‹ Anecdotes du temps de Napoléon IerChapitre 1 sur 14 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

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BOULEVARD SAINT-GERUAIN, N° 77

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L'émigratiuD.

Coblentz, en peu de temps, réunit tout ce que la ^our de France avait d'illustre et ce que les provinces renfermaient de riche et de distingué. Nous étions des milliers de toutes armes, de tous uniformes, de tous rangs ; nous peuplions la ville et nous avions envahi le palais. Nosréunionsde chaque jour auprès des princes semblaient autant de fêtes splendides : c'était la cour la plus brillante; nos princes en étaient les vrais souverains, si bien que le pauvre électeur, fort éclipsé, s'y trouvait perdu au milieu de nous, ce qui porta quelqu'un à lui dire un jour fort plaisamment, soit naïveté ou finesse d'esprit, que dans toute la foule de son palais il n'y avait que lui d'étranger.

Dans les grandes solennités, il est arrivé d'avoir

des galas publics, et Ton permettait aux notables habitants de faire le tour des tables. Alors nous étions fiers de voir les gens du pays admirer la bonne mine et la tournure chevaleresque de monseigneur le comte d'Artois; nous étions orgueilleux de savoir qu'ils rendaient hommage aux connaissances, à Tesprit de Monsieur; il eût fallu voir avec quelle arrogance nous semblions promener pour ainsi dire avec nous toute l'importance, le lustre de notre monarchie, et surtout la supériorité de son chef et l'élévation de nos princes. S. M. le Roi^ disions-nous pompeusement dans les cercles allemands, en désignant le roi de France ; car c'était ou ce devait être \k, selon nous, son titre par excellence pour toute l'Europe. L'Abbé Maury, que nous avions reçu d'abord avec acclamation, mais qui, par parenthèse, perdit beaucoup parmi nous en bien peu de temps, avaft découvert, nous disait-il, que c'était là son droit et sa prérogative.

Veut-on un autre exemple d'exagération? Plus tard, au plus fort de nos désastres, et notre cause tout à fait perdue, un officier supérieur autrichien, chargé de dépêches importantes pour le gouvernement de Londres, réunit à dîner quelques-uns des nôtres avec lesquels il avait eu jadis des relations sur le continent : à la fin du dîner, et très-près de toutes vérités, l'on parle politique et il lui échappe de dire qu'à son départ de Vienne on parlait beaucoup du mariage de Madame Royale (aujourd'hui

duchesse d'Angoulême), avec l'archiduc Charles, qui dans ce moment d'ailleurs occupait fort la renom- ' mèe. « Mais c'est impossible! lui observe vivement un de ses convives français. — Et pourquoi? — Parcô qtie ce niest pas un mariage convenable pour Madame. ^^ Gomment 1 s'écrie l'Autrichien scandalisé et fatiguant ses poumons, Son Altesse Royale monseigneur l'archiduc Charles 1 pas un mariage convenable pour votre princesse I — Eh! non, monsieur, elle ne ferait là qu'un mariage de garnison. «

Du reste, ces hautes prétentions nous venaient de notre éducation : c'était là, à nous, notre sentie ment national; et nos princes n'en étaient pas exempts. Chez nous les frères du roi dédaignaient le titre d' Altesse Royale : ils avaient la prétention d'écrire avec le titre de frère à tous les souverains, le reste était à l'avenant ; aussi n'était-ce qu'un cri en Europe contre nos manières de Versailles et les prétentions de nos princes.

Gustave III nous disait à Aix-la-Chapelle : •« Votre cour de Versailles n'était pas abordable; sa hauteur et son persiflage étaient aussi par trop forts : quand j'y ai été, on m'y regardait à peine, et en la quittant j'emportai le brevet de lourdaud, de ganache. » ' La duchesse de Cumberland, mariée au frère du roi d'Angleterre, avait à se plaindre, dans le même temps et dans la même ville, que la princesse de Lamballe ne lui accordât pas les honneurs des deux battants.

