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DE PROFUNDIS

Obsèques de la citoyenne française République

Partisans de la République, Grands raisonneurs en politique, Dont je partage la douleur, Venez assister en famille, Au grand convoi de votre fille Morte en couches d'un empereur (1).

L'indivisible citoyenne Qui ne devait jamais périr, N'a pu supporter sans mourir.

L'opération césarienne.

Mais vous ne perdez presque rien, O vous que cet accident touche, Car, si la mère est morte en couche.

L'enfant, du moins, se porte bien.

Une envie de M'hp de Buffon. — Une envie de grossesse était survenue à M'"" de Buffon. Or, Buffon prétendait que les femmes enceintes pouvaient bien avoir des envies, mais que jamais ces envies ne laissaient de traces. L'abbé Bienaimé, oncle de celle qui devait être la duchesse d'Abrantès, aloi-s l'hôte du naturaliste, soutenait le contraire. M™«^ de Buffon fut Vanima vilis destinée à vérifier le fait.

Elle était grosse, et depuis quelques jours elle témoignait un vif désir de manger des fraises : ce n'était pas la saison. Les belles serres chaudes de Montbard en contenaient plusieurs platesbandes, mais encore vertes, et M'"" de Buffon guettait le moment de leur première rougeur pour les piller.

— Pardieu, l'abbé, dit M. de Buffon, nous verrons bien qui de nous deux a raison.

Et le lendemain la serre est fermée, les ordres les plus sévères

(1) Napoléon !'>•■.

sont donnés, au jardinier, et la pauvre gourmande est réduite, chaque jour, à venir contempler les plates-bandes sur lesquelles se détachait le fruit, chaque jour, plus vermeil.

Suivant M™e d'Abrantès (1), son oncle devenu évêque aurait raconté l'histoire à Bonaparte, alors premier consul.

— Mais, savez-vous, aurait interrompu le premier consal, que M. de Buffon donnait là la question à sa manière ?

Et r évêque de répondre naturellement ;

— Sans doute.

Puis, d'un ton triompliant :

— Mais aussi qu'arriva-t-il "? C'est que Mme de Buffon accoucha d'un enfant ayant une Jjelle fraise sur la paupière gauche !

— En vérité ?

— Oui, général ! une belle fraise bien posée sur la paupière gauche de l'enfant! Eh bien ! dis-je à mon ami, j'ai gagné et les deux essaims d'abeilles que nous avions pariés sont à moi? En effet, il me pa3^a loyalement, mais il n'en était pas moins peiné d'avoir là, devant lui, une preuve vivante d'une erreur écrite, imprimée .

Napoléon 1er et les femmes fécondes — C'était, raconte Th. Gautier dans ses Portraits contemporains, cliez la princesse Borghèse. L'empereur traversait les salons, cherchant, suivant sa coutume, à intimider les femmes. Arrivé près de Madame Gay, et dardant sur elle un regard d'aigle, il lui dit brusquement :

— Ma sfHur vous a-t-elle dit que je n'aimais pas les femmes d'esprit? -^ Oui, sire, répondit-elle, mais je ne l'ai pas cru.

Contrarié de cet aplomb, et voulant à toute force la troubler, l'empereur, changeant de batterie, lui poussa d'un ton marqué d'insolence cette question soudaine :

— Vous écrivez, vous ? Qu'est-ce que vous avez fait depuis que vous êtes dans ce pays-ci ?

— Trois enfants, sire.

Le César, qui s'attendait à des titres de roman, sourit et passa. L'un de ses trois enfants fut Madame Emile de Girardin; c'était encore Inen littéraire.

L'Empereur dût-être charmé et de la fécondité et de la réponse (1) Mémoires.

que lui dit Mme Fabre de l'Aude, à qui il demandait quand elle accoucherait de son 25" enfant.

— Onaud votre majesté voudra.

Napoléon interrompit, un jour. Mme de Btael, dans une discussion de haute politicpie pour lui demander si elle avait nourri ses enfants.

C'est à la même baronne que l'empej-eur disait que la femme (pi'il estimait le plus était celle qui faisait le plus d'enfants.

Puisqu'il est question de Mme de Staël, rappelons un quatrain que Rivarol composa sur cette personne qui, étant enceinte, se disait hydropique :

Quelle femme étonnante et quel fécond génie ! En elle tout produit, tout est célébrité; Et jusqu'à son hydropisie, Rien n'est perdu pour la postérité.

Grossesse illusoire de Joséphine. ~ On sait que Bonaparte

fut obliti,é do (piitlcr Joséjihiuc le lendemain de ses noces, pour l'ejoindre son coips d'armée. Deux mois a}»rés, Joséphine se disait enceinte ; prenait-elle un désii' pour la réalité, ou cherchait-elle une excuse pour retarder son départ ? Toujours est-il qu'elle alla jusqu'à dire ({u'elle ressentait les mouvements de son enfant. Bonaparte sachant que Madame de Beauharnais avait fait ses preuves, n'avait aucune raison de prendre i)onr illusoires les sensations éprouvées par son épouse, aussi, le 13 messidor, an IV, terminait-il une lettre par ces mots : « Adieu, ma bien aimée, un baiser sur ta ])ouche, un autre sur ton cœur et un autre sur ce [)etit enfant qui se remue si fort (|n"il t<' fait niai.»

Voici deux lettres a'ntéri(Uires qu'il écrivait à son éjjonse et où il est fait albision à cette prétendue grossesse.

An (|iiai(i('r j^éiiéral. T.odi le -^'i (1oi'('al au TV di' la néiiubl i(fue.

A la citoyenne l^maparlc

Il est donc vrai que lu es enceinte ? Mural nie r('ci'il. mais il nicdil ((iic éclate rend malade, et ([u'il ne ci'oit i)as i»i'udenl (|iii' In cnlicincuncs nu

aussi grand voyage. Je serai donc encore privé du bonlieur de te serrer dans mes ])ras. Je serai donc encore plusieurs mois loin de tout ce que i'aime ! serait-il possible que je n'ai pas le bonheur de te voir avec ton petit ventre! cela doit te rendre intéressante ! Tu m'écris que ta es bien changée Ta lettre est courte, triste,.. Bientôt tu vas donner la vie à un autre être qui t'aimera autant que moi.

Milan le 4 prairial

A la citoyenne Bonaparte

Joséphine, point de lettre de toi depuis le 28 ! Je reçois un courrier parti le 27 de Paris, et je n'ai point de réponse, point de nouvelles de ma bonne amie ! m'aurait-elle oublié ?ou ignorerait-elle qu'il n'est point ici plus grand tourment que de ne point recevoir les lettres de son dol^e amor^... L'on m'adonne ici une grande fête : cinq à six cents jolies et élégantes figures cherchaient à me plaire, mais aucune ne te ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mélodieuse qui est si bien gravée dans mon cœur. Je ne voyais que toi ; je ne pensais qu'à toi : cela me rendit tout insupportable, et, une demi heure après y être entré, je me suis enallé me coucher tristement en me disant : « Voilà ce réduit vide, la place de mon adorable petite femme. » Viens-tu? Ta grossesse comment va-t-elle ? Ah ! ma belle amie, aie bien soin de toi ; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie aucune inquiétude sur ton voyage; va à petites journées. Je me figure sans cesse te voir avec ton petit ventre; cela doit être charmant. Mais ce vilain- mal de cœur, est-ce que tu en as encore?

Napoléon recule. — Au commencement de l'Empire, Napoléon vint visiter Rouen, où il fut reçu à l'Hôtel de ville. Parmi les dames rangées sur son passage, se tenait M^e Aroux, femme du premier Président, arrivée au terme de sa grossesse, et dont le ventre offrait une saillie marquée. L'Empereur, arrivé devant elle, fit un pas en arrière en la considérant ; sur quoi la Présidente prenant la parole :

— Sire, je suis fière d'avoir accompli ce que n'ont pu faire les ennemis de votre Majesté : je l'ai fait reculer !

SLR LES AGCOUCUEMENTS lo7

Deux lauréats. — Marco de Saint-Hilaire raconte l'anecdote suivante qui a rapport à la naissance du roi de Rome :

En songeant à rexplosion d'enthousiame que produisit la naissance du roi de Rome, on doit croire que les offrandes de la poésie durent paraître bien froides et bien mesquines : la voix du peuple est si retentissante qu'elle étouffe toutes les autres. Quoi qu'il en soit, l'Académie, c'est-à-dire V Institut, propose à cette occasion d'accorder deux prix, un premier et un second, et six accessits, aux huit meilleures pièces de vers, français et italiens, que la naissance d'un héritier de l'empire devait nécessairement inspirer. Plus de cinq cents pièces de vers signées furent publiées et imprimées, en deux gros volumes in-8, ayant pour titre ; « Hommages poétiques à Leurs Majestés Impériales et Royales, sur la naissance de leur auguste fils, Sa Majesté le roi de Rome ! (1) t> Aucun de ces concurrents, il est vrai, n'obtint le prix de poésie française, parce qu'ils furent tous décernés à de jeunes écoliers : le premier fut remporté par Barjaud de Montlucon, âgé de dix-sept ans, elle second par Casimir Delavigne, à peu près du même âge, l'un et l'autre élèves de rhétorique au lycée Napoléon.

— Vraiment ! s'écria l'Empereur avec un accent de satisfaction marqués, quand on lui eut appris le résultat du concours, ce sont deux élèves de mon lycée qui ont été couronnés? Je veux qu'on me les présente! Non! ajouta-t-il après un silence, c'est à moi de leur faire une visite : j'irai demain les voir.

Le lendemain, lorsqu'un biaùt inaccoutumé de chevaux et de voitures signala l'arrivée de Napoléon dans la grande cour du collège, tous les élèves, rangés dans une salle immense, qui avait été disposée à cet effet, ijattirent des mains, et une rougeur subite colora tous les visages, lorsqu'une voix sonore annonça : « L'Empereur, messieurs ! » Un vivat assourdissant et prolongé salua son entrée dans la salle.

- Bonjour, bonjour, messieurs, dit Napoléon, visiblement ému de cette réception.

S'étant ensuite approché des deux lauréats, que le proviseur, M. de Wailly, assisté de MM. Mahéraut et Delaplace, l'un professeur d'éloquence, l'autre de poésie, lui présenta, et après les avoir rassurés par un regard plein de bienveillance, il dit à Barjaud de Montlucon :

— C'est donc vous, mon jeune ami, qui avez su mériter le premier prix ?

(1) La même lyre a servi plus tard à un grand nond^re de ces panégyristes en délire pour chanter la naissance du duc de Bordeaux.

— Oui, sire, répondit Barjaud en baissant les yeux.

— Je vous en félicite bien sincèrement. On m'a lu vos vers ; mais si vous voulez me les réciter vous-même, je les entendrai encore avec plus de plaisir. Vous devez facilement vous les l'appeler ? Allons ! un peu d'hardiesse je vous écoute.

