‹ Anecdotes du temps de Napoléon IerChapitre 7 sur 14 · I. Voir les Mémoires de M. Ouvrard · texte numérisé non relu

I. Voir les Mémoires de M. Ouvrard

« Le jeudi et le vendredi se passèrent ainsi, sans nouvelles. Le samedi j'étais de service près de sa personne, il ne me dit pas un mot ; le lendemain, qui était un dimanche, en entrant dans le salon où il tenait le lever^ il me vit encore, parce que l'aide de camp qui descendait de service y entrait d'ordinaire avec celui qui le montait ; il medemanda alors si je restais à Saint-Cloud. Sur ma réponse négative, il me dit de ne pas partir, parce qu'il me ferait appeler probablement dans la journée.

« 11 y eut messe comme à l'ordinaire, et l'on y vit les personnes qui étaient accoutumées d'y venir. Aucun changement ne s'annonçait encore. Après la messe, étant resté absolument seul, je crus que l'Empereur m'avait oublié et je m'en fus chez la duchesse de Bassano lui demander à dîner, voulant me tenir à portée de revenir si Ton m'appelait et ne m'en aller qu'après que l'Empereur eût été couché. Mme de Bassano habitait une maison de campagne située à Sèvres, absolument en face du pont.

« Tandis que j'étais chez elle à attendre son mari pour dîner, nous le vîmes arriver de Paris, amenant avec lui le comte de Sémon ville, sénateur. J'étais si accoutumé à voir sortir des portefeuilles de la voiture du duc de Bassano, que je ne fis pas attention que, dans le nombre de ceux qu'on en retira^ se trouvait celui du ministre de la police; mais je remarquai que l'on sortait de cette voiture un paquet devant appartenir au comte de Sémonville, lequel

renfermait un habit de sénateur avec tout ce qui en dépendait, épée, chapeau à plumes, etc. Gomme j'avais aperçu ce serviteur à la messe de la chapelle du palais, le matin, je ne pouvais comprendre pourquoi il était retourné à Paris, ayant à revenir à Saint- Gloud aussi promptement. Je lui demandai le motif de ce retour aussi précipité; il me répondit qu'il avait à faire des visites à de vieilles douairières de Versailles, et qu'il attendait sa voiture pour y aller. « Le duc de Bassano avait des comptes à rendre à l'Empereur avant le dtner, en sorte que nous fûmes obligés de IJattendre, et, pendant cet intervalle, nous allâmes, M. de Sémonville et moi, faire une promenade dans le jardin. Ce fut lui qui m'apprit alors que le ministère de la police venait d'être retiré à Fouché, et que le duc de Bassano était allé en porter le portefeuille à l'Empereur*. Je m'expliquai facilement ce que signijQaient le paquet, l'épée, le chapeau et le retour du sénateur. 3ë voulus lui en faire mon compliment d'avance, il le refusa en me protestant qu'il ne voulait rien au monde.

1. M. de Sémonville appartenait, comme M. de Talleyrand, à cette classe de gens assez nombreuse qui sont leurs propres preneurs et qui ont Tart d'amener la foule à répéter les éloges qu'ils font continuellement d'eux-mêmes. Toujours occupé du soin de sa réputation, 1 mettait sa prétention. à persuader qu'il n'ignorait rien, et que personne, dans le monde politique, n'était aussi bien informé que lui : «Vous savez qu'il existe une intrigue depuis hier? lui disait un jour un de ses amis. — Une intrigue l répliqua M. de Sémonville, qui ne savait pas ce dont on voulait lui parler; vous en êtes là?... U y en a trois. »

