‹ Anecdotes de la révolution de Saint-Domingue racontéesChapitre 6 sur 6 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

» Agréez l'assurance d'un attachement vrai et qui ne B finira qu'avec ma vie.

» Desfourneaux. »

Ainsi, tous les collègues de Ferrand avaient regardé Mauviel comme un loyal auxiliaire et comme un ami. Lui-même exprima des regrets tardifs qui furent transmis à Guillaume par ses correspondants.

Le départ d'un évèque qui avait pris une si large part aux événements publics, ne pouvait passer inaperçu. Le premier soin de Mauviel fut de pourvoir autant que possible aux besoins spirituels d'un diocèse qu'il ne quittait pas sans espoir de retour. Il passa ses jours à l'église où les fidèles venaient le trouver en foule, une partie de ses nuits à mettre ordre à ses affaires et à écrire une longue pastorale dans laquelle il résumait l'œuvre de ses six années. Enfin, n le jour fixé pour mon départ arriva. On ne sort ordinairement des ports de Saint-Domingue qu'au moment où la brise du soir commence à soufQer. Dès le matin mes fidèles amis se rendirent chez moi, et nous passâmes cette dernière journée dans les doux épanchements d'une confiance réciproque. Après le dîner, nous sortîmes de ma maison pour nous rendre à bord du navire sur lequel j'avais arrêté mon passage. Les nombreuses visites qui m'avaient été faites depuis plusieurs jours, m'avaient donné lieu de penser que les adieux seraient finis pour le moment où je partirais. Je m'étais trompé. La ville entière s'était portée sur mon passage et il nous fallut traverser la f 3ule pour arriver sur le port.

» II me serait impossible de rendre un compte exact de tout ce qui se passa dans ces derniers moments. Ici, des Français me souhaitaient un heureux retour dans la patrie, me conjuraient de ne pas oublier une colonie où j'étais aimé et m'exhortaient à y revenir le plus tôt possible. Là, des Espagnols à genoux me demandaient, selon leur usage, la bénédiction et me disaient ensuite :

nAdios, senor obispo. » D'un côté, les enfants que j'avais instruits des vérités saintes et dont la plupart avaient reçu la communion de mes mains le jour précédent, me remerciaient en pleurant du soin que j'avais pris d'eux, promettaient de ne jamais m'oublier et se recommandaient à mes prières. D'un autre côté, des groupes de soldats me disaient avec le ton de brusque franchise qui caractérise leur langage : « Nous vous remercions. Monsieur l'Ëvéque, de toutes les visites que vous avez faites à nos camarades malades à l'hôpital. Vous êtes un brave homme ; la fièvre jaune ne vous faisait pas peur. »

» Tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, était sans doute flatteur pour moi. Cependant mon cœur était si violemment troublé que j'éprouvais un vif désir de monter rapidement à bord. Au moment où j'allais mettre le pied dans le canot, un étranger que je n'avais jamais vu, et dont je regrette bien sincèrement d'avoir oublié le nom, me prit les mains et me dit en assez mauvais français : « Monsieur l'Evèque, je m'appelle. ... Je suis » Suédois et je demeure à Saint-Barthélémy. Je n'ai pas » l'honneur de vous connaître ; mais ce que je vois et » ce que j'entends, me prouve que vous êtes un fidèle » serviteur de Dieu. J'étais à Saint-Thomas, quand vous » y arrivâtes il y a environ ^six ans. J'y fus témoin de la » joie que répandit alors votre présence parmi les réfù- » giés de Saint-Domingue, comme je le suis aujourd'hui

» du chagrin que leur cause votre départ. Rendez-vous » à Saint- Barthélémy. J'y serai sous peu. Ma femme et » mes enfants vous y recevront avec plaisir. Vous resten rez chez nous jusqu'à la paix et vous n'y manquerez » de rien. Si vos affaires ne vous permettent pas de » m'accorder ce que je demande, du moins vous ne )) me refuserez pas votre bénédiction. » Je promis de ne point partir sans avoir béni tous les fidèles assemblés sur le rivage. J'embrassai ensuite mon honnête Suédois en lui témoignant de mon mieux la reconnaissance dont j'étais pénétré. Fuis, je sautai dans le canot et je fis aussitôt ramer pour gagner le navire. D'autres canots ne tardèrent pas à nous amener un grand nombre de personnes de ma connaissance qui ne me quittèrent plus qu'au moment où l'on hissa les voiles pour pousser au large.

