ACTE V, SCÈNE V
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi! Quels démoQs, quels serpents traîne-l-elle après soi ^ lG3î> Eh bien I tilles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes 2?
1. Sur cet emploi du pronom réfléchi, voy. ci-dessus, p. ifti n. s. ; . Quant lUX /emoiw, ce ne sont pas les démons du langage ecclésiastique, les diables, mas des spectres infernaux, des mânes, un des sens classiques du mot grec -îaiHitov, (jui signifie plus hal)ituellement le g. rîie familier, bon ou mauvais, qui, selon la croyance des anciens, présidait à la destinée de chaque homme. — Geoffroy prft nd que Taima disait ce vers d'un ton troi» familier : « Il a l'air de faire observer tranquillement à Pylade une curiosité, tandis qu'il doit avoir l'accent de l'horreur. Je relève ce défaut par la raison qu il a oté très applaudi. » (Cours de LUI, dram. t. VI, p. 225.) Ce reproche ne s'accorde guère avec celui de ch.ileur excessive que le même critique adressait au même acteur.
2. Tous les traités de rhétorique citent ce vers comme modèle d'harmonie imitative. Th. Gautier dit spirituellement : « Telle était la bonhomie de nos aïeux : l^s s qui hérissent ce fameux vers leur donnaient d'affreux cauchemars... Une lelle naïv. té est bien loin de nos mœurs; nous avons entendu, s ins en être troublé le moins <lu monde, des vers pleins de k, de w et autres consonnes féroces bien plus alarmantes que les s de Racine. » ^Hist. de l'art dramatique, t. II p. 32.).) L'idée, ujd la forme, en est empruntée à Euripide {Ore^te, 2o5-57) :
« 0 ma mère, je t'en supplie, n'excite pas contre moi ces filles au visage san- lantet à la téie hérissée de serpents. Les voici, les voici plus près; elles s'élancent sur moi. »
BoiLEAU les para .h rase comme suit, ('ans sa traduction du Traité du sublime (ch. XIII) de Loiigin :
Mère cruelle, nrrf^le, éloigne de mes yeux
Ces filles de renier, ces sper Ire? odieux
lis viennent, je les vois, m .n supplice s apprête.
Quels horribles serpents leur sitflent sur la tôte I
Ce dernier vers surtout est plus imité de Racine que d'Euripide; la traduction du Traite du su'dime ne parut qu'en 1674, sept ans après Andromaqne.
Dans le Lutnn (ch. I, v. 42), il a encore essayé de rivaliser avec son élève ;
La Discorde, à l'aspect d'un calme tiui l'offense. Fait sifiler ses serpents, s excite à la venjjeance.
— Dans le poète çrec, cette scène de fureur est plus développée. Elle est plus saisissante, grâce à la prés<'nce d'Electre qui soutient son frère el s'efforct de le calmer. Voy. Oreste et notamment les vers suivants (253-274) ;
HAEKTPA.
0r|A0i, xaTiYVYjT*, o'|Ji[xa «riv tapàfTTtTai,
OPESTHS.
Q |A?|Tt9, tVttlUO) •
H. — Msv. w TaXofTcwç*, àT9£|xa troT; Iv ^ijxvloiç,
0. — 'Q <t>oïS', àicox-ctvoiyffi |x' «î ituvwi:iJ<<; Y^PY^'^^'C ivt'puv tt^îat, ^iiva\
A qui destinez-vous lappareil qui vous suit? Venez'Vous ra'ealever dans réternelle nuit? VeneZj à vos fureurs Oreste s'abandonne. Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione : L'ingrate mieux que vous saura me déchirer; Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer
PYLADE
Il perd îe sentiment. Amis, le temps nous presse ^ \fénageons les naomeuls que ce transport nous laisse. 164(i
O, — Me'ôtç* jxi* owffa tOv ijACv 'Eptvûwv
Ha — Ûî* yia tdXaiva, tCv' èitixou^lccv X(i,ûo», -,
iitil xb ôtTov ^u<r|A,ev2; KtnTi^|Xi6a ; 0. — Ab; lôla. |AOi ««pouXxà, ^Ùîça Ao^iou,
©Tç |a' lîic' 'AteôX).wv i^afAÛvaffOai Oêàç,
I* |a' èvçoSoTtv |iiaviâ(Tiv Xuffffu^jAaeriv. , ,
Oùx ttffwxoûit' ; oOx opaô' ixT]6ôXu»v
« Electrb. — Hélas, mon frère, ton œil se trouble; tout à coup te voilà rendu à les fureurs, loi qui tout à l'heure étais dans ton bon sens.
