres cheminées Et d'autres paratonnerres
Les hommes redoutant l'orage S'efforçaient en. vain de percer Avant qu'il ne fut mûr
L'énorme abcès de la nuée noire Qu'ils avaient fait au ciel
Et contre ce dernier tiraient infatigablement, Sans relâche, maîtres et ouvriers,
De nouvelles flèches de pierre ou d'acier...
s 2 ANDROLITE
Et tandis qu'elles striaient l'air du soir Ventilé au-dessus de la ville par les hélices Des aéroplanes,
Eux-mêmes, pris au piège des rues, des carrefours Et des places en étoiles.
Tourbillonnaient dans les rayons de la pierre
Comme une ronde de mouches Dans le soleil du soir...
Ames nouées le jour aux tresses des fumées,
Corps. demi-nus la nuit parmi l'enfer des forges Et le renversement fulgurant des cubilots,
Ils tiraient dans le ciel avec les longs canons De leurs cheminées de briques,
Avec les antennes et les tours angulaires De leurs T. S. F.
Avec leurs projecteurs de tôle, leurs télescopes Et leurs avions,
Ils épuisaient contre sa tremblante cible d'amour Tout l'arsenal de leurs flèches de haine,
Ils tiraient avec rage au cœur même du ciel... Mais sans pouvoir l'atteindre,
Un invisible dieu le faisait, eût-on dit^ Reculer chaque nuit
En éperonnant d'un jaillissement d'étoiles Sa fuite azurée...
Des étoiles dans la bouche, L'opérateur de la T. S. F.
Tisonne dans la ruche du soleil..,
Le crépitement mat des mots Fait un bruit de coléoptères morts
Et comme d'abeilles sèches Qui ne remonteraient plus au ciel
Et ne butineraient plus Dieu sur les lèvres humaines,
Dieu, cette diphtongue subtile Et ce vieux mot perdu
Si étrange et si vieux Qu'il est devenu
Avec les années
Bien difficile A prononcer...
L'astronome aspire le ciel Au bout d'un télescope d'or
Et couché sur un matelas Dans sa coupole ardente et dure
Pareille à quelque énorme sein Fait l'amour avec une étoile...
Les paratonnerres avaient vidé le ciel de Dieu, Ils l'avaient attiré et bu comme une foudre Et transmis par cables et par fils A cent mille dynamos tournantes
Au-dessus de la ville allumée Et qui croyait s'être parée,
Pour l'éternité, de tous les feux du ciel...
Le feu sacré, Jadis flamme abondante et bien nourrie, Lumière orgueilleuse,
Aujourd'hui morcelée dans les chapelles En mille petites lueurs d'or précieuses. Baissait de toutes parts
Et son souffle ténu N'était plus la nuit par des mains pieuses
Aux autels de pierre des temples Et aux sanctuaires de chair des cœurs
Patiemment et doucement entretenu Qu'en de frêles et tremblotantes veilleuses.
A l'autel, le prêtre hynoptique, l'encens, Les joues des angelots gonflées de chants
Et la délivrance, l'enfantement puissant Des grandes orgues orgueilleuses
Et les pijiers nervés et les verrières de miel
Et les vitraux d'épices et de fruit mûr Qui changeaient la couleur du ciel
Et puis encore tendu au seuil Le piège multicolore de la rosace Où se prenaient les cœurs
Et sans cesse et toujours la musique intérieure des âmes.
Tandis qu'à toutes volées, au dehors, Mille cloches heurtées et culbutées dans la lumière
Faisaient crouler comme de grands oiseaux blancs Des cataractes de sons sur la cité...
Mais les hommes s'étaient peu à peu lassés De toute cette beauté
Palpée et maniée Depuis tant de jours Par tant de mains,
Caressée et baisée Depuis tant de siècles Par tant de bouches,
Ils avaient à la longue
Délaissé Toute cette splendeur
Patinée
Par l'amour et par le temps
Et comme l'orteil de bronze D'un saint
Usée Par les baisers ;
Les hommes avaient à la fin
Déserté Tout le paysage chrétien...
Et de tout le sang du Père Jadis versé par le Fils
Il ne restait plus guère Au fond des lampes d'autel
Qu'un gobelet de rubis,
Un fragile verre de feu De tout le sanar de Dieu.
Un petit nombre d'hommes et de femmes, De tous les plus faibles, les plus débiles,
Buvaient encore et pour se réchauffer Quelques gouttes de Dieu comme un alcool.
Longtemps leur foi, Comme une ancre enfoncée dans l'azur
Avait retenu Le ciel de voguer et de s'enfuir-.
Le ciel pesant Empli jusqu'au bord par leurs prières Et par leurs pleurs,
Mais à présent L'infini plus léger qu'une nef vide,
Au-dessus d'eux Flottant et oscillant, remontait
S'éloignait, disparaissait...
Les prêtres vivaient de Dieu, Mais Dieu mourait du prêtre.,
Taraudée par le doute et la défiance La carène du vaisseau religieux D'année en année s'engloutissait Dans une morne mer d'indifférence
Et comme de grands bateaux naufragés Il y avait des églises en ruines Où librement le vent et la pluie Pénétraient par les vitraux brisés...
Mais Dieu avait la vie dure Et la foi résistait.
Il y avait parfois Des inondations, des crues Et des débordements...
mais toujours,.
Après chaque sinistre.
Après chaque déluge.
On revoyait encore, émergeant
Comme des arches sur des sommets.
De nouveaux monastères Et de nouveaux calvaires
Et c'était, eût-on cru,
Au dire de ses mages,
L'auguste exil de Dieu
Sur les hauteurs...
Il y avait parfois des remous,
Des vents, des tempêtes, Des échouages...
mais toujours, Après chaque tourmente, Après chaque désastre, On voyait reparaître Au milieu des épaves
Les deux bras écartés Du grand crucifié Oui nao'eait sur sa croix...
Dieu qu'on venait jadis De partout contempler,
Dieu enchaîné au fond des temples Par une chaîne d'yeux^
Dieu regardé depuis trop longtemps Et qui a perdu sa liberté...
Et pourtant certains soirs une ombre fervente Soulève encore la ville vers Dieu...
A la fin du jour, quand d'en-bas, delà rue, Des pavés, l'obscurité monte et fume,
Des fenêtres s'ouvrent et des hommes inquiets Attendent anxieusement de lire
Le signe inconnu qui va s'écrire au fond du ciel...
Pareilles à des chauves-souris, des ombres noires. Voudraient s'arracher aux ténèbres, déchirer leur brume,
Descendre, voler, frôler des murs et s'en aller croire Une seconde dans des temples qui s'allument...
Des hommes voudraient s'unir pour être forts, Mêler leur vie glacée à d'autres vies plus tièdes,
Confondre tous en joie leurs plaintes et leurs craintes Et résister aux menaces de la nuit...
Des hommes las voudraient le temps d'une prière Métamorphoser leurs cœurs en des églises
Et convertir à l'unanime et mystique bonheur Leur solitude incrédule et désespérée...
Et tandis que dans la ville opulente Les plus riches brûlaient leur vie Sur des autels de lumière
Et sous un large dais de nuages Tout chevelu de longues boucles noires,
L'hiver, dans la ville basse,
dans la ville ouvrière,
Pareilles à des plantes malingres S'arrachant péniblement De leurs millions de pots,
Les plus frêles de toutes les fumées Les moins drues, les moins vivaces.
Etaient celles-là même, hélas !
Qui sortaient du toit des misérables...
Il y avait, germée à côté de l'ancienne
Et plus riche qu'elle, Une autre ville annexe et champignon.
Dieu était comme frappé par les pierres
De cette ville Qui grandissait
Et dont les habitants sans cesse Le lapidaient
A coups d'églises neuves,
de temples Et de chapelles.
I02 ANDROLITE
Ils y entretenaient une chaleur sans flamme, Une foi sans ferveur,
Une piété vaine et ennuyée Et qui brûlait comme un bois mouillé...
Insensibles, ils vivaient sans amour
Et les plus riches avaient du feu Sans avoir de foyers,
Tandis que les plus aimants
Et les plus pauvres
N'avaient que des foyers
Sans feu...
On eût dit enfin que dans la ville de pierre Se faisait peu à peu La pétrification du dieu fait chair
Et son obscurcissement Et son salissement
Dans la ville de fer
Par les mille blasphèmes
des hautes fumées noires
Vomies par ses cheminées...
La lapidation des hommes
Par la ville, qui sans cesse,
Les remue comme des galets,
Les frotte les uns contre les autres, Les émousse et les arrondit ;
L'emmurement par la ville Des hommes de plus en plus petits Au pied des maisons de plus en plus hautes,
Le piétinement ivre, le harassement De leurs foules flétries
Et sur son corps vieilli, tout l'amour, Toute la tendresse.
Mangés, rongés comme une chair. . .
La pétrification enfin Des hommes par la ville,
La ville de pierre lasse et dure Et qui n'était plus Qu'une carapace...
On dirait que tout homme Porte le poids d'une lourde pierre,
On dirait que chaque pierre de la ville Pèse de tout son poids sur chaque poitrine ;
On dirait enfin qu'entre ses mandibules de fer Et dans ses grandes molaires de pierre
L'énorme ville vengeresse Ecrase et broie chaque soir l'âme et la vie des hommes
Empestées par la tristesse Comme une fumée noire.
Au sommet de la ville,
A la plus haute fenêtre d'une maison, Un homme est accoudé
et du balcon regarde Couler comme un fleuve
la descente du soir
La chute du soir sur la ville à vol d'oiseau qui agonise,
Mais que farde encore avant sa mort aux couleurs de la vie
L'incarnat rosé d'un tendre crépuscule ;
IIO ANDROLITE
A la même heure dans une île antipodique Une femme se lève et reçoit paisiblement
Sur ses épaules arrondies et nues Qui retombent ainsi qu'une vasque
L'aurore de feu comme un baptême.
Il a plu.
On dirait que la ville A pleuré tout le jour,
L'homme se penche sur elle avec ferveur. Il fait sienne sa peine,
Il la serre Et la presse contre lui-même Ainsi qu'une éponge,
Il recueille Toute sa tristesse dans son cœur...
Goutte à goutte et sans fin,
Il boit les pleurs de la ville Dans le bénitier de ses mains.
Pure transparence de l'air après la pluie.
Cristal bleu de la nuit, Semillé de points d'or...
Mille feux minuscules S'allument dans l'azur reparu,
Mille nuées, mille haleines Brillantes et vernissées S'étalent en flaques dans le ciel, Plafond de verre fumé. '
Lent glissement du soir occidental Qui sans cesse se déverse Sur les hommes fatigués Comme un grand arrosoir empli de rosée
Et tendre ondoiement au même instant du jour levant, Epanchement vermeil de l'aube orientale
Qui regonfle la chair des fleurs, redresse les tiges Des jeunes filles ployées comme des glycines...
Et du haut des terrasses ces grappes de femmes Qui retombent comme des lianes affaissées...
Comme démoulé du crâne d'un dieu mort Et pareil à la pensée refroidie des hommes,
Un grand nuage immobile et pétrifié Rêve et dure au-dessus de la ville...
Un oiseau, très haut, vole d'une tour à l'autre. Couple d'aîles couleur d'espace et de nuages...
On dirait qu'une mouche traverse le ciel...
