MAGON
(1) On se souviendra que c^est avec ce noble vaisseau que Magon devait soutenir, à la bataille de Trafalgar, une lutte héroïque contre le Tonnanty qui essayait de couper ootre ligne et contre les autres vaisseaux anglais qui étaient venus au secours du Tonnant. C'était le douzième combat auquel le contre- ami rai prenait part. Il y fut tué ; mais les Anglais n'avaient pu, lui vivant, mettre le pied à son bord. Lire, dans ÏHistoire du Consulat et de l'Empire, L. XXII, rémouvant récit de la bataille de Trafalgar, et, en particulier^ la glorieuse résistance d^ YAlgésiras,
C'est par quelque témoiguage de ce geure, émanaot d'un des ehefs de Texpédition, sans doute par les rapports de l'amiral Villaret, que M. Thiers a connu la part qui revient à notre évèque dans la soumission de Glervaux et de Paul. Faute de renseignements plus complets, et d'ailleurs sans grand dommage pour l'histoire, il a interverti l'ordre des deux capitulations et ignoré l'influence exercée par le premier de ces généraux sur la résolution du second. Le temps n'a donc respecté qu'à moitié l'engagement pris, en son nom, par le loyal Magon, engagement qu'il nous est bien agréable de tenir aujourd'hui dans la mesure du possible.
Causes diverses qui ont contribué à la ruine de la domination française dans la colonie.
La révolte des nègres était soutenue et encouragée par ceux qui furent en même temps sur le continent Fàme de toutes les coalitions dirigées contre la France et des complots organisés contre la vie de Bonaparte. Nous avons nommé les Anglais. L'époque à laquelle écrivait^ Guillaume Mauviel, n'est point, tant s'en faut, celui de Talliance anglo-française. Jamais la rivalité plusieurs fois séculaire des deux nations n'avait été plus violemment surexcitée. Afin qu'il ne puisse être soupçonné de puiser ses inspirations à une source si peu respectable, nous rapprochons, par un léger changement apporté à l'ordre de ses pages, ce qu'il dit de nos adversaires et les révélations bien autrement compromettantes qu'il fournit sur quelques-uns de nos propres généraux. Avant d'aborder ces questions, un mot de deux autres causes dont la première, indépendante des passions et de la volonté des hommes, exerça sur la marche des événements dans la colonie une désastreuse et décisive influence.
V LA. FIÉVBE JAUiNE.
(I C'est en grande partie à la maladie pestilentielle connue sous le nom de fièvre jaune dans les deux mondes, où elle a successivement exercé ses ravages, qu'il faut attribuer la déplorable issue d'une expédition qui eut des commencements si heureux, et, dans un court espace de trois mois, ramena la colonie sous l'obéissance de la métropole, grâce à la valeur d'une armée de quatorze
mille hommes. Le soldat, frappé aa milieu de ses succès, vit tout à coup la victoire échapper de ses mains. C'est un fléau que la sagesse humaine pouvait peut-être prévoir; mais qu'aucun remède, jusqu'alors connu, n'était capable de conjurer ni de vaincre. De vieux colons que cette maladie était accoutumée à respecter sur le territoire des Etats-Unis d'Amérique, succombaient journellement à ses attaques sur celui de Saint-Domingue. Cette peste ne les épargnait pas plus que les soldats nouvellement arrivés d'Europe. Puisse le préservatif récemment découvert par M. Guy ton de Morveau, procurer à l'avenir les heureux effets qu'on en attend. Ce respectable savant aura acquis nn nouveau titre à l'estime et à la reconnaissance publique. (1)
» La contagion s'étendit au même instant sur toutes les villes de la colonie, sans excepter celles qui avaient toujours joui d'une grande réputation de salubrité. Nous ne possédions à Saoto-Domingo qu'une faible garnison de sept à huit cents hommes, avec un petit nombre de jeunes européens employés dans le commerce ou attachés à l'administration. Cependant j*ciis la douleur de voir périr dans l'hôpital militaire, depuis six jusqu'à vingt-quatre malades par jour, sans compter ceux qui mouraient en ville.
» Il importe que le Gouvernement sache que cette épi-
(1) Il s'agit des fumigations de chlore employées contre les miasmes pestilentiels. Guy ton de Morveau, avocat général à Dijon, sut concilier avec ses devoirs de magistrat, Tétude f*t renseignement de la chimie. Il fut le collaborateur de Lavoisier dans la création de la nouvelle nomenclature chimique dont il parait avoir le premier conçu l'idée. Son œu>Te la plus remarquable est un Traité des moyens de désinfecter l'air. Député à la Législative, puis à la Con\ention, Guyton de Morveau contribua puissamment à la ondation de Técole polytechnique où il occupa une chaire.
