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T. II

130 CURIOSITÉS UISïORinUES

2o La recherche de la paternité avant le Gode civil. — L'article 340 de notre code civil interdit formellement la recherche de la paternité (1;, laquelle, disent sagement les jurisconsultes, est de sa nature, éminemment incertaine. Cette disposition légale, joie des célibataires et tranquillité des-maîtres qui engrossent leurs servantes, n'existait pas dfius notre ancien droit. Nous lisons dans les Anecdotes du dix-huitième siècle :

Une contestation est prête à s'élever entre M. le prince de Nassau (Mailly, car il n'est pas reconnu en Allemagne (2)^ et Mlle Fleury, une des impures très renommée qui excite actuellement les hommages de Nosseigneurs. Celle-ci a vécu longtemps avec M. le prince de Nassau ; il l'a quittée grosse; il en est venu un enfant dont elle a déclaré à. l'Eglise pour jpère le prince en question : il a, en conséquence, été baptisé sous son nom. Celui-ci, absent, a été fort alarmé de cet événement; il a fait des démarches pour se faire rayer de l'acte baptistaire, et comme cela n'est pas possible, il est en instance pour l'exiger en justice. On ne doute pas qu'il ne perde, l'usage constant de ce pays-ci étant qu'une fille, même publique, ayant pour elle la notoriété de l'habitation préala- ■ hle, en soit crue sur simple déclaration ; ce qui donne au bâtard le droit d'exiger ensuite en justice une pension alimentaire de son père.

Naturellement, la mère pouvait, en pareil cas. exiger également des secours. Li'Inte?miédiaire des curieux nous donne, sur cette question, un document singulier par sa crudité naïve. Il a été pris surlesregistres d'une commune rurale de l'Eure, et le copistea scrupuleusement respecté le style et l'orthographe de l'authentique :

Aujourd'hui mercredi 31 octobre 1792, l'an premier de la République française (3) d'après le rapport de Françoise Desportes, fdle mineure de Jean-Jacques Desportes, laboureur, demeurant au Mesnil d'Andé. Elle nous a requis, en présence dudit Desportes, son père, nous maire et

(1) Une seule exception a été admise : Dans le cas d'enlèvement lorsque l'époque de cet enlèvement se rapportera à celle de la conception, le ravisseur pourra être, sur la demande des j)arties intéressées, déclaré père de l'enfant.

(2) Sa mère, Charlotte de Mailly, ayant abandonné son époux, Ignace Emmanuel de Nassau-Siegen, celui-ci avait fait déclarer non légitime son lUs présumé Charles-Henri-Nicolas-Othon (1745-1805).

(3) Le Code civil date du Consulat.

officiers municipaux de la paroisse d'Andé, de lui dresser procès-verbal, en nous déclarant qu'elle se trouvait enceinte d'après s'être amusée avec Louis Prévost, dans plusieurs occasions, dont la première fois se sont trouvés en revenant du pèlerinage de Saint-Lubin, dans la cotte entre Saint-Lubin et Louviers, auprès d'une haie; la seconde, dans les grandes vignes du Mesnil ; la troisième, dans la maison de mon père durant la la grande messe, et les autres fois autant qu'il a désiré, dont je me déclare de ma grossesse d'environ sept ou huit mois. En foi de quoi nous lui avons, d'après sa réquisition, le présent pour lui servir et se pourvoir envers ledit Louis Prévost à ce sujet, dont la fille Desportes a signé en jurant la vérité, en présence de nous maire et officiers municipaux, les jour et an que dessus.

+ (Marque deFrançoise Desportes.)

Louis Desrues, officier.

Nicolas Desrues, procureu\ Jean Déporte.

André Dire, greffier.

Noël Desportes, maire.

Déclaration de naissance d'un hermaphrodite. — Le Figaro du 15 septembre 1869 dit qu'il vient de se passer à Passy un fait sans précédent dans les annales de la médecine.

Le médecin de l'état civil a eu à constater la naissance d'un hermaphrodite chez lequel les deux sexes étaient parfaitement visibles. Gomment va être inscrit ce nouveau-né? Est-ce une fille? Est-ce un garçon ? Voilà les questions qu'il faut résoudre. Le médecin accoucheur tient pour la prédominance du sexe féminin et celui de l'étal civil pour celle du sexe masculin. Jugez si le cas est embarrassant.

