‹ Anecdotes de la révolution de Saint-Domingue racontéesChapitre 1 sur 6 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

lUGONTiES FAR

Communication faite à la Société d'Archéologie de la Manche, Var X. A. MAXIMÈM, Vloo-VrétldMit.

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Guillaume Mauviel et ses manuscrits.

On lit dans l* Histoire du Consulat et de V Empire, aa livre XVl^ consacré en partie au récit de l'expédition de Saint-Domingae : a Le général Kerversau^ envoyé à Santo-Domingo , avec quelques frégates et deux mille hommes de débarquement, secondé par les habitants et par Vinfluence de Pévéque français Mauvielle, prenait possession d'une moitié de la partie espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère de Toussaint. De son côté, le capitaine Magon, établi au fort Dauphin, réussissait par d'adroites négociations et Vinfluence du même ëvique Maumelle^ à gagner le général mulâtre Glervaux et à lui arracher la riche plaine de Saint- Yago. »

Guillaume Mauviel (c'est l'orthographe exacte du Dom) qui a rendu des services signalés à l'expédition du général Leclerc, est né près de Saint-Lo, le 29 octobre i757, à Fervaches, petite bourgade du canton de Tessy, bien connue des nombreux pèlerins qui vont implorer la protection de Notre-Dame-sur- Vire. Il a raconté luimême les événements auxquels il s'est trouvé mêlé, pendant un séjour de près de six années dans la colonie. Il sera donc son propre biographe pour la période importante de sa carrière, et nous fournira en même temps de curieux détails dont M. Thiers eût aimé sans doute à faire son profit, si les mémoires de l'ancien évèque n'étaient demeurés complètement inédits jusqu'à ce jour.

Parti de Dieppe, dans les premiers jours de l'an VIII, il quitta la colonie à la fin de 1804. Il avait droit au passage gratuit sur un vaisseau de l'Etat. Mais il se crut plus assuré d'arriver promptement et sans encombre en ayant recours à la voie des neutres. Il s'embarqua donc à ses frais sur un navire américain. Il n'eut pas à s'en féliciter. La traversée fut longue et périlleuse. Deux fois pris et dépouillé par les Anglais, ce ne fut qu'au bout de quatre-vingt-dix jours qu'il prît pied sur la côte de Saint-Domingue, à Puerto-Plata, dans le département du Gibao. Son retour, non moins éprouvé que son premier passage, a fourni le sujet d'un de ses plus intéressants récits. On le trouvera tout entier à la fin de ces extraits.

Le retard apporté à la publication des mémoires de Guillaume Mauviel, s'explique aisément, si l'on se reporte au commencement du siècle. L'abandon de Saint- Domingue fut le seul événement qui fit ombre à la gloire du Premier Consul. Au moment où le vainqueur de Marengo envoyait à Saint-Domingue une armée comman-

dée par son beau-frère, lecapitaine-génf^ral Leclerc, tout souriait à sa fortune. La République cisalpine le reconnaissait comme Président; la République ligurienne acceptait un Doge désigné par lui. Une Consulte de députés suisses, réunie à Paris, s'inspirait de ses préférences et substituait le régime fédératif à la République une et indivisible du Directoire. De concert avec la Russie, il réglait les indemnités stipulées par la paix de Lunéville en faveur des princes dépossédés. C'est de la même époque que datent nos institutions les plus célèbres, Légion d'honneur, Concordat, Code civil. Puis vint la majesté de l'Empire consacrée par une suite ininterrompue de victoires, depuis Ulm, Âusterlitz et léna jusqu'aux succès plus étonnants que fructueux de la campagne de France. Il n'eût guère été plus de mise de jeter le souvenir de Saint-Domingue au travers de cette épopée guerrière que de rappeler l'exécution du duc d'Enghien.

Lorsque ce fracas étourdissant de gloire militaire se fut un peu calmé, l'auteur, retiré aux environs de Paris, avait tout disposé pour livrer ses manuscrits à l'impression. Une mort prématurée vint l'enlever à son projet. C'est ce que nous apprend un prospectus de 1821, dont un exemplaire est entre nos mains, un autre à la bibliothèque nationale. Ses éditeurs (i), en recommandant l'ouvrage au public, faisaient valoir auprès de lui une considération qui honore l'auteur : a la générosité qui le conduisit à sacrifier sa fortune, pour venir en aide aux malheureux colons, a privé ses héritiers des moyens d'a-

il) L. Beaufils, rue du Foin-Saint-Jarques, N^ 23; Dentu et Ladvocat, au Palais-Roval.

chever une «i louable entreprise. » Le touchant appel ne fut point entendu.

Une raison bien différente s'oppose aujourd'hui à ee que le vœu de Guillaume Mauviel puisse être accompli à la lettre. L'évèque compta jusqu'à sa dernière heure sur un retour prochain de la belle colonie sous la domination de la France. « Voir le pavillon français^ respecté d'un pôle à l'autre, voguer majestueusement et sans obstacles sur toutes les mers, n tel est le rêve idolâtre de ce ferrent patriote. En attendant, il voit la colonie rendue à son ancienne splendear. « Saint-Domingue, s*écrie-t^il, va retrouver l'équivalent de son ancienne population blanche ; il va renaître de ses ruines ; les traces de ses longs malheurs vont s'effacer pour toujours. Déjà je vois toutes les habitations changer de face 1 J'ap«rçois déjà de nouveaux défrichements I . . , » Port de cet espoir, il détaille les richesses de tout genre dont la source peut se rouvrir aussitôt qu'on le voudra ; il trace un plan de campagne, énumère les ressources des révoltés et décrit minutieusement la tactique à employer pour les réduire Ce n'est point assez de reconquérir cette terre privilégiée; il faut s'y maintenir et l'élever au degré de prospérité qu'elle peut atteindre sous une autorité éclairée, entreprenante et forte. Il indique les moyens qui doivent conduire le plus sûrement au but convoité ; quelques-uns ne trouveraient plus de place dans les idées de notre temps ; d'autres au contraire ont repris tout récemment un regain de jeunesse grâce à la fièvre de colonisation qui nous dévore : révision du Code noir dans un sens philanthropique, ce qui implique le retour à l'esclavage atténué ; création d'une armée coloniale et d'une police ; établissement d'une mission apostolique ; régime écoqomiijue embrassant le mode de colonisation, l'exploiUtion du soi, la

rocoDsiitutioD des éiablissemeots iaduilrieUi I03 vdatiof^ de commerce avec la métropole et avec rétFHPger ; divir sion des pouvoirs militaire, civil et judirjaire, i^ppelés 4 coQGOurir à Tœavre commune sans conflit d'attributiops: tout est prévu, discuté, réglé en vue d'une cop^uète nouvelle. Mais aujourd'hui la France a les yeux tournés vers d'autres rivages. Comme nous, les EtatsrUnis ^restent sourds aui vœux des vrais amis de la Reioe des Antjllas et la laissent en proie à ses convulsions périodiques, l^e rêve de Guillaume Mauviel courrait ris({ue de passer pofir une dangereuse utopie.

D'un autre côté, up système de colonisatiop qui fait une part, si restreinte soit-elle, à l'esclavage, serait l|i négation de nos progrès les plus respectables. Ce; n'est plus aujourd'hui simple affaire de septiment, ni question coptroversable d'économie politique. Le cri de la copscience a prononcé saps appel contre la violation 46S droits de la personne humaine et le mépris de sa dignité native. Il y avait à peine quatre ans que Guillaupie Mauviel était mort, lorsque la Monarchie française reconnut La nécessité de consacrer les faits accomplis à Saint-Domingue, en réclamant simplement une indemnité pour les anciens colons. En 1833, l'Angleterre vota le bill d'émancipation et (cinq cents millions pour racheter trois cent mille esclaves. Le pieux Wilberforce, l'ami de William Pitt, s'était fait pendant quaropte-trois ans l'apôtre de cette grande cause dont il lui fut donné de voir le triomphe. Op eût dit qu'il attendait cette nouvelle pour mourir. Chez nous, Lamartine, qui avait défendu avec chaleur la cause des esclaves, en 4835 Rêvant la Chambre des députés, en 1840 et 1842 dans les banquets offerts aux délégués des sociétés étrangères de l'émancipation, profita da pouvoir qiM loi eooiéraU la

Révolution de 4848, pour faire proclamer définitivemeDt l'abolition de l'esclavage par un décret du Gouvernement provisoire, et le principe fut inscrit dans la Constitution. On sait au prix de quelles luttes et de quels sacrifices l'Amérique a conquis le même bienfait.

Devant de si graves raisons, il a paru sage de s'en tenir aux fragments qui éclairent d'un nouveau jour les personnages les plus importants de cette Révolution et les causes qui ont amené la ruine de la domination française dans notre ancienne colonie.

Les mémoires de Guillaume Mauviel devaient composer, selon les prévisions de l'auteur confirmées par celles des éditeurs, la matière de deux volumes in-8*, et telle est la dispositien des manuscrits. Ils ont pour titre com* mun : Précis historique et politique de la Révolution de Saint-Domingue, Dans l'un se trouvent développées les considérations personnelles de l'auteur sur le présent et l'avenir de la colonie ; dans l'autre, il expose ce qu'il appelle sa conduite politique et religieuse. C'est au dernier que nous faisons les plus larges emprunts, non-seulement par les raisons déjà énoncées, mais aussi à cause de l'intérêt particulier qui s'attache aux scènes dans lesquelles l'évêque figure à côté de son héros.

Un troisième tome, que nous citons seulement pour être complet, comprend les instructions adressées aux fidèles dans la cathédrale de Santo-Domingo, « le premier et le plus bel édifice que possède en ce genre le Nouveau- Monde. » Le recueil est daté de cette ville le 20 août

Nous ne saurions mieux clore ces explications prélimi-

naires qu'en offrant ici l'expression de notre reconnaissance à M. et M"" Selmours Hervieu pour l'obligeance qu'ils ont bien voulu mettre à nous communiquer les manuscrits de leur aïeul.

Le passé de Saint-Domingue.

Origines de la colonie. — Condition des esclayes. — Période brillante de Saint-Domingue. — Commencements de Toussaint Louverture.

Le 6 décembre li92, comme il revenait de Cuba, Christophe Colomb reconnut les côtes d'une île montagneuse, coupée de profondes vallées, de riches savanes, arrosée par de nombreux cours d'eau. 11 la jugea digne de porter le nom de la contrée au profit de laquelle il en prenait possession. Ce fut Hispaniola ou Espanola, la petite Espagne. (1) Les naturels de ce beau pays avaient la même origine que ceux des petites Antilles. Ils appartenaient à la race brave, active et adroite des Caraïbes.

(1) Citons seulement un détail emprunté à Guillaume Hauviel et trop tôt interrompu par ses préoccupations stratégiques : « La superbe plaine à laquelle Christophe Colomb lui -môme donna le nom de Plaine-Royale (Vega-Real), a pour le moins trente lieues de profondeur sur douze ou quinze lieues de largeur moyenne. Elle est arrosée dans toute sa longueur, d'un côté par TYuna, et &n l'autre par le Camon, deui belles rivières qui portent bateau bien avant dans les terres. Une multitude d'autres petites rivières, de ruisseaux et de ravines la traversent dans tous les sens, avant de porter le tribut de leurs eaux aux deux fleuves que nous venons de nommer. La facilité des transports par eau dans un pays aussi productif, fera nécessairement un jour de Samana Tun des plus riches entrepôts de la colonie. . . . C'est là que se verseront les sucres et le cacao de la Vega-Real, les cotons, les cafés et Tindigo des montagnes qui la couronnent dans son vaste contoui;. C'est dans ce port que se rendront les produits du Cibao, comme on y versait autrefois, pour le compte du Roi d'Espagne, les excellents tabacs récoltés dans l'arrondissement de Santiago.

» En entrant dans la baie, le voyageur aperçoit une double chaîne de mornes qui se prolongent en échelons à plus de douze lieues dans les terres. Ces montagnes sont dans la direction de l'est à l'ouest. De belles rivières coulent dans le fond des vallées qui les séparent. Tous ceux qui ont parcouru ces fertiles contrées, conviendront sans peine qu'aucun point des grandes ou des petites Antilles ne promet des ressources plus variées et plus abondantes. •

Ils appelaient leur lie Haiti, le pays des montagnes, nom qu'elle a repris avec son indépendance. Ils la divisaient en cinq états administrés par autant de caciques. Colomb y laissa trente-huit Espagnols. Cet embryon de société représente la première tentative de colonisation européenne au Nouveau-Monde. L'établissement fut de courte durée. Christophe, à son retour, fonda au nord une ville qu'il appela Isabelle du nom de sa souveraine, et, en I49f>, au moment de repartir pour l'Espagne, il institua son frère Barthélémy en qualité de gouverneur de la colonie. Celui-ci la transporta du nord au sud où il fonda Santo-Domingo. La nouvelle capitale prit un si rapide essor qu'elle eut bientôt donné son nom à l'Ile tout entière. Ce développement ne s'opéra pas toutefois sans rencontrer une vive résistance de la part des Caraïbes, justement révoltés de l'avarice et de la licence de leurs nouveaux voisins. Mais les malheureux devaient éprouver à leurs dépens la supériorité des armes et de la tactique des Européens. Ceux qui ne périrent point en combattant, disparurent peu à peu sous la charge d'un travail qui excédait leurs forces. 11 restait à peine cent cinquante Indiens eu milieu du seizième siècle.

Cette destruction ne profita pas à la race des conquérants. Le despotisme trop facilement exercé engendra la mollesse et l'indolence. A mesure que le nombre des indigènes décroissait, les colons se sentirent de plus en plus impuissants à tirer parti par eux-mêmes des ressources que leur offrait la conquête. La prospérité de l'Ile alla déclinant pendant près d'un siècle.

Vers 1630, des aventuriers français, chassés de Saint- Christophe, vinrent chercher asile dans la première colonie espagnole. Ce fut à Samana et sur les côtes voisines de cette belle presqu'île qu'ils se fixèrent. Leur unique oc-

cupaiion était de courir à la poursuite des bœufs sauvages dootla race s'était accrue rapidement, depuis que les Espagnols l'avaient introduite dansl'ile. Ils conservaient Is* viande de ces animaux en la faisant boucaner ou S4^.cher à la fumée, à la manière des sauvages, ce qui leur fit donner le nom de Boucaniers. Ils vendaient les peaux aux navires qui fréquentaient ces parages, et ce fut d'abord le seul commerce auquel ils se livrèrent. Environ trente ans plus tard, un grand nombre de Français des Iles du vent se joignirent aux Boucaniers. Vainement les Espagnols leur firent une guerre acharnée. Ils luttèrent avec intrépidité et restèrent maîtres du pays où ils s'étaient fixés. Dans l'espoir de les réduire par la famine ou de les contraindre à s'éloigner, les Espagnols prirent le parti de détruire dans des chasses générales les animaux quî avaient fait jusqu'alors l'unique ressource des aventuriers français. Mais le résultat fut tout diflférent de celui qu'ils poursuivaieat. Voyant qu'ils ne tiraient plus aucun parti de la chasse, les Boucaniers s'adonnèrent à la culture et formèrent des habitations.

Vers le même temps, d'autres aventuriers devenus fameux sous le nom de Flibustiers, se fixèrent d'abord à La Tortue, au nord-ouest d'Haïti dont elle n'est séparée que par un étroit canal, puis bientôt après sur la côte occidentale de la Grande-Terre. Ces hommes intrépides attendaient au passage les galions qui portaient en Espagne l'or et l'argent du Mexique et du Pérou. Plus tard on les vit former des entreprises le plus souvent couronnées de sucxès, contre les villes les plus opulentes du Nouveau-Monde. Après avoir rendu leur nom redoutable, ils reconnurent à leur tour les avantages de la culture et finirent par s'y livrer exclusivement. Tels furent les hommes qui jetèrent les fondements d'une colonie appelée à devenir par la suite si florissante.

Au commencement de ce siècle, la descendance des vaillants colons n'était point complètement disparue. (( La race des boucaniers et des flibustiers, dit Mauviel, n'est pas éteinte dans les Antilles. Un grand nombre d'hommes vivent encore en ce moment du produit de leurs chasses à Cuba, à Puerto-Rico, à la Gosta-Firme. Cette multitude de marins, occupés autrefois à faire le cabotage sur les côtes de Saint-Domingue, aux îles du vent et sous le vent (1), vivent toujours dans ces contrées. Ce sont eux qui ont armé, dans ces dernières guerres, tant de corsaires fameux qui sont devenus la terreur du commerce anglais. »

Quand et comment s'introduisit l'esclavage à Saint- Domingue ? Evidemment les premiers esclaves furent les Indiens condamnés au travail des mines. Les Anglais avaient des esclaves à la Jamaïque, dont ils s'étaient rendus maîtres en même temps que les Français occupaient l'extrémité occidentale d'Haïti. Quelques-uns de ces esclaves leur furent enlevés dans la guerre de 1688, et c'est alors que les colons de Saint-Domingue reprirent la culture de la canne à sucre, complètement abandonnée par les Espagnols. Quelques historiens prétendent que ce fut le vertueux Las Cases lui-même qui suggéra l'idée de tirer de la côte d'Afrique des travailleurs accoutumés à supporter les ardeurs du climat. Si cela est, le généreux protecteur des Indiens ne songea qu'à les soulager ainsi que ses compatriotes, nullement à transplanter dans les colonies d'Amérique l'institution de l'esclavage, florissante sur le sol africain. Seulement, comme le remarque Guillaume Mauviel, les nègres étaient nés esclaves en Afrique; ils ne changeaient pas de con-

(1) Subdivision des Petites-Antillei.

ditioD aux Antilles; ils avaient même l'arantage d'y trouver une servitude adoucie. Réflexion qui, ioutm exacte qu'elle est, ne devait pas tenir devant le progrès de la civilisation chrétienne. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas, ainsi qu'on l'a trop souvent prétendu, la cruauté des colons, un despotisme extravagant contenu seulement pu l'avarice et l'esprit de calcul, qui amena la révolution de Saint-Domingue. Le simple exposé des laits historiques sufSt pour prouver que les calamités de la colonie furent dues à des causes multiples et très différantes. Quant & l'esclavage, toujours odieux et condamnahle en principe, il est juste de reconnaître qu'il avait revêtu sur une terre française des caractères qui le rendaient aussi supportahle que possible. Voici le tableau que nons en trace Guillaume Mauviel :

■ Il faut le dire et le répéter souvent, parce que c'est l'exacte vérité : sous l'ancien régime colonial, malgré quelques abus, les nègres do Saint-Domingue étaient heureux, infiniment plus heureux que la plupart des habitants des villes et des campagnes ne le sont en Europe. Cette vérité de bit ne sera jamais contestée que par la prévention ou l'ignorance. Suivons, en effet, depuis leurarrivée dans la colonie jusqu'au moment de leur mori, ces nègres dont on s'est plu, dans nos jours de révolution, A exs^rer la misère. Les colons recevaient ces infortunés des mains du commerce, presque nus et dans l'état de santé le plus afDigeant. Quel était leur premier soin ? Celui de les vélir et de leur procurer les secours de la médecine. Ils ne manquaient jamais, dans le cours de la première année, de leur faire préparer une nourriture abondante et réconfortante. Quelques vieux nègres de la même nation étaient ordinairement chargés de les conduire et de les accoutumer peu i peu aux usages de la colonie. Ces instituteurs leur tenaient

lieu de pères, les regardaient comme leurs enfaDts adoptifsy les formaient insensiblement au travail et en exigeaient rarement d'eux avant q.u'un séjour de quelques mois ne les eût acclimatés. Grâce à tous ces soins, le souvenir de la terre natale ne tardait pas à s'effacer de leur, esprit, et bientôt l'esclavage de Saint-Domingue leur paraissait bien préférable à celui auquel ils avaient été presque tous condamnés, en naissant, dans leur propre patrie.