Le vieux duc de Glocester, à Londres, se plaignait plus tard, pour son compte, d'un de nos princes du sang, et disait qu'au surplus le prince de Galles riaitbeaucoup de ce que lui-même, prince de Galles, l'appelant monseigneur^ notre prince s'étudiait soigneusement à tourner ses phrases de manière à ne le lui jamais rendre.

Toutefois, à Goblentz, dans nos circonstances nouvelles, nos princes daignaient altérer leurs mœurs à cet égard et descendre au niveau des princes étrangers. Ils se trouvaient en ce moment auprès de l'électeur de Trêves, prince de Saxe, frère de leur mère, lequel, par parenthèse, nous dévorions alors, et auquel nous avons coûté plus tard la perte de ses États; ils daignaient l'appeler mon oncle, lui pouvait les appeler mss neveux^ et il leur disait un jour, assure-t-on : « C'est à vos infoj:'tunes que je dois des expressions si tendres. A Versailles, je n'eusse été pour vous que M. Vahhè, il n'est pas sûr que vous m'eussiez reçu tous les jours. » Et on ajoutait qu'il disait vrai, et que le comte de Lusace son frère, là présent, en avait fait la triste expérience.

Nos princes n'exerçaient aucune autorité positive sur notre multitude : ils étaient nos souverains, il est vrai, mais nous étions des sujets fort indociles et très-facilement aigris; nous murmurions à tout propos; c'était surtout sur les derniers arrivants que se portait la fureur commune ; c'était autant de

gloire et de chance qu'ils enlevaient à nos exploits et à nos espérances ! disions-nous. On arrivait toujours trop tard, s'écriaient tous ceiîx qui se trouvaient une fois admis. Il n'y avait plus de mérite désormais, disait-on. Si Ton continuait à tout recevoir ainsi, la France entière serait bientôt de notre côté, et il ne se trouverait plus personne de punissable au retour, etc.

Pleuvaient alors de tous côtés les dénonciations de toutes sortes sur ceux qui arrivaient. Un prince de Saint-Maurice, fils du prince de Montbarey, ne put résister à l'ouragan, bien qu'il eût l'appui formel de tout ce qu'il y avait de distingué, celui du prince même, qui daigna implorer en sa faveur, disant : « Ehl messieurs, qui n'a pas ses fautes à se reprocher dans la révolution ? Moi aussi j'ai eu les miennes; et en les oubliant vous m'avez donné le droit d'intercéder pour d'autres. » M. de Saint-Maurice n'en dut pas moins déguerpir au plus vite ; son crime était d'avoir été de la société des Amis des Noirs, et d'être poursuivi au milieu de nous avec acharnement par un gentilhomme franc-comtois, qui dénonçait M. de Saint-Maurice pour lui avoir fait brûler des châteaux. Or, peu de jours après, il se découvrit que le clabaudeur n'avait pas de château, qu'il n'était pas Franc-Comtois, qu'il n'était point gentilhomme : ce n'était qu'un aventurier.

M. de Gazalès, qui avait rempli la France et l'Europe de l'éclat de son éloquence et de son courage

dans l'Assemblée nationale, avait néanmoins perdu la faveur populaire à Goblentz. Quand il se présenta arrivant de Paris, le bruit courut parmi nous que les princes ne le recevraient pas, ou le recevraient mal. Nous nous réunîmes quatre-vingts Languedociens pour lui servir d'escorte, en dépit de luimême : M. de Gazalès était l'honneur de notre province ; nous le conduisîmes ainsi chez les princes, et il en fut bien reçu.

