LIV
Un calembour.
Aprèd la paix d'Amiens, le premier Consul s'oecupa de là nomination d'un ambassadeur en Angleterre. Il jeta les yeux, je ne sais pourquoi sur le général Andréossi. Je me permis quelques observations sur un choix qui ne me paraissait pas répondre à la haute importance de la mission. Il répliqua : « Ce n'est pas arrêté, j'en parlerai à Talleyrand. » Le soir même, M. de Talleyrand vint travailler avec lui. Nous étions à la Malmaison. It fut question de la nomination d'un ambassadeur en Angleterre ; le premier Consul nomma plusieurs personnes, et dit ensuite: « J'ai envie de nommer Andréossi. » M. de Talleyrand, qui n'était guère bien disposé pour ce choix lui répondit d'un air indifférent : « Vous voulez nommer André av^si! quel est donc cet André ? — Je ne vous parle pas d'un André, je vous parle d' Andréossi , esirce que vous ne le connaissez pas? Pardieu I Andréossi, le général d'artillerie.— Andréossi I ah 1 oui, oui ; c'est vrai, Andréossi, je n'y pensais pas ; je cherchais dans la diplomatie, et je ne l'y trouvais pas ; oui, c'est juste, Andréossi, il est dans l'artillerie. > Le
premier Consul parla alors de ce général de manière à faire voir à M. de Talleyrand qu'il le destinait pour l'ambassade de Londres. Il y alla aprè§ le traité d'Amiens, en 1802, et revint quelques mois après, ayant eu à peine le temps de s'établir. Il n'y avait pas grand'chose à y faire; cela lui convenait ; il n'y fit rien. (Bourrienne, Mémoires.)
Duroc.
Duroc fut une de ces personnes dont on ne connaît le prix qu'après les avoir perdues ; telle a été, après sa mort, la phrase de la cour et de la ville, tel a été le sentiment unanime partout.
Duroc était natif de Nancy, département de la Meurthe. Napoléon l'avait trouvé au siège de Toulon, et s'y intéressa tout d'abord. Depuis il s'y était attaché chaque jour davantage, et Ton pourrait même dire qu'ils ne s'étaient plus quittés. Duroc n'était pas brillant, mais il avait un excellent jugement, et rendait des services essentiels que sa modestie et leur nature laissaient peu connaître.
Duroc aimait l'Empereur pour lui-même; c'était à l'homme privé surtout qu'il portait son dévouement bien plus qu'au monarque. En recevant et accueillant les sensations intimes du prince, il avait acquis le secret, peut-étn^ le droit de les adoucir et
de les diriger : combien de fois n'a-t-il pas dit à Toreille des gens consternés par la colère de l'Empereur : « Laissez-le aller ; il dit cequ'il sent, non ce qu'il pense, ni ce qu'il fera demain. » Quel serviteur ! quel ami I quel trésor que celui-là i Que d'éclats il a arrêtés ! que d'ordres reçus dans le premier mouvement, qu'il n'a pas exécutés, sachant qu'on lui en saurait gré le lendemain I L'Empereur s'était fait à cette espèce d'arrangement tacite, et ne s'en abandonnait que davantage à cette explosion qu'arrache parfois la nature, et qui soulage par son épanchement.
Duroc périt de la manière la plus malheureuse, dans un moment bien critique, et sa mort fut encore une des fatalités de la carrière de Napoléon.
Le lendemain de la bataille de Wurschen, sur le soir, le léger combat de Reichenbach venait de finir ; tous les coups avaient cessé. Duroc, du haut d'une éminence, et causant avec le général Kirchner, observait à l'écart la retraite des derniers rangs ennemis. Une pièce fut ajustée sur ce groupe doré, et le fatal boulet fit périr les deux généraux. Le général Kirchner était un officier du génie trèsdistingué, beau-frère du maréchal Lannes, qui l'avait choisi sur son courage et sa capacité.
Quand l'Empereur alla voir Duroc après son coup mortel, il essaya de lui donner .quelques espérances ; mais Duroc, qui ne s'abusait pas, ne lui répondit qu'en le suppliant de lui faire donner de
DU TEMPS DE NAPOUÉON l^. 113
l'opium. L'Empereur trop affecté ne put prendre sur lui de re3ter longtemps, et se déroba à ce déchirant spectacle. Un jour qu'on donnait ces tristes détails à Sainte-Hélène, l'un de nous a rappelé à l'Empereur que, revenu d'auprès de Duroc, il se mit à se promener seul devant sa tente;, personne n'osait l'aborder. Cependant on avait des mesures essentielles à prendre «pour le lendemain ; on se hasarda donc à venir lui demander où il fallait placer la batterie de la garde. < A demain tous, » fut la réponse de l'Empereur. A ce ressouvenir, l'Empereur avec affectation a parlé brusquement d'autre chose. {Mémorial.)
