ACTE II, SCÈNE
L'ingrate, qui mettait son cœur à si haut prix^
Apprend donc, à son tour, à souffrir des mépris ! 400
Ah dieux I ^
CLÉONE
Ah î dissipez ces indignes alarmes :
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes. Vous croyez qu'un amant vienne* vous insulter ? Il vous rapporte un cœur qu'il n'a pu vous ôter. Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
HERMIONE
Dans ses retardements ^ si Pyrrhus persévère.
\. Le rôle d llermione, dit Geoffroy (Cours de litl. dram.y l. IV, p. îô9) n est vraiment tragique que dar,s les deux derniers actes; le deuxième et le troisième n'ollrent qu'une princesse dédaignée par l'amant qu'elle aime, fatiguée par celui qu elle n aime pas, tlotlant entre l'amour et ledépit. Celte partiedu rôle demande beaucoup de dignité, de finesse et un art consommé. » Cette réflexion n'est juste qu'en partie. Dans le second et le troisième acte le rôle offre peu d'éclats de passion, mais le ^ara- tère de « la fière Hermione » s'y accuse nettement ; bien des mots font prévoir de quoi est capable celle nature violente. Il n'y faut donc pas seulement de la dignité et de la finesse; il v faut ds 1 énergie, car toutes les répliques qui le composent, même celles qui expriment la joie, sont saccadées, coupées et comme vibrantes d'un frémissement contenu qui annonce les fureurs prochaines.
«. n n'est pas nécessaire, pour expliquer ce subjonctif, de substituer croyez* rouê à toits croyez, comme le conseille La Harpe, qui voit ici « une faute évidente b. La faute existerait avec la grammaire du xvin» siècle et celle de nos jours; elle n existait pas dans • elle du xvii*. Au temps de Racine, les règles qui depuis ont fixé avec précision 1 emploi du subjonctif et de l'indicatif étaient encore flottantes, en vers comme en prose. On mettait souvent l'indicatif où nous mettrions le subjonctif. Ainsi, Racine dira plus loin (ii88H193):
Ne vous suffît-il pas que je Vai condamné?
Ne vous suffît-il pas que ma gloire oftenséa
Demande une v ctime à moi seul adressée;
Que je le hais ; enfin, seigneur, que je Vaimai,
Qu'IIermioue est le prix d'un tyran opprimé.
Réciproquement, le subjonctif se mettait là où nous mettons l'indicatif. La Rri YÈRH écrivait : « Vous diriez qu'il ait Toreille du prince. » De même, Cor- HEiLLB (Cinna, IV, 4) :
Tous présument qu'il ait un grand sujet d'ennin. Voy., à ce suiet, Chassang, Gr. fr., cours sup., par. 291 : « En étudiant tous ces passages, dit-il. peut-être trouvera-L-on que ce qui a décidé les écrivains en faveur d un mode plutôt que d'un autre, ce sont certaines nuances de la pensée ; ils ont mis l'indicatif quand ils ont voulu énoncer un fait précis et le subjonctif quand ils ont voulu indiquer un doute. »
Comm^ retard, avec une nuance de délai volontaire plus marquée. Racine emploie à plusieurs reprises ce mot, déjà vieilli de son temps. Il fait dire plui loin (V. wiW par la même Hermione:
Tous vos retardement^ sont pour moi des refus, JSl encore (Iphig., Ill, 7) :
Surpris, n'en doutez pMnt, de mon retardement Lui-même il me viendra clierclier dans un momeilU
laO Am>KOMAQUM
A la mort du Troyeii s'il ne veut consentir, Mon père avec les Grecs m'ordonne de partir.
CLÉONE
Eh bien, madame, eh bien, écoutez donc Oreste. Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste. ilC Pour bien faire iK faudrait que vous le prévinssiez; Ne ra'avez-vous pas dit que vous k haïssiez?
HERMIONE
Si je le hais, Cléone ! 11 y va de ma gloire S
Après tant de bontés 2 dont il perd la ménïoirc;
Lui qui me fut si cher, et qui m'a pu trahir! 4irî
Ah ! je Tai trop aimé, pour ne le point haïrai
CLÉONE
FuyoZ'le donc, madame; et puisqu'on vous adore.,,
Ah! laisse à ma fureur le temps de croître encore 1
Contre mon ennemi laisse moi ra'assurer * ;
Cléone, avec horreur je m'en veux séparer s. 420
1. Comme réputation. Fréquent au ivip siècle, en parlant des femmes. Ainsi CoBNEiLLe (Cidy V, A):
Il peut vaincre Don Sanche avec fort peu de peine, filais non pas avec lui la gloire de Chimène.
Elle même Racine f/joAi^., V. 2) :
Ma gloire vous seroit naoins chère que ma viel
2. Fréquent dans le langage amoureux du xvii* siècle, au sens des preuves que donne une lemme de son amour. Racine fera dire plus loin par la même Hermione:
De mes lâches hantés mon courage est confus.
J'y suis encor, malgré les infidélit<^6,
El malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés.
De même Molikre (Av.t IV, 3) : « Elle a quelque bonté pour moi. » — Aujourd'hui, le mot ne s'emploie plus guère en ce sens qu'avec une intention ironique.
3. Pyrrhus exprimait tout à l'heure le même sentiment à 1 égard d'Andromaque :
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur. S'il n'aime, avec transport haïsse avec fureur.
Rappr. La Bruyèrb (Du Cœur^ 39): « L'on veut faire tout 1q bonheur, ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime, «
A. C'est-à-dire m'affermir (dans mes résolutions de vengeance), plutôt que , prendre mes sûretés contre lui, explication que l'on donne d ordinaire, mais qui n'a pas beaucoup de sens. • *
s. Ce vers prépare le dénouement, en faisant pressentir une catastrophe (Voy. pKis haut, p. 99, n. 4.]