Le jeune élève commença de dire ses vers. A chaque strophe ronflante. Napoléon faisait un signe de tète approbatif (1) ; et lorsque Bar-

(1) Voici plusieurs strophes de cette ode, en quelque sorte inédite, puisqu'elle n'existe dans aucun recueil imprimé, pas même dans la Couronne poétique :

Rome! relève-toi plus brillante et plus fière, .Jette tes vêtements tout souillés de poussière; Viens l'asseoir, de nouveau, sur le trône des arts. O Rome ! ne dis plus que ta gloire est passée.

Ta splendeur effacée

Reprends tout ton éclat sous de nouveaux Césars.

Couché sous les débris du Capitoie antique, L'aigle romain s'arrache au sommeil létliargique Qui jadis l'enchaîna dans ses temples déserts. Il agite son aile, il frémit d'espérance;

Et l'aigle de la France L'invite à s'élancer dans l'empire des airs.

Ils s'envolent tous deux des champs de la victoire. - Ils ont associé leur essor et leur gloire; Mais l'aigle des Romains s'étonne à son réveil Qu'un autre ait su monter au séjour du tonnerre

Et, planant sur la terre, Soutienne mieux que lui les regards du soleil.

Quels flots religieux assiègent cette enceinte? Pour qui montent les vœux de la prière sainte? La voûte retentit de solennels concerts. L'airain sacré résonne, et l'écho qui s'éveille

Apporte à mon oreille La voix du bronze en feu qui monte dans les airs.

O France! quels moments de bonheur et de joie! Quel heureux avenir à tes yeux se déploie ! L'échu du plus beau jour brille sur tes enfants... Tout lier d'un rejeton qui croît sous son ombrage.

Le cèdre au vert feuillage Laisse voir des forêts ses rameaux triomphants

jaud eut achevé de parler, malgré la recommandation qui avait été faite par les professeurs de garder un silence absolu, les élèves cédant à leur entraînement et à leur amitié pour un camarade dont ils s'enorgueillissaient, firent entendre une triple salve d'applaudissements : Napoléon en avait donné lui-même le signal. Le calme rétabli, l'Empereur dit à Casimir Delavigne :

— Vous, mon petit ami, qui avez obtenu le second prix, que puis-je faire pour vous ?

Le jeune poète, qui n'avait pas de fortune et qui prêt sentait qu'Userait un jour le soutien de sa famille, répondit d'une voix timide :

— Sire, je demande à votre Majesté la faveur d'être exempté de la conscription.

A ces mots, Napoléon fronça légèrement le sourcil, et après avoir hoché la tête à sa manière, répondit laconiquement : « Accordé » parce qu'il eut préféré que le lauréat lui eut demandé toute autre chose. Puis, s'adressant à Barjaud :

— Et vous, jeune homme, que me demandez-vous?

Sire, l'honneur d'être admis le plus tôt possible dans votre brave armée.

— Bien, jeune homme ! s'écria l'Empereur en saisissant la main de Barjaud qu'il pressa dans la sienne; oui, mon ami, à bientôt, je ne vous oublierai pas ; à votre âge Homère, lui aussi, eut demandé une épée.

On sait avec quel talent Casimir Delavigne se rendit, plus tard, lïnterprète des douleurs de la France, après le désastre de Waterloo. Quant à Barjaud de Montluçon, le souvenir de la visite et des paroles de Napoléon avait laissé dans son âme une de ces impressions qui ne s'effacent jamais ; aussi au commencement de 1813, écrivit-il à l'Empereur pour lui demander l'exécution de sa promesse. Il avait été admis dans les tirailleurs de la jeune garde, en qualité de lieutenant en second, lorsque à la bataille de Bautzen, en faisant une charge à la baïonnette à la tête de son peloton, il reçut une balle en pleine poitrine et tomba mort. En apprenant cette nouvelle, l'Empereur dit douloureusement :

— Ce pauvre Barjaud! la France perd en lui peut- être un grand poète, mais moi je perds certainement un In-ave officier.

La naissance du roi de Rome dans les théâtres — Théodore Muret, auteur de \ Histoire clans le thénlre, nous foLiniit des détails nornln-eux sur les pièces qui furent jouées à ["occasion

de la naissance du roi de Rome, le 20 mars 1811. Nous les reproduisons, avec les réflexions qui les accompagnent :

Ce fut dans le mois consacré à mars que naquit le fils du grand foudre de guerre: l'auteur qui eût cru s'aviser seul de ce rapprochement, eût ressemblé à M. Musard, quand il S3 trouve être le cent soixante-dixhuitième Œdipe de l'énigme qu'il a devinée. UOpéra ne manqua pas l'idée indiquée, avec le Triomphe du mois de mars ou le Berceau d'Achille, paroles de Dupaty, musique de Kreutzer. C'est une allégorie où les mois se disputent la prééminence en faisant valoir leur mérite réciproque. Mais la palme est obtenue par mars qui à la gloire de voir naître sous les auspices de son nom significatif, le futur vainqueur des Troyens. Au Théâtre-Français Désaugiers ne faillit pas non plus au rapprochement sacramentel dans les couplets qui terminent l'iTewrewse Gageure. ,

Illustre fds de la victoire, Reçois notre encens et nos vœux. Tu seras l'amour et la gloire De ton siècle et de nos neveux.

Déjà, bénissant ta naissance.

Nous voyons, à tes lois soumis.

Dans le berceau de ton enfance Le tombeau de nos ennemis.

Célébrons le mois mémorable Qui, dans un enfant adoré, D'un bonheur à jamais durable Nous donne le gage sacré.

Le prince dont l'auguste père .

Hérita du nom des Césars, Devait recevoir la lumière Sous l'heureuse étoile de mars.

U Opéra-comique acquitta son hommage par la Fête xnllageoise ou l'Heureux militaire d'Etienne et Nicolo. Rougemont se retrouva au Théâtre de l'Impératrice, avec l'Olympe, Rome, Paris et Vienne, scènes épisodiques en vers. kwYaudeville, la Dépêche télégraphique de Barré, Radet et Desfontaines fait parler le télégraphe aux grands bras, ce faiseur de signaux qui passa pour si merveilleux, malgré les interruptions de la nuit et du brouillard, et que le fil électrique a mis à la retraite:

Vit-on jamais invention plus belle !

Rapide comme les éclairs, Le télégraphe apporte une nouvelle

Sur tous les points de l'univers, Et dans ce jour, empressé de répondre

A nos vœux, à notre désir, En même temps qu'il épouvante Londres,

A Vienne il porte le plaisir.

Mars ne fait pas défaut à l'appel, parmi les divinités qui doteront l'enfant impérial :

De Mars l'enfant recevra

Ardeur, force, vaillance ; Apollon lui donnera

Génie, esprit, science ; Minerve le guidera

Dans sa noble cari'ière ; Mais son meilleur guide sera

L'étoile de son père.

Tous les périls sont conjurés, toutes les félicités sont garanties par cette seule naissance :

Sur ce vaste empire

Quels beaux jours vont luire !

Gomme ils vont détruire

Les méchants projets !

Mais quelle espérance

Et quelle assurance,

Quelle jouissance

Pour les bons Français !

Les Variétés, par l'organe de Gentil, en disent autant dans V Heureuse noîtvelle ou le Premier venu. Quand la vie et le cerveau, même chez l'adulte le plus vigoureux, sont sujets à tant d'accidents et peuvent faillir à toute minute, c'est sur la frôle existence d'uu nouveau-né qu'un grand peuple doit faire reposer ses destins.

Mais qui de la France Comblant l'espérance, Contre l'avenir la défend ?

C'est un enfant.

Voici quels souhaits sont associés à cette assurance, peut-être un peu hardie':

Qu'il viv «^jusqu'au plus grand âge,

Auprès de ses nobles parents.

Souhaitons-lui pour héritage

Leurs traits, leurs vertus, leurs talents.

Que, dans tous les temps, la souffrance

S'éloigne à son moindre désir, i

Qu'il soit bercé par l'espérance

Et réveillé par le plaisir.

Le chœur final, précédé du cri général : « Vive l'empereur, Vive l'impératrice ! Vive le roi de Rome ! » met encore l'avenir au défi :

Chantons, chantons et la France et sa gloire Et le bonheur des deux nobles époux.

Sur l'avenir quelle victoire !

Chantons l'astre nouveau qui va briller sur nous.

Entre toutes ces pièces, celle qui eut le prix de la course est l'Heureuse nouvelle; elle mérite bien son second titre, car elle fut jouée le 20 mars, le jour même de l'événement. Le Vaudeville arriva en second, le lendemain 21 mars ; YOpéra et Y Opéra-Comique le 27, etc. Il est clair que ces pièces étaient faites d'avance, et que surtout les premières arrivées devaient avoir leur scène finale en double, pour la double échéance d'un garçon ou d'une fille : version masculine et version féminine. On ne voit que l'Opéra qui avait risqué la chance, le Berceau d' Achille nh pouvant servira deux fins. Dans les autres pièces, ce sont des gens dans l'incertitude inévitable en pareille conjoncture, — car il n'y a point ici de privilège — mais qui sont préparés à tout événement. Celui-ci vante les mérites d'un prince, celui-là les charmes d'une princesse. Tout sera bien quoiqu'il advienne. Si c'est un garçon, le génie paternel; si c'est une fille les grâces maternelles; et, de cette manière, on composait encore un assez joli lot en vue du pis-aller féminin. On avait, d'ailleurs, pour se rattraper, la perspective d'une lignée nombreuse, promesse qui n'était pas négligée. Vivent les auteurs de circonstance qui savent leur métier !

La duchesse d'Abrantès. — Laure Saint-Martin Permon, femme de Jnnot, duc d'Abrantès, ayant dissipé sa fortune se vit sous la Restauration, obligée d'écrire pour subvenir à ses besoins. Un libraire la chargea de composer ses Mémoires, avec la condition de révéler les secrets et les faiblesses des personnes avec qui elle s'était trouvée en relation : la condition devait peu lui coûter, car dans la société de la Malmaison, sa médisance l'avait fait surnommer la petite 2)este. Cette longue publication est un recueil de cancans, souvent curieux et piquants, malgré leur style incorrect et diffus. Nous en extrayons ce qui a rapport aux grossesses de l'auteur.

Ma première grossesse. — J'étais alors enceinte démon premier enfant, et fort souffrante de ma grossesse. Entourée de soins, gâtée, pour ainsi dire, par ma famille et celle de mon mari, portant dans mon sein l'enfant qui devait un jour me rendre glorieuse d'être sa mère (1), il me semble que je n'aurais pas dû souffrir ; mais le genre des douleurs qu'éprouvent les jeunes mères dans leur première maternité ne peut être soulagée, ni par les soins, ni par les prévenances. Je dirai même, sans avoir le caractère mal fait, que ces soins et ces prévenances augmentent le malaise, le mal de cœur; les maux de nerfs, et les mille et une souffrances qui sont presque toujours les compagnes des premières grossesses. Je l'ai éprouvé ; et c'est ma mère, ainsi que ma belle-mère, qui me firent connaître, par excès do zèle et d'attachement, un supplice, je puis dire, que je n'avais pas éprouvé, bien que je fusse grosse de plusieurs mois

Les envies des femmes grosses. — Ce fut ma mère qui commença un jour où je dinais ciiez elle.

