‹ Anecdotes du temps de Napoléon IerChapitre 12 sur 14 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Trénis.

Ce danseur de salon , qu'on était convenu d'appeler le beau danseur y bien qu'il ne fût pas beau de sa personne, avait des droits acquis à une autre célébrité, celle d'être un original, non pas seulement à cause de la réputation qu'il s'était faite dans l'art qu'il exerçait mieux que qui que ce fût, et qui était alors à la mode, mais à cause de Timportance qu'il y attachait et aussi de l'afTéterie de ses maniéres, de sa mise et de l'exagération de son langage, puisqu'il disait sérieusement, et que probablement il le pensait de même : < Hors la danse, point de salut pour la société.» Deux faits caractéristiques pris au hasard parmi des milliers d'autres que nous pourrions citer , peindront mieux son caractère et sa manière d'être que le portrait que nous pourrions faire de lui, quelque ressemblant qu'il fût.

Un jour qu'il avait été invité à un bal de noces, et qu'il s'était engagé, longtemps d'avance, à danser la gavotte avec la mariée, celle-ci, ne comptant plus sur lui et voyant la soirée déjà avancée, accepte l'offre qui lui est faite par un autre beau danseur d'exécuter avec lui, en l'absence de Trénis, la fameuse gavotte attendue avec impatience par tous les assistants; mais à peine les premières mesures

du menuet sont-elles jouées, que Trénis entre dans la salle de bal, en se plaignant tout haut de ce qxx'un autre ait osé se risquer à le remplacer ! Cette danse achevée, et la mariée reconduite à sa place, Trénis vient sans façon s'asseoir près d'elle et lui faire des reproches de son. manque de patience :

« Vous avez trop d'esprit, lui répondit la jeune femme , pour vous formaliser d'une chose aussi naturelle. Vous savez bien que je devais ouvrir le bal avec vous ; ne vous voyant pas venir , il m*a bien fallu commencer. — Sans doute, madame, réplique Trénis, j'ai assez de philosophie pour me consoler de n'avoir pas dansé votre épithalame; et cependant nous eussions, vous et moi, cueilli quelques lauriers dans les pas de ce menuet de la reine.... J'aurais dansé cela, moi, d'une façon grave et sérieuse, et non pas triste.... Mais avoir vu ce que j*ai vu, grand Dieu ! je ne m'en consolerai jamais 1 — Vous m'inquiétez, répliqua la mariée, qui était femme d'esprit et qui connaissait l'originalité de Trénis, qu'ai-je donc fait? — Comment! madame, vous qui dansez de manière à ce que nous autres experts nous soyons flattés de vous engager, vous qui avez répété avec moi ce menuet auquel j'ai fait, j'ose le dire, quelques améliorations, et qui aurait reçu de moi un baptême de grâce et d'aplomb pour la révérence, vous allez.... oh! véritablement, madame, daignez pardonner à Yinohservance de mes paroles, mais cela n'a pas de nom ; vous allez danser

ce menuet tout exceptionnel avec unhomme qui.... danse assez correctement la contredanse, c'est vrai, mais qui n'a jamais de sa vie ni étudié ni compris la révérence du chapeau!... non, madame, il ne se doute pas de la révérence du chapeau I »

La mariée, ainsi que les personnes qui l'entouraient en ce moment, ne put s'empêcher de rire; mais Trénis était trop à son sujet pour deviner le véritable motif de cette gaieté. « Hein I fit-il, cela vous paraît étonnant? Je le crois sans peine : ne pas savoir poser son chapeau sur sa tétel car voilà où est toute la science.... elle n'est pas difficile à expli<quer ; et, pour ce mouvement-là, tous les mattres de danse vous donneront la théorie du placement du chapeau ; mais cette dignité , cet aplomb qtii règle le mouvement du bras et de Tavant^bras avec celui de la jambe et du cou-de-pied ! Tenez I permettez. »

Et voilà Trénis qui se place devant une psyché, puis chante à demi-voix l'air de la révérence du menuet, se met à saluer gravement et pose son tricorne sur sa tête avec toute la solennité que demande une telle fonction, au milieu des éclats de rire de ceux qui sont présents à cette scène.

Un autre jour, Trénis se trouvait à un grand bal, chez un général ; le premier Consul était présent. Celui-ci, ne prêtant aucune attention à la danse, causait, dans une pièce voisine du salon principal, avec M. de Talleyrand. Dans l'intervalle d'une con-

tredanse à une autre, le maître de la maison, qui aimait à rire et qui apparemment voulait s'amuser, lui et ses amis, aux dépens de Trénis, l'aborde et lui demande comment il trouve que danse sa femme.

« Général, lui répond gravement Trénis, je disais tout à rheure à ces messieurs que la danse de Mme la générale était ce que j'avais trouvé jusqu'à présent de plus correct et de moins imperfectible; c'est par conséquent celle qui me plaît davantage; car chez elle c'est achevé, c'est complet. Je ne puis mieux comparer sa danse.... là.... voyez-vous.»., qu'à une contredanse tout entière. »

Et avec les doigts de ses mains , qu'il avait croisées l'une dans l'autre, il se met à imiter les mouvements de jambes de la femme du général, «^ux applaudissements moqueurs de ceux qui font cercle autour de lui.