Or il y a au moins un précédent du siècle dernier et voici comment le cas fut constaté.

Dans le registre des naissances de la paroisse Bonne-Nouvelle, à Paris, on lit ce qui suit :

L'an 1741, et le ler août, aété baptizé un enfant dontla nature, quant à l'espèce de masle ou femelle, ayant les deux noms, a été dédan'C incertaine par la dame Leclerc, maîtresse sage-femme, qui a ('W- nomun'e

dans l'incertitude comme masle François-Marie, enfant de Pierre-André Levasseur, me cordonnier, et de Marie-Agatlie Brunet, son épouse, demeurant rue Neuve-de-Gléry, de cette paroisse, par Jacques François Martin et par Marie Pourdin. Le père et la marreine ont déclaré nesavoir signer. Le parain et la sage-femme ont signé avec nous.

Dupuis, prêtre.

Un compliment de famille, (1742. \ — Le maréchal de Noailles avait deux fils, le duc d'Agen et le comte de Noailles. La femme du dernier (1) a accouché d'un garçon. Le maréchal, qui est gouverneur de Versailles, a fait ordonner des feux de joie pour cette naissance. Tout le mondea été indigné ici de cette audace, et M. le duc d'Agen^ à ce qu'on prétend, a exprimé l'indignation publique par les vers burlesques que vous allez lire :

Orgueilleux calotin, faux dévot de Noailles,

Frauduleux emprunteur, vrai zéro de batailles (2)

Osez-vous Arlequin, affrontant tout Versailles,

Par la force extorquer des feux pour vos merdailles ?

Les sages ont gardé leur bois et leurs futailles

Pour célébrer les fruits des daujphines entrailles.

Ou pour se réjouir lors de vos funérailles (3).

Nouvelles littéraires de l'abbé Raynal(4).

Na'iveté d'une jeune épouse. — M. de Gypière, fils de l'intendant d'Orléans, épousa une jeune fille qui n'avait pas encore douze ans. Après la cérémonie, on réintégra la jeune pensionnaire au couvent.

(1) Cette dame, née d'Arpajon, par un privilège assez singulier de la maison dont elle était sortie, était grand croix de l'ordre de Malte.

(2) Le comte de Noailles était maréchal des camps et armées du roi. D'ailleurs les Noailles ne passaient pas pour braves. On disait qu'à Fontenoy, le duc de Btron avait changé trois fois de cheval, le maréchal de Saxe trois fois de chemise, un de Noailles trois fois de culottes. Les épigrammes de ce genre pleuvaient.

(3) M. le duc d'Agen était aussi bon frère qu'excellent oncle.

(4) Publiées par MM. Tourneux en tète de la Corres]i07iclanco de Grimm.

SLR LES ACCOUCUEMENTS 133

Mais avant de quitter celui qui ne devait être son époux de fait que quelques années plus tard, celle-ci, qui avait entendu parler vaguement par ses compagnes des conséquences du mariage, dit gracieusement à M. de Cypière :

— Au moins, monsieur, n'oubliez pas de me faire sortir pour mes couches.

La boîte à perruque de M. le lieutenant de police. — Le lieutenant général de police (1) s'était fait faire une perruque neuve pour le mariage de sa fille: un garçon perruquier apporta cette perruque dans une boîte. Le travail fini, il demande la boîte à son valet de chambre; mais quelle fut sa surprise lorsqu'en place d'une perruque sénatoriale, il trouva un enfant mort ! M. Lenoir fit aussitôt chercher le maître perruquier, lequel voyant le fait, demanda beaucoup d'excuses, et conta que sa femme était accouchée la surveille, que l'enfant était mort peu après, qu'on avait apparemment confondu les deux boîtes, et enterré celle où était la perruque. Ce quiproquo a fait beaucoup rire le magistrat et son monde, et l'on assure que la perruque a été exhumée et l'enfant mort mis en terre à sa place (2).