Bessières.
Bessières, du dép^çl^ment Tlu Lot, fut jeté par la Révolution dans la carrière des armes : il débuta par être simple soldat ^n s la garde constitutionnelle de Louis XVI. Devenu plus tard officier de chasseurs, des actes d'une bravoure personnelle extraordinaire attirèrent l'attention du général en chef de l'armée d'Italie, qui, lorsqu'il créa ses guides, choisit Bessières pour les commander. Voilà les commencements de Bessières^t l'origine de sa fortune. A compter de cet instant, on le retrouve, toujours à la tête de la garde du Consul ou de la
garde impériale, dans des charges de réserve, décidant la victoire ou en recueillant les fruits. Son nom se rattache noblement à toutes nos belles batailles.
Bessières grandit avec Thomme qui l'avait distingué, et reçut une part abondante des fttveurs que répandit l'Empereur : il fut fait maréchal de l'Empire, duc d'Istrie, colonel de la cavalerie de la garde, etc., etc.
Ses qualités, se développant avec les circonstances, le montrèrent toujours à la hauteur de sa fortune : on vit Bessières constamment bon, humain, généreux, d'une loyauté, d'une droiture antique ; soldat, homme de bien et citoyen honnête homme. Il employa souvent sa haute faveur à des services et à des obligeances spéciales, môme en dépit d'opinions contraires. Jeconnaisdes gens qui, s'ils veulent être reconnaissants, le répéteront avec moi, et pourront certifier en lui des sentiments bien noblement hauts.
Bessières était adoré de la garde, au milieu de laquelle il passait sa vie. A la bataille de Wagram, un boulet le renversa de son cheval sans lui causer d'autre dommage. Ce fut qn cri de douleur dans toute la garde; aussi Napoléon lui dit-il en le retrouvant : « Bessières, le boulet qui vous a frappé a fait pleurer toute ma garde : remerciez-le, il doit vous être bien cher. »
Moins heureux à l'ouverture de la campagne de Saxe, la veille même de la bataille de Liitzen, dans une circonstance assez insignifiante, s'étant porté
en avant au milieu des tira>lleurSy il y fut frappé dans la poitrine d'un boulet qui le renversa naort. Il avait vécu comme Bayard, il mourut comme Turenne. (MémoriaL)
La queue de Bessières.
Bessières était plus grand que Lannes; comme lui, il était du Midi, et comme lui au£^ ^on .accent ne laissait à cet égard aucun doute. II avait déplies dents, des yeux qui louchaient un peu, sa^ que ' cela fût désagréable à la vue, et une iaui*nure qui était plutôt bien que mal ; mai^, comme Lannes, il avait la manie de la poudre. La diiSéxa^uce qu'il mettait dans sa coiffure aViec celle de son frère d'armes existait dons la coupe des cheveux, ^es siens étaient taillés de chaque côté de sa tête en oreilles de c/iîen, et sa queue, longue et mince comme une véritable queue de Prussien, remplaçait chez lui le catogan de Lannes.
Une particularité singulière de Lannes fut l'espèce d'obstinatioo qu'il mit à ne pas vouloir couper sa queue, lorsque le premier Consul prescrivit la mesure générale et hygiénique de faire porter les cheveux courts à toute Tarraée. Ce fut en vain que Napoléon demanda à Lannes, comme une grâce, de lui faire le sacrifice de sa queue^ il ne vpulut ja-
mais retrancher cette partie de sa toilette, de même qu'Augereau et Bessières,qui, sousrEmpire, étaient les seuls ofliciers généraux qui eussent conservé une queue bien serrée, avec les cheveux longs bien poudrés et bien pommadés.
LYin
Mort de Tamiral Villeneuve.