Tandis qu'il parlait ainsi, le premier Consul s'était avancé derrière le général au point de le toucher. Trénis était pour lui un original qu'il ne comprenait pas , bien qu'il l'étonnât beaucoup ; il fît signe au général de continuer de faire causer Trénis, ce qui n'était pas difficile en lui parlant de danse , mais d'une manière sérieuse , car Trénis n'avait jamais rien de cette gaieté qui règne ordinairement dans un bal; il ne riait jamais, à moins, disait-il, que l'air de la contredanse ne fût très-gai. Alors il y était contraint par l'orchestre et disait : « Pardon ^

madame, c'est l'orchestre qui me force à sourire, » comme il vous eût dit : J'ai été condamné à payer le délit. 9

« Et comment étes-vous avec M. de Rastignac * , monsieur Trénis ? lui demanda le général en mettant à sa question'tout le sérieux qu'il voyait à Trénis.

— Mais, répondit celui-ci, aussi bien que deux hommes de talent comme nous peuvent être ensemble, avec une parité aussi sensible. Cependant il n'est pas envieux de mes succès.... n est vrai que les siens doivent le rendre indulgent envers un homme qu'il estime. Sa danse, à lui, est vive et vi-» goureuse ; il a l'avantage sur moi dans les huit premières mesures de la gavotte de Panurge.... Oh j pour cela, il n'y a pas même matière à discussion;' mais aussi dans les jetés I... oh I là, par exemple, je le foudroie.... En général, ajouta Trénis avec un sérieux inimaginable, il m'écrase dans le jarret, mais moi je V étouffe dans le moelleux. »

Le premier Consul ouvrait des yeux et des oreilles inaccoutumés à entendre débiter de semblables rêveries : « C'est prodigieux I dit-il enfin au général, lorsque les quadrilles se furent reformés; cet homme est beaucoup plus insensé que bien des hommes enfermés aux petites-maisons. Est-il de vos amis ? — De mes amis ? répondit le général ; dans

1. Autre original et aussi beau dansewr que Trénis, mais en revanche, spirituel, instruit, bien élevé et homme du monde s'il en fut.

la stricte acception du mot, non ; il est seulement de nos connaissances, c'est-à-dire que nous l'invitons quand ma femme donne à danser; mais il vaut mieux que sa réputation. — J'en suis enchanté pour lui, » répliqua le premier Consul en retournant à la place où il avait laissé M. de Talleyrand, qui n'avait pas bougé de la sienne.

Le duc de Roquelaure et le vicomte de Turenne, Dialogue

dei morts.

Le vicomte de Turenne* , chambellan de Napoléon et grand maître de sa garde-robe en 1811, descendait de rillustre maréchal de ce nom et était luimême un officier distingué ; mais il était aussi sujet à de singulières distractions et à des absences d'esprit très-originales.

Un soir, à une réception des Tuileries, M. de Turenne entend annoncer : Monseigneur de Roquelaure I et à ce nom paraît un prince de l'Église. M. de Roquelaure avait été archevêque de Malines avant que ce siège fût occupé par M. de Pradt, et avait quitté cette résidence archiépiscopale pour devenir un des douze chanoines mitres du chapitre de Saint-Denis. Le nom du personnage, sa qualité

1. Mort dans un âge très-avancé, il y a seulement un an ou deux,

sacerdotale et son habit ecclésiastique frappent l'attention curieuse de M. de Turenne, qui croit devoir l'aborder et lui adresser un compliment :

« Monseigneur, lui dit-il, permettez-moi de vous féliciter sur votre conversion si remarquable. Certes, après une jeunesse aussi vive que fut la vôtre, après tant de bons mots et de joyeuses aventures dont j'ai lu les relations et dont le souvenir me divertit encore, on ne pouvait guère s'attendre à vous voir terminer votre carrière au sein de l'Église et dans les pieuses pratiques de la prélature : vous n'en avez que plus de mérite, monseigneur, de finir aussi bien après un tel début. »

Le prélat regarde M. de Turenne pour s'assurer qu'il ne raille pas, et voyant qu'il parle sérieusement et le prend pour le fameux duc de Roquelaure, qui florissait du temps de Louis XIV, il veut le payer en même monnaie et lui demande, quoiqu'il sût parfaitement son nom :

« A qui ai-je Thonneur de parler?

— A M. de Turenne.

— Vraiment! Eh bien! à mon tour, je Vous fais

mon compliment très-sincère. Ce boulet de Saltzback qui vous avait, disait-on, coupé en deux, et avait emporté du même coup un bras à ce pauvre Saint-Hilaire, n'était donc qu'une fable? J'en suis ravi, monsieur le maréchal, j'en suis enchanté! »

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A demain les affaires sérieuses.

Napoléon comptait parmi les officiers de sa maison civile un homme jeune encore, et dont nous tairons le nom par un juste sentiment de convenance, mais que tous ses contemporains reconnaîtront au portrait que nous allons en faire.

M, de *** était petit de taille, quoique parfaitement tourné, il avait les cheveux noirs et les yeux bleus. Riche de patrimoine, il portait un des plus beaux noms de France; mais il faut dire aussi qu'il était d'une originalité de caractère et d'un égoïsme sans pareils. On va en juger.

