LXI
Le dernier bal de l'Impératrice.
A dater du jour où sa nouvelle destinée lui avait été révélée par l'Empereur, Joséphine n'était presque pas sortie de ses appartements et n'avait paru que très-rarement au cercle des Tuileries; Madame Mère avait fait les honneurs de k cour. Cependant Napoléon voulut que l'Impépatriee assistât au Te Deum chanté à Notre-Dame deux jours après (le 2 décembre) pour les anniversaires du couronnement et de la bataille d'Austerlitz,et en commémoration de la ,«ignature du Cnaité de paix de Vienne, dont les conséquences étaient devenues si tristes pour elle. Joséphine y parut dane une tribune, entourée de toutes les princesses de la famille impériale, et Napoléon se rendit seul, en grande cérémonie, à la métropole. Le lendemain, l'Impératrice fut encore obligée d'assister à la fSte que donna la ville de Paris à celte occasion.
L'Empereur avait demandé qtie cette fête commençât de bonne heure^ parce qu'il voulait voir tout le monde, et surtout le moins de robes de cour possible.
« J'en vois tous les jours aux Tuileries, avait-il dit à M. de Rémusat. Puisque c'est la ville de Paris qui me donne une fête, ce sont les habitants de
Paris et leurs femmes que je veux Ironver sur mes pas avant tout. »
Ce bal fut magnifique. La salle do Trône, entre autres, était resplendissante de fleurs, de lumières, de diamants et de femmes, toutes plus parées les unes que les autres : on eût dit une féerie. Joséphine arriva avant Napoléon : jamais sa toilette n'avait paru si éblouissante, jamais sa physionomie, toujours si douce, mais ce jour-là empreinte d'une profonde tristesse, n'avait eu une expression aussi sublime de résignation. Lorsque, arrivée dans la grande salle, après avoir passé sous les yeux des premiers magistrats et de l'élite de sa jx)nne ville, elle s'avança lentement vers ce trône sur lequel elle allait s'asseoir pour la dernière fois, ses yeux se fermèrent à demi, ses genoux faiblirent, et elle fut obligée, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur le bras de sa dame d'honneur.
« Je n'aurai jamais la force d'arriver jusque-là, lui dit-elle d'une voix éteinte; je me sens mourir.
— Un peu de courage, madame, iQi répondit Mme de La Rochefoucauld à demi- voix; tous les regards sont dirigés sur Votre Majesté.
— Oh l qu'une couronne pèse! » dit-elle encore bien bas.
Et, faisant un dernier effort, elle se mit à sourire ; l'Empereur l'avait voulu.
Un moment après on battit aux champs pour annoncer l'arrivée de Napoléon. Il s'avança d'un pas
Rapide, accompagné de sept rois qui marchaient à sa suite, et vint s'asseoir à côté de l'Impératrice, après avoir parlé à la plupart de ceux qui s'étaient trouvés sur son passage. La fête commença. Napoléon, qui voulait être aimable, se leva bientôt de son fauteuil pour aller faire ce qu'il appelait sa tournée; mais, avant de descendre de l'estrade, il s'était penché vers Joséphine et lui avait dit quelques mots à l'oreille, probablement pour l'engager à l'accompagner, car celle-ci se leva à l'instant.
M. de Talleyrand, qui, en sa qualité de grand chambellan, se tenait debout derrière l'Empereur, se précipita pour le suivre ; mais il s'embarrassa dans la queue du manteau de l'Impératrice,' et, en la faisant trébucher, faillit tomber lui-même. Une fois dégagé, il rejoignit Napoléon sans même adresser la moindre excuse à Joséphine. Il faut croire que le prince de Bénévent n'avait aucune intention d'insulter au malheur de l'Impératrice; mais il n'ignorait aucun des secrets du grand drame qui était en train de se jouer; il savait que le dernier acte allait s'accomplir; et certes, lui, si poli envers qui que ce fût, n'eût pas agi de la même façon un an auparavant.
Quant à Joséphine, elle s'arrêta, et, avec une dignité remarquable, elle sourit à M. de Talleyrand, comme d'une maladresse qui aurait été commune à tous deux ; tnais en même temps ses yeux se remplirent de larmes.
Arrivés à rextrémité de la grande galerie, Leurs Majestés se séparèrent ; Napoléon prit à droite et l'Impératrice à gauche. Tout le monde se porta de son côté pour la voir, car elle était adorée de la bourgeoisie, et même des femmes de la cour, qui toutes se plaisaient à la proclamer bonne et indulgente ; aussi cette triste promenade produisit-elle une forte iilipression sur la foule . Ce fut la dernière fois que Joséphine parut officiellement en public.
Le divorce.
C'était le 16 décembre 1809. Déjà toute la famille impériale, ainsi que les grands dignitaires de la couronne, se trouvaient réunis aux Tuileries,dans la galerie de Diane, qui avait été disposée à cet effet. Napoléon s'assit sur le fauteuil qui lui avait été préparé, à droite de Tarchichancelier. Il était immobile comme une statue , et tenait constamment les yeux fixés sur la porte des appartements intérieurs. Tout à coup les deux battants sont ouverts à la fois; deux pages se rangent chacun d'un côté, et un huissier annonce à haute voix :
« Sa Majesté l'Impératrice et reine I » A ces mots, il se fit dans la salle un mouvement bientôt suivi du plus profond silence. Tous les regards se dirigèrent du même côté. Joséphine parut.
DU TEMPS DE NAPOLÉON r^ 133
L'Empereur se leva. Elle était vêtue d'une robe de mousseline unie ; un peigne d'écaillé blonde avait pris, cette fois, la place de la petite couronne dentelée qui, dans les cérémonies d'apparat, encadrait ordinairement le chignon de ses cheveux d'un noir d'ébène ; toute sa toilette était remarquable de simplicité. Elle ne portait pas un seul bijou ; seulement un petit médaillon de forme ovale, passé dans un cordonnet de soie noire, était suspendu à son cou : c'était le portrait de Napoléon lorsqu'il n'était encore que général en chef de l'armée d'Italie. Elle s'avança lentement, appuyée sur le bras de la reine de Hollande, aussi pâle que sa mère. Eugène, debout à côté de l'Empereur et le regard fixe, semblait éprouver un tremblement violent. Napoléon se rapprocha de lui, chercha sa main et la serra à plusieurs reprises en lui disant à voix basse :
« Point de faiblesse, encore un peu de courage.
— J'en ai, sire, » lui répondit le vice-roi.
Mais le trouble d'Eugène augmenta tellement, qu'on s'attendait à le voir défaillir. Pendant ce temps, Joséphine était venue s'asseoir devant une table recouverte de velours vert à crépines d'or, placée un peu en avant et à gauche de Cambacérès. Napoléon fit un signe gracieux de la main en regardant autour de lui, comme pour engager les grands dignitaires à se rasseoir.
Alors le procureur impérial, le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donna lecture, d'une voix
1 Zk âN£GDOT£S
mal assurée, de l'acte de séparation. Il fut écouté dans un religieux silence. Une vive anxiété était peinte sur tous les visages ; Joséphine seule semblait être calme; le bras posé sur la table qui était devant elle , et la tête penchée, on vit de grosses larmes couler lentement sur ses joues. Sa fille, debout derrière elle, un coude appuyé sur le dossier du fauteuil de sa mère, ne cessa de sangloter. Quant à l'Empereur , il semblait souffrir intérieurement mille fois plus que l'Impératrice.
La lecture de l'acte achevée, Joséphine se leva, essuya ses yeux, et d'une voix ferme, prononça les courtes paroles d'adhésion qui avaient été formulées à l'avance ; puis, ayant pris la plume que Cambacérès lui présentait, elle signa l'acte que le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait placé devant elle, et aussitôt, couvrant ses yeux de son mouchoir, elle se retira silencieusement, soutenue par sa fille, et sans même regarder autour d'elle. Sur un signe de Napoléon, Eugène s'était élancé vers sa mère; mais apparemment que les forces vinrent à lui manquer, car, arrivé presque dans l'embrasure des deux portes de la galerie , Thuissier de service et celui de ses aides de camp qui l'avait accompagné jusque-là furent obligés de lui venir en aide pour le soutenir. Cette triste cérémonie terminée, on reconduisit l'Empereur en grande cérémonie jusque dans ses appartements intérieurs, où il demeura le ryjste de la soirée sans recevoir personne ; et, cette
nuit, le palais sembla silencieux comme la tombe. Les gens qui observent tout remarquèrent que, tandis qu'elle s'accomplissait, et malgré la saison, une horrible tempête éclata sur Paris. Des torrents de pluie , d'effroyables coups de vent portèrent répouvante dans les esprits ; on eût dit que le ciel voulait manifester sa réprobation de l'acte qui détruisait le i)onheur de Joséphine ; et, chose non moins extraordinaire, le même phénomène se reproduisait à Milan, le même jour çt à la même heure. Le lendemain matin, d'après les conventions arrêtées, Joséphine quitta les Tuileries pour aller habiter la Malmaison. {Souvenirs intimes du temps de l'Empire.)
Le présent de uoces.