«Tandis que nous étions à nous promener, il arriva à cheval un piqueur des écuries de TEmpereur , avec un deuxième cheval de main; il venait me chercher au plus vite. J* étais en bas de soie et dans une toilette peu convenable à un écuyer. Néanmoins, le piqueur me pressantj'imaginai de mettre mes souliers dans ma poche et de passer les bottes du duc de Basswo par-dessus mes bas de soie. Dans la maison que je quittais, on était à cent lieues de se douter de ce qui allait m'arriver, et Ton riait autant que moi de mon accoutrement. J'arrivai à Saint-Gloud au galop, et je rechaussai mes souliers dans le vestibule, avant d'entrer dans les grands appartements. L'Empereur, impatienté de m'attendre,^ allait monter en calèche pour faire sa promenade accoutumée avec l'Impératrice, lorsqu'on m'annonça. Il me fit entrer tout seul, quoique l'archi- . chancelier fût là, qui savait tout et ne disait rien; puis en souriant A me dit : « Eh bien, Savary, voilà une grande affaire I Je vais vousfaire ministre de la police : vous sentez-vous la force de remplir cettq place?» Je répondis que je me sentais bien le courage de lui être dévoué toute ma vie, mais que je n'avais aucune idée de cette besogne; à quoi Napoléon répliqua que tout s'apprenait.

« Il fit entrer immédiatement l'arclîichancelier et le duc de Bassano, qui me remit la formule du serment que je prêtai de grand cœur, et auquel certes je n'ai pas manqué.

« Je revins avec le duc diner chez lui. 11 me recommaDda de ne rien dire de ma nomination. Gela était inutile ; j'étais plus mort que vif. 11 n'y avait jamais eu dans ma vie d'événement auquel je fusse moins préparé qu'à celui-là : j'en eus une courbature, et ne pus ni manger ni parler pendant le repas, après lequel le sénateur et la maltresse de la maison s'approchèrent du duc pour lui demander des nouvelles de la nomination du nouveau ministre. Je l'entendis leur répondre en me désignant de l'œil : « Le voilà, le nouveau ministre de la police ! » Us en parurent aussi étonnés que moi. M. de Sémonville n'alla pas faire de visites aux douairières de Versailles et remporta son paquet à Paris.

« Le même soir, nous allâmes à Paris, le duc de Bassano et moi, pour qu'il me fit remettre l'hôtel du ministère. Je ne rentrai chez moi que très- tard, n'ayant nulle envie de dormir et ne pouvant m'accoutumer à l'idée de quitter ma profession de soldat pour remplir des fonctions dont j'avais réellement peur. » (Le duc de Rovioo, Mémoires.)

Deux lauréats.

En songeant à l'explosion d'enthousiasme que produisit la naissance du roi de Rome, on doit croire que les offrandes dé la poésie durent paraître bien

froides et bien mesqnînes : la voix du peuple est si retentissante qu'elle étouffe toutes les autres. Quoi qu'il en soit, l'Académie, c'est-à-dire YInstituty proposa à cette occasion d'accorder deux prix, un pre-* mier et un second, et six accessits, aux huit meilleures pièces de vers, français et italiens, que la naissance d'un héritier de l'empire devait nécessairement inspirer. Plus de cinq cents pièces de vers signées furent publiées et imprimées, en deux gros volumes in-8, ayant pour titre : « Hommages poétiques à Leurs Majestés Impériales et Royales, sur la naissance de leur auguste fils, Sa Majesté le roi de Rome ! » Aucun de ces concurrents, il est vrai, n'obtint le prix de poésie française, parce qu'ils furent tous deux décernés à de jeunes écoliers : le premier fut remporté par Barjaud de Montluçon, âgé de dixsept ans, et le second par Casimir Delavigne, à peu près du même âge, l'un et l'autre élèves de rhétorique au lycée Napoléon.

« Vraiment! s'écria TEmpereur avec un accent de satisfaction marquée, quand on lui eut appris le résultat du concours, ce sont deux élèves de mon lycée qui ont été couronnés? Je veux qu'on me les présente! Non! ajouta-t-il après un silence, c'est à moi de leur faire une visite : j'irai demain les voir. »

Le lendemain, lorsqu'un bruit inaccoutumé de chevaux et de voitures signala l'arrivée de Napoléon dans la grande cour du collège» tous les élèves, rangés dans une salle immense qui avait été disposée

dès le matin à cet effet, battirent des mains» et une rougeur subite colora tous les visages, lorsqu'une voix sonore annonça : « L'Empereur, messieurs ! » Un vivat assourdissant et prolongé salua son entrée dans la salle.

