PRINCE ET PAYSANNE
La Pointe Levy n'est distante de la ville de Québec que par la traverse du fleuve Saint-Laurent, qui y a une demi-lieue de large. C'est un endroit très agréable qui regarde en face la ville de Québec et la rade . Son A. R. le prince William Henry, a été s'y promener plusieurs fois pendant son séjour dans ce pays et principalement le 6 octobre 1787, où il débarqua avec plusieurs officiers dans le dessein d'aller visiter par curiosité quelques maisons d'habitants, sans y être connu ; ce qui était facile à faire parmi eux, qui s'occupent plutôt à leurs travaux champêtres qu'à savoir distinguer un prince d'avec d'autres personnes de qualité inférieure.
Son A. R. entra donc dans une maison où il ne trouva qu'une femme ; mais une de celles qui sont vigoureuses, qui ne craignent rien et qui feraient volontiers le coup de poing avec plusieurs hommes si l'occasion s'en présentait. Il demanda à cette femme une terrine de lait à boire. Elle lui répondit d'un air farouche qu'elle lui en donnerait s'il voulait la payer et ne pas faire comme quantité d'autres gens étourdis d'officiers qui venaient tous les jours chez elle lui demander du lait à acheter et qui, quand ils l'avaient bu ou mangé, s'en retournaient sans payer. Le prince lui dit qu'il n'en agirait pas ainsi et après l'avoir assuré qu'elle ne perdrait rien avec lui; elle fut enfin chercher une terrine de lait.
S. A. R. après l'avoir bu avec ses officiers, tira de sa poche une portugaise et la présenta à la femme, qui, la voyant, se mit à lui dire avec colère : Ah ! ah ! voilà bien de mes gens ! On voit bien que vous ne valez pas mieux que les autres ! C'est ainsi qu'ils font ; ils me présentent des portugaises à changer pour un demi scheling. C'est bien me dire qu'ils ne veulent pas payer, car le moyen, poursuivit-elle, qu'une pauvre femme comme moi puisse changer une portugaise, moi qui ai à peine de quoi acheter du pain. Les officiers de S. A. R. l'ayant avertie qu'elle parlait au prince : « Quand ce serait le roi, répondit-elle, ce serait toute la même chose, il ne doit
pas prendre ce qui m'appartient sans le payer ». Le prince à qui l'histoire plaisait et qui en riait beaucoup avec sa suite, lui dit : « Hé bien, ne vous fâchez pas la bonne mère. Prenez cette portugaise, c'est pour vous récompenser de ceux qui ne vous ont pas payée».
Journal. Nicolas-Gaspard Baisseux, notaire.
Cité par E.-J. Roy, Histoire de la Seigneurie de Lauzon, III, 189.