A Vienne, lorsque toutes les cérémonies d'étiquette de la remise de la fille de François II au prince de Wagram, fondé de pouvoir de Napoléon, furent terminées (ce qui, à la cour d'Autriche, ne fut pas un chapitre médiocrement long), on s'occupa du départ de la jeune archiduchesse; mais tout le temps que durèrent les préparatifs, Marie- Louise ne fît que pleurer, en songeant qu'elle allait être séparée de sa famille. Élevée dans les principes de Marie-Thérèse, la fille de François II pleurait à la pensée, non-seulement de quitter ses sœurs, ses
frères y son père, peut-être même sa belle-mère , mais encore d'être forcée de vivre auprès d'un homme qu'elle ne connaissait pas, et qui ne devait être pour elle qu'un objet de terreur; car ses oncles n'avaient cessé de lui répéter que Napoléon avait tenté deux fois d'anéantir leur maison. Cependant le jour fixé pour le départarriva. Marie-Louise, après avoir reçu les adieux de sa famille, se retira dans son appartement afin d'y pleurer plus à son aise en attendant Berthier, qui, d'après le cérémonial prescrit , devait la conduire à la voiture. Au moment où on l'introduisit dans le cabinet de sa nouvelle souveraine , il la trouva donc tout en larmes. Enfin, après un moment de silence , elle lui dit d'une voix brisée par les sanglots :
« Prince , ma d9uleur n'est-elle pas excusable ? jetez les yeux autour de vous, je ne suis entourée ici que de choses qui me sont chères et précieuses : ces dessins sont de mes sœurs, cette boite d'ivoire est l'ouvrage de mon frère Ferdinand, c'est mon oncle Charles qui a peint ce tableau, et ce coussin en tapisserie m'a été donné par ma mère, qui l'avait brodé de ses mains. »
Et Marie-Louise continuant sur ce ton l'inventaire de son cabinet, il ne fut pas jusqu'à un tapis de pied usé qui ne lui eût été donné par une main amie. Et puis vint le tour des fleurs artificielles qui garnissaient de magnifiques vases de porcelaine de Saxe; des oiseaux d'Amérique, emprisonnés
dans une volière à réseaux d'argent , du perroquet juché sur son bâton d'acajou, etc. Mais, de toute la collection, la pièce la plus importante et la plus regrettée était un petit épagneul à longs poils, de pure race anglaise, qui faisait à lui seul plus de bruit que le perroquet dans son bavardage austro-russe.
Au palais, on n'avait pas laissé ignorer à la jeune archiduchesse combien les petits chiens de l'impératrice Joséphine avaient déplu à Napoléon. Aussi, en père prudent, François II avait-il prévenu sa fille qu'il lui faudrait laisser à Vienne, son chien, son perroquet, et n'emporter avec elle à Paris aucune des jolies bêtes qu'elle aimait tant.
Il y avait certainement dans les regrets de la jeune archiduchesse, une preuve de bonté de cœur que comprit parfaitement Berthier. En voyant une pareille douleur là où il ne s'attendait à trouver* que de la joie, il dit à sa nouvelle souveraine :
« Madame, je venais au contraire prévenir Votre Majesté qu'elle ne pourra se mettre en route que dans deux heures, et qu'en conséquence je lui demande la permission de la quitter jusqu'au moment de son départ. »
Et se retirant aussitôt, le prince de Neufchâtel . alla trouver l'Empereur d'Autriche, à qui il confia le plan qu'il avait conçu. François II comprit ce qu'on lui demandait, et donna- des ordres en conséquence.
Enfin, la jeune impératrice quitta Vienne et arriva bientôt en France. Les fêtes qui l'accompagnèrent sur toute sa route commencèrent à lui faire oublier un peu Tépagneul et le perroquet qu'elle avait semblé tant regretter.
On sait comment sa voiture fut arrêtée à quelques lieues en avant de Compiègne ; comment Napoléon y monta sans façon et prit place à côté de celle qui n'était encore que sa fiancée, enfin comment, arrivé à Paris, l'Empereur prenant la main de cette jeune femme qu'il croyait être un gage de paix et d'éternelle alliance, traversa, en présence de toute la -cour impériale rassemblée, la grande galerie du Louvre, où les cris de « Vive l'Empereur! » et de « Vive Marie - Louise ! » ébranlèrent la voûte du vieux palais de Catherine de Médicis. Alors l'Impératrice oublia tout à fait sa petite ménagerie de Vienne, au milieu des enivrements de ce glorieux bonheur. Puis le lendemain, au balcon du pavillon de l'Horloge des Tuileries, Napoléon présenta lui-même sa femme aux Parisiens, et, comme la veille , cent mille voix crièrent : « Vive l'Empereur I Vive Marie-Louise I » Quant à lui, le cœur ivre de joie, il ne pouvait répondre à la foule que par des saluts. Lorsqu'il se'retira, il dit à sa femme, les larmes aux yeux: « Viens, ma bonne Louise, que je te paye de tout le bonheur que tu m'as donné. »
Et la conduisant par un de ces sombres corridors du palais, qui, même en plein jour, étaient con-
stamment éclairés par des lampes, il la fit marcher à grands pas.
« Sire, où me conduisez- vous? demanda la jeune femme; j'ai peur ici, ajouta-t-elle en serrant le bras de Napoléon.
— Viens toujours, te dis-je; est-ce que tu as quelque chose à craindre avec moi? »
Mais tout à coup l'Empereur s'arrête devant une porte fermée.
« Louise, écoute I » lui dit-il en prêtant luimême l'oreille.
Aussitôt une voix qui semblait n'avoir rien d'humain et les clapissements d'un chien se font entendre. L'animal avait senti plutôt qu'entendu ceux qui s'étaient approchés, et de ses pattes grattait de l'autre côté de la porte. Napoléon l'ouvre et pousse doucement Marie-Louise dans une pièce très-éclairée, où Téclat du jour empêche d'abord celle-ci de distinguer ce qui s'offre à sa vue. Bientôt les objets deviennent plus distincts. Alors un délicieux frémissement, causé par la surprise, vient agiter la jeune femme. Elle veut parler, les paroles expirent sur ses lèvres; elle ne peut que pencher sa tête, en pleurant, sur la poitrine de Napoléon.
C'est que, dans cette chambre, Marie-Louise, impératrice et reine, rassasiée, pour ainsi dire, des pompes triomphales qu'elle avait partagées avec son époux, le plus puissant souverain du monde, Marie- Louise, disons-nous, retrouvait tout à coup, grâce
à lui, ces joies de l'enfance, ces souvenirs de la patrie qu'elle avait tant regrettés quelques jours auparavant. Outre son chien, son perroquet'et'ses oiseaux, cette chambre renfermait, rangés dans le même ordre qu'à Vienne, tous les objets qu'elle y avait laissés en partant, tout, jusqu'à la boite d'ivoire façonnée par son frère, jusqu'au petit coussin que l'impératrice sa mère lui avait donné.
Lorsqu'elle fut un peu remise d'une émotion si douce, Napoléon lui dit :
« Tu es contente, ma bonne Louise ? eh bien ! moi aussi, et je crois qu'en ce moment je recevrais avec indifférence la nouvelle- d'une victoire. »
Cependant l'Impératrice parcourait avec ravissement ce cabinet, tandis que ses oiseaux gazouillaient dans leur volière, que son perroquet s'agitait sur son bâton, et que son chien pleurait de joie. La pauvre petite bête semblait craindre d'approcher de son ancienne maîtresse. Alors Napoléon appela Tépagneul et le caressa.
Cependant le perroquet restait muet, contre l'habitude des oiseaux de sa bruyante espèce.
« Monsieur Jacquot, vous me faites l'effet d'être un peu bête, dit en riant Napoléon.
— Je suis malade I » répondit tout à coup le perroquet d'une voix gutturale et d'un air piteux.
À ces mots, Napoléon laissa échapper un éclat de rire homérique.
Lorsque cet accès de gaieté fut passé, il demanda
à rimpératrîce quel avait été, à Vienne, le précepteur de ce perroquet . Celle-ci répondit, en souriant, que son éducation avait été un peu négligée.
« Mais, sire, ajouta-t-elle, il n'y avait que M. de Metternich qui lui parlât français, et malheureusenient il n'a pu lui apprendre que cette seule phrase qu'il prononce très-bien, comme vient d'en juger Votre Majesté. »
Napoléon et Marie-Louise se prirent à rire de plus belle, et comme les larmes sont bien près du rire, celle-ci, pour le remercier de tant d'attentions aimables, se jeta avec attendrissement dans ses bras. Il était alors près de la fenêtre, et la foule rassemblée dans la cour des Tuileries vit du dehors ce mouvement. Aussitôt des battements de mains et des acclamations à faire trembler les murs du palais furent poussées par le peuple, qui, sans doute, assignait à cette scène d'intérieur quelques motifs de haute politique. Au même moment, un léger bruit se lit entendre du côté de la porte, restée entr'ouverte, et la tête du prince de Neufchâtel se laissa voir.
« Berthier, vous pouvez entrer, » lui dit l'Empereur.
Et allant au-devant de lui, il le prit par la main et le présenta à l'Impératrice en disant :
« Tiens! mabonne Louise, c'est luiqui, à Vienne, a eu ridée, en voyant tes larmes, de faire transporter ici tout ce que tu vois, pour tâcher d'adoucir
un peu des regrets qui prouvent en faveur de ton cœur. Berthier mérite bien que tu le récompenses ; embrasse-le donc, ma chère amie. »
A cette proposition inattendue, Marie-LouL^e, naturellement timide, baissa la tête sans mot dire. Berthier, retenu plus encore par le respect que par les convenances de l'étiquette, restait comme cloué à sa place.
« Allons, mon cher, dit gaiement l'Empereur en touchant légèrement le coude du prince, est-ce que pour la première fois vous ne voudriez pas m'obéir?
— Sire....
— Allons, allons, ce devrait être déjà fait. » Puis, lui serrant la main, il ajouta d'une voix
émue : « Embrasse-la, mon vieil ami. » (Ibid.)
LXVir
Une nouvelle décoration.
M. de Brissac, chambellan de l'Impératrice, se présenta un jour devant elle avec les insignes d'un ordre de nouvelle création, où étaient figurés le lion de Cassely le cheval de Brunswick ^ le dragon de Danemark^ et d'autres emblèmes empruntés au règne animal :
« Bon Dieu ! s'écria naïvement l'Impératrice , il n'y a donc que des bêtes dans cet ordre-là? »
Nous ne savons ce qu'aurait répondu M. de Bris-
sac à cette singulière exclamation, si, fort heureusement pour lui, M. (Je Lacépède, que Tlmpératrice avait fait mander, ne fût arrivé sur ces entrefaites. (Mme Marco de Saint-Hilaire, Mémoires inédîts.)