» Les matelots travaillaient à lever les ancres. Je me retirai à l'écart sur le pont pour y recueillir un instant ma pensée. Me tournant ensuite vers le rivage et levant les mains au ciel, j'adressai au souverain maître de tontes choses la prière suivante : « Mon Dieu, daignez écouler » favorablement l'humble prière de votre serviteur. » Vous voyez ici rassemblés les tristes restes de la pre- )> mière colonie du monde. Ses autres enfants ont été » dispersés comme la poussière. Les uns sont morts )) dans les combats ; les autres ont succombé sous le fer » des assassins, et ceux qui ont pu échapper à tant de » périls, survivre à tant de désastres, traînent aujour- » d'hui dans les pays étrangers une vie errante et » malheureuse. mon Dieu ! nous avions sans doute de » grandes fautes à expier et nous étions bien coupables )) à vos yeux. Mais souvenez-vous de vos bontés ; voyez ù notre affliction présente et cessez de nous traiter selon

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» la rigueur de votre justice. Jetez, nous vous en couju- » rons, un regard de miséricorde sur cette terre si » souvent et si longtemps arrosée du sang de ses infor- )i tunés habitants* Sauvez ceux qui n'ont pas encore )) péri; désarmez la fureur des rebelles; jetez dans )> leurs âmes des semences d'humanité. Ramenez-les à » Tordre et à la soumission. Couvrez de votre égide » impénétrable le petit nombre de défenseurs appelés à n repousser loin des remparts d.e cette ville les hordes » féroces de Dessalines. Préservez-les surtout de ce Qéau » destructeur qui a moissonné un si grand nombre de » leurs compagnons. Veillez du haut des cieux sur cette » intéressante jeunesse pour laquelle les leçons de h l'adversité ne seront pas sans fruit, et qui nous a » témoigné jusqu'ici le plus ardent désir de se confor- » mer en toute chose aux dispositions de votre loi » sainte. Faites comprendre aux Espagnols et aux Fran- )) çais qu'ils sont tous membres de la môme famille et » doivent vivre désormais en frères. Eclairez de votre » divine sagesse ceux qui sont chargés de gouverner » cette colonie ; qu'ils soient au milieu d'elle vos dignes » représentants sur k terre, et qu'ils se souviennent » toujours que le premier de leurs soins doit être de » rendre leurs administrés vertueux par leurs exemples, n heureux par leurs bienfaits. Répandez enfin, à Dieu » de bonté» sur toub en général et sur chacun en parti- » culier, vos dons ineffables. Vous tous, mes frères, ne )> négligez pas d'appeler à l'avenir par une conduite » régulière et chrétienne les grâces du ciel sur vous et » sur cette colonie. » Puis, je prononçai le sit nomen domini benedictum ei les autres versets de la bénédiction. Déjà le courant de la rivière de l'Ozama et la brise de terre nous poussaient insensiblement vers la pleine mer. Un dernier cri se fit entendre du rivage : « Bon voyage,

et que Dieu vous conduise au port. » J'embrassai mes amis qui retouroèreot à terre.

» Neuf jours plus tard j'entrais pour la seconde fois à Saint-Thomas. J'y retrouvai ce peuple hospitalier qui, six ans auparavant, s'était empressé de nous tendre les bras au moment où les Anglais venaient de nous dépouiller. 11 nous reçut avec la mémo affabilité. Tout le monde applaudit à la résolution que nous avions prise, et plusieurs personnes, convaincues que nous étions sortis pauvres de Saint-Domingue, eurent la générosité de nous oQrir un secours pour continuer le voyage. Nous les priâmes d'agréer l'expression de notre reconnaissance et nous refusâmes d'accepter un argent qui ne nous était pas nécessaire. Quelques jours après notre départ, cette ville hospitalière fut réduite en cendres.