Parmi les manies dont la nature l'avait abondamment doté, il avait celle de ne vouloir jamais être réveillé pendant son sommeil pour quelque cause que ce fût. Son valet de chambre avait reçu à cet égard des ordres tellement précis que, l'hôlel qu'il habitait à Paris fût-il devenu tout à coup la proie des flammes tandis que son maître dormait, il se serait bien gardé d'aller l'avertir du danger qu'il courait, dans la crainte d'être impitoyablement chassé, et peut-être pis encore.

Ce personnage (car c'en était un), n'ayant pas suivi l'Empereur dans son voyage d'Italie, se pré-

lassait à Paris, où il menait ce qu'on appelle joyeuse vie, lorsqu'un soir après minuit son valet de chambre est tout k coup réveillé par le suisse de l'hôtel, qui lui annonce l'arrivée d'un piqueur venu à franc étrier du château habité par le père de M. de ***, porteur d'une lettre qu'il a ordre de lui faire tenir à l'instant même. Le fidèle serviteur descend dans la cour et s'enquiert, auprès de ce valet, de la cause d'un message aussi pressé. Celuici lui apprend que M. de*** (le père de notre jeune homme) est mort frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le presse d'en prévenir son maftre, et lui remet la lettre dont il est porteur, qui est de l'intendant du château. Le valet de chambre s'excuse d'abord d'accomplir la commission en faisant valoir des ordres qu'il n'ose transgresser. Le piqueur insiste : le cas est tellement exceptionnel, que le valet de chambre se résout à entrer dans la chambre de son maître pour lui apprendre la fatale nouvelle. Grâce à la veilleuse qui brûle sur le somno, il s'approche avec précaution du lit où M. de *** dort profondément, et le touchant légèrement à l'épaule, il lui dit à demi-voix :

« Monsieur, monsieur, je vous demande bien pardon, mais.... »

M. de*** ouvre un œil, reconnaît son domestiqué, et se mettant aussitôt sur son séant :

« Comment ! drôle ! s'écrie-t-il exaspéré, quoi-, que à moitié éveillé, malgré ma défense tu oses....

' — Monsieur, se hâte d'interrompre celui-ci, c'est que M. votre père est mort ce matin....

— Hein 1 mon père esj mort, dis-tu ?

— Oui, ïnonsieur, subitement; en voici la nouvelle, ajoute-t-il en tendant à son maître la lettre qu'il tient à la main.

— Dieul que j'aurai de chagrin demain matin! » s'écrie M. de ***, et laissant retomber sa tête sur l'oreiller : « C'est bien, ajoute-t-il, va-t'en, je te pardonne pour cette fois; que cela ne t'arrive plus ! »

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Retour de l'île d'Elbe.

Toute cette cour si brillante, tout ce monde officiel si puissant et si sûr de lui-même , toute cette héroïque armée, disparurent devant l'invasion, et la France, arrachée brusquement à ses destinées, se chercha elle-même et ne se retrouva plus, pendant le cours de la première restauration. Pendant qu'on gémissait sous le joug imposé par l'étranger, on apprit tout à coup que Napoléon était en France. On refusa de le croire; et, quand il ne fut plus permis d'en douter ,^ on ne voulut pas croire qu'une telle entreprise pût réussir.

En coupant à travers les montagnes, Napoléon ne mit que cinq jours pour venir de Cannes à Grenoble. La garnison de cette ville était composée de

deux régiments d'infanterie, le 5' et le 7" de ligne, et d'un régiment d'artillerie, le tout commandé par le général Marchand. Ce général avait envoyé un bataillon du 5« de ligne pour défendre un défilé qui se trouve à deux ou^||lt)is lieues en avant, sur la route par laquelle arrivait TEmpereur.

La colonne de Ttle d'Ëlbe ne fut pas plutôt en vue, que les soldats s'approchèrent pour chercher à apercevoir leur ancien chef. Ils l'eurent bientôt reconnu à la redingote grise qu'il portait habituellement par-dessus son habit : il n'y avait pas un soldat de l'armée qui ne l'eût vu maintes fois dans ce costume.

L'Empereur s'approcha : le bataillon de ligne gardait un profond silence; l'officier qui le conduisait commanda de mettre enjoué : il fut obéi I... S'il avait commandé : feu! on ne peut dire, ce qui serait arrivé; mais l'Empereur n'avait pas laissé le temps aux soldats d'exécuter le commandement, et, leur adressant la parole, il leur demanda comme à son ordinaire : « Eh bien I comment se porte-t-on dans le 5" de ligne ? » Les soldats répondirent alors : « Très-bien, sire I » L'Empereur reprit : « Je viens vous revoir; est-ce qu'il y en a parmi vous qui voudraient me tuer? — NonI non! » s'écrièrent les soldats en masse. Aussitôt Napoléon se mit à les passer en revue, comme il eût fait dans la cour des Tuileries, et prit ainsi possession de ce bataillon.