Le ciel entre par les fenêtres comme un regard. Un homme descend doucement la pente du soir ;
Un homme écoute, à la fois proche et lointaine, La ville,
Haliotide prodigieuse qu'emplit une rumeur, Tonner comme la mer aux conques de ses oreilles.
A la tombée du jour un écriteau Dressé en travers de la chaussée
Montre du doigt l'extrémité d'une rue Barrée par les paveurs et par le couchant,
Un groupe d'hommes y pile du soleil
Et les hies qui broient les rayons écrasent Comme un jus rouge le sang et la lumière
D'un soleil trop mûr qui va bientôt pourrir.
Il8 ANDROLITE
C'est l'hiver...
Un vieillard explique à des enfants Pourquoi le soleil est si pâle et si faible...
C'est que chacun lui a pris un peu de flamme Pour l'enfermer dans son âtre,
Quelques-uns Comme toujours ont pris la plus grosse part,
Le plus grand nombre s'est partagé le reste.
La nuit tombe.
Les trains passent
La double voie brille Et glisse comme une bave
Au-dessus des pilastres,
Du haut en bas des maisons Coupe et superposition
De groupes illuminés,
De familles radieuses Qu'un souffle alterné de métropolitains Evente et caresse de minute en minute.
La nuit tombe.
Les jattes renversées Des suspensions font couler leur lait,
Un grand bol de céladon blanc qui s'allume Met sur chaque table une nappe de clair de lune
Et l'abat-jour pâle et vert arrose et fait s'ouvrir Délicatement le cœur de chaque famille,
Vie en rond épanouie autour de la table
Où dans l'ombre comme une plante dans un vase, Trésor choyé, scintille et vit, l'espace d'une nuit
La lampe couronnée de rayons comme un fruit d'or.
Comme au fond d'une cave La famille se reforme et caille chaque soir.
Toutes les heures, la pendule qui dit un mot Mêle sa voix à l'entretien des hommes
Et ses vieilles aio-uilles tricotent le temps
Et des groupes se serrent devant l'âtre ou le poêle En vue du passage marin de la nuit...
On dirait que tous s'apprêtent à partir Avec- ce compagnon joyeux, le feu,
Et qu'ils s'installent, se calent et se rencoignent Pour faire route avec lui,
Immobilement, un tiers de la nuit...
Fleurs de flammes à la branche noire . Dépouillée par la hache et l'hiver,
Toute pareille à l'homme pauvre et dénudé
Qui se pare dans son lit De beaux rêves la nuit...
La nuit refond le bloc de la famille, Dont chaque partie, raimantée d'amour,
A nouveau cherche l'autre et la retrouve,
Chère entente des corps dénouée par le jour, Archipels d'âmes dispersés par son flot...
Les cœurs se ressoudent ainsi que des ilôts.
Comme des instruments séparés et qui s'unissent, Tout un concert d'âmes.
Tout un chœur de cœurs Chante autour de la table...
Le battement de l'horloge scande leur existence, Sur le cadran les aiguilles coupent du temps heureux
Et font douze parts de l'heure comme d'un gâteau.
La famille, compotier aux belles joues, somnole, Elle digère pesamment son lourd bonheur,
Frileuse elle absorbe ainsi qu'un corps gras et chaud La lumière de la lampe par tous ses pores ;
La chaleur du foyer lui dilate le cœur.
Premiers accrocs noirs à l'étoffe du ciel clair, De petits morceaux de nuit s'éparpillent,
Des vols de corbeaux grincent et déchirent le ciel Dont ainsi qu'une doublure le sombre envers Commence d'apparaître,
Toute la ville descend comme une sphère La pente de la nuit.
Une première étoile fixe un pan de la nuit
Et d'autres qui surgissent enclouent peu à peu Les hautes tentures d'un ciel mortuaire ;
L'ombre énorme enfume le ciel Et la pesanteur de l'obscurité
Succède au poids léger de la clarté.
Comme une gueule enflammée Le soleil arrondi bâille
Et tout le couchant distendu Aboie,
On dirait que la nuit qui s'entr'ouvre Se referme sur le jour
Pour l'enfourner au fond du ciel,
Comme une locomotive La ville haletante,
Entre rapidement Au tunnel de la nuit.
La nuit tonnante descend,
La ville alors s'éclaire..
La machine à faire des ténèbres roule et gronde
Et l'âme électrique s'allume au dur frottement Des noirs plateaux crépitants de la dynamo-nuit.
La ville tremble à l'approche de la nuit ;
Grenue, elle a comme une chair de poule éclatante, Une éruption d'ampoules allumées et de cloques ardentes
Une démangeaison terrible de feux et de rougeurs ;
Elle regarde ainsi qu'un nègre aux yeux d'émail L'obscurité
par les dix mille yeux dilatés
De ses lampes à arc.
Epèlement de la lumière.
Balbutiements électriques des globes d'azur ;
Les hommes s'essaient à rallumer le soleil
Aux plafonds, sur les tables, dans les encoignures ;
Les soutes du travail et de la peine sont éteintes, Les oriflammes de feu flottent à la hampe des mâts ;
L'éventail bariolé des plaisirs s'ouvre et s'écartèle, Des anges musiciens déroulent dans la nuit,
Comme une longue et souple gamme chromatique. L'immense arc-en-ciel de la joie multicolore...
Comme des banderoles, aux transparents des réclames, Pensées choisies et lumineuses, rouges autographes
Et signatures agiles d'invisibles démons, Sentences bleues et vertes aux fronts des maisons...
La nuit s'offre et tend à l'homme une joue en feu.
Les hommes s'efforcent de tuer la nuit nouvelle-née, Ils lancent contre elle toute leur meute de lumières,
Mise en défense de la ville contre les ténèbres, Protestation des hommes contre l'obscurité.
Des milliers de lampes se dressent contre la Bête...
I30 ANDROLITE
Ils voudraient l'enchaîner avec des cordons de flammes, La nuit les rend ivres comme un vin ; ils titubent :
On dirait qu' ils se tiennent par les yeux Pour ne pas crouler à des rampes de feux.
Ils élèvent contre Tombre ennemie Comme une barricade Un brasier d'or et d'argent,
Ils tendent un barrage flamboyant, Un vaste incendie triomphal
Contre la marée irrésistible de la nuit.
L'homme regarde la ville aux gemmes translucides, Les pâles vitrages des usines qui flambent, Les coupoles glauques de ses opéras verts, Les serres enflammées de ses music-halls...
Il regarde sous la pluie les grappes rieuses Ou larmoyantes des grands palais de cristal, Des cirques et des gares transparentes...
Mais par dessus tout ses yeux contemplent dans la brume Bloc condensé d'hiémales rosées maraîchères,
Vaste étal de vagues mortes, cathédrale de glace Et de frigo,
Trouble aquarium de sueur et d'eaux sales, Marché couvert
Et port gras des pesantes marées De chair fraîche, l'Arche et l'énorme verrière
Des Halles colossales
Hommes des foules, errants des places et des rues, Reculant le plus possible l'instant d'être seuls
Et vous encore, ô femmes allaitant vos petits... Colis humains, bétail d'émigrants à l'odeur de vanille
Qui sommeillez aux berges froides des quais, aux estacades En attendant l'heure tiède d'être empaquebotés.
Vieillards à l'œil jeune, à la barbe mousseuse, étrangères Qui portez à vos oreilles l'anneau des prisonnières,
Androgynes bien coiffées aux cheveux de laque noire,
Au beau teint de feu de la loutre allumée par le vent,
O vous restés comme un limon dans l'estuaire des gares Maladroits vo3^ageurs captifs d'un cercle de tourments. Infortunés ballots heureux de chair et d'oreillers.
Voici que maintenant la Nuit roule de l'Ouest à l'Est Et qu'un petit nombre à travers l'océan du sommeil. Vogue tout enivré dans les grands immeubles de pierre
Dont les dix étages tanguent sur leurs soutes d'anthracite Et chavirent sur leurs cales d'alcool et de champagnes !.
La ville est un port où dorment d'un sommeil de pierre, Les carènes à dix étages d'énormes navires
Qui ne partiront pas, qui ne partiront jamais...
La nuit les hublots de tous les sabords s'illuminent Et tout autour de ces méduses aux yeux vitreux
Les hommes glissent et frétillent ainsi que des poissons.
Du haut du promontoire de pierre d'un balcon, Un homme écoute la houleuse rumeur du monde Et de la nuit...
Les portes bâillent de sommeil
et les fenêtres S'allument comme autant de décors,
— Le triangle des rideaux Compose des scènes, —
Comme au fond d'une bouche
on entrevoit La peau intérieure et les muqueuses
Tour à tour enflammées ou livides Des chambres,
pâles papiers peints Ou tentures cramoisies...
...Hommes et femmes Larguent pour la traversée de la nuit Les rideaux de leurs chambres et de leurs lits...
Sous l'anse de leurs bras, les coudes arqués, Des femmes tournent la tète et comme en rêve Egouttent et tordent une chevelure liquide,
Puis se dévêtent pour le long bain du sommeil...
Les unes Regardent leurs cuisses grasses comme des phoques roses Et tirent à pleines mains sur la peau de leurs reins...
D'autres encore, qui bâillent et s'étirent, se dénudent Indolemment pour de brèves étreintes
et certaines Plus fiévreusement pour de plus profondes plongées...
...Amour. Fluide. Electrolyse suprême De deux corps qui se dissolvent l'un dans l'autre.
Des re"flets jouent sur des chairs... Le feu amoureux Lèche comme un chien jaune des nudités limpides...
Dans l'alvéole des chambres, des hommes, des femmes Luttent corps à corps et ruisselants de sève et de sueur,
Pins entaillés, nageurs pantelants, Emergent de l'amour comme d'une étuve...
Un peu de linge blanc caille Çcà et là dans leur nuit, Des aubes et des amicts s'éparsèment sur des chaises.
Lazare se sèche à des draps pâles et mortuaires, Des noyés reviennent à la surface de la vie...
Des couples en prière adorent le vrai dieu Oubli...
Et peu à peu l'Amour mort ressuscite et les éclaire Avec une torche faite de la pure résine
Qui coule comme un beau sang de ses blessures magiques.
...Comme un pêcheur endormi et couché La nuit de tout son long dans une barque
Dont l'amarre a cassé et qui dérive...
Chaque homme s^endort sur le sein d'un rêve Gonflé de femme et qui l'entraîne au loin.
Reste d'une clameur que rien n'a pu faire taire Un cri unique et clair comme le fil d'une lame,
Un cri aigu et qui l'illumine,
Renaît sans cesse
de la nuit..
La nuit unit les hommes épars pendant le jour, La poix noire du sommeil les agglutine
Et comme tous les bruits durs et contractés se nouent Tous les sommeils se fondent en un seul...
La nuit ronde les enferme. Un grand cercle engourdi Parque les dormeurs comme un cimetière.
Les hommes dorment entre les bras de la nuit.,
I40 ANDROLITE
De minute en minute de longues files d'âmes S'enlisent dans les sables mouvants du sommeil.
Les hommes endormis tettent le lait du rêve Et de l'oubli à la mamelle de la nuit...
Dévotion à la nuit...
En proie aux rêves les hommes endormis Cuvent le vin profond du sommeil
Coupé par Teau trouble des songes
Qui sont comme leurs pensées de chaque jour Décomposées par leur mort de chaque nuit.