La ganache.
« Les salons de Paris sont terribles avec leurs quolibets, disait Un jour l'Empereur, et cela parce qu'il faut convenir que la plupart sont pleins de sel et d'esprit. Avec eux on est toujours battu en brèche, et il est bien rare qu'on n'y succombe pas.
— Il est sûr, disais-je, que nous ne respections rien, que nous nous attaquions même aux dieux; rien ne nous était sacré, et Votre Majesté suppose bien qu'elle-même et l'Impératrice n'étaient pas épargnées.
— Ah! je le crois bien, répondit l'Empereur; mais n'importe, racontez toujours.
— Eh bien ! sire, on disait qu'un jour Votre Majesté, fort mécontente à la lecture d'une dépêche de Vienne, avait dit à l'Impératrice dans sa colère et sa mauvaise humeur : «Votre père est une ganache !» Marie-Louise, qui ignorait beaucoup de termes français, s'adressantaupremiercburtisanquilui tomba sous la main : « L'Empereur me dit que mon père « est une ganache : que veut dire cela? » A cette
interpellation inattendue, le courtisan, dans son embarras, balbutia que cela voulait dire un homme sage, de poids, de bon conseil. A quelques jours de là, et la mémoire encore toute fraîche de sa nouvelle acquisition, l'Impératrice, présidant le conseil d'État, et voyant la discussion plus animée qu'elle ne voulait, interpella pour y mettre fin Cambacérès, qui, à ses côtés, bayait tant soit peu aux corneilles. « C'est à vous à nous mettre d'accord dans cette « occasion importante, lui dit-elle; vous serez « notre oracle, car je vous tiens pour la première, • la meilleure ganache Aq l'Empire. »
« A ces mots de mon récit, l'Empereur riait à s'en tenir les côtés. « Ah! quel dommage, disait-il, « que cela ne soit pas véritable I Voyez -vous bien c l'ensemble du tableau? l'empesure compromise « de Cambacérès, l'hilarité de tout le conseil, et « l'embarras de la pauvre Marie-Louise, épouvantée « de tout son succès. * {Mémorial,)
liC petit roi.
Le roi de Rome n'ayant encore que trois ans, échappe un matin à l'active surveillance de sa gouvernante, traverse les grands appartements et arrive seul à la porte du cabinet de l'Empereur. Là, le bel enfant lève sa tête blonde vers l'huissier
et lui dit d'une voix argentine^ mais impérative : « Ouvrez!... je veux voir papa!
— Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté.
— Pourquoi cela?... ne suis-je pas le petit roi? (C'était ainsi qu'on le désignait dans le palais. )
— C'est vrai, sire, répond encore Thuissiér; mais Votre Majesté est seule : voilà pourquoi je suis forcé de lui désobéir. »
L'Empereur avait donné l'ordre de ne jamais laisser entrer son fils, n'importe où, à moins qu'il ne fût accompagné de Mme de Montesquiou. Il était sans doute impossible que l'enfant sortit de son appartement sans elle ; mais Napoléon, en agissant ainsi, avait voulu donner à son fils, dont les dispositions naturelles le portaient à être volontaire, une haute idée de la puissance de sa gouvernante.
Lorsque l'huissier du cabinet lui eut fait cette réponse, les yeux du jeune prince se remplirentde larmes, mais il ne dit rien ; il attendit Mme de Montesquiou qui, ayant suivi les pas de son élève, arriva immédiatement. Aussitôt l'enfant saisissant la main de sa gouvernante, regarda fièrement l'huissier en lui disant: * Ouvrez I... le petit roi le veut ! » Celui-ci ouvrit la porte du cabinet impérial et annonça : « Sa Majesté le roi de Rome ! » (Baron de Montbelle, Histoire du duc de ReichstadL)
Napoléon et le tonnelier.
Bientôt après la naissance du jeune Napoléon, son père se proposa de faire bâtir un superbe palais, presque vis-à-vis le pont dléna. Il devait être appelé le palais durai de Rame. Le gouvernement tâcha donc d'acheter toutes les maisons situées sur l'emplacement qu'on avait choisi. Sur le terrain qui, d'après le plan de Tëdifice, devait former l'extrême droite de la façade, se trouvait une petite maison appartenant à un pauvre tonnelier nommé Bon vivant. Cette maison, avec le sol où elle était bâtie, valait tout au plus mille francs. Le propriétaire en demanda dix mille. On le flt savoir à l'Empereur, qui ordonna de l'acheter à ce prix. Quand les personnes chargées de conclure cet arrangement vinrent pour terminer, le tonnelier dit que, toute réflexion faite, il ne la vendrait pas à moins de trente mille francs. Cela fut rapporté à Napoléon, qui donna Tordre de lui compter cette somme.
Lorsqu'on revint pour conclure l'affaire, -le tonnelier porta sa demande à quarante mille francs. L'architecte, M. Fontaine, fut très-embarrassé; il ne savait plus que faire. Il n'osait ennuyer davantage Napoléon de cet objet, et cependant il savait qu'il était impossible de lui rien cacher. Il lui en parla
donc de nouveau. « Ce drôle-là abuse, dit-il; pourtant il n'y a pas d'autre moyen. Allons, ilfaut payer.» L'architecte retourna chez le tonnelier, qui demanda cinquante mille francs de sa maison. Napoléon, indigné, dit en apprenant cette nouvelle preuve d'avidité-: « Cet homme-là est un misérable : eh bien! je n'achèterai point la maison : elle restera comme un monument de mon respect pour les lois. Arrangez vos plans en conséquence. » Les Bourbons sont rentrés, ont renversé ce qui était élevé du palais futur, et en ont tout rasé jusqu'aux fondements. Labaraquedu tonnelier est tombée en ruine, et son propriétaire, M. Bon vivant, demeure maintenant àPassy, rue Basse, n® 31, où il vit misérablement de soii métier. (O'Méara.) . "
UXI
Une méprise.
On était en automne. Madame, mère de l'Empereur, allait dîner ce jour-là chez la reine d'Espagne. M. de Beaumout, son premier écuyer, avait donné ses ordres pour que les voitures fussent prêtes, et Madame était restée avec Mme de Fleurieu, qui se trouvait de service auprès d'elle, dans le salon, où était suspendu le grand tableau de Bélisaire de David. Le jour baissait et le salon était à peine éclairé par la lueur mourante du feu, lorsque les deux battants
de la porte s'ouvrent, et le valet de chambre introduit un monsieur vêtu d'un costume richement brodé en argent, ayant le bas de soie blanc> les escarpins à boucles d*or, Tépée au côté, le chapeau à plumes sous le bras, enfin la tenue complète. Le monsieur s'avance dans l'appartement, salue légèrement les deux femmes qu'il entrevoit assises dans l'obscurité, puis se dirige vers la cheminée en chantant à voix basse, s'y chaufife les pieds, tire sa montre, regarde la pendule, compare et dit enfin assez haut pour qu'on l'entende :
« Que diable, ce vieux fou-là, conunent donc vont ses pendules? »
Mmede Fleurieu surprise au dernier point de cette façon d'agir, et ne comprenant pas d'ailleurs ce que pouvait venir faire un préfet (car elle venait enfin de reconnaître la broderie préfectorale sur l'habit du visiteur) chez Madame, à cette heure de la journée, et surtout en un moment où on savait qu'elle allait sortir; Mme de Fleurieu s'apprêtait à lui demander ce qu'il cherchait et ce qu'il voulait, lorsque lui-même, avançant d'un pas délibéré, la pointe du pied basse, le jarret tendu, s'approcha du canapé, et, s'adressant directement à Madame, lui demanda :
« Savez-vous si Son Altesse viendra bientôt? »
En disant ces mots, il se mit à sourire en serrant les dents, ce qui donnait à sa physionomie une assez drôle d'expression.
Madame, quoique toujours très- convenable, n'était pas constamment sur ses gardes ; cette question inattendue, qui l'avait d'afcord étonnée, acheva de la troubler; elle ne put que regarder le monsieur et lui dire à demi-voix :
« Monsieur.... je vous dirai.... que.... je ne sais pas....
— Hein I... quoi ! vous n'entendez pas, répliqua le visiteur; je vous demande, madame, si vous savez quand doit venir l'archichancelier?»
Ce fut bien une autre affaire. Ici Mme de Pieurien ne comprit pas plus que Madame, qui, plus stupéfaite cette fois que la première, regarda le monsieur brodé et ne put ajouter un mot. Le monsieur haussa les épaules et se rapprocha de la cheminée ; il posa ses pieds sur les chenets, les chauffa en sifflant et en marmottant par intervalles des paroles qui ressemblaient aux imprécations d'un homme qui a faim. Mme de Pleurieu, commençant à trouver la scène un peu longue, en raison de sa singularité, se leva en vraie dame de cour, et, s'avançant vers l'habit brodé, lui dit avec cette dignité qui lui était naturelle :
« Monsieur, voudriez-vous me dire où vous croyez être? »•
Le monsieur se retourna vers elle assez négligemment en laissant un de ses pieds sur le chenet :
« Commentl madame, oix]e crois être?répéta-t-il; mais je crois être cliez Son Altesse Sérénissime
l'archichancelier de FEmpire, qui m'a fait l'honnear de m'inviter à dtner aujourd'hui, me sachant à Paris, et que je suis fort étonné de ne pas voir ici, car l'heure est pour -cinq heures et demie, et il en est six.
— Monsieur, répondit gravement Mme de Pieu-rieu, vous n'êtes point ici chez M. l'archichancelier : vous êtes chez Madame.
— Madanle qui?... je vous prie.