M Lorsque le temps de les soumettre aux mêmes travaux que les anciens était arrivé, comme eux ils avaient leurs cases, leurs jardins, leurs légumes, leursfruits, leurs volailles et autres animaux domestiques dont le produit leur procurait bientôt une honnête aisance et permettait même aux plus industrieux et aux plus économes d'acheter quantité d'objets de luxe dont ils aiment à se parer les jours de fête.

n Arrivés à l'âge où les passions se développent, ils étaient rarement gênés dans le choix d'une compagne parmi les négresses du même atelier. Us se mariaient au gré de leurs désirs et partageaient, sous le même tott, avec leurs femmes et leurs enfants, les douceurs et les peines de la vie.

I n Les négresses enceintes ou nourrices n'étaient plus assujetties qu'à des travaux légers et mesurés d'après leur état. Elles ne retournaient aux travaux ordinaires qu'au moment où elles cessaient d'allaiter leurs enfants. Les petits négrillons, nourris ordinairement des restes de la table de leurs maîtres, étaient confiés à la garde de leurs parents, et ceux-ci, délivrés de toute inquiétude sur les moyens de pourvoir à leur subsistance et â l'entretien d'une famille, goûtaient les charmes de la paternité sans eu épiuuvcr les soucis et les charges.

» Chaque habitation avait son hôpital dirigé par un médeein. Qnelques négresses^ choisies entre les plus intelligentes de l'atelier, étaient chargées de soigner les malades et d'entretenir la propreté dans cet établissement. Les nègres y trouvaient tous les secours dont ils avaient besoin pendant la maladie, et, au moment où ils entraient en convalescence, un régime approprié à leur état.

» Enfin, lorsque la vieillesse, ordinairement si funeste à ceux qui sont condamnés à vivre du travail de leurs mains dans l'ancien continent, lorsque la vieillesse, disje, plus ou moins précoce, arrivait et les réduisait à l'impuissance de travailler, les vieux nègres, comblés des bienfaits de leurs maîtres, environnés du respect de leurs enfants et de la considération de leurs compagnons, passaient leurs dernières années dans un heureux repos, sans remords pour le passé, sans inquiétude pour l'avenir. Ils vivaient, selon l'expression usitée dans la colonie, à l'hôtel des invalides.

» Comparez maintenant le sort de ces esclaves avec celui de la plupart des manouvriers en Europe, surtout dans la saison rigoureuse où Touvrage leur manque. Rapprochezle même de la situation pénible d'une foule de petits propriétaires après une mauvaise récolte. Ecartez ensuite, si possible, toute espèce de prévention et d'esprit de parti, et dites de quel côté se trouve la misère .

» Le tableau que je viens de tracer sans aucune prétention, est de tout point conforme à la réalité. Tel était à Saint-Domingue le sort des bons nègres sur la presque totalité des habitations. Les punitions ne tombaient ordinairement que sur de très mauvais sujets. Et encore, quelles étaient ces punitions contre lesquelles on a tant déclamé ? Des fripons qu'on aurait pendus en France ou qui auraient été tout au moins condamnés aux galères,

en étaient presque toujours quittes à Saint-Domingue pour quelques coups de fouet qui leur étaient nonchalamment appliqués par le nègre commandeur.

» Loin de moi au reste la pensée de dissimuler la moindre part de la vérité. Il s'ecit rencontré à Saint- Domingue un petit nombre de mauvais maîtres. Mais, grâce au bon esprit qui animait la très grande majorité des habitants, ces êtres dénaturés y furent toujours très rares. Certains abus de pouvoir, commis dans ces contrées lointaines par quelques colons généralement méprisés, ont retenti jusque sur les rivages de l'ancien monde et ont servi de texte à une foule de déclamations contre tous les planteurs indistinctement. Comme si les fautes de quelques coupables devaient être là plus qu'ailleurs attribuées a tous les gens de bien ! Des scélérats commettent en plein Paris des crimes épouvantables. Paudra-t-il pour cela mettre en état d'accusation tous les honnêtes habitants de cette grande cité ? Pourquoi donc rimmoralité, l'injustice ou même la cruauté de trois ou quatre colons méchants seraient-elles imputées à la masse de leurs concitoyens qu'on a vus donner, dans tous les temps, des exemples de modération, de sagesse et d'humanité ? C'est cependant avec cette puissance de logique, de justice et de raison, que des déclamatears, aveuglés par leurs passions, sont venus à bout de dénigrer et de perdre une classe entière d'hommes utiles et respectables I »

Nous avons suivi jusqu'au bout le plaidoyer de Guillaume Mauviel, non-seulement parce qu'il combat un préjugé trop répandu ; mais surtout parce qu'il contient une légitime et courageuse protestation contre l'usage, qui prévaut toujours au lendemain des révolutions, de tomber sans merci sur les vaincus et d'oublier la générosité

qu'ils ont déployée pour corriger les imperfections et les abus d'un système défectueux.

Quoi qu'il en soit, sous ce régime paternel, surtout à partir du jour où la colonie fut délivrée du monopole oppressif des Compagnies, Haïti atteignit un prodigieux degré de prospérité. De 1776 à 1780, période de son plus haut accroissement; on comptait dans la partie française 7,803 plantations(i). Plus de 2,000 sucreries, outre Ténorme quantité de sucre qu'elles livraient à l'Europe, après avoir approvisionné la France, alimentaient encore 473 guildives qui fournissaient en tafia des produits considérables. Le commerce avec Saint-Domingue fit la fortune de plusieurs de nos ports, en particulier de celui de Bordeaux. Guillaume évaluée quinze cents le nombre des navires qui partaient chaque année, chargés des produits de notre sol et de nos manufactures et rentraient chargés de denrées coloniales. On sait qu'en 1825, lorsque le Gouvernement français réclama l'indemnité en faveur des anciens colons, il prit pour base de ses évaluations la moyenne du revenu des trois années qui avaient précédé immédiatement la révolution. Le chiffre était de cent cinquante millions de francs. C'est celui que Guillaume énonçait vingt ans plus tôt.

Quand le fruit est mur, il se détache; quand une colonie arrive à l'apogée de sa prospérité, elle songe a séparer ses intérêts de ceux de la métropole. Tel était l'exemple déjà donné par les Etats-Unis d'Amérique. Le Gouvernement français eût pu ajourner la querelle en tenant compte de certaines aspirations légitimes. 11 ne le fit pas. Dès lors la fierté bless<^e engendra le

(1) Nous donnons Tévaluation la plus faible qui ait été produite. G. Uauviel porte le nombre des plantations à ll,5Û0j

mécontentemeDl et du méconteatcmeal naquit l'esprit de révolte. Gliose étrange ! les principes de 1789 furent accueillis avoc enthousiasme par ceux-là même dont ils devaient causer la ruin?. Les grands Blancs, comme on les appelait, c'est-à-dire les riches propriétaires, ne virent dans la Déclaration des Droits de Vhomme qu'un argument en faveur de leurs idées d'indépendance, nullement une menace contre leurs anciens privilèges. Mais quand ils s'nperçurent que les représentants du Gouvernement colonial partaient du même principe pour réclamer l'égalité des droits politiques au profit des hommes de couleur, un préjugé déplorable, que Guillaume déclare invincible, et qui n'a pas encore été complètement vaincu sur le sol américain à la suite d'une guerre fratricide, la réprobation qui pèse sur la race bâtarde des sang-mèlé, vint mettre les choses au pire. Deux castes qui avaient intérêt à s'unir, parce qu'elles composaient la population libre de Saint- Domingue, oubliaient le danger commun, pour s'abandonner à leurs dissensions. L'antagonisme s'aigrit encore par l'effet des tergiversations du pouvoir constituant ou législatif qui, le 15 mai 1791, admettait les hommes de couleur à siéger dans les assemblées et, le 24 septembre, reconnaissait à l'assemblée coloniale le droit de prononcer seule sur le régime intérieur de la colonie et sur l'état des personnes; puis, le 4 avril 1792, rapportait ce dernier décret pour remettre en vigueur celui du 15 mai. C'était toujours au moment où un concordat paraissait près de s'établir entre les deux couleurs, qu'un revirement d'opinion venait ajourner indéfiniment des concessions raisonnables et d'ailleurs commandées par les circonstances.

En effet, les esclaves, mettant à profit les dissentiments

dont ils étaient les témoins, conçurent le projet de s'insnrger contre leurs maîtres. Un premier soulèvement éclata dans le nord, sous la conduite du nègre Boukman« Les noirs dévastèrent les environs du Cap et commirent toute sorte de cruautés. Ce fut d'abord aux cris de vive le Roi et Vancien régime ! à l'instigation des agents contre-révolutionnaires de la partie espagnole, qu'ils accomplirent leuis sanglants exploits. Ainsi, tout n'était que confusion dans les idées au début de cette révolution. En i792, l'Assemblée française proclama l'égalité politique des nègres affranchis et des blancs, et, l'année suivante, trois commissaires nommés par elle, vinrent procéder, en son nom, à l'émancipation des esclaves. Ce fut le signal de nouveaux massacres commis au Cap par le chef noir Macaya à la tète de trois mille esclaves. Cette fois les mulâtres ne furent pas plus épargnés que les blancs.

Ici se place l'entrée en scène d'un homme que ses défauts plus que ses qualités et les circonstances plus que son génie, appelaient à jouer un rôle décisif dans la lutte qui venait de s'engager. Il n'avait ni les avantages extérieurs ni les qualités brillantes de l'esprit. Mais une ambition démesurée, servie par une profonde dissimulation et entretenue par un orgueil tout africain, lui tenait lieu de ce qui lui manquait. Il s'agit de Toussaint appelé d'abord Breda du nom de l'habitation sur laquelle il était né, mais qui changea ce nom d'esclave contre celui de Louverture le jour où le commissaire Polverel &t de lui cet éloge d'un goût et d'un français douteux : « Cet homme fait ouverture partout. » D'abord simple pâtre, puis cocher très habile à manier les chevaux les plus ombrageux, puis surveillant d'esclaves, il n'avait pris aucune part aux premiers soulèvements. On l'entendit même maudire ceux qui avaient désolé les alentours de

sa ville natale. Cependant il se lia d'amitié avec Biassou et Jean-François, les chefs reconnus de la grande insurrection, et la connaissance qu'il avait acquise des vertus curatives de quelques simples, lui valut le titre de Médecin des armées du roi, qu'il abandonna le plus tôt possible pour un grade militaire. Il trompa l'un après l'autre, l'un par l'autre, les deux hommes auprès desquels il avait trouvé un accueil si empressé.

Jusqu'en 1794, il fit la guerre sous les drapeaux royalistes et castillans. Le i février de cette année, un décret de la Convention ayant proclamé la liberté générale des esclaves et déclaré Saint-Domingue partie intégrante de la France, Toussaint, alors colonel au service de l'Espagne, jaloux de Jean-François, qui obtenait les plus hautes dignités ; convaincu que les blancs ne pouvaient tenir, divisés qu'ils étaient et de plus écrasés par le nombre, s'applaudit d'être noir, ainsi qu'il l'a confessé plus lard, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de la situation. Les nègres affranchis auraient besoin d'un chef; il serait, lui, cet homme prédit par l'abbé Raynal pour cimenter la liberté des esclaves. La cause de la France se trouvant liée à celle de l'affranchissement des noirs, il se résout à changer de drapeau. Il entre en relations avec le général Laveaux, obtient de lui la promesse d'être reconnu comme général de brigade et trahit les Espagnols, qui, séduits par ses dehors religieux, avaient mis en lui une confiance absolue. Sa défection livrait h la merci de Laveaux huit places importantes et jetait la confusion dans les projets et les manœuvres de l'ennemi.

Cette trahison ne donna pas d'abord le profit que Toussaint en attendait. Laveaux, peu confiant dans son allié, le laissait obstinément à l'écart, et ne daignait pas

même s'apercevoix de TasceDdaDt que le chef noir prenait sur les sieus, lorsque le général français derint luimême victime d'une sédition organisée par les mulâtres dans La ville du Cap. Il fut fait prisonnier. A la première nouvelle de l'événement, Toussaint, qui savait peut-être d'avance à quoi s'en tenir, marche avec ses noirs sur la ville soulevée, y entre en vainqueur, délivre le prisonnier et le rend solennellement à ses fonctions. A partir de ce moment, la reconnaissance de Laveaux ne connaît plus de bornes. Il institue son libérateur général de division, lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue; il tait de lui l'arbitre de la colonie. De son côté, Toussaint discipline les nègres, qui, satisfaits du seul mot de liberté, ne reconnaissent pins l'esclavage sous le despotisme militaire le plus rigoureux et supportent, sans se plaindre, la tyrannie de leurs nouveaux maîtres, parce qu'ils sont de même couleur. En même temps il harcèle, non sans quelques succès, les Anglais demeurés maîtres du môle Saint-Nicolas. Les agents du Directoire exaltent à l'envi ses mérites et le comblent de faveurs. Ils vont jusqu'à lui laisser entrevoir sa prochaine élévation au grade de commandant en chef. Afin de leur procurer l'occasion de tenir parole sans tarder, il fait nommer Laveaux, qui ne briguait point cet honneur, député au Corps législatif. Enhardi par le succès, il conçoit le projet de se débarrasser du commissaire Santhonax qui avait poussé l'aveuglement aussi loita que possible, et, à la suite d'une démonstration militaire qui montrait clairement ce qu'il était en mesure de tenter, il décide le représentant de la France à s'embarquer. Pour colorer cet excès d'audace, Toussaint a recours à un procédé qui fait plus d'honneur à sa politique tortueuse qu'à ses sentiments de famille. Il envoie ses enfants en France ; I en fait les otages de son ambition. Sa seule excuse est

ijpt'ii n'ignorait pas à qnel point on peut se fier à la générosité française. A Paris, cette conduite est regardée comme une marque d'héroïsme ; Toussaint est proclamé le sauveur de la colonie ; le Directoire lui envoie de superbes présents. A la fin pourtant on se décide à remplacer les commissaires par le général Hédouville. Mais Toussaint, qui commence à sentir son pouvoir solidement affermi, n'entre en pourparlers avec le nouvel envoyé que pour faire montre de son indépendance. Il affecte de traiter seul avec le général anglais Maitland, qui, incapable de se soutenir plus longtemps dans l'Ile, s'efforce du moins de faire perdre cette possession à la France, remet entre les mains de Toussaint les places occupées à la faveur de nos discordes, le comble d'égards et de distinctions. Il est permis de croire aujourd'hui que le but des négociations entamées était d'amener Toussaint à se proclamer indépendant, à fonder une royauté d'Haïti avec la reconnaissance de l'Angleterre. Il y avait un autre arrangement dont nous parlerons plus tard, qui n'exigeait pas moins le mystère. Le dictateur jugea sans doute que l'heure n'était pas encore venue de jeter le masque. Il lui restait encore plus d'une résistance A vaincre dans l'île. Il résolut de se débarrasser d'abord du général Hédouville, comme il s'était défait de Santhonax. Un soulèvement éclate à propos dans les environs du Cap. Toussaint dirige le mouvement contre la ville. Le général français, privé de moyens de défense, n'eut point d'autre parti à prendre que de s'embarquer, emmenant avec lui les partisans de la France et les planteurs qui jugèrent opportun de quitter la colonie. Mais ce départ ne levait pas le dernier obstacle qui s'opposait à la domination absolue du chef noir. Au contraire, les mulâtres, voyant que le despotisme de Toussaint demeurait sans contre-poids et qne toute l'autorité

— ai —

iombail aux mains des Africains, organisèrent une résistance sous ta conduite de Rigaud. Ce fut de part et d'autre une lutte acharnée et sanglante, dans laquelle Toussaint déploya toutes les ressources d'une dissimulation aiguisée par un long usage. Rigaud, abandonné de son propre parti, se retira en France et Toussaint, délivré de toute compétition, ne songea plus qu'à se faire livrer la partie espagnole cédée à la France par le traité de Bàle, ce qui fut l'affaire d'un simple déploiement de forces. Alors, devenu maître de l'ile toutv entière, Toussaint se fit présenter par une assemblée composée dé ses plus chauds partisans, un projet de constitution qui l'investissait de tous les pouvoirs avec le titre de Gouverneur à vie et même le droit de se choisir un successeur. C'était une rupture ouverte avec la métropole et le Premier Consul n'était pas homme à se courber devant cet insolent défi.

La suite eut pour témoin Guillaume Mauviel. Nous le prenons donc désormais pour guide, en faisant la part la plus large à ses propres récits.