L'Empereur nous raconta en ces termes la mort de Villeneuve :
« Villeneuve, ayant été fait prisonnier et amené en Angleterre^ fut tellement affligé de sa défaite, qu'il étudia l'anatomie dans l'intention de se détruire. A cet effet, il acheta plusieurs gravures anatomiques du cœur, et les compara avec son propre corps, afin de s'assurer de la situation exacte de cet organe. A son arrivée en France, je lui ordonnai de rester à ftennes ef de ne pas venir à Paris. Craignant d'être jugé par un conseil de guerre, pour avoir désobéi à mes ordres, désobéissance qui nous coûta la flotte (car je lui avais défendu de mettre à la voile et de s'engager avec les Anglais), il résolut de se détruire , et prit en conséquence ses gravures du cœur, qu'il compara avec sa poitrine. Exactement au centre de la gravure, il fit une marque avec une longue épingle, fixa ensuite cette épingle autant que possible à la même
place dans sa poitrine, et Tenfonça jusqu'à la tête; elle pénétra le cœur, et il expira sur-lechamp. Lorsqu'on ouvrit sa chambre, on le trouva mort, Tépingle dans la poitrine, et une marque faite dani la gravure, correspondante à la blessure de son sein. • H n'aurait pas dû agir ainsi, continua l'Empereur; c'était un brave, bien qu'il n'eût aucun talent. »
Le prince d'Essling et le sergent Barbieri.
Masséna est certainement l'un des plus grands hommes de guerre de l'Empire ; mais, grand général sur le champ de bataille, il n'était ailleurs qu'un homme sans caractère et souvent mêmesans dignité personnelle. Il poussa la rapacité jusqu'au scandale pendant ses campagnes d'Italie, et l'Empereur fut plus d'une fois obligé d'intervenir. Voici ^ pourtant un trait de sa vie privée qui l'honore : Toute sa jeunesse avait été obscure. Fils d'un marchand de vin, il avait servi quelque temps dans le régiment Royal-Italien, et s'était retiré, à plus de trente ans, avec le grade de sous-officier. La Révolution le reprit et le fit successivement général en chef, maréchal de l'Empire, prince d'Es^iîng. On sait quelle était alors la situation des maréchaux. Ils ne le cédaient en Europe qu'aux têtes couronnées, et plusieurs d'entre eux sont même devenus rois.
Un jour que le prince d'Esslîng, entouré d'un brillant état-major et suivi de son escorte militaire, montait le perron de son hôtel, un homme à la figure martiale, mais couvert d'habits en lambeaux, se présente brusquement devant lui et lui dit ces simples mots : « André Masséna, me reconnaisseztous? » C'était un sergent de Aoyal-Italien, autrefois son camarade de lit, tombé depuis dans la misère. Masséna Tétreint sur sa poitrine, entre avec lui, l'installe dans sa maison, fournit à tousses besoins, et le traite jusqu'à sa mort comme il eût traité son propre frère. {Biographie des généraux de V Empire.)
Fouché.
L'Empereur connaissait bien Fouché, et n'en a jamais été la dupe.
On l'a beaucoup blâmé de s'en être servi en 1815, où, en effet, Fouché Fa indignement trahi. Napoléon n'ignorait pas sesdispositions; mais il savait aussi que le danger vient toujours plutôt des événements que des personnes. « Si j'eusse été victorieux, disait-il, Fouché eût été fidèle : il est vrai qu'il se donnait de grands soins pour être prêt selon toutes les chances. Il me fallait vaincre I »
L'Empereur, du reste, eut connaissance de ses menées, et l'on va voir qu'il le ménageait peu.
Après le retour de l'Empereur, en 1815, uû des premiers banquiers de Paris se présente à TÉlysée pour le prévenir que peu de jours auparavant quelqu'un arrivant de Vienne s'était présenté chez lui avec des lettres de crédit, et s'était informé des moyens d'arriver à Fouché. Soit réflexion, soit pres- Sientiment, ce banquier conçut quelque doute sur cet individu, et vint les communiquer personnellement à l'Empereur, qui fut frappé que Fouché lui en eût fait mystère.
En peu d'heures Real eut trouvé l'homme en question ; il le conduisit aussitôt à l'Elysée, où il fut enfermé dans un cabinet. L'Empereur se le fit amener au jardin, o Me connaissez- vous? » dit-il à cet homme. Ce début, les idées qu'inspirait la présence de l'Empereur, ébranlèrent fortement l'étranger. «Je sais toutes vos menées, continua Napoléon avec sévérité; si vous les confessez à l'instant, je puis vous faire grâce ; sinon vous ne sortez de ce jardin que pour être fusillé.
— Je vais tout dire. Je suis envoyé ici par M. de Metternich au duc d'Otrante, pour lui proposer de faire partir un émissaire pour Bâle : il y rencontrera celui que M. de Metternich y a envoyé de Vienne; ils doivent avoir des signes de reconnaissance , et les voici, dit-il en délivrant quelques papiers.