— Chez Madame Mère, monsieur, mère de Sa Majesté l'Empereur et roi! »
En ent^idant ces mots sacramentels, le monsieur se retourne et se précipite vers Madame, en s'écriant :
« Ahl que je suis heureux, madame ! comment vous témoigner ma joie de faire ainsi la connaissance de la mère d'un homme à qui j ai tant d'obligations? »
Et, énonçant enfin ses nom et qualité, il déclare se nommer Desmousseaux et^tre préfet de Toulouse, c'est-à-dire du département de la Haute- Garonne.
Madame, qui était d'une extrême bonté, l'accueillit alors comme devait l'être un haut fonctionnaire public qui paraissait aussi attaché à l'Empereur; mais comme elle était ponctuelle et femme d'ordre avant tout, et que six heures sonnaient en même temps à la pendule :
« Monsieur, lui dit-elle avec bienveillance, je vous
engage à voue bâter.... L'archichanceliôr se meta table à six heures précises ; je ne puis, à mon grand regret, vous offrir de vous dédommager, pstce que je dîne chez ma belle-flUe.... Mais j'espère avoir rhonneur de vous revoir.... un autre jour.... »
Le monsieur s'en alla après avoir répété dix fois les assurances de son bonheur d'avoir fait la connaissance de Madame; quant aux excuses, il n'en faut pas parler, car il n'y songea pas ; et le mieux de Taffaîre, c'est qu'il n'y pensa jamais.
Toutefois, l'aventure devait avoir un côté plaisant, mais tristement sérieux pour lui. Lorsqu'il eut pri's cavalièrement congé de Madame, et qu'il fut sorti des appartements, il se mit en devoir de gagner le logis de. Gambacérès ; mais le cocher de sa voiture de remise, après l'avoir déposé sur le perron de Madame, qu'il n'avait pas reconnu pour ne pas être celui de l'archichancelier, parce que rien ne ressemble plus à un perron en pierre qu'un autre perron également en pierj^, s'en était allé sans s'inquiéter autrement de sa pratique. Il pleuvait, il faisait du vent, il y avait de la boue ; tout cela n'était rien en comparaison de l'orage qui attendait le préfet, lorsqu'il arrivia enfin chez Gambacérès, qui, bien que logé dans la même rue que Madame, était encore assez loin d'elle pour que le haut fonctionnaire y arrivât mouillé, et le pire, crotté et affamé, car il était six heures et demie, et Tarchichancelier n'aimait pas qu'on se fît atten-
dre ; il n'attendait que les femmes : aussi, quand on annonça dans la salle à manger M. le préfet de la Haute-Garonne, Cambacérès était-il à table depuis un quart d'heure. (La duchesse d'ABRANiès, Mémoires.)
Un mot sublime.
Au mois d'avril 1809, à l'attaque de Ratisbonne, après un combat opiniâtre, le maréchal Lannes s'était enfin rendu maître de la ville, lorsqu'un officier d'état-major, quoique blessé mortellement, arrive de toute la vitesse de son cheval jusque sur le monticule où Napoléon , blessé lui-même au talon le matin, se trouvait entouré de ses officiers. Le messager met pied à terre et, se soutenant à peine, s'approche, pâle, chancelant et l'habit couvert de sang et de poussière :
« Sire! s'écria-t-il d'une voix pleine d'exaltation, Ratisbonne est à nous I Voyez flotter nos drapeaux sur les murailles de la ville I Sire! voyez vos aigles...
— Monsieur, vous êtes blessé? interrompit l'Empereur.
— Non, sire, je suis tuél » répond l'héroïque soldat.
Et en prononçant ces derniers mots, il tombe mort.
L'architecte et le grenadier.
Vers la fin de 1805, Napoléon P% par un décret daté de Saint-Cloud, ordonna la construction d'une caserne d'infanterie sur les terrains, vagues alors, situés à droite et à gauche de la caserne du quai d'Orsay. Ce nouveau bâtiment militaire reçut le nom de quartier Napoléon,
L'Empereur alla visiter cette caserne quelques jours après qu'elle eut été achevée. Le bataillon des grenadiers à pied de service y était déjà installé. En parcourant les chambres, les salles d'exercices et les cuisines, Napoléon adressa la parole à quelques-uns de ses vieux braves. Comme ce jour-là il était de bonne- humeur et par conséquent en train de causer, il avisa un vieux soldat qui était assis en plein midi, et malgré la chaleur du soleil (on était au mois de juillet 1&06), sur une des énormes poutres posées circulairement dans la grande cour pour servir de bancs.
« Eh bien ! lui dit-il en marchant droit à lui, j'espère que vous devez être contents de votre nouveau logement : je vous ai fait bâtir une belle caserne où vous serez tous comme des coqs en pâte !
— C'est vrai, mon Empereur, répondit le grenadier, qui s'était levé aussitôt sur ses deux jambes
en portant vivement le revers de sa main droite à son bonnet de police. Le quartier n'est pas maladroitement outillé, et le maçon qui Ta astiqué n'é- ^ tait pas un manchot : mais il y manque des ustensiles de première urgence à notre baraque.
— De quels ustensiles veux-tu parler ? demanda Napoléon, à qui l'expression de baraque avait f^it froncer le sourcil.
— Quelques arbres dans cette cour, comme à la grande caserne de Potsdam, pour nous garantir du soleil, et des gouttières aux toits pour nous empêcher de boire plus de bouillon que le gargot * n'en ' met ordinairement dans notre gamelle. »
Napoléon reconnut, par un sourire, la justesse de la critique du grenadier.
« Bah ! lui répliqua-t-il en lui tirant doucement la moustache, vous n'êtes jamais contents, vous autres I vous êtes des petits-maîtres et des freluquets , et, si l'on vous écoutait, il faudrait que je vous misse dans du coton.
— Possible ! mon Empereur, repartit le soldat avec un flegme imperturbable ; mais c'est qu'il nous arrive quelquefois, quand le temps est de mauvaise humeur, d'avoir de la crotte jusqu'aux genoux. »
Napoléon fit appeler le lendemain aux Tuileries l'architecte qui avait présidé aux dernières con-
1. Od appelait, dans la vieille garde, gargots les soldats ou môme les cuisiniers chargés de la préparation des aliments de l'ordinaire.
structioïls de la caserne d'Orsay. Il se trouvait justement dans un de ces moments de crise qui jetait dans son caractère ordinairement si affectueux à l'égard des personnes qui lui étaient étrangères, une sorte d'acrimonie :
« Monsieur, dit-il tout d'abord à l'architecte, vous êtes de l'Institut, m'a-t-on dit; vous avez une expérience de trente années dans la construction des bâtiments, et je vous ai décoré de la Légion d'honneur, à ce que je vois?
— Oui, sire, répondit l'architecte.
— Eh bien I monsieur, je suis fâché d'être forcé de vous le dire, mais vous ne savez pas votre métier! »
Le moderne Vitruve tomba de son haut à ce singulier compliment, et ne put que balbutier des mots inintelligibles, car il ne savait pas où l'Empereur voulait en venir. Napoléon eut pitié de son embarras, et, se radoucissant un peu, il reprit :
« Dans la caserne de ma garde, celle du quai d'Orsay, vous avez oublié les gouttières, monsieur !
— Ahl sire, repartit aussitôt l'architecte, que le léger sourire qui avait effleufé les lèvres de l'Empereur avait un peu rassuré, pardonnez^moi : je croyais que les grenadiers de Votre Majesté ne craignaient pas plus l'eau que le feu I »
Ce trait d'esprit acheva de désarmer Napoléon, qui se prit & rire tout de bon en répondant : < Mes soldats ne craignent ni l'eau ni le feu, c'est
vrai ; mais ils craignent les rhumes, et il est urgent de placer des gouttières aux toits de leur caserne : je compte que vous réparerez au plus tôt cet oubli. »
Quelques jours après, les gouttières étaient posées, et le grenadier critique disait à ses camarades :
« Le petit caporal a suivi mon conseil ; il a fait poser des gouttières au quartier. Les choses vont aller carrément, et nous ne serons pas obligés, comme les soldats du pape, de prendre des parapluies pour traverser la cour. » (Nous tenons cette anecdote de feu M. Barguey, qui fut longtemps l'architecte du palais du Sénat.)
Moustache.
Le soir même de la bataille d'Austerlitz, Napoléon avait expédié à l'Impératrice un courrier de son cabinet appelé Moustache, pour lui annoncer la nouvelle. Joséphine se trouvait aux Tuileries*^ Tout à coup, à une heure du matin, on entend au loin un. bruit de grelots mêlé aux claquements d'un fouet de poste.
« C'est un courrier que m'envoie Bonaparte ! » s'écrie Joséphine en s'avançant vers une fenêtre qu'elle ouvre avec précipitation ; en même temps,
les mots de Victoire d'Amterlitz répétés par une foule de serviteurs du palais retentissent à ses oreilles. Inquiète, elle s*élance et arrive presque seule sur le perron du grand vestibule. Là, Moustache, couvert de givre, le visage crispé par le froid, lui remet un billet de Napoléon et lui apprend la grande nouvelle; ivre de joie, Joséphine la lui fait répéter :
<c Oui , madame , reprend Moustache avec emphase, c'est fini. Sa Majesté TEmpereur et roi a vaincu et enfoncé tous les empereurs du monde , toutes les forteresses , tous les drapeaux possibles, leurs canons avec armes et bagages et n'importe quoi!...» ^
Joséphine souriait en l'écoutant. Elle tira de son doigt un jonc de diamants qu'elle donna à Moustache, en lui disant d'une voix pleine d'émotion :
« Tenez 1 voilà pour vous. La France va être bien heureuse. Allez vous reposer 1 vous devez en avoir grand besoin.