Guillaume Mauviel et Toussaint Louverture,

Opinion dominante en France au sujet de Toussaint Louverture.— Souvenirs personnels de Tévéque.— Son entrevue avec H. le Gouverneur. — Arrivée de Texpédition; ses conséquences. —Succès rapide? des Français.— Fin de Toussaint Louverture. —Son caractère apprécié d'après les faits.

A son retour en France, Guillaume Mauviel fut péni< blement affecté de voir avec quelle légèreté et quelle persistance l'opinion se déclarait en faveur de Toussaint. Les uns se persuadaient volontiers que des agents pacificateurs auraient triomphé de sa résistance plus sûrement qu'une armée envoyée pour le combattre. Comme si tous les moyens de conciliation n'avaient pas été épuisés en pure perte ! Les autres poussaient l'aveuglement jusqu'à soutenir que ce nègre était français de cœur, et qu'en lui témoignant plus de confiance, on aurait pu tirer parti de ses talents et de son crédit. On s'accordait généralement à prétendre qu'il eût été facile de le gagner par des attentions et des largesses. Il n'était pas nécessaire de regarder de très près pour pénétrer jusqu'aux secrets mobiles qui entretenaient de telles illusions : chez quelques-uns l'esprit de critique et d'opposition, qui, contenu sous un joug de fer, et réduit à l'impuissance par une suite jusqu'alors inconnue de victoires, profitait de la moindre apparence de raison pour se donner carrière ; chez quelques autres, le feu mal éteint d'un faux libéralisme attisé par la Révolution pour dévorer tout l'ancien ordre de choses ; chez le plus grand nombre, cet élan irréfléchi de générosité cosmopolite qui nous a rendus sourds trop souvent aux suggestions les plus élémentaires du patriotisme. On avait

sacrifié les colonies pour assurer le triomphe des priacipes (1). Gomme si le triomphe d'un principe pouvait entraîner le sacrifice d'aucun intérêt légitime! Seuls, les infortunés colons, qui avaient fondé la prospérité de Saint-Domingue au prix de longs, intelligents et pénibles efibrts et se trouvaient tout-à-coup dépossédés, ruinés, contraints de s'exiler, quand une mort violente ne prévenait pas leur fuite, étaient ceux dont on ne daignait point s'occuper. L'imagination impressionnable qui caractérise notre race, qualité portée jusqu'à l'excès, qui en tout devient un défaut, nous a souvent lancés dans de semblables méprises. Toussaint était de sang africain; esclave de naissance, il s'était posé en paladin de l'émancipation. On ne voyait rien au-delà. Personne ne songeait à se demander si le but le plus louable ne perd point toute valeur à être poursuivi par la violence et par la fraude ; si le prétendu libérateur n'était pas avant tout un ambitieux dévoré de la soif du pouvoir et tout entier à ses calculs égoïstes ; un noir qui aspirait simplement à être le premier de sa couleur, comme Bonaparte était le premier des blancs ; un illuminé hanté par une vision ; un hypocrite enfin prêta tout faire, à employer concurremment les moyens les plus incohérents pour parvenir à ses fins.

C'est précisément cette dernière thèse que Guillaume

(1) Lamartine a heureusement corrigé, dans son discours de 1835, cette maxime trop fameuse : « Nous ne sommes plus, dit-il, au temps qu'on nous rappelle, où des orateurs, plaçant le fanatisme de Thumanité au-dessus de lamour de rhumanité qui n'est jamais séparé de la raison et de la prudence, s'écriaient : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » Aujourd'hui, bien loin que cette alternative se pose devant nous, nous sommes assez éclairés et assez heureux pour que Tinter et du principe et Tintéièt des colonies soient confondus, et nous devons dire au contraire : « En sauvant les principes, nous sauvons les' colonies. *>

Mauviel entreprend d'établir, fl rappelle d'abord des événements d'une grande notoriété ; car, ainsi qu'il l'a écrit quelque part, on oppose un raisonnement à un raisonnement-; mais, devant un fait certain, il ne reste plus qu'à s'incliner ; bien mieux encore devant une série de faits concordants et clairement établis. Nous rencontrerons ceux dont il s'agit, en reprenant le récit de la révolution de Saint-Domingue. Les souvenirs de l'écrivain nous prépareront à les mieux apprécier, en nous peignant sur le vif le caractère du principal personnage.

11 y avait trois mois que Toussaint s'était emparé de la partie espagnole, lorsque Guillaume Mauviel y débarqua avec ses compagnons. Les nègres s'empressèrent de venir à leur rencontre et leur donnèrent l'assurance que cette conquête s'était faite pour le compte de la France. (( Cette prise de possession s'était bien accomplie au nom du Gouvernement français ; mais la conduite astucieuse de Toussaint ne tarda pas a prouver qu'il agissait uniquement pour son propre compte, et qu'il visait à se rendre indépendant. Un séjour de quelques semaines dans l'infortunée colonie, fut plus que suffisant pour nous convaincre que nous étions relégués dans un pays et sous un gouvernement hostiles à la France. Le pavillon aux trois couleurs flottait bien encore sur les forts et à la tète des bataillons. Mais c'était tout ce que nous rencontrâmes de français. Toussaint, qui avait servi chez les Espagnols, connaissait bien leur attachement pour la religion ou plutôt pour les cérémonies extérieures du culte. Ce fourbe^ loin de jeter un voile officieux sur la persécution religieuse dirigée contre les catholiques français, pendant les jours à jamais déplorables de la Terreur, s'attachait au contraire à la rendre plus odieuse encore et affectait de craindre que les intentions du Gou-

vernemeni de la métropole ne fussent d'en étendre les funestes effets jusque sur Saint-Domingue. Des émissaireS; salariés par lui, représentaient de tous côtés le peuple et le Gouvernement français comme un assemblage monstrueux d'athées, d'hommes sans religion et sans mœurs. La conduite de Toussaint, son attachement à la religion, son respect pour les ministres du culte fournissaient la matière d'un contraste habilement présenté. Le peuple espagnol, trompé d'abord par cette supercherie, admirait un aussi saint personnage et paraissait ne douter plus des bienfaits dont il allait jouir sous la tutelle d'un homme si profondément religieux. Pour les confirmer dans cette attente, les agents du pieux Général, du vertueux Gouverneur, avaient grand soin de traduire et de faire imprimer dans la langue du pays ses nombreuses homélies en forme de proclamations. Ce manégé en avait imposé même à d'anciens colons français retirés dans l'ancienne partie espagnole. Ils n'aimaient pas Toussaint, et pourtant le cauteleux africain venait à bout de susciter des doutes dans leur esprit et de les indisposer contre leur propre nation.

L'arrivée d'un évèque et de plusieurs ecclésiastiques envoyés dans la colonie avec l'approbation du Gouvernement, parut aux yeux des personnes sensées une première réfutation des calomnies répandues à plaisir contre la métropole, et tout le monde convint bientôt sans peine que de tels missionnaires ne pouvaient venir d'une nation entièrement livrée à l'athéisme. Fidèles aux instructions que nous avions reçues, nous profitâmes de toutes les occasions qui se présentèrent de resserrer les liens qui devaient continuer d'unir Saint-Domingue à la mère-patrie. Peu à peu l'opinion publique prit une autre direction et l'on vit s'affaiblir les dangereuses préventions que les agents de Toussaint s'efforçaient d'en-

trelenir contre la France. Appelé fréquemment à prendre la parole devant les fidèles, je leur tins un langage tout opposé à celui des émissaires africains. Je leur donnai l'assurance que les intérêts de la colonie ne seraient point mis en oubli par l'homme que la Providence venait d'appeler à gouverner leur patrie et j'eus la consolation de voir tous les cœurs se rouvrir à l'espérance.

» La loyauté de ma conduite et peut-être aussi la situation critique dans laquelle je me trouvais placé, inspirèrent à nombre de personnes le plus vif intérêt pour tout ce qui me touchait. Je connaissais encore assez mal le terrain sur lequel je m'avançais, et j'affectais même d'ignorer les pièges dont ou environnait déjà mes pas. Les gens dé bien s'en aperçurent et des conseils salutaires dont je garderai une éternelle reconnaissance, m'avertirent que j'avais tout à craindre, que j'étais entouré d'espions et que je me perdrais infailliblement, si je n'étais continuellement sur mes gardes et si je n'apportais la plus grande circonspection dans tous mes actes et dans tous mes discours. Ces avis me furent d'une grande utilité ; je cessai dès lors d'être la dupe de l'accueil distingué que je rencontrais auprès de tous les agents dû général en chef. A peine j'avais mis le pied sur le territoire d'une paroisse que le clergé venait processionnellement à ma rencontre. Des détachements considérables de troupes le précédaient et plus d'une fois il m'arriva de rencontrer, à deux et trois lieues de distance du lieu oi\je me rendais, une escorte de deux ou trois cents hommes à cheval. Combien, hélas ! j'étais éloigné de goûter quelque satisfaction au milieu de cet appareil militaire ! Il me fallait malgré moi céder aux circonstances et recevoir des honneurs que je n'ambitionnais pas.

» Toussaint fut bientôt au courant de ma conduite et

des résultats qu'elle obtenait. Biea couvaiocu désormais qu'il s'était trompé en supposant que je pouvais devenir son homme et servir son ambition, il ne vit plus en moi qu'un être dangereux, un agent secret du Gouvernement français, qui avait mission, à l'aide du caractère dont il était revêtu, de s'insinuer dans la confiance du chef de la colonie et de rendre un compte fidèle de sa conduite. Celait sous cet aspect répugnant que quelques conseillers aussi peu respectables que Toussaint lui-même, lui faisaient envisager toutes mes actions. Un journal américain en parla dans les mêmes termes et des exemplaires en furent répandus au Port-au-Prince et aux Gonaïves. Je fus dès lors perdu irrévocablement dans l'esprit du général nègre et la ville de Santiago me fut assignée pour résidence ou plutôt pour prison.

>) Le général de brigade Pageot commandait dans le Cibao. Ce brave militaire fut spécialement chargé de l'exécution des ordres dirigés contre ma personne. Je lui dois la justice de déclarer ici qu'il se montra peu flatté de sa mission et qu'il ne me la notifia que lorsqu'il lui fut impossible de m'en dérober plus longtemps la connaissance sans me compromettre et sans se perdre luimême. Je logeais chez lui. Le changement survenu dans les dispositions de son chef à mon égard, n'altéra en rien les prévenances qu'il avait eues jus4u'alors pour moi. Ses bons procédés furent même plus soutenus qu'auparavant et je trouvai souvent de grandes consolations dans les témoignages de bienveillance et d'amitié qu'il prit toujours plaisir à me prodiguer.

» La mission dont j'étais chargé, n'avait pasdireclemcnt pour objet la partie ci-devant espagnole de Saint-Domingue. A peine cependant y étais-je arrivé que les prêtres et les fidèles, accoutumés au régime épiscopal, s'étaient réunis pour réclamer les secours de mon minis-

— altère. Le dernier archevêque de Santo- Domingo, M. de Portillo^ avait depuis plusieurs années quitté ce siège, pour passer sur celui de Santa-Fé. Sa retraite avait laissé vacante la primatie des Indes. Je me souvins alors que Tépiscopat était solidaire. Je consultai les pouvoirs que j'avais reçus ; ils me laissaient toute latitude d'agir dans la circonstance où je me trouvais. Les vœux du clergé, les besoins des fidèles m'étaient connus ; à tous égards l'exercice de mon ministère devait produire le plus grand bien. J'avais donc cédé aux instances qui m'étaient faites et donné la confirmation dans l'église de Puerto-Piataj à plus de quinze cents personnes, après qu'elles eurent été préparées à recevoir le sacrement.

» Les bénédictions dont se plurent à nous combler les bons habitants de cette paroisse, les regrets qu'ils manifestèrent à notre départ, l'accent ému avec lequel ils parlaient de la France, le désir ardent qu'ils manifestaient de voir arriver le moment où elle pourrait reprendre à Saint-Domingue l'influence et l'autorité qui lui appartiennent, furent pour nous la précieuse récompense de l'assiduité que nous avions mise à les instruire et à les consoler. Leur vénérable pasteur, M. de Luna, montrait une prédilection très marquée pour les Français. Son énergie contribua puissamment à la défense du port contre les Anglais. 11 fut le premier à sonner l'alarme ; on le vit pointer les canons, y mettre lui<mème le feu et forcer ainsi les vaisseaux ennemis à prendre le large.

» Les prêtres et les fidèles de la ville de Santiago et de son vaste arrondissement se montrèrent à notre égard aussi bienveillants que l'avaient été ceux de Puerto- Plata. Tous nous reçurent à bras ouverts et nous prièrent de remplir les fonctions de notre ministère dans l'église principale de cette ville. Malgré la circonspection qui m'était imposée d'après les avis charitables qui me

parvenaient chaque jour, je ne consultai que mon devoir et je n'apportai aucun changement à ma façon d'agir. Jamais je n'adressai la parole aux fidèles sans leur parler des dispositions favorables du Gouvernement français envers Saint-Domingue, des devoirs de la colonie à l'égard de sa métropole, de la nécessité de resserrer de plus en plus des liens que les intrigues de l'Angleterre tendaient évidemment à rompre depuis longtemps, de l'espoir d'une paix prochaine et de la persuasion où nous devions tous être, que nous verrions enfin bieatôt succéder aux orages de la révolution des jours plus calmes, qui permettraient à un pouvoir réparateur de rendre enfin à cette belle colonie son ancienne prospérité. Les relations fréquentes des Espagnols de cette contrée et des habitants de l'ancienne partie française, le mélange des deux races, qui s'accentuait de jour en jour depuis le commencement de la révolution, fit que mes discours furent entendus dans les deux langues. Les partisans de Toussaint exceptés, tout le monde y applaudit et chacun conçut pour l'avenir des espérances auxquelles on avait à peu près renoncé depuis longtemps.

» Cependant le soupçonneux Gouverneur ne cherchait plus qu'un prétexte pour me perdre. Son respect apparent pour la religion et pour ses ministres, dont il aimait à faire parade aux yeux du public, l'empêchait néanmoins de cédera l'entraînement de sa colore. Ne voulant pas agir par lui-même, le cauteleux personnage mit en avant quelques capucins défroqués de la province du Nord, se réservant de motiver sur leurs réclamations les mesures qu'il jugerait ensuite convenable de prendre contre moi. Telle fut la véritable origine de la prétendue profession de foi qu'ils publièrent à son instigation, et que je fis moi-même publier en France en tète de ma

répoDse, afin de mettre par là le public en état de prononcer entre eux et moi. Les curés et les vicaires de la ville de Santiago, jugeant que Tintérèt de la religion ne leur permettait pas de garder le silence en cette occasion, écrivirent à Toussaint, désavouèrent la profession de foi des prêtres du Cap et blâmèrent leur démarche. Cette lettre fut imprimée dans les Annales de la religion.

» Le véritable but de Toussaint, en s'emparaut de la partie ci-devant espagnole, était bien évidemment d'y introduire le régime établi dans l'ancienne partie française depuis le commencement de la révolution. Aussi son influence pernicieuse sur les hommes de sa couleur s'y fit-elle bientôt sentir. Ce n'était pas assez pour lui et pour ses partisans d'avoir secoué le joug de leurs anciens maîtres. De nouvelles entreprises venaient dévoiler chaque jour le dessein arrêté depuis longtemps d'exterminer tous les planteurs, afin de prendre leur place. Le propriétaire blanc, accablé sous le poids des vexations les plus criantes, adressait vainement ses réclamations aux autorités locales. Le maître avait toujours tort, l'esclave toujours raison. Les insurrections partielles se multipliaient de jour en jour, et, quand un atelier se trouvait assez bien composé pour continuer paisiblement ses travaux, des émissaires cachés étaient chargés d'y fomenter secrètement la révolte.

» La belle habitation de Savana-Grande, l'une des plus

riches delà partie ci-devant espagnole, avait joui jusqu'à

ce moment de la plus parfaite tranquillité. Au milieu de

ce calme apparent Tinsurrection éclate tout à coup

parmi les nègres de cette sucrerie. Ils entourent la grande

case, pénètrent jusque dans l'intérieur des appartements

et menacent ouvertement de tout exterminer. Pour se

soustnire à leur fureur, M"* Espaillat se sauve en ville avec ses enfants. Son mari veut tenir tête à Forage. IL deoieure sans autorité dans sa propre maison où ses nègres consentent à le tolérer non sans peine.

)> Je fus bientôt instruit de cet événement par M. Espaillat lui-même. Il imagina, sans doute, que ma présence pouvait contribuer à ramener ses esclaves. Je me rendis sur-le-champ à l'habitation. Plusieurs prêtres étaient occupés depuis un mois à préparer pour la confirmation les habitants de ce quartier. J'annonçai que je la donnerais le dimanche suivant dans la chapelle même de Savana-Grande Je savais d'avance que tous les nègres de cette habitation ne manqueraient pas d'assister en masse à la cérémonie et je me proposai bien de profiter de cette occasion pour leur reprocher, à la face de tout le monde, les excès auxquels ils venaient de se porter. Je ne fus point déçu dans mon attente; tous se trouvaient présents à la cérémonie du dimanche. Dans l'instruction que je fis aux fidèles, j'adressai directement la parole à ces nègres, et, après avoir mis leurs torts en pleine évidence, je leur demandai ce qu'était devenue M""* Espaillat, qu'ils n'avaient jusqu'alors connue et désignée que sous les noms de bonne maîtresse et de bonne mère ; où étaient les enfants de cette dame qui avaient été élevés sous leurs yeux, dont ils n'avaient jamais reçu de mauvais traitements et qui les avaient au contraire souvent comblés de bienfaits. Ils sentirent si vivement ce qu'il y avait d'odieux dans leur conduite, qu'ils partirent immédiatement après l'of&ce, allèrent chercher M"' Espaillat et ses enfants, lui demandèrent pardon de ce qui s'était passé, et rapportèrent toute la famille à la maison dans des hamacs portés sur leurs épaules. M. Espaillat, au comble de la joie, ne

savait comment me témoigner sa reconnaissance. Il me pria de ne pas l'abandonner et de visiter souvent sa demeure. J*allai de temps en temps à Savana-Grande : j'y célébrai plusieurs fois les saints mystères et j'eus la douce consolation de voir qu'on ne parla plus dans la suite d'insurrection dans ce canton.