«-Bonjour, bonjour, messieurs, » dit Napoléon, visiblement ému de cette réception.

S'étant ensuite approché des deux lauréats, que le proviseur, M. de Wailly, assisté de MiM. Mahérault et Delaplace, l'un professeur d'éloquence et l'autre de poésie, lui présenta, et après les avoir rassurés par un regard plein de bienveillance, il dit à Barjaud de Montluçon :

« C'est donc vous, mon jeune ami, qui avez su mériter le premier prix?

— Oui, sire,réponditBarjaudenbaissantles yeux.

— Je vous en félicite bien sincèrement. On m'a lu vos vers; mais si vous voulez me les réciter vous-même, je les entendrai encore avec plus de plaisir. Vous devez facilement vous les rappeler? Allons! un peu de hardiesse, je vous écoute. »

Le jeune élève commença de dire ses vers. A chaque strophe ronflante, Napoléon faisait un signe de tête approbatif*; et lorsque Barjaud eut achevé

1. Voici quelques strophes de cette ode, en quelque sorte iiiédite^ puisqu'elle n'existe dans aucun recueil imprimé, pas même dans la Couronm poétique :

Quels flots religieux assiègent cetle enceinte? Pour qui montent les vœux de la prière sainte?

de parler, malgré la recommandation qui avait été faite par les professeurs de garder un silence absolu, les élèves, cédant à leur entraînement et à leur amitié pour un camarade dont ils s'enorgueillissaient, firent entendre une triple salve d'applaudissements : Napoléon en avait donné lui-même le

La Yoûle retentit de solennels concerts, L'airain sacré résonne, et l'écho qui s'éveille

Apporte à mon oreille La voix du bronze en feu qui monte dans les airs.

France ! quels moments de bonheur et de joiet Quel heureux avenir à tes yeux se déploie!

L'éclat du plus beau jour brille sur tes enfants.... Tout fier d'un rejeton qui croît sous son ombrage,

Le cèdre au vert feuillage Laisse voir des forêts ses rameaux triomphants.

Rome ! relève-toi plus brillante et plus fière, Jette tes vêtements tout souillés de poussière ; Viens t'asseoir, de nouveau, sur le trône des arts. Rome! ne dis plus que ta gloire est passée,

Ta splendeur effacée....

Reprends tout ton éclat sous de nouveaux Césars.

Couché sous les débris du Capitole antique, L'aigle romain s'arrache au sommeil léthargique Qui jadis Tenchaîna dans ses temples déserts. Il agite son aile, il frémit d'espérance ;

Et l'aigle de la France L'invite à s'élancer dans l'empire des airs.

Ils s'envolent tous deux des champs de la victoire. Ils ont associé leur essor et leur gloire ; Mais l'aigle des Romains s'étonne à son réveil Qu'un autre ait su monter au séjour du tonnerre

Et, planant sur la terre, Soutienne mieux que lui les regards du soleil.

signal. Le calme rétabli, l'Empereur dit à Casimir Delavigne :

« Vous, mon petit ami, qui aveï obtenu le second prix, que puis-je faire pour vous? »

Le jeune poëte, qui n'avait pas de fortune et qui pressentait qu'il serait un jour l'honneur et le soutien de sa famille, répondit d'une voix timide :

« Sire, je demande à Votre Majesté la faveur d*étre exempté de la conscription. »

A ces mots. Napoléon fronça légèrement le sourcil; et, après avoir hoché la tête à sa manière, il répondit laconiquemeqt : « Accordé 1 » parce qu'il eût préféré que le lauréat lui eût demandé toute autre chose. Puis, s'adressant à Barjaud :

« Et vous, jeune homme, que me demandezvous? »

La poitrine haletante, l'œil en feu, Barjaud répondit d'une voix haute et ferme :

« Sire, l'honneur d'être admis le plus tôt possible dans votre brave armée.