— Ah! mon Dieu, me dit-elle tout à coup en posant sa fourchette et me regardant d'un air consterné, ah! mon Dieu ! je n'ai pas songé à te demander quelle était Ioh envie.

— Mais je n'en ai pas, lui répondis-je tout naturellement. Et cela était vrai; je n'avais pas le temps de songer à un antojo; je passais ma journée à souffrir, et mes nuits, elles-mêmes, n'étaient pas exemptes de ces crises douloureuses qui me forçaient à avoir le nez sur une cuvette du matin au soir.

— Tu n'as pas d'envie ! me dit ma mère aussi surprise que si je lui eusse annoncé que je portais mon enfant d"une autre manière que les

fi) Ma iille aimée Joséphine.

femmes ne les portent ordinairement ! Tu n"as pas d'envies ! mais cela ne s'est jamais vu ! Tu te trompes. C'est que tu n'y fais pas attention. J'en parlerai à ta belle-mère.

Et voilà mes deux mères consultant entre elles pour deviner ce qui pourrait me plaire.

— Ensuite, disait manière, ce qui est inquiétant dans cette affaire-là, c'est que Laurette ne faisant pas attention dans son ignorance à "l'inconvénient de ne pas satisfaire une envie, cette petite femme là est capable de nous faire un enfant à face*de chouette. Madame de La Heyniére en a bien fait un à pattes d'écrevisse.

Et voilà Junotde son côté qui, dans sa terreur que je n'aille lui faire quelque enfant à hure de sanglier, ou bien avec une orange au bout du nez, comme un faiseur de tours, me demandait tous les matin» :

— Laure, de quoi as-tu donc envie ?

Ma belle-sœur qui revint de Versailles, où elle habitait habituellement le château, ajouta au chœur de questions ; mais ce fut d'une manière plus effrayante. Ce qu'elle avait vu de personnes défigurées par des envies non satisfaites, ne se pouvait nombrer. Il y en avait assez pour former une galerie aussi extraordinaire que celle de ce monsieur qui effrayait, et qui effraie, je crois, bien encore les passants, dansla rue du Coq Saint-Honoré. C'était des rats sur le front, des couennes de lard sur la poitrine, une laitue sur le dos, un litron de pois sur le côté (je n'ai pas oublié celui-là, comme le plus extraordinaire de tous); et puis les choses étonnantes dans ce qui ne se voyait pas! ... et les histoires de toutes ces malheureuses envies !

L'ananas de la Malmaison. — Il aurait fallu avoir une tête plus forte que celle d'une femme chrétienne, portant son enfant selon la volonté de Dieu, pour ne pas succomber sous cette ligue formée par le plus vrai et le plus tendre intérêt. Je finis par m'efîrayer moi-même de tout ce qui se disait autour de moi, et tout en me retournant la nuit sur mon oreiller, je cherchais dans ma tête ce qui me phiisait le mieux, et je ne trouvais rien. Enfin, un jour, il m'arriva de réfléchir, en mangeant une pastille d'ananas, qu'un ananas devait être une bien excellente chose. J'avais bien mangé des pastilles, des glaces à l'ananas; mais le fruit, jamais je ne l'avais vu, môme je crois sur une table. A cette époque, la culture de ce fruit était bien plus difficile à soigner que maintenant. C'était une rareté qu'un ananas; et les bâches où il vient chez nous étaient campées dans les environs de Paris. J'en avais donc peu ou point d'idées. Mais une fois que je me persuadais que j'avais envieà'xxw ananas, j'éprouvais d'abord un désir très vif: puis il augmenta lorsque Garcelet déclara que, bien que les ananas vinssentdans une serre chaude, ils avaient cependant une ép0(]ue pour reproduire leur couronne, et que

SUR LES ACCOUCHEMEXÏS 163

ce n'était pas dans le moment où l'on était. Oh ! alors j'éprouvais cette souffrance cjui tient de la rage, et qui vous met sous la condition de mourir ou de la satisfaire. Junot, affairé pour cette malheureuse envie, comme un homme qui est père pour la première fois par une femme qu'il aime, courait avec une bonté parfaite, offrant vingt louis d'un ananas, sans pouvoir le trouver. 11 n'osait pas rentrer, et c'était presque en tremblant qu'il me voyait toucher la figure; car ma belle-mère, depuis que j'avais les horreurs et les ennuis de l'envie, étaient toutes deux après moi pour surveiller le moindre de mes mouvements. Quant à moi, je souffrais toujours de mes maux de cœur, et je me persuadais, depuis que la folie m'en avait gagné, que je ne pourrais manger que lorsque j'aurais d"abord mangé un ananas.

•Junot était un jour sans moi à la Malmaison. La serre n'était pas encore construite, mais il y avait une orangerie serre-chaude, dans laquelle madame Bonaparte avait fait construire et bâtir des bâches pour trois cents ananas, ce qui lui en donnait cent par an. .Junot, dans son affliction de me voir refuser tout ce qu'il m'offrait, dit que je n'avais d'autre refrain que: Je voudrais un ananas !... Madame Bonaparte envoya sur le champ pour s'informer si quelque ananas n'était pas ]jon à lever dans sa bâche : « S'il y en a un, dit-elle à .Junot, vous le porterez à madame .Junot. » Il y en avait un !

Junot, en le recevant des mains de madame Bonaparte, crut un moment que ce présent le concernait, lui, directement, et qu'il avait envie de l'ananas. Il la remercia avec eft'usion, et revint à Paris en recommandant à son cocher de crever les chevaux, mais d'arriver.

Je venais de me mettre au lit, triste, geignanle et toute prête à pleurer de n'avoir pas d'ananas, car cette idée était devenue dominante à un tel point que j'en parlais toujours.

— Pauvre Loulou, me disait ma mère, je te l'avais bien dit que tu aurais un3 envie ; on ne fait pas un enfant sans cela. Vois ce qui était arrivé à ta sœur, parce que j'avais eu envie de manger des cerises au mois de Janvier .'

C'était vrai : ma sœur avait une cerise parfaitement coupée par la moitié, et placée dans un endroit dont, par exemple, la physionomie ne fut pas dérangée par l'absence du petit fruit: et quand une soie en fit l'affaire, on aurait bien pu l'y laisser.

Lorsque Junot, triompliant, heureux comme s'il m'olïraitune couronne véritable, déposa sur mon lit celle de l'ananas à laquelle tenait encore son fruit, j'avoue que j'éprouvai un vraibonlieur. J'embrassai mon mari avec reconnaissance, avec joie; je dévorais des yeux ce fruit tant souhaité, et je remerciai mille fois dans le coeur madame Bonaparte de son cadeau, que j'estimais plus en ce moment qu'un lieau collier de perles ; je sonnai pour ihemandor du sucre. Junot m'arriHa et ino dit ipio Gorvi-

sai't était présent au moment où madame Bonaparte m'avait donné l'ananas ; et qu'ayant appris que j'étais grosse, fort souffrante, il me faisait défendre démanger une seule tranche de cet ananas, le soir.

— C'est extrêmement froid et lourd, dit-il à Junot. Si madame Junot est dans l'état d'envie, il ne faut pas qu'elle y touche ce soir parce qu'une bouchée fera passer tout le fruit. Et il ajouta ce peu de mots en disant à Junot: «J'ai vu des effets alfreux d'indigestion dans une grossesse; la mort s'ensuivre aussitôt. Mon cher général, ne montrez votre beau fruit que demain. »

Junot en avait la volonté ; mais en songeant à mon bonheur, il n'eut pas la force de me refuser, y mettant seulement pour condition que je ne toucherais â l'ananas que le lendemain matin.

Je promis : et, mettant le beau fruit sur ma table de nuit, je passai la nuit aie prendre, le sentir, le toucher et me faire une double jouissance, en anticipant le moment où je pourrais enfin manger le bienheureux ananas.

Désir et répugnance. — Le lendemain matin, à peine était-il jour, que je fis lever Junot pour qiie l'on pût entrer dans ma chambre et arranger mon e7ivie. Lui-même s'en chargea, coupa le fruit par tranches fines, le mit dans une jatte de belle porcelaine, le saupoudra de sucre bien blanc et bien fin, et vint lui-même le placer devant moi ; puis il s'assit sur le pied de mon lit pour juger de toute ma joie, car ce n'était pas moins que de la joie.

— Eh bien, me dit-il enfin, pourquoi donc ne manges-tu pas?

.Je le regardai avec une expression qui devait être burlesque, car j'avais en même temps envie de rire et de pleurer. Mais Junot était vif; et, reprenant l'assiette, il me dit :

— Je l'ai peut-être mal arrangé : pourquoi ne le dis-tu pas?

— Mon Dieu, il est bien, lui répondis-je; mais... Et en même temps je repoussais l'assiette loin de moi. Mais... je ne sais ce que j'ai, je ne puis manger de l'ananas.

Junot ouvrit de grands yeux; et avec bien plus d'étonnement que ma mère, lorsque je lui avais dit que je n'avais pas d'envie, il répéta, en y mêlant toutefois un ornement oratoire que j'avais omis :

— Gomment!... tu ne peux pas manger ton ananas! Mais, Laure, regarde-le donc ! C'est par contradiction.

Et il me ramenai le nez sur la maudite assiette, ce qui provoqua une assertion positive que je ne pouvais pas manger de l'ananas. 11 fallut non-seulement l'emporter, mais ouvrir les fenêtres, parfumer ma chambre, pour enlever jusqu'au moindre vestige d'une odeur qu'une seconde avait suffi pour me rendre odieuse. Ce qu'il y a de plus singulier dans ce fait, c'est que, depuis, je n'ai pu manger de l'ananas sans me faire

une sorte de violence. Je mange avec plaisir des glaces ou des pastilles d'ananas; mais le fruit me déplaît... Dans les mille aventures de ce genre que l'on peut raconter, celle-ci me paraît une des plus étranges. Je la soumis à Marchais et à Baudelocque ; ils la trouvèrent, eux, toute naturelle, parce que chaque jour leur en présentait de plus étonnantes. Néanmoins il est inexplicable qu'en une minute, une seconde de temps, un objet que vous convoitez, que vous désirez avec passion, cesse nonseulement de vous plaire et d'exciter un désir, mais vous devienne antipathique, et soit presque repoussant. Il y aurait là-dessus un bel ouvrage à faire, un texte à commenter pendant au moins quatre cents pages. Hélas ! c'est l'histoire de bien des choses en notre vie ; mais la morale, comme tout en ce monde, se décolore par l'usage qu'on en fait. On a mille fois dit, à la vérité, que la satiété produisait le dégoût; mais on ne voit pas souvent ce dégoût précéder la possesssion.

