‹ Anecdotes canadiennesChapitre 189 sur 350 · LE PLUS GRAND VOL DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE PLUS GRAND VOL DE L'HISTOIRE

Un soir, au Parc Sohmer, à Montréal, je vis le grand humoriste parisien, Alphonse Allais, en train de faire au regretté Raymond Préfontaine et autres une démonstration qui devait lui tenir fortement au cœur, car, contre son habitude, il parlait haut et gesticulait beaucoup. Pour m'initier à la conversation, il me dit à pic : « Aujourd'hui, mon cher, j'ai passé trois heures chez quelques-unes des victimes du plus grand vol qui ait été commis depuis que l'Histoire s'écrit ». Je crus qu'Allais se livrait à une de ses charges coutumières. Mais non, il venait de visiter le village de Caughnawaga et il était à soutenir, avec un brio endiablé et un grand accent de conviction, la thèse du crime que constitue la découverte de l'Amérique, la prise en possession des pays qui appartenaient aux aborigènes, la destruction systématique ou indirecte de ces derniers, l'introduction d'une civilisation supérieure qui n'est telle qu'aux yeux de ceux qui la pratiquent. Et Allais eut ce suprême argument : « Tout est relatif. Ce qui vous paraît bon paraîtra mauvais à un autre, et tous deux vous croirez avoir raison. Or, qu'auraient dit les blancs si l'inverse était arrivé ? si les sauvages de l'Amérique étaient

descendus sur le continent européen et, le jugeant mai civilisé, s'en étaient emparé, plantant leur tomahawk en signe de conquête, guerroyant avec des armes supérieures, encourageant les lâchetés et les trahisons, détruisant les peuples européens par tous les moyens directs ou détournés » ?

Tout le monde trouva Allais ingénieux et subtil, mais personne ne sut que répondre. Et comme ici tout finit par une « tournée », chacun alla prendre un peu de cette eau-de-feu-qui fut une des grandes armes de la Civilisation parmi les Peaux-Rouges.

Revue Populaire. Mistigris (Pierre Voyer)

Alphonse Allais, né à Honfleur en 1854, mort à Paris en 1905. Le meilleur humoriste et pince-sans-rire qu'ait produit la France. C'est vers 1893 qu'il vint en Amérique et qu'il séjourna quelque temps à Montréal. Il était accompaj^nc deM. deBièvreetdeM. BerthierdeCasano.

Page 1