— Bien, jeune homme! s'écria l'Empereur en "^ saisissant la main de Barjaud qu'il pressa dans la sienne ; oui, mon ami, à bientôt, je ne vous oublierai pas; à votre âge, Homère, lui aussi, eût demandé une épée! »

On sait avec quel talent Casimir Delavigne se rendit, plus tard, l'interprète des douleurs de la France, après le désastre de Waterloo. Quant à Barjaud de Montluçon, le souvenir de la visite et

des paroles de Napoléon avait laissé dans son âme une de ces impressions qui ne s'efTacent Jamais; aussi, au commencement de 1813, écrivit-il à TEm-^ pereur pour lui demander l'exécution de sa promesse. Il avait été admis dans les tirailleurs de la jeune garde, en qualité de lieutenant en second, lorsqu'à la bataille de Bautzen, en faisant une charge à la baïonnette à la tête de son peloton, il reçut une balle en pleine poitrine et tomba mort. En apprenant cette nouvelle, l'Empereur dit douloureuse- Qfient : »

« Ce pauvre Barjaud ! la France perd en lui peutêtre un grand poëte, mais moi je perds certainement un brave officier. »

XLYIII

Pratique et théorie.

Quand on sait bien les choses, on aime à en parler. C'est ainsi que le célèbre Cuvier aimait ù parler des sciences naturelles; il en parlait trèsbien, mais quelquefois un peu longuement. L'Empereur, homme concis s'il en fut, écoutait avec plaisir ce savant, pourvu qu'il arrivât sans trop de préambules aux conclusions qu'il lui importait de connaître.

Un jour que Cuvier, se trouvant faire partie d'une députation de l'Institut, était venu à Saint-Gloud

pour complimenter l'Empereur, à peine celui-ci Teut-il aperçu qu'il alla droit à lui : « Bonjour, monsieur Cuvier, lui dit-il du ton le plus gracieux; je suis bien aise de vous voir. Qu'avez-vous fait la semaine dernière à l'Institut ?

— Sire, nous nous sommes beaucoup occupés du sucre de betterave.

— Ahl c'est bien! Et l'Institut pense-t-il que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave? »

Pour répondre à cette question, aussi simple que nettement posée, Cuvier,en véritable savant, entama une dissertation géologique sur le sol, puis passa à l'histoire naturelle de la betterave; et, quand il vint à ses conclusions, l'Empereur n'écoutait plus depuis longtemps. Le silence seul du professeur avertit l'Empereur de sa distraction : « C'est à merveille, monsieur Guvier, lui dit-il ; mais l'Institut pensetil que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave? »

Le savant, jugeant qu'une préoccupation quelconque avait distrait l'attention de l'Empereur, reprit sa dissertation fib ovo^ et la continua jusqu'au bout. Napoléon, qui n'en demandait pas aussi long, se mit à penser de nouveau à autre chose ; puis, quand Cuvier eut achevé de parler, il le salua avec ces mots : « Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier; la première fois que je verrai votre collègue BerthoUet, je lui demanderai si ces messieurs de

rinstitut pensent que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave. » (Arnault, Souvenirs d'exiL)

Le roi de France ne connaît pas les injures du duc d'Orléans.

« Poussielgue, disait l'Empereur, avait été employé par moi, pendant une campagne d'Italie, en missions diplomatiques et à d'autres services qui lui avaient mérité ma confiance. Il fut ensuite envoyé à Malte pour sonder le terrain avant qiie j'en fisse l'attaque. Les renseignements qu'il se procura furent très-utiles et rendirent un service essentiel. Il m*accompagna en Egypte, où je lui donnai un poste élevé dans le commissariat et le comblai de faveurs. Quand je quittai l'Egypte, Poussielgue, qui avait été laissé en arrière pour quelques raisons inutiles à expliquer, conçut une grande haine contre moi et écrivit au Directoire des lettres pleines d'horreurs. .J*étais alors nommé premier Consul, ce qu'ignorait Poussielgue, et ce fut moi qui décachetai ses lettres. Quoique surpris et indigné de cette conduite, je n'y arrêtai pas mon attention. Lorsque je fus fait empereur, le frère de Poussielgue, chirurgien distingué et que je connaissais beaucoup, vint me trouver pour me supplier de donner de l'emploi à son frère, en avouant toutefois que celui-ci s'était mal conduit envers moi et avec la plus grande in-

gratitude. « Quel est votre frère? répliquai-je; je ne c le connais pas. Poussielgue a trahi le général Bo- « naparte, mais TËmpereur ne le coonatt pas. Je ne « lui accorderai pas de faveur moi-même ; mais si « le ministre des finances consent à le nommer, je « signerai sa nomination. » Son frère alla trouver le minisire, lui rapporta ce que j'avais dit; on me présenta sa nomination à un emploi très-lucratif, je la signai, et il jouit de cette place plusieurs années. •

[iDJustiee réparée.