Prédiction des cartes. Pari. — ...J'étais déjà fort avancée dans ma première grossesse. Madame Bonaparte était parfaite pour toutes les jeunes femmes qui étaient dans mon état, et s'inquiétait avec un soin extrême de tout ce qui pouvait nous être agréable. C'est en agissant ainsi qu'elle était adorable, car alors sa bonté était instinctive, et on le sentait. En apprenant l'histoire de l'ananas, elle me dit : « Vous aurez une fille. »

Et, à l'appui de son assertion, elle me proposa de faire une patience. Je savais, par expérience, ce que valaient ces malheureuses patiences. Il y avait mille fois de quoi la faire perdre ; cependant je n'osais refuser ; et, malgré toute mon incrédulité, je fus obligée de m'asseoir contre la table de jeu, et là, de couper de la main droite, de la main gauche, et de nommer des jours, des heures, des mois ; enfin c'était une véritable bonne aventure. On sait que l'impératrice Joséphine avait, à cet égard, une croyance tout à fait superstitieuse. Ce jour là elle me tint sur la sellette pendant une grande heure, et finit par me dire que je ferais une lUle.

— Ou un garçon, dit le j^remier consul, qui entrait alors et se moquait toujours des cartes de madame Bonaparte ; il est certain que madame Junot fera l'un ou l'autre ; et, si j'étais de toi, Joséphine, je ne compromettrais pas ma réputation de sorcière par une prédiction décidée.

— Elle fera une fille, répétait madame Bonaparte... Eli bien, Bonaparte, veux-tu parier quelque chose avec moi ?

— Je ne parie jamais, dit le premier consul : si on est sûr de son jeu. on est malhonnête homme ; si la chose est douteuse, on est aussi fou que celui qui va perdre son argent au jeu.

— Parie des bonbons .

— Et toi, que me donneras-tu ?

— Je te broderai un tapis pour mettre sous tes pieds dans ton bureau.

— Ah ! c'est parler, cela ! Voilà du moins qui servira à quelque chose. Eh bien ! je parie que madame Junot fera un garçon. Ah ça, me dit-il, en se retournant démon côté, n'allez pas me faire perdre, au moins.

Et, me regardant, il se mit à rire.

— Si vous faisiez un garçon et une fille, que deviendrait le pari?

Il y avait dans le fait lieu à croire que la chose pût arriver, car j'étais énorme .

— Et bien! général, savez-vous ce qu'il faudra faire ?... Me donner à moi les deux paris.

Cette idée de faire un garçon et une fille leur parut àtous si bouffonne, que le rire gagna jusqu'à moi-même. Je ne trouvais pas cependant du tout plaisant de me voir ainsi à la tête d'une famille toute faite pour commencer, et ma mine consternée fut, je pense, ce qui fit rire autant le premier consul, ainsi que mon mari et tous ceux qui étaient là, dont madame Lefebvre faisait partie, ce qui n'augmenta pas peu la joie commune, parce que, dans de telles occasions, elle avait toujour^i quelque bonne gaité, bien entière, bien drue surtout, et jamais elle ne manquait la riposte en pareil cas.

Le moment d'accoucher. — ... Je n'attendais plus que le moment d'accoucher. Depuis quelques jours les mouvements de l'enfant, beaucoup moins vifs, mais plus forts, m'indiquaient qu'il allait bientôt sortir de sa prison. Ce moment m'effrayait; ma mère et ma belle-mère faisaient en vain tout ce qu'elles pouvaient pour me rassurer. J'étais jeune, j'étais à ma première couche; il n'était donc pas du tout étonnant que je fusse aussi craintive. Le4janvier, dans la nuit, nous eûmes une alarme ; ma belle-mère, qui depuis cinq à six jours ne se déshabillait plus, accourut auprès d-e moi : ce n'était pas encore le moment. On avait été chercher Marchais ; il vint, et déclara que cela ne pouvait passer les vingt-quatre ou les quarante-huit heures, et il me laissa en me recommandant du sommeil et le repos.

Je m'endormis, mais le lendemain je fus sérieuse pendant une grande partie du jour. .Je remplis tous mes devoirs'religieux; j'écrivis à ma mère, parce qu'elle m'avait défendu d'aller en voiture, et qu'il m'était impossible, à cause du verglas et du temps qu'il faisait, de songer à faire cette immense course à pied sans courir quelque risque. Ensuite j'arrangeai ma barcelonnette, tout ce qui était nécessaire à mon enfant, et cette occupation n'était pas terminée que ma tristesse, ma crainte, ma peur, si l'on veut, avait totalement disparu. Dans ce petit bonnet avec des rubans bleus, cette petite chemise que j'arrangeai, dans les manches de labrassière, je voyais une petite tête blanche et rose, des petits bras tout potelés ; et, dans mon délire, je croyais que ces petits vèteirients renfermaient

SUR LES ACCOUCHEMKNTS 169

déjà mon trésor!... je les serrais contre moi: puis, en rencontrant la rondeur énorme de ma personne, je me disais :

— Cet être que j'attends, qui va doubler ma vie, il est là au dedans de moi,... je le sens;... cette petite protubérance qui est là, sous ma main, c'est sa petite tête... Et tout cela est à moi, bien à moi!

Alorsje me prenais moi-même dans mes bras, si je puis ainsi décrire cette envie, ce désir d'étreindre mon enfant, que j'aurais, dans cet instant, voulu tenir contre moi, mais en le voyant !... et cela au prix de bien des années de ma vie ; oh ! quelle suite d'heureux jours j'avais alors devant moi !

Junot me trouva penchée sur le berceau de mon enfant et dans une sorte d'extase. Il était un des hommes le plus faits pour me comprendre; aussi, lorsque je lui dis quel était le motif de cet attendrissement profond qu'il pouvait remarquer en moi, il m'embrassa avec une tendresse dont mon cœur fat plus fier quïl ne l'eût été six mois plus tôt. J'allais être mère !

Mes pensées avaient pris une couleur toute différente. Non-seulement je ne ressentais plus aucune crainte, mais j'appelais même le moment de la première douleur. Aussi, lorsque nos amis se réunirent, dans mon salon, il me trouvèrent aussi gaie, aussi joyeuse que la jeune femme et même la jeune fille auraient pu l'être.

Le jour des rois et la première douleur. — ...Nous fûmes donc fort joyeux toute la soirée. Ma belle-mère, contente de me voir oublier le moment critique, mais dont l'expérience savait qu'il ne pouvait être éloigné, était enchantée de me voir rire avec autant d'abandon. Nous nous mîmes à table, et la gaîté redoubla devant la dinde aux truffes, le gâteau, le vin de Madère et le vin de Champagne. Au honl d'une demi-heure, on riait si bien, si franchement, cju'en vérité le souvenir m'en fait encore du bien. Enfin vint le moment de tirer la fève; le général Suchet était à côté de moi; je ne me rappelle plus maintenant s^ ce fut à lui ou à moi que la royauté vint à échoir ; comme depuis ce temps-là des souverainetés bien autrement solides que celle-là sont devenues des couronnes fantastiques, il m'est bien permis de l'avoir oublié? Le fait est que le général, soit qu'il m'eût fait reine ou que je l'eusse fait roi, m'adressa une sorte de compliment burlesque qui provoqua en moi un éclat de rire si bruyant que la salle à manger en retentit, et qu'il trouva un écho dans les dix-sept ou dix-huit personnes qui entouraient la table ; mais au même instant un cri terrible, déchirant, lui succéda. Je m'étais levée pour répondre, avec mon verre d'eau, à tous ces verres tendus vers moi et remplis d'une mousse pétillante, mais je retoml)ai aussitôt sur ma chaise, et le verre échappa de ma main. T^ne douleur inconnue, mais aft'reuse. venait de se faire sentir en moi d'une manière

si étrange que mes yeux se fermèrent, je pâlis, et dans cet instant je crus mourir. Mais la couleur revint aussitôt sur mes joues. Je relevai mes paupières, qu'une main de feu avaient abaissées, et je vis Junot plus pâle que moi-même, tenant encore à la main son verre de Champagne, ainsi que tous les autres, et me regardant avec -un air consterné. Le spectacle de toutes ces figures encore joyeuses d'un côté, tandis que l'autre se me tait en devoir de prendre une physionomie de circonstance, tous ces masques ressemblant à Jean gui pleuve et à Jean qui rit me donnèrent un nouvel accès de gaîté, et je me mis la première à donner le ton. Ma belle-mère, dont le regard attentif me couvait pour ainsi dire depuis le matin, vint derrière ma chaise et me dit tout bas :

— Ma fille, donnez-moi le bras et venez dans votre chambre.

— Non, non ! s'écria Gabriel Suchet, il ne faut pas que notre reine s'en aille !

Et le voilà me faisant un si drôle [de conte que le rire fou me prend, et un éclat comme celui provoqué par son frère me donna encore quel" ques secondes de bon temps. Mais la même douleur qui a suivi le premier accès joyeux revient, et cette fois c'est avec une telle violence, que je saisis le bras du général et m'y cramponnai à le lui casser.

Ma belle-mère dit à son fils qu'il fallait m'emmener et envoyer une voiture à Marchais.

— Les douleurs se succèdent rapidement, dit-elle, et ta femme serapeut être accouchée dans une ou deux heures.

C'est un spectacle fort curieux que la vue d'un homme comme .Junot dans un moment pareil àcelui que je retrace. Il était alors tout aussi bonhomme, tout aussi bien M. Guillaume, M. Denis, ou le plus pacifique bourgeois de la rue de la Perle ou de la rue Saint-Jacques. Il lit mettre les chevaux, passa lui-même dans ma chambre pour voir si elle était bien échauffée, appela mes femmes, leur donna cinquante ordres auxquels il n'entendait rien non plus qu'elle, et s'en revint auprès de moi croyant déjà entendre crier son fils. Mais vraiment je n'allais pas si vite en besogne.

lime trouva toujours dans la même position ; car, pour dire la chose, dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que cette douleur infernale, me déchirant le sein, m'avait fait entendre le premier appel de mon enfant demandant son entrée dans la vie. Au moment où Junot rentrait dans la salle à manger, un troisième cri perça la voûte de la chambre ; Junot pâlit, vint à moi, et, me prenant dans ses bras, il m'enleva presque de ma chaise.

— Non, non, disait toujours le général Suchet, il faut que nous recevions ton fils joyeusement.

— Comme Henri IV, disait à son tour Gabriel; voilà du vin de Champagne, pardieu ! qui vaut tous les Jurançons du Béarn.

— Et si c'est une fille, dis-je à mon tour, caria douleur une fois passée, la parole me revenait

— Ce sera un garçon, criait le général.

— C'est un garçon ! criaient en chœur tous les autres ; c'est un garçon !

— C'est une fille ! dis-je impatientée: et, dans l'état d'irritation nerveuse on je me trouvais, je frappai du pied en me fâchant et répétant : « C'est une fille!... »

Mais le général, son frère, et ceux de nos amis qui m'entouraient, répétaient en refrain, sur l'air du vaudeville du Devin du village, Cesi %in enfant ;

C'est un garçon ! c'est un garçon !

— Eh bien ! parions ! dis-je au général.

— Oui ! oui ! pariez. . .

— Ah ! mon Dieu !...

Et je tordis tellement le bras de Junot, pour crier moins fort, qu'il en portait encore les marc[ues quinze jours plus tard.

— Mais que parions-nous? dis-je au général, lorsque la douleur fut passée.

— Fixez vous-même, dirent les deux frères ; nous sommes de moitié ?

