‹ Andromaque (volume 5)Chapitre 84 sur 160 · ACTE It, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE It, SCÈNE II

ORESTE

Poursuivez : il est beau de m'insulter ainsi. 555

Cruelle, c'est donc moi qui vous méprise ici.

Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance?

Je suis donc un témoin de leur peu de puissance?

Je les ai méprisés! Ahl qu'ils voudraient bien voir

Mon rival comme moi mépriser leur pouvoir 1 560

HERMIONE-

Que m'importe^ seigneur, sa haine ou sa tendresse !

Allez contre un rebelle armer toute la Grèce;

Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;

Qu'on fasse de TÉpire un second llion*;

Allez. Après cela direz-vous que je Taime? 565

ORESTE

Madame, faites plus, et venez-y vous même. Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux? Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux Faisons de notre haine une commune attaque.

HERMIONE

Mais, sei£:neur, cependant 3, s'il épouse Andromaque *? 570

1. Plus souvent employé au féminin; mais le masculin serait plus conforme à l'étymologie, Ilium <^tanl du neutre en latin f Cecidit superhum lliwn, Firg., jEn., m, 3), et les noms neutres en latin devenant d'ordinaire masculins en Irançais. Voy, Brachbt, Gram. histor,, p. -158-160.

2. « Cette expression, dit Geoffroy, a besoin pour être excusée de tous les privilèges de la poésie. » — « On peut croire, répond GéRuzsz, qu'ils ne vont pas jusque-là. » On dit, cependant, le langage des yeux, des regards parlants, etc.

3. C'est-à-dire pendant ce temps; très fréquent au xvii« siècle en ce sens, qui est le sens étymologique. Racine dit de même (Bajaz., l, i):

Viens, suis-moi. La Sultane en ce lieu doit se rendra. Je pourrai cependant te parler et t'enteadre.

Et CORNBILLB (Uor., I. 3) !

Allez, et cependant aux pieds de nos autels J'irai rendre pour tous grâces aux immortels.

4. « Il n'est pas nécessaire que les passions de la tragédie soient dès le commencement violentes et furieuses. Elles ont leurs progrès. Les premiers degrés ne so il pas tenus de ressembler aux derniers. l\ y a plus: mômt' dans les passions les plus terribles, dans la jalousie, par exemple, il y a des aliernativei de crainte et d'espérance, de calme et dagitation. Voyez Hermione dans sa première âcène avec Ores te : elle n a pu encore renoncer à l'espoir que Pyrrhus lui rendra quelque jour son amour. Elle avoue 4 Oreste qu'elle e»t abandonnée et trahie. Mais elle le croit au fond moins qu'elle ne l'a dit, et lorsque Oresie Un propose de quitter 1' .pire et de ''«air exciter los Civ^ à Tenger *on injura Hermione s'écrie:

ANDFiOMAQUE

ORESTE^

£hj madamel

HERMIONE

Songez quelle honte pour nous Si d'une Phrygienne il deve/i ait l'époux I

OREStE.

Et vous le haïssez ! Avouez-le, madame, L'amt/ur n'est pas un feu qu'on renferme en une âme : Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ; 575 Et les feux mal couverts ^ n'en éclatent que mieux 2.

HERMIONE

Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue Képand sur mes discours le venin qui la tue 3,

Mdis^ seigneur, cependant, s'ii épouse Androo»aque Y

A ce cri de jalousie, c'est-à-dire d'amour, qui dément si vivement la haine qu Hermione s'efforçait d'exprimer pour Pyrrhus, peut-être le parterre souritil. Il a raison de sourire, parce qu'il y a là une de ces contradictions de la passion, qui la décèlent au moment même où elle cherche à se cacher, et que cette contradiction plait aux spectateurs, à qui elle montre les agitations du cœur humain... Au l si au quatrième et au cinquième acte, quand Hermione est livrée aux fureurs de la tragédie, il y avait encore de ces traits de vérité piquante, nous aurions droit de nous plaindre que rauteur oubliât, non pas la dignité de la tragédie, mais les lois de la vraisemblance. C'est un autre genre de vérité qui éclate alors sur la scène, non plus la vérité d'une passion qui veut encore se contenir et se déguiser, mais la vérité terrible d'un cœur désespéré et furieux. Ce sont des traits comme ceux-ci, quand le meurtre est accompli:

Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il f.iit? A quel litre? Qui le l'a dit ?

Certes, nous ne sourions pas alors, quoiqu'il y ait là aussi une si ngulière contradiction dans la passion; tant il est vrai que la même passion, dont les éclats involontaires nous faisaient souiire en ses commencements, nous fait trembler quand elie est arrivée a son comble, et, daos les deux cas, pa'* reffei de ces contrastes soudains qui sont propres à la passion ». (S^nt- Marc-Girardin, Eœam, crit. d'Andr., p. 183-i84.)

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