Un député du tiers état, qui s'était fort distingué à la Constituante par son royalisme, était au milieu de nous. Un de nos princes, s'adressant un jour à lui dans la foule, lui dit : < Mais, un tel, expliquezmoi donc, vous qui êtes si honnête homme, com-. ment vous avez pu dans le t^mps prêter le serment du jeu de paume ?» Le député, intefrloqué de Talgarade, balbutia d'abord qu'il avait été pris à court. .. . qu'il ne devinait pas les conséquences funestes.... Puis, se remettant aussitôt en selle, il répliqua avec vivacité : « Du reste, j'observerai à Monseigneur que ce n'est pas ce qui a perdu la monarchie française, mais bien la réunion de ^ n^^blesse, qui est venue nous joindre, sur une 'lettre très-touchante de Monseigneur. — Holà 1 dit le prince en le frappant doucement sur le ventre, apai8«e-*vous, mon cher, je n'ai pas voulu vous fAchei^ par cette question. » : •

Toutefois, avec le temps, on régularisa tant bien que Inal quelque chose ; nous fûmes classés

par corps et par province ;, on nous assigna des cantonneinents ; on nous donna des armes; les gardes du corps du roi furent réunis, habillés, équipés, soldés, et bientôt ils présentèrent une troupe superbe par sa tenue et sa régulnrité. La coalition d'Auvergne et le corps de la marine, partie à pied^et partie à cheval, se firent spécialement remarquer par leur discipline, leur instruction et leur fraternité. Et Ton ne saurait trop admirer notre dévouement et notre abnégation : chaque officier ne fut plus qu'un simple soldat, tenu à des pratiques, à des Migues fort étrangères à ses mœurs, et soumis aux plus grandes privations ; car il n'y avait point de solde, et beaucoup, dans le nombre, n'eurent bientôt plus d'autres- ressources que la cotisation de leurs camarades plus heureux. (Mémorial.)

Le duc (l'Orléans (Louis- Philippe).

Le duc d'Orléans ^tait en Suisse ; il se trouvait avoir besoin de cacher soigneusement son existence et voulait prendre un nom qui eût Tair de quelque vérité. Un de nos ôvêques du. Midi n'imagina rien de mieux que de lui donner celui d'un jeune Languedocien alors & Ntmes et très- zélé protestant, ce qui convenait en cet. instant, parce que le prince se trouvait dant un canton protestant, n'y ayant cer-

tainement nulle apparence, observait l'évêque, qu'il vînt jamais les démentir. Or, il était arrivé que le jeune homme avait marché aux armées, qu'il était devenu aide de camp de M. de Montesquiou, et qu'à peu de temps de là il avait émigré précisément en Suisse avec son général. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver à table d'hôte avec quelqu'un qui avait son nom, sa religion et était de sa ville I C'était précisément la scène des deux Sosie ; mais ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est que le nouveau venu avait aussi changé son nom et se cachait soigneusement. On ne trouve de ces incidents que dans les romans, et on ne les croit pas possibles. (Ibid.)

Le Directoire.

« J'ai vu dans les appartements du petit Luxembourg, écrivait confidentiellement l'aide de camp la Valette à un ami intime, j'ai vu nos cinq rois vêtus du manteau de François P% chamarrés de dentelles et coifTés du chapeau à la Henri IV. Le corps de Laréveillère-Lepaux semblait un bouchon fixé sur deux épingles. M. de Talleyrand, en pantalon couleur lie de vin, assis sur un pliant aux pieds de Barras, présentait gravement à ses souverains un ambassadeur du grand-duc de Toscane, tandis que le général Bonaparte mangeait le dîner

DU TfiMPS DE NAPOLÉON I*'. 9

de son maître. A droite, sur une estrade, cinquante musiciens, et chanteurs de TOpéra, Laine, Laïs et les actrices, criaient une cantate patriotique sur la musique de Méhul. A gauche, sur une autre estrade, deux cents femmes, belles de jeunesse, de fraîcheur et de nudité, s'extasiaient sur le bonheur et la majesté de la République. Toutes portaient une tunique de mousseline blanche et un pantalon de soie collant, couleur de chair, à la façon des danseuses de l'Opéra. La plupart avaient des bagues aux orteils. »

13 vendémiaire.