— Eh bien ? vous me donnerez un bouquet de roses, si je gagne. ' — C'est dû.

Le général me baisa la main, et Junot m'entraîna dansma chambre où mes amies seules me suivirent.

Les conseils des femmes. — Mais là ce fut bien une autre antienne ; j'avais autour de moi onze femmes qui, toutes, donnaient une méthode pour moins souffrir.

— Embrassez cela, me disait l'une, en me conduisant aux colonnes de la rotonde démon alcôve.

— Non ! non ! criait l'autre ; il ne faut pas qu'elle se promène ; cela peut tuer son enfant, et puis elle-même.

— Je le crois bien, disait ma belle-sœur .j'ai vu souvent des choses terribles dans de pareilles circonstances. Imaginez-vous qu'une fois

— Silence ! lui disait ma belle-rnère ; n'allez-vous pas rompre la tète de cette jeune femme, avec toutes vous histoires de couches !

— C'est que, lorsque je suis accouchée, reprenait une autre sur un diapason plus élevé, pour être entendu par dessus les histoires et mes plaintes, je...

— Mesdames, disait la garde, si M. Marchais arrive, je crois qu'il voudra rester seul.

Le docteur Marchais. — En effet, à peine mon bon Marchais fut-il entré dans ma chambre, où il y avait presque encombrement par cette foule de monde, la barcelonnnette, mon lit et tout un attirail qui suit un semblable instant, qu'il se fâcha sérieusement : et, se tournant vers ma belle-mère, il la rendit responsable si, dans deux minutes, ma chambre n'était pas ce qu'il fallait qu'elle fut dans un tel moment, une ghambre de malade, et lui dit :

— Je ne vois ici que vous et madame qui soyez raisonnables.

Et il montrait une jeune femme assez grosse aux yeux de charbon étincelants, à la peau brune, ayant des mains et des pieds d'enfant et des dents d'ivoire. Elle était assise dans une bergère, et bien qu'elle ne me fatiguât pas de ses milles recettes pour faire un premier enfant sans seuffrir, ses grands yeux noirs ne me suivaient pas avec moins d'intérêt, lorsque la douleur me faisait errer dans la chambre comme une âme poursuivie.

— Ma foi, monsieur, dit-elle à Marchais, vous avez bien raison de nous renvoyer. Je crois que nous ne sommes bonnes qu'à rompre la tête de cette pauvre Laurette: elle aurait déjà dû faire comme une jeune femme que je connais, qui, accouchant aussi dernièrement pour la première fois, prit tranquillement son schallet s'en fut vers la porte en disant: « Ma foi, cela fait trop de mal, fera l'enfant qui voudra. » Et, m'embrassant avec l'amitié qu'elle avait pour moi, elle s'en fut en me recommandant d'avoir du courage.

Une nuit de douleurs. — J'en avais besoin. La nuit fut terrible. La couche, quoique naturelle, présentait de grandes diffieultés. Vers le matin, j'eus un intervalle de repos pendant une demi-heure, qui donna les plus vives inquiétudes; il fut question, un moment, de sacrifier l'enfant pour me sauver la vie. Ma belle-mère, effrayée, laissa échapper quelques paroles que j'entendis et compris. Je ne puis même aujourd'hui rendre de ce que j'éprouvai dans ce moment; mais toutes les mères me compi'endront.

— Mon enfant! m'écriai-je, sacrifier mon enfant! Et j'entourais mon ventre en croisant mes bras sur moi-même, comme pour défendre mon enfant, mon enfant! dont un jour je devais être glorieuse, si heureuse surtout d'être la mère ! C'était plus que l'amour maternel, c'était plus qu'une tendresse instinctive qui me faisait, en ce moment d'agonie, défendre ce fruit de mon propre sein.

Junot étai!. au désespoir. Mes cris lui avaient déchiré l'âme pendant cette longue veille de douleurs; le général Lallemand, qui était à cette époque son aide-de-camp, la passa tout entière auprès de lui. Le général se jetait, par intervalle, sur un matelas étendu sur un lit de camp dans le salon, mais aussitôt que les cris perçant que je poussais arrivaient

jusqu'à lui, alors il se relevait, se promenait et finissait par venir jusqu'à la porte de ma chambre, qni était séparée du salon, dans lequel il était, par trois pièces assez grandes. Mais je m'étais positivement prononcée, et je ne voulais pas qu'il entrât chez moi avant que le grand événement fut terminé? M. Lallemand fut pour lui, pendant ces heures longues et pénibles, un ami consolateur, et les raisonnements de son esprit tout à lui, tandis que Junot n'avait pas sa tête, calmèrent un peu cette fougue de douleur qui un moment fut terrible pour lui.

A dix heures du matin. Marchais, accablé de fatigue lui-même, fit appeler Junot dans la pièce voisine, et lui parla avec franchise. Il ne lui cacha pas le danger dans lequel j'étais, mais il ajouta qu'avec les moyens que l'art met à la disposition de ses fils, il était certain qu'il ne m'arriverait rien.

Junot le prit dans ses bras, l'enleva presque déterre, et lui dit ces propres paroles :

— Faites tout ce qui doit être fait pour sauver la vie de ma fennne ; tout, entendez-vous bien, mon ami ? Faites tout ce que votre rare savoir vous a dèpîirti pour le bien de l'humanité; vous pouvez agir sans craindre d'être blâmé par moi.

— C'est une demande que je ne fais jamais, général, répondit Marchais d'un air presque sévère. Vous ne m'avez peut-être pas compris ; la vie de madame Junot est entre mes mains comme dans celles de son père (1).

— Ah ! sauvez-la, sauvez-la ! répétait Junot, en pressant les mains de l'excellent homme.

Lorsque Marchais rentra dans ma chambre, quoique je fusse très accablée, j'avais toute ma connaissance et je m'aperçus fort bien qu'il venait de voir mon mari et de lui parler. Je l'appelai et le priai de faire venir Junot près de moi; je fus très étonnée de la complaisance qu'il y mit. J'ai su depuis qu'une vive émotion était cherchée en ce moment d'atonie plus tôt qu'on ne l'évitait, et pendant quelques heures, ma vie en fut à ce point de jouer le tout pour rien, et la chance était encore grande pour la mort.

Lorsque mon mari s'approcha de moi et qu'il me vit si pâle et si faible, sur ce lit, appelé si justement lit de inisè)'e, il fondit en larmes . Je l'attirai à moi avec mes deux bras, chargés des ligatures sanglantes de mes saignées ; je l'embrassai et lui dit, bien bas, qu'il fallait qu'il me jurât qu'il ne donnerait aucun ordre pour que la nature n'eût pas son cours ordinaire.

(1) On sait que jamais un accoucheur ne fait ht ([uestion mème'lacije que Junot croyait coinprendre.

— Laisse faire à Dieu, lui dis-je; s'il veut que mon enfant me remplace auprès de toi, et bien ! que sa volonté soit faite !

Je pleurais, et dans ce même moment une légère douleur se lit sentir. Marchais, qui tenait ses yeux fixés sur moi avec une attention dans laquelle l'ami et l'homme habile mettaient toute leur âme, prit Junot par le bras et le fit sortir de la chambre en lui disant :

— Partez, mon cher général ; je vous remercie de votre bonne visite, nous venons d'avoir là des larmes qui nous valent dix saignées, si je ne me trompe. Je vais les aider, et dans une heure, je crois que votre hôtel aura un habitant de plus.

Et, revenant à moi, il s'empara de l'un de mes bras, me saigna de nouveau (1), et les douleurs parurent bientôt avec tant de violence, que, même aujourd'hui, je ne sais comment j'ai pu les supporter.

Mes cris étaient déchirants. Notre appartement était composé de pièces formant l'eniilade : aucun détour ne rompait ce bruit de ma voix, criant avec angoisse, et parvenant ainsi aux oreilles de Junot. Il se sauva d'abord dans le bureau, qui était de l'autre côté de l'escalier : mais la maison faisait retour, et il entendait d'une manière plus sourde, mais plus sinistre, ce bruit qui lui déchirait l'âme. Ensuite il revint dans un petit salon sur la rue, dont les fenêtres donnaient en face de l'atelier de Renette, le fameux armurier, dont les cyclopes frappaient de façon à étouffer mes plaintes sous leur enclume ; mais leur vacarme fut insuffisant. Enfin, vers midi, il ne put soutenir l'état d'agitation dans lequel il était.

Visite de Junot aux Tuileries. — Ayant entendu quelque bruit vers mon appartement, il y courut, puis n'osa pas y entrer. Dans ce moment, un gémissement plus douloureux parvint jusqu'à lui , il crut y distinguer un accent tellement plaintif que sa tète se perdit; il saisit un chapeau rond qui se trouvait sous sa main, et, descendant un escalier dérobé, qui donnait de mon appartement à celui de mes femmes, il gagna la cour, la rue du Bac, le Pont-Royal, et se trouva à la porte des Tuileries, sans savoir comment il y était arrivé.

— N'importe ! se dit-il après avoir regardé son habit gris ; je suis sûr de trouver là un cpau* qui comprendra ce que je souffre.

Et montant l'escalier du premier consul, il arriva dans la pièce qu précédait son cabinet, et surprit tous ses camarades qui s'y trouvaient

(1) Je fus saignée trois fois dans l'espace de quatorze heures que durèrent les grandes douleurs, Marchais, pour décider l'accouchement sans employer les fers, ce qu'alors on redoutait beaucoup, me mit dans un bain d'huile d'olive.

alors par le bouleversement de sa physionomie et le désordre de sa toilette; mais pas un n'eût la pensée d'en rire, et dès que le premier consul s,ut que Junot demandait à le voir, il le fit entrer à l'instant.

— Eh ! bon Dieu ! qu'as-tu donc Junot ? s'écria-t-il avec surprise. Et en effet la figure de .Junot devait-être étonnante.

— Mon général, ma femme accouche, et je ne puis rester dans ma maison... ses cris me font un mal...

Et l'excellent homme avait la voix tellement étouffée dans les larmes qu'il ne pouvait parler.

— Et tu es venu près de moi pour prendre du courage ? C'est bien, mon ami, pauvre Junot ! comme te voilà renversé !... Ah ! les femmes! les femmes !...

Et il se fit raconter tous les événements, comme les appelait Junot, qui s'étaient passés depuis la veille, et qui se réduisaient à ces affreuses douleurs venant à éclore au milieu d'un éclat de rire. Le plus sérieux, et ce que Junot pressentait sans le savoir positivement, c'est que ma vie était en danger; à peine eut-il raconté tout ce qui s'était passé au premier consul, que Napoléon vit la chose à l'instant même; et sa conduite, dans cette heure d'anxiété, où son œil plongeait dans une sorte d'horreur mystérieuse, fut celle du plus tendre, du meilleur des frères.

— Mon vieil ami, dit-il à son serviteur fidèle et dévoué, mon vieil ami ! Et il lui serrait la main, caresse excessivement rare chez Napoléon, Tu as bien fait de venir à moi dans cet instant et je veux te le prouver.

