ACTE II, SCÈNE V
Mais ne s'offre-l-il rien a votre souvenir
Qui contre vous, madame, ait pu le prévenir?
Voyez , examinez.
BÉRÉNICE
Hëlas ! tu peux m'en croire ;
Plus je Teux du passé rappeler la mémoire, i Du jour que je le vis jusqu'à ce triste jour,
Plus je vois qu'on me peut reprocher trop d'amour.
Mais tu nous entendais. Il ne faut rien me taire;
Parle. N'ai-je' rien dit qui lui puisse déplaire?
Que sais-je? J'ai peut-être avec trop de chaleur
Rabaissé ses présens ou blâmé sa douleur. r...
N'est-ce point que de Rome il redoute la haine? I II craint peut-être , il craint d'épouser une reine. *
Hélas! s'il était vrai... Mais non , il a cent fois
I elle ne rend pas la pense'e de Fauteur. Si Phe'nice s"*/ perd,
I ce n'est pas parce qu'elle y pense ; mais jy/us elle y pense , p/as
j elle s'y perd : c'est la dlffe'rence de sens entre autant plus çue^
( et les deux plus en opposition.
^ Il craint peut-être , il craint d^ épouser une reine, 3Iais non. ...
« Sans ce mais non , sans les assurances que Titus lui a don- » ne'es tant de fois de n'être jamais arrête' par ce scru- » pule , elle devrait s'attacher à cette ide'e , elle devrait >) dire : Pourquoi Titus embarrassé vient-il de prononcer, en > soupirant , les mots de Rome et d"* empire ? Elle se rassure
26o BÉRÉNICE,
Rassuré mon amour contre leurs dures lois ;
Cent fois... Ah! qu'il m'explique un silence si rude :
Je ne respire pas dans cette incertitude.
Moi^ je vivrais, Phénice, et je pourrais penser
Qu'il me néglige, ou bien que j'ai pu l'offenser!
Retournons sur ses pas. Mais , quand je m'examine ,
Je crois de ce désordre entrevoir l'origine. \
Phénice , il aura su tout ce qui s'est passé :
L'amour d'Antiochus Fa peut-être offensé.
Il attend , m'a~t-on àit , le roi de Comagène.
Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine.
Sans doute , ce chagrin qui vient de m'alarmer
N'est qu'un léger soupçon facile à désarmer.
Je ne te vante point cette faible victoire ,
Titus ! Ah ! plut au ciel que , sans blesser ta gloire , •»
Un rival plus puissant voulût tenter ma foi ,
» sur les promesses qu'on lui a faites ; elle cherche de vaines •» raisons. Il est pardonnable , ce me semble , qu'elle crai- » gne que Titus ne soit instruit de l'amour d'Antiochus. » Les amans et les conjurés peuvent , je crois , sur le théâtre, » se livrer à des craintes un peu chimériques , et se mépren- » dre. Ils sont toujours troublés, et le trouble ne raisonne » pas. Bérénice, en raisonnant juste , aurait plutôt craint Rome, » que la jalousie de Titus. Elle aurait dit : Si Titus m^aime , il » forcera les Romains à souffrir çu ^il m ^épouse ; et non pas :
» Si Titus est jaloux , Titus est amoureux. » Volt.