La nuit couve chaudement la ville immobile,
La brise de leurs rêves fait bouger les dormeurs Dont les lèvres s'ouvrent ainsi que des corolles^
Ils parlent à' mots entrecoupés, ils étouffent... On dirait qu'ils viennent respirer à la surface..,
Et l'homme attentif et penché sur la ville énorme
Ecoute l'hymne du silence au sommeil Entonné par ces millions de bouches...
Pleine nuit..
Une étoile filante s'incline comme une fleur.
Pleine nuit...
L'homme regarde du haut de sa chambre Comme d'une baume les maisons noires
Et là-bas,
sur une place,
au bout de plusieurs rues,
La grande rose pâle et l'œil dilaté D'une seule gare éclairée, survivante,
Dont la face rayonne ainsi qu'un soleil jaune.
Un rêve limpide éclaircit le sommeil des hommes, Un grand rêve flottant met à la voile Sur la mer du sommeil...
Un nuage fond comme un morceau de sucre.
Le ciel accouche sans bruit de la lune.
Enorme Et trouble à sa naissance elle se clarifie Et diminue à mesure qu'elle s'élève.
Une lune pure filtre et blanchit la nuit..,
...Peu à peu la fraîcheur des ténèbres Fait pousser sur la ville endormie Une végétation cristalline De pensées blêmes et transparentes,
Une floraison d'images et de rêves Pâles et décolorés, semblables A des camélias éclos en cave Au soleil noir de l'obscurité...
Tout un envol de sentiments de nuit, Tristes, effarouchés et clignotants Comme des hiboux dans l'ombre froide.
Dans l'horloge Plus haute et plus étroite qu'un cercueil Un homme est enfermé,
Le même que celui qui dans la chambre Vit et rit, pleure et meurt,
Un cadavre est présent Dans le sarcophage aride de l'Heure...
On dirait que le temps fait un pas A chaque battement du balancier...
Un grand coffre qui veille est le tombeau D'un homme assassiné par le Temps.
Une montre enfantine est sur la table Et l'homme écoute
le frêle bruit de secondes
Et perçoit en songe
la trame divisée Du temps menu qu'elle pique à la machine.
Minuit,
L'envers de Midi se déchire et sonne,
Minuit, le combat au cœur de la nuit,
L'étreinte corps à corps des deux aiguilles, — Le cri de l'heure et son gémissement, —
Midi, leur chant d'amour et leurs baisers.
Sur une table et sommeillant l'ovale d'un chat muet Et qu'on dirait pétri dans de l'ombre et du silence.
Un seul homme dure encore,
— une lampe survit xA.u plus haut étage de la plus haute maison,
Au plus tendre hublot du grand navire secret —
Et tandis que les hommes baignent ivres-morts Au fond d'un gélatineux sommeil
Lui seul se sent sec et net et pareil
A ces anachorètes légers Qui sur la plus haute branche d'un mont
Vécurent jadis au verso du ciel Dans la lumière ainsi que des oiseaux...
Une voiture attardée remonte la rue, Le pas d'un cheval dégioûte la chaussée,
Rigide remuement de galets avalés, Des sabots de fer mastiquent le pavé..
Une lueur fuse au loin et grandit en chantant, Une automobile gonfle, stoppe et trépide.
Puis l'essence se calme et le moteur s'endort..,
L'œil bouffi des phares se ferme de fatigue, Les pneus comme des boas digèrent l'espace..
Une flamme impure et froide de réverbère Dévisage un jeune homme et l'enlace en dansant, La main sèche du vent soufflette les passants...
De lourds rideaux de fer se déroulent et tombent, Vaste fracas de la tôle ondulée qui choit...
Troublés dans leur chair tous les étages tressaillent
Du bâillem.ent profond d'une porte cochère
Qui vient de se fermer dans un bruit de tonnerre...
Le jour, plus creuse et légère^ La ville semble plus dense et plus lourde,
La nuit, avec ses maisons gorgées d'hommes Et ses rues désertes, évacuées...
L^homme après un long temps rallume la lampe Dont à travers les parois du verre fauve
La mèche large et qui trempe dans le pétrole Semble une couleuvre morte dans un bocal,
Alors le chat qu'aveuglent les rayons Cille et pleure en silence
Et ses larmes sagement
coulent une à une Sur ses joues rondes et velues...
Pleine nuit. Une lampe brûle encore En silence comme une pensée,
Une petite lumière, une lueur Pâle et funéraire, veille encore
La mort nocturne des hommes, Une dernière goutte de feu Pointe encore au sommet de la ville...
...Toute la ville est nettoyée d'hommes, Il n'en traîne plus un seul dans ses rues,
...On dirait qu'elle les a ramassés Comme une commode énorme et ventrue Dans chacun des tiroirs de ses maisons,
Chaque rue semble un haut corridor.
Vaste agrandissement des carrefours Et des places
Echancrure et distension Des contours de Tespace...
L'homme est revenu s'asseoir auprès de lui-même,
Las et comme s'il craignait de la perdre, il tient Son âme étroitement serrée entre ses bras.
Etpeu à peu des silences mouvants s'unissent à leur tour, Commedes pans déglace de grandsespaces muets se soudent,
Les blocs du silence pèsent massivement sur la ville. L'océan vaste et froid de la taciturnité se prend.
Liés entre eux par la blonde colle de la lumière.
Le jour, mélange des bruits et confusion des sons, Le soir, leur solitude nette et leur distinction,
Isolés et comme solistes dans l'obscurité.
Ils se détachent en clair sur le fond noir de la nuit
Le silence se propage à grands flots engloutissant
Tous les sons, tous les cris, tous les derniers remous du bruit
Et la lourde rumeur de la foule y plonge et s'y enfonce Comme un troupeau de cloches qui se noie dans la mer.
Seul un chant de femme nage encore sur sa nappe immense,
Partout la contagion du silence,
Partout la prise de possession De la ville et du monde
Par le silence...
La nuit remonte et s'apaise Doucement...
L'ombre se tait, la ville s'éteint..
La ville dort en rond comme un chien replié.
...Et l'homme ouvre la porte en|songe,
Il se penche Sur la rampe de l'escalier,
Spirale Sonore de coquillage,
Oreille
de la maison,
Il entend l'aveu des portes entrebâillées ;
Il écoute pleurer dans les chambres voisines...
Un enfant que sa mère a laissé seul et qui crie... Une femme abandonnée...
De pauvres êtres faibles Et chétifs, entaillés par la vie et les hommes
l6o ANDROLITE
Et qui sécrètent naturellement des larmes Comme le pin la résine...
Un nouveau-né Sanglotte et meurt,
On perçoit l'explosion De son petit corps à travers la nuit
Et comme l'éclatement de son cœur Trop faible pour tant de douleur...
Plus loin Un homme aux yeux bons derrière ses lunettes S'incline doucement sur une flûte agile,
L'air Est plein de tristesse et les murs ruissellent De pleurs d'enfants...
On respire déjà L'odeur de leur douleur en fleur qui mûrira...
Un piano fait ses gammes comme un fauve ses griffes Et son sillon de notes rigide et rectiligne Laboure impitoyablement les chairs de l'âme...
Silence de mort sur le piano
^ui se referme comme un cercueil.
Parfois une fenêtre inquiète s'ouvre,
Parfois un homme en face, Le même homme que moi,
Allume une lampe et réveille la nuit
Et peut-être que ma propre lampe, Sur le rocher noir de la maison
Lui fait rêver c^u'il est, quelque part. En pleine mer, un oiseau d'or qui chante
Sur la branche rigide et rouge Et qui seule émerge de l'eau D'un grand arbre de corail...
Un homme sort de son lit la nuit,
Somnambule ivre, il tend les bras Et marche à tâtons dans la chambre,
Heurte les meubles, se baisse, se relève, Et la nuque et les reins écrasés de tristesse,
Va boire à quelque pot à eau une affreuse gorgée.
Et je vois poindre l'aube difficile de sa lampe Ainsi qu'une lueur triste avant-courrière du jour
Et d'autres feux se rallumer dans d'autres tours de guet, D'autres parcelles de lumière s'émietter dans la nuit.
Des coqs captifs poussent au loin des cris de désespoir...
Quelque chose vient de remuer dans la chambre,
Une porte a crié.
Un rideau s'est gonflé,
On dirait que derrière un homme s'est caché Et il n'y a personne et ce n'est que le vent...
Une persienne bat comme une aîle arrachée.
O tressautement de peur et pourtant joie
A l'idée d'entendre le bruit dune clef Tournant dans la serrure,
l66 ANDROLITE
Quelqu'un entrerait, Quelqu'un viendrait me voir, m'entendre, Me parler,
Un homme, un autre homme Serait là.
Et qui ne serait venu Que pour moi, uniquement pour moi !
Pour briser le sceau blême de ma solitude !
Oh ! Comme je repousserais en tremblant les verrous.
O silence vide et clos,
que seul agite encore et perce Le frêle battement d'un cœur de montre...
La ville est le jour une incarcération d'àmes, Une détention de joies vives et d'heures claires,
Et le soir, une mise en liberté de douleurs Et comme une fête nocturne de tristesses...
...Je voudrais être entraîné Par le courant souple et fort dune foule
Et rouler aveugle et sourd dans chacun de ses remous^
M'engoufFrer parfois avec elle comme l'eau d'un bief Sur les aubes vives d'une roue de moulin Aux tourniquets criards d'un music-hall, ■
Ou bien plus loin être la proie noire et tourbillonnante De quelque grand skating agile et lumineux...
Je voudrais céder à la tentation des descentes, A l'invite d'une pente douce comme une femme,
Tourner avec les places, couler avec les rues Et résister à l'ordre impérieux des montées.
O multitude, Je voudrais enfin comme un nageur las
M'étendre et faire la planche Sur ton paisible et tiède ondulement.
Je ferais escale avec elle, Je roulerais avec son flot Aux ports engorgés des cafés,
A leurs terrasses étalées Et qui débordent largement.
Ou bien seul comme une petite barc^ue lasse, Comme un canot puéril qui suit un grand navire
Et tressaute et danse de fatigue sur l'eau,
Je m'en détacherais parfois pour me glisser Tout au fond du chenal d'un bar étroit,
Ou bien je m'arrêterais sous une porte Pour voir défiler des hommes et des femmes
Que je regarderais tous au visage
Et l'un après l'autre, avec désespoir..,
Il fait trop clair en moi, je sens la morsure D'une lumière aride qui dénude affreusement
Les parois de mon âme, et pourtant tout est noir Autour de moi qui brûle,
Je me consume glacé...
Le cœur de la ville est moins sombre et moins triste, J'y charbonnerais comme un tison refroidi...
Oh ! Je voudrais m'éteindre dans la clarté sonore D'une place en feu que je sais, moyeu de la ville,
Où certains soirs aveugles rayonne un cirque d'or. Où tourne en tout temps la piste d'un manège blanc ;
Je voudrais marcher pendant des heures et des heures Dans une de ces rues qui harassent les hommes.
Je voudrais longer en courant le bord dun trottoir Et sauter de pierre en pierre comme un enfant,
Mais sans effleurer ses joints de mortier clair Et sans écraser un seul de ses interstices...
Je voudrais toute cette nuit ensemencer D'une semence de pas l'asphalte stérile...