Il sortit aussitôt de son cabinet pour aller dans la salle où était placée la statue du grand Gondé, et là, s'appuyant sur le bras de Junot, il se promena avec lui, en lui parlant de ce qui l'occupait, car Napoléon était trop habile dans le maniement du cœur humain pour interroger des cordes qui seraient demeurées muettes dans un tel moment ; et il demanda à Junot comment il était venu aux Tuileries.

— A pied, lui répondit mon mari, et il lui raconta comment le redoublement de mes cris l'avait comme lancé hors de cette maison où cependant il était tout entier.

Jamais Napoléon n'a même entrevu une question, quelque légère qu'elle fût pour lui, sans la voir toute entière dans ses conséquences.

— Et puis-je te demander alors, dit-il à Junot, pourquoi tu regardes dix fois par minute par cette fenêtre pour voir si quelqu'un passe le guichet ? Comment veux-tu qu'on vienne te chercher ici, lorsque tes gens ne savent pas où tu es ? lorsque tes officiers t'ont vu sortir en habit bourgeois? d'après tout ce que tu viens de me dire, ils auront tous pensé que tu allais plutôt te jeter à l'eau.

Message de Napoléon. — Il appela :

— Ou'un valet de [)iod aille à l'instant chez madame Junot: qu'un

s'informe de ma part si elle est accouchée. Si elle ne l'est pas, on dira que le général Junot est près de moi.

Et reprenant le bras de mon mari, il continua de s'entretenir avec lui, avec une bonté si touchante, si doublement touchante dans un tel moment, que Junot fut attendri jusqu'aux larmes. Sans doute, il aimait son général; sans doute, il aimait cet homme prestigieux qui commandait l'admiration : mais, dans de tels moments, la conduite de Napoléon lui devait conquérir le cœur, lui assujettir tout l'individu dont il accueillait ainsi les affections souffrantes, quand cet homme ne lui aurait pas été déjà dévoué, corps, sang et âme. Cette journée riva, si l'on peut le dire, le lien qui attachait Junot à Nanoléon.

Mais Junot avait aussi près de lui des êtres qui lui étaient attachés par l'affection et le dévouement. En le voyant sortir dans un état voisin de l'égarement, son valet de chambre allemand Heldt, honnête et fidèle créature, s'il en fut jamais, l'avait suivi d'abord de l'œil, puis le voyant prendre le chemin du Pont-Royal, il avait couru après lui sans chapeau et n'était revenu à l'hôtel qu'après avoir vu son chéneval entrer aux Tuileries, et l'avait dit aussitôt au chef d'escadron Lal)orde, premier aide-decamp de .Junot.

Il y avait trois quarts d'heure que Junot était avec le premier consul, et qu'il était retenu par sonb;as qui, s'appuyant sur le sien, le contraignait à demeurer en panne, tandis qu'il aurait voulu reprendre le large et venir savoir ce qui était résulté de tant de souffrances et d'inquiétudes. Le valet de pied ne pouvait pas encore être de retour lorsque Junot, que la bonté du premier consul enhardissait dans un pareil moment, le supplia de le laisser aller s'informer si le valet de pied était revenu.

— On me l'aurait dit, répondit le premier consul. Demeure tranquille. Et l'entraînant encore plus loin, ils furent ])ientôt dans la galeiie de

Diane. Là, l'inquiétude de Junot devint tellement violente que plusieurs fois Napoléon le regarda avec une sorte d'étonnement, et répéta avec un accent impossible à rendre ;

— Oh ! les femmes ! les femmes !

Enfin, au moment où Junot allait s'échapper sans vouloir rien entendrCj on vit tout à coup paraître M. de Laborde au bout de la galerie ; il avait couru d'une telle vitesse qu'à peine il pouvait parler : sa figure était joyeuse.

— Mon général, s'empressa-t-il de dire, Madame Junot est accouchée et se porte à merveille.

— Allons, va embrasser ta fille, dit le premier consul en appuyant sur le mot fdle\ si ta femme avait fait un garçon, on te l'aurait dit d'abord, ; mais avant tout, embrasse-moi.

ï^t il le serra dans ses bras avec effusion.

Junot liait, pleuvait et s'en allait sans son cliapeau, lorsque Napoléon lui dit :

— Eh bien, étouvneau ! ne vas-tu pas courir les rues sans ton chapeau? Il retourna dans le cabinet du premier consul où il avait laissé son

chapeau.

— Tu feras mes amitiés à ta femme, Junol ; tu lui diras que je suis doublement fâché contre elle, d'abord parcequ'elle n'a pas fait un soldat pour la république, et puis qu'elle m'a fait perdre mon pari avec Joséphine. Mais je n'en serai pas moins son compère et le tien, mon vieil ami.

Et une seconde fois il serra amicalement la main de Junot.

Retour de Junot. Ma fille. — Lorsque mon mari arriva près de moi, je voudrais rendre le délire, l'ivresse, qui bouleversaient et maîtrisaient sa personne entière. Le petit visage de sa fille était baigné de larmes de joie, si douces , si pures, qu'on voyait qu'il était heureux sans qu'il dit une parole . Puis il se mettait à genoux sur l'estrade de mon lit, me prenait les mains, mêles baisait, me remerciait de son enfant, de sa fille, de sa petite Joséphine ; et la chère créature, comme pour répondre à ces marques d'affection qu'elle ne pouvait comprendre, présentait à son père sa parfaite ressemblance dans son gentil petit visage. Mais malgré son délire joyeux, Junot s'aperçut que quelque peine pesait sur mon cœur et ne venait pas de ce que j'avais souffert.

— Qu'as-tu donc ? me dit-il en m'embrassant encore.

— Rien que beaucoup de bonheur,

— Je te connais, Laure ; je vois des larmes dans tes yeux. Tu souffres, et tu souffres du cueur. (Ju'as-tu?

Je le regardai sans lui répondre, et mes joues se couvrirent de larmes, mais je ne voulais pas paiier. M. Marchais avait été chez lui pour changer de toilette ; il rentra dans ce même moment.

— Gomment ! encore ? me dit-il... Mon cher général, vous devez gronder votre femme, et la manière dont vous êtes occupé, vous en donne encore plus le droit. (Junot portait en ce moment sa fille dans ses bras, et l'embrassait ainsi que son maillot et sa l)rassière, autant de fois qu'il y a de secondes dans une ndnute.) Vous saurez donc... Oh ! madame Junot, ne me faites aucun signe : cecine vous regarde pas... Vous saurez donc, généi-al, ({u'aussitôt que cett(^ jeune mère que je vous présente, au

reste, comme unepptile héroïne remplie de courage, et d'un cœur aussi parfait qu'il m'en soit passé pai' les mains depuis quarante ans : aussitôt qu'elle fut r(unise dans son lit (4 ([u'cllrsiil ([iic vous n't'tii'Z pas là, elle fit demander votre père pour (ju'il donnât sa ])énédiction :'i votre fille. Votre mère l'avait déjà bénie. ^L Junot, que je fus moi-même cliercher, se refusait à venir lorsqu'il sut (luo ^^'n^ant n'rlnit qu'une lill(\ Lnlin il se décida: et lors(|ue madame Junut. uialgi'è sa lailxlesse, prit la i)etite dans ses Itras, et les avança vers Iui,f'n lui disant:

— Mon père, bénissez votre petite fille. C'est un cœur de plus pour vous aimer parmi nous.

Il murmura quelques mots; n'embrassa pas l'enfant, et répondit avec humeur :

— Ce n'était pas la peine de tant crier pour ne donner qu'une méchante fille. Que voulez-vous que votre mari fasse de cette criarde-là? Il va joliment la recevoir aussi!... Et le premier consul! si vous croyez qu'il marie ses généraux pour n'avoir pas de garçons !

— Si j'avais eu sur monsieur votre père une autre autorité que celle de l'accoucheur et du médecin dans la chambre de la malade, je vous avoue, général, que j'aurais peut-être été un peu sévère. Mais, au reste, continua-t-il en riant, madame votre mère s'est chargée de la correction, et je doute qu'il recommence. Je vous ai dit tout cela franchement parce que c'est une affaire de mon métier, et puis, que demain ou après-demain, une scène de ce genre pourrait être mortelle pour madame Junof. Elle s'en est fort affectée, parce qu'elle croit que vous êtes, en effet, contrarié de n'avoir qu'une fille; et moi je lui répète qu'une mère de dixsept ans et un père de vingt-neuf ont le temps de demander à Dieu de ne plus leur donner de filles, avant d'en venir au désespoir pour un premier essai. Là... voilà qui est à merveille! Maintenant le grand'père peut grogner tant qu'il voudra.

A peine les premières paroles de M. Marchais avaient-elles frappé l'oreille de .Junot, que, comprenant ce qui me faisait pleurer, il s'était mis sur mon lit, et pleurait avec moi tout en m'essuyant les yeux avec mon mouchoir et ses baisers. Ensuite prenant sa fille dans une petite bercelonnette de mousseline brodée, qui était faite pour que l'enfant fût sur mon lit, il l'avait déposée dans mes bras, et nous embrassait toutes deux avec une expression de bonheur et de joie qui ne laissait aucun doute sur les sentiments d'une âme, qui, du reste, ne pouvaient être douteux pour moi. Mais le premier moment avait été affreux. Mon beau-père n'a- ,vait eu, sans doute, aucune intention de me faire le mal qu'il m'avait fait.

Il pouvait me tuer.

— Maman, dis-je à ma belle-mère qui entrait alors, vous aviez raison. Vous voyez il l'aime autant qu'un garçon.

— Ne vous l'avais-je pas dit ? me répondit l'excellente femme. Mon Junot est si bon et si noble garçon lui-même ! Ah! j'ai bien arrangé ton père ! dit-elle à mon mari ; je ne crois pas qu'il y revienne une autre fois. Il avait déjà fait le même compliment à cette pauvre Angélique; mais elle n'a pas pris la chose aussi tragiquement que ta femme. J'ai cru qu'elle allait suffoquer tant elle pleurait... Et moi qui sait qu'un enfant est un enfant pour ceux qui l'aiment. N'est-ce pas un gage de notre amour, ce petit être-là? comme elle te ressemble ! Je l'aimerai, je crois, autant que toi...

La corbeille de roses. — Quelques jours après, je reçus une lettre du général Suchet. Il avait appris qu'il avait perdu, et me priai d'accepter son pari. Gomme la gelée et la neige s'opposaient à ce qu'il m'envoyât une rose qui ne, pouvait se trouver que dans un pays enchanté, comme le royaume d'Azor, il me demandait à être indulgente et d'accepter ce qu'il m'envoyait pour remplacer le bouquet perdu par le pari.

C'était une ravissante corbeille d'osier commun, mais remplie des plus belles roses faites par madame Roux. Cette corbeille, faite avec le plus grand soin, garnie de mousse et contenant des roses, de toutes les espèces, a fait pendant blendes années l'ornement de ma chambre à coucher. Elle était à la fois un gage de bonne amitié et le symbole de ce frais Ijouton qui grandissait auprès de nous, et promettait d'être un jour la plus fraîche des roses.

Grossesse imaginaire. — ... -J'attendais toujours que mon enfant m'avertit par un mouvement que je pouvais enfin me mettre en route. J'étais enceinte de plus de cinq mois et je ne sentais pas encore remuer.

