ACTE II, SCÈNE II
Déjà même je crois entendre la réponse Qu'en secret contre moi votre haine prononce.
HERMIONE
Hé quoi I toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours? 520
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée';'
J'ai passé dans TÉpire où j'étais reléguée;
Mon père l'ordonnait : mais qui sait si depuis
Je n'ai point en secret partagé vos ennuis ?
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ; 5^5
Que rÉpire jamais n'ait vu couler mes larmes?
Enfin, qui vous a dit que, malgré mon devoir,
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?
ORESTE
Souhaité de me voir! Ah, divine princesse...* Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse? 580 Ouvrez vos yeux : songez qu'Oreste est devant vous Oreste, si longtemps Tobjet de leur courroux.
HERMIONE
Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes. Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes; Vous que mille vertus me forçaient d'estimer; 533 Vous que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer.
Hbru. Hé quoi? dans vos chagrins sans raison afTermi, Vous croirez-vous toujour* seigneur, mon ennemi? [Quelle est celte rigueur tant de fois alléguée?]
Dans la Folle Querelle (UI, 6), un des personnages, Lysandre, cite les quatre premiers de ces vers et ajoute : a Enteadez-vons cela, mesdames? — Hor- TENSE, Non. — LYSANDRiî. L'eiitendez- VOUS, messieurs? — Alcippe. Ma foi, non. Eraste. (le défenseur d'Andromaque). Et moi je l'entends: recommencez un peu. — HORTENSB. Pourquoi l'aire recommencer, si vous l entendez ? — Lysandrb. Ça, ça, je recommencerai. (Il recommence.) — Erastb. Ahi je l'entends à merveille; recommencez encore, je vous prie. » (Onrit.J La vicomtesse. Si l'on ne l'entend pas, da moins on devine quasi la beauté qu'il a voulu faire en cet endroit. — Alcippe. D'accord, Madame, on ne devine quasi que lorsqu'on a autant d'esprit que vous en avez; mais cela n'empêche pas que ce ne soit un galimatias.» La critique est assez spirituelle, quoique très exagérée.
SuDLioNY disait encore des deux derniers vers dans sa Préface: «Je ne trouve point que vous croirez-vous mon ennemi, pour dire me croirez-vous votre ennemi, soit une chose bien écrite ».
1. « Le premier hémistiche est le transport d'un amant véritable; le second n'est qu'une exclamation langoureuse. «(Geoffroy.)
i. Var, Ouvrez les yeux : songez qu'Oreste est devant vous. (16C8-76).
ORESÏE.
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
HERMIONE
rih I ne souhaitez pas le destin d6 Pyrrhus, Je vous haïrais trop.
oreste;
Vous m'en aimeriez plus*. î;40 Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire; Et, Famour seul alors se faisant obéir , Vous m'aimeriez, madame, en me 2 voulant haïr. 0 dieux ! tant de respects, une amitié si tendre... 545 Que de raisons pour moi 3, si vous pouviez m'entend re 1 Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui. Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui ; Car enfin il vous hait; son âme, ailleurs éprise^ N'a plus...
HERMIONE
Qui vous Ta dit, seigneur, qu'il me méprise * ? 550 Ses regards, ses discours vous Tont-il» donc appris ? Jugez-vous que ma vue inspire des mépris^, Qu'elle allume en un cœur des feux si peu durables? Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.
1. « 81 Ton juçe de Famour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haines qu'à l'amitié. » (La Rochefoucauld, Maadmts, 72). Voy. encore ci-après, p. <H,n»i.