Les deux abbés beaux-frères ou le vice récompensé. -- M. Le-

grand, prévôt de Saint-Germain, me contoit, ces jours-ci, une histoire dont il m'a fort assuré la vérité, la voici; l'on en croira ce qu'on en voudra. Il prétend que défunt M. le cardinal de Rohan, peu de temps avant sa mort, avoit présenté à l'évèque de Mirepoux, un jeune abbé de qualité, et lui demandoit pour lui une abba^^e : le Mirepoix promit . Un bénéfice vient à vaquer, le cardinal et l'abbé furent le sommer de sa parole; ce funeste évêque les refusa, en ajoutant que M. l'abbé savoit bien lui-même, l'impossibilité où il étoit de lui accorder ce qu'il demandoit. L'Abbé, qui se sentoit irréprochable du cùté des mœurs, et à tous autres égards, pressa si vivement M. de Mirepoix de lui déclarer, devant le Cardinal de Rohan, les causes de son refus, que ne pouvant plus reculer, il lui dit :

— Eh bien ! Monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous dirai que je suis étonné que vous pressiez le roi de vous accorder une grâce, dans le

(1) M. Lenoir.

(2) Anecdotes seci-èle-s du dix-huilième siècle.

temps que Madame votre sœur, abbesse de..., vient de donner un scandale public et est accouchée ces jours-ci ; sachez, Monsieur, que Sa Majesté a disposé du bénéfice que vous demandez en faveur de M. l'abbé"*.

— Comment ! reprit vivement M. le Cardinal de Rohan, que ditesvous, Monseigneur ! outre que les fautes sont personnelles et que ce jeune homme, qui est vertueux, ne doit point être puni de celle de sa sœur; c'est aue l'abbé**', à qui vous avez donné le bénéfice, est celui qui a fait l'enfant à la sœur de Monsieur.

Le Mirepoix, malgré tout son esprit, resta pétrifié.

Gh. Collé, Journal historique.

Madame du Ghatelet et Voltaire. — Voltaire fut l'amant de Madame du Ghatelet (1), mais fut-il le père de l'enfant qui coûta la vie à la nymphe de Girey ? Voici ce qu'en pense Gollé :

Madame du Chatelet (la véritable) est grosse. La dernière personne qu'on a soupçonnée est son mari, comme l'on croit bien. M. de Voltaire n'en est point coupable, non plus, à ce qu'on assure; tout le monde veut que ce soit M. de Saint-Lambert qui a fait cette ânerie-là. On prétend qu'elle a pris cet officier pendant une absence de Voltaire. Ce changement fit dire, dans le temps, cet ancien proverbe :

C'est aujourd'hui la Saint-Lambert, Qui quitte sa place, la perd.

Quoiqu'il en soit, elle est grosse, sans avoir pensé qu'elle avoit quarante-cinq ans (2^, ou, c'est peut-être ce qui l'aura engagée à s'abandonner à la Providence, et ce qui l'aura rendue intrépide sur les suites qu'elle devoit médiocrement appréhender.

Cependant, quand elle a vu qu'elle s'étoit trompée, il a fallu néces-

(1) Si l'on en croit Chamfort, dans ses Caractères et Anecdotes. Voltaire qualifiait parfois assez singulièrement sa maîtresse: « M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista particulièrement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds : ï Ah ! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc. »

Le cochon dont il parlait, c'était Madame du Chatelet, son Emilie.

(2) Gollé vieillit Mme du Ghatelet de 3 ans.

SUR LES ACCOUCHEMENTS 13o

sairement qu'elle cherchât, comme une honnête femme, la compagnie de son mari, qui, depuis douze ou quinze ans, ne lui avoit pas dit un mot plus haut que l'autre, et ça été le diable. Il n'étoit point à Lunéville, où ce beau coup-là s'est fait. Elle a été obligée de prier le roi Stanislas de l'y faire venir. Le roi n'avoit nullement la fureur de M. du Ghatelet, qui l'ennuie tant qu'il veut ; mais les instances réitérées de sa femme l'ont emporté; il est arrivé.

Ce n'étoit pas le tout que d'arriver, il étoitbien aussi difficile de l'amener au but; avec un peu de peine, il y est venu, et le tout s'est passé à la satisfaction de cette grande physicienne. Sur cela, quelqu'un disoit :

— Mais quelle diable d'envie a donc pris à Madame du Ghatelet de coucher avec son mari ?

— Vous verrez, répondit-on, que c'est une envie de femme grosse (1).

En septembre 1749, Collé écrit :

Madame du Ghatelet est accouchée dans le commencement de ce mois-ci. Dans une compagnie où étoit la Maréchale de Boufflers, on exagéroit le ridicule qu'il y avoit eu à Madame du Ghatelet d'avoir fait un enfant à son âge ; sur quoi la bonne Maréchale soutint qu'il n'étoit pas aussi grand que celui que Madame Dubocage s'étoit donné en faisant une tragédie.