Le commandant n'avait pas l'air très- satisfait. L'Empereur s'approcha de lui et lui demanda depuis combien de temps il servait; celui-ci lui dit l'époque de son entrée dans les rangs de Tarmée. Napoléon continua : « Qui%i|^t-ce qui vous a fait officier?'' — Vous, sire. — Et lieutenant? — Vous, sire. — Et capitaine? — Vous, sire. — Et chef de bataillon? — Vous, sire. — Je devais donc m'attendre à quelque reconnaissance de votre part, poursuivit l'Empereur, et cependant je ne vous en demande pas. Donnez vos épaulettes au plus ancien capitaine de votre bataillon et retirez-vous. » Le commandant obéit. Gela fait, l'Empereur mit ce bataillon du h"" à la tête de sa colonne et marcha sur Grenoble, où ce premier succès l'avait déjà devancé. (Le général de Vaudoncourt, Campagne des Cent-Jours,)

XGII

Le ministère des Cent-Jours.

Le 20 mars 1815, vers les neuf heures du soir, à peine arrivé aux Tuileries, Napoléon me fit appeler. Je me rendis aussitôt auprès de lui. Après avoir traversé une foule immense qui remplissait les appartements, je parvins à son cabinet, où je succédai à l'archichancelier. L'Empereur était seul : il me tendit affectueusement la main : « Oh ! oh I

mon cher, me dit-il, vous êtes bien changé ! — Sire, on le serait à moins, lui répondis-je ; mais je vois avec bonheur que la santé de Votre Majesté n*a pas souffert. — Ah çà! vous allez reprendre votre ministère? — Sire, vous êtes le maître de disposer de moi comme vous le voudrez ; mais je désirerais que ce ne fût pas pour un poste auquel je ne conviendrais plus dans l'état présent des choses. La France est trop réduite, aujourd'hui, pour comporter deux ministères pour les finances, et je ne pourrais me charger de la direction du service et des opérations du trésor public; Votre Majesté peut se rappeler que je lui avais demandé d'en être entièrement débarrassé, dès la seconde année démon administration.— Kh bien! je remettrai provisoirement le comte Mollien au trésor. — Avec cette condition, sire, je n'ai plus d'objection à faire à Votre Majesté : je la supplierai seulement de considérer qu'il y a plus de quarante ans que je travaille, que je vieillis, et que, dans l'intérêt public, il importe qu'elle songe à me donner bientôt un successeur. — J'y penserai sérieusement, je vous le promets, lorsque nous serons sortis de nos embarras. Aujourd'hui, j'ai besoin que ce soit vous qui me fassiez connaître la situation actuelle des finances, que j'ai perdue de vue. Vous avez l'habitude des formes qui me plaisent et facilitent mon travail. J'espère ainsi me mettre promptement au courant. 11 faut que vous prépariez en même temps le compte rendu et

DU TEMPS m NAPOLÉON I". 201

le budget à présenter aux Chambres, et vous aurez probablement à me proposer vos vues sur les moyens extraordinaires dont nous ayrons besoin pour assurer le service de la campagne qu'il me faudra ouvrir, dès que j'aurai terminé la réorganisation de l'armée. Prenez dès demain possession de votre ministère ; vous recevrez votre nomination cette nuit. * Puis, après une pause et un moment de silence, l'Empereur ajouta : « Mais qui mettrons-nous au ministère des affaires étrangères? Je ne suis pas encore fixé pour ce département. »

Je me rappelai alors un ouvrage sur la situation des divers États de l'Europe, qui avait été publié vers le milieudel814,que j'avais lu avec beaucoup d'intérêt, et dont l'auteur m'était personnellement' inconnu. Je lui en parlai comme d'unli^ homme qui m'avait paru d'un mérite distingué. Cet homme était M. le baron Bignon, de qui j'ai eu l'honneur d*être le collègue à la Chambre des députés.

« Mais, répliqua Napoléon, n'y avait-il pas bien des injures contre moi dans son ouvrage? —Peutêtre un peu, sire, et apparemment comme passeport pour tout le bien qu'il n'avait pu se dispenser de dire d'ailleurs de Votre Majesté. — Eh! mais, ajouta-t-il en souriant et en me pinçant la joue, vous n'avez pas eu besoin de passe-port^ vous ! »

Et ici l'Empereur faisait allusion aux Observations que j'avais publiées en 1814, et qui, sans que je le susse, lui avaient été envoyées à l'île d'Elbe.

c Oh! mais aussi, repartis-je, ma position n*était pas la même. Je n'ai pas écrit spontanément; il s'agissait de justifier le gouvernement de Votre Majesté, ainsi que mon administration personnelle, d'imputations flétri ssanteS|«t ce n'était pas là le cas de prendre des mitairiej. — A la bonne heure, fit Napoléon; au surplus, j'y songerai. ■

Je pris congé de l'Empereur, et, en me retirant, je traversai lentement les salons pour me donner le loisir d'examiner un peu les nouvelles figures; j'en remarquai bon nombre qui, la veille encore, et surtout depuis.... Mais je tais ces noms; les publier, serait causer un scandale iûatile. (Gaudin.)

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Un don patriotique.

La revue des Fédérés, que l'Empereur passa le 14 mai dans la cour des Tuileries, fut marquée par un incident : au moment où Napoléon passait dans les rangs, une femme sortit de la foule, un rouleau de papier à la main. L'Empereur s'avança, reçut le rouleau, et, croyant qu'il renfermait une pétition, le garda pour en prendre lecture quand il serait rentré à TÉlysée. La revue achevée, il rg met ce rouleau au ministre de l'intérieur, qui l'ouvre, et trouve, au lieu d'une requête, vingt-cinq billets de banque de mille francs chacun. Aucune indication

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ne donnant le nom de la donatrice et les recherches pour la découvrir ayant été vaines, cet argent fut versé dans la caisse destinée à solder les frais d'habillement des gardes nationales.