— Avez-vous rempli votre mission auprès de Fouché.
— Oui-
— A-t-îl envoyé son émissaire ?
— Je n'en sais rien. »
L'homme fut remis sous la clef, et une heure après quelqu'un de confiance était en route pour Bâle: il s'aboucha avec l'émissaire autrichien, et eut même avec lui jusqu'à quatre conférences.
Cependant Fouché, inquiet de la disparition de son Viennois, se présente un soir chez l'Empereur, affectant une gaieté, une aisance, au travers de laquelle se devinait un extrême embarras. « Plusieurs glaces se trouvaient dans l'appartement où nous nous promenions, disait l'Empereur; je me plaisais à l'étudier à la dérobée; sa figure était hideuse ; il ne savait guère comment entamer ce qui l'intéressait si fort. « Sire, dit-il enfin, il y a quatre c ou cinq jours^qu'il m'est arrivé une circonstance « dont je crains de n'avoir pas fait part à Votre Ma- « jesté.... mais j'ai tant d'affaires.... je suis entouré « de tant de rapports, de tantd'intrigues.... Ilm'est « venu un homme de Vienne avec des propositions « si ridicules.... et cet homme je ne le trouve plus.
« — Monsieur Pouché, lui dit alors l'Empereur, « il pourrait être funeste pour vous que vous me « prissiez pourunsot. Je tiens votre homme et toute « son intrigue depuis plusieurs jours. Avez-vous « envoyé à Bâle?
« — Non, sire.
« — Ce sera heureux pour vous ; s'il en était au- < trement, et j'en aurai la preuve, vous péririez. »
Les événements ont montré que ce n'eût été que justice. Toutefois, il parait que Pouché n'y avait pas envoyé : aussi Taffaire en demeura là.
Mariage de Murât et de Caroline Bonaparte.
Murât avait été envoyé à Paris par Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, pour présenter au Directoire les premiers drapeaux pris au combat de Dégo et à la bataille de Mondovi. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la connaissance de Mlle Bonaparte, sœur de son général, qu'il avait vue à Rome, chez son frère Joseph, lorsque celui-ci y remplissait les fonctions d'ambassadeur de la République. Caroline semblait lui avoir donné la préférence sur un rival, le fils de la princesse de Santa-Cruce, qui la recherchait en mariage. Mme Bonaparte accueillit avec bienveillance cet aide de camp de son mari ; et, comme elle jouissait d'un grand crédit auprès du Directoire, elle demanda et obtint pour Murât Je grade de général de brigade. Ce fut même une chose remarquable pour le temps, que de voir Murât, malgré ce grade, rester aide de camp de Bonaparte, les règlements ne permettant pas alors d'avoir d'aide de camp d'un grade supérieur à celui de chef de brigade, qui équivalait au rang de colonel. Murât vint donc au Luxembourg, et présenta sa requête
à Bonaparte, qui reçut froidement la demande de son ancien aide de camp, et lui dit qu'il y penserait.
Cette demande de Murât fut, comme on doit bien le penser, le sujet de la conversation du soir dans le salon du Luxembourg. Mme Bonaparte mit en usage tout ce qu'elle avait d'amabilité et de moyens de persuasion pour obtenir le consentement de son mari; Hortense, Eugène et moi, nous nous unîmes à elle : « Rien ne presse, répondit le Consul, je verrai plus tard. » Nous fîmes valoir l'amour des deux jeunes gens; nous ne manquâmes pas de lui faire observer combien Murât était dévoué à sa personne; nous lui parlâmes de sa brillante conduite en Egypte: « Oui 1 dit-il avec feu, j'en conviens, Murât a été superbe à Aboukir I » Nous ne laissâmes pas échapper ce moment de bonnes dispositions, nous redoublâmes nos instances, et, enfîn, il consentit. Quand, ïe soir, je me trouvai seul avec lui dans son cabinet : « Eh bien! Bourrienne, me dit-il, vous devez être content ; moi aussi je le suis. Toute réflexion faite, Murât convient à ma sœur; et puis on ne dira pas que je suis devenu fier, que je recherche de grandes alliances pour ma famille. Si j'avais donné ma sœur à un noble, tous vos Jacobins auraient crié à la contre-révolution. D'ailleurs, je suis bien aise que ma femme se soit intéressée à ce mariage-là; et puisque, c'est décidé, je vais hâter l'affaire. Nous n'avons pas de temps à perdre^ car si je vais en Italie, je veux
emmener Murât avec moi ; il faut que j'y frappe un coup décisif I »
Le mariage de Murât et de Caroline Bonaparte fut célébré au Luxembourg*, mais avec modestie, le premier Consul ne pensant pas que ses affaires de famille fussent des affaires d'État. (Bourribnnb, Mémoires,)
Le collier de perles de Joséphine.