Enfin je me décidai à partir.

... Le sixième jour de ma route, ma femme de chambre me dit :

— Madame a-t-elle remarqué que sa taille est plus mince ?

Je me regardai, je ne vis aucune diminution ; j'étais même fort grosse pour une femme enceinte de cinq mois.

Le lendemain, ma femme de chambre, dont il faut que je vous dise le nom, dussiez -vous en rire (elle s'appelait Chapatte), me redit encore :

— Madame ne s'aperçoit pas que sa taille est plus mince?

A la répétition de cette phrase, je me fâchai. Ma taille était alors de celles qu'on trouve bien faites. J'étais svelte, mince, surtout de cette partie où se logent ordinairement les enfants, et je me voyais immense.

— Chapatte, dis-je fort sérieusement, l'amour vous tourne la tète et vous radotez.

Le huitième jour, comme je m'hal>iUais, voilà qu'un corset à laparesseuse, que je mettais depuis ma grossesse, croise tellement que je ne puis l'agrafer. Je regardai Chapatte :

— Chapatte, mon enfant, qu'est-ce que cela veut dire?

— Mais, voilà quatre jours que j'ai l'honneur de dire à Madame que sa taille devenait. . .

— Oh! mon Dieu! vas-tu encore me répéter tes sottises?..

Le fait est que je ne savais comment expliquer ce singulier incident: je mangeais comme on mange à vingt ans, lorsqu'on se porte bien; je dormais de même, je riais, j'étais heureuse... je l'étais surtout de la pensée

igO CURIOSITÉS UISÏORIQUES

d'avoir enfin un garçon... (i) et puis toute la sollicitude attachée à ce bienheureux garçon !

— Madame l'ambassadrice, m'avait dit la princesse du Brésil, soignez bien mon petit filleul ; c'est un petit don Juan ou une dona Garlotta, je vous le recommande.

Madame Junot pourra revenir à petites journées, écrivait M. Talley-

rand, si le soin de sa santé l'exige.

As-tu des nouvelles de ta femme? demandait l'empereur à Junot.

Ecrisdui qu'elle vienne lentement ; il faut, que les femmes grosses soient raisonnables.

— Ecoutez, me dit l'ambassadeur d'Espagne, le bon et excellent comte del Gampo d'Alange ; prenez ce reliquaire, il contient une précieuse relique de lanière du Sauveur; ma femme la portait toujours; je vous la donne pour qu'elle vous soit favorable.

Eh bien, disaient à Junot tous ses camarades, comment va ta femme?

As-tu de ses nouvelles?

— Eh ! mon Dieu non ! disait mon mari. . . Je suis inquiet. Pauvre femme ! entreprendre une aussi longue route, étant grosse de cinq mois...

Et les doléances allaient leur train, que c'était une bénédiction. Moimême, je me regardais comme une arche sainte, etn'osais mettre un pied devant l'autre. On peut penser, d'après tout ce que je viens dédire, combien la remarque de Ghapatte m'avait d'abord scandalisée ; mais ce que je voyais était xiositif : cependant je ne dis encore rien. Le lendemain, neuvième jour de ma route, Ghapatte et moi nous nous regardons... Nous nous regardons longtemps même, croyant rêver : enfin, nous éclatons de rive. . . Je n'avais plus de ventre.

— Ah ça, dis-je enfin, qu'est-il donc devenu ? Va chercher M. Magnien, (il n'était pas fort en matière cVesculaperie, mais il en savait assez pour comprendre mon histoire). Je la lui raconte; il ouvrit ses deux gros yeux ronds, se moucha trois fois, prit deux prises de tabac, et me dit:

— Vous avez une tympanite !

— Qu'est-ce qu'une tympanite? Est-ce que je n'étais pas enceinte d'un enfant ?

— Non vraiment.

— Et de quoi donc?

— D'un vent.

— Gomment d'un vent? Je crus qu'il se moquait de moi.

— Oui, d'un vent.

(1) J'avais déjà deux filles, et j'avais fait deux fausses couches de deux filles. Cette grossesse devait faire espérer un garçon.

SUR LES ACCOUCHRMENTS 181

— Alors, voilà le baptême fait... Alors, nous pourrons aller grand train, et je pourrai danser à Madrid, où l'on me promet tant de bals!

Et me voilà à sauter comme une biche en liberté, puisque je n'avais plus besoin de soigner mon faon.

Un général accoucheur. — On sait avec quelle odieuse violence la seconde Restauration traita ceux des soldats de Napoléon qui gardèrent quelque fidélité à son souvenir ; une preuve est le fait suivant (1818), perdu dans l'histoire partiale peut-être, mais jamais mensongère, de Vaulabelle :

Le général Guyer avait eu le bras droit fracassé prés de l'épaule dans la campagne de France, à Méry-sur-Seine. Il était un des plus braves, des plus modestes et des plus honnêtes officiers de notre armée. Emprisonné dans la citadelle de Strasbourg, i^rivé de tout traitement, n'ayant, pour exister avec sa famille, que les secours de quelques amis, soumis à la surveillance d'agents subalternes qui, en insultant à son malheur, croyaient faire preuve de zèle; il fut traité avec une rigueur dont le fait suivant donne la mesure : Mme Gu^^er avait obtenu de partager sa captivité; devenue enceinte dans la prison, les douleurs de l'enfantement la surprennent pendant la nuit: on lui refuse l'assistance d'un médecin et c'est le général qui est obligé de l'accoucher.

Sur la duchesse de Berry et le duc de Bordeaux. — Madame

de rjontaut, nommée gouvernante de l'enfant qui allait naître de la troisième grossesse de la duchesse de Berry raconte, dans les Mcmoires, qu'au moment de la naissance de mademoiselle, 21 sept. 1819,1e duc de Chartres (fils aîné de Louis Philippe, duc d'Orléans) dit en entendant les premiers coups de canon :

— C'est ma femme ou mon roi qui vient au monde.

Il se trompait des deux parts.

Un auteur dramatique, Auger, très lancé dans la haute société, apprit, avant tout le inonde officiel, la grossesse de la duchesse de Berry, deux jours avant l'assassinat du duc. Laissons la parole à Auger ; la duchesse de Berry, qui est à l'Opéra, feuillette dans sa loge un all)um de costumes pour aller à un ])al ; elle en remarque un, Leroy, le grand couturier ne manque ])as d'a])pronver le choix ;

... Il assurait que ce vêtement seyait à merveille pour la danse. La princesse regarda son mari, et celui-ci, répondant aussi par un regard, il lui dit en secouant la tète :

— Non, Caroline, il n'y faut pas songer; vous ne danserez pas, vous ne pouvez pas danser.

Madame la duchesse de Berry feuilleta de nouveau le livre, en consultant quelquefois l'une des dames qui l'accompagnaient. Durant ce temps, le prince disait au marchand à voix basse :

— Je vous en prie, conseillez une robe longue en velours. Ma femme ne peut pas danser.

— Mais, monseigneur, répondit Leroy, une robe longue, en velours, ne sied guère au bal, et Son Altesse Royale aurait quelque raison de douter de mon goût et de mon zèle, si j'osais parler d'une toilette que je ne puis approuver.

— Vous voilà du complot ! ajouta le duc avec un peu d'humeur ; écoutez Leroy, j'ai des motifs, moi, d'importantes raisons pour que ma femme ne soit pas serrée dans son costume.

— Son Altesse Royale serait-elle grosse ? demanda Leroy.

— Oui, répondit le prince, je vous l'avoue, ma femme est grosse, c'est encore un secret ; mon oncle et vous en avez seuls la confidence, et Sa Majesté s'est réservé le plaisir d'être la première à l'annoncer à la Cour, aux Chambres, à la France; je vous recommande de n'en point parler,

— Monseigneur peut compter sur ma promesse, et je le prie de recevoir l'assurance de la joie...

— C'est bien, je vous remercie, mais décidons le costume.

230 jours après cette circonstance, la duchesse du Berry mit au monde le duc de Bordeaux ; elle n'avait donc, à ce moment qu'un retard d'une douzaine de jours : c'était peu, en effet, pour annonnoncer officiellement une nouvelle grossesse.

Voici quelques détails intéressants, tirés de YHlstoire dans le théâtre de Théodore Muret, au sujet des réjouissances qui eurent lieu à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux :

En se reportant au temps, à la situation, à l'état des esprits, à l'avenir entier de la dynastie qui était en cause, on concevra l'ardeur de cette allégresse ; on comprendra que, chez les amis des Bourbons, les joies quj éclatèrent autour de cette naissance eurent un autre caractère que les réjouissances ordinaires autour des berceaux princiers. Le canon du 29 septembre ISIO eut son écho le soir même dans les théâtres ; mais ils s'en tinrent, pour le moment, à des couplets. Les pièces furent renvoyées aux fêtes du baptême, qui eurent lieu le 1er mai 1831. La position n'était pas la même que dix ans auparavant pour l'enfant de l'Empire. Que

Marie-Louise fût accouchée d'une fille, l'espoir de la race demeurait. Par conséquent, auteurs et théâtres avaient pu préparer des pièces à double fin, qui ne se firent pas attendre. Mais si la veuve du duc deBerry, avait mis une fille au monde, l'avenir dynastique était perdu, et avec lui, le thème à réjouissances.

... A VOpéraeut lieu une représentation d'Afhalie, ou jouèrent Talma et Mi'ft Duchesnois, et qui est relatée, en ces termes, dans les registres de la Comédie Française, sous la date .du vendredi 29 septem])re ; « On devait donner ia\}OVLY(\!\\niY Intrigue épistolaire et le Médecin malgré lui. Dans la nuit dernière, M^e la duchesse de Berry étant accouchée d'un prince (le duc de Bordeaux), les semainiers, dans la matinée, reçurent l'ordre de donner sur le théâtre de YOpéra, à l'occasion de cet heureux événement, Alhalie avec les chœurs. Malgré bien des difficultés, toutes les dispositions furent faites pour avoir ce spectacle. Il ne fut annoncé par de nouvelles affiches, appliquées sur celles qui étaient déjà jjosées dans tout Paris, qu'à près de cinq heures du soir, et cependant il s'est trouvé qu'au lever du rideau, la salle était pleine. » Les chœurs à.\\.thalie furent exécutés par tous les chanteurs de V Opéra, les premiers sujets en tète.

A la cinquième grossesse de la duchesse de Berry, alors qu'elle était retenue prisonnière au château deBlaye, après sa folle équipée dans l'Ouest, on fit nombre de chansons irrévérencieuses dont voici deux échantillons :

L'Hydropisie de la Duchesse de Berry.

Paroles de F. Letellier.

{Air delà ronde des Momusiens).

Que j'vous cont' l'aventur' comique D'un' duchess' dont chacun sait 1' nom. Ton ti, ton ti, ton taine, ton ton ; D'puis sept mois elle est hydropique :

V'ià c'que c'est que d'jouer du flonflon. Ton ti, ton taine, ton ton.

Dans les Imissons de la Vendée La dame accrocha ses jupons.