La marquise mourut huit jours après avoir missa fille au monde ; voici l'épitaphe qu'on composa sur cet événement :

Ici git qui perdit la vie Dans le double accouchement D'un traité de philosophie Et d'un malheureux enfant.

Lequel des deux nous l'a ravie ?

(1) Le même mot mis en vers et, en conséquence, gâté par Lallemand :

— Quelle nouvelle, mon ami ?

— Aucune ; sinon qu'Aspasie Reprend, dit-on, la fantaisie De coucher avec son mari.

— Quel conte ! l'aventure est fausse ; Aurait-elle assez peu de goût...

— Bon ! son état excuse tout :

C'est un désir de femme grosse.

136 CURIOSITÉS niSTORIOUES

Sur ce funeste événement, Quelle opinion doit-on suivre?

Quand Saint-Lambert s'en prend au livre, Voltaire dit que c'est l'enfant.

Voltaire disait, en effet, que ]\'P du Chatelet avait plus de peine à mettre au monde un enfant qu'un livre.

Cependant les lignes suivantes, qu'il écrivait au comte d'Argantal, prouvent que la marquise accouchait avec la plus grande facilité;

Mme du Chatelet, cette nuit, en griffonnant son Newton, s'est sentie mal à son aise , elle a appelé une femme de chambre, qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est mise au lit, et tout cela dort comme un ciron à l'heure que je vous parle.

Il fait allusion au même événement dans cet autre passage ;^

Moi qui dans les derniers temps de sa grossesse ne savais que faire, je me suis mis à faire un enfant tout seul : j'ai accouché en huit jours de Catilina. C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis émerveillé des couches de Mme du Chatelet et épouvanté des miennes.

Les enfants de Marmontel (1). — La femme de M. Marmontel, dont on a "annoncé le mariage dans le temps, ayant fait une fausse couche, l'épigramme a suivi sur le champ.

Marmontel se flattoit enfin

De porter le doux nom de père ;

Sa femme devoit en lumière

Mettre incessamment un dauphin

Mais, espérance mensongère !

— Eh bien ! quoi? — Vous le devinez,

Depuis longtemps il ne peut faire

Hélas ! que des enfants mort-nés. (2)

2) Anecdotes du dix-huitième siècle.

Une série d'échecs avait accueilli les tragédies de Marmontel ; Clé02Mt7'e,les HéracUdes, Egypfus ;i\ n'en avait, d'ailleurs pas moins gardé sa réputation comme prosateur.

Sur Madame de Durfort. — Tiré du même recueil : Madame la duchesse de Durfort, belle-fille de M. le duc de Duras, que tout le monde sait ne point vivre avec son mari, est devenue grosse et est accouchée. M. le chevalier de Bonfflers a fait la chanson suivante à cetle occasion. Il faut savoir qu'elle a pour nom Marie.

Votre patronne Fit un enfant sans son mari:

Bel exemple qu'elle vous donne !

N'imitez donc pas à demi

Votre patronne.

Pour cette affaire Savez- vous comme elle s'y prit?

Gomme vous, n'en pouvant pas faire.

Elle eut recours au Saint-Esprit (1)

Pour cette affaire.

La Ptenommée Vanta partout ce trait galant :

Elle n'en, est que mieux famée.

Ne craignez pas, en l'imitant,

La Renommée.

Beau comme un ange,

Sans doute Gabriel étoit.

Vous ne devez pas perdre au change :

L'objet qui plait, est, en etîet,

Beau comme un ange.

(1) Ce passage nous remet en mémoire cette explication laconique du divin mystère :

Le Saint-Esprit Jadis s'y prit

Bien Car il le fit Sans qu'on y vit

Rien 1

Belle Marie, Si j'étois l'archange amoureux, Destiné pour cette oeuvre pie, Que je vous offrirois des vœux.

Belle Marie.

Grossesse extraordinaire. — M'"e Campam racontait à M. Maigne, médecin des Hôpitaux de Mantes, une grossesse abdominale, dont on a observé d'autres exemples (1), et à laquelle l'incendie est complètement étranger :

Mme la marquise de Forges, dont le mari était grand fauconnier, habitait Versailles. C'était en 1775. Elle était enceinte; pendant le travail de l'accouchement, elle apprit une nouvelle fâcheuse, le feu avait pris à l'un de ses hôtels. Les douleurs cessèrent et la marquise resta enceinte vingt-cinq-ans; elle mourut au bout de ce temps. A l'ouverture de son corps, on trouva l'enfant pétrifié.