— Me reposer! Madame, impossible. L'Empereur m'a ordonné de venir le rejoindre à Vienne, en me disant de sa propre personne : <i Moustache , cours « sans t'arrôter jusqu'aux Tuileries et reviens ici de « même , parce que j'ai quelque chose à te faire « porter h Gonstantinople après ; va et ne t'amuse « pas ; tu embrasseras ta femme une autre fois. »
Joséphine sourit encore, et faisant au scrupuleux messager un signe de tête bienveillant :
1 58 AN£GDOTJ£S
« Allez donc y reprit-elle, car il faut avant tout obéir à l'Empereur. »
Le brave Moustache, ancien brigadier des guides dltalie et d'Egypte, avait fait trois cent soixante lieues d'une seule traite; depuis Austerlitz, il n'avait pas quitté les étriers. Lorsqu'il changeait de monture, quatre hommes l'enlevaient avec sa selle, et le portaient ainsi comme Sancho Pança, à son entrée dans l'Ile de Barataria, sur un autre chevaÂ*qui repartait au galop.
Il n'y avait qu'un instant qu'il avait pris congé de Joséphine lorsqu'on l'entendit dans la cour des Tuileries se plaindre et même proférer des imprécations. '
« S'il faut que je me repose un quart d'heure à Paris, disait-il, je suis un homme déshonoré; je me brûle la cervelle ! »
Et de désespoir il s'arrachait les cheveux. L'Impératrice, inquiète du bruit qu'elle entend, envoie savoir ce qui se passe. On revient bientôt la tranquilliser : c'était Moustache ; il venait d'enfourcher le cheval confié à la garde du factionnaire du pavillon de l'Horloge , et comme il avait sans doute moins ménagé celui-là que les autres, l'animal était tombé roide mort dès les premiers pas dans la cour du palais. (Mme Marco de Saint-Hilaihe , Mémoires inédits.)
LXXY
Juifs et douaniers.
Pendant le séjour que Napoléon et Joséphine firent à Mayence en 1806, les dames de la maison de l'Impératrice firent de fréquentes excursions dans 4es villages frontières de l'Allemagne , situés de l'autre côté du Rhin. Lorsqu'elles étaient dans des voitures à la livrée impériale, elles avaient en quelque sorte une sauvegarde avec elles et les douaniers ne visitaient pas leur voiture; mais il leur arriva un jour de vouloir faire une de ces excursions à pied, et, comme elles n'étaient pas connues, on les fouilla et on fit subir à leurs personnes un examen , tellement consciencieux, qu'elles furent guéries du désir de recommencer de semblables courses. L'excessive sévérité apportée par les douaniers dans l'exercice de leur ministère provenait de ce que la nombreuse population juive de Mayence se livrait exclusivement à ce genre de commerce clandestin quQ. Ton . nomme vulgairement contrebande. Ces juifs assiégeaient du matin au soir le palais impérial et y apportaient des marchandises que les dames de Joséphine achetaient volontiers; ceux-ci leur proposaient des échanges ; et, lorsque l'Impératrice avait fait présent à quelques-unes d'entre elles de robes lamées en or ou argent^ que leur ri-
chesse même leur interdisait de porter, elles les troquaient contre des étoffes en pièces dont l'entrée en France était sévèrement prohibée ; mais ces robes ainsi échangées ne demeuraient pas longtemps entre les mains des enfants de Moïse : il fallait même qu'elles fussent avidement recherchées par les femmes à la mode et aisées, puisque, à un bal donné à Leurs Majestés par l'aristocratie nobiliaire et financière de Mayence, Joséphine reconnut une partie de sa garde-robe réformée à un même quadrille, qui n'était composé que de princesses allemandes. (Ibid,)
Pie VII et le général Cervoni.
Le pape avait une figure que -ses portraits n'ont jamais bien rendue ; on en fit peut-être plus de cent pendant les trois mois qu'il demeura à Paris, mais pas un n'a donné à son visage cette physionomie tout à la fois si vive et si douce qui le caractérisait. Cette extrême pâleur, avec ces cheveux si complètement noirs, produisaient un effet qui surprenait au premier aspect, lorsqu'on approchait de ce vénérable vieillard tout vêtu de blanc, avec ce reflet rouge qui donnait à ses habits une teinte presque coquette.
Tous les corps constitués, toutes les autorités ^
premières et secondaires , allèrent saluer le pape aussitôt son installation au pavillon de Flore. Les généraux ne se montrèrent pas les derniers, quoique leur humeur ne fût guère portée de ce côté, et que plusieurs d'entre eux eussent même témoigné, à cet égard, une répugnance qui donna beaucoup de mécontentement à l'Empereur. Le jour de leur visite, ils se demandèrent, en arrivant aux Tuileries, quel serait celui d'entre eux qui haranguerait le saint-père. Plusieurs parlaient fort bien l'italien (le pape ne savait pas d'autre langue); et le général Sébastiani , qui a toujours aimé à faire de beaux discours , se proposait déjà , avec son air dogmatique qui en aurait presque imposé , de porter la parole; mais il était trop jeune sous les étoiles divisionnaires, et puis il ressemblait trop à Gavaudan dans l'opéra-comique d'iliine, rtint de Golconde. Ce n'est pas que Sa Sainteté en aurait pu juger; mais il parlait si longuement, ou plutôt il s'écoutait tellement parler, qu'on craignait qu'il ne fatiguât le pape, qui certainement ne l'eût point écouté jusqu'au bout; en conséquence le choix tomba sur le général Cervoni qui était compatriote de Sébastiani.
Ce choix, qui, du reste, ne pouvait être plus convenable, était toutefois singulier dans la circonstance. A l'époque où les Français étaient entrés dans Rome avec Alexandre Berthier, Cervoni, alors
général de brigade, commandait la ville et la com-
mandait militairement. On avait même fait courir le bruit que l'arrestation de Pie YII avait été faite par lui ; mais la chose n'était pas vraie ; néanmoins on le croyait, et dans Rome le nom du général Cervoni était demeuré un siget de terreur. Le saint* père avait reçu cette impression, et, sans connaître le général Gervoni, il le craignait comme son mauvais ange.
Cervoni avait un bel organe , une voix de basse, large et pleine, qui annonçait la force. Le pape, au contraire» avait une voix claire, nasillarde et un peu soprano : aussi le contraste fut-il complet lorsque , frappé de l'accent pur et élégant du général Cervoni, il lui dit , en faisant un pas vers lui : < Gcmie leî « parla bene l'italiano! — Santo Padre, sono quasi « italiano, — Oh!... — Sono Corso. — Oh!... ohl... « — Sono Cervoni. — Ohl... ohl... ohl... »
Et à chaque exclamation le saint-père reculait d'un pas; enfin il trouva la cheminée du salon, qui Tempécha d'aller plus loin. Ce nom de Cervoni hii avait fait une telle impression, qu'il en était devenu encore plus pâle que de coutume , tandis que la mauvaise peste de Cervoni , sachant d'avance Feffet qu'il produirait, l'avait encore augmenté en enflant sa voix. (La duchesse d'Abrantés, Mémoires,)
Lxxvn
Le Génie du Christianisme jugé par le pretnier Consul.
Les soirées à la Malmaison se passaient parfois en lectures. Le cénacle se formait en aréopage et on pesait le mérite de Fouvrage nouveau qui attirait alors l'attention publique. Un soir, Bonaparte se fit lire des fragments du Génie du Christianisme, puis après résuma ainsi l'opinion des auditeurs en disant : « Le livre de M. de Chateaubriand est un œuvre de plomb et d'or, mais l'or y domine. »
Chateaubriand.
Quelques années avant nos désastres, l'Empereur, lisant quelques morceaux de cet écrivain, demandait comment il se faisait qu'il ne fût pas de rinstitut. Ces paroles furent aussitôt une recommandation toute-puissante, et M. de Chateaubriand fut bientôt nommé à la presque unanimité. C'était ujï usage de rigueur à l'Institut, que le récipiendaire fît l'éloge de son prédécesseur : M. de Chateaubriand, s'écartant de la route battue, consacra une partie de son discours à flétrir les principes politiques de M. Chénier son devancier, et à le pro-
scrire comme régicide. Ce fut un vrai plaidoyer politique, où il discutait la restauration de la monarchie, le jugement et la mort de Louis XVI. Ce fut alors une grande rumeur dans toutl'Institut : les uns refusant d'entendre un discours qui leur paraissait indécent ; d'autres, au contraire, appuyant pour qu'on en admit la lecture. Del'Institut, la querellese répandit dans Paris, elle remplit et divisa bientôt tous les cercles de la capitale. L'Empereur, à qui tout parvenait et qui voulait tout connaître, se fit appor1;er ce discours : il le trouva de la dernière extravagance, eten fit prononcer sur-le-champ l'interdiction. Un de ses grands officiers (M. deSégur), membre de l'Institut, qui avait opiné vivement pour la lecture du discours, lui servit, à l'un de ses couchers, à manifester son opinion . « Et depuis quand, monsieur, lui ditil avec sévérité, llnstitut se permet-il de devenir une assemblée politique? Qu'il fasse des vers, qu'il censure les fautes de la langue, mais qu'il ne sorte pas du domaine des Muses, ou je saurai l'y faire rentrer. Est-ce bien vous, monsieur, qui avez voulu autoriser une pareille diatribe ? Que M. de Chateaubriand ait de l'insanité ou de la malveillance, il y a pour lui des petites-maisons ou un châtiment ; et puis peut-être encore est-ce son opinion, et il n'en doit pas le sacrifice à ma politique, qu'il ignore, comme vous qui la connaissez si bien. Il peut avoir son excuse : vous ne sauriez avoir la vôtre, vous qui vivez à mes côtés, qui savez ceque
je fais, ce que je veux. Monsieur, je vous tiens pour coupîtble, pour criminel; vous ne tenez à rien moins qu'à ramener le désordre, la confusion, l'anarchie, les massacres. Sommes-nous donc des bandits, et ne suis-je qu'un usurpateur ? Je n'ai détrôné personne, monsieur ; j'ai trouvé, j'ai relevé la couronne dans le ruisseau, et le peuple Ta mise sur ma tête : qu'on respecte ses actes I...