Quand Menou fut repoussé après avoir inutilement essayé de disperser les sections, et cela par suite de Fimbécillité des représentants qui étaient avec lui et de sa propre incapacité, la Convention était dans les plus grandes alarmes, attendu que le comité de la section s'était déclaré souverain dans Texercice de ses fonctions en permanence; qu'il refusait d'obéir aux ordres de la Convention, et avait même envoyé des députations aux autres sections pour leur demander du secours. Leur nombre s'élevait à plus de quarante mille. Napoléon était dans une loge du .théâtre Peydeau quand on lui apprit cet événement, et il se rendit à l'Assemblée. La Convention était dans le plus grand abattement. On

accusait Menou de trahison ; le danger était imminent. Chaque membre de l'Assemblée proposait le général en qui il avait confiance. Les membres du Comité de salut public et quelques-uns qui avaient connu Bonaparte à Toulon le proposèrent comme celui qui, par l'énergie de son caractère, était le plus capable de les sauver dans la crise présente. On lui envoya une députation pour lui offrir le commandement. Il balança quelque temps à l'accepter : c'était un service qu'il n'aimait pas ) mais quand il considéra que si la Convention était renversée, l'étranger triompherait; que la destruction de ce corps mettrait le sceau à l'esclavage de la patrie, et ramènerait une race inepte et insolente, ces réflexions et la destinée lui firent accepter l'ofTre. Il se rendit au Comité; il fît voir l'inconvénient qu'il y avait à mettre à la tôte des troupes trois représentants, qui ne servaient qu'à entraver les opérations du général. Le Comité, sentant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, proposa Barras à la Convention comme général en chef, et donna à Bonaparte le commandement des troupes qui devaient protéger l'Assemblée. Les mesures qu'il prit sauvèrent la Convention avec une très-faible perte de part et d'autre.

Jugement de Sieyès bur Napoléon.

Après les événements de brumaire, Bonaparte eut une longue conversation avec Sieyès. Il parla fort au long sur la situation de la France et sur diverses matières politiques. En le quittant, Sieyès alla souper avec quelques républicains rigides, ses amis intimes. Lorsque les domestiques eurent quitté la salle à manger, il ôta son bonnet, et le jetant à terre;. « Messieurs, dit-il, il n'y a plus de République; elle est déjà morte. J'ai parlé aujourd'hui avec un homme qui non-seulement est un grand général, mais qui est par lui-même capable de tout et qui sait tout. Il n'a besoin ni de conseillers, ni d'assistance. La politique, les lois, l'art de gouverner, lui sont aussi familiers que la manière de commander une armée. Il est jeune et déterminé. Là République a cessé. — Mais, s'écrièrent les républicains, s'il devient un tyran, il faut le poignard de Brutus, etc. -^ Hélas I mes amis, nous tomberons dans les mains des Bourbons, ce qui est pire. »

Le premier jour passé aux Tuileries par le premier consul

Bonaparte.

La translation du gouvernement consulaire^ du Luxembourg aux Tuileries, fut Foccasion d'une cérémonie où se déploya tout le luxe d'une royauté militaire. Ce cortège, musique et escorte en tête, partit du Luxembourg en voiture: On comptait peu d'équipages de mattres ; les autres n'étaient que des fiacres dont on avait dissimulé les numéros à l'aide de bandes de papier de même couleur que celle de la caisse.

A peine le premier consul fut-il arrivé aux Tuileries, qu'il monta à cheval pour passer une revue. Après cette revue, il franchit d'un pas ferme le grand escalier du château des Tuileries; puis chaque ministre lui fit la présentation des fonctionnaires dépendant de son département administratif.

Voilà donc Napoléon installé dans ce château où respiraient encore les souvenirs de la vieille mouarchie. Le rôle de général et de consul était fini pour lui ce jour-là, celui de chef de l'État et d'empereur devait commencer le lendemain.

Par un rapprochement singulier, Pie VII fut élu pape le jour même de cette installation. Ce fut également le 30 pluviôse an viii (19 février 1800) qu'eut lieu la formation de la république cisalpine.

Le soir même, chacun s'empressa de tirer l'horoscope du héros. C'est Cromwell! dirent les vieux révolutionnaires, c'est Monckl prétendirent les royalistes; c'est César! s'écrièrent les républicains modérés; c'est moi-même! dit le peuple, qui voyait . sa plus brillante personnification dans l'héroïque parvenu! (Bourrienne, Mémoires.)

