‹ Andromaque (volume 4)Chapitre 42 sur 50 · ACTE IV SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV SCÈNE V

J’épouse une Troye'nne, Oui, madame, et j'avoue Que je vous ai promis la foi que je lui voue.

Un autre vous dirait que, dans les champs troyens; Nos deux pères, sans nous, formèrent ces liens;

El que, sans consulter ni mon choix ni le vôtre,

Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre.

Mais c’cst assez pour moi que je me sois soumis.

Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis; Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.

Je vous vis avec eux arriver en Épire ;

Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,

Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :

Je voulus m’obstiner à vous être fidèle.

Je vous reçus en reine, et jusqu’à ce jour,

J’ai cru que mes serments me tiendraient lieu d’amour. Mais cet amour l’emporte, et, par un coup funeste, Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.

L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel Nous jurer, malgré nous un amour immortel.

Après cela, madame, éclatez contre un traître Qui l’est avec douleur et qui pourtant veut l’être.

Pour moi loin de contraindre un si juste courroux,

Il me soulagera peut-être autant que vous.

Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures,

Je crains votre silence et non pas vos injures ;

Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,

M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.

HERUIONB.

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artiûce,

J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice; Et que, voulant bien rompre un nœud si solennel, Vous vous abandonniez au crime en criminel.

Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse Sous la servile loi de tenir sa promesse?

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter;

Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.

Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne.

Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ;

Me quitter, me reprendre et retourner encor Delà fille d’Hélène à la veuve d’Hector;

Couronner tour à tour l’esclave et la princesse;

Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce;

Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi,

D’un héros qui n'est point esclave de sa foi.

Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.

Vous veniez de mon front observer la pâleur,

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.

Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie.

Mais, seigneur en un jouree serait trop de joie.

Et, sans chercher ailleurs des titres empruntés,

Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez?

Du vieux père d’Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,

Tandis que dans son sein votre bras enfoncé,

Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;

Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée;

De votre propre main Polyxène égorgée.

Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous;

Que peut-on refuser à ces généreux coups?

PYRRHUS

Madame, je sais trop à quel excès de rage La vengeance d’Hélène emporta mon courage.

Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé :

Mais enfin je consens d’oublier le passé.

Je rends grâces au ciel que votre indifférence De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.

Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,

Devait mieux vous connaître et mieux s’examiner.

Mes remords vous faisaient une injure mortelle;

11 faut se croire aimé pour se croire infidèle.

Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers.

Je crains de vous trahir, peut-être je vous sers.

Nos .cœurs n’étaient point faits dépendants l’un de l’autre : Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre.

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