«Analyser en public, mettre en question, discuter des faits aussi récents, dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est rechercher des convulsions nouvelles, c'est être l'ennemi du repos public. La restauration de la monarchie est et doit demeurer un mystère ; et puis qu'est-ce que c'est que cette nouvelle proscription prétendue des conventionnels et des régicides ? Comment oser réveiller des points aussi délicats ? Laissons à Di«u à prononcer sur ce qu'il n'est plus permis aux hommes de juger I Scriez-vous donc plus difficile que ll'mpératrice ? Elle a bien des intérêts aussi chers que vous peut-être, et bien autrement directs ; imitez plutôt sa modération, sa magnanimité; elle n'a voulu rien apprendre ni rien connaître.
« Hé quoi ! l'objet de tous mes soins, le fruit de tous mes efforts serait-il donc perdu ? C'est donc à dire, que, si je venais à vous manquer demain, vous vous égorgeriez encore entre vous de plus belle ? »
Et, marchant à grands pas, il se frappait le front
de la main, en disant : « Ah 1 pauvre France I que tu as longtemps encore besoin d'un tuteur ! »
Puis il reprit : « J'ai fait tout au monde pour accorder tous les partis : je vous ai réunis dans les mêmes appartements, fait manger aux mêmes ta-: blés, boire dans les mêmes coupes ; votre union a été l'objet constant de mes soins : j'ai le droit d'exiger qu'on me seconde....
« Depuis que je suis à la tête du gouvernement, m'a-t-on jamais entendu demander ce qu'on était, ce qu'on avait été, ce qu'on avait dit, fait, écrit ?. .. Qu'on m'imite !
« On ne m'a jamais connu qu'une question, qu'un but unique : Voulez-vous être bon Français avec moi? et, sur l'affirmative, j'ai poussé chacun dans un défilé de granit sans issue à droite ou à gauche, obligé de marcher vers l'autre extrémité, où je montrais de la main l'honneur, la gloire, la splendeur de la patrie. »
La mercuriale fut si vive que celui à qui elle s adressait, homme d'honneur et de grande délicatesse d'ailleurs, se crut dans l'obligation de demander une audience le lendemain, voulant remettre sa démission. Cette audience lui fut accordée, et l'Empereur, l'apercevant, lui dit : « Mon cher, vous venez pour la conversation d'hier : elle vous a affligé et nloi aussi ; mais c'est un avertissement que j'ai voulu donner à plusieurs : s'il produit quelque bien, ce doit être notre consolation à tous deux ;
DU TEMPS DE NAPOLÉON l•^ - 167
qu'il n'en soit plus question. » Et il parla d'autre chose.
C'est ainsi que souvent l'Empereur attaquait toute une masse sur de simples individus, et il le faisait avec grand éclat, pour qu'on en demeurât frappé davantage ; mais ses colères publiques dont on a fait tant de bruit, n'étaient que feintes et factices. L'Empereur disait qu'il avait prévenu par là bien des faute;s et s'était épargné beaucoup de châtiments. {Mémorial,)
Les merles de Corse.
L'archichancelier Cambacérès n'invitait jamais plus de vingt personnes à la fois : peu de femmes, jamais plus de deux, afin de ne point susciter de jalousie parmi elles, en ne plaçant pas auprès de lui une autre femme qui aurait pu y prétendre par la position de son mari. Son cuisinier était fameux et ses dtners soignés. Le maître de la maison ne servait pas : les valets de chambre et le maître d'hôtel étaient chargés de ce soin. C'était une grande innovation dans la manière de traiter. On plaçait devant Cambacérès un magnifique pâté aux truffes, composé soit de foies gras, soit de laitances de carpes, et alors seulement* il faisait la politesse d'en offrir à tout le mondé, ainsi que d'un gros
soufflé à la vanille, au moment de l'entremets. Quelquefois aussi il faisait les honneurs d'un plat de gibier rare pour la saison, ou d'un oiseau.
Un jour on envoya à Gambacérès (alors archichancelier, puisque c'était sous l'Empire) des merles de Corse qui devaient être mangés immédiateri ment au sortir de la broche. Dès que le maître, d'hôtel eut placé ce rdti royal devant rarchichaucelier, celui-ci commença par servir sa voisine de droite et sa voisine de gauche ; puis prenant UA de ces petits oiseaux :
€ Daigrefeuille, dit- il en savourant du nez et des yeux le parfum du merle et de sa blanche graisse, je vous envoie un merle, un merle de Corse, entendez-vous bien ?
— Je vous remercie, monseigneur; tout à l'heure. » Daigrefeuilie était aux prises, dans le moment même, avec une dinde aux truffes presque de sa taille, dont il avait réservé les sot-Vy^ laisse *.
A ces mots ^de tout à Pheure Gambacérès laissa presque tomber la fourchette qui tenait le merle ; et regarda Daigrefeuilie d'un œil courroucé :
« Qu'est-ce à dire : Tout à l'heure ? »
Tout le monde crut d'abord que l'archichancelier, très-pointilleux sur l'étiquette à observer à
1. On appelle ainsi une très-petite partie du dos de la bête, placée de chaque côté du croupion, fort estimée des gourmets.
table surtout, s'était formalisé du mot un peu familier de son vieil ami; mais c'était à bien autre chose vraiment qu'il songeait !
« Tout à l'heure ! reprit-il encore en remettant le merle sur l'assiette que tenait le valet de chambre. Il n'est pas question ici de truffes : il s'agit d'un merle de Corse, et cette bête-là demande à être mangée sur-le-champ, à l'instant même. Tout à l'heure ! i répéta-tJl encore.
' Rien ne vaudra jamais, dans aucune des figures de Calot ou d'Hogarth, l'expression de celle de Daigrefeuille en mordant sur le merle. Ses gros yeux, ronds et verts, roulaient dans leurs orbites avec un contentement de telle nature, qu'il eût été difficile de n'en pas rire ; mais Cambacérès ne riait pas, lui, il avait pris la chose au sérieux et regardait attentivement Daigrefeuille opérer avec sa face r\ibiconde de vieux gourmand, comme il eût examiné une édition des Pandectes qui lui aurait été inconnue.
« Eh bien ? lui demanda-t-il enfin, lorsque la seconde patte fut remise sur l'assiette.
— Parfait I monseigneur, succulent !
— Alors, allez me chercher le merle qu'on a dû laisser à la broche, dit au maître d'hôtel l'archichancelier avec un accent de résignation indescriptible, je vais essayer d'en manger une aile ; mais je suis si malade, que je ne sais si je pourrai en avaler une bouchée. »
C'était une habitude de Gambacérès de se dire malade au commencement du dtner, de se plaindre et de regretter de n'avoir aucun appétit; mais, en résultat, il Unissait par dîner parfaitement bien.
Il n'aimait pas qu'on parlât trop haut pendant le repas.; et, un jour que Daigrefeuille, discutant avec son voisin, élevait la voix au-dessus du diapason toléré, Gambacérès lui dit avec humeur :
« Parlez donc plus bas, Daigrefeuille ; en vérité, on ne sait pas ce qu'on mange I < {Almanach des Gourmands, )
Mme de Brissac.
Mme de Brissac était prodigieusement sourde. Le jour où elle fut présentée à l'Empereur, elle is'inquiéta beaucoup des questions qu'il lui ferait probablement et de ce qu'elle aurait à lui répondre. On lui avait dit que Napoléon s*in formait presque toujours de quel département on était, de l'âge qu'on pouvait avoir, et du nombre d'enfants qu'on avait, ce qui était assez vrai dans certains cas. Connaissant son infirmité, elle se méfia de son oreille, que la timidité ou l'émotion pouvait rendre encore plus dure dans un pareil moment, et elle calcula que l'Empereur lui adresserait les questions dans l'ordre où les avait classées celui qui l'avait pré-
venue. En conséquence, et selon cet avis, Napoléon devait lui demander d'abord de quel département elle était, son âge, et enfin combien elle avait d'enfants.
Arrive le jour de la présentation. Mme de Brissac, parée comme une femme delà cour et n'ayant omis ni la toque empanachée, ni la robe à queue traînante, fait ses trois révérences à l'Empereur, qui, ne s' étant pas imposé la loi de toujours demander la même chose à tous les visages inconnus qui comparaissaient devant lui, lui dit assez rapidement, quoique avec sa bienveillance accoutumée : « Madame, votre mari était-il frère du duc de Brissac tué au 2 septembre, et, dans ce cas, avez-vous hérité de ses terres ? »
Comme la phrase était longue, Mme de Brissac crut qu'il y en avait au moins deux, et répondit en souriant et de l'air du monde le plus gracieux : « Seine-et-Oise, sire. ».
L'Empereur, quoique ne faisant pas toujours grande attention aux réponses qui lui étaient adressées, fut frappé probablement de l'incohérence de celle-ci ; il regarda Mme de Brissac d'un air étonné et ajouta : « Vous n'avez pas d'enfants ?
— Cinquante-deux, sire, » lui répondit-elle, croyant que cette fois Napoléon lui avait demandé son âge.
Il ne lui fit pas d'autres questions, et continua de faire le tour du cercle. Il avait compris que Mme de
Brissac avait au moins Toreille dure. (La duchesse d'Abrantès, Mémoires. )
M. Dumoutiers.
ff
M. Dumoutiers, qu'on avait coutume d'appeler dans la maison impériale le père Dumoutiers, non pas à cause de ses cheveux blancs (il n'en avait pas un sur la tête) , mais à cause de son âge et de sa bonhomie, était premier huissier de la chambre de Joséphine. 11 avait fait partie de la maison de la reine Marie- Antoinette en cette qualité, et c'était par cette raison que l'Impératrice l'avait attaché à la sienne, sur la recommandation de Mme Campan, qu'il avait beaucoup connue. S'il n'était plus jeune, en revanche il n'était pas beau, mais il était mieux que qui que ce fût au courant de l'étiquette et des usages reçus à la cour; aussi l'Empereur le prisait-il fort et l'écou taitil jusqu'au bout lorsqu'il voulait savoir quelque chose à cet égard.