Une gravure sans prix.

' Un portrait de Bonaparte premier consul^ d'après Isabey, se vendit en 1817, aux États-Unis, la somme énorme de dix-huit mille francs, quoique ce ne fût qu'une gravure. Voici le mot de l'énigme.

Bonaparte causant en 1802, aux Tuileries, avec le chargé d'affaires des États-Unis, M. Fulwar Skiowith, on apporta dans le cabinet du premier consul, pendant leur conversation, quelques exemplaires, avant la lettre, de la gravure représentant le premier consul se promenant dans les jardins de la Malmaison. Le chargé d'affaires américain regarda ces épreuves et fit un pompeux éloge de la ressemblance et du travail.

« Monsieur, lui dit Bonaparte, puisque cette estampe vous paraît si parfaite, acceptez-la de ma main. — Général, répondit M. Fulwar Skiqwith en s'inclinant, complétez le prix du cadeau en traçant votre nom au bas de la gravure. »

Bonaparte sourit, prit une plume et écrivit ces mots en marge de son portrait :

« Le premier consul de la République française a offert à M. Pulwar Skiowith cette gravure comme un gage de son souvenir et de son affection.

« Bonaparte. * (Lombard de Langresi ancien ambassadeur en EoM^nde; Mémoires et souvenirs.)

OpitiioU de Napoléon sur les édrits de sa jeunesse.

« Je n'avais que dix-sept ans^ m'a dit Napoléon, lorsque je composai une petite histoire de la Corse. Je la soumis h l'abbé Raynal, qui en fit l'éloge et voulait que je la publiasse, attendu que, selon lui, cet ouvrage me ferait beaucoup d'honneur et rendrait un grand service à la cause dont il était question alors. Je suis bien aise de n'avoir pas suivi ses conseils, car il était écrit dans l'esprit du jour, époque où existait la rage du républicanisme, et il contenait les plus forts arguments qu'on pût employer en sa faveur. Il était plein de républicanisme, chaque ligne y respirait la liberté, trop même. Je l'ai perdu depuis. Étant à Lyon en 1786, je remportai au concours le prix, qui était une médaille en or, sur la question suivante : « Quels sont les « sentiments que Ton doit le plus recommander

« afin de rendre les hommes heureux? > Quand j'étais sur le trônci bien des années après, j'en parlai à Talleyrand, qui envoya un courrier à Lyon pour se procurer cette pièce. Quoiqu'elle fût sans nom d'auteur, il y parvint facilement, connaissant le sujet. Un jour, comme nous étions seuls, Talleyrand tira le manuscrit de sa poche; puis, croyant me plaire et me faire sa cour, il me le remit entre les mains, en me demandant si je le connaissais. J'en reconnus aussitôt récriture et je le jetai au feu, où il fut consumé en dépit des efforts de Talleyrand pour le sauver. Il en fut très-mortifié, n'ayant pas eu la précaution de le faire copier auparavant. J'en fus au contraire fort satisfait, car c'était le même style que celui de l'ouvrage sur la Corse, abondant en idées républicaines, en sentiments exaltés de la liberté, fruit d'une imagination ardente, à une époque où la jeunesse et les passions du temps avaient enflammé mon esprit. » (Mémorial.)

Deux autographes curieux.

Dans un album qui ne se composait que d'écritures de personnages célèbresS nous avons remar-

1. Cet album appartenait à lord Clancarty, qui Pavait acheté à Paris, en 1831, la somme de 1500 livres sterling (27^000 francs).

que deux pièces curieuses en raison de leur laconisme. La première était ainsi conçue :

« Mademoiselle Clairon n'a pas de pain 1 »

« Lucien Bonaparte. »

La seconde ne portait que ces deux lignes :

« Bon pour deux mille francs, payables sur-lechamp, à Mlle Clairon, par le caissier du ministère.

« Chaptal. »

Les secrétaires de Bonaparte.