— Oh ! Rentrer enfin chez soi si ivrs de fatigue Qu'on marche rigide et presque aveugle, les yeux
Dans des œillères, sans pouvoir se détourner, Sans pouvoir obliquer d^un seul pas à côté !.. —
Je voudrais être le premier de tous ceux qui attendent Aux portes d'un théâtre éclatant,
Je voudrais sentir loin, très loin derrière moi, se tordre Et s'étirer au laminoir d'une barrière,
Enorme étalon pris au piège de la salle, La queue en crins noirs d'une foule hennissante !
172 ATVDROLITE
— Ou bien, Non,
Rester dans la rue seul et libre Et toiser avec dédain ces enchaînés,
Ces groupes noirs qui moutonnent à cette porte, Cette cohue qui s'allonge en quenouille
Et file patiemment de minute en minute Les heures de son attente...
Je voudrais être sous un plafond d'indigo Où brûle un ciel bas d'étoiles apprivoisées.
Ou bien au bord du clavier ardent d'une rampe Où la lumière allume alternativement Une gamme chromatique écarlate et blanche ;
Je voudrais être attiré comme un fétu d'acier Par l'aimantation puissante et claire.
Luisante et chaude, du centre de la Cité,
J'ai faim d'entendre quelque part, n'importe où, Dans une boutique où il y aurait des poids, Un humble dialogue exactement pesé De paroles massives et bien portantes...
J'ai soif d'entendre quelque part, n'importe où, Au comptoir en fer à cheval d'un bar d'étain Ou dans l'arrière boutique d'un débit
Un long' soliloque vacillant de phrases saoules...
J'entends au fond de moi-même trop de voix enlacées, Trop d'appels rigides aux cous tendus comme des trompes,
Je vais les soulever par dessus la marée montante Des bruits de la rue, les y précipiter tout fumants
Et les noyer dans la foule comme dans une eau noire.
Comme un homme affaibli Et qui descend le soir dans la rue Boire de la lumière et rallumer sa vie
Tout mon corps voudrait à la nuit née Rôder sans mon âme
Au pied des hautes maisons illuminées.
...Chaque soir, Le troupeau de la foule descend vers la rue. Abreuvoir orageux des bruits versicolores...
Des flammes orangées coloreraient mon âme,
Des feux de pharmacie renverseraient sur elle Une longue lumière délayée verte et bleue... Des devantures m'éclabousseraient au passage, Je tituberais dans des flaques éclatantes...
Je serai s comme un noyé qui descend un fleuve. La face illuminée par les fanaux des ponts Et des pontons...
Je serais comme un papillon prisonnier Palpitant dans la cage vitrée d'un réverbère...
...Des feux m'attirent...
Sur la plage des Halles
Le globe lunaire et léger des lampes à arc Enfle et soulève chaque nuit avant l'aube
Une marée d'hommes qui ronge et renverse Des pyramides vertes et des falaises jaunes...
Je voudrais caresser du regard, comme un sein, Le globe neigeux des lampes à arc.
Je voudrais tour à tour réchauffer, refroidir Mes yeux à leurs lunes électriques,
A leurs flammes si glacées qu'elles en crépitent. Je rassasierais de clarté mon âme,
Je la saoulerais ainsi qu'un ivrogne A tous les lampadaires cuisant de la lumière...
Je voudrais m'agiter comme un fou et danser Sous la douche de lumière des projecteurs,
M'approcher ardemment du souffle acre et touffu De quelque bouche de métropolitain,
Et très tard dans la nuit attendre doucement, Sage damné frileux de l'enfer de ses voûtes, L'impossible éclosion d'une aube angélique
Sur le blanc quai désert d'une station lointaine, Arche scintillante, grotte pâle et féerique...
.Car je suis fait d'étoupe et je flambe très vite.
J'irais vers les percolateurs de cuivre rose, Entrailles fumantes et richesses des pauvres,
Ou bien je descendrais dans un bar souterrain, L'âme soumise aux enchantements du barman.
Blanc prestidigitateur à la veste pure. Magicien qui compose un cocktail comme un philtre.
Joaille resplendissante des baccarats, Des ampoules versent une liqueur d'or...
Un chiffre rouge s'inscrit sans cesse au plafond. Long vol plané d'un Huit aux aîles d'acajou...
J'irais dans la cave d'une taverne
Non loin des fûts puissants, tombeaux du vin,
Je m'assiérais auprès des chers buveurs, Ces hommes vagues, sommeillant tout le jour,
Sans forces pour se déplier et la nuit S'ouvrant, s'épanouissant joyeusement...
Petit café. Eternel vis à vis des glaces...
Un bel oiseau bleu plane au-dessus des buveurs.
Le Saint-Esprit descendlesoir au fond des bars.
J'irais de l'un à l'autre parmi ceux-là Qui ont des cartes entre leurs mains
Et parmi ceux-ci
Qu'un peu de vin Réconcilie
Avec la vie...
J'entrerais dans une église désaffectée,
Mes yeux écouteraient l'office automatique, Le service électrique sans tète et sans prêtre, La grand-messe noire et blanche du cinéma...
O Saint-Sacrifice du film sourd-muet.
Cône étincelant d'infusoires et d'atomes. Triangle ardent de bacilles et de cristaux!...
Rayons noirs sur la nappe pure de Técran... Douche insensée, baptême ingénu de l'autel. Vierge descente ou délire d'oiseaux sans ailes,
Pentecôte de colombes ou de corbeaux ?..
Décomposition sans odeur du geste humain, Déflagration d'âme sans parfum ni mémoire, Eclatement de Dieu sans fumée ni tonnerre ;
Emiettement continu du Saint-Corps du monde Et bouillonnement du Saint-Sang- de l'univers ;
Calcination de la matière et de l'esprit, Dispersion sans fin de la substance divine...
Pulvérisation des images planétaires.
Volatilisation des cendres de la terre.
Je me pencherais au bord d'une passerelle, La nuit, parmi les cris des trains assassinés,
Du haut d'un pont de fer qui traverse des lignes, Je regarderais tour à tour la gare éclatante,
Nid de wagons et serre encombrée de vapeurs, Le fleuve allongé des rails qui coule et miroite. Les grands tunnels obscurs dégainant des fumées,
L'innombrable convoi des trains de marchandises Comme un troupeau de bœufs au dos noir et carré S'en allant tristement vers l'abattoir des gares...
J'entendrais le gémissement des trains perdus Que la ville comblée refuse,
le lointain beuglement D'une locomotive oubliée qu'un homme égorge...
O ville ! Je m'incline sur ton visage, Je te regarde les yeux dans les yeux,
Je vois tes paupières qui se soulèvent, Tes prunelles qui s'allument, tes orbites Qui s"emplissent de lumière,
O ville immense ! Je vois ton masque immobile Eclairé par-dessous,
Tes yeux de verre qui bougent, tes dents d'émail. Ta bouche humide et rouge,
O ville noire le jour, multicolore la nuit,
O ville, teinte et fardée, La nuit, de mille couleurs,
Je te regarde et je t'adore, Idole !
Je voudrais m'en aller de moi-même.
Un cri de sirène sur le fleuve Me délivre,
Un ordre impérieux de partir Rouvre en moi,
Comme une écluse,
Le vaste désir de m'enfuir.
Un appel tout-puissant Vient de me rendre
Le goût perdu De l'infini...
Mon cœur qui l'entend Bat plus vite et plus fort
Comme un objet fragile et léger Qui tremble dans la chambre,
Au passage aîlé D'une voiture
Et l'on dirait que le vent du départ
A détaché de mon âme Et balayé
Ce soir toutes mes pensées mortes..,
Déclic et trépidement, Une pensée d'action, neuve,
Tourne sa clef dans mon âme Et la met en marche.
Désir De me détendre,
de fuir en zigzags, De tordre mon corps
Dans la spirale crantée de l'escalier Qui bâille et s'étire dans l'attente de moi.
l86 ANDROLITE
De dévaler ses marches,
d'engrener mon élan A chacune de ses dents,
De l'enrouler
comme un fluide le long de la rampe Et de briser enfin
en cent mille morceaux La force comprimée Qui depuis si longtemps s'accumule Entre les parois de la chambre Pour faire éclater mon cœur !
Je vais ouvrir comme une soupape à mon âme La porte au dur vantail,
Ma joie qui bondit enfin, arpège Gamme chromatique qui serpente Et qu'on monte avec peine.
Quatre à quatre les marches de l'escalier,
Ma volonté, si rigide encore hier, Elle a plongé dans la ville
et dévié Comme un bâton dans l'eau, comme un éclair !.
J'avais dès ma naissance
Le signe du changement
Comme un tatouage sur l'âme
Et la soif du nouveau Comme une grande tache de vin,
Tout exprès sur le cœur Pour m'enivrer mortellement...
Amour de tout ce qui est loin ! . . .
J ai voyage,
Te me suis réfugié dans l'espace pour échapper au temps, Je ne lui ai jamais laissé le loisir d'abîmer mon ame,
J'ai regardé vieillir tout ce qui n'était pas moi.
Je suis las ce soir des durs trottoirs de pierre
Et voici que je pense au berceau de la mer, Au doux matelas de la mer élastique et molle .
Amour de la ville ! Je partirai ! je partirai ! Je briserai ton puissant lien qui me retient, J'arracherai d'un seul coup toutes tes attaches,
J'extirperai ton ancre enfoncée dans mon cœur!.
Je voudrais cette nuit prendre la mer et tanguer, Je voudrais sentir tout le plancher de cette chambre S'amollir
et ses lames soulevées
onduler et houler...
O pleine mer de la joie sans espoir et sans rives.
Je voudrais retendre mon âme humectée, clapotante,
A tes vents inconnus comme une voile éblouissante !..
J'enflerais de ma pipe un nuage qui passe Et mon fumoir serait un grand ciel tacheté...
Chère sérénité limpide de l'espace, Taciturnité douce et profonde du soir !..
J'y chercherais encore ces pigeons messagers
Qui portaient dans leurs becs les beaux plis cachetés.
Des cris fins et lointains rayeraient l'horizon, Le chant d'un cor perdu creuserait le silence...
Les bruits s'allongeraient comme de pauvres ombres Et son odeur légère survivrait au jour...
Je dînerais tard au fond d'un grand jardin tiède Aux lisières de quelque petit bois confiant...
Des papillons voleraient autour de la lampe,
Je romprais de mon front des toiles d'araignées...
Un bras obscur remuerait du feu dans les nuées, Des éclairs précipités trahiraient la nuit
Et dévoilant tout à coup la terre à Midi, Comme un cher souvenir des époques heureuses,
Réveilleraient des prés verts, des eaux, du ciel bleu, Ressuciteraient les bois, les champs, les moissons
Et rendraient à mon cœur l'allégresse du monde !
Les sons s'étireraient comme des formes noires, L'ombre des arbres s'ajouterait aux ténèbres... Je rêverais entre les bras ronds d'un village, Je dormirais sur le cœur tendre de la terre...
Le ciel songerait aux terrasses de la nuit, Comme un vieil enchanteur en robe constellée. Je ne posséderais que ma félicité, Je ne connaîtrais rien que la brise et la nuit...
Musical déchiffrage des saints planisphères, Des étoiles tomberaient comme des fruits mûrs, Egratignures de feu sur une chair d'azur, Coups d'ongles d'anges aux divins psaltérions !..
Le jour naissant m^ouvrirait de force les yeux, Un peu d'aurore se mêlerait à mon sang...
O bain viril, je descendrais avec des ailes Faire boire ma vigueur aux blocs des ruisseaux.
Je durcirais comme un acier mon rêve chaud, Je tremperais ma sagesse ainsi qu'une épée,
Je laverais ma ferveur pure et légère...