M. Dumoutiers était petit, maigre et jaune comme un coing, mais toujours habillé d'une façon Irréprochable ; il avait dans le geste, dans la tournure , dans la parole, et jusque dans ses jambes, qui ressemblaient à deux bâtons de cire à cacheter noire, une sorte de distinction, de grâce même, qui de primeaborddénotaientrhommebienélevé,rhommer
comme il faut; mais ce qu'il y avait de plus remarquable chez lui, c'était son caractère enjoué, son esprit original quoique naïf, et ses reparties aussi étranges que spirituelles ; puis enfin l'espèce de sans-gêne, quoique toujours d'une extrême politesse, qu'il apportait vis-à-vis des plus grands personnages de la cour impériale sans même en excepter l'Empereur, qui riait tout le premier de ses excentricités, car avec qui que ce fût, Dumontiers n'avait ce qu'on appelle le dernier mot.
Un soir que l'Impératrice avait demandé une tasse de tilleul, en l'absence d'un valet de chambre, Dumoutiers la lui apporte sur un plateau ; mais en entrant dans la pièce où Joséphine se trouvait avec Napoléon, son pied s'embarrasse dans un pli du tapis, il trébuche et le plateau ainsi que la tasse vont rouler sur le tapis. « Ma foi ! s'écrie l'Empereur en riant de la maladresse de l'huissier, j'en ferais bien autant, moi : — Je le crois bien! répond Dumoutiers, plus vexé peut-être de la remarque que de l'accident, maintenant que Votre Majesté me l'a vu faire. »
Comme on le pense, il n'aimait pas que les personnes placée:^ dans une sphère bien au-dessus de la sienne plaisantassent avec lui ou à ses dépens, parce que, disait-il, la partie ne pouvait jamais être égale, lui rendit-on des points. Exemple :
Un soir, qu'appuyé sur la plinthe d'une fenêtre ouverte, il attendait que l'Empereur passât dans les
appartements de Flmpératrice, Napoléon arrive en tapinois, et voyant l'huissier chargé de lui ouvrir la porte aussi occupé de ce qui se passe au dehors, dans un de ses mouvements de gaieté, provoqué sans doute par la pose de Dumontiers, il lui applique une claque aussi bien conditionnée que celle que Turenne reçut de son cuisinier qui l'avait pris pour son camarade Georges. Dumontiers, qui n'avait pu reconnaître la main impériale, se retourne vivement ; mais voyant l'Empereur immobile devant lui : c Pardieu ! sire, lui dit-il avec un peu d'humeur, Votre Majesté ferait mieux d'aller badiner avec ses pareils I »
Dans une circonstance plus triste, où il était consulté pour savoir si l'Empereur accorderait la grâce d'un homme condamné à mort pour avoir commis un meurtre, il répondit : « Je vous engage à demander à Sa Majesté toute autre chose pour lui, car pour grâce de la vie vous ne l'obtiendrez pas, » (Mme Marco de Saint-Hilaire, Mémoires inédits,)
Talleyrand chez le prince de Gondé.
Un jour, c'était au commencement de la première Restauration, on annonce au vieux prince de Condé : « M. de Talleyrand-Périgord I » Le prince se lève, reçoit le visiteur et reconnaît le prince de Bénévent ;
mais il feint de le prendre pour son oncle, Tarchevêque de Reims, longtemps son eomp^^gnon d'exil, avec lequel il est revenu d'Apgleterre, et alors grand aumônier de la maison du roi : < Ah 1 monsieur Farchevêque, s'écrie le vieillard, que je suis aise de vous revoir I » Puis, s'emparant de la conversation et causant du passé, il s'emporte en invectives contre la Révolution, l'Empire, et tous ceux qui les avaient servis : < Il était fâché de le dire, ajoutait-il ; mais de tous ces coquins^ le plus odieux était sans contredit le neveu de l'archevêque, qui, dwiblement apostat, commcLgentilhomme et comme prêtre, se trouvait être un des principaux ministres de Buonaparte, lors de l'assassinat de son petit-fils (le duc d'Enghien). » M. de Talleyrand' ne disait mot et gardait le plus beau sang-froid. Enfin, il se lève pour se retirer : « Adieu, monsieur l'archevêque, lui dit le prince en le saluant avec politesse; revenez me voir; mais, je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le malheur d'avoir pour neveu ; car, s'il paraissait devant moi, je serais obligé de le faire jeter par les.fenètres. »
Denon chez Mme de Talleyrand.
Mme de Talleyrand était fort belle. C'était une Anglaise ou une créole. On ne saurait être plus
ignorante. J'engageais quelquefois Denon , dont vous connaissez sans doute les ouvrages, à déjeuner avec moi, parce que je trouvais du plaisir dans sa conversation, et que je causais librement avec lui. Tous les intrigants et les spéculateurs faisaient alors leur cour à Denon, dans l'intention de l'engager à parler de leurs projets ou d'eux-mêmes dans le cours de ses conversations avec moi , pensant qu'une simple mention de la bouche de Denon, pour lequel j'avais beaucoup de considération, leur serait d'une grande utilité. Taileyrand, qui était un grand spéculateur, invita Denon à dîner. Quand il rentra chez lui , il dit à sa femme : <c Ma chère, j'ai invité Denon à dîner. C'est un grand voyageur, et il faut que vous lui disiez quelque chose d'aimable sur ses voyages, parce qu'il peut nous être très-utile auprès de FEmpereur. » Sa femme, étant extrêmement ignorante , et n'ayant probablement jamais lu d'autres livres de voyage que celui de Robinson Crusoé , confondit entièrement Denon avec Robinson ; et dans le désir de se montrer aimable, elle lui adressa , en présence d'une société nombreuse, diverses questions sur son fidèle Vendredi! Denon étonné ne sut d'abord que penser; mais enfin il vit, à ses questions, qu'elle le prenait réellement pour Robinson Crusoé. On ne peut se faire une idée de son étonnement et de celui des assistants, non plus que de la gaieté que cette histoire excita dans Paris, où elle se répandit avec la promp-
DU TEMPS DE NAPOLÉON r^ 177
titude de Téclair : Talleyrand lui-même en était tout honteux. (O'Méara.)
La maréchale Lefebvre.
Mme Lefebvre, femme d'un soldat aux gardes, et par conséquent d'un état à l'avenant, courait elle-même gaiement, et volontiers, au-devant de ses souvenirs , et même de ses occupations manuelles de cette époque. Elle et son mari se trouvaient, dans les temps, avoir donné des soins domestiques à leur capitaine (le marquis de Yalady), parrain de leur enfant, et fameux dans la défection des gardes -françaises , non moins fameux encore dans son fanatisme de république et de liberté, qui ne le privait pourtant pas de certains sentiments généreux ; car, membre de la Convention , il a péri pour s'être opposé à l'exécution de Louis XVI, qualifiant hautement cet acte de véritable meurtre, ajoutant, de la meilleure foi du monde, « que ce prince était' déjà trop malheureux d'avoir été roi , pour qu'on songeât à lui infliger d'autre châtiment* »
La veuve de ce député au retour de son émigration , reçut tout aussitôt les offres et les soins les plus touchants du ménage Lefebvre, parvenu alors à un haut degré de splendeur et de crédit.
Or, un jour, Mme Lefebvre accourut chez elle : « Mais, savez-vous, lui dit-elle, que vous n'êtes pas bons, et que vous avez bien peu de cœur entre vous autres gens comme il faut? Nous, tout bêtement soldats, nous en agissons mieux. On vient de nous apprendre qu'un de nos anciens officiers, et le camarade de votre mari, vient d'arriver de son émigration, et qu'on le laisse ici mourir de faim ; ce serait grande honte I... Nous craindrions, nous autres , de l'offenser, si nous venions à son secours ; mais vous , c'est autre chose : vous ne pouvez quelui faire plaisir. Portez-lui donc cela de votre part. » Et elle lui jeta un rouleau de cent louis ou mille écus. « Sire, depuis ce temps, disais-je en racontant ces détails à Napoléon, je n'ai plus envie de me moquer de Mme Lefebvre ; je n'ai plus senti pour elle qu'une vénération profonde; je m'empressais de lui donner la main aux Tuileries, et je me trouvais fier de la promener dans vos salons, en dépit de tous les quolibets que j'entendais bourdonner autour de moi. » (Mémorial.)
Duchesse.
On sait qu'après la prise de Dantzick, le maréchal Lefebvre reçut de Napoléon le titre de duc. Aussitôt que la nouvelle en parvînt à la cour, ce qui occupa
le plus les duchesses de naissance (comme les désignait TEmpereur), dont Joséphine aimait à s'entourer de préférence, fut de savoir comment Mme Lefebvre, qui depuis longtemps jouissait du privilège exclusif de faire rire à ses dépens dans les salons du faubourg Saint-Germain, supporterait sa nouvelle dignité à son retour dans la caipitale :.car, depuis le départ de son mari pour la grande armée, elle avait constamment vécu dans une modeste fernie de la Beauce qui lui appartenait^
Mme Lefebvre se présente un matin aux Ttiile^ ries, pour remercier Tlmpératrice de la nouvelle grâce que TEmpereur a daigné accorder à son mari ; Joséphine était dans le petit salon jaune^ occupée, liur son canapé, à faire quelques découpures, lorsque l'huissier entre pour prendre les ordres du chambellan de service , parce que la maréchale n'a pas demandé d'audlenee. Il sort bientôt, et^ habitué qu'il est à annoncer Mme Lefebvre avec son ancienne qualification, il dit en tenant ouvert un seul battant de la porte :
« Mme la maréchale peut entrer chez Sa Majesté. » Mme Lefebvre, instruite déjà que son titre de duchesse lui donne le droit d'avoir les deux battants ouverts devant elle, regarde l'huissier de travers, en même temps que Joséphine se lève et s'empresse de venir au-devant de la maréchale , en lui disant avec cette grâce qu'elle savait mettre dans ses moindres paroles :
< Comment se porte madame la duchesse de Dantzick? >
Au lieu de répondre à Tlmpératrice, la maréchale lui fait un petit signe d'intelligence , puis , se retournant avec vivacité vers l'huissier qui se dispose à fermer la porte, elle lui dit en donnant un petit coup de son éventail sur le battant resté ouvert :
« Hein! mon fisioriy ça te la coupe I... la prochaine fois tu ouvriras la porte tout entière, comme tu fais pour ces chipies du faul)ourg Saint-Germain. »
Quelle gravité aurait pu résister à un rappel à Tordre formulé de cette manière ? Cependant Joséphine se contint, et, faisant asseoir la maréchale à côté d'elle , elle reprit en cherchant à excuser son huissier :
« Pardonnez-lui , ma chère duchesse ; il n'y a pas longtemps qu'il est à mon service ; il n'est pas encore très au fait des usages.