Une après-midi que Napoléon montait incognito, dans une voiture non armoriée, la montagne du Pec, en se rendante iSaint-Germaio, il aperçut sur la route un militaire dont l'habit lui sembla plus râpé que l'ordonnance ne le tolérait. Il mit la tête à la portière et s'écria un instant après : « Mais c'est le sergent Bourgeois, qui servait en même temps que moi dans le régiment d'Auxonne; je le reconnais parfaitement. ... Il a bien vieilli. » Il fait arrêter sa voiture et appelle le promeneur par son nom. Celui-ci, qui a reconnu l'Empereur, accourt plein de joie. Napoléon s'enquiert de sa position, qui n'est pas heureuse : < Je n'ai pas le temps de causer avec toi aujourd'hui, » lui dit-il en l'interrompant. Puis,

lui faisant remettre, par l'aide de camp qui raccompagne, tout l'argent que celui-ci a dans sa bourse, il ajoute : «^Va te faire habiller à neuf, et viens me trouver après-demain à Saint-Cloud ; tu te réclameras de l'aide de camp de service, que je ferai prévenir de ta visite. » Et la voiture partit.

Le surlendemain, Bourgeois est exact au rendez-* vous : introduit dans le cabinet impérial, il explique à Napoléon comment il a été mis à la retraite , il y a longtemps, quoique n'ayant point atteint l'âge; il ne jouit que d'une modique pension de deux cent quarante francs. Il est veuf; mais ce qui lui cause le plus de chagrin , c'est de ne pouvoir élever ses deux garçons comme il le voudrait , pour qu'ils puissent suivre la même carrière que leur père, etc. « C'est bon , lui dit l'Empereur, qui , cette fois , l'a écouté sans l'interrompre ; nous arrangerons tout cela, mais va-t'en, parce que j'ai affaire; avant peu tu recevras de mes nouveUes. »

. En effet, ce jour-là, il y avait à deux heures conseil de la guerre ; les membres qui le composaient étaient déjà réunis dans le salon de la Paix. Napoléon, qui présidait toigours ce conseil, s'adresse, dès qu'il est assemblé , au ministre de ce département, le duc de Feltre, en lui disant d'un ton moitié sévère et moitié badin : « Monsieur le ministre , je ne suis pas content de vous !» A ces mots , le duc de Feltre regarde l'Empereur et écoute; Napoléon reprend : « Quand une jolie solliciteuse va dans vos

bureaux demander de ravancement pour un de ses parents, elle est sûre d'obtenir ce qu'elle désire ; mais quand c'est un vieux militaire , qui n'a pour lui que ses services et son droit , il n'obtient pas même la justice qui lui est due.

— Sire, répondit le ministre un peu troublé de l!apostrophe , Votre Majesté n'ignore pas qu'il y a des règlements que je ne puis enfreindre.

— Oh I fit l'Empereur; nous y voilà , les règlements!... Ils servent merveilleusement de retranchement à ceux qui ne veulent ou qui ne savent pas faire : mais il y a règlements et règlements I

/—Sire, balbutia le ministre, qui n'entrevoyait pas encore où l'Empereur voulait en venir, je ne puis tout voirl...