Je danserais de joie comme l'œuf d'un jet d'eau.
Ardeur du monde, il ferait éclatant et fort !... Fièvre des hommes, il ferait brûlant et fou !...
Mes yeux découperaient des tranches dans l'espace, Carrière à ciel ouvert d'anthracite doré...
Le soleil s'approcherait trop près de la terre, Phoebus démasquerait une gueule de four...
Rassasié de lumière et couché sur le dos^ L'esprit et le corps noués à l'axe du jour,
Je blottirais mon ivresse au fond de l'été,
is
J'offrirais ma passion adorable et cruelle,
Et plus chantant qu'un bois sec et chaud de clarté J'exalterais vers le ciel ma louange enflammée !...
Je glorifierais mon âme et ma chair captives,
Je suspsndrais à son Dieu mon cœur et ma vie Dans l'extase et Timmobilité de Midi !...
Mes dents mordraient avidement aux paysages, Je me délivrerais du faux climat des serres,
Peuplant ma solitude d'un songe de maisons Je m'en irais rêvant par les chemins déserts,
Voyageur mûr et doré, à chaque tournant, Sur les routes blanches comme des oriflammes
La plaine m'absorberait ainsi qu'un fétu. L'horizon neuf me happerait comme un tarare,
J'adorerais en tremblant le dieu des montagnes, Je sécherais mes larmes au vent des vo3'^ages,
Je traverserais les saisons comme un vapeur Et ma vie s^userait à déplacer mon cœur !...
Sans cesse cheminant j'arriverais un soir Au bord d'un fleuve dont j'ignorerais le nom,
Un vieux pont prudent s'avancerait pas à pas, Le couchant s'évaporerait comme un parfum,
Des pêcheurs prendraient des nuages dans leurs filets, Le jour achèverait de fermer ses paupières,
igS ANDROLITE
J'entendrais la respiration pressée du flot,
Un grand bonheur humide et frais comme une éponge
Coulerait doucement sur mon âme brûlante...
De fins poissons épieraient la lune à fleur d'eau... Ma peine fuirait dans la barque du croissant...
Ne regarde pas toujours le monde, mon cœur,
Te faut-il sans cesse de nouvelles pâtures ?...
Quoi ! Jamais de repos ! — Jamais ! me répond-il, Pauvre fou qui ne connais le prix de Toubli !...
— Plus de paysages !
Promets d'être sage,
Ferme tes paupières Aux tons de la terre,
Ferme tes oreilles Aux sons du soleil...
Plus ! . . . Fards de la mer Et fluides conseils,
Loin ! . . . Propos vermeils De l'air et du ciel...
Refuse ton corps
A leurs vieux trésors !
Refuse ton âme
A leurs vieilles flammes !
Ne vendange plus L'antique vignoble!
Ne moissonne plus L'antique récolte!
Délaisse ce globe, Pur palais de formes,
Ecrin de saveurs, Senteurs et couleurs...
Comme l'œil caresse Les joues d'une pèche.
Songe aux neuves grâces Du temps, de l'espace...
O toi qui sais mal Leurs présents réels.
Leurs dons véritables, O toi qui sauras
Leurs fraîches richesses, Leurs vierges tendresses,
Souris désormais, Souris des faveurs
De l'ancien bonheur...
O cosmopolite, Oublie TAndrolite !...
Redresse ton âme, Ne conserve d'elle
Que le plus fidèle Et l'incorruptible...
Ne retiens de toi Que l'inaltérable
Et l'indéfectible...
Emerge des eaux !
Que rien ne t'enlace!
Que rien ne t'affame !
Que rien ne t'entame !
Dur et le front haut, Sors de la montagne,
Fais que te recrachent Ainsi qu'un noyau
Les lèvres du val...
Echappe à la plaine, Echappe au désert...
Pareil au squelette Ami des oiseaux,
Qui sèche au soleil Et rit du tombeau,
Laisse leur ta chair Et garde tes os !...
Subsiste, beau fruit Dont la pulpe a fui,
Persiste et patiente, Blanche royauté
De lys déplanté, De rose éclatée !...
Ferme en ton espoir, Ferme en ton attente.
Veille dans l'exil, O fidélité,
Sang d'un cœur viril !
Ame inaliénable.
Arbre inébranlable.
Porte haut et droit Le fût de ta foi
Et comme un appel Lève jusqu'au ciel
L'élan de tes bras, L'envol de tes aîles,
L'effort de tes branches, L'essor de tes voix.
Tout le fier faîtage De ta délivrance,
Tout le vert feuillage De ton espérance !
Cœur près de renaître, Dès à présent chante.
Chante en ton printemps Le chant de la joie,
De l'étrange joie
Que tu vas connaître !...
O ravissement, Neuve extase pure !
O psaume ineffable.
Cantique indicible !
Bel hymne à la mort, Bel hymne à la vie !
Tout ton cœur s'enflamme, Tout ton sang s'allume
De l'inouï transport Qu'il ignore encore !...
Plus de paquebots!...
Plus de cargaisons !...
Fortuné Simbad, Ouvre tes vaisseaux,
Maigre Robinson Coule ton radeau,
Tendre ami nomade, Oublie l'horizon !...
Plus de longues haltes !.
Plus de bivouacs ! . . .
O toile de tente,
Ne claque plus au vent !..
Compagnon fuyard, Renonce aux saisons,
Renonce aux départs, Lâche ton bâton
De fin voyageur...
Pauvre homme qui erres Ou têtu marcheur,
Fais petits les pas Qui ne s'en vont pas
Plus loin que ta chair Plus loin que ton cœur !..
Dieu globe-trotter Du vaste univers,
Grande âme lascive Couchée sur le monde
Cesse de répandre A tort et travers
Ton acre et puissante Humeur vagabonde!...
2o8 ANDROLITE
Dis ! Sécrète enfin Ton propre destin !
Emets ton néant, Produis ton oubli !
Exhale une fois, Exalte ta joie !...
Fonce, dur élan !
Force, dure envie !
Décharge ton sang.
Décharge ta vie!...
Ame rachetée, Cœur innocenté,
Triomphante proie, Radieuse victime,
Epuise l'ultime Et la plus géante
De tes voluptés !.,.
Epouse ton crime.
Déchaîne ton sort !
Dégaine ton corps Et viole la mort !...
Détends ton désir, Détends ton délire,
— O félicité ! — Laisse-toi mourir
Laisse-toi revivre A l'éternité !...
Partir !
Cueillir l'un après l'autre Chaque village qui point au loin...
Partir,
Aller toujours devant soi,
plus loin, Toujours plus loin, sans jamais s'arrêter...
Partir,
Avoir mis ses pas dans tous les chemins, Ecartelé son âm.e à tous les carrefours.
Avoir trop embrassé le monde et mal l'étreint!,
Mais non, je ne partirai plus !...
xM'en aller?...
M'évader ?... Non!..,
f Demeure,
Mon âme
Et meurs !...
Le temps est passé de fuir, il faut rester ! Je n'envie plus la ferveur de ceux qui partent.
O voyageurs nimbés par le halo des gares, je resterai ! . . , L'anthracite des tunnels filtre de pâles nuées...
Je ne songerai plus aux trains qui tremblent de vitesse. Au grelottement des vitres, au scintillement des rails. Aux émeraudes et aux rubis des disques dans la nuit,
2 I 2 ANDROLITE
Ni à telle voie non plus que je sais, toute abandonnée,
Recouverte de plantes, de mâchefer pétrifié
Et de scories roses et violettes comme des éponges,
A l'express noir et glacé qui sort de la nuit à l'aube Comme d'un long tunnel et se réchauffe au soleil,
Aux dining-cars neufs, avec leurs toits blancs et vernis Et comme enduits de neige en plein été,
Aux sleepings Enfumés,
Au rapide nocturne illuminé de feux, Brève et tonnante torpille d'or et de phosphore...
A l'harmonica-zug qui chante et s'étire de joie
Le soir dans les courbes comme un demi-collier précieux.
A tous allant, fuyant d'un sûr sillage au port des gares. Et comme dévidant dans l'ombre inépuisablement
Tout autour de mon sommeil et sur mon cœur consolé L'écheveau pâle et multiple des fils télégraphiques...
Je n'ai jamais regardé les hommes d'un seul côté, J'ai contemplé le monde avec des yeux multipliés..
Mon œil ne fut jamais l'œil unique et cyclopéen Qu'on voitparfoiss'ouvriraufrontnoiretsourd d'un rocher.
...Il est trop tard. Je ne pourrais plus même Comme autrefois me cacher dans la foule, J'aurais moins de hardiesse à me couler Entre les voitures^ m.on âme sursauterait,
L'aboi des trompes me donnerait la chasse, Au tournant d'une rue, un râle bref d'auto Brusquement m'entrerait dans le cœur,
Je me roidirais, j'apprendrais la peur,
Mon corps s'approcherait trop près de la mort ;
Je ne défendrais plus enfin si bien ma vie Avec toute l'adresse et l'amour de jadis. . .
Silence
de l'escalier
Tout est bien clos.
Pas une confidence de porte entr'ouverte.
J"ai laissé passer Theure de m'en aller. Plus d'hommes maintenant...
Toute la ville Est redevenue noire; seule maîtresse, La pierre triomphe, absolue, désertique...
La ville n'est plus qu'une grande carcasse,
L'ossuaire d'un champ de bataille abandonné, La nuit a rongé la. chair humaine de ses os...
Je ne veux pas errer parmi les rues désertées.. Je ne veux pas mourir dans la ville morte...
...Je suis las
De creuser ainsi qu'un termite L'intérieur flétri de ma chambre,
Las de fouir sans espoir et sans fin Ce terrier enfumé de mon âme...
Vieux lapidaire de moi-même, Je suis las de tailler chaque heure,
Chaque minute de ma vie, Comme une pierre précieuse...
Trop de chambres et sans cesse nouvelles Au dedans de mon âme
Qui se lézarde comme une maison Qui va s'écrouler !...
En mon âme pleine de trous comme une fourmilière Toute scrutée, striée d'alvéoles et de tarières,
En mon âme minée par Tentrelac des galeries Et fendue enfin, fouillée comme un billot de bois
D'humbles rigoles et de savants canaux
Par où sans trêve, hélas, s'écoulent mes larmes !...
O mes belles pensées d'hier ! Il me semble Que je suis devenu comme un herbier
Plein de vieux rêves secs et cassants, D'images fanées, de sentiments flétris...
Comme sur la peau intérieure d'un temple, Trop d'inscriptions Et en toutes les langues
Sur mon âme envahie et souillée Ainsi qu'un vieux buvard...
Pellicules de sentiments, Pensées mortes et squameuses, Tatouages sur moi-même jusqu'au sang..,
Une tristesse épuisante, Le retour vain de l'âme
Vers ce qui ne reviendra pas ; La hantise de remonter horriblement
Comme un dur courant Le passé, à contre-flot...
L'ivresse et le dégoût d'autre chose et d'ailleurs, Les yeux lassés de capturer tant de visages,
L'âme enfin trop emplie
et comme dilatée Par son énorme contenu
et qui explose !...
L'aversion de ce qui a été trop longtemps
Et la révolte contre les dures morsures du temps !.
Comme un homme emmuré
J'étouffe !...
Je suis beaucoup trop à l'étroit Dans ma chambre
et trop au large dehors.,
Je ne suis qu'un moment d'une durée !... Que n"ai-je moins voyagé dans- le Temps !