— En ce cas, reprend Mme Lefebvre, je me charge de former ce cadet-là, et de lui apprendre les usages de la politesse. »
A ces mots, et plus encore au ton avec lequel la maréchale les pronohça, Joséphine ne put se contenir, et se mit à rire de bon cœur. La duchesse, croyant que l'huissier faisait seul tous les frais de cette hilarité , la partagea elle-même en répétant toiyours : t Je formerai ce cadet-là. »
Le sculpteur Canova.
Canova, étant à Paris, vint à Saint-Gloud pour modeler la figure du premier Consul, dont il devait faire la statue colossale. Ce grand artiste venait souvwit dans l'espoir de faire poser son modèle ; mais cela causait à Bonaparte tant d'ennui et d'impatience qu'il ne posait que rarement et pendant peu de temps. La ressemblance s'en est ressentie. Cependant il avait pour Canova les plus grands égards : chaque fois qu'on l'annonçait, il m'envoyait lui tenir compagnie, jusqu'au moment où il pouvait lui donner séance ; mais il haussait les épaules en me disant : < Encore poser 1 mon Dieu, que cela est ennuyeux! » Canova me témoigna beaucoup de déplaisir de ne pouvoir étudier son modèle comme il aurait voulu le faire, et le peu d'empressement de Bonaparte refroidissait son imagination. Tout le monde s'est accordé à dire qu'il n'avait pas réussi : je viens d'en dire la cause. Cette statue colossale, abandonnée dans une salle basse du Louvre, devint en 1815 la propriété du duc de Wellington, qui la fit placer dans le vestibule de son hôtel de Londres : « L'élévation de cette statue est telle, disait lord Byron. que, vue de ^ dos, la partie mitoyenne du corps de Napoléon se
trouve juste à la hauteur de lord Wellington. » (BouRRiENNE, Mémoires,)
Lxxxvn
Garât.
Nous ne voulons parler que du célèbre chanteur, car ils étaient trois frères et tous trois excellents musiciens ; Tatné, qui fut sénateur, le cadet, qui était le fameux chanteur, et le plus jeune (Pabry), qui occupait naguère encore un modeste emploi dans les finances. Tous les trois étaient de Bordeaux.
Au temps du consulat, la réputation de Garât connue chanteur inimitable était faite; mais il n'avait pas encore conquis entièrement celle d'original et de ridicule personnage qu'il obtint plus tard. Toujours habillé comme nul n'eût osé l'être, c'est-à-dire à la façon des incroyables les plus incroyables, sa figure de singe, surmontée d'une quantité innombrable de petites boucles de cheveux rassemblés sur le front, ayant toute la partie inférieure enterrée pour ainsi dire dans une cravate de mousseline blanche de deux aunes d'ampleur, lui donnait ainsi un air tellement grotesque qu'on ne pouvait s'empêcher de rire en le voyant pour la première fois; mais sa tournure et son costume n'étaient rien en comparaison de sa fatuité et de la
bonne opinion qu'il avait de sa personne; quant à celle de son talent, passe encore, parce que le sieji était unique ; mais son langage, plus encore que la manière dont il s'exprimait, était si extraordinaire, qu'il fallait qu'il eût créé pour son usage personnel un vocabulaire dont les mots étaient ignorés de tous.
Et cependant Garât était admis dans les premières sociétés de Paris, à cause de son talent, et peut-être aussi à cause de son étrangeté. Indépendamment de la cravate monstrueuse dont nous avons parlé, il étalait un col de chemise dont la hauteur dépassait ses oreilles, un jabot incommensurable, des manchettes flottantes ressemblant aux manches d'un costume de pierrot, et enfin, pourcouronnerl'œuvre, un mouchoir de batiste garni de dentelle tout autour. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, Garât étaitrecherché, choyé, et adulé par toutes les femmes à la mode. Toutefois, à côté des ridicules dont son excessive vanitèl'avait doué, il existait chez lui des qualités de premier ordre : il était honnête homme dans toute l'acception du mot; obligeant, bon ami, généreux, prodigue même envers ceux qui n'étaient pas heureux, et, chose incroyable^ nullement jaloux des succès des artistes ses confrères.
Nous avons dit que sa vanité, ou plutôt que son outrecuidance, était sans pareille ; on va en juger.
Garât avait fait annoncer longtemps à l'avance, dans les papiers publics, comme on désignait alors les journaux, que le quintidi 5 nivôse (correspon*
dant au samedi 26 décembre, lendemain de Noël), il donnerait de jour, à la salle de la Victoire, rue du Bac, un grand concert vocal et instrumental dans lequel il dirait deux nouvelles romances de sa composition. On parla de ce concert à Mme Bonaparte , qui se proposa d'y assister ; mais d'un autre côté le premier Consul avait promis de présider, le même jour, la séance de l'Institut qui avait lieu chaque semaine. Inutile de dire que Mme Bonaparte n'avait pas songé à cette coïncidence. Un matin, le premier Consul, prenant un journal pour le parcourir, y lit, en jetant les yeux dessus, un avis ainsi conçu :
« Le citoyen Garât a l'honneur de prévenir le public que le grand concert qui avait été annoncé pour le quintidi du courant est reculé de deux jours et remis au septidi (le lundi), afin de ne point établir de concurrence avec le premier Consul, dont la présence à l'Institut attirera probablement beaucoup di amateurs. »
Bonaparte ne put s'empêcher de rire enlisant cette singulière annonce, et dit à Bourrienne en la lui montrant : « Il faut que le journaliste soit bien béte d'avoir laissé passer un semblable avis. »
Puis il en parla à sa femme, qui essaya de défendre son chanteur favori en disant que bien certainement il n'était pas entré dans la pensée de Garât d'établir un tel rapprochement. Le Consul se contenta de lui répondre, toujours en riant : « Al-
Ions, je n'aurais jamais cru que ton protégé fût de cette force-là! »
Chez un haut fonctionnaire où Garât avait dîné, la. maltresse de la maison Tayant sollicité sur la fin de la soirée de se mettre un moment au piano et de se faire entendre, il s'y refusa avec opiniâtreté, sans doute parce qu'elle ne lui avait pas témoigné ce désir plus tôt : « Dites-nous seulement un couplet de votre ravissante romance de Bouton de rose y ajoute une amie de la dame. — Impossible! > réplique Garât en tirant froidement de son gousset une montre émaillée entourée de perles fines ; et, après l'avoir consultée un instant : « Apa'eille heu'e, répliqué-t-il, naa voi' est toujou' couchée. »
Un dernier trait pour achever de peindre l'illustre chanteur :
Un jour, à l'heure du dîner, il entre chez Véry, le fameux restaurateur, dont le restaurant était alors situé sûr la terrasse des Feuillants, aux Tuileries, .la rue de Rivoli n'étant pas encore percée. Après s'être assis à une table, il appelle le garçon ; celui-ci accourt et s'empresse de disposer son couvert : « Y a-t-il des cailles? lui demanda Garât en se renversant sur sa chaise. — Je vais voir, monsieur. » Après un instant d'absence, le garçon revient : « Monsieur, lui dit-il , il y en avait , mais il n'y en a plus : la dernière vient d'être enlevée pour un commandant de la garde des consuls. — Gomment! pas de cailles chez Yé'y! s'écrie Ga-
rat. — Non, monsieur, toutes ont été demandées aujourd'hui. -7 II faut donc mou'iri » dit alors Garât du ton d'un martyr qu'on eût conduit au supplice.
Nous terminerons ce portrait par le dialogue suivant, après avoir averti qu'il se renouvelait tous les jours entre lui et son valet de chambre.
« Benoist! crie-t-il en paraissant faire un eflFort.
— Voilà I monsieur. — Quel temps fait-il ce matin?
— Très-beau, monsieur. — Alors je me chausse'ai en esca'pins. — Monsieur s'habillera-t-il dès à présent? — Non! je mettrai ma petite polonaise. — Laquelle, monsieur ? — Attends I >» fit-il en arrêtant ses regards sur la magnifique glace qui servait de plafond à Talcôve de son lit ; puis après un moment de réflexion : « Je suis bien pâle, ajouta-t-il, j'ai l'ai' d'un mo't; quel jou' sommes-nous aujourd'hui? — Mardi, monsieur. — C'est mon* jou' de leçon chez la duchesse de*** (dont le frère avait été tué dans la dernière campagne), je mett'ai ma polonaise couleu' feg*ets. — Monsieur déjeunera-t-il chez lui ? — Impossible , j'ai p'omis au petit ba'on d'aller ce matin au café Ha'di. Je sais que d'illust'es ét'angers doivent s'y t'ouver dans l'espé'ance de m'y voi'. — Alors monsieur dînera à la maison? -— Mais non, imbécile I tu sais bien quelema*di je dîne toujou's chez mon ami G'imaud de La'énière*.