XGIV

Jacques Laffitle.

Au moment de quitter la France, Napoléon, n'ayant pas dC: banquier auquel il pût confier son argent, se rappelai que le comte Perrégaux, l'un de ses çhambellaiïiiiy était associé de la maison Jacques Laffitte. Il le fit appeler et le chargea de demander au chef de cette maison s'il pouvait, dans ses relations de banque, lui faire ouvrir un crédit de quatre à cinq millions, contre la remise d'une somme pareille qu'il lui ferait tenir en or et en bonnes valeurs. Le comte Perrégaux n'hésita pas à accepter cette proposition, et la soirée ne se passa pas que les fonds n'eussent été encaissés par M. Laffitte, qui s'était rendu aussitôt à l'Elysée.

L'entrevue de l'Empereur et du banquier fut curieuse : Napoléon ne croyait trouver, dans M. Laffitte, qu'un homme d'argent, un heureux calculateur; mais, à l'échange des premières paroles, il reconnut l'homme supérieur. Oubliant le but de sa visite, il discuta les hautes questions politiques qui préoccupaient sa pensée, et força M. Laffitte à re-

connaître tous les périls auxquels la conduite de la Chambre des députés exposait les intérêts conquis par trente millions de Françaissur quelques milliers de privilégiés qu'allaient ramener dans Paris les armées deBlùcher etde Wellington; puis, revenant à Blûcher, il questionna M. Laffîtte sur le degré d'influence qu'il avait exercé dans la détermination du maréchal Marmont, au 30 mars 1814. C'était lui, M. Laffitte, avait-on dit à tort, qui, en faisant vibrer dans le coeur de Marmont les fibres du patriotisme de 1 789, et lui donnant l'effroi du sac de Paris, lui avait fait oublier tout ce qu'il devait à l'Empereur de reconnaissance depuis le jour où , sous-officier d'artillerie, il avait trouvé un protecteur, un ami, un père dans le capitaine Bonaparte. La préoccupation fut si forte de part et d'autre, que M. Laffitte sortit sans penser à prendre les ordres de l'Empereur et sans lui donner de reçu sous aucune forme. Ce fut seulement arrivé chez lui et en se retrouvant avec ses associés qu'il s'aperçut de sa distraction et se hâta de la réparer.

Cette visite me rappelle celle qui fut faite peu après par M. Laffitte à Louis XVIIL Le baron Louis, ministre des finances , croyant sans doute racheter par l'exagération de la haine les faveurs et les bienfaits qu'il avait reçus de l'Empereur, fit sommation à M. Laffitte de déclarer par serment s'il avait ou non des fonds à Napoléon.

M. Laffitte, justement effrayé, courut aux Tuile-

ries et obtint du duc de Blacas d'être admis près du roi : «^ Sire, lui dit- il, 'le 19 mars, peu d'heures avant l'entrée de Napoléon dans Paris, j'ai reçu de Votre Majesté un dépôt de sept millions, que Tindiscrétion de ses courtisans a fait connaître à Napoléon ; mais lui-Éttême a pris soin de me rassurer, en me prescrivant de faire passer cet argent en Angleterre et de prouver ainsi que j'étais digne de la confiance dont le roi m'avait honoré. » Louis XVIII comprit ce qu'attendait M. Laffltte : il l'interrompit en lui disant : « Je savais tout cela, monsieur : l'abbé Louis a eu tort. Soyez sans inquiétude, et faites, pour l'argent qui vous a été remis à l'Elysée, ce que vous avez fait pour le mien , c'est-à-dire ce que vous avez promis de faire en le recevant. » (Le général Montholon.)

XGV

Le trousseau.

Dès que Napoléon eut abandonné l'Elysée pour aller se réfugier à la Malmaison (dans la matinée du 25 juin 18r5), les membres du gouvernement provisoire passèrent le reste de cette journée en allées et venues, en conjectures, en enquêtes sur les résolutions que prendrait l'Empereur. Pouché ne pouvait croire à cette retraite sans lutte ; et cependant Napoléon n'avait témoigné jusqu'alors

qu'un désir, celui de se mettre en route. Le grand maréchal avait déjà reçu mission de régler tout ce qui était nécessaire pour assurer l'accomplissement du voyage et former un établissement aux États- Unis. Le général Bertrand écrivit donc au duc d'Otrante pour lui faire une demande de meubles, de linge et de vaisselle que Napoléon désiiait emporter avec lui, en joignant à sa lettre un état détaillé de ces divers objets, avec indication des résidences impériales où ils existaient. Le duc d'Otrante ayant donné l'ordre de ne rien laisser sortir, ni des Tuileries, ni de Saint-Cloud, ni du garde-meuble, sans un ordre signé de lui, ce fut seulement la veille du jour où l'Empereur quitta la Malmaison (le 28) que Fouché fit donner verbalement au général Bertrand l'avis que le gouvernement , en vertu d'un arrêté, l'avait autorisé à se faire délivrer, contre un reçu motivé, les objets suivants, destinés à l'usage personnel de Napoléon, savoir :

Un service d'argenterie de douze couverts ;

Le service de porcelaine, dit des quartiers généraux;

Six services de douze couverts en linge damassé ;

Six services en linge d'office ;

Douze paires de draps de premier choix ;

Douze paires de draps de service ;

Six douzaines de serviettes d'appartement;

Deux voitures de voyage ;

Trois selles et trois brides d'officier général ;

Trois selles et trois brides de piqueur ;

Douze cents volumes à prendre tant dans la bibliothèque de Saint-Gloud que dans celles de Fontainebleau et de Rambouillet;

Et cent mille francs pour frais généraux de voyage.