Mes marches sans nombre dans l'Avenir Et mes courses sans fin dans l'Autrefois
M'ont épuisé...
Voici qu'aujourd'hui même Agonise sur la piste de la mort
Le coureur d'espérances et de regrets Que je fus...
Comme des flèches J'ai tiré du carquois de ma mémoire
L'un après l'autre tous mes souvenirs Dans le ciel,
Je suis exténué, Mon cœur est bondé jusqu'à l'éclatement !
Souvenirs ! Songe blanc et noir de deuils anciens...
Je tiens comme à deux mains ce soir mon cœur trop plein,
Je tiens tout ce dur passé qui voudrait ce soir
Se rouvrir soudain comme une plaie mal fermée !...
Trop de souvenirs fusent de ma mémoire!... Un long tourbillon d'images indociles Noircit l'écran calme et blanc de mon âme..,
— Ils sont le soir, après la fatigue du jour. Les concrétions et le tartre de l'esprit,
Mais le sommeil filtre l'âme encrassée,
La nuit Les décante Et l'oubli les dissout... —
O grande âme écartelée de trop de souvenirs Trop de passé pèse encore sur toi !
Trop de passé comme un brouillard t'aveugle Et ne te laisse pas même entrevoir
La plus petite trouée d'avenir ! . . . .
Tentation des souvenirs !
Ma mémoire me parle :
— Descends, me dit-elle et viens auprès de moi Dans ce grand ring où la lumière tournoie...
Les souvenirs subjugués y marquent le pas Et défilent en rond sous mon fouet pâle Et qui claque !...
Il y en a qui voltigent Comme des chauves-souris
Heurtant les voûtes du crâne Et s'y agrippant...
Il y en a d'autres qui viennent Du fond remué du passé
Crever à la surface de l'âme Comme des bulles empoisonnées...
Et il y en a d'autres encore Qu'on aime
et qu'on fait cuire en hiver Dans de la cendre, au coin du feu...
Il y en a qui voudraient rompre leur attache Et prendre dangereusement leur vol,
— Mais ceux-là, comme un fauconnier nocturne, Je les tiens enchaînés dès la tombée du soir !.,. —
Et d'autres enfin dont je crains le tendre appel, Cette femme au pur visage d'amande pure, Aux flancs déjeune barque en tailleur bleu.
Et cet ami pâle aux yeux brillants et fous Qui nage si désespérément vers la mort
Et surtout, surtout, l'inoubliable remous
Qu'au fond de mon âme creuse encore aujourd'hui
Leur double sillage...
Des souvenirs cette nuit Voguent à pleines voiles au large du passé !...
Il me semble déjà cjue mes morts, mes chers morts, S'en viennent l'un après l'autre au-devant de moi !...
Venez encore, venez et que je sois dans cette chambre, Aïnis, comme autrefois et votre rade et votre port !...
Une mémoire toute alourdie de larmes Prend son vol.
Passage de souvenirs.
J'étais à leur affût dans le ciel aujourd'hui, On dirait qu'ils s'éloignent à tire-d'aîles,
Je ne les verrai plus cette nuit.
Sillages Dans l'espace...
Migration de souvenirs...
Ils agitent dans l'air des mouchoirs blancs Comme un adieu de pigeons qui s'échappent
Et très haut, loin, déjà couleur de nuages Et de ciel,
Disparaissent.
Ah ! Glisse et tombe enfin, âme gélive Fendue par l'amour comme par l'hiver !
O momie occidentale et captive !
Et que ton cercueil de cristal, ta cage,
L'ascenseur visqueux, reptile sans nerfs, Te descende jusqu'au fond de la terre !...
Il ne me reste rien maintenant Qu'une pauvre petite pensée
Et qui va chaque jour se rouillant D'un frêle bonheur d'autrefois,
Qu'un mince et fragile souvenir, Mais que j'ai depuis bien des années.
D'une joie enfantine de jadis,
D'une joie toute pareille A une balançoire légère, Vide et tremblante,
Que soulève le vent Et qui crie en hiver Dans un jardin abandonné...
Il n'y a plus autour de mon âme étonnée
Qu'une torpeur pareille Au brouillard de la rue, A ce halo d'hiver Qui fume et qui rougeoie
Autour des derniers blocs Et des fanaux sanglants
Delà ville assoupie...
Il y a très longtemps que je n'ai vu le ciel,
Je n'ai vu tout à l'heure Qu'un morceau de ciel mort,
Un brouillard pâle et mou, Une glu sans couleur
Dans laquelle étaient pris Des feux imperceptibles...
Ce que je voudrais voir enfin, C'est entre deux hautes maisons
Un grand angle d'azur profond, Un morceau d'espace heureux...
Emouvant comme une pensée Et fervent comme une prière.
Un reofard humain de ciel bleu.
Silence I... Je ne vois plus la ville...
— Et Lui?...
Ténèbres !... Je n'entends plus les hommes...
— Et Lui?.
Dieu?...
Le connais-je encore ?...
J'ai cru jadis...
O pauvre âme avide !...
...Je me penche sur moi-même, Peut-être vais-je voir flotter à ma rencontre
La flamme d'un pennon sur un vaisseau d'église, Quelque lambeau ancien, nouveau de labarum?...
(Mes yeux perdus en bas et retrouvés en haut !...)
Entendre bruire contre mon cœur comme un reproche Les plaintes oubliées d'un bonheur naufragé Les appels engloutis d'un océan de cloches,
Tout un passé mal tué de foi et d'amour
Qui n'était peut-être qu'évanoui
Et qu'aurait brusquement ressuscité
La fraîcheur du silence et de la nuit?...
Je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu...
Je n'ai rien retrouvé.
Je n"ai rien pressenti.
Le silence aveugle met un doigt sur ses lèvres. Le ciel a fini de regarder aux fenêtres...
O Messe haute à Midi du soleil sur la mer !.
J'ai dit à chacun les mots qu'il aimait, J'ai parlé le pur langage des mères, J'ai crié le cri des petits enfants,
Je suis sans cesse allé de l'un à l'autre, J'ai fréquenté le dialecte des riches, J'ai pratiqué l'idiome des pauvres,
Je me suis incliné sur tous les hommes, Je me suis courbé sur toutes les femmes, (Mon cœur dès l'aube s'orientait vers elles)
Mais je me suis plus prêté que donné...
Je me suis offert à tous comme un dieu, Mais peut-être aussi, trop souvent, hélas ! Moins penché que tourné vers chacun d'eux.
J'ai été envahi et oublieux
Comme un homme du Sud, imperméable
Et fidèle comme un homme du Nord...
J'ai été selon le monde et le sort Ferme et sûr comme un degré de granit Et plus changeant qu'un fauteuil rotatif. . .
J'ai reçu de chacun sans impatience Et presque avec amour les confidences Qui lui étaient chères et les secrets
Et les aveux qui seuls lui importaient... O seules paroles qu'il pouvait dire, Je ne vous ai pourtant pas retenues !. .
Oui, ses pensées grêles, ses actes frêles, Ses avis menus, ses conseils ténus.
Ses plans infimes et ses buts minimes.
Je les ai plus endurés qu'accueillis !...
Oui, ces propos chétifs qu'il pensait fiers, Ces devis retors qu'il estimait droits,
Ces riens qui composaient toute sa vie. Je les ai moins acceptés que subis !...
Ha ! Ha ! De tout cela qu'il croyait si grand, Si sérieux, si grave et considérable,
J'en ai sans nul doute ri trop souvent !..,
Mais toi-même, que de jours, que d'années.
Hélas ! Dis, pour essayer de te prendre, O pauvre àme mienne et t'apprivoiser !...
Refus dinscruster mon âme d'habitudes De l'encroûter de routine Comme d'une carapace,
Et refus d'être le fossile des pierres d'ici !...
Refus d'être un des hommes de cette foule, Bétail paissant le béton des murs et des usines, Refus de me laisser ferrer comme un cheval
Et refus de ceindre la cuirasse d'acier Et de fonctionner à vide comme un pantin
Dans la mécanique barbare, roide et glacée, De lautomate armé de l'âge de fer...
Refus enfin comme un centaure d'autrefois De me laisser monter par un autre que moi !
Et refus
D'être l'homme qui dans la ville va et vient,
Porteur d'une poignée de sous gras et poisseux Qu'il réchauffe sur lui-même le long de ses cuisses Ou dans son gilet, sur son ventre et sur son cœur^
...Et distributeur et récepteur automatique
De vieux billets sales et de tickets qui s'effritent,
De poignées de mains et de coups de chapeau...
Chaque soir, sa journée finie, frottant ses yeux Battus par les affiches et vidant ses poches Gonflées de programmes et de prospectus.
De paperasses et de mille choses innommables Miettes et débris, journaux suant la haine
Et l'encre fraîche, toute sa récolte misérable, Toute sa recette, dérisoire, d'un jour !...
...Aux portiques de la Bourse, Midi déclanche La théorie des Vierges sages...
(Elles vont Aux grandes écoles, elles sont Sténographes et comptables, elles collent Des timbres à l'Hôtel des postes...)
Et Minuit La sarabande des vierges folles Qui dansent et chantent aux music-halls...
J'ai pitié de toi, homme infatigable...
Tu es sur le chevalet de la ville,
Tes muscles sont sciés par les boulevards...
Os disjoints et chairs en miettes, ton corps Est dépecé par le couteau des rues...
Tu es roué par la roue des grands-places Déchiré par les ronds-points écumants...
Ecartelé par tous les carrefours...
Homme misérable, homme des cités,
Homme de ce temps et qui te reposes D'heure en heure en de nouvelles fatigues
O cœur public, naïf et décidé.
J'ai pitié de toi, victime, androlite,
Va, postule une place aux autobus Et piétine tes rêves dans la boue,
Toute ta pauvre âme achève de fondre
Sous l'injurieuse pluie qui la délaii£ . De tes tout petits gestes mécaniques...
Rentre dans ta chambre, le soir venu...
Compte et recompte ainsi qu'un prisonnier Chaque carreau, chaque fleur du papier...
Porte à ton poignet le temps enchaîné Reçois l'heure comme un présent subtil...
Dieu le Père ne lit point l'Evangile Dactylographié ni polycopié...
Coureur des rues, cours après l'éternité, Les foules n'entrent pas dans le Paradis,
Les autos ne vont point aux Terres promises, Les monoplans ne montent pas jusqu'à Dieu...
Androlite prise au fer comme à l'étau,
Tous les moteurs perdent leur sang sur les routes
Tous les métros tournoient au fond des abîmes. . . O rames pourries nageuses d'Achérons !
Le Diable rit aux arcs en ciel de mazout, Le Ciel sourit des éclairs des magnétos...
J'ai ouvert toute grande la croisée
Et regardé tout au fond de moi-même,
L'étang blanc du passé miroitait à la lune Comme un grand bain de mercure,
une clarté, Hâve et triste s'attachait à mes doigts,
Limaille frénétique, mille petits regrets Eussent bien voulu courir et se fixer Le long de mon âme...
Je les ai repoussés !
O résistance !...
Ce soir, je n'ai plus de passé...
...Et nul avenir non plus qui parte devant moi Comme un gibier traqué qui s'enfuit du couvert.