demie n'eût probablement pas exercé les mêmes ravages, si le soin des malades eût été confié à das personnes plus charitables et moins tour x entées de la soif du gain ; si les officiers de santé eussent allié aux connaissances techniques les notions de l'expérience que peut seule procurer la pratique acquise sur les lieux mêmes. Ce qui vient à l'appui de cette assertion, c'est que les médecins depuis longtemps établis dans le pays, obtinrent des succès plus marqués ; ce qui ne laissa pas de déplaire à quelques-uns des nouveaux Esculapes. a Pourquoi les » guérîssez-vous, disait un de ceux-ci au médecin Desn seules ? Quand il n'y aura plus de soldats, les hôpi- )> taux deviendront inutiles, et il faudra bien qu'on nous » renvoie en France. » Mot qui, prononcé de sang-froid, témoigne suffisamment de la bassesse de son auteur. Les hôpitaux, dirigés par quelques hommes de cette espèce, devinrent un objet de répugnance ou mieux d'épouvante pour tout le monde. Tous les habitants qui jouissaient encore de quelque aisance, se firent un devoir de recevoir chez eux un ou plusieurs malades. Un grand nombre de ces derniers eut le bonheur d'échapper à la mort. J'eus moi-même la satisfaction, dans cette douloureuse circonstance, de contribuer à sauver deux jeunes soldats de la onzième demi-brigade, en les faisant traiter chez moi où je les gardai plusieurs mois. A peine eurent-ils reçu l'ordre de rentrer dans leurs casernes, que l'un d'eux fit une rechute et périt, au bout de deux jours, victime d'une imprudence. Combien il est à souhaiter, surtout dans ces contrées lointaines où tant de germes de mort fermentent à la fois dans le sein des malades, que le régin^e des hôpitaux militaires s'améliore ! La direction de ces précieux établissements ne devrait jamais être confiée qu'à des hommes d'une probité reconnue et d'une moralité à toute épreuve* l^ remettre
aux mains de ces spéculateurs avides, connus sous le nom de fournisseurs, et qui le plus souvent ne fournissent rien, c'est se jouer de la vie du soldat ; c'est la vendre au rabais. Vertueuses filies de charité, puissiez-vous bientôt remplacer partout et surtout à Saint-Domingue, ces êtres dégradés qui n'ont point honte de considérer la mort de leurs semblables comme une occasion dégrossir leur fortune ! »
Quelle afQiction pèserait aujourd'hui sur ce cœur si loyalement français, si l'ancien évêque était condamné à voir ces filles de charité bannies des hôpitaux où elles ont montré tout le bien qu'elles savaient faire, et cela, non pas à Saint-Domingue, mais à Paris même I II est vrai que G. Mauviel avait assez de bon sens pour ne pas rendre la capitale entière solidaire des crimes de quelques scélérats. 11 ne l'eût pas davantage considérée comme responsable de la sottise de quelques sectaires.
Hâtons- nous d'ajouter que tous les médecins attachés au corps expéditionnaire ne montrèrent pas la coupable insouciance dont se plaint Guillaume Mauviel. Moreau de Jonnès, dans un chapitre auquel nous avons fait déjà divers emprunts, expose les dangers courus au Cap par l'un d'eux, pendant qu'il accomplissait avec un héroïque dévouement sa mission auprès des malades. Le même auteur raconte ainsi l'apparition du fléau et ses progrès foudroyants : <( Un jour que je l'accompagnais dans sa visite, le docteur Delorme, chirurgien en chef de la division de l'amiral Gantheaume, et l'un de mes vieux amis dé Brest, appela particulièrement mon attention sur un malade et il me recommanda de l'examiner soigneusement ; car, ajouta-t-il d'un air mystérieux, vous découvrirez en lui le signal du grand événement qui va mettre fin à l'expédition et à l'espérance de jamais recouvrer la
colonie de SaintrDomÎDgue. Le lendemain, ce malade
était mort, et son corps s'était teint d'une vive couleur
d'oranger avec des taches bleuâtres. C'était le premier
cas de fièvre jaune que je voyais et le premier qu'on eût
observé au Cap depuis notre arrivée. Trois ou quatre
jours après, on comptait déjà à l'hôpital vingt hommes
atteints du même mal et qui devaient inévitablement
avoir la même fin. Ainsi que mon ami Delorme l'avait
prévu, ce fléau formidable s'étendit de proche en proche
à toute l'armée, comme l'aurait fait la peste. Il enleva
la majeure partie des soldats et des ofBciers, et la moitié
des quarante-quatre généraux employés à l'expédition. »
Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que l'évêque trouve plus de conditions de salubrité dans le voisinage des montagnes que dans les villes maritimes, pour la construction des casernes, des séminaires, en un mot, des établissements destinés à recevoir une nombreuse agglomération d'hommes qui doivent s'acclimater dans la colonie avant de lui rendre leurs services.