Plusieurs années avant sa mort, le marquis de Créqui lui dit dans un salon :

— Madame la marquise, vous ferez bien, ce me semble, d'avaler un précepteur pour monsieur votre fils; sa barbe doit commencera pousser..

Trois mots de médecins. — Le premier vaut par sa verdeur, les deux autres par leur dignité :

C'était après une chasse où la cour avait parcouru les bois toute la journée. On était à la Muette quand une dame, qui était enceinte, éprouva ces premières douleurs qui indiquent un prochain accouchement. Il était impossible de la transporter a Paris, et peut-être n'aurait-on pas même le temps de faire venir un médecin. Le roi était dans la plus grande détresse.

— Oh mon Dieu I s'écria-t-il, mais, si l'opération presse comme on le dit, qui donc s'en chargera ?

— Moi, Sire, répondit le premier chirurgien La Peyronie (2) qui se trouvait là. J'ai accouché autrefois.

(1) Voir notre Génération humaine.

(2) (1678-1747). C'était un fort honnête homme.

— Oui, dit M"e de Gharolais : mais cet exercice demande de la pratic[iie, et peut-être n'êtes-vous plus au fait ?

— Oh ! n'ayez aucune crainte, mademoiselle, dit La Peyronie, blessé qu'on mît sa science en doute, on n'oublie pas plus à les ôter qu'à les mettre.

On appela à la cour le célèbre Levret (1) pour accoucher la feue Dauphine (2). M. le Dauphin lui dit :

— Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher Mme la Dauphine ; cela va vous faire de la réputation.

— Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici. (3)

Le dauphin était malade ; Antoine Petit (4), qui était son médecin, habitant une campagne à quelques lieues de Paris ; chaque matin une voiture de- la reine Marie-Antoinette venait le prendre, et le conduisait auprès du prince. Un jour, la voiture revint vide : Petit avait refusé de partir. Le lendemain, la reine lui en fit quelques reproches ; le médecin s'excusa sur ce qu'il était appelé auprès d'une paysanne en couches et très malade.

— Et c'est pour cela, réponcbt la reine, que vous avez abandonné mon tils !

— Je ne l'ai point abandonné, Madame, dit le médecin ; il eût été le lils de l'un de vos palfreniers, que je ne lui aurais pas donné plus de soins.

A propos du premier accouchement de Marie-Caroline de Naples. — Ferdinand IV de Naples était un assez pauvre homme ; il avait épousé une maîtresse femme, Marie-Caroline d'Autriche, sœur de notre Marie-Antoinette. Comme tous les gens à couronne, Ferdinand souhaitait ardemment d'en avoir un fils ; la reine lui donna d'abord une fille (1772). Il n'osa montrer son dépit et fit contre fortune bonne mine, sinon bon cœur. Le ministre de

(1) V. Accoucheurs et sages- femmes célèbres p. '144.

(2) S'agit-il de la première ou de la seconde femme du fils de Louis XV et de Marie Leczinska, nous ne savons trop.

(8) Chamfort, Caractères et anecdotes.

(4) V. Accoucheurs et sages-femmes célèbres p. 150.

140 CURIOSITÉS IIISTOHIQUES

France mandait àChoiseul : « Afin que personne ne s'imaginât que la naissance d'une princesse au lieu d*un prince rendit sa satisfaction imparfaite, il avait soin de dire que les enfants mâles viendraient à leur tour. » De son côté, le sceptique abbé Galiani;, alors de retour à Naples, écrivait à son ami le chevalier Magallon, chargé d'affaires d'Espagne : «Nous avons accouché, comme vous savez bien. On souhaitait un garçon : il viendra (1). La mère a bien une mine accoucheuse (2) et je crois qu'elle nous remplira de petits princes. Vous n'accouchez pas vous autres ; tant mieux pour M. le contrôleur-général. » Le contrôleur général était un ministre des linances, G-abiani, qui était bon économiste, savait calculer ce que coûte au trésor un accouchement de cour.

