ACTE II, SCÈNE II
Avec le même éclat n'a pas semé mon nom. Ma jeunesse , nourrie à la cour de Néron , S'égarait , cher Paulin , par l'exemple abusée , Et suivait du plaisir la pente trop aisée. Bérénice me plut. Que ne fait point un coeur Pour plaire à ce qu'il aime , et gagner son vainqueur? Je prodiguai mon sang : tout fit place à mes armes : Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux : J'entrepris le honheur de mille malheureux. On vit de toutes parts mes bontés se répandre ; ' Heureux et plus heureux que tu ne peux comprendre , Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits , Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits ! Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle !
' On çit de toutes parts mes bontés se répandre. On lisait d'abord :
« Ma main avec plaisir apprit à se répandre. » L. B.
^ Heureux et plus heureux que tu ne peux comprendre.
11 est très-adroit de supposer que Titus doit la gloire de son règne à Be're'nice ; cela la rend plus estimable, et l'on est fâché de voir ce prince si reconnaissant être obligé de se séparer d'une princesse si vertueuse. L. B. *
* La remarque est juste , et l'art de Racine est d'autant plus louable , que Titus ennoblit l'objet de sa passion sans se rabaisser lui-même . et qu'il dit la vérité en avouant qu'il n'a pas toujours été ce qu'il est.
25o BÉRÉNICE,
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle : Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus , Je lui dirai : Partez, et ne me voyez plus.
PAULITSf.
Hé quoi î seigneur , hé quoi ! cette magnificence Oui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance, Tant d'honneurs dont l'excès a surpris le sénat , Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat? Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande.
TITUS
Faibles amusemens d'une douleur si grande ! Je connais Bérénice , et ne sais que trop bien Que son cœur n'a jamais demandé que le mien. Je l'aimai; je lui plus. Depuis cette journée, Dois-je dire funeste, hélas! ou/ortunée.
Sans avoir , en aimant , d'objet que son amour , Etrangère dans Rome , inconnue à la cour ,
* Et ne sais que irop bien
Que son cœurn^a jamais demandé que le mien.
Ces trois que si près Tun de l'autre sont une petite négligence. Le reste du couplet jusqu'à la fin est d'un charme de style que l'on sent toujours et qu'on ne peut jamais assez louer.
Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre.
Ma main à les sccher est long-tems occupée , etc. Tous ces vers semblent faits par l'amour même.
ACT4 II, SCÈNE IL 25l
Elle passe ses jours , Paulin , sans rien prétendre Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre. Encor si quelquefois, un peu moins assidu, Je passe le moment où je suis attendu , Je la revois bientôt de pleurs toute trempée : Ma main à les sécher est long-tems occupée. Enfin, tout ce qu'amour à de nœuds plus puissanS, Doux reproches , transports sans cesse renaissans , Soin de plaire sans art , crainte toujours nouvelle , Beauté , gloire , vertu , je trouve tout en elle. Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, '
* Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois ,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
Le grand Condé appliquait ces vers à la pièce. L. B. *
* <c Ces vers sont connus de presque tout le monde : on en 5> a fait mille applications; ils sont naturels et pleins de senti- )) ment ; mais ce qui les rend encore meilleurs , c'est qu'ils ter- » minent im morceau charmant. Ce n'est pas une beauté, » sans doute , de \ Electre ou de \ Œdipe de Sophocle ; mais )> qu'on se mette à la place de l'auteur, qu'on essaie de faire « parler Titus comme Racine y était obligé , et qu'on voie » s'il est possible de le faire mieux parler. Le grand mérite » consiste à représenter les choses comme elles sont dans la >> nature et dans la belle nature. Raphaël réussit aussi bien à » peindre les Grâces que les Furies. » Volt.
Voilà ce que j'appelle louer comme un maître seul peut louer. Remarquez ces mots : Quon se mette à la place de Racine. Sons doute c'est ce que faisait Voltaire en le commentant j
252 BÉRÉNICE
ILt crois toujours la voir pour la première fois. N'y songeons plus. Allons , cher Paulin , plus j'y pense, Plus je sens chanceler ma cruelle constance. Quelle nouvelle , ô ciel î je lui vais annoncer ! Encore un coup , allons , il n'y faut plus peUvSer. * Je connais mon devoir , c'est à moi de le suivre : Je n'examine point si j'y pourrai survivre.
mais cela est-il à la portée d'un critique vulgaire ? C'est par cette raison qu'un grand artiste n'est jamais parfaitement senti et appre'ciéque par ses pairs, ou ceux qui l'approchent de trèsprès , quand ils ne sont pas jaloux.
* Encore un coup , allons , etc.
« Encore un coup est une façon de parler trop familière et » presque basse , dont Racine fait trop souvent usage. » Volt.
Il est vrai , et après lui rien n'a été plus facile que d'éviter ces petits défauts ; mais , en écartant les moindres traces du familier , on n'a pas mis assez de soin à conserver à la diction tragique toutes les nuances qui peuvent la rapprocher du naturel sans la faire tomber dans le bas ; et c'est pour cela qu'il est devenu si rare d'égaler la vérité du dialogue de Racine : c'est un des mérites de Zaïre et de Mérope.
Je n * examine point sij^y pourrai surçiçre. «. Cette résolution de l'empereur ne fait attendre qu'une » seule scène. Il peut renvoyer Bérénice avec Antiochus , et » la pièce sera bientôt finie. On conçoit très - difficilement^ » comment le sujet pourra fournir encore quatre actes : il n'y » a point de nœud, point d'obstacle, point d'intrigue. L'em- » pereur est le maître ; il a pris son parti; il veut et il doit vou-