ACTE III, SCÈNË I. ïoS
BURRHUS
Agrippine , seigneur, est toujours redoutable/ Rome et tous vos soldats rêvèrent ses aïeux ; Germanicus son père est présent à leurs jeux. Elle sait son pouvoir ; vous savez son courage ; Et ce qui me la fait redouter davantage , C'est que vous appuyez vous-même son courroux, Et que vous lui donnez des armes contre vous.
NÉROK.
Moi, Burrhus?
BURRHUS
Cet amour, seigneur, qui vous possède.. •
NÉRON
Je vous entends , Burrbus. Le mal est sans remède : Mon cœur s'en est plus dit que vous ne m'en direz ; Il faut que j'aime enfin.
BURRHUS
Vous vous ïe figurez , Seigneur; et, satisfait de quelque résistance. Vous redoutez un mal faible dans sa naissance. Mais si dans son devoir votre cœur affermi Voulait ne point s'entendre avec son ennemi ; Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire ; Si vous daigniez , seigneur , rappeler la mémoire Des vertus d'Octavie indignes de ce prix ,
* Des vertus d^Octaçie indignes de ce prix.
Etre digne , être indigne équivaut à mériter o\\ ne pas mériter ^
lo4 BRITANNICUS,
Et de son cbaste amour vainqueur de vos mépris ; Surtout si , de Junie évitant la présence , Yous condamniez vos yeux à quelques jours d'absence , Croyez-moi , quelqu'amour qui semble vous cbarmer , On n'aime point , seigneur , si Ton ne veut aimer»
NÉRON
Je vous croirai , Burrlms , lorsque dans les alarmes *
et il semblerait que tous deux dussent être employés indifieremment en bien ou en mal ; cependant , en français comme en latin , le mot i//^ne est le seul des deux qui se prenne également en bonne ou en mauvaise part. On dit dans les deux langues , é/i^ne de louanges , digne de blâme , digne du supplice , digne de la couronne , etc. ; et le mot indigne au contraire ne se prend, dans les deux langues, que dans un mauvais sens. On ne dirait pas il est indigne de mort, indigne du supplice , indigne de blâme , pour dire , // ne mérite pas la mort , le supplice, le blâme. La raison de cette inconse'quence apparente , c'est que dans les deux langues , indigne , sans aucun régime et pris absolument, a toujours un sens injurieux, une action indigne'^ — • indignum facinus ; un indigne prince , — < indignus princeps ; etc. Cependant Racine a employé deux fois indigne dans un sens avantageux -j- , et il dit ici que les vertus d'Octavie sont indignes du divorce , pour dire ne méritent pas le divorce; mais il a eu l'adresse de joindre au mot indignes , un terme général ^indignes de ce prix; ce qui sauve Pinaccoutumance à Toreille.
^ Je vous croirai , Burrhus , etc.
Donnez cette scène à traiter à un homme médiocre , Burrhus s'étendra sur la censure de l'amour, et Néron sur ses
■\ Dans Alexandre et dans Brilannicus.
I ACTE m, SCÈNE I; Ï05
I II faudra soutenir la gloire de nos armes ,
Ou lorsque, plus tranquille, assis dans le sénat.
Il faudra décider du d(^slin de l'état ;
Je m'en reposerai sur votre expérience.
Mais , croyez-moi , l'amour est une autre science ,
Burrhus ; et je ferais quelque difficulté
louanges ; et de-Ià quelle suite de lieux communs ! Le poëte a tranche' court , parce que Ne'ron n'est pas un amant , ni Burrhus un rhe'teur. Celui-ci n'a dit qu^un mot, et n'a insiste' que ! sur les conside'rations politiques ; il a parle' en ministre et en homme sage. Et quel art dans la re'ponse de Ne'ron ! Quelle de'férence apparente pour la capacité de Burrhus! Et quel air de respect dans cette crainte affecte'e de compromettre la sévérité d'un homme d'état dans des intérêts d'amour ! Observez que Néron parle toujours, dans cette pièce, avec noblesse et avec dignité ; il devait être odieux , et non pas vil ni petit.
Dans une situation à peu près scmblable,au second acte d'Adélaïde, Coucy, près de Vendôme, s'étend beaucoup plus en moralités contre la passion de l'amour, et avec une éloquence qui n'est pas déplacée. Mais Vendôme n'est point un homme pervers, il n'est qu'emporté par un amour violent comme son caractère , et Coucy n'est point un ministre de Vendôme , il est son ami. Enfin , leur conversation, qui a commencé par une explication de jalousie , finit par un épanchement d'amitié , et cette scène est la dernière de l'acte. Ici les deux personnages , vis-à-vis l'un de l'autre , sont dans une contrainte réciproque , et l'acte commence : il ne fallait pas arrêter l'action. Ce sont toutes ces convenances si différentes qui font que les deux scènes sont différemment ce qu'elles doivent être.
io6 BRTTANNICUS,
D'abaisser jusque-là votre sévërité.
Adieu. Je souffre trop éloigné de Junie.