Je ne suis plus d'aucun temps, ni d'aucun lieu ; O cher Autrefois, pareil à un champ magnétique,
Voici qu'à présent l'odeur de tes souvenirs S'évapore peu à peu dans l'air du matin
Et que mes derniers regrets, troubles ou confus, Vont fuir et s'effacer avec le jour naissant
Refus de déplier cette nuit ma mémoire ! Refus de crever l'abcès de mes souvenirs !
Non !
Je ne retournerai pas l'épaisse litière Des jours d'autrefois,
Non!
Je ne déterrerai pas leurs cadavres Ainsi qu'un fossoyeur^
Je dompterai la peine fauve et dévorante Et tiendrai tète à la horde des souvenirs.
...Refus
Refus d'être chaque soir
La proie de croassants souvenirs Qui tordent leur vol autour de mon âme Comme autour d^une église
Et qui cherchent le cœur A travers les côtes des abats-sons Et le squelette du clocher...
Le cœur,
Battant de l'âme
Et la cloche Comme un cœur renversé
Dans le thorax étroit du clocher..,
L'âme sans frein qui fait roue libre et descend, Descend
Le temps venu du renoncement à l'espérance Et l'invite trouble à lui substituer le rêve...
Le refus de délayer son âme dans du songe, La tristesse innocente et pareille à une source
Et le dédain de la nier...
(Oh î L'accueillir, La recevoir enfin sans trouble et sans colère,
Tel un cheval dételé qui reçoit la pluie, Dans un pré sans bouger)
A une fenêtre Une lampe brûle encore comme un regret.
La cour étroite souffle ainsi qu'un gros tuyau, La cour est comme une femme maigre étranglée.
...Un meuble bestial a craqué comme un insecte, Le silence vibre un instant d'une piqûre.
Les murs se dévisagent pareils à des joueurs Et ma vie est l'enjeu de leur dur quatuor...
Grande et haute plaie livide des baies vitrées, Une lumière étrange m'appelle au dehors,
L'œuf noir delà nuit casse et suinte un jus laiteux,. L'obscurité me fait un signe mystérieux...
...Tâte un passé rigide et froid comme un cadavre, Heurte et brise ta tète aux parois du présent,
L'avenir n'est aux murs aveugles de ton âme Qu'une fausse fenêtre en trompe l'œil, qui ment...
Les nuées voluptueuses se déchirent et passent, Les orages amoureux grossissent et crèvent...
La lune n'est plus qu'une bouée dans le ciel, Le cornet de la nuit ne jette plus d'étoiles...
L'ombre lascive s'use et blanchit comme un frac... Vains frottements de la musique et du plaisir,
Epuisement brûlant de l'esprit et du sang, Le poil las de la bête n'a plus d'étincelles...
O cordes et corps froissés ! Sur l'âme des hommes Le jour reparaît comme une tache immortelle...
Le temps flagellé s'écroule comme un danseur, L'univers n'est plus qu'un jazz-band écrasé... Pleure,
Que ta chair vide et repue défaille !... L'aurore Disjoint amèrement le dur shimmy des corps ...
La nuit est la pensée des hommes endormis, J'ai le désir ardent que nul ne se réveille, Sommeille encore, soleil !...
Oh ! Vis loin de nous tous, Ne ressuscite pas demain comme un dieu mal tué, Pitié pour les hommes noirs enduits de nuit I...
Je voudrais que le beau rêve plein de délice, Enrobé de bave et sucé comme un bonbon Par chaque dormeur ivre au creux de l'oreiller Durât dès cet instant le reste de sa vie...
Hélas I Je n'ai rien à partager cette nuit...
Mon âme est plus vacante ce soir qu'une veuve,
Je n'ai presque plus d'amour pour tous ceux que j'aime,
Je n'en ai presque plus pour moi-même...
Et pourtant, Je voudrais que ma tristesse épongeât la leur, Je voudrais les consoler avec ma propre douleur...
On dirait que la ville est plus triste aujourd'hui, Plus de femmes et d'enfants pleurent cette nuit.
Œils demi-clos des jours de souffrance, fenêtres Sombres sur de sombres cours, on dirait Que chaque chambre est la cellule D'une immense ville de force...
Et sans cesse et toujours, caviar obscur Grouillant dans les entrailles de la ville,
Ces foules opaques et vêtues de noir.
Comme en deuil d'elles-mêmes...
O mort ! Viens à leur secours et délivre-les, Délivre-les de vivre !
Et toi, Ville-prison, Quel hymne funèbre, quel chant tendre ou puissant, Un soir repoussera donc enfin tes murs !
Pleine mer de la tristesse, sans espoir et sans bords,
Une pénétrante douleur d'exil Qui peu à peu s'infiltre aux cœurs des hommes,
Chante et ruisselle ténébreusement Comme au fond d'un jardin zoologique Un chœur triste et touffu de nèeres dans la nuit.
Douleur noire du nègre ivre de soleil, Douleur verte du planteur dans la forêt.
Douleur vermeille du soldat monstrueux, Douleur violette du prêtre dans l'église.
Douleur blanche d'enfant et de jeune fille. Douleur bleue enfin qui est celle de Dieu,
Toute la terre est un arc-en-ciel de douleurs.
Pression épouvantable de la ville sur les hommes,
Toute la ville augmentée fume et ses cheminées Enflent peu à peu la haine comme une horrible bulle.
Un dieu sanglant va poser son doigt sur le monde Et le faire éclater comme un fruit trop mûr !
Sourdes crispations du cœur déjà Comme les explosions internes d'un moteur
Avant que l'orage qui s'accumule, Entr'ouvre comme une mâchoire,
La terre endentée de maisons...
Comme de grains de plomb noir Kt par la gueule des portes basses
La nuit recharge de menue foule Chaque maison ainsi qu'une arme ;
On dirait que la ville entière Est déjà minée par la mort...
La mort va bientôt faire tourner le cabestan De la corde de fer à ligotter les hommes ;
La terre va se durcir et s'émietter, La vie humaine se figer et s'arrêter ;
La mort va bloquer de toutes parts le monde.
Les routes, meules de pierre déroulées, Cesseront de tourner,
Et comme encrassées d'une croûte de sang, Les courroies d'acier des grands rails
Casseront successivement D'un peuple à l'autre...
Car inextricable, au cœur de la cité, Le nœud des hommes se noue de plus en plus
Comme un caillot compact Et qu'il faudra bientôt
Trancher d'un seul coup de couteau !
Et plus serrés qu'un banc de poissons, Qui étouffe et remonte à fleur d"eau,
Les hommes entassés vont dès demain,
S'ouvrir dans le sang et les larmes Une voie d'air respirable !
Il y a dans l'ombre enfin, hélas !
Une douleur à l'attache Et qui voudrait casser ses amarres,
Il y a dans l'ombre et enchaînée, Une douleur formidable
Et qui attend d'être déchaînée !
Le combat sans espoir De l'homme aux deux mains Contre le dieu aux cent bras
Et d'avance avoir lu wSon glacial destin Aux yeux convulsés du monstre
•Et ne vouloir pourtant
Accusé hautain Belluaire mis en pièces
Se soumettre ou pactiser...
Une angoisse Qui bâille comme un fauve Et s' étirant d'être sans proie
S'allonge peu à peu comme une ombre Jusqu'au crime...
Une peine écœurante, l'âme Comme saoulée d'affliction,
Une pesanteur de cœur Comme à l'approche d'un malheur,
L'envie de vomir sa vie Dans la cuvette de la ville...
La douleur de tous monte Jusqu'à toucher la nue
Et sa pression terrible Va formidablement
Faire éclater la ville !
Emmagasinées comme en un moteur Et comprimées jusqu'à l'éclatement,
Je sens au fond de moi tressauter Toutes les forces de la cité !
...Rampements de houles... De minuteen minute De nouveaux frissons ondulent vers le centre Et s'ajoutent les uns aux autres comme des flots..
Oh ! M'agenouiller pour qu'une lame de sommeil Me soulève et m'emporte !
Dormir et dormir encore !
M'oublier, m'oublier !
O défaillance ! Ferme les yeux A ma grande douleur éveillée comme un feu !
O plaie vive de l'esprit incandescent, Diamant noir de la clairvoyance triste,
Canicule de la lumière ! J'agonise Sous les rayons de l'extrême-conscience.
Je me tords et meurs comme les tronçons d'un ange Sous le tropique de la lucidité torride !
Toute la souffrance unanime s'unit à la mienne, Formidable unisson de toutes les tortures !
Noir absolu !
Et tout à coup un éclatement, Un haut-le-corps à soulever les vagues,
un spasme A faire rendre à la terre tous ses morts !...
Et c'est l'aube qui naît et la nuit qui enfante Dans tout le sang du ciel un premier jour de guerre...
Ils feront pousser un arbre au centre de la ville, Une haute plante grasse Toute hérissée de glaives et de poignards,
Ils feront croître, grandir et s'épanouir Au cœur de la cité, L'arbre de la guerre, Tarbre de la science Et l'arbre de la haine
En un seul tronc bottelé et cuirassé defer !...
Un geyser de pleurs, un immense arbre d'orage Pleurant des gouttes larges comme des pétales Et qui retomberont
Comme au fond d'une vasque à travers le brouillard Sur la ville et le monde
Aquarium vitreux de larmes et de sang...
Ils craindront le tumulte et l'éclatement de la mort,
Et le jour, leurs yeux auront peur pour leurs oreilles Et la nuit, leurs oreilles auront peur pour leurs yeux. ,
Puis un horrible soir enfin, dans la cité morte. Eteinte, sous un passage oblique d'alérions.
Ni le silence ne pourra rassurer leurs yeux. Ni l'obscurité leurs oreilles...
Ils fermeront, Cariatides écroulées sous le poids des maisons. Craintivement leurs paupières pour ne plus entendre..
Il y aura d'abord des réjouissances, Des clameurs et des applaudissements,
Des cortèges et des acclamations.
Des tonnerres de chants et de chansons...
Mais parce qu'ils en auront ri d'abord, Ils en pleureront ensuite Le reste de leur vie. . .
Une agitation indicible et froide Comme les humeurs de la mer remuée
Régnera dans la ville Pareille à une fourmilière
Sur laquelle on a mis le pied...
Comme dans une ruche enfumée, Toutes les abeilles S'armeront
Pour mourir...
Et toutes, leur dard
Une fois enfoncé
Dans la plaie
Mourront !
Deux essaims Partiront
en guerre Pour l'immense joie Mauvaise
des frelons
Qui pilleront La maison...
...La complicité des saisons pour le crime, Un brouillard et une humidité mortelle, A faire pousser comme des champignons En automne des milliers de tombes fraîches.
A chaque printemps, la terre soulevée Par un feu intérieur : un bouillonnement Du sol, une ébullition des vieilles pierres Et comme sur une face ravagée
Une affreuse éruption de tombes vives...
Et des plaques chauves enfin et de vastes espaces De pelade sonore sur la tète de la terre,
Sur sa large peau continentale et défigurée
De vierge noire aux yeux clos morte sous les morts.
...Lueurs des tirs,
La Mort court et rattrape la Vie.
Immense armée de fossoyeurs ; Blancs cannibales aux lèvres minces ; Ossements... Projecteurs de lune...
Infatigable, l'Ange de la Mort
Est partout à la fois,
Sur toutes les routes, En automobile,
en avion,
en sous-marin, A tous les points de l'air, de la terre et des eaux.
Au loin, de tous les écueils, de toutes les épaves, Des rafales de rapaces se lèvent en bon ordre...