» Nous mimes à la voile pour Philadelphie avec l'espoir que le trajet serait de quatorze ou quinze jours au plus. Le septième nous étions presque à la vue des côtes, quand un coup de vent nous rejeta vers la pleine mer où nous restâmes quarante jours à lutter contre les ouragans et les tempêtes qui régnent pendant une grande partie de l'hiver dans ces parages. Four comble de malheur, nous nous trouvions dans ce fameux courant de la Floride, qui part du fond du golfe du Mexique, passe devant le Cap Sainl-Âugustin et vient en droite ligue jusque sur les côtes de Terre-Neuve où il no fait sans doute que changer de direction (i). Nous pouvions à l'aide de quelques rayons de soleil, observer la latitude; mais, étant la moitié du temps à la cape, nous n'avions

(i) On reconnaît le Gulf-stream qui, selon la conjecture ûxpriméc, prend alors sa direction à l'est vers l'Europe, où il se perd dans lo courant des Tropiques.

pins aucun moyen d'évaluer noire route en longitude. Lorsque les gros temps cessèrent, un navire sorti de Salem (Massachussets), nous apprit que nous étions devant cette ville, neuf degrés au-dessous de l'embouchure de la Delaware où nous comptions aller. On se remit en route et nous arrivâmes enfin à l'entrée de cette rivière ; mais elle était gelée et il nous fut impossible d'y pénétrer. Nous gagnâmes la rade de New-York oii nous restâmes encore plusieurs jours au milieu des glaces avant ne parvenir au port. Dans cette horrible traversée, nous eûmes à lutter non-seulement contre tous les éléments, mais encore contre la soif cl la faim. Pendant quinze jours nous n'eûmes d'autre boisson que la neige que nous ramassions sur le pont et que nous

faisions fondre. Nos provisions avaient élé calculées sur le pied de vingt jours et nous en restâmes cinquante à la mer. Il est facile de juger d'après cela de notre extrême

détresse. Un repos de six semaines chez un peuple libre et en même temps tranquille et heureux, suffit pour nous remettre de nos fatigues et de nos misères. Le spectacle de son bonheur ne fut pas la m nuire de nos jouissances. Nous quittâmes ce pays en faisant des vœux pour la conservation et l'accroissement de sa prospérité.

)) Enfin, nous voici sur la route de France. Nous sommes heureux ; les vents nous servent à souhait. Vingt jours après être sortis du port de New- York, nous venons jeter l'ancre dans la Gironde. Il nous faut subir quatre jours de quai*antaine au bas de cette rivière. Puis, nous entrâmes à Bordeaux d'où je repartis pour Paris au bout d'une semaine. Je remarquai avec plaisir sur une grande partie de ma route la tranquillité profonde qui régnait dans des contrées désolées quelques* années auparavant par toutes les horreurs de la guerre civile. »

Quand il eut reudu compte au Gouvernement de sa mission dans l'ile de Saint-Domingue, Guillaume Mauviei éprouva le désir bien naturel de revoir l'humble village où s'était écoulée son enfance. Bon cavalier, comme il en a fourni la preuve dans un de ses récits, il fit emplette d'un cheval Je modique valeur et entreprit à petites journées un voyage aussi long que celui qu'il avait effectué aller et retour de Santiago à Fort-Dauphin. Il touchait au but, lorsque sa monture se trouva déferrée. Il s'arrêta chez le maréchal-ferrant du lieu, qui s'empressa d'appeler son aide habituelle. Quelle fut l'émotion du voyageur, quand il vit condamnée à cette besogne sa plus jeune sœur mariée, depuis son départ, à cetH honnête artisan ! 11 les embrassa tous deux en versant des larmes et mit le peu d'aisance qu'il put dans l'humble ménage. Le dimanche suivant fut fête carillonnée dans la paroisse natale de l'évèque. On s'y rendit de plusieurs lieues à la ronde, pour voir et pour entendre un enfant du pays, qui revenait de si loin. Il fit cadeau à l'église de la chasuble qu'il avait emportée en voyage. Ses concitoyens la conservent comme un pieux souvenir, et peutêtre y attacheront-ils plus de prix encore, s'ils viennent à lire quelques pages extraites du journal du vaillant prélat qui soutint jusqu'au bout les droits et l'honneur de la France dans la première et la plus précieuse des colonies du Nouveau-Monde.

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