‹ Anecdotes canadiennesChapitre 156 sur 350 · LORD ABERDEEN ET LA PÈLERINE DE SAINTE-ANNE · texte numérisé non relu

LORD ABERDEEN ET LA PÈLERINE DE SAINTE-ANNE

Si nous ouvrions un concours de divination sur la question : Qui a été le premier à voir le gouverneur-général Aberdeen, à son arrivée à Québec en 1893 ? il est certain qu'aucun des officiels, ministres, généraux, colonels de l'époque, qui s'imaginent avoir pris lord Aberdeen au saut du lit, à 9 heures du matin, le 11 septembre, lorsqu'ils allèrent lui présenter leurs hommages, à bord du Sardinian, ne gagnerait le prix. On raconte à ce sujet une fort jolie anecdote qui déconcerterait toutes leurs hypothèses et qui les mettrait hors concours comme moins matineux que Son Excellence. Voici :

« On se rappelle que ce matin-là, un dimanche, le Sardinian était entré dans le port au point du jour et avait amarré à la jetée Louise. Dès avant 6 heures, lord Aberdeen était debout ; il avait, sans doute, hâte de voir son nouveau séjour, même sous la pluie, car ce jour-là l'aurore avait oubhé d'apporter son soleil. A la même heure, une jeune fille, accompagnée d'une parente âgée, arpentait la jetée d'un pas visiblement nerveux ; les deux dames venaient de quitter la traverse de Lévis et en voulant gagner la gare du chemin de fer de Ste-Anne, où elles allaient faire un pèlerinage, connaissant mal la ville, elles avaient perdu leur route. Personne sur la jetée pour les renseigner, lorsque tout à coup elles aperçoivent sur la passerelle du steamer un monsieur coiffé d'une casquette marine. Il a l'air si obligeant, si aimable, cet officier-là, qu'il va pour sûr les tirer d'embarras. La plus jeune, — qui entre parenthèses, est une des plus belles Canadiennes de la création, — s'avance hardiment vers l'étranger. C'est plus fort que soi ; on ferait des prodiges d'héroïsme quand on a peur de manquer le train.

)) Hélas ! l'obligeant gentleman a bien vaguement entendu parler des guérisons miraculeuses de la bonne Ste-Anne ; mais il n'en connaît pas encore le chemin. Il est étranger au pays, mademoiselle le voit bien ; et il ne l'a jamais plus regretté qu'en ce moment, en se voyant dans l'incapacité d'être utile à une aussi belle paire d'yeux. Enfin il se confond en excuses. Tout de même il offre galamment d'accompagner ces dames et de faire de son mieux pour les remettre sur la route. Et, tout en causant, il leur fait un bout d'escorte, mais celles-ci s'excusent poliment et s'éloignent en disant qu'elles finiront bien par se retrouver.

» Le soir même, de retour chez elle à Lévis, la jeune fille venait de raconter son aventure à une amie, lorsque tout à coup, elle s'écria : « Mais le voici, mon étranger » ! Elle venait de voir le portrait de lord Aberdeen sur un numéro de V Électeur déployé sur un guéridon. Comme on refusait de la croire, elle proposa une petite épreuve : « Laissez le journal là, bien en vue, et appelez ma tante, qui m'ac-

compagnait ce matin ». La parente ne fut pas plutôt entrée qu'à la vue du portrait elle s'exclama à son tour : « Tiens ! le voilà, ton Français de ce matin » !

» Et voilà comment la première personne qui a parlé au gouverneur à son arrivée, ce fut ni sir John Thompson, ni le général Montgomery-Moore, ni le général Herbert, ni même sir Adolphe, mais une simple pèlerine au visage frais ».

Alliance Nalionale, 1902.

Sir John Campbell Hamilton Gordon, comte d'Abcrdcen, a été gouverneur général du Canada de 1893 à 1898.

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