Des avions démarrent dans les plaines, Des hommes grimpent comme des singes, Le long de l'arc-en-ciel
et baigneuses de morts, Des femmes pâles se jouent dans le brouillard des villes Comme les ondines d'un océan malade...
D'étranges charrues rongent d'étranges sillons ; Des hommes en bas, illusoires laboureurs,
Stérilisent la terre et d'autres tout en haut Eparsèment la mort à tous les vents du ciel.
Leur folie avec de l'acier et de la fonte Aimante d^eftrayants croissants au front du monde,
Des arquensols de fer où s'en vient s'agripper, Craintive ou consentante, adhérente ou domptée,
Irrésistiblement, de tous les lieux du globe, L'innombrable et docile grenaille des hommes...
De longs coups assourdis montent des profondeurs. On entend les paniques appels de la Mort...
Rassemblement général !
On dirait que la Mort mobilise Et bat le rappel
Sa haute forme habillée de drapeaux Déjà passe en revue tous les hommes
En place ! Ne bougeons plus !
Fixes pour la Mort !..,
Demain ! Tous les chemins fermés, Le monde bien «"ardé.
L'homme, ag'ile nageur D'une piscine de sang,
Une marge blanche Autour des combattants,
Un grand cercle d'horreur Autour des athlètes,
Un vide d'épouvante Autour des boxeurs ;
L'attente avant l'aurore, La veillée des armes,
Le choc des bleus Contre les verts.
Les grands chefs Aux ordres de la Mort.
Les troupes s'en vont à la guerre Dans des wagons de marchandises,
En troisième classe, en taxis, En autobus,
Officiers en premières.
Changement de section, Arrêt obligatoire,
Ce n'est jamais complet...
Qu'importe ! Au but La mort attend !
Point terminus !
Tout le monde descend...
î86 ANDROLITE
L'espalier humain abattu Et ses fruits Piétines,
L'homme nu Encloué et mis en croix.
Seconde naissance de la mort.
O douleur prochaine et si proche Que je te touche déjà,
Je te prends à témoin, ce soir, Que je n'ai pas blasphémé !
Une mort en commun. La réunion pour mourir De tous les hommes isolés, séparés jusque là Pour vivre !
L'agonie des douze premiers hommes Comme jadis celle des douze premiers justes Multipliée un million de fois...
Jeunes hommes incertains de leur destinée, Cherchant, dès lors, à l'horizon leur avenir, Et le trouvant, comme une vocation de mort.
Ames ensevelies vives dans la tombe du corps !,
...Phares dans le ciel Où Ton dirait qu'un dieu mauvais Promène sans relâche une lanterne sourde...
Radiographié par les fuseaux des projecteurs, Le squelette de la ville se lève à l'horizon,
La tour métallique transpercée de rayons, La tour sans nids et sans colliers d'oiseaux...
Babel assassinée au cou jeune et géant.
Initial alpha de l'énorme alphabet
De concorde et d'amour épelé par les hommes
Et carcasse chérie du dernier feu d'artifice Tiré jadis par eux au zénith du ciel
Un splendide matin de fête universelle !...
...Pour la dernière fois Un ano-e borde encore la ville dans son lit.
Comme une pensée de mort sur la ville
Regarde une dernière fois, mon àme,
Cette lune qui dérade et s'enfonce au ciel
Comme une offrande lumineuse et mystérieuse A la mort,
Et comme la nécrose déjà De la ville et du monde...
Cependant l'aube indistincte Se lève et parle à mon cœur D'une voix faible et troublée,
L'ennui me serre les dents ;
Un cri de coq soudain Semble accoucher la nuit,
J'ai peur du jour qui vient.
Le monde renaît.
A nouveau Comme une pag-e blanche
Le jour règle mon âme Par les stries des volets...
Tout recommence...
Une fois encore Je me dresse à demi Hors de mon lit,
Une fois encore
J'émerge du néant.
J'arriverais si tôt à la fin de chaque jour
Comme un vieil homme au bout de sa vie Si vite vieillie...
Je serais un vieillard, un homme Dont la vie s'effrange et s'effiloche...
Je pendrais le soir à un balcon Ainsi qu'un antique haillon..:
J'ai fait jadis et durant de longs mois Une pesante et dure maladie,
Je vo3^ais dans la douleur chaque soir Mon corps envahi par le même orage,
Et mon sang se donnait aux mêmes flammes. Et ma vie s'offrait ainsi qu'une femme
Et faible jai failli céder au mal fort Et j'ai cru succomber bien des nuits...
J'ai failli mourir autrefois Mais il me semble qu'en ce temps-là.
Je n'étais pas mûr Pour la mort
Alors je me disais :
"Il faut que j'apprenne à vivre Sous peine de mort,"
Et je dis aujourd'hui :
" Il faut que j'apprenne à mourir wSous peine de vivre. ""
En ce temps là c'était mon corps Qui voulait mourir et non mon âme
Et pourtant c'eût été un suicide, Car mon àme était encore vivante..
Il me semblait si dur autrefois
De partir Et il me semble si dur maintenant
De rester...
O joie ! Voici que je suis enfin délivré Des murs de ma chambre
et délié de vivre !.
Depuis longtemps, je suis las de renaître Si confusément, si affreusement,
Chaque matin d'un sommeil emmêlé...
L'œil et la pensée fixes, le cœur contracté,
Je suis déjà comme un homme exécuté :
Ma tète est d'un côté, mon corps de l'autre,
Mon cerveau veille mon sang, ma vie assoupie Mon esprit rêve et ma chair dort...
O moi dune blessure profonde blessé,
Ne puis-je donc plus être guéri
Que par une autre plus profonde,
— Indiciblement, plus profonde, —
<Tuéri et sauvé enfin que par la mort!,
Coup de force contre les puissances de moi-même. ,
Voici que de nou^•eau la nuit refait pour moi Le signe pénétrant que je n'entendais pas,
Le jour point déjà comme une résolution.
Indicible volupté du spasme de la mort...
Mon désir, arc tendu dont la flèche va partir, Attend l'instant de sa détente prodigieuse!...
Abandon à la mort comme on glisse au sommeil Et joie de lui céder comme on cède au plaisir. . ,
Rien ne demande plus que je vive !
Comme un homme qui ouvre une bète Et de la pointe de son couteau
Rageusement cherche le nœud De la coque ou de la carapace,
Je chercherai le joint et l'attache
Et je ferai moi aussi dans l'ombre Sauter cette charnière de chair !...
Lii mort de l'ùme précède un peu la mort du corps, Il faut que l'âme à son tour j)ersuade le corps.
Regrets, souvenirs, habitudes, a'ous êtes loin. Déjà presque évanouis avec le jotir levant...
O pureté de mon esprit et de mon corps,
J'ai défait ce soir tous les faux-plis de moi-même.
Je me suis lavé d'innocence pour la mort.
Aller résolument au rideau du sanctuaire, Le soulever enfin et passer derrière !
O force, calme et courage !
A une fenêtre, Une lampe brûle encore comme un espoir.
Un dernier geste qui se détache du corps
Et qui va se perdant doucement dans l'espace.
O souvenirs immolés sur l'autel de mon cœur!... Dernier coup de hache au billot de ma mémoire !.
Un homme tombe et vient s'abattre Aux pieds de la mort,
Un homme étreint déjà Le bois de sa croix...
De toutes ses pauvres forces
Un homme se cramponne encore A cette croix qu'il a portée...
Il veut la déposer et la mettre debout
Et pour qu'elle ne vacille plus
La planter sur sa tombe,
Cette croix qu'il a portée
Jusque là dans ses bras débiles En chancelant...
Il veut l'enfoncer en terre solidement Avec tout son chagrin,
Avec toute sa douleur
Et pour qu'à jamais, rien, Plus rien au monde, Ne l'ébranlé.
Il la tiendra par le pied, Il la mordra et l'étreindra, Entre ses deux poings, sur son cœur!.
Un homme regarde la mort.
Il la regarde tant Oue la mort entre en lui...
Une tête s'incline.
Un homme, calmement,
S'endort entre les bras Ténébreux de la mort...
Blême matin d'exécution capitale...
La lampe affaiblie râle Et le niveau du temps
Baisse au ventre de l'horloge Oui se vide lentement,
On dirait qu'à l'exemple de l'homme Les choses ont lutté jusqu'au bout...
Tout se disjoint dans la brume du jour, Tout se distend dans un dernier remous,
Tout se dissout dans la mort de tout...
Et dans l'heure grise, mate et terne, avant l'aube.
Où comme recouverts de toiles d'araignées, Plus vieux encore que la veille et plus flétris,
Commencent d'émerger du fond des ténèbres, Un à un tous les objets familiers...
La tête inclinée sur ses mains jointes, Les genoux serrés et les épaules tombantes,
Les coudes collés au corps pour entamer l'ombre, Tout pareil au plongeur qui se laisse glisser,
Un homme pique une tête au fond de la mort.
Un homme est étendu mort aux pieds du jour qui naît.
De deux cœurs qui battaient Côte à côte en silence
Seul un tic-tac d'horloge Dure et semble immortel ;
Un seul cœur vit encore Dans la chambre du mort.
... — Quel est ce bruit léger ?. . .
— Ce n'est rien, presque rien.
Une âme prisonnière et qui s'est délivrée.
Les hommes s'agitent dans leurs rêves Et leurs rêves se font plus pressants.
lisse débattent, l'âme et les paupières De plus en plus traversées par le jour...
Ils surgissent enfin du sommeil
Et la pointe Du jour levant pique et défait la nuit,
Ballon gonflé par le souffle unanime Des hommes endormis...
L'âme éveillée se lève avant le corps Et part à la découverte du monde...
Fin de la nuit
Qui fond lentement comme une réglisse Aux bouches étonnées des dormeurs...
Un duvet d'aube pousse sur les toits, Le jour balbutie comme un nouveau-né.
Comme dans un cul-de-basse-fosse, La nuittenait entre ses poings l'action enchaînée
Et voici qu'avec le jour l'action est délivrée !...
La lumière fait un grand bruit de chaînes qui tombent.
Lueurs violettes sur la face tiède
Des premiers hommes sortis de la nuit,
Pâles, demi-ivres encore de sommeil,
Lueurs sur les premiers passants de l'aube
Et sur les derniers passagers de la nuit, Poissés et gluants d'ombre et de sommeil.
Titubants, incertains, vacillants,
Tout l'empois de leur belle âme amolli
Et comme détrempé par le bain de sommeil.
Dans l'attente enfin que le jour blanc
La sèche, la durcisse et l'empèse à nouveau.
Comme un pressentiment du soir, l'aurore Est déjà teinte des couleurs du couchant.,
On dirait que le jour commence par sa fin
Et que sa mort déjà Préside à sa naissance
Comme un avertissement et une menace..
Evanouissement au ciel D'une lune azyme et transparente.
Communion du jour Et premier repas du soleil.,
Ainsi que les marchands démasquent leurs auvents, Les hommes commencent d'arracher pièce à pièce Leur âme à la nuit
et la délivrent enfin Comme un oiseau captif,
une bête prise au piège...
Et l'aube se découvre
et sort de ses langes de brouillard Et la lumière puérile ressuscite
et rit sur les visages. . .
Comme un lit de charbon pour leurs troubles sommeils La nuit a décanté l'âme impure des hommes...
Le jour l'éveille enfin limpide et pardonnée...