» Cependant Toussaint ne perdait pas de vue ses projets. Il venait de donner à Saint-Domingue une constitution qui devait être considérée comme l'acte authentique du divorce qu'il prononçait entre la colonie et sa métropole. Ce grand œuvre terminé, il voulut voir de près un homme qui se permettait si souvent d'agir d'une façon contraire à ses vues. On connaissait ses habitudes, et tout le monde, en apprenant qu'il venait à Santiago, demeura bien persuadé que le saint personnage visiterait l'église avant d'entrer dans aucune maison particulière. Le clergé devait le recevoir en corps sous peine d'encourir sa disgrâce. En ma qualité d'évèque, je dus, dans la circonstance, paraître à la tète des ecclésiastiques, porter la parole, enfin présider toute la cérémonie. Les membres du clergé proposèrent d'aller à sa rencontre jusqu'aux portes de la ville. Je m'y opposai, et Toussaint, c'est-à-dire Monsieur le Gouverneur, fut reçu à la porte principale dans l'intérieur de l'église.

)) Dans le peu de mots que je lui adressai, je lui signalai l'empressement que le clergé 'et les fidèles mettaient à le recevoir, comme une marque de leur soumission au Gouvernement français dont il était dans cette colonie le premier représentant. J'osai ensuite lui rappeler les grands devoirs qu'il avait à remplir soit envers la métropole, soit envers Saint-Domingue, et je lui déclarai, au nom du Ciel, qu'il ne trouverait jamais de bonheur ni de gloire durables que dans leur accomplissement.

Il écouta en silence, dans l'attitude d'un homme attentif et profondément recueilli.

» J'allai le même jour lui faire une visite. Plusieurs ecclésiastiques, espagnols et français, m'accompagnaient. Nous rencontrâmes dans son antichambre une soixantaine de personnes de toute couleur qui attendaient ie moment de son audience. Je priai le général Clervanx de vouloir bien nous annoncer. Un instant après, nous vîmes Monsieur le Gouverneur sortir de sou appartement en petite veste de toile de coton blanc. Cette couleur tranchait avec celle de son épiderme d'une manière tout-à-fait originale (1). Il s'avança d'un air grave et sévère jusqu'au milieu de toute cette cohue. Sans saluer personne, il éleva la voix, et, prenant le ton d'un homme en colère, il m'apostropha au moment où j'ouvrais moi-même la bouche pour lui adresser la parole. « Que venez-vous faire à Saint-Domingue ? Qui vous a appelé ? D'où tenez-vous vos pouvoirs ? » Telles furent ses premières questions. Je m'attendais à des difficultés de la part d'un homme qui me retenait prisonnier depuis près d'un an. Je m'étais armé de courage et muni de toutes les pièces propres à le convaincre de ses torts à mon égard. Je répondis avec un sang-froid auquel il ne s'attendait pas. Il écouta, selon sa coutume, bouche béante. Sa surprise parut extrême, lorsque je lui dis,

(1) Cet amour du contraste 8*est conservé chez ies nègres. L'accoutrement de Toussaint nous remet en mémoire que nous avons vu pleurer à chaudes larmes, dans un collège français, deux jeunes Haïtiens nouvellement débarqués et que Ton avait coifTéa de casquettes du plus beau noir. Comme on leur demandait la cause d'un si violent chagrin, qu'il était naturel d'attribuer à l'éloignement : u ces coiffures vont nous rendre vilains, répondirent-ils. Nous aurions voulu des casquettes blanches. » N'est-ce point le cas de répéter la question : où donc la coquetterie va-t-elle se nicher ?

après avoir brièvement exposé le but de ma mission : o Monsieur le Gouverneur, les questions que vous venez » de me faire» le ton dont vous me les avez adressées, » m'étonnent et surprennent sans doute, ainsi que moi, » les personnes qui viennent de vous entendre. Il est, )# en effet, à la connais^jance de tout le monde que vous » avez vous-même provoqué à diverses reprises mon » arrivée dans la colonie. Vos lettres et vos proclama- » tions imprimées en font foi. » Après un moment de réflexion : « Gomment aurais-je pu vous demander, » répliqua-t-il ? Je ne vous connaissais pas. » — « Sans y> doute vous ne m'avez pas appelé nommément ; mais » vous avez demandé des évèques et des prêtres, répartisn je aussitôt, et c'est un évêque, et ce sont des prêtres n que l'Eglise et le Gouvernement français ont envoyésde » concert à Saint-Domingue. Vous nieriez en vain vos » propres écrits, ils sont encore placardés sur les misrs » de toutes les villes de la colonie. J^nai heureusement » quelques exemplaires dans mon portefeuille ; trouvez » bon que, pour vous en rappeler le souvenir, j'en fasse » lecture en présence de tout le monde, n Je lus de suite plusieurs de ses lettres ainsi que la proclamation par laquelle il annonçait mon arrivée dans la colonie, en se félicitant de m'y avoir appelé. Cette dernière pièce m'avait été remise à Saint-Thomas.

)) Un nègre rougit difficilement. Je m'aperçus cependant aussitôt que cette lecture lui causait quelque confusion. J'ajoutai que « ma mission étant uniquement reli- » gieuse, je ne pouvais rien avoir à démêler avec lui ; que » le spirituel ne rentrait pas dans ses attributions ; qu'il » lui appartenait seulement de veiller à la stricte exé* » cution des lois concernant la police des cultes, et que » je me croyais assez sûr de moi pour oser luij donner

» l'assurance qu'il ne me surprendrait jamais en cooira- » vention à cet égard.

» Après un moment de silence, et dans l'attitude d'un homme embarrassé, il me dit : u Vous ne pouviez igno- » rer que j'étais le maître à Saint-Domingue et que » TOUS ne deviez par conséquent rien entreprendre sans » mon consentement. » — a Je ne pouvais, en effet, » ignorer que vous agissez en maître à Saint-Domingue, » surtout depuis le moment où j'y suis devenu votre » prisonnier ; mais cette certitude ne devait rien ehan- » ger à mes dispositions. Animé d'intentions pures et )) décidé à ne rien faire que de conforme aux loi:», je » n'ai jamais eu peur de votre autorité. Quant à votre )) consentement, je pouvais, je devais même le supposer » acquis, d'après les lettres dont je viens de donner » lecture. Mais, en admettant même que j'eusse été » dans rincertitu Je, je n'en aurais pas moins agi comme » je l'ai fait. Je suis évèque ; voici mon élection, mon » sacre el mon institution canonique. Ces titres sont n connus des pasteurs et des fidèles de cette ville et ont » suffi pour m'assurer leur confiance. Voici de plus mon » acte de soumission aux lois de la Hépublique. C'est » tout ce que l'on peut exiger de moi dans un pays » français. Il s'agit donc uniquement, pour mettre fin à » toute difficulté, de savoir si Saint-Domingue est encore » français. Si cette colonie, comme je le crois, comme h j'en suis même persuadé, appartient toujours à la » France, vous n'avez aucun reproche légitime à m'a- » dresser. Si, au contraire, les liens qui devaient l'atta- . » cher pour toujours à la métropole, sont désormais » brisés, c'est à vous de m'en avertir. Dans ce dernier » cas, je vous demanderai de suite un passe-port pour » retourner immédiatement en France ; car je suis et » j'entends demeurer français. »

» Alors Toussaint prit un ton adouci ; il loua mes dis* positions, feignit d'en être satisfait et déclara qu'elles étaient celles de tous les habitants de Saint-Domingue, bien convaincus qu'il ferait punir sévèrement quiconque oserait en manifester de contraires. Puis, revenant à sa thèse favorite : « vous me paraissez un brave homme ; » mais, encore une fois, puisque vous saviez que j'étais » le maître à Saint-Domingue, vous n'auriez dû y exer- » cer aucunes fonctions, sans avoir, au préalable, obte- » nu ma permission. Au reste, tout cela pourra s'arran- » ger, si vous le voulez ; ne disputons pas plus longtemps. » Voici des gens qui seront sans doute bien aises, ainsi )> que vous, de connaître la nouvelle constitution que » je leur apporte. » Tirant ensuite de sa poche cette charte curieuse, il la remit à M. Halrel* babitunt de Jean-Rabel, et pour lors commissaire des guerres, avec ordre d'en donner lecture. Tout le monde prit séance. Chaque article amenait un petit commentaire Je M. le Gouverneur, qui daignait entrer dans ces détails, pour nous en faire mieux sentir la profonde sagesse. La lecture terminée, je vis tout le monde applaudir à ce chefd'œuvre, même ceux qui ne l'approuvaient pas intérieurement, même les imbéciles qui n'y avaient rien compris, tels que les nègres et négresses, qui se trouvaient en assez grand nombre. Le pauvre M. Hatrel paraissait seul assez mécontent de la corvée dont il venait de s'acquittera la satisfaction générale. Il pouvait à peine parler et avait grand besoin d'un ratraichissement qu'il alla chercher chez lui.

» Le Gouverneur, ivre de son triomphe, mais surpris de ne m'a voir pas aperçu frapper des mains et crier bravo comme les autres assistants, m'adressa de nouveau la parole et me demanda ce (lue je pensais de sa consti-

uUoD. Voici queiie fui ma réponse : « Les évéques et I les prêtres fiançais ne s'ÎDstitaeiit puiot juges des lois. I Ils s'y soumettent, dès qu'elles ne renferment rien de I contraire à la foi. Ils suivent le précepte de saint Paul I qui leur défend de s'immiscer dans l'adminislraUnD I des affaires de ce monde. Il ne m'appartient donc pas I de prononcer sur le mérite ou les défauts de celte

> nouvelle constitution, non plus que sur les pouvoirs i de ceux qui viennent de la donnpf « '» cnlnnii» Viine I l'avez envoyée à la sanction du G

I Sa décision m'apprendra ce qm 1 vous me permettrez de garder I 1 qu'elle me soit connue. » — « ■ 1 répliqua Toussaint, que cetleco ) préalablement son exécution et ) quence de me dire franchemen

» Il me serait impossible d'ex[

t une opinion sur l'ensemble. r<

I impronverune loi quelconque, i a et la lecture que je viens d'eni n suffire pour asseoir un juge n remarqué divers articles qui m

> culièreiuent et sur lesquels m n celui surtontqui établit dans la » apostoliques. Cet article me

» nouvelles instances auprès de

n passe-port et mon retour en Fra

H incompatible avec celle d'un o

» romains. Je ne veux pourtant

II vous avoir déclaré que cette <i ment contraire aux intérêts n quelqnes années de guerre, et, ■> toliques, vous n'aurez plus r

» mingue. Il ne s'en formera plus désormais en France

» pour vous. Les communautés religieuses, qui vous

» envoyaient des moines défroquée, ont été supprimées

» dans le cours de la Révolution. Les prêtres français

» suffiront à peine désormais au service des paroisses

» de la métropole. Aucun d'eux ne voudra plus passer

» dans les colonies, et votre constitution éteindra le

» flambeau de la foi dans un pays où vous avez sans

» doute l'intention de le maintenir allumé. Des évêques,

1» au contraire, établiraient des séminaires, formeraient

» des élèves, ordonneraient des prêtres, et, quand bien

» même, ce qu'à Dieu ne plaise, la religion disparaîtrait

n de la France pour briller ailleurs, elle pourrait malgré

» tout jeter un nouvel éclat à Saint-Domingue. »

» Vos alarmes, dit le Gouverneur, ne me paraissent » pas fondées. Si on ne nous envoie plus de prêtres de î) France, nos préfets apostoliques nous en prépareront » et la religion fleurira. »

» Vous ignorez donc. Monsieur le Général, que vos » préfets apostoliques ne sont point évèques et que, » pour ordonner des prêtres, il faut être revêtu du » caractère épiscopal ! «>

» Eh bien î j'écrirai au Pape, et vous serez à la fois » préfet apostolique et évêque. »

» Vous pouvez vous en dispenser. Je suis évêque et )) ne veux point devenir préfet apostolique. »

» Pourquoi pas ? »

» J'y consentirai, quand vous aurez renoncé au géné- » ralat, pour devenir capitaine ou lieutenant dans uoe n compagnie de guides. »

» Ah I je vous comprends, c'est-à-dire que la qualité

» de préfet apostolique, jointe à celle d'évèque, est one » cinquième roue à un caresse I »

« La comparaison, sans être noble, est du moins très » juste; elle rend parfaitement ma pensée. Dispensez- » moi donc d'ajouter ce nouveau rouage à ma voiture » qui roulera très bien sans ce supplément, ou bien dé- » livrez-moi un passe-port; contentez-vous de votre cin- M quième roue et continuez de pousser votre brouette, u

» Insensiblement les rieurs se tournèrent de mon côté. Toussaint s'en aperçut et mit fin à l'entretien en disant : (( Tout cela peut s'arranger; vous demeurerez avec nous. )>

)) Au moment où je me disposais à sortir, cet homme qui venait de me faire un crime d'avoir exercé mes fonctions sans son autorisation, vint à moi d'un air affable et me pria de lui dire la messe ie lendemain matin. 11 était, en effet, dans l'habitude de l'entendre tous les jours. « Vous me donnez donc, lui dis-je, cette permission à laquelle vous m'avez paru attacher un si grand prix ! )) Il ne répondit que par un signe d'approbation. Je crus devoir me rendre à son invitation, et je lui demandai son heure. — « De sept à huit, répondit-il. » Je le priai de m'indiquer le moment précis où il se trouverait à l'église, en lui déclarant que je n'aimais pas plus à attendre les autres qu'à me faire attendre moi-même. Nous convînmes de huit heures, et je le trouvai toujours exact au rendez^vous pendant les onze jours qu'il passa à Santiago. Dans ce court espace de temps, j'eus occasion de lui adresser plusieurs fois la parole en public. Tout me porte à croire que les vérités que je m'efforçai de lui faire entendre, ne furent pas toujours de son goût. Je lui dois cependant la justice de déclarer que je le vis constamment écouter avec une grande attention.

» Pendant son séjour à Santiago, j'eus deux nouvelles entrevues en tête à tète avec lui. Si je n'avais pas appris à le connaître, j'en serais sorti beaucoup plus satisfait que de la première. Le tigre s'était adouci au point de caresser sa victime. Le jour de son départ, il me renouvela par écrit l'assurance qu'il m'avait donnée de vive voix, que sa ferme intention était de me conserver à Saint-Domingue , et qu'il allait travailler activement, avant de m'appeler dans l'ancienne partie française, à préparer l'opinion publique en ma faveur, afin de disposer tout le monde à me recevoir d'une manière convenable. Le fourbe I Tous les gens do bien étaient las de solliciter pour moi une amélioration. Je savais trop à quui m'en tenir pour être un seul instant la dupe de ses promesses. Je gardai pour moi mes véritables sentiments, et il partit dans la ferme persuasion qu'il m'en avait imposé. »

Cependant Bonaparte venait de signer le traité d'Amiens avec l'Angleterre. En paix avec l'Europe, il songea • enfin à cbàtier ce nègre qui affectait de s'égoler à lui, et là faire rentrer dans le devoir cette puissante colonie dont la perte causait le plus grand préjudice à notre commerce. Une ûotte imposante partit pour Saint- Domingue, emportant une armée d'une vingtaine de mille hommes sous les ordres du capitaine-général Lecierc, beau-frère du Premier Consul. Les relations continuelles entretenues par Toussaint avec les Anglais, surtout depuis le moment où il avait traité avec le colonel Maitland de l'évacuation du territoire occupé par lui dans l'ancienne partie française, le mettaient à portée d'être toujours bien instruit de ce qui se passait en Europe. La coalition des grandes puissances du continent contre la France avait fait espérer au Gouverneur, ou

que celle-ci succomberait dans la lutte, la guerre se prolongerait assez pour lui de a'affermir dans le posto où il s'était i du sein de l'esclavage. La nouvelle des j la paix entre la France et les puissano fut apportée par plusieurs navires ma des Etats-Unis d'Amérique. Ce fut un vi fou.ire pour Toussaint et pour tous se!

amis de la France ne purent se réjouir q dès-lors des espions furent chargés de 8 leurs démarches. Le Chef de la colonie que le Gouvernement français ne se ml en mesure de lui arracher le pouvoir, e il s'empressa de prendre toutes les di; jugea nécessaires pour le conserver. C pourra juger aisément si les intenUoos dt neur étaient pacifiques, ainsi que beaiicoi s'efforcent encore en France de l'insinuer

«On venait d'apprendreàSaint-Doming allait enfin respirer en paix. Les gens de saient de voir que les longues agitation avaient pria fin et qu'elle allait goûter ui teur. Malheureux colons de Sainl-Domin partagiez en idée le bonheur île vos frèr pôle. Déjà vos cœurs, tlélris par de long revivaient à l'espérance Hélas ! votre illi de longue durée. Au moment même oi que la paix vient d'être signée à Amiens, gens, sans exception de couleur, sont inc lés dans la colonie. On les exerce an ] armes depuis le matin jusqu'au soir. 8 n'est plus qu'un vaste camp. Toussaint pa avec la rapidité de l'éclair. 11 fait train

partout où il soupçonne que les Français pourront aborder. Il ordonne d'élever des fortifications autour des villes de l'intérieur. Il visite avec soin les sites les plus élevés dans le voisinage de la cité, annonce le dessein d'y construire des forts et d'y faire placer des batteries, afin de contenir les habitants dans le respect et l'obéissance (I). La ville de la Vega-Real n'est dominée d'aucun côté; il manifeste l'intention de la détruire, pour la reporter au pied du Santo-Gerro (colline sainte), sur les ruines mêmes de l'ancienne Vega, anéantie, il y a plus de cent ans, par un tremblement de terre. Plus de mille ouvriers sont employés à creuser des retranchements autour de Santiago, et cela, au moment où tout le monde a les yeux tournés vers le rivage, dans l'espoir ou la crainte de voir paraître à toul instant une expédition française.