— Pardieu I je le sais bien , c'est là le malheur ; mais une injustice a été commise à l'égard du nommé Bourgeois, ancien sergent au régiment d'Auxonne, dans lequel j'ai servi jadis pendant deux ans en qualité de lieutenant ; oh I je sais que ce n*est pas de votre temps, se hâta d'ajouter Napoléon , qui avait remarqué le mouvement involontaire qu'avait fait le ministre. Il est facile de réparer le mal à Tégard de mon protégé, qui le mérite , en l'élevant au grade de capitaine, et en lui donnant un commandement de place où il y aura peu de chose à faire, car il n'est plus jeune, ce pauvre Bourgeois. Il faut aussi lui faire un rappel de solde, depuis l'époque où il aurait dû passer lieutenant

en second , d'après les règlements , fit l'Empereur en appuyant sur le mot; et, enfin, écrire de ma part à votre collègue de Tintérieur que je désire qu'il place ses deux fils comme boursiers dans un de nos lycées de province. Au surplus, je vous adresserai demain une note à ce sujet, et cous continuerons d'être bons amis. Maintenant, messieurs, à la besogne, ajouta l'Empereur en s'adressant aux membres du conseil, et avançons, si c'est possible I Où en étions-nous restés la dernière fois? » (Communiqué par M. le comte Maret.)

Le retour imprévu.

Le 15 novembre 1812, tandis que les restes de la grande armée agonisaient à Wilna , Napoléon, sur les instances de ses capitaines, part en traîneau ^e Smorgonie pour la France : le froid avait atteint 27 degrés au-dessous de zéro.

M. de Pradt, ambassadeur à Varsovie, avait reçu une dépêche du duc de Bassano qui lui annonçait l'arrivée , dans cette capitale de la Pologne , du corps diplomatique qui avait passé Tété à Wilna. 11 était occupé à répondre à ce ministre de la secrétairerie d'État , lorsque la porte de son cabinet s'ouvre et donne passage à uii homme qui s'avance appuyé sur le bras d'un de ses secrétaires.

< Monsieur Fambassadenr, dit cette espèce de fantôme à l'archevêque de Malines, yeuillez me suivre. »

Un taffetas noir enveloppait la tête de cet homme, dont le visage était comme perdu dans Tépaisseor du vêtement où elle était enfoncée ; sa démarche était encore appesantie par un double rempart de bottes fourrées ; c'était une véritable scène de revenant. M. de Pradt se lève , regarde son interlocuteur, et, saisissant quelques traits de son profil, lui dit avec étonnement :

«Comment! c'est vous, monsieur de Caulaincourt! Où est l'Empereur?

— Ici près, à l'hôtel d'Angleterre ; il vous attend.

— Et l'armée ?

— L'armée!... répète le grand écuyeren levant les yeux au ciel. Hélas ! il n'y a plus d'armée I »

Alors, saisissant le bras de H. de Caulaincourt, M. dé Pradt lui dit d'un ton ému :

« Monsieur le duc , il est temps d'y songer ; il faut que tous les vrais serviteurs de l'Empereur se réunissent pour lui faire un rempart de leurs corps.

— Oui , c'est une fatalité, réplique le grand écuyer; mais partons, monsieur l'ambassadeur; l'Empereur vous attend , vous ai-je dit déjà. »

M. de Pradt se précipite dans la rue , arrive à l'hôtel d'Angleterre : il était une heure et demie de l'après-midi. Un lancier polonais gardait la porte. Le maître de l'hôtel examine le nouveau venu, qu'il

ne connaissait pas, hésite un instant à le recevoir; toutefois , sur le nom et la qualité que lui décline M. de Pradt , il le fait entrer en lui prodiguant ses excuses. M. de Pradt avait aperçu^ dans la courda rhôtel, une petite caisse de voiture, montée sur un traîneau construit de quatre morceaux de bois de sapin et à moitié fracassé. Deux autres tratneaux découverts avaient problablement servi à transporter le général Lefèvre-Desnouettes avec un autre officier, le mameluk Rustan et un valet de pied; voilà tout ce qui restait de tant de grandeur et de magnificence avant Je départ pour cette funeste campagne. Quelques secondes après, la porte d'une petite salle basse s'ouvre mystérieusement, un court pourparler s'établit. Rustan reconnaît le visiteur et rintroduit : on faisait les apprêts du dtner; Napoléon était dans cette petite salle glacée, les volets étaient à demi fermés pour protéger son incognito. Une grosse servante polonaise se donnait beaucoup de mal pour exciter un feu de bois vert qui , rebelle à ses efforts , répandait avec beaucoup de bruit, dans les coins de la cheminée, plus de mousse liquide que de chaleur dans la pièce. L'Empereur, comme à son ordinaire, se promenait dans la chambre. Il était venu à pied du pont de Prague à l'hôtel d'Angleterre, enveloppé d'une pelisse faite d'une étoffe de couleur verte. Sa tête était couverte d'une espèce de capuchon fourré, et. ses bottes étaient entourées de fourrure.