Tandis qu'à Marengo le premier consul observait le mouvement des Autrichiens et donnait des ordres écrits, un biscaïen atteint l'officier d'état-major auquel il dictait et le renverse blessé grièvement. Bonaparte demande un autre secrétaire; celui-ci arrive. Au moment où le premier consul va continuer la dictée de sa dépêche, le blessé qu'on allait emporter se soulève en disant d'une voix défaillante : « Général, nous en étions restés là.... » et répète les derniers mots que Bonaparte lui avait dictés.

Lors de la construction d'une des premières batteries que Napoléon, à son arrivée à Toulon, ordonna contre les Anglais, il demanda sur le terrain un sergent.ou un caporal qui sût écrire. Quelqu'un sortit des rangs et écrivit sous sa dictée, sur l'épau-

lement même. La lettre à peine finie, un boulet la ' couvre de terre. « Bien, dit l'écrivain, je n'aurai pas besoin de sable. » Cette plaisanterie, le calme avec lequel elle fut dite, fixa l'attention de Napoléon et fit la, fortune du sergent : c'était Junot, qui plus tard devint successivement premier aide de camp de l'Empereur, général de division, gouverneur de Pans, duc d'Abrantès*, ambassadeur en Portugal, colonel général des hussards, gouverneur des provinces lUyriennes, etc., etc. {Mémorial.)

Tentative d'empoisonnement.

Avant de partir pour l'Egypte , Bonaparte avait témoigné à sa femme le désir de trouver à son retour en France une maison de campagne toute meublée, avec jardin et dépendances. Joséphine, toujours en quête de ce qui pouvait plaire à son mari, chargea plusieurs personnes de faire des courses dans les environs de Paris, pour y découvrir cette habitation désirée. Après avoir hésité longtemps entre Ris et la Malmaison, elle se décida pour cette dernière, qu'elle acheta de M. Lecoulteux

1. La duchesse d'Abrantès était une des dames du palais attachées à la maison de Madame, mère de l'Empereur. Elle a laissé des Mémoires très-intéressants sur la cour impériale et sur la Restauration.

de Molay, et non de M. Lecoulteux de Gauqueleu, comme on l'a écrit à tort.

Après les événements du 18 brumaire, Bonaparte, qui avait ses projets, et qui ne voulait pas rester au Luxembourg, dont les directeurs avaient rendu le séjour presque ridicule, habita la Malmaison. Chaque soir, dès que les affaires du gouvernement ne le retenaient plus dans le palais consulaire, on le voyait monter soit en voiture, soit à cheval, et, accompagné seulement d'un aida de camp, s'acheminer vers la charmante villa qu'il préférait, comme il le dit plus tard, à sa cage dorée des Tuileries.

Cependant cette course quotidienne n'était pas sans danger. Plus d'uaa fois on Tavait averti que des hommes apostés dans les carrières de Nanterre devaient l'enlever ou même attenter à ses jours. A ces avis, le consul haussait les épaules, et, comme le duc de Guise, répondait à Fouché, alors ministre de la police : « Ils n'oseraient! mais en eussent-ils l'intention, c'est à vous de pourvoir à la sûreté de ma personne; quant à moi, je ne puis et ne dois me préoccuper des contes qui se débitent. »

Il est vrai que la route qui conduit de Neuilly à la Malmaison n'était ni belle ni sûre. Comme les jours n'étaient pas encore longs, le consul avait à passer de nuit entre le Chant dû Coq^ espèce de cabaret isolé et mal famé, et les carrières tout à fait désertes de Nanterre. Puis, dans la saison d'hiver, la route de Saint-Germain à Paris n'était pas aussi fréquentée

DU TEMPS m NAPOLÉON T'. 19

qu'elle le fut depuis. Déj^ quelques-uns des pièges qui lui avaient été tendus, jusque dans son intérieur, et qui avaient échoué, l'avaient forcé à songer plus sérieusement à la sûreté de sa personne, lorsqu'une preuve acquise de ces machinations vint enfin lui ouvrir les yeux.