Si nous sommes entré dans ces puérils détails, CQf n'est que pour mieux faire apprécier la valeur du trousseau d'exil accordé à Napoléon par l'homme jadis pauvre et obscur qu'il avait fait duc et auquel il avait donné plus de huit cent mille livres de rentes.

Au reçu de cette décision,.Napoléon fit demander à Barbier, son bibliothécaire particulier, les atlas du voyage scientifique en Egypte de Denon qui lui appartenaient, des ouvrages sur l'Amérique et plus particulièrement ^ur les États-Unis, ainsi que le catalogue de tout ce qui avait été imprimé sur ses campagnes. Il le chargea, en outre, de lui compléter une bibliothèque qui devait se composer de ce qu'on appelait la bibliothèque de campagne, en y joignant une collection du Moniteur et la meilleure Encyclopédie, et de consigner le tout à une maison de commerce qui se chargerait de le faire passer en Amérique. Cette demande se réduisit à la bibliothèque de Trianon, qui ne se composait que de six cents volumes environ, dont la Chambre des représentants autorisa la délivrance ; mais, le 6 juillet suivant, le général prussien Bulow la séques-

tra, et s'en empara comme propriété des alliés. (PoucHÉ, duc d*Otrante, Mémoires. — Barbier, bibliothécaire de l'Empereur, Notice sur la bibliothèque du Louvre.)

XGVI

Utile recommandation.

A rÉlysée, Napoléon, comprenant que sa présence à Paris pouvait faire douter les puissances étrangères de la bonne foi de sa seconde abdication, résolut de s'éloigner de sa capitale; mais auparavant il se fit remettre sa correspondance particulière ; puis il prescrivit à son secrétaire de brûleries pétitions, les rapports et toutes les lettres qui lui avaient été adressées depuis le 20 mars. Fleury de Chaboulon s'occupait de ce soin dans le cabinet de l'Empereur, lorsque lui-même venant à traverser cette pièce, s'approcha de Fleury de Chaboulon, et, par curiosité, regardant par-dessus l'épaule de ce secrétaire la lettre qu'il avait dans les mains : « Ne brûlez pas cellç-ci et gardez-la pour vous, lui dit-il en souriant; si on vous tourmentait plus tard, cette lettre deviendrait une excellente recommandation. N*** ne manquera pas de jurer aux autres qu'il leur a toujours conservé une chaste fidélité. Quand il saura que vous avez en main la preuve matérielle qu'à mon retour il s'est mis à mes pieds, mais que je n'ai voulu ni de

lui ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous être utile, dans la crainte que vous ne jasiez. »

Pleury de Ghaboulon, croyant que TEmpereur plaisantait, allait livrer aux flammes la lettre, comme il avait fait déjà de beaucoup d'autres de ce genre» lorsque Napoléon, lui retenant le bras, ajouta : « Non, vous dis-je, conservez-la de même que celle des gens que vous allez retrouver. Je vous les donne pour votre sauvegarde. — Mais, sire, s'ils m'accusaient de les avoir soustraites ? — Alors, vous menaceriez ceux-là de les faire imprimer dans les journaux, et ils se tairaient, soyez-en sûr, je les connais 1 » (Fleury de Ghaboulon, ifé* moires sur les Cent-Jowrs.)

xGvn

Un illustre ingrat.

Le 26 juin au matin. Napoléon ayant envoyé une dernière fois le général Becker à Paris pour obtenir enfin de Davoust, ministre de la guerre, les passe-ports qui lui étaient nécessaires pour s'embarquer avec sécurité à Rochefort, passe-ports dont Pouché empêchait secrètement la délivrance. Napoléon, disons-nous, de {dus en plus inquiet de ne pas voir revenir Becker à la Malmaison, dépêcha» le soir, son aide de camp, le comte de Flahaut^ à

Fouché, pour obtenir pne solution. A neuf heures du soir, comme Davoust privait aux Tuileries pour rendre compte à la commission de Fentrevue qu'il avait eue dans l'après-midi avec Becker, il aperçut dans le salon qui précédait la salle des séances des membres du gouvernement provisoire M. de Flahaut, qui attendait que Fouché, qu'il avait fait prévenir de son arrivée, le fit appeler. Davoust, ne voyant dans la présence aux Tuileries de cet aide de camp de .Napoléon qu'un subterfuge de ee dernier pour différer encore son départ, l'interpella tout à coup en lui disant d'un ton de colère :