« Ah ! VOUS voilà) monsieur Tambassadeur ! » ditil à M. de Pradt en le voyant.

Celui-ci s'approcha, et avec un accent et un langage que le sentiment sous Timpression duquel il était peut seul excuser chez un sujet , vis-à-vis de son souverain :

« Vous vous portez bien, sire? lui demanda-t-il ; vous nous avez donné bien de l'inquiétude , mais, enfin, vous voilà! Que je suis aise du retour de Votre Mjgestél »

En disant ces mots, l'archevêque de Malines l'aida à se défaire de sa pelisse et de son capuchon.

« Gomment Votre Majesté est-elle arrivée dans ce pays? poursuivit-il.

— Parbleu 1 comme on arrive partout ! répondit TEmpereur ; que fait-on ici? »

Alors M. de Pradt, se replaçant à la distance dont il ne s*était écarté un moment que par un mouvement bien excusable dans la circonstance , lui fît avec ménagement le tableau dans lequel se trouvait le duché de Varsovie. Il n'était pas brillant; cinq mille Russes avec du canon marchaient sur Zamosc. Enfin il lui parla de la détresse des Polonais.

« Qui donc les a ruinés? interrompit l'Empereur.

— Sire, la disette de Tannée dernière.

— Où sont les Autrichiens? continua Napoléon ; il y a plus de quinze jours que je n'ai entendu parler d'eux.

— Sire, je n'ai vu personne pendant la campagne, » répondit M. de Pradt.

Puis il expliqua à l'Empereur pourquoi et com ment la dispersion- des forces polonaises avait fini par rendre presque invisible une armée de vingt mille hommes.

« Que veulent les Polonais? demanda l'Empereur.

— Être Français, sire, puisqu'ils ne peuvent être Polonais.

— Mon intention a toujours été qu'ils le soient. Il faut lever dix mille Cosaques polonais ; on arrêtera les Russes avec cela. »

M. de Pradt ayant dit à l'Empereui* qu'il était fâcheux qu'on employât, à l'étranger, des hommes sans talent, Napoléon répliqua, en jetant à son ambassadeur un regard sardonique :

« Et où y a-t-il des gens de talent? »

Napoléon congédia M. de Pradt, en lui recommandant de lui amener, après son dîner, le comte Stanislas Potoki et le ministre des finances : leur entrevue avait duré une demi-heure, pendant laquelle il n'avait pas cessé de se promeper. Vers les trois heures, l'archevêque de Malines revint accompagné des deux nobles Polonais; Napoléon sortait de table :

« Messieurs, leur dit-il aussitôt qu'ils eurent été annoncés, je suis bien aise de vous voir ! »

Sur la satisfaction exprimée par les deux nobles

Polonais de le voir sain et sauf après tant de dangers courus, TEmpereur leur répondit :

« Des dangers ! pas le moindre. Ne suis-je pas habitué à vivre dans l'agitation? Il n'y a que les rois fainéants qui engraissent dans leurs palais ; moi , c'est à clieval et dans les camps. Mais, messieurs , reprit-il, il me semble que vous vous alarmez bien facilement ici?

— Sire , le bruit public... dit le comte Potoki.