» Comment se persuader, en présence d'une telle conduite, que Toussaint ne soupirait qu'après le repos, et que des commissaires pacificateurs l'auraient déterminé à mettre bas les armes, à reconnaître la souveraineté de la métropole I

n Pour l'édification de ceux qui conserveraient encore des doutes à cet égard, je rapporte ici les ordres donnés par le dictateur à tous ses subalternes, aussitôt qu'il eut connaissance qu'il se préparait une expédition contre Saint-Domingue. Voici quel en était littéralement le texte :

« Je vous préviens, mon cher Général, que Vennemi

(1) L'intention prêtée ici au Gouverneur est justifiée par le langage qu'il tint aux mulâtres dans l'église du Port-au-Prince, au moment de quitter la partie de l'ouest, pour aller combattre Rigaud : « J'y laisse mon œil et mon bras ; mon œil, qui saura vous surveiller; mon bras, qui saura vous atteindre. »

» ne lardera pas à paraître sur nos côtes. Vous von s

» opposerez de tontes vos forces à sa descente, et vous

» lui résisterez jusqu'à la dernière extrémité. S'il est

» supérieur en nombre, vous vous replierez sur mon

» quartier général. Avant que d'abandonner la ville où

» t)ous commandez, vous y mettrez le feu. Vous brûlerez

» aiLssi tous les établissements qui se trouvent sur votre

» passage, et v^ous aurez surtout soin de ne laisser

» derrière vous rien de ce qui peut appartenir à la

)) couleur blanche, »

)) Cet ordre sanguinaire me fut communiqué par un officier attaché à l'état-major du général Clervaux, et qui lui servait ordinairement de secrétaire. Des duplicata furent expédiés de Santo-Domingo, au moment où Toussaint y fut averti que la flotte française se trouvait en vue du cap Samana. Un de ses secrétaires, chargé d'en porter un exemplaire à Christophe, au Cap, fut arrêté à Laxavon et conduit à bord du vaisseau le Mont- -Blanc, dans la rade du Fort-Dauphin, où le contre-amiral Magon commandait alors les forces de terre et de mer.

» Dessalines, qui fut en tout temps le plus fervent sicaire de Toussaint, eut à peine reçu l'avis ci-dessus, qu'il s'empressa d'écrire aux divers commandants de l'ouest et du sud dans les termes suivants :

)i II y a dans votre arrondissement beaucoup de maun vais blancs. Vous vous assurerez, sans aucun délai, de » leurs personnes et vous vous dépêcherez de leur faire I) voir la lumière par le petit trou, »

» Ce qui, dans le langage choisi de Dessalines, voulait dire : vous les fusillerez. J'ai lu cet ordre dans la rade de Saint-Marc, à bord du vaisseau commandé par

capitaine Coudet. Cette missive de Dessalines faisait partie des correspondances saisies par le brave marin dans les ports de Léogane et de Jérémie.

» Le nègre Laplume, qui commandait le département dn sud, en reçut une copie. Par bonheur, ce brave officier était loin de partager les sentiments de Dessalines. Au lieu donc de consentir à l'exécution de cet ordre cruel, il alla sur-le-champ le déposer à la municipalité de la ville des Cayes, en déclarant hautement qu'il ne souffrirait jamais qu'il fût exécuté sur le territoire confié à son commandement.

n Le chef de brigade Dieudonné, commandant la ville de Jacquemel et son arrondissement, tint la même conduite et déploya encore plus d'énergie. Dessalines, qui connaissait ses principes, comptant peu sur son obéissance, se rendit lui-même à Jacquemel, pour y faire arrêter les blancs et présider à leur exécution. Le brave Dieudonné ne craignit point de lui résister en face et de déclarer avec fermeté qu'il ne connaissait dans la ville que des gens de bien dont il répondait ; qu'avant de porter sur eux une main homicide, il faudrait commencer par le tuer lui-même. Dessalines n'ignorait pas que le bon nègre était homme à tenir sa parole. Plus d'une fois déjà il avait eu l'occasion de constater son énergie. Il fut donc contraint de renoncer à son projet. Forcé de se retirer confus et sans avoir égorgé personne, ce furieux alla, en sortant de Jacquemel, se baigner dans le sang

des habitants de Léogane.

» Enfin, l'escadre française parait dans la baie de Mancenille, et vient prendre des pilotes à Mcmtechrist. Le général Rochambeau se présente à la tète de sa division devant la ville du Fort-Dauphin du côté de la terre, tandis que le capitaine Magon arrive sous ses murs du

calé de la mer (I). Les oègras sodI sommés d'oavrir l^sa portes ; ils répondent par des coups de canon. Les Français riposUiot et montent à l'assaut. Eu un instant tous les forts sont emportés. Les assiégés déconcertés ne peuvent exécuter qu'en partie les ordres de Toussaint ; ils prennent la fuite du côté des montagnes. L'impétuosité du soldat français avait préservé In ville de l'incendie général dont elle était menacée.

» Le capitaine-général Leclerc commandait en personne l'expédiliou dirigée contre le Cap. Il fut bientât instrait de ce qui s'était passé au Fort-Dauphin. Désirant avant tout éviter l'effusion du sang, il essaie des moyens de conciliation. On envoie à Toussaint une lettre que lui écrivait le Premier Consul et une proclamation adressée aux habitants de Saint-Domingue (3). On lui annonce le retour de ses enfants. On pousse l'attention jusqu'A les taire accompagnera la maison paternelle par M. Coasnon, leur percepteur. Quel fut le résultat d'une si délicate prévenance ? M. Coasnon fiiilUt en être In victime et le Capitaine-Général n'obtint aucune réponse.

Il Christophe commandait au Cnp. Avant de pénétrer dans le port, on juge convenable de lui envoyer la proposition. Il répond qu'il ne connaît point d'autre chef que Toussaint; qu'il n'obéit qu'à ses ordres. Il déclare qu'il va le consulter de nouveau et invite tes Français à se tenir au large, jusqu'à ce qu'il ait reçu une réponse, les prévenant an reste qu'il fera tirer le canon de toutes

(1) Hagon fut nommé coulre-amirat à la suite de la prisa du Forl-Dauphia. L'amiral Yillaret, en soumettant cet airàté à la nanctlon du Ministre, déclarait qu'il l'avait pris pour se conformer 13 de la marine.

{îi Cette démarclie n'eut lieu que plus tard, ainsi que D dirons ci-après, en nous conformant aux rappoils officiels.

les batteries sur le premier bâtiment qui essaierait de forcer lapasse sans en avoir obtenu de lui la permission. Un des prêtres et plusieurs habitants de la ville viennent en députation à bord de l'amiral, pour appuyer les déclarations de Christophe. Ils affirment que si l'armée française ne s'y coqforme pas, la ville sera in&illiblement brûlée et tous les blaocs égorgés.

i> Le Capitaine-Général ne put conserver le moindre doute sur les intentions malveillantes des rebelles. Péné^ tré de ses droits et de ses devoirs, soucieux de sa dignité qui lui interdit d'accéder aux propositions d'un nègre en révolte ouverte, il ne délibère plus que sur les moyens de sauver la ville et de préserver ses malheureux habitants du sort qui les menace. Dans l'espoir de prévenir le mal, il se décide à descendre pendant la nuit au port français, derrière les mornes qui dominent le Cap et à marcher ensuite de là sur celte ville. Il convient avec l'amiral Villaret du signal dont il se servira pour annoncer le moment où l'escadre devra pénétrer dans le port.

» Les mesures les mieux concertées ne sont pas toujours celles que le succès récompense. Il est vraisemblable que les mouvements de la flotte dévoilèrent à (^hristophe les desseins du chef de l'expédition. A peine les eut-il soupçonnés que, sans perdre un instant, il fit distribuer des mèches artificielles préparées de longue date, et donna Tordre fatal de mettre le feu aux quatre coins de la ville. Des tourbillons de flamme et de fumée annoncent à l'escadre que les menaces de Christophe ont reçu leur exécution (1).

(i) Pour l'incendie et les icènes sanglantes du Cap, lire rémouvante description donnée par Moreau de Jonnès, dans ses Aventures de guerre au tempe de la Bépubkque et de l'Empire, sous le titre : u Une nuit au Cap français. » L'auteur, qui partout ailleurs se

» Je regarde comme superflu d'eutrer dans de plus longs développements dur le début de cette guerre désastreuse. Mon intention n'est pas de faire un livre, mai& simplement de prouver que le Chef de l'armée française, après avoir épuisé toutes les ressources de la douceur et de la conciliation, qui pouvaient s'allier avec les intérêts et la dignité du Gouvernement firançais, se vit enfin contraint d'en venir aux hostilités et de repousser la force par la force. Si j'en ai dit assez pour persuader aux plus incrédules que Toussaint se préparait depuis longtemps à la résistance, à la lutte, et qu'il fallait, en conséquence, autre chose que des proclamations et des discours de Commissaires pacificateurs, pour le ramener à la soumission, j'ai atteint le but que je m'étais proposé. )>

Bien que nous ayons moins encore que Guillaume, l'intention de faire un livre, nous reprenons notre tâche d'analyste et de critique, afin de résumer la suite des événements jusqu'à l'heure où Toussaint sortit, pour n'y plus rentrer, de la colonie qu'il avait si profondément remuée, et de discuter quelques-uns de ses actes les plus propres à fixer sur lui l'opinion.

Voici en quels termes émus l'amiral Villaret-Joyeuse racontait au Ministre de la Marine et des Colonies cette nuit désastreuse du 16 au 17 pluviôse, qui pesa toujours sur son souvenir comme un affireux cauchemar : o La brise de terre s'élevait avec la nuit, et l'escadre était forcée de prendre la bordée du large, quand le morne

muûtre quelque peu romanesque, donne à ce récit la sombre gravité qui convient à la peinture d'un si effrayant tableau. Sa chevelure avait blanchi rapidement à la suite de cette nuit d'angoisse.

Ol —

du Gap, et l'horizon de la ville réfléchissant tout-à-coup une lumière rougeàtre, m'abnonça l'incendie de la place. Il vous sera plus facile d'apprécier ma position qu'à moi de la dépeindre. Réduit à contempler toute la nuit les flammes qui dévoraient la malheureuse cité, je croyais entendre les cris des victimes de la plus épouvantable barbarie, et quand même, pour leur porter des secours inutiles, j'aurais voulu livrer l'escadre à une perte certaine, le calme et la nuit ne me laissaient aucun moyen de m'approcher (1). n

Quelques auteurs affirment que Toussaint était accouru de Saint-Domingue au Cap, pour prendre la direction des événements, et qu'il assistait, dans une pièce voisine, à l'entretien de Christophe avec l'envoyé français, l'aide-de-camp Lebrun. Il aurait vu l'incendie de la ville des hauteurs du Grand-Boucan, avant de prendre sa course vers les Gonaïves. Guillaume ne dit rien de semblable.

Le lendemain, au moment où les rayons du soleil levant éclairaient le Cap et laissaient voir, dans sa poignante réalité, l'œuvre de dévastation accomplie pendant la nuit, l'escadre française, profitant du premier soufîle de la brise de mer, entrait à pleines voiles dans la baie et franchissait la passe entre les récifs de corail que l'on nomme des Cayes. A la vue de VOcéan, vaisseau

(1) Afin de bien comprendre la situation anxieuse de TAmiral, il faut savoir qu'aux Antilles la brise de terre et celle de mer alternent dans les vingt-quatre heures ; la première soufflant pendant la nuit, la seconde pendant le jour. Ce n'était donc qu'au matin que Ton pouvait approcher. On retrouvera ce détail dans le récit du départ de Guillaume Mauviel.

Quant à la régularité de ces marées atmosphériques, elle s'ex* plique, on le sait, par la difTérencc des chaleurs spéciGques de la terre et de la mer.

d3 130 canons , qui s'avançait comme une montagne flottante , couvert des vieux soldats de Hoche et de Moreau , les canonniers noirs, chaînés de la défense des forts , abandonnèrent leurs postes et entraînèrent le reste de la garnison dans leur fuite. A la Petite-Anse, des nègreâ incendiaient encore les maisons. Une bordée envoyée par deux de nos vaisseaux, fit disparaître ces misérables (i).

Le premier soin du Capitaine-Général fût de disputer aux flammes tout ce qui pouvait encore être sauvé. Christophe était parti, traînant à sa suite une foule de malheureux blancs. Serré de près par un corps français, il fut contraint d'abandonner un grand nombre de ses victimes et d'épargner les riches habitations de la plaine. Une partie de la population s'était éloignée volontairement sous la conduite du maire, le bon nègre Télémaque, qui avait en vain essayé de fléchir Christophe par ses prières et ses larmes. Tous ces infortunés s'empressèrent de rentrer au Cap en bénissant leurs sauveurs. Les nègres cultivateurs, promptement fatigués de cette vie d'alertes et de brigandage, revinrent en grand nombre auprès de leurs anciens maîtres et se remirent à leurs travaux. D'un autre côté, le succès obtenu par Magon au Fort- Dauphin rendait la situation de Chrbtophe assez dangereuse. 11 ne vit pas d'autre parti à prendre que de se jeter dans les mornes (2). Le nord de la partie française semblait donc définitivement pacifié. A l'ouest, la division Latouche-Tréville, secondant habilement les mouvements du corps d'armée placé sous le commandement

(I) Voir le rapport de Yillaret-Joyeuse, en date des 21 et 98 plu- Yîôte an X. (Collection du Moniteur,)

(â) C'est le nom que Ton donne aux montagoei d*une petite élévation dans les Antilles et dans les colonies françaises.

du géDéral Boudet, assurait la prise du Port-au-Prince^ avant que les ordres de Toussaint eussent pu être exécutés. Cette victoire coûtait peu de sang, si un lâche stratagème des noirs n'eût justemeut excité contre eux la colère de nos soldats. Ceux-ci, dociles aux instructions de leur général, avançaient sans faire feu, afin de ne point exciter la furenr de Tennemi contre leurs compatriotes. Les noirs leur crient de loin qu'ils sont amis, et la confiance des assaillants s'en accroît. Mais, quand ils sont à bout portant, une décharge inattendue en abat deux cents et parmi eux le général Lacroix. Indignées d'une telle perfidie, les troupes françaises vengent la mort de leurs compagnons d'armes, en tuant tous les noirs qu'elles peuvent rencontrer.

En apprenant les succès des Français au nord et à l'ouest. Dessalines était descendu de Saint-Marc, où il commandait, jusqu'à Léogane. en passant derrière le Port-au-Prince, par des chemins horribles, afin d'essayer de disputer à nos troupes le département du sud. Mais un détachement, envoyé par le général Boudet, le força d'évacuer ses nouvelles positions et la soumission de Laplume, que nous connaissons déjà par Mauviel, nous rendit maîtres de toute la partie française. En même temps, la partie espagnole de l'Ile tombait en nos mains par la capitulation de Clervaux et de Paul, frère de Toussaint. Cet heureux événement, dû à l'intervention de l'Evêque et raconté par lui dans tous ses détails, fera l'objet d'un chapitre spécial.

C'était dans les montagnes qui séparent le nord de l'ouest, entre le Cibao et la mer, au point de jonction de toutes les chaînes de l'île, que Toussaint avait concentré ses principales défenses. Tous les défilés étaient gardés; des embuscades étaient dressées partout; car,

— lU —

dès le début des hostilités, le rusé général avait senti qu'il ne devait pas songer à soutenir la lulte en bataille rangée {i). Pour pénétrer jusqu'au repaire où se tenait Toussaint, pareil au fauve acculé dans sa tanière, nos soldats, déjà fatigués par les privations et par les ardeurs du soleil des tropiques, avaient à surmonter tous les obstacles que peut réunir une nature disloquée et sauvage. Il leur fallait gravir des escarpements, passer des ruisseaux torrentueux, enfoncés jusqu'à mi-corps dans la bourbe empestée des palétuviers, affronter les cuisantes piqûres de la végétation des Antilles, et celles, plus incommodes encore, des moustiques qui ne leur laissaient point de repos pendant la nuit, pénétrer dans des gorges profondes entre des roches à pic et là essuyer le feu meurtrier d'un ennemi caché qui tirait à coup sûr. Seul, le courage éprouvé des vieux soldats du Rhin était capable d'affronter de pareilles difficultés. Ces lieux formidables portaient un nom en rapport avec leur aspect; c'étaient les Mornes du Chaos. Trois des généraux les plus dévoués de Toussaint en défendaient les approches, Christophe, Dessalines et le mulâtre Maurepas, le plus intelligent et le plus instruit des chefs de l'armée indigène.

Ici se place un autre incident signalé prématurément par Mauvieletsur lequel nous reviendrons. Le Capitaine Général, avant de frapper les coups décisifs, fit une der-

(1) Voir, au chapitre déjà cité de Moreau de Jonnès, quelquesuns des piôges tendus par les nègres à nos soldats, pièges où ils tombaient avec une incurable imprudence.

Nous avons le regret de ne pouvoir placer sous les yeux du lecteur une carie de Saint-Domingue. Vais on trouvera presque tous les points indiqués dans cet écrit, sur la belle carte que M. Thiers a fait dresser pour TAtlas qu'il a joint à son Histoire du Consulat et de VEmpire (A* ^i).

nière tentative de conciliation. On reconduisit à Toussaint ses enfants porteurs de la lettre du Premier Consul. Encore une fois^ l'ambition triompha de Tamour paternel.

Alors Leclerc résolut de faire avancer de tous côtés ses forces contre le dernier refuge des révoltés. Pendant que les divisions Desfourneaux, Hardy et Rochambeau descendaient du nord au sud et que le général Humbert débarquait au Port-de-Paix, afin de suivre la gorge des Trois-Rivières défendue par Maurepas, le général Boudet partant du Port-au-Prince, devait remonter du sud au nord. Sur presque tons les points Toussaint et ses lieutenants essuyèrent de promptes et complètes défaites. Desfourneaux, maître de Plaisance, fut dirigé sur les Gonaïves où il entra sans coup férir, mais pour trouver la ville en flammes. Hardy, après s'être emparé de La Marmelade, défendue par Christophe, reçut l'ordre d'occuper Ennery, résidence habituelle du Gouverneur. Rochambeau força la Ravine-aux Couleuvres, position réputée inexpugnable et que Toussaint défendait avec Télite de son armée. Toute l'artillerie ennemie tomba entre nos mains. Maurepas seul prolongeait la résistance. La division Desfourneaux vint renforcer les généraux Humbert et Debelle. Enveloppé de toutes parts, Maurepas fut réduit à faire sa soumission avec deux mille hommes des plus solides de l'armée noire. On a parlé d'une défection de Maurepas, de ses deux mille noirs incorporés dans une division française et tombant à genoux, au plus fort d'une bataille, en entendant les touchantes exhortations de Toussaint. Cette façon de faire la guerre, d'arrêter les bataillons par l'ascendant d'un mot à sensation, tient plus de l'épopée ou du roman que de l'histoire. La vérité est que Maurepas fut maintenu dans son grade et que ce témoignage d'une gêné*

rosité poussée peut-être JDsqu'à rimprudeDce, ne contribua pas peu à ramener vers nous les autres généraux noirs.

