ÉDOUARD VII AU CANADA
Le premier désagrément que le Prince de Galles (Edouard VII) ait eu dans tout son voyage d'Amérique (en 1860), l'attendait à Kingston. Certains journaux du Haut-Canada avaient attaqué l'administration et le Duc de Newcastle, au sujet des visites que S. A. R. avait faites aux institutions d'éducation catholiques dans le Bas-Canada, et étaient parvenus à monter les esprits dans quelques endroits. Les orangistes s'étaient réunis et avaient décidé de recevoir le Prince, en corps, et avec les insignes de leur association, à Kingston et à Toronto.
Le Duc de Newcastle, se faisant fort de l'état de la législation impériale en pareille matière, et ne voulant point donner aux catholiques de cette province ce qu'il considérait devoir être un juste sujet de plainte, informa les maires de Kingston et de Toronto, par l'entremise de S. E. le Gouverneur Général, de l'impossibilité absolue où se trouvait S .A. R. de reconnaître l'organisation des orangistes, ajoutant que si ceux-ci devaient faire partie de la procession et parader officiellement dans les cérémonies publiques, en quelqu'endroit que ce fût, il conseillerait au jeune Prince de passer outre et de continuer son chemin.
Les choses en étaient là lorsque le steamer se présenta devant Kingston. Les loges orangistes et le Conseil de Ville étaient en séance, et après de longs pourparlers, les autorités n'ayant point voulu assurer au Duc de Newcastle que ses instructions seraient suivies, après avoir attendu jusqu'à trois heures de l'après-midi le lendemain, le Prince et sa suite partirent pour Belleville ; mais avant de partir, S. A. R. reçut à bord, les adresses des autorités des comtés voisins et celle du Modérateur de l'Église Presbytérienne d'Écosse pour tout le Canada, laquelle, par suite d'un mal-entendu, n'avait pas pu être reçue à Montréal.
Kingston avait fait, comme toutes les autres villes, de grands préparatifs, et la plus intense agitation régnait dans son enceinte par suite de cette malencontreuse affaire. Une correspondance
eut lieu entre le Duc de Newcastle et le maire de la ville ; elle fut publiée dans les journaux, et une polémique assez vive s'engagea sur cet incident.
Relation du Voyage de S. A. R. le Prince de Galles en Amériquey 1860, p. 73.
Lors de l'arrivée du Prince de Galles, à Québec, Sir Edmund riead, gouverneur général et les membres du gouvernement provincial allèrent à la rencontre de Son Altesse Royale, qui devait plus tard régner sous le nom d'Edouard VII, et « on rapporte que, dans la soirée, l'honorable M. Cartier, premier Ministre du Canada, et autres, chantèrent quelques-unes de nos chansons canadiennes, le Prince en répétant le refrain avec l'auditoire ».
La Claire Fontaine, la plus populaire de ces chansons, a été, à cette occasion, publiée dans les journaux de New-York, et cet air canadien fut mis au nombre de ceux que l'on jouait en l'honneur du Prince dans le cours de son voyage aux États-Unis.
Relation du Voijage de S. A. R. le Prince de Galles en Amérique, 1860, p. 26.
Ce fut un samedi, le 15 septembre 1860, que Blondin, le célèbre artiste funambule traversa pour la dernière fois, au-dessus des chutes Niagara, sur un cable raidc. Ce jour-là, le Prince de Galles était présent et Blondin voulut se surpasser lui-même ; et après avoir porté son gérant, Calcourt sur son dos, il mit le comble à ses tours de force en elTectuant la traversée sur des échasses. Quant tout fut fini, le prince de Galles poussa un soupir de soulagement. Il fit venir l'acrobate, et s'entretint longuement avec lui, en français, le félicitant de son courage et de son adresse.
Mais le futur Roi d'Angleterre ne se borna pas à exprimer une stérile admiration. Le lendemain le major-général Bruce, secrétaire des commandements du prince, adressait au héros du Niagara, avec une lettre des plus flatteuses, un chèque pour une somme de $400.
La Revue Populaire. E.-Z. Massicote
Un jour, voyageant au Canada, il se trouva avec son escorte loin de toute habitation, dans le miheu de l'après-midi. On causait en marchant et le prince de Galles, grand fumeur, sortit un cigare et en ofîrit à ceux qui l'entouraient.
Or, au moment de l'allumer, il s'aperçut qu'il n'avait pas d'allumettes. Il en demande à son voisin : son voisin n'en a pas... personne n'en a. Seuls, les fumeurs peuvent comprendre le navrement de ces hommes réduits à mâcher leur havane pendant plusieurs milles. Tout à coup, quelqu'un s'écrie :
« — Sauvés ! J'ai une allumette 1
» La voici... Mais je n'en ai pas d'autre...
» — Ne la manquez pas 1 lui dit-on. Ne la laissez pas s'éteindre !
SOUVERAINS, i'RINCES ET GOUVERNEURS ANGLAIS 99
— Uonnez-la au plus adroit. — Tirons au sort celui qui doit l'eiillammer.
— Parfait ! Entendu.
On tire... et le sort désigne le prince de Galles. Avec d'infinies précautions il prend l'allumette, la gratte contre son talon, la protège entre les mains rapprochées... Enfin il tourne la tête, tend son cigare... Une petite fumée bleue s'élève...
» — Hip ! Hip ! Hurrah ! Nous avons du feu...
Plus tard, évoquant ce souvenir, le prince, devenu roi, disait à un familier :
» — Ce fut le moment de ma vie où je fus le moins fier, et où j'eus le plus nettement conscience de ma responsabilité ». Revue Populaire.
Édouard VII, fils de la reine Victoria, monta sur le trôjie en 1901 . Il est mort en 1910, âgé de 68 ans.