Il y avait des réparations urgentes à faire aux cheminées des appart^inent^de la Malmaison. L'entrepreneur chargé dejs travaux avait envoyé des marbriers, parmi lesquels s'étaient glisi^és probablement quelques misérables soudoyés par les conspirateurs* Bien que les personnes attachées au service du consul fussent sans cesse sur le qui-vive ejb qu'elles exerçassent la plus grande surveillance, on remarqua que dans le nombre de C(^s ouvriers il se trouvait des hommes qui feignaient de travailler, mais dont les manières et le langage contrastaient singulièrement avec leur genre d'occupation. Ce soupçon n'était que ,trop fondé, car les appartements se trouvant prêts à recevoir le premier consql, et )es ouvriers partis , en iSaisant une tournée d'examen , on trouva sur le bureau devant lequel il avait coutume de s'asseoir, dans son cabinet dQ travail , une tabatière en tout semblable à celle dont il se servait habituellement. On s'imagina d'abord que cette tabatière avait été oubliée ou posée là pj^r un valet de chambre ; mais les doutes inspirés par la tournure équivoque de quelques-uns des Îbluk. marbriers ayant pris plus de consistance , on fit faire l'analyse du

tabac que contenait la tabatière.... Il était empoisonné I (Constant, Mémoires.)

La comédie bourgeoise à la Malmaison.

Le premier consul avait fait construire à la Malmaison une petite salle de spectacle dans laquelle on jouaitla comédie au moins une fois par mois. Michot, du théâtre de la République (la Comédie-Française), était chargé de la mise en scène , des répétitions et de la direction des acteurs, qui tous étaient fort indisciplinés, comme le sont toujours les comédiens amateurs. On remarquait dans Télégante troupe Mlle de Beauharnais, Mlle Auguié (qui devint plus tard la maréchale Ney), Mme Junot (qui devint duchesse d'Abrantès) , Murât , qui venait d'épouser Caroline Bonaparte, sœur du consul; Pauline Bonaparte , cette autre sœur connue plus tard sous le nom de princesse Borghèse, puis Eugène de Beauharnais, Bourrienne, Lucien Bonaparte, etc. Le consul ne jouait jamais, mais avec Joséphine, seà frères Joseph et Louis, et les personnes qui avaient dîné ce jour- là à la Malmaison , il formait le centre du parterre, parterre rigide et dont les remarques, souvent piquantes et formulées à haute voix, ne laissaient pas que d'ajouter au comique de la scène.

Les deux pièces que Napoléon aimait le plus à voir

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représenter étaient le Barbier de Séville et Défiance et Malice. Dans le Barbier deSévillej le général Lauriston jouait le rôle d'Almaviva; Hortense, Rosine; son frère, Basile; Didelot, Figaro; Bourrienne, Bartholo, et Isabey, rÊveillé. Le répertoire se composait encore des Projets de MariagCy de la Gageure imprévue^ du dépit amov/reux et de rimpromptu de campagne. Hortense jouait à merveille, Mme Murât médiocrement, Eugène très-bien, Lauriston était un peu lourd , Didelot passable, mais Bourrienne excellait surtout dans les rôles de valet de l'ancien répertoire. Si d'ailleurs la troupe n'était pas bonne, ce n'était ni faute d'excellents conseils , ni faute de répétitions, car Talma et Dugazon donnaient à tout le monde des conseils. Ils avaient en outre, pour parler le style de coulisses, un matériel très-bien monté. Bonaparte avait donné à chacun des acteurs une collection de pièces de théâtre magnifiquement reliée, et avait fait faire des costumes aussi riches qu'élégants.

Le consul prenait donc un grand plaisir à ces représentations. Quoiqu'elles amusassent autant les acteurs que les spectateurs, les premiers furent plus d'une fois forcés de lui faire observer que leurs occupations ne leur laissaient guère le temps d'apprendre des rôles nouveaux. Alors Bonaparte employait toutes ses séductions et disait à l'artiste récalcitrant :

< Bah 1 vous avez tant de mémoire que cela ne vous coûtera rien ; ne voyez-vous pas combien j'é-

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