Une monstruosité royale. — Au Chapitre LU de ses Mémoires, Alexandre Dumas, le père, avance ceci à propos de Gustave m, roi de Suéde, assassiné par Anckorstrom en 1792 :

Mariéj en 1766, à Sophie-Madeleine de Danemark, le roi n'avait pas encore d'héritier de sa couronne en 1776.

Or, la noblesse suédoise attribuait la stérilité de la Reine aux mêmes causes que celle de Louise de Vaudemont, femme de Henri III. Comme le dernier des Valois, Gustave avait des favoris dont la familiarité faisait tenir sur le prince les propos les plus étranges. Les seigneurs décidèrent, en conséquence, un beau jour, qu'il serait fait au roi des remontrances sur la stérilité de la Reine, et qu'il serait supplié de faire cesser cette stérilité par tous les moyens qu'il aurait en son pouvoir.

Gustave pi'omit d'aviser.

Le soir même du jour où il avait engagé sa parole aux seigneurs suédois, il prit son écuyer Monk, le conduisit au lit de la reine, et là, devant la pauvre femme toute rougissante, il lui exposa le service qu'il demandait de lui et sortit en l'enfermant dans la chambre royale.

Quelque temps après la grossesse fut proclamée et la reine accoucha d'un prince^ qui, après, la mort de son père,'régna sous le nom de Gustave IV.

Il faut se défier de l'histoire faite par les romanciers.

(1) François I de Naples naquit en 1777.

(2) Pour faire des enfants, Marie-Caroline n'y épargnait pas la façon ; d'autres que son mari, particulièrement le ministre Acton et le comte Caramanica en surent quelque chose ; il est vrai que, plus tard; à tous les faiseurs d'enfants, elle préféra lady Ilamilton.

Target, père delà Constitution. — L'avocat Target siégeait au côté gauche de rAsseml^lée de 1789. 11 fut nommé président du comité de constitution. Dieu sait combie n de caricatures (1) et de facéties criblèrent cette mallieureuse constitution, conçue dans les orages etcfui ne put jamais venir à terme. Une des plus répandues, fut de représenter Target, dont le ventre était fort rebondi, comme étant toujours sur le point d'accoucher de son projet. La constitution elle-même reçut des royalistes le nom de Targette, Targetine, Targinette. Au numéro 66 des Actes des apôtres, nous trouvons: Les doulews de Target ou les travaux d'Hercule. C'est une lettre adressée aux journalistes, avec l'épigraphe : EmisUspiritum

Aux QUAEANTE-ciNQ AUTEURS DES Actes des Apôtres

Messieurs,

Votre journal étant le recueil le plus patriote des grandes opérations de la plus auguste et de la plus décente assemblée de l'univers, j'ai été bien étonné de ne vous avoir pas encore vu rendre compte de la saène intéressante qui suivit la démarche que le pouvoir exécutif vint faire (si librement), le 4 février, au manège national: je veux parler, Messieurs, du serment augaiste faitparnos vertueuxreprésentants; serment solennel, dont un heureux hasard m"a rendu témoin et dont aucune circonstance ne m'a échappé.

Vous savez combien nous sommes dans l'attente du grand œuvre de la régénération conçu dans le sein de notre immortel Target : ce grand œuvre, dont il n'est point accouché, fait l'espoir de la France entière.

Le 4février, pendant le discours du pouvoir exécutif, on s'étoit aperçu que Maître Target avoit fait quelques grimaces ; son petit œil bleu céleste avoit pris une teinte citron ; l'incarnat de ses lèvres s'étoit altéré, le petit bout de son oreille paralssoit moins couleur de rose qu'à l'ordinaire. M. le comte Charles Malo de Lameth, le grand fureteur de l'Assemblée nationale, ayant attentivement observé Maître Target, s'écria ;« Vive la Nation! Vivele bon peuple et les bonnes actions ! Monseigneur Target va accoucher de la Constitution ! » Cette phrase excita un enthousiasme général : les souverains delà gauche du président et la nation des tribunes firent éclater leur joie avec des transports si bruyants, que M. le président,

(1) V. ].eii Accoi(chcmc7ils dans les he/iii r-arts.

142 CURJOSITÉS HISTORIQUES

qui avoit pris une sonnette de chaque main, en cassa six avant de parvenir à faire faire silence.

Les grimaces de Maître Target augmentant à vue d'oeil, il fut, par