Dessalines avait exécuté avec un zèle digne d'une plus noble entreprise, partout où il n'en avait pas été empêché, le programme inhumain de Toussaint. Forcé d'abandonner Samt-Marc, il avait donné lui-même le signal et l'exemple d'un incendie général et il emmenait avec lui les blancs dans les mornes du Chaos. Il essaya bien en passant de s'emparer par surprise du Port-au- Prince. Mais la bonne entente des troupes de terre et de mer, le patriotisme désintéressé de l'amiral Latouche, qui vint de lui-même se placer sous les ordres du général, préserva la ville de ce fléau.

Restait à prendre un arsenal abondamment pourvu de provisions de toute nature, solidement construit, défendu par de bonnes troupes et en même temps protégé par le cours sinueux de l'Artibonite. On l'appelait la Crête-à- Pierrot, Une première attaque trop confiante est repoussée avec perte 11 fallut se résigner à exécuter des travaux de siège, grâce auxquels, en dépit des etforts tentés par Toussaint et Dessalines pour le dégager, le fort tomba en notre pouvoir. Une partie de la garnison périt en essayant audacieusement de s'ouvrir un passage à travers nos lignes.

On a dit que, vainqueurs partout, nous ne possédions rien au-delà de la portée de nos fusils ; que cette guerre interminable de ruses et d'embuscades déroutait nos généraux et nos soldats, accoutumés à soutenir des combats plus héroïques (i). Si le fait est exact, il explique ,

(1) Moreau de Jonnès. La seconde affirmation est attribuée au général Debelle, l'ami, le beau-frère de Hoche.

^and le justifier, Tâceueil complaisant que fit le Capitaiue- Géoéral aux propositious des lieutenants de Toussaint. Christophe donna Tezemple;' il demandait la foveur d'être traité comme Maurepas, Laplume et Clervaux, bien que sa conduite eût été toute différente de celle des deux derniers. Puis, ce fut le tour du féroce Dessalines ; enfin, celui de Toussaint lui-même. Ils furent tous confirmés dans la jouissance de leurs grades et de leurs propriétés. Toussaint prenait, en plus, l'engagement de ne point s'éloigner de son habitation d'Ennery, sans la permission du Capitaine-Général.

Le rusé Gouverneur ne désarmait pas pour toujours. La paix, suivant l'expression de Leclerc et la conviction de l'île tout entière, n'était que le Pardon de Toussaint, 11 attendait, pour prendre sa revanche, l'arrivée d'un auxiliaire dont il connaissait la redoutable puissance contre les Européens. A peine fut-il bruit des premiers ravages de la fièvre jaune, qu'il reprit courage et noua de nouvelles intrigues avec ses partisans. Le Capitaine- Général affirme dans un de ses rapports (1), qu'il avait intercepté des lettres adressées à un de ses agents secrets au Cap. 11 va plus loin ; il assure que les anciens lieutenants (le Toussaint, mécontents d'avoir été trompés par lui, (mensonge africain trop facilement accepté par le vainqueur), ou plutôt las de sa supériorité, heureux de savourer en paix, au moins pendant quelque temps, les avantajges de leurs brillantes positions, auraient euxmème dénoncé les agissements de leur ancien chef, en pressant le général Leclerc de le faire arrêter : témoignage qui ne se concilie pleinement avec la suite des événements, que si l'on attribue à quelques-uns des anciens chefs, à Dessalines en toute vraisemblance, peut-

(i) Ed datt du 22 prairial an X (Collection du MonUeur),

être aussi à Christophe, le dessein prémédité de profiler de la première occasion, pour reprendre l'œuvre interrompue de Toussaint. Quoi qu'il en soit, le caractère ombrageux et défiant de l'ancien Gouverneur rendait l'arrestation difficile. On résolut de le prendre par sa vanité. Voici comment on raconte l'incident, qui, s'il est vrai, tend à prouver que nos généraux n'avaient point échappé à la contagion de l'exemple : le canton d'Ennery est bientôt surchargé de troupes au point que les habitants élèvent des plaintes et que Toussaint s'en fait l'interprète. Le général français s'excuse sur ce qu'il connaît imparfaitement les localités, et ajoute qu'un entretien avec l'ancien Gouverneur; que les renseignements dont il dispose mieux que personne, lui seraient très précieux pour opérer une meilleure distribution des troupes sous ses ordres. Flatté de voir que ces blancs, qui croient tout savoir, sont forcés d'avoir recours aux lumières du vieux Toussaint, il annonce qu'il se rendra à l'habitation Georges, à mi-chemin des Gonaïves. Le renard se jetait tète baissée dans le piège. Il se montra, dit-on, plus confus de sa maladresse qu'afiQigé des conséquences qu'elle devait fatalement entraîner. Conduit aux Gonaïves, Toussaint fut embarqué à bord de la frégate Za Créole qui fit voile immédiatement vers Le Cap. Là il fut transféré à bord du Héros qui eut mission de l'emporter en France. Le Premier Consul lui assigna pour prison le fortdeJoux, sur les froides hauteurs du Jura.* Il s'y rencontra avec Rigaud, son ancien rival, qui, plus heureux, devait en sortir et recommencer une existence aventureuse. On eût pu choisir pour ce vaincu, pour cet africain, un climat moins meurtrier. 11 expira, au bout de dix mois d'une captivité rigoureuse, à l'âge de soixante ans (27 avril 1803),

Le rêve que Toussaint nvait caressé à son profit, s*est réalisé après lui. L'ancienne colonie est maîtresse de ses destinées et ne s'appartient que trop peut-être. Ceux pour qui ]e succès, même tardif, est la marque et la mesure du génie, peuvent exalter à loisir celui de Toussaint Louverture. Pour nous, avec Guillaume Mauviel, nous jugerons l'homme d'après ses actes, non d'après leurs résultats qu'il ne pouvait prévoir (1).

Il n'était pas difficile à l'ancien évêque d'établir que le

dictateur était un ambitieux et que cette ambition était la

cause première des malheurs de la colonie. Four le

prouver, il reprenait un à un les détails qu'il avait notés

au passage. Il rappelait, d'abord, la lettre écrite par le

Premier Consul le 27 brumaire an X, lettre que Guillaume

déclare touchante, et où il est permis de voir surtout un

modèle de tact politique. Toutes les expressions en sont

pesées ; toutes les idées en sont agencées de façon à flatter

l'amour-propre du Gouverneur, à prévenir ses scrupules,

à lui laisser entrevoir, sans le blesser, les dangers qu'il peut

redouter en cas de résistance. Partant des sentiments

de déférence envers la mère-patrie, qu'il avait toujours

affecté de professer dans sa correspondance, elle lui

montre le moment venu d'en faire paraître la sincérité.

Elle proclame les éminents services qu'il a rendus à la

France, en mettant fin à la guerre civile, en contenant

la cruauté de certains agitateurs violents, en rétablissant

(i ) On prête à Toussaint, au moment où ii monta sur le vaisseau qui devait remporter en France, des paroles sentencieuses et prophétiques sur Tavenir de la liberté en Haïti. C'est un dédommagement que l'on accorde volontiers aux proscrits. Qu^elle soit ou ne soit pas de lui, la phrase de Toussaint n'a point la portée qu'on lui attribue. L'affranchissement des esclaves, prononcé par la métropole» pouvait être consommé par elle pour le plus grand bien de la colonie.

la religion et le cnlie de Dieu de qui tout émane. Touchant ensuite à la &mense constitution , elle en loue certaines dispositions et reconnaît que, si quelques autres sont contraires à la dignité et à la souveraineté légitime du peuple français^ elles s'expliquent et s'excusent par le fait des circonstances difficiles au milieu desquelles s'est trouvé son auteur ; difficultés qui, en disparaissant, doivent emporter avec elles des résolutions dangereuses. Elle garantit à Toussaint la récompense de ses services, aux noirs la jouissance d'une liberté dont le titre de citoyen français est la meilleure sauvegarde, à tous enfin l'oubli d'un passé qui ne vivra plus dans le cœur des Français que par le souvenir des services rendus par Toussaint et ses noirs dans la lutte contre les Anglais et les Espagnols, les seuls véritables ennemis de la France. Enfin, elle proclame Toussaint un des plus grands citoyens de la plus grande nation du monde.

Cet habile plaidoyer laissa Toussaint absolument indifférent. 11 s'était plaint, à diverses reprises, que Bonaparte ne daignât pas répondre lui-même à ses lettres. Peut-être trouva-t-il cette satisfaction un peu tardive. D'ailleurs, il avait trop ouvertement jeté le masque pour espérer de le reprendre avec quelque chance de succès.

A la lettre était jointe une proclamation du Premier Consul aux habitants de Saint-Domingue, en date du il brumaire. L'auteur de ce factum destiné à être répandu dans la colonie, s'était affranchi avec intention des règles du goût français, pour s'abandonner sans mesure aux licences de l'enflure africaine. « Tous les peuples ont embrassé les Français... Tous les Français se sont embrassés... Venez aussi embrasser les Français et vous réjouir de revoir vos frères d'Europe... Si on

vous dit : « ces forces sont destiDées à vous ravir votre liberté » , répondez : « la République ne souffrira pas qu'elle nous soit enlevée. »... Qui osera se séparer du Capitaine-Général, sera un traître à la patrie, et la colère de la République le dévorera comme le feu dévore vos cannes desséchées. » Cette embrassade universelle n'eut pas plus de succès que cette imprécation finale dans le goût épique. On a prétendu que Leclerc emportait des instructions secrètes qui tendaient an rétablissement de l'esclavage. Rien n'est moins prouvé. 11 est plus vrai* semblable que le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe, dont nous aurons à parler bientôt, fut la conséquence des excès commis par la révolution d'Haïti.

Le Capitaine-Général, plus qu'à-demi vainqueur, offrit à Toussaint de le nommer son lieutenant-général au gouvernement de Saint-Domingue. Un refus péremptoire fut toute la réponse de l'Africain. Accoutumé depuis longtemps déjà aux jouissances du pouvoir le plus arbitraire, il eût cru déroger à sa dignité en descendant au second rang.

Quant à la scène de famille, qui eut pour acteurs Toussaint, ses fils Isaac et Placide avec leur précepteur, elle a fourni matière à des descriptions, à des récits, à des légendes qui prouvent simplement à quel point elle méritait d'avoir un autre dénouement.

L'histoire a d'autres griefs à relever contre Toussaint Louverture. On a exalté le soin qu'il prit de rappeler les anciens propriétaires sur leurs habitations, déclarant qu'il n'y avait point d'émigrés aux yeux du gouvernement haïtien. Voici, d'après Guillaume Mauviel, quel fut le sort de ceux qui se rendirent à cet appel. « Un grand nombre se laissèrent séduire par les belles promesses du nègre et cédèrent imprudemment à ses invi-

talions trompeuses, dans la douce espérance de vivre tranquilles sur leurs propriétés, sous l'ég^ide d'un gouvernement protecteur. Tous s'imaginaient qu'ils allaient enfin retrouver l'aisance et le bonheur, qui semblaient les fuir depuis si longtemps. Presque tous ceux qui eurent le malheur de donner dans le piège, devinrent les victimes de leur aveugle confiance. Un bâtiment français ou étranger entrait-il dans les ports de la colonie, il était aussitôt visité de la manière la plus rigoureuse. Trouvait-on à son bord quelques colons blancs, ces malheureux étaient de suite transférés sur des pontons destinés à leur servir de prison. La plupart y périssaient en peu de jours, les uns de maladies occasionnées par le mauvais air ; les autres, de taim, de soif et de misère. Si quelques-uns étaient assez heureux pour en sortir, ce n'était qu'après avoir payé au poids de l'or cette trompeuse faveur. Ils ne descendaient ensuite à terre que pour y traîner une vie misérable, sans cesse exposés à subir les vexations les plus criantes de la part des chefs noirs et mulâtres, qui, gorgés de leurs dépouilles, insultaient à leur infortune, en affichant à leurs yeux un luxe insolent. Malheur surtout à ceux qui, à force de protections et d'importunités, obtenaient la levée du séquestre mis sur leurs propriétés, avec la liberté de s'y rendre et d'y demeurer. Souvent ils étaient égorgés en chemin avant d'y arriver. Que s'ils étaient assez heureux pour y parvenir, leur jouissance n'était pas de longue durée. Une insurrection, commandée tout exprès, venait les en expulser, et presque toujours les nègres qu'ils croyaient les plus dignes de leur confiance, étaient les premiers à porter atteinte à leurs jours, afin de gagner la récompense promise pour cette atrocité. Ce fut ainsi que périt l'honnête M. Raby sur sa belle habitation du Bas-Limbé. Le courageux dévouement

de M. l'abbé Bonamy, un des prêtres qui m'accompagnaienty sauva la mère et deux enfants. L'un des fils, âgé de quinze ana, fut égorgé à côté du père, qui en avait soixante-douze, et qui vivait en France depuis vingt-cinq ans, au moment où il retourna dans la colonie sur l'invitation de Toussaint. Une multitude d'autres colons estimables furent égorgés de la même manière par les ordres de ce Toussaint dont quantité de personnes nous vantent la religion et l'humanité, (i) » En supposant que le Gouverneur ne soit pas directement responsable de tous les crimes commis, on serait encore forcé de reconnaître qu'un homme, qui exerçait sur la colonie entière le despotisme le plus ombrageux et le plus absolu, avait en main la puissance nécessaire pour prévenir ou pour réprimer de pareils assassinats.

Pour faire valoir la générosité de Toussaint, on raconte qu'il rappela sur les terres de leurs anciens bons maîtres le gérant de l'habitation Breda sur laquelle il avait été esclave. Oui, mais il convient de suivre jusqu'au bout l'anecdote. Cet honnête homme, qui vivait péniblement aux Etats-Unis, s'empresse de répondre à l'appel qui lui était fait. Arrivé au Port-au-Prince, il se rend en toute hâte auprès du Général, et, dans Tefifusion de sa reconnaissance, il s'apprête à se jeter au cou de son ancien esclave. Il reste interdit devant un accueil

(1) Nous avons peine à comprendre le jugement porté par M. Tbiers et sur les blancs et sur les noirs. Il dénonce, sans produire la moindre preuve, Torgueil, le luxe, renlétement et la dépravation des colons. Il reconnaît bien aussi la cupidité et la violence de Toussaint et de ses fidèles, les procédés barbares dont ils usaient pour réduire les nègres insubordonnés et pour contraindre les paresseux au travail : chasse à Thomme, verges, pendaisons, etc. Puis il ajoute : u Nous sommes loin de mépriser un tel spectacle I car, des chefs sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage exclusif; ces nègres sachant

glacial et hautain : « Doucement, Monsienr le Gérant, il • y a aujourd'hui plus de distance de moi à voua qu'il » n'y en avait autrefois de vous à moi. Rentrez sur n l'habitation Brada ; soyez juste et inflexible ; faites » bien travailler les noirs, afin d'ajouter par la prospén rite de vos petits intérêts à la prospérité générale de » l'administration du premier des noirs, du général en » chef de Saint-Domingue. » 11 fiiut plidndre l'homme condamné à dévorer de tels hienjhits*

Il n'est pas jusqu'au titre de libérateur des esclaves qui ne doive être concédé à Toussaint avec parcimonie. Non seulement il eut à leur égard des procédés pleins de morgue et de violence ; mais il alla jusqu'à concevoir le projet d'acheter des esclaves pour le compte des anciens esclaves. C'était à l'époque où il apprenait par des rapports venus des Etats-Unis, qu'une expédition se préparait dans les ports de France contre Saint-Domingne. « Cependant, dit Guillaume, toutes les forces de la colonie se réduisaient à treize demi-brigades , dont aucune n'était au complet. Mille à douze cents hommes

le subir, sans grand bénéfice poar eux, dédommagés uniquement par ridée qu'ils étaient libres, nous inspirent plus d'estime qa<s le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les colonies récemment affirancbies. » Soit ; mais que prouve le mal préféré et sans ancun doute préférable i un autre mal ? Mieux que personne, M. Thiers a prouvé que l'histoire n'est pas uoe simple casuistique. Toute comparaison mise à part, nous croyons à ce témoignage nettement formulé d'un homme qui avait vu à l'œnvre les chefs noirs dans l'exercice de l'autorité : « Véritablement, ces chefs qui faisaient aae croisade pour la liberté des noirs, étaient bien les despotes les pins absolus et les plus insolents qu'on puisse imaginer, et l'instinct malfaisant de leur race leur faisait trouver, malgré leur profonde ignorance, tous les moyens de nuire aux hommes et de les enchaîner, dont se servent le» tyrans les plus raffinés et les ^ns corrompus par Tabos de la civilisation. » Cette opinion de Moreau de loanès est celle que l'on rencontre partout dans les mauuscrits de G. Mauviel.

de mauvaise cavalerie composaient la garde du gouverneur. Dans ce nombre se trouvaient compris ses guides et ceux des généraux servant sous ses ordres. A cela il faut joindre une gendarmerie mal organisée^ composée de mauvais sujets, qui commençait à se former et devait être chargée de la police. Les habitants de toute couleur composaient une garde nationale, qui se réunissait trois ou quatre fois Tan, pour être passée en revue. Cette dernière troupe était loin de posséder la confiante de Toussaint, et, en fait, il aurait eu tort de compter sur elle, s'il avait été question de faire la guerre contre des Français. Pour remplir les cadres des demi-brigades, il fallait enlever à la culture un grand nombre de bras dont elle ne pouvait se passer. Or, cette mesure, sans augmenter considérablement les forces des rebelles, menaçait de ruiner complètement leurs finances. Dans ces conjonctures, Toussaint pressa Texécution du traité conclu entre lui et le général anglais Maitland. Un mauvais blanc, nommé Bunel, qui remplissait au Cap- Français les fonctions de payeur-général de la colonie, fut envoyé, muni d'une somme considérable, à La Jamaïque, pour y entamer des négociations relatives à r acquisition de quarante mille nègres. Ce Bunel, marié avec une négresse, ne dédaignait pas de faire la traite des compatriotes de sa chère Fanchette Estève. Ainsi, la cAte d'Afrique, en dépit des prétendus amis des noirs, n'a rien gagné aux changements opérés par leurs manœuvres dans la région de SaintrDomingue. On y achète des nègres pour le compte des nègres, et je ne crains pas d'affirmer que les malheureux Africains ne peuvent que perdre à ce nouvel état de choses. » Les négociations dont Bunel était chargé, furent interrompues par la nouvelle des préliminaires de la paix conclue

entre la France et l'Angletmre, nouvelle qui causa,

comme on sait, tant de déplakir à Toussaint. II n'en est pas moins juste de remarquer avec quelle précision dans les détails Mauviel formule une accusation de cette gravité.