« Ah çà ! décidément, votre Bonaparte ne veut donc pas partir ?... nous ne pourrons donc jamais nous débarrasser de lui ? Sa présence nous importune, elle nuit à nos négociations; il devrait cependant bien savoir que nous ne voulons plus de lui I Général, dites à Bonaparte de ma part que, s*il ne se décide pas à s'en aller ce soir même, je le fais arrêter demain matin, et que, s'il le faut, j'irai l'arrêter moi-même I »

En entendant de telles paroles sortir de la bouche d'un homme que l'Empereur avait comblé de richesses et d'honneurs, M. de Flahaut ne put contenir son indignation :

« Monsieur le maréchal, lui répondit-il, jamais je n'aurais pu croire que celui qui était aux genoux de l'Empereur il n'y a pas encore huit jours pût tenir aujourd'hui un pareil langage. Je me respecte

trop, j'honore trop la^^ersonne et Tinforturie de TEmpereur pour le lultapporter. Allez-y vousmême ; une telle mission Vdus convient mieux qu'à moi. . ^-'

— Monsieur! répliqua Davoust exaspéré, vous oubliez que vous parlez au ministre de la guerre, au général en chef de l'armée ! Rendez-vous surle-champ à Fontainebleau, pour y attendre mes ordres.

— Je n'irai pas à Fontainebleau, monsieur le maréchal, reprit M. de Flahaut avec vivacité. Je ne veux pas abandonner TEmpereur, moi I je veux lui garder jusqu'au dernier moment la fidélité que tant d'autres lui avaient jurée.

— Monsieur 1 s'écria une seconde fois Davoust, parvenu au paroxysme de la colère, je saurai vous punir de votre désobéissance I

— Vous n'en aurez plus le droit, monsieur le maréchal, attendu que, dès ce moment, je donne ma démission ; ce serait déshonorer mes épaulettes que de servir désormais sous vos ordres. »

Et sans attendre l'effet de la menace du ministre, M. de Flahaut sortit, et retourna à la Malmaison dire à l'Empereur que, malgré son insistance, il n'avait pu voir aucun des membres de la commission. A l'altération de sa voix, au bouleversement des traits du visage de son aide de camp. Napoléon vit bien qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire dont il ne lui parlait pas. Il le questionna

et le pressa de telle docte qu'il parvint enfin à lui faire avouer ce qui %'éAi\ passé ejntre Davoust et lui. Habitué depuis lixv^ îçwi à ne s'étonner de rien, à soufirir tous les genres d'humiliation :

« Eh bien 1 qu'il vienne donc I s'âsria-t-il en frappant sa poitrine de ses deux poings fermés» qu'il vienne, je suis prêt à lui tendre la gorge ! >

Puis après un silence, il reprit la main de son aide de camp, et ajouta avec un calme apparent :

« Votre conduite, mon cher Flahaut, a été sublime ; elle me touche profondément ; mais restez à l'armée, la patrie a besoin d'hommes tels que vous. Faites comme moi : méprisez, et tâchez surtout d'oublier le prince d'Ëckmulh et ses lâches menaces. »

Mais l'histoire, plus sévère et moins généreuse que Napoléon, ne les oubliera pas. (Fleury de Ghaboulon, les Cent-Jours. }

xcvm

Un eourtisan du malheur.

La journée du 27 juin 1815, si fertile en événements et en émotions de toutes sortes, avait tellement fatigué Napoléon, qu'avant son dtner, qui n'avait lieu, à cette époque, que très-tard, il voulut prendre un bain ; on le lui prépara ; mais à peine était-il dans sa baignoire, qu'il entendit discuter

dans le petit salon qui précédait la Sicile des bains, et qu'il crut yecoïihaltre' jjî voix de Carnot. « Si M. Carnot est là, c^ia-t-lï^j^tiu on le fasse entrer? »

En efiFet, c'était.luî. Le j^duvemement provisoire l'avait chargé d'kller à' la Malmaison pour éclairer l'Empereur sur le danger de sa position et justifier en quelque sorte les mesures que la commission avait cru devoir prendre à son égard.

Introduit dans la salle de bains, Carnot sembla mal à Taise ; il avait le cœur serré. Dans tout ce qui avait été faitjusqu'alors, la conduite de Pouché avait eu quelque cliose de mystérieux qui n'avait échappé à aucun de ses collègues ; ceux-ci craignant de voir rejaillir sur eux une part de l'odieux de cette conduite, Carnot, disons-nous, venait à la Malmaison non-seulement pour lesdisculper, mais encore pour s'acquitter d'un devoir : celui de faire ses adieux à l'Empereur. Napoléon ne lui laissa pas achever les explications qu'il lui donnait, parce que jamais il n'avait confondu les membres du gouvernement provisoire avec l'homme qu'ils s'étaient choisi pour président; et l'accueil qu'il fit à Carnot dut lui prouver tout le cas qu'il faisait de sa personne.