Ton ti, ton ti, ton taine, ton ton :

De sa jolie taille pincée Il faut desserrer les cordons, Ton ti, ton taine, ton ton,

Eir se dit secrètement mariée,

En Italie, c'est pour le fion,

Ton ti, ton ti, ton laine, ton ton.

En détrempe elle est fiancée ;

Elle est mariée comm' les hann'tons.

Ton ti, ton taine, ton ton.

En homme elle s'est déguisée, Afin d'avoir un mirliton, Ton ti, ton ti, ton taine, ton ton.

Eir fit un'partie d'écarté Avec un fort joli garçon Ton ti, ton taine, ton ton,

Notre duchesse est bien \exée D'avoir fait ti'lctrac pour tout d'bon, Ton ti, ton ti, ton taine, ton ton ; Maintenant elle est bien fâchée A Mesnard (1) d'avoir prêté son...

Ton ti, ton taine, ton ton.

Couplets sur le premier accouchement de la duchesse de Berry et sur sa captivité.

Air ; Ça n'sepeittpas.

Chacun parle de la grossesse De la duchesse de Berry, Les carlistes qu'elle intéresse, Sur ses travers n'ont jamais ri.

Il disent qu'à tort on l'outrage, Au sujet de Monsieur Ménars Pourtant aucune femme sage N'a de bâtards (bis).

(1) Louis -Charles -Bonaventure- Pierre, comte de Mesnard, mort le 15 avril 1834, prit part à l'échautfourée de la duchesse du Berry en Vendée (1832), On n dit qu'il était le père de l'enfant née à Blaye ; le père avoué par la duchesse était un époux secret, le comte Hector Lucchesi-Palli, Gampsel Pignatelli, duc de la Gracia ; mariée en 1831, elle devint veuve le !«'• avril 18G6, V. nos Accouchements à la Coiir,

Les Bourbons, toujours clans la crainte De voir des changements nouveaux.

La tirent promptement enceinte, D'où naquit le duc de Bordeaux.

Le pauvre Henri perd sa couronne, Sa mère eut pour lui peu d'égard, Il ne faut pas qu'il s'en étonne C'est un bâtard (bis)

Louis dix-huit, à sa naissance, Fit un^beau tour de gobelet.

Le monarque qui règne en France En a découvert le secret ; Ce trait frauduleux dans l'histoire Tiendra sa place quelque part.

Un roi peut régner avec gloire .

Quoique bâtard (bis)

Dans mainte aventure galante, Certain ministre figura ; Avoir duchesse pour amante C'est un grand honneur que cela ; Lorsque l'on voyage à Cythère, Qu'on y tient sa belle à l'écart, Ce qu'on est sujet à lui faire.

C'est un ])atard (his)

Caroline dans ses voyages Trouva d'aimables courtisans ; Tôt ou tard, les secrets hommages Laissent des effets apparents.

Plus que la classe roturière, Les grands fournissent des paillards.

Ces gens-là ne s'occupent guère De leurs bâtards (bis.)

Que d'orphelins et d'orphelines Victimes d'un fatal destin.

Qui, sans savoir leurs origines, Chaque jour demandent leur pain.

Coml)ien voit-on de pauvres filles Séduites par de gros richards; L'or introduit dans les familles Bien des batanls (bis)

Bientôt l'amoureuse captive Verra son nouveau rejeton.

Qu'importe ce qu'il arrive, Il faudra lui donner un nom:

Si c'est une vierge nouvelle, Elle attirera les regards, Et si c'est un fils, qu'on l'appelle : Roi des bâtards ! (bis)

Si Caroline est prisonnière, On adoucit son sort, je crois, De son cher flls elle était fière De défendre, dit-on, les droits.

L'amour la combattant sans cesse La rangea sous son étendard.

Cupidon, fils^d'une déesse.

Est un bâtard, (bis)

On nous donnera connaissance De cet enfant mystérieux, La duchesse compte d'avance Sur un accouchement heureux.

Si ce rejeton se rend maître De quelque trône par hasard, Il pourra se faire connaître Quoique bâtard, (bis)

Après l'accouchement, qui eu lieu le 10 mai 1833, les chansons recommencèrent de plus belle :

L'Accouchement.

Air connu.

Ce n'est pas l'enfant du miracle.

Comme on disait du frère aîné.

Car cet enfant tant redouté

Ne viendra jamais au pinacle

Et, si l'on en croit les propos.

Son père est un homme comme il faut.

C'est en courant la pertentaine, Dans les bois et dans les châteaux, Dans les champs et dans les hameaux, Dans les vallons et dans les plaines, Qu'elle attrappa, l'été dernier, L'enfant dont elle vient d'accoucher.

Gloire à vous, jeune princesse, Car c'est du fond de la prison.

Que vous nous faites un poupon Qui va causer tant de tristesse Aux vieux soutiens des vieux abus Dont on ne parlait déjà plus.

Tous vos amis, dans leurs prières.

Ont poussé des vœux superflus ; Ils croyaient tous à vos vertus, Grandes étaient toutes leurs chimères Disant : « .Jamais dame Berry Ne fait d'enfant sans son mari. »

Aujourd'hui se détruit le doute, Le télégraphe a annoncé Que cet enfant tout nouveau-né Est une fille; il nous en coûte De vous dire la vérité Sur sa grande témérité !

Cette chanson, qui se vendait dans les rues par les camelots de l'époque, est accompagnée d'une gravure digne de la composition poétique. En tête de cette feuille, on lit ceci :

Accouchement de Madame la ducliosse de Berry, annoncé au gouvernement par M. le général Bugeaud, gouverneur du château et de la citadelle de Blaye.

Dépêche télégraphique du 10 mai 1838 : une dépèche expédiée do Blaye par le général Bugeaud annonce que Madame la duchesse de Berry est accouchée d'une lille, aujourd'iuii à 3 heures et demie du matin. La santé de Madame la duchesse de Berry est satisfaisaiite ainsi (jne celle dé l'enfant,'

Deux grossesses méconnues. — Médecin des prisons sous le gouvernement de juillet, notre regretté et respecté confrère le docteur Théodore Perrin faisait son service avec le dévouement et la conscience qu'il mettait en œuvre dans l'accomplissement de tous ses devoirs. Mais il n'avait pas davantage pour cela la faveur de l'Administration, et l'on ne cherchait que l'occasion de le prendre en faute pour donner prétexe à sa révocation.

Un jour, vers 1847, cette occasion parut se présenter, et notre confrère reçut du préfet d'alors, M. Jayr, sa révocation, ainsi motivée de la main même de l'éminent fonctionnaire : « Monsieur le docteur, vous n'avez pas reconnu que la fille X... était grosse de trois mois. »

A moins d'une année de là, un orage politique trop connu fait une razzia bien autrement complète. Mais c'était le moment de payer ses dettes. Et, à la veille de quitter Lyon, l'ex-préfet Jayr reçut, à son tour, du docteur jadis dépossédé, un billet contenant ces simples lignes : « Monsieur le Préfet, aviez-vous reconnu que la Révolution de 1830 était grosse de la Révolution de 1848? »

Position intéressante de l'Impératrice, —Après deux commencements de grossesses malheureuses, et qui eurent peut-être pour effet de rendre ses couches plus difficiles à la naissance du Prince Impérial, l'Impératrice partit avec l'Empereur, en 1855, pour l'Angleterre.

Voici, d'après les Souvenirs du comte Vitzhum d'Eckstadt(Stuttgard, 1886) comment ce voyage put avoir une grande influence sur la naissance du Prince Impérial :

« En 1855, eut lieu la visite de Napoléon III et de l'Impératrice en Angleterre. L'accueil fut très cordial, et Napoléon III se sentit encouragé à confier à la Reine le souci que lui causait l'absence d'enfant. Il en appela à l'expérience de la Pieine Victoria, expérience gagnée dans huit accouchements, et lui demanda d'insister auprès de l'Impératrice pour que celle-ci consulta sir Charles Lockoch, l'accoucheur de la Reine. Celui-ci fut interrogé, et le succès de ses conseils fut tel, que, neuf mois après, naissait le Prince Impérial. On comprend donc l'intérêt que la Reine Victoria a témoigné plus tard au jeune Prince. Au moment critique, la Reine envoya à Paris sa dame d'honneur favorite, la marquise d'Ely, pour soigner l'Impératrice. La marquise, en dehors des médecins et des personnes de service, fut le seul témoin oculaire de l'événement. » (1)

(1) Le Comte d'Hérisson, Le Prince Impérial,

La Nourrice du Prince Impérial. — Lorsqu'on dut s'occuper du choix d'une nourrice, madame la comtesse Ducos, femme du ministre delà marine, une des plus belles personnes de la Cour, et Cfui nourrissait elle-même deux enfants jumeaux, s'était offerte à nourrir le Prince Impérial. L'impératrice n'accepta pas cette offre de dévouement. On choisit une belle et forte paysanne, qui nourrit le Prince.

Une seconde nourrice habitait les Tuileries avec son enfant, toujours prête à la remplacer en cas de maladie. Gela ne fut pas nécessaire, mais sa présence eut une bonne influence. Quand la nourrice montrait quelque velléité d'humeur ou de caprice, on lui disait simplement :

— Si vous êtes fatiguée, nourrice, on va faii'e descendre l'autre !

Gela dissipait les nuages comme par enchantement et on n'eut qu'à se louer de ses soins. Elle avait plusieurs enfants, et en outre d'une pension qu'on lui faisait, ils furent élevés par les bontés de l'Empereur. Ge qui est à peine croyable, c'est qu'un de ses fils, plus âgé que le Prince de quelques années, fut pris parmi les communards, en 1871, et transporté à Nouméa. Il s'adressa à l'Impératrice pour lui demander de s'intéresser à son sort, afin de lui obtenir quelques adoucissements, l'Impératrice, qui avait auprès d'elle en Angleterre la sœur de lait du Prince, eut la bonté de le faire et pria quelqu'un de s'en occuper, ce qui fit dire à certains journaux que la Gommune était pleine de gens attachés à l'Empire.

Le Prince eut un très long chagrin du départ de sa nourrice. Elle portait le pittoresque costume des femmes du Bourbonnais avec la jupe rouge, le petit corset de velours noir, et une légère coiffure de dentelles.

Le Prince conservait un foulard de soie venant de sa nourrice et un morceau de velours d'un de ses corsages. Ghaquesoir, pendant plusieurs années, il s'endormait la tête sur le foulard, tenant le moi'ceau de velours qu'il promenait sur sa figure. Miss Schaw redoutait beaucoup de perdre ces deux objets.

— My Prince serait inconsola])le, disait-elle, si on les égarait. (1)

Une grossesse orageuse. — La première grossesse de la princesse Glutilde. li'ès religieuse comme on sait, était pénible. !Sa belle-sœur, la princesse Mathilde faisant allusion à l'enfant, le prince Victor, qu'elle portait, dit très plaisamment:

— Qi-i'y a-t-il d'étonnant ? C'est un dia])le dans un bénitier.

'1) Mme (/«areltc, Soavoiùs uiiintcs ch' la l'ourdcs TKili'ries.

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