ACTE II, SCENE I Il n'y travaMlera que trop bien, rinfidèlel
ÎOl
CLÉONE
Quoi! vous en* attendez quelque injure nouvelle?
Aimer une captive, et l'aimer à vos yeux,
Tout cela n*a donc pu vous le rendre odieux?
Après ce qu'il a fait, que saurait-il donc faire? 425
11 vous aurait déplu, s'il pouvait vous déplaire.
HERMIONE
Pourquoi veux- tu, cruelle, irriter mes ennuis? '
Je crains de me connaître 2 en l'état où je suis.
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire :
Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire; 430
Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
Hélas! et, s'il se peut, fais-le-moi croire aussi 3.
Tu veux que je le fuie ? Eh bien I rien ne m'arrête :
Allons, n'envions plus son indigne conquête;
Que sur lui sa captive étende son pouvoir ; 435
Fuyons... Mais si l'ingrat rentrait dans son devoir;
Si la foi dans son cœur retrouvait quelque place ;
S'il venait à mes pieds me demander sa grâce ;
1. Aujourd'hui les pronoms en et y s'appliquent surtout aux choses, et rarement aux personnes. Au xvii« siècle ils s employaient indiflféremment pour celles-ci et pour celles-là. Racine dit encore (Britann,, IV, 2):
Silanus qui raimoit (Octavie), s'en Tit abandonné. De même Corneille /^5er/or., m, -t) :
Je connois ]e lyran, j'en vois le stratagème. Voy. Chassano, Gr, fr,, cours sup., par. 238, 1.
2. C'est-à-dire de voir mes senâmtnts tels qu'ils sont. D'une manière plus Çénf^rale, avoir la connaissance de ce cju'on est, de ses penchants, de ses forces. Ainsi Bossuet (Or. fun. de Marie-Thérèse.) « Sous lui (Louis XIV), la France apprit à se connoiire. » Et Voltaire (Alz., V, D :
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière.
3. Le fond de cetle scène, dit La Hakpe, est précisément le même que celui rie la scène entre Pyrrhus et Phœnix, dans ce même second acte. Ce sont, dans l'une et ans l'autre, tous les ellorls ordinaires aux amants rebutés, et qui aiment encore, puur se persuader qu'ils n-aiment plus, ou pour le persuader aux autres : cV^st le combat de l'orgueil contre l'amour, où la victoire de Tamour est prouvée à chaque mot que dit Torgueil. » Il y a une dittérence cependant: « Hermione avoue à peu près l'inutilité de ses efforts contre elle mêine; elle veut se relever, et retombe à tous moments sans trop le cacher. Nous verrons au contraire que Pyrrhus veut absolument faire croire à Phœnix qu'il n'aime plus. » Nous verrons aussi que la scène entre Pyrrhus et Phœnix est tout à fait, pour le ton, une scène de comédie, tandis que, dans les paroles d'Hermiono, le terHWe l'emporte sur le plaisant.
ANDUOMAQtJE
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l'engager;
S'il vouloit*... Mais l'ingrat ne veut que m'outrager 440
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ; 2
Prenons quelque plaisir à leur être importune;
Ou, le forçant de rompre un nœud si solennel.
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
J'ai déjà sur le fils attiré leur colère: 445
Je veux qu'on vienne encore lui demander la mère.
Rendons-lui les tourments qu'elle m'a fait souffrir ;
Qu'elle le perde, ou bien qu'il la fasse périr.
CLÉONE
Vous pensez que des yeux toujouf-s ouverts aux larmes ^
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes ^, 450
Et qu'un cœur accablé de tant de déplaisirs 5
De son persécuteur ait brigué les soupirs?
Voyez si sa douleur en paraît soulagée :
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté 45S
HEUMIONE.
Hélas ! pour mon malheur, je l'ai trop écouté
^, Corneille, Seitorivs (I, 3), fait dire de même à Aristie : Vous savez, à ciuel point mon courage est blessé; Mais s'il se dénisoit d un outrage forcé, S il chassoit Emilie et me rendoit ma place, J'aurois peine, s igneur, à lui refuser grâce.
Ces alfernatives de haine et de tendresse, de désespoir et d espérance sont l'élernelle histoire de l'amour et peuvent se retrouver dans toutes les intrigues amoureuses, tragiques ou comiques: c Amantium irœ, dit Térence, amorii integratio. » (Andrienne, ni, 6.) Horace a développé cette situation dans une ode fameuse (HI, 9), d'où Ponsard a tiré son aimable petite pîèce d'Horace et Lydie, ei dont une strophe ressemble beaucoup au souhait d'Hermione:
Quid si priscn redil Venus
Diduclosque jugo co^it aheneo?
Si tlava excutitiir Cnloe,
Rejectœque patet janua Lydiœ?
Molière a traita le même sujet dans trois scftnes charmantes : l'une dan§ le Dépit amoureux (IV, 3), l'autre dans Tartuffe (II, 4), la troisième dans le Bourgeois gentilhomme {llly io.) — Voy. ci après, p. 116, n» 4.
2. D'une manière générale, situation bonne ou mauvaise; ici, bonheur Racine lit de même Mithrid., V. 5) :
A mon fils Xipharôs je doi^ celle fortune. 8. Expression créée par Racine, dans la Thébaïde (l, i)î
Mes yeux depuis six mois éloient ouverts aux larmes,