— Bah! fit l'Empereur, j'ai encore cent vingt mille hommes. J'ai toujours battu les Russes. Je vais chercher trois cent mille hommes, et, dans six * mois, je serai encore sur le Niémen. Dans un mois, je pèserai plus, assis sur mon trône, qu'à cheval, à la tête de mon armée. Je la quitte bien à regret, cette armée; mais il me faut surveiller l'Autriche, la Prusse surtout. Tout ce qui arrive n'est que l'effet du climat; l'ennemi n'y est pour rien : je l'ai battu partout. »

Puis Napoléon parla des âmes fortement trempées et poursuivit en disant :

« J'en ai vu bien d'autres !... A Marengo, j'ai été battu jusqu'à quatre heures du soir; le lendemain, j'étais maître de l'Italie. A Essling, j'ai été maîfare de r Autriche. L'Archiduc avait cru m'arrêter; mais je n'avais pas encore fait toutes mes dispositions; et puis je ne pouvais empêcher que le Danube ne grossit de seize pieds dans une nuit. »

Et comme personne ne disait mot, l'Empereur, après un silence, reprit :

« Nos chevaux normands sont moins durs que ceux des Russes. Ils ne résistent pas au froid passé quinze degrés, dé même que les hommes. Peutêtre dira-t-on que je suis resté trop longtemps à Moscou ? Cela peut être, mais il faisait beau ; la mauvaise saison a devancé Tépoque ordinaire ; en tous cas, j'y attendais la paix. On tiendra à Wilna. J'y ai laissé le roi de Naples. Ah î messieurs, c'est un grand drame politique que cette guerre. Les Russes se sont montrés cette fois, l'empereur Alexandre est aimé. On m'a proposé d'affranchir les esclaves, je n'ai point voulu ; ils auraient tout massacré ; mais qui aurait pu croire qu'on frappât jamais un coup comme celui de l'incendie de Moscou? Maintenant les Russes nous l'attribuent ; mais ce sont bien eux. Beaucoup de Polonais m'ont suivi ; ce sont de braves gens, ceux-là, ils me retrouveront. »

Jusque-là, M. dePradt avait cru devoir laisser le champ libre aux visiteurs polonais, qui cependant ne soufflèrent pas mot ; il ne se permit de se mêler à la conversation que lorsque ceux-ci commencèrent à s'apitoyer sur la détresse du duché. Alors Napoléon accorda, à titre de secours, une somme de trois millions qui était depuis trois mois à Varsovie, et trois autres millions provenant des contributions de la Gourlande. Ensuite les ministres

annoncèrent à l'Empereur Tarrivée du corps diplomatique étranger.

« Ce sont autant d'espions, dit Napoléon, je n'en voulais pas à mon quartier général. Tous ces hommes- là ne sont uniquement occupés que d'envoyer des notes à leurs cours, et quelles notes, encore 1 »

La conversation se prolongea ainsi pendant près d'une heure. Le feu s'était éteint 4 le froid avait gagné les visiteurs ; Napoléon seul semblait y être indifférent. Enfin, après qu'il leur eut demandé s'il avait été reconnu, et leur avoir dit que cela lui était égal, il renouvela aux deux Polonais l'assurance de sa protection, et s'apprêta à repartir; ceux-ci et M. de Pradt lui adressèrent les paroles les plus respectueuses et les plus pressantes pour la conservation de sa santé et le succès de son voyage. « Messieurs, leur dit-il encore, je vous remercie de vos souhaits; niais je ne me suis jamais mieux porté. »

Le 18 décembre 1812, c'est-à-dire le lendemain de la publication du dix-neuvième bulletin qui apprenait à la France les désastres de notre armée, l'Empereur se présentait à minuit, dans une mauvaise calèche, à un des guichets des Tuileries, dont on hésita à lui ouvrir la grille, parce qu'il ne s'était pas fait reconnaître sufSsamment, . et allait surprendre Marie-Louise, impatient de recevoir les embrassements d'une épouse et d'un fils qu'il affectionnait. (M. DE Pbadt, ambassadeur à Varsovie.)

LU

Leçon de discipline et de convenance.

Je me rappelle que pendant une grande- revue passée dans la coup des Tuileries, un jour où la pluie tombait avec abondance. Napoléon aperçut des généraux qui se retiraient à l'écart pour se couvrir de leurs capotes. Il alla, sans rien dire, se placer sous une des gouttières du palais, pour leur donner une leçon muette de discipline et d'énergie. (Le baron de Menneval, Mémoires.)

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