‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 132 sur 160 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

îl suffît quo mon cœur me condamne tout bas;

Et je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. 1280

J'épouse une Troyenne. Oui, madame, et j'avoue

Que je vous ai promis la foi que le lui voue.

Un autre vous diia.t que dans les champs troyens

Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,

Fl, que, sans consulter ni mon choix ni le vôtre S 1185

Nous fûmes sans amour attachés Fun à l'autre;

Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis.

Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis;

Loin de les révoquer, je voulus y souscrire 2.

Je vous vis avec eux arriver en Epire; 1290

Et quoique d'un autre œil l'éclat victorieux

Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,

Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle;

Je voulus m'obsliner à vous être fidèle;

Je vous reçus en reine; et jusques à ce jour 129.^

J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour.

Mais cet amour l'emporte ; et, par un coup funeste,

Andromaque m'arrache un cœur qu'elle détesle :

L'un par l'autre entraînés 3, nous courons à l'aiiU l

Nous jurer malgré nous un amour immortel. 1300

Après cela, madame, éclatez contre un iraître.

Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut i'étro.

Pour moi, loin de contraindre* un si juste courroux

Il me soulagera peut-être autant que vous.

Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures. 13 5

Je crains votre silence, et non pas vos injures;

Kt mon cœur, soulevant mille secrets témoins,

M'en dira d'aulant plus que vous m'en direz moins.

1. Var. Et que sans consulter ni mon cœur ni le vôtre. (16U8 76.)

2. « A/<ji;o7îifir s'applique, dans la pensée du poète, aux /îromessejr des ambas- Mdeurs, ainsi que l'hémistiche suivant : «Je voulus y souscrire. » Gratnmati- ;alement, révoquer est une expression impropre, et 1/ un solécisme. » iGkruzez.)

3. Entraînés, en effet, au même bnt, mais par des sentiments tout contraires. Vyrrhus suhit la violence de sa passion, Andromaque la loi de la nécessité. C'est ce qu'indique avec une concision énergique le malgré nous du vers suivant.

it. Au lien de l'infinitif, on mettrait aujourd'hui le mode à un verbe personnel avec une conjonction : loin que je contraigne. Le xvii« siècle, au contraire, faisait grand usage de i'indnitil" comme nom verbal, tandis que nous l'employons de préférence « omme mode. C'est suriout lorsque le verbe ne se rapporte pas au sujet delà phrase que nous remplaçons par un mode personnel avec unie conjonction i'inlinitif employé, comme" ici, avec une préposition. Au contraire, Molière {Av., I, 3) disait, comme Racine: « Rends-le moi sans Le. fouillrr. » Nou* uietlfioiiS xam que jtt U fomUa Voy CiiASSANa, Gr., fv . cuurv sup., par 317.

HERMIONE

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice

J'ai. ne à voir que du moins vous vou> rendiez justice, 1310

Et que, voulant bien rompre un nœud si solennel,

Vous vous abafi'lonriiez au crime en criminel.

Ebi-II jus^e, après tout, qu'un conquérant s'abaisse

Snus la servile loi de garder sa promesse 2?

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter; 13111

Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.

Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne,

Rechercher une Grecque, nmant d'une Troyenne;

Me quitter, me reprendre, et reionrner encor

De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector; r,^0

Couronner tour à tonr l'esclave et la princesse;

Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce !

Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi 3,

D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.

1. La réplique qui commence ici est célèbre au théâtre sous le nom de couplet d'ironie d'Hermione, mais c'est une ironie d'un genre tout particulier. M"'' Clairon (Mémoires, p. 301 -30 0 tr uvait cette qualification très impropre ei caractérisait ainsi la tirade : « Le couplet du quatrième ac e que le public, les gens de lettre et les comédiens appellent le couplet d'ironie, ne peut selon moi, porter ce nom. L'ironie demande une légèreté d'esprit, une tranquillité d'âme que ceriainement Hermione n'a pas... Un visige où l'indignation et la n )bless<» se peignent, des sons étouffes dans le premier moment par le dépit el U fureur, les fiio ivements de colère qu'elle ne peut plus retenir, ne peuvent produire dans ses sons et sur sa physion omie que l'image du sarcasme 1p p'us amer; 1 horreur qu'elle doit éprou er tlle-méme en rappelant à Pyrrhus les cruautés dont il s'est rendu coupable ne peut descendre jusqu'à l ironie. Hermione dtit donner a ses eproches tOite ramertu ne, t. ut le mépris qui peut les rendre en<"ore plus insultants, mais elle ne veut ni ne doit plaisanier. » M"'- Clairon vise certainement ici sa grande ennemie, M>'« Dumesnil, tragédienne de talent, elle aussi, mais ui rendait ce passade d'une façon toute différente; voy. ' i-dessus, p. /.0-4i. Il est certain que l'interprètaUon 'de Mii« Clairon est dans la vérité du rôle; c'est celle qui a survécu. Sur Rachel dans ce passage, voy. ci-après, p. 168. n. 6. — On remarquera que les scènes d'ironie sont fréquentes' dans le théâtre de Raci. e et qu'il en Ure toujours de puissants effets.

2. Comp. dans Hemani (V, 5) de Victor Fludo, la manière dont Ruy Gomei rappelle à Hernani son serment :

HKRXAN'l

Eh bien, non ! et rte toi, démon, je uie délivre ! Je n'obéirai pis.

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