Avant la célébration du mariage de Murât avec Caroline Bonaparte, nous eûmes à jouer une petite comédie dans laquelle je nepus me dispenser d'accepter un rôle, et qu'il est bon que je raconte ici.
Au n;ioment du mariage de Murât, Bonaparte, n'ayant pas beaucoup d'argent, ne donna donc à sa sœur que trente mille francs de dot; toutefois, comprenant la nécessité de lui faire au moins un cadeau de noces, et ne pouvant lui en acheter un convenable, il emprunta un collier de diamants à sa femme, en lui promettant de lui en rendre un autre, et le donna à la future. Joséphine, médiocrement flattée de cette espèce d'emprunt forcé, mit
1. Murât habitait alors, rue de Monsieur, le petit hôtel qui a appartenu depuis au marquis de Clermont-Tonnerre , ministre' de la guerre sous la Restauration ; M. de Clermont-Tdnnërre luimême avait été aide de camp de Murât.
sa tête en campagne pour aviser au moyen de remplacer le plus tôt possible son collier.
Elle savait que le fameux joaillier Foncier avait chez lui de magnifiques perles fines qui, disait-il, avaient appartenu jadis à la reine Marie-Antoinette; elle se fit montrer ces perles, et jugea qu'il y avait de quoi faire une très-belle parure ; mais, pour en faire l'acquisition, il fallait deux cent cinquante mille francs. Comment les trouver?
Joséphine les trouva; mais comme le premier Consul n'aimait pas les prodigalités, on n'osa pas lui avouer ce qu'on venait de faire, et les perles passèrent, sans qu'il le sût, des casiers de Foncier dans récrin de Mme Bonaparte.
La parure de perles une fois acquise, il y eut une autre difficulté à laquelle Mme Bonaparte n'avait pas d'abord songé. Comment se parer d'un collier de cette beauté, acheté en cachette de son mari? C'était d'autant plus difficile, que le premier Consul savait bien que sa femme n'avait pas d'argent, qu'au milieu de ses grandes occupations il trouvait moyen de veiller aux plus petrts détails, et qu'il connaissait, ou du moins croyait connaître tous les bijoux de sa femme. Les perles restèrent donc cachées, pendant plus de quinze jours, dansl'écrin de Joséphine, sans qu'elle osât s'en servir. Quel supplice pour une femme ! Enfin, un jour, n'y pouvant plus tenir, elle me dit : « Bourrienne, il y a demain grande réunion, je veux absolument mettre mes perles; mais vous
connaissez Bonaparte, il grondera s'il s'aperçoit de quelque chose; je vous en prie, Bourrienne, ne vous éloignez pas de moi ; s'il me demande d'où viennent ces perles, je lui répondrai sans hésiter que je les ai depuis longtemps. »
Tout se passa comme Joséphine l'avait craint et espéré. Bonaparte, en voyant les perles, ne manqua pas de dire à sa femme :
« Eh bien ! qu'est-ce que tu as donc là? comme te voilà belle aujourd'hui? Qu'est-ce que c'est donc que ces perles? il me semble que je ne les connais pas.
— Eh ! mon Dieu ! si ; tu les a.^ vues dix fois; c'est le collier que m'a donné la république Cisalpine, que j'ai mis dans mes cheveux.
— Il me semble pourtant....
— Tiens, demande à Bourrienne, il te le dira....
— Eh bien! Bourrienne, que dites- vous de cela? vous les rappelez-vous ?
— Oui, général, je me rappelle très-bien les avoir déjà vues. »
Je ne mentais pas, car Mme Bonaparte me les avait montrées, et la vérité est, d'ailleurs, que Joséphine avait reçu un collier de perles delà république Cisalpine; mais elles étaient incomparablement moins belles que celles de Foncier. Mme Bonaparte joua son rôle avec une dextérité charmante ; je ne me tirai pas mal, non plus, de celui de compère, dont je m'étais chargé dans cette petite comédie,
et Bonaparte ne se douta fie riea. (Bourbii^ne, Mémoires. )
Les bals masqués sous TËmpire.