Oreste. — 0 ma mère, je t en sup lie, etc. (ci dessus, p. 187, n. 2).
Electre. — Reste, Infortuné, reste tranquille sur ta couche; car tu ne vois rien de ne que tu crois voir.
Oreste. — 0 PhéDus, elles vont me tuer, les filles d'enfer, aux regards de cliien, aux yeux de Gorgone, les terribles déesses.
Klectre. ~ Je lie te lâcherai point; je te serrerai dans mes bras; je contiendrai tfcî» bonds furieux.
Oreste. — Lâche-moi i lu es une ûe mes Furies I tu me saisis par le milieu du corps pour me précipiter dans le Tariara.
Electre. — Ah i tiialheureux I quel secours invoquer, lorsque nous avons U divinité pour ennemie?
Oreste. — Donne-moi cet arc de corne, présent d'Apollon, avec lequel il m'a dit de repousser les déesses, si elles m épouvantaient par leurs transports frénétiques... N'entendez-vous pas, ne voyez-vous pas la flèche ailée de l are inévitable. J
1. On peut appliquer aux fureurs d Oreste dans Racine ce que disait M. Patin des mêmes fureurs dans Euripide : « ces ligures si vives ne sont pas jetées au hasani, mais ordonnées, enchaînées: elles s'éveiilent l'une l'autre dans l'imagination d'Oreste... Cefte liaison secrète, qui se cache sous une apparence de confusion et de disparate', est ce que j'appellerais la logique du délire, iogiquo bien peu connue des modernes, bien peu res[ ectée dims ces lieux communs qu'en style de coulisses et de feuilletons on appelle des fureurs, et où le trouble des sens et de 1 intelligence est d'ordinaire rendu par une incohérence cominue et comiiiète, aussi fausse qu'elle esL facile et vulgaire; logique au contraire toujours suivie chez les tragiques grecs. » M. Patin rappelle, à ce sujet, Cassandre d ESCHYLE, Philocléte ei Hercule de Sophocle, Phèdre et Oreste d'EuRiPiDE, et il ajoute: « Us savnient, ces observateurs attentifs, ces peintres fidèles (îe la nature, qu'il n'y a point de lacunes dans la pen>ée humaine; que, si brusque, si arbitraire, si bizarre que puisse paraître la rencontre des idées qu'elle associe, elle passe toujours de Tune à l'autre par une marche, peu visible sans doute, mais dont la r*^fle vion peut retrouver, dont l'art doit indiquer la trace. » «wr l§4 tragiquQê grtcn, Euripide, t l, p. 355.)
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Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants S'il reprenait ici sa rage avec ses sens ^.
I. Depuis longtemps ces quatie vers sont supprimés à la représentation. Le Censeur dramatique (t. ni, p. 52$, cité par M. Bernardin) protestait contre cette coupure: « C".^ vers, disait-il, sont indispensablemcnt nécessaires: i« pour faire voir qu'Oreste n'est point mort, comme bien des gens se le persuadent, lorsqu'on baisse la toile; 2® pour achever de caractériser l'amitié de Pylade et ses tendres soins pour le fils d'Agamemnon; 3* enfin, sans eux, l'action est imparfaite, et Ton sort incertain sur l'existence et la destinée d'Oreste. Racine n a l'Oiut faitdes vers inutiles, et c'est une étrange preuve d'ignorance que dd i>e permettre ces indiscrètes mutilations. » La remarque est juste en elle-même. Toutefois, l'empresseînent du public à se précipiter vers la sortie dès quMl pressent le dénouement, et sa complète inattention pour les vers de ce genre, vers de pure explication, très ingrats à dire, excusent presque la mutilati'n dont il s'agit. Au contraire, telle est l'impression produite par la tirade d'Oresié ob ut ïonge nullement à nèu aller avaDt qu'elle soit terminée.