ACTE IV, SCÈNE III, l
ISf É R O N.
C'en est trop ; il faut que sa ruine Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine : Tant qu'il respirera , je ne vis qu'à demi. Elle m'a fatigué de ce nom ennemi ; Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une seconde fois lui promette ma place.
BURRHU s.
Elle va donc bientôt pleurer Britannicus ?
Avant la fin du jour je ne le craindrai plus*
BURRHUS
Et qui de ce dessein vous inspire l'envie ?
NÉRON
Ma gloire, mon amour, ma sûreté , ma vie.
^ Et qui de ce dessein vous inspire Venpie ?
On ne peut dire Vençie d^un dessein. Le terme est absolument impropre. C'est le septième vers de ceux qu'on ne pouvait pas laisser dans une pièce bien écrite.
Ma gloire , mon amour , ma sûreté , ma vie.
C'est la première fois peut-être qu'un scélérat a confié à un honnête homme le projet d'un grand crime : ces sortes de confidences ne se font qu'à des complices. Celle-ci , qui mente est faite sans aucune nécessité , puisqu'assurément Néron ne compte pas se servir de Burrhus, serait ailleurs un très-grand défaut. Ici c'est un trait profond de vérité. Néron est si natu~
l46 BRITANNICUS,
BURRIIU s.
Non , quoi que vous disiez , cet horrible dessein Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein.
relîement pervers , que Fidee d'empoisonner son frère lui paraît une chose toute simple , et qu'il est persuadé que Burrhus n'en doit pas être plus effraye que lui-même. Il ne comprend rien à l'étonnement et à l'horreur que Burrhus fait paraître , et bien loin de rougir de cet abominable dessein , il y croit J•^af ^/f/ir<? intéressée. De la gloire à empoisonner son frère! C'est bien là Néron.
N'oublions pas une autre leçon de morale. Agrippine regardait comme le chef-d'œuvre de sa politique , d'opposer sans cesse Britaunicus à Néron , et c'est elle qui cause la perte de ce jeune prince , et pousse enfin Néron jusqu'à s'en défaire :
Elle m'a fatigué de ce nom ennemi,
Et je ne prétends pas que sa coupable audace
Une seconde fois lui promette ma place.
Voilà la condamnation de Britannicus ; la jalousie du trône , jointe à celle de l'amour , doit emporter la balance , et précipiter le crime. Ce qui fait que la politique des méchansles trompe si souvent, c'est qu'ils ne savent qu'opposer le mal au mal , le danger au danger. Un gouvernement tyrannique s'entoure de scélérats , de peur des gens de bien : ou ils le renverseront pour succomber eux-mêmes un moment après , ou ils le feront tellement détester et mépriser , qu'il tombera de son poids. Quoique tout soit imparfait dans ce monde , rien n'y est durable que ce qui est fondé , jusqu'à un certain point , sur la morale et la raison , parce que sans morale et sans raison il n'y aurait point d'ordre social.