« Eh bien ! lui dit-il après avoir échangé quelques paroles, le gouvernement me craint donc beaucoup, puisqu'il veut à toute force que je m'éloigne, sans même me fournir les moyens d'assurer l'inviolabilité de ma personne? »

Carnot baissa la tête sans répondre; Napoléon

poursuivit avec anîmatioij: «Les malheureux!... ils veulent tellement ma perte, qu'ils préféreraient la leur, plutôt que de me mettre entre les mains la possibilité de les sauver !i.{!h bien! qu'il soit fait comme ils le veulent. Je quitterai la France, je la quitterai sans regrets, puisqu'elle me repousse, la France que j 'aurais voulu faire la reine du monde I . . . Puisqu'on m'oblige à partir, je partirai ; mais ce ne sera que pour me réfugier chez sa plus implacable ennemie : j'irai demander asile à l'Angleterre. L'Angleterre sera pour moi plus généreuse que la France ! »

A ces mots, Carnet s'écria : « Ah I sire, au nom de votre gloire, au nom de tout ce qui vous est cher, renoncez à ce projet, je vous en conjure, sire, comme votre plus sincère ami. Eh quoi! le général Bonaparte, le premier Consul, l'Empereur, l'homme enfin qui, pendant vingt ans, fut l'ennemi personnel des Anglais, celui qui les a mis au bord du tombeau, veut aller en Angleterre I... Mais, sire, pardonnez-moi d'oser vous le dire : cette idée est insensée, elle perdra Votre Majesté.... »

Et Carnot, les yeux humides, les doigts serrés les uns dans les autres, offrait en ce moment le modèle de l'homme vraiment attaché à la gloire de celui qui, pendant dix ans, avait fait celle de la patrie. « Il me faut aller en Angleterre, répéta l'Empereur; je crois le peuple anglais grand et généreux. Il ne laissera pas insulter Napoléon Bonaparte, aban-

donné, malheureux, Bll^t lui demander asile et protection.- » ' '*\^'

— Et c'est vous, sire", >^ui croyez pouvoir faire entendre ce mot de protection au prince régent?..- Mais lord Ca^telreagli reÈêVra d'abord des ordres de Wellingtoft ou de lord Beresford; puis il ira, en raillant, les mettre aux pieds de son maître dissolu!... Non, sire, je ne puis soutenir cette pensée. Encore une fois, au nom de votre fils, au nom de la France entière, sire, n'allez pas en Angleterre! »

Et Garnot, oubliant le lieu où il se trouvait, tant son émotion était forte, était demeuré à genoux les deux mains appuyées sur le rebord de la baignoire.

«Alors, dit enfin Napoléon, vaincu par les énergiques prières de Garnot, je n'irai pas; mais où irai-je, grand Dieu? — En Amérique! sire. Que Votre Majesté parte sur-le-champ pour la Rochelle ou pour Bordeaux, si elle ne veut point aller à Rochefort. Je sais que le capitaine Bodin croise dans ces parages; peut-être vous atténd-il pour protéger votre traversée?^ — Oui! c'est décidé, s'écria Napoléon; j'irai en Amérique, et fasse le ciel que j'y trouve le repos ! »

A ces mot3, Garnot se releva; et, dans un transport dont il ne put retenir l'élan, il se pencha vers l'Empereur, qui, du bras qu'il avait hors de la baignoire, l'attira à lui et l'embrassa avec un attendrissement qui, chez lui, était une rare émotion :

« Carnot, lui dit-il, vous êtes un véritable ami. Le souvenir de vos paroles sera toujours pour moi une pensée consolante. »

Avec une âme froide, Qarnot possédait cependant un cœur accessible aux plus vives affections. Depuis son abdication, Napoléon était devenu pour lui un être privilégié ; et, le lendemain de cette entrevue, il dit à Fouché, après lui en avoir raconté les détails : « En ce moment j'eusse donné ma vie à Bonaparte, s'il me l'eût demandée. »

Trois semaines plus tard, c'est-à-dire après la rentrée du roi à Paris, et le lendemain de la publication, dans le Moniteur^ de l'ordonnance du âdjuillet, Carnot, que Fouché avait couché un des premiers sur sa liste de proscription, allant demander à son ex-collègue du gouvernement provisoire, auxtermes de l'article 2 de cette ordonnance, le lieu de surveillance qu'il lui plairait de lui indiquer, lui dit : « Où veux -tu que j'aille, traître ? — Où tu voudras, imbécile! 9 répondit le ministre de la police de Louis XVIII. (La duchesse d'Abrantès, Mémoires.)

XGIX

Derniers adieux.

Dans l'après-midi du 29 juin, toutes les personnes qui devaient suivre la destinée de Napoléon se trouvant réunies à la Malmaison, où beaucoup d'autres

étaient venues lui dire adieu le matin, l'Empereur chargea le grand maréchal Bertrand de veiller aux derniers préparatifs de son départ. A cinq heures, sur Tordre qu'il en avait reçu, le général Becker se présenta à la porte du salon du rez-de-chaussée en disant à Napoléon : « Sire, tout est prêt. » L'Empereur, qui avait déjà revêtu un habit de ville, prit un chapeau rond posé sur un meuble, embrassa la reine Hortense en la priant de ne point raccompagner plus loin, et, précédé du général Becker, traversa le vestibule, où il embrassa les ofQciers de la garde qui se pressaient sur son passage : tous fondaient en larmes. Quant à lui, toujours calme, il gagna rapidement l'allée du parc, où l'attendait la voiture qui devait le conduire à Rochefortl... Ainsi les destinées du grand homme se nouèrent et se dénouèrent à la Malmaison ; là s'éleva et tomba son étoile ; ce fut là qu'il perdit sans retour le sceptre que sa puissante main avait légitimé par le baptême de la victoire I

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