L'Empereur aimait particuliëremeut les bals masqués^ et en demandait souvent. Il y était toujours sûr d'un ^certain rendez-vous qui ne lui manquait jamais. li s'y trouvait, disait-il, entrepris chaque année par un même masque, qui lui rappelait d'anciennes intimités , et le sollicitait avec ardeur de vouloir bien le recevoir et l'admettre à sa cour : c'était une femme très-aimable, très-bonne et très-belle, à qui [beaucoup devaient certainement beaucoup. L'Empereur, qui ne laissait pas que de l'affectionner, lui répondait toujours : « Je ne nie pas que vous ne soyez cha^rmante ; mais voyez un peu quelle est votre demande! jugez-la vous-même et prononcez. Vous avez deux ou trois maris et des enfants de tout le monde. On tiendrait à bonheur sans doute d'avoir été complice de la première faute; on se fâcherait de la seconde, on la pardonnerait peut-être. Mais ensuite, et puis, et puis I... A présent, soyez l'Empereur, et jugez : que feriez-vousà ma place ? et moi qui suis tenu à faire renaître un certain décorum 1 » Alors la belle solliciteuse gardait le sil^nce^ ou lui disait: < Du moins.
ne m'ôtez pas l'espérance, » et renvoyait i Tannée suivante à être plus heureuse. Et chacun de nous deux, disait l'Empereur, était exact à ce nouveau rendez-voiis.
A ces bals, TEmpereur aimait particulièrement à se faire insulter, disait-il, et le redierchait.Un jour, chez Gambacàrès, il rit beaucoup de s'entendre dire par une dame connue que sa nature, disait-il, portait d'ailleurs facilement à l'aigreur, « qu'il y avait des gens au bal qu'il faudrait mettre à la porte ; -qu'ils n'avaient pu y entrer sans doute qu'avec des billets volés. »
Une autre fois il avait porté la douce et timide Mme de Mégrigny à se lever et à s'éloigner avec colère et les larmes aux yeux, disant qu'on abusait assurément vis-à-vis d'elle de la lU^erté que donnait un bal masqué. L'Empereur venait de lui ri4[)peler une faveur très-remarquable qu'il lui avait accordée jadis^ en ajoutantque personne ne doutait qu'elle ne l'eût payée par le droit du seigneur. € Or, il n'y avait que moi, disait l'Empereur qui pusse le lui dire sans l'insulter, parce que celase disait,il est vrai, mais que j'étais bien sûr qu'il n'en était rien. » Voici l'histoire.
L'Empereur, allant se faire couronner à Milan, coucha à Troyes. On lui présenta les autorités, et, parmi elles, une jeune pétitionnaire à la veille de se marier, et qui venait solliciter de lui une faveur de fortune. Or, comme l'Empereur désirait, disait-il, feire quelque chose qui fût, avec éclat, agréable au
pays, la circonstance luiparnt favorable, et il la saisit avec toute la grâce imaginable. La jeune personne (c'était Mme de Hégrigny) appartenait aux premières familles de la province, mais était tout à fait ruinée par l'émigration. A peine était-elle de retour au logis misérable de ses parents, qu'un page y entrait avec fracas, apportant le décret de l'Empereur qui leur rendait trente mille francs de rente ou plus. On juge du bruit et de l'effet d'un tel événement. Toutefois, comme rien n'était plus charmant, plus complètement joli, disait l'Empereur, que la jeune solliciteuse, on voulait que ses attraits eussent été pour quelque chose dans sa galanterie, bien qu'il eût quitté la ville quelques heures après, et qu'il n'y eût plus songé ; c'était égal. On sait comme se font les histoires, et, comme elle était femme d'un de ses écuyers, qu'elle vint conséquemment à la cour, on avait mêlé tout cela comme de coutume; si bien que, nommée depuis sous-gouvernante du roi de Rome, le choix scandalisa un moment la sévère Mmç de Montesquiou, qui craignait, disait l'Empereur, de n'y voir qu'un arrangement.
L'Empereur dit qu'il renouvela à Turin la galanterie gracieuse de Troyes dans la personne de Mme de Lascaris; et, dans les deux endroits, du reste, il croit avoir eu à se louer de sa libéralité et en avoir recueilli le fruit. Les deux familles se sont montrées attachées et reconnaissantes. {Mémorial.)
DO TEMPS Tm NAPOLÉON I". 129