On prend trop souvent comme bouc émissaire des crimes de cette révolution, tantôt Christophe, et tantôt Dessalines, ce dernier surtout. Certes, ils ne l'ont que trop ^érité. 11 convient cependant de ne pas oublier qu'ils ne furent l'un et l'autre que des exécuteurs des hautes œuvres aux ordres de Toussaint.

Des historiens, prévenus en faveur du chef noir^ lui ont fait un mérite de ce qu'il n'hésita pas à sacrifier son propre neveu, le général Mo'ise, à la suite du massacre général des planteurs dans la plaine du Limbe, afin de rassurer les blancs en leur donnant des preuves de son inflexible justice. Guillaume n'est point la dupe de cette félonie. « Toussaint avait depuis longtemps résolu l'extermination de la couleur blanche. Un massacre général et simultané aurait dévoilé toute la noirceur de son àme et terni cette réputation d'homme religieux qu'il usurpait, au moins dans l'esprit des simples. Il avait donc imaginé un autre plan, au moyen duquel il espérait atteindre le même résultat, sans s'exposer aux mêmes inconvénients. Ce plan, qui a été exécuté en grande partie, consistait à faire périr en détail les anciens colons. Pour écarter de sa personne toute espèce de soupçon, il manquait rarement de se transporter sur le lieu du massacre ; mais il arrivait toujours, lorsque le crime était consommé. Alors il déplorait le sort des vic^ times et poussait même parfois la scélératesse jusqu'à faire fusiller les coupables agents dont il s'était servi pour commettre ces brigandages. C'est ainsi qu'il fit périr Moïse et quantité de subalternes, après le massacre

des blancs dans le département du nord, peu de temps avant l'arrivée de l'armée française. S'il ne mit pas lui-même la dernière main à l'œuvre d'iniquité, ce fut uniquement parce que le général Leclerc ne lui en laissa pas le temps. Dessalines, dépositaire de sa confiance, a marché sur ses traces, sans se conformer toutefois exactement à ses instructions. Plus violent et moins dissimulé que son maître, il a fait massacrer en un jour ce que le rusé Toussaint aurait fait égorger en un an, » Pour se rallier à l'opinion de Guillaume touchant l'exécution de Moïse, et percer à jour l'odieuse machination, il suffit, ce semble, de lire avec quelque réflexion le rapport envoyé en France sur cette affaire par Toussaint lui-même (i). Il reproche, d'abord, à son neveu de n'avoir point déployé assez d'énergie ; il lui indique ensuite les sévérités à exercer ; puis il le blâme d'avoir exécuté ses ordres. Pour comble d'ironie, on voit Dessalines, le tendre Dessalines lui-même, donner au coupable des conseils de modération et le presser de quitter un pays où sa présence est une cause de malaise ! L'auteur ne craint pas de faire intervenir la Providence, la main de la Divinité dans ce tissu d'impostures.

Le vice capital de Toussaint, celui qui devait blesser le plus outrageusement un évêque et que Mauviel lui reproche avec l'amertume la moins contenue, fut l'habitude, qu'il contracta de bonne heure, de mettre les pratiques religieuses au service de sa passion politique. Il avait tellement séduit par là les Espagnols que, quelques jours avant sa défection, le marquis d'Hermona, le voyant approcher de la communion, s'écriait : « Dieu ne saurait visiter une âme plus pure ! » Le matin même du jour où il devait mettre à exécution son projet déloyal

(i) 7 novembre 180i. (Collect. du Moniteur}.

et frapper sans merci tous les postes espagnols qui ne secondaient pas son dessein, il avait entenda la messe et reçu les sacrements avec la plus fervente dévotion, a Cet homme assistait à la vérité tous les jours à la messe. Il n'y manqua même pas le jour où il fit massacrer un si grand nombre de blancs à la Coupo-à-Pintade, près des Gonalves, et le lendemain il eut grand soin de faire chanter un Te Deum en actions de grâces. Beaucoup de personnes assurent, en outre, qu'il recevait ordinairement les sacrements dans ces occasions solennelles. Et Ton appelle une pareille conduite de la piété I Pour nous, nous appellerons les choses par leur nom : la prétendue religion de Toussaint n'était qu'une monstrueuse hypocrisie. D Un Te Deum fut chanté aussi au lendemain de l'insurrection organisée pour amener le départ du général Hédouville. C'était faire de la cérémonie religieuse le dénouement d'une indigne comédie.

Quoi d'étonnant à ce que Toussaint apportât la même légèreté de conscience dans toute sa conduite ? Un jour, — c'était le temps où il plaçait Laveauz immédiatement après le bon Dieu, et quand il était encore l'ennemi de l'Angleterre, — il écrit au général Brisbanne, commandant des forces anglaises, pour lui proposer une entrevue au pont de TEsther. Il se dit ennuyé de servir la République firançaise et prêt à livrer les Gonaîves, les Verrettes, toutes les places qu'il a mission de défendre. Le Général, qui ne se sent pas assez de confiance pour tenter l'aventure, envoie à sa place un ofBcier émigré du nom de Gauthier. Celui-ci se présente au rendezvous, suivi d'une escorte anglaise ; il ouvre les négociations en faisant des ofijres pécuniaires. Aussitôt Gauthier est sabi, traduit en jugement et passé par les armes, comme coupable d'avoir essayé de corrompre le vertueux général.

L'impudence confine parfois à la folie dans les actes de ce bizarre personnage, a On a trouvé^ écrit Tamiral Villaret-Joyeuse dans son rapport du 28 pluviôse^ deux millions trois cent mille livres dans les caisses du Portau-Prince ; et, ce qui serait vraiment le comble de la démencOi si l'on n'y reconnaissait un plan de dissimulation marqué d'un caractère d'hypocrisie que rien ne peut déconcerter, Toussaint Louverture n'a pas vcraint de redemander cette somme au général en chef ! De tous côtés s'élèvent des accusations... »

Que ne peut pas un homme de cet acabit, aussi longtemps qu'il ne trouve en face de lui que des gens à l'excès crédules et confiants, étourdis ou maladroits, plus occupés de faire triompher leurs préjugés politiques que d'assurer la grandeur de leur pays !

Comment Guillaume Mauviel obtint la soumission de Clervaux et celle de Paul, frère de Toussaint Louverture.

En aDnoDçaDt au capitaÎDe géDéral Leclerc qu'il était prêt à faire sa soumission^ Toussaint se déclarait assez fort pour agiter encore la colonie, pour y promener l'incendie et le meurtre, pour vendre chèrement une vie qui n'avait peut-4tre pas toujours été inutile à la métropole ; il préférait, ajoutait-il, mettre fin à une guerre désormais sans objet. C'était la protestation de l'orgueil blessé, réduit à sentir son impuissance. Le dictateur savait que tous ses compagnons d'armes avaient renoncé À la lutte ; les uns cédant à la force, comme Christophe, Dessalines et Maurepas ; les autres, entraînés par la persuasion, comme Clervaux et Paul. Cette dernière victoire fut, nous l'avons dit, l'œuvre de Guillaume Mauviel. Pour en apprécier l'importance, il suffit de considérer que la partie espagnole, bien connue de Toussaint, pouvait offrir au vaincu des ressources immenses en tout genre (1), et lui permettre de prolonger indéfiniment la

(1) Mauviel porte à plus de trente mille le nombre des bétes à cornes qu*on y élève. Les animaux, domestiques ou marrons, pullulent dans les bois ou autour des habitations. Les chevaux de Santiago et de San Juan de la Maguana sont éminemment propres au service de la cavalerie. La race, importée d'Espagne, n'a perdu aucune de ses qualités dans la zone torride ; elle y a même gagné à certains égards. Ces chevaux sont infatigables. Elevés dans des cantons secs et pierreux, ils ont la corne très dure et peuvent se passer du fer, sans qu'il en résulte aucun inconvénient. De plus, ils ont le pied extrêmement sûr ; ce qu'on ne saurait trop appiécier dans un pays montueux, où les chemins sont quelquefois fort étroits et bordés de précipices. Mauviel les recommandait tout spécialement à l'attention du Gouvernement français.

lutte en la divisant, au moment où l'armée française, affaiblie par des pertes sensibles, éprouvait les premières atteintes d'un redoutable fléau. Guillaume nous a laissé le récit détaillé et fort intéressant d'une négociation qui fait autant d'honneur à son talent diplomatique qu'à son ardent patriotisme :

a Les premières nouvelles que nous avions reçues de la paix (d'Amiens), n'avaient servi qu'à nous faire mieux apprécier toute l'étendue du péril auquel nous étions exposés. Je m'attendais bien à voir arriver incessamment en vue de Saint-Domingue une armée suffisante pour replacer l'autorité dans des moins plus dignes de la posséder. Mais cette armée viendrait-elle à temps pour nous sauver ? Mais le moment où des forces françaises paraîtraient sur nos côtes, ne deviendrait-il pas le signal du massacre général des blancs? J'étais placé sous la surveillance immédiate du général Clervaux. Je logeais dans sa maison; je vivais^ habituellement avec lui. Je m'attachai déplus en plus à étudier son caractère et j'acquis bientôt la conviction que ce brave soldat n'était point un homme méchant. Je le vis plus souvent encore. Je gagnai de plus en plus sa confiance et je conçus enfin l'espoir de recourir un jour à sa bonne volonté et à son influence pour empêcher une grande partie des malheurs que je redoutais.

» La France devenait le sujet habituel de toutes nos conversations. 11 prenait un extrême plaisir à m'entendre parler de nos armées, de leurs éclatantes victoires, de nos grands généraux, des mémorables campagnes d'Italie, de la conquête d'Egypte et nous ne doutions plus que la colonie de Saint-Domingue n'occupât déjà l'attention du héros qui gouvernait la France. Je ne perdais pas un mot ; je tenais les yeux fixés sur mon gardien ; je cher-

chats à surprendre les moindres mouremeDls de sa physionomie. Je dois à la vérité de déclarer tfae je n'aper<;QS jamais en Clervanx rien qai pût déceler nn ennemi de mon pays. D'un antre càté, son attachem^it pour Toussaint m'était bien connu, ce qui m'obligeait à me tenir sur la réserve et à demeurer perplexe an snjet du parti qu'il pourrait prendre, quand le moment de se prononcer serait arrivé.

» Nous touchons enfin & l'heure critique. L'instant où la France dépose les armes, est précisément celui que Toussaint smsit pour ordonner de nouvelles levées d'hommes de toutes couleurs, ponr recruter one armée coloniale et la porter au grand complet. Des forti&eatioos sont tracées à la hâte aalonr des villes de l'intérieur ; on établit des retranchements sar différents pomts des c6tes. Toussaint ne prend plus de repos. El se transporte en un même jour d'un bout de la colonie ft l'antre. Il court, selon son expression, avec la vitesse d'un malfini (oiseau de proie dont le vol est très rapide). Il semble se multiplier à sa volonté ; on le rencontre partout

» Ce fut à Santo-Domingo que le Gouverneur couleur d'ébèue apprit par un capitaine des Etats-Unis, qu'une escadre française avait été aperçue en mer et qu'elle serait incessamment en vue du cap Samana. Toussaint demanda d'abord combien la flotte pouvait porter d'bommes de débarquement. Le capitaine assura que le nombre ne pouvait excéder dix-huit à vingt mille hommes. Alors le général frappa la terre du pied en disant : u II est impossible qne cette armée soit destinée à opérer contre Saint-Domingue. Bonaparte ne saurait douter qu'elle est insuffisante pour nous attaquer. » (I)

(I) D'autres éciivains lui priteat des puvles de découragement

Clervaux n'en reçut pas moins l'ordre de repartir pour Santiago a^ec recommandation de presser le trayait des fortifications. Avant de se séparer de lui, Toussaint lui fit prêter à genoux le serment de lui rester fidèle. Des ordres sanguinaires furent expédiés le même jour pour tous les ports de la colonie (I). Ils me furent communiqués par M. Sorsonne, aide-de-camp et secrétaire du général Clervaux. Ce fut alors seulement que nous eûmes pleine connaissance de tout ce que nous avions à redouter. La journée ne s'acheva pas sans que tous les blancs de la ville fussent avertis d'avoir à se tenir sur leurs gardes.

» Nos inquiétudes ne pouvaient que redoubler, quand nous vîmes Clervaux pousser chaque jour avec plus d'activité l'achèvement des travaux de défense. Du matin au soir il &isait exercer les nouvelles recrues au maniement des armes. Chacun se disposait à fuir dans les montagnes, afin d'y chercher un refuge. Quelques amis s'efforcèrent de m'y emmener avec eux en m'offrant différentes retraites. Je jouissais, sous la garde de Clervaux, de la plus complète liberté, et rien ne m'eût été plus facile que de m'échapper. Je refusai cependant mon acquiescement à toutes les propositions qui me furent faites et je demeurai sur la brèche, dans l'espérance d'y servir plus utilement les malheureux que je voyais sous le couteau, et bien résolu à tenter tous les sacrifices, à

à la vue d'ane flotte plus imposante que tout ce qu'il avait vu et imaginé jusque-là. Les deux vei-sions ne sont point inconciliables » quand il s'agit d'une nature aussi ondoyante, pour laquelle tout dépendait de l'effet à produire. En tout cas, l'abattement ne fut pas de longue durée.

(1) II s'agit ici des instructions de Toussaint que nous avons reproduites plus haut, instructions qui furent accueillies avec tant de faveur par Dessalines et Christophe et que plusieurs de leurs collègues refusèrent d'exécuter.

exposer même mes jours pour sauver les leui:^. Je dois toutefois en convenir^ l'espoir de gagner le général ne m'abandonna pas un seul instant, et cette pensée contribua singulièrement à soutenir mon courage.

» L'armée française parut enfin devant Monte-Christ. Un jeune espagnol, nommé Morel, mon secrétaire et mon ami, m'expédia aussitôt un courrier pour m'en prévenir. A peine eus-je reçu sa lettre que je la mis sous les yeux d^ Clervaux. Mon dessein était de gagner de plus en plus sa confiance en lui donnant cette nouvelle marque de la mienne. Ce que j'avais prévu, arriva. Clervaux ne savait rien encore ; il fut très sensible à mon procédé, m'en remercia et me dit avec bonté : « Soyez tranquille, Monsieur l'Ëvèque; si ce qu'on vous annonce dans cette lettre, est vrai, je ne tarderai pas à en être instruit officiellement. 11 faut attendre et ne rien dire. Nous serons informés exactement de la tournure que prendront les événements ; espérons qu'elle sera bonne et que tout se passera à la satisfaction générale. » De mon côté, je montrai beaucoup d'assurance et je me gardai bien de manifester le plus léger doute sur ses dispositions à venir. Je lui déclarai, au contraire, combien je m'estimais heureux de me trouver auprès de lui dans des circonstances si difficiles.

n Cependant le général redoublait de zèle pour achever ses préparatifs de défense. On creusait des retranchements sur les routes de Monte-Christ et de Laxavon. On y plaçait des postes avancés ; l'épouvante gagnait tout le monde. La ville devenait déserte. Clervaux lui-même se montrait inquiet et rêveur. Dans une situation déjà si anxieuse, on aperçut des soldats portant des charges de bois-cliandelle dans les casernes. On ne douta plus que ce bois résineux, dont les nègres font des flambeaux

pour s'éclairerpeDdant la Duit, ne fût destiné à incendier la ville. Le soldat noir devenait plus insolent et prenait un air plus farouche ; tout semblait annoncer quelque événement sinistre et prochain.

» La nouvelle des premiers succès de l'armée française ne se fit pas longtemps attendre. La renommée grossissait le bruit en raison de l'éloignement, de la crainte ou des espérances de chacun. Cette armée, disait-on, s'élevait à soixante mille hommes. Ceux même qui n'en croyaient rien, se gardaient bien de paraître en douter. La confiance renaissait chez les blancs ; le désespoir et la rage des Africains augmentait dans la même proportion. Je voyais Clervaux à toute heure du jour et je ne manquais jamais l'occasion de l'entretenir des avantages qu'il devait attendre pour lui et pour sa couleur de l'arrivée des Français. Les mulâtres avaient été écrasés dans la guerre du sud. Depuis ia prise de Jacquemel, des Gayes et de Jérémie, les nègres dominaient en maîtres absolus. Rigaud avait pris la fuite. Le rusé Toussaint traitait les hommes de couleur avec la même rigueur que les blancs. Il ne cessa de les faire fusiller que le jour où, réduits à un fort petit nombre, ils ne furent plus en état de lui porter ombrage. Clervaux ne pouvait nier ces faits; mais, soit crainte, soit politique, il gardait un silence obstiné sur toutes les réflexions que je pouvais présenter à ce sujet. Il répondait seulement quelquefois en souriant : « Vous n'aimez pas Toussaint. C'est pourtant un brave homme; » puis il changeait le cours de la conversation, ou bien s'éloignait en feignant d'avoir quelque affaire pressée.

» Quelques-uns des officiers de son état- major, informés de la résistance de Toussaint et des désastres qui en étaient la suite, se permirent un jour de la condamner

en 8a présence et à sa llable. Il Ie9 lappda sévèremepl à l'ordre, leur imposa silence du ton le plus impérieux, et déclara même qu'il ferait fusiller le premier d'entre eux qui se permettrait à l'avenir d'élever la voix contre son chef. Clervaux tenait à Toussaint par le lien de la reconnaissance ; celui-ci l'avait arraché des mains des Espagnols, au moment où ils se disposaient aie passer par les armes. Loin de heurter de front un sentiment aussi louable, j'en fis l'éloge, en ajoutant toutefois que cette reconnaissance et cet attachement devaient avoir des bornes ; que je serais le premier à blâmer sa conduite, si je le voyais tourner le dos à Toussaint à l'heure où la fortune avait cessé de lui sourire ; qu'il lui convenait au contraire de l'aider à se retirer du mauvais pas où il s'était engagé imprudemment ; mais que le véritable moyen de le servir n'était pas, à mon avis, de se jeter avec lui dans le précipice ; qu'il était beaucoup plus sage de lui ménager l'accommodement auquel ils seraient sous peu obligés d'en venir, lui et les siens.

» Cette première ouverture fut écoutée en silence et ne parut point déplaire. Je revins les jours suivants à la charge. J'osai enfin parler des ordres cruels de Toussaint, de la conduite de Christophe et de l'incendie du Cap, comme de crimes odieux dont la seule pensée faisait frémir, a Croyez, Monsieur l'Evèque, me dit-il alors, que je suis loin d'approuver la conduite de ceux qui ont brûlé le Cap et commis tant d'assassinats. Je ne ferai jamais brûler aucune ville ; je ne ferai égorger ni fusiller qui que ce soit. Je suis incapable de m'abandonner à de tels excès. Si les circonstances me forcent à opérer ma retraite, les habitants paisibles n'auront rien à craindre. Je ne me battrai jamais que contre c^ux qui oseraient m'attaquer les armes & la main. »

n Un des jours suivants, nous nous entretenions ensemble des horreurs de la guerre civile, des désastres et des calamités qui s'abattaient sur la colonie. «Je l'avais prévu depuis longtemps, me dit Clervaux. La malheureuse constitution que Toussaint s'est mis en tète de nous imposer, ne me présageait que des maux. » Je saisis avec empressement cette occasion de l'engager de nouveau à faire sa soumission particulière. Après une courte discussion, il me proposa de devenir le négociateur de cet arrangement, et me demanda si je consentirais à me rendre au Fort-Dauphin, afin de savoir au juste ce qui se passait dans l'ancienne partie française et d'apprendre du général Rochambeau à quelles conditions on pourrait traiter. Je me sentis au comble de la joie ; je promis de partir aussitôt que l'ordre m'en serait donné et qu'on m'aurait sellé deux chevaux, un pour mon guide, l'autre pour moi. Une heure s'était à peine écoulée que j'étais achevai. Hélas 1 je n'avais pas fait cent pas sur la route, qu'un méchant nègre, lieutenant des guides, courut après moi, m'aborda brusquement et m'intima, de la part du général, l'ordre de rentrer dans la ville. La prudence me faisait un devoir d'obéir. Ce nègre s'était souvent permis de proférer des menaces contre moi, disant à ses camarades : « Cet évèque est l'ami des blancs ; mais, quand il en sera temps, mon sabre nous en débarrassera. » MM. Hatrel et Sorsonne s'empressèrent de m'avertir, en m'invitant à me tenir sur mes gardes. Je rentrai donc sans rien répliquer, bien afQigé de ce contre-temps dont il m'était impossible de deviner la cause.

» Le lendemain, à la suite d'une explication assez vive de part et d'autre, je quittai le général d'un air peu satisfùt. Un instant après, je le vis entrer dans mon appartement et le colloque suivant s'établit entre nous :

« Monsieur TEvêque, consentirez-vous encore à me n rendre un service ? — De tout mon cœur, Monsieur le » Général, qu'exigez-vous de moi? — Je n'exige rien; N mais je vous prie de nouveau de vous rendre au Fort- » Dauphin. — Je partirai sur-le-champ, si cela peut vous x> être agréable et utile ; mais quelle est ma mission ? » Puis- je annoncer que vous êtes français ? — Oui, Mon- » sieur l'Evêque, et j'espère que vous n'en doutez pas. » — Vous n'enverrez plus Julien sur mes pas pour » m'intimer l'ordre de rentrer ? — Non, mon parti est » pris. Je veux décidément savoir à quoi m'en tenir ; » partez et revenez promptement. — Donnez-moi la » main ; embrassons-nous. Je pars et je vous annonce » d'avance que je vous rapporterai de bonnes nouvelles. » N'ai-je point à craindre de rencontrer sur ma routa » quelques-unes des bandes de Toussaint? — Je ne le » pense pas ; il sera prudent cependant de recueillir sur N votre chemin tous les renseignements possibles, et, » dans le cas où vous apprendriez que quelques déta- » chements se trouvent dans ces cantons, vous prendrez » une route détournée afin de ne pas tomber entre leurs » mains. Je suis informé que les Français ont des avant- » postes jusqu'à Houanamynthe ; cela me tranquillise à » votre sujet. Toussaint est dans l'intérieur de la partie » française ; vous ne rencontrerez aucune force armée, n II se pourrait seulement que le général Rochambeau » fit marcher sur moi. Dans ce cas, vous vous abouche- » riez avec l'ofScier supérieur ; vous lui feriez part de » votre mission et de mes dispositions. Vous l'engageriez » surtout à suspendre la marche des troupes sous ses » ordres ; car je ne m'en rapporterai qu'à vous, et, jus- )> qu'à ce que vous soyez de retour et que vous m'ayez )) vous-même rendu compte de votre mission, je défen- » drai les approches de cette ville et me battrai contre

» quiconque se présentera pour l'attaquer. — Puisqu'il » en est ainsi, j'ose tous garantir qu'on ne viendra » point vous attaquer par la route de Laxavon ; mais je » ne puis répondre de la colonne qui pourrait s'avancer » de Monte-Christ. Ne sera-t-il point prudent, pour éviter » toute surprise, d'envoyer un autre messager sur le » chemin de cette dernière ville ? Hatrel mérite votre n confiance ; sa couleur lui assure aussi celle des Fran- » çais;il est discret, prudent, plein de zèle. — Vous 1) avez raison ; il est en haut ; je vais le faire appeler ; » vous partirez ensemble. » Quelques minutes après nous montions à cheval l'un et l'autre, et nous nous séparâmes à une lieue de la ville, pleins de joie et d'espérance.

n Pour arriver plus promptement, je courus jour et nuit, remerciant la divine Providence de m'avoir fourni cette nouvelle occasion de servir mon pays, en épargnant l'effusion du sang et en sauvant la vie à une foule de braves gens qui erraient depuis quinze jours au milieu des bois et se croyaient perdus sans ressource. Le général Rochambeau n'était plus au Fort-Dauphin ; le contreamiral Magon y commandait les armées de terre et de mer. Sans lui dire qui j'étais, je lui donnai l'assurance que le général Clervanx était disposé à entrer en accommodement et à faire sa soumission. « Il n'est plus temps, » me répondit le contre-amiral. Clervaux est un rebelle ; » j'ai dans les mains sa correspondance. Les troupes et » les vaisseaux sous mes ordres sont prêts et je vais » faire marcher contre lui par terre et par mer. Tous » ses moyens de défense ne le sauveront pas; dans » quelques jours il sera réduit. — J'ai une haute opinion, » Monsieur l'Amiral, des forces dont vous disposez, et je » ne doute pas que vous ne veniez à bout de vaincre

» Clervaux, si le combat s'engage. Vous me permettiez )) cependant de douter qu'une telle expédition ait chance » de 80 terminer dans l'espace de quelques jours. Je I) connais le pays ; la position occupée par Glervaux est » au centre de Tile. Il n'a rien à redouter du côté de la » mer ; Puerto-Plata et Samana sont gardés, et, qoand » TOUS viendriez à bout de les enlever, il vous resterait » encore, d'un côté vingt lieues, et de l'autre cinquante, » à parcourir à travers des bois, dans des sentiers » impraticables pour un corps d'armée et surtout pour » le transport de l'artillerie. Je n'ai pas l'honneur d'être » connu de vous ; mais je suis évèque français, et, si je » puis à ce titre vous inspirer quelque confiance, je vais » vous indiquer un moyen plus expéditif et plus sûr de » vous rendre maître du département du Cibao, peut- » être même de celui de l'Ozama, c'est-à-dire de toute i> la partie ci-devant espagnole. Ce beau pays, si vous le » voulez, ne vous coûtera pas une amorce. Voas obtien- » drez un succès complet sans sortir l'épée du fourreau. » Vous sauverez la vie à une infinité de malheureux et » votre modération vous gagnera tous les cœurs. Ce » triomphe ne sera pas moins honorable pour vous que » celui qui vous a rendu maître de la ville et du port où » vous commandez. Monsieur l'Amiral, Clervaux n'est » point un traître ni un rebelle. Je viens, au nom de ce » brave officier, remettre en vos mains les défis de la » ville et du pays soumis à son commandement. — Mon- » sieur l'Evêque, votre caractère m'inspire une grande » confiance ; mais êtes-vous sûr des dispositions de Gler^ n vaux ; pouvez-vous en répondre? — Monsieur l'Amiral, 9> la démarche que je fais auprès de vous, est trop impor- » tante pour que je l'aie entreprise à la légère et sans n prendre de sérieuses garanties. Je crois fermement aux n bonnes dispositions de Olervaux et j'en réponds sur

» ma tète. » Alors le brave marin méprit la main. Nous conférâmes ensemble pendant plusieurs heures; nous réglâmes la conduite que Glervaux aurait à tenir. Je reçus pour lui l'assurance qu'il serait confirmé dans son grade. Nous dînâmes ensemble et je repartis de suite pour Santiago où j'arrivai le lendemain, n'ayant mis que deux jours et huit heures à parcourir une route de quatre-vingts lieues.

» Mon retour impatiemment attendu et les nouvelles que j'apportais, répandirent la joie dans tous les cœurs. La garnison prit les armes et prêta le serment de fidélité, aux cris mille fois répétés de Vive la France I Vive le Premier Consul I Vive le général Leclerc ! Vive le contreamiral Magon ! Vive le général Glervaux !

» Les malheurs que j'avais surtout à cœur de prévenir, avaient failli arriver en mon absence. Le général Kerverseau était, depuis une quinzaine de jours, avec quatre ou cinq cents hommes de troupes et deux frégates sur la rade de Santo-Domingo. Les sommations réitérées qu'il fit au général Paul, frère de Toussaint, étaient restées sans résultat. Paul répondit en déclarant qu'il ferait tirer de suite sur les frégates, si elles se tenaient plus longtemps sous la volée des forts. Hors d'état de rien entreprendre du côté de la mer, Kerverseau prit le parti d'envoyer des émissaires dans l'intérieur du pays, avec des pouvoirs illimités, pour insurger les Espagnols contre les nègres. MM. Moudion et Ruis furent chargés de cette opération dans le Gibao. Ils vinrent aisément à bout de leur mission au Gottuy ; mais ce mouvement insurrectionnel, qui devait être uniquement dirigé contre les nègres, tourna contre une douzaine de malheureux Français, domiciliés à laVega. Tous furent arrêtés et mis aux fers. Deux étaient en tournée dans le Macorys avec des

pacotilles. On les assassina, après les avoir volés.

n Clervaux fut bienUt iaformé de ce sonlëremeat et des excès qai eo étaient la suite. Il apprit ea mime temps que les Espagnols sa préparaient à marcher contre lui. Il prit de suite ses dispositions pour les receToïr. Témoins de cet appareil guerrier, les habitants qui se trouvaient encore en ville, le crurent dirigé contre eax. Persuadés que leur dernière heure allait sonner, tons proHtèrent des premières ombres de la nuit pour fuir dans les bois.

n Telle était la situation de la ville et du département, à mon retour du Fort-Dauphin. Sans perdre une miDUle, j'écrivis au maire et au curé de la Vega. Je leur rendais compte du succès de ma mission et je me plaignais amèrement que des sévices eussent été esercés contre des Français, au moment même où des Français s'exposaient à tonte sorte de dangers pour sauver les Espagnols. Les prisonniers furent mis en liberté sur-le-champ, et tout rentra dans l'ordre. Les principaux meneurs de l'insorreclioa vinrent à Santiago, et, leurs pouvoirs illimités à la main, ne rougirent pas de réclamer quatre cents gourdes comme récompense d'une opération dont le résultat le plus certain était l'égoi^ment de deux Français. Cette somme leur fut payée, et, dès qu'ils l'eurent dans les mains, ils coururent chez le tailleur commander des babils dont ils avaient grand besoin. L'un d'eux ne se contenta même pas des deux cents gourdes qui loi revenaient pour sa part. Il fit valoir auprès du général Kerverseau les importants services qu'il avait rendus, et le Trésor public lui versa une nouvelle indemnité d'onze mille francs. Je tiens le fait du général Kerverseau luimême, qui n'apprit que par moi la véritable conduite de ses agents et qui regretta vivement alors le bon qu'il avait délivré.

» Glervaux avait fait sa soumission ; mais une moitié de la partie espagnole était encore en danger. Paul avait une garnison de dix-huit cents hommes dans les murs de Santo-Domingo. Pour l'amener à conclure aussi sa paix, je priai Glervaux de lui écrire, de l'informer du sage parti qu'il avait pris et de l'engager à suivre son exemple. Glervaux y consentit. Je dictai moi-même la lettre et je n'omis rien de ce que je crus propre à la rendre convaincante. Elle fut portée par l'adjudant de la garde nationale, M. Rigalo. Paul, après avoir examiné attentivement la signature de Glervaux, suivit le conseil qui lui était donné. Il se rendit. Les portes de la ville furent ouvertes aussitôt. Le général Kerverseau y entra sans coup férir ; en sorte que la partie ci-devant espagnole, formant les deux tiers du territoire de l'Ile, se trouva entre nos mains, et, selon la promesse que j'en avais donnée au contre-amiral Magon, elle n'avait pas coûté une seule amorce, pas une goutte de sang, pas une larme à la France ni à la colonie. »

La conduite de Glervaux ne paraîtra point discutable à qui voudra bien considérer, d'une part, que la souveraineté légitime de l'île appartenait à la France; de l'autre, qu'il était à tous égards impossible de se prêter utilement aux vues de l'usurpateur ; car, en se repliant sur son quartier général, on abandonnait la partie espagnole, ce qui équivalait en fait à une capitulation ; et, en exécutant ses ordres exterminateurs, on devenait un monstre. Le serment de fidélité ne saurait lier celui qui le prête, jusqu'au crime inclusivement. De plus, si l'on tient compte de la situation de ces Espagnols récemment annexés a la France et sitôt en proie à cette suite d'agitations, on ne peut manquer de sentir le tourment qui déchirait l'âme délicate de Glervaux. Nous comprenon s les angoisses de cet homme de cœur, ses longues hésita-

lions; mais noos ne comprenons pas moins qu'il ait^enfiny cédé aux inspirations de la clémence, surtout avec la conviction qu'il ne pouvait rendre un meilleur service à Toussaint, qu'en l'amenant à mettre fin à son aventureuse entreprise.

Quelques jours après les graves événements qu'il vient de raconter, l'évèque recevait une lettre de félicitations de la part du capitaine-général Leclerc. Sa conduite était digne des plus grands éloges. Le contre-amiral Magon était mieux placé que tout autre pour l'apprécier. Aussi, avant de s'éloigner de Saint-Domingue, écrivit-il à Guillaume Mauviel la lettre suivante :

« En rade du Cap,*à bord du Mont-Blanc, le 12 prairial, an^.

n Monsieur l'Evèque,

» Je ne veux point quitter la colonie sans vous avoir

» encore témoigné ma reconnaissance pour toutes les

» preuves d'intérêt que j'ai reçues de vous pendant mon

» séjour dans ce pays. Je m'en éloigne dans quatre

)) jours, pour retourner en France où je ne serai sûre-

» ment pas longtemps. Il est probable que je serai de

)) retour ici dans quatre mois.

» Je vous ai écrit par Joyeuse. (1) Je vous le recom* » mande ; c'est mon ami de cœur.

» Bonne santé, Monsieur l'Evèque ; c'est le seul sou- » hait que je forme pour vous ; car on est sûr du » bonheur, quand on fait le bien.

(1) Il s'agit de VillaretrJoyeuse, frère de Tamiral qui parvint le premier au rendez- vous commun assigné aux escadres, et qui partagea toute la sollicitude de Leclerc pour la malheureuse ville du (!ap. Le recommandé venait prendre Tadministratien de Sktnto- Domingo.

» J*aurai l'occasion dç voir le Premier CodsuI et de » m'eDtreteriir avec lui de l'état de Saint-Domingue. » Croyez que je n'oublierai pas de lui rendre compte de » to^s les services que vous avez rendus à Varmée et à la x> colonie.

n J'ai l'honneur d'être, avec un attachement sincère 9 et respectueux, votre très humble et obéissant ser- » viteur.

» Charles MAGON, contre amiral. »

Deux ans plus tard, le 6 floréal, an XIII, le contreamiral Magon, commandant les forces navales à l'île d'Aix, n'avait pas oublié l'ancien évèque de Saint-Domingue. Il lui écrivait, à bord de VAlgésiras ; (I) «...Ze » temps ne fera jamais oublier les services que vous avez » rendus à Vexpédition du général Leclerc, et on se rap- » pellera toujours que ce fut par vos soins que les chefs » noirs de la partie espagnole se soumirent quelque temps » après votre arrivée. Votre modestie veut m' attribuer » rhonneur d'une partie de ces avantages ; mais c'est à » vous plus particulièrement qu'il appartient....

n Recevez mes remerciements de ce que m'offre votre D amitié, et agréez l'assurance de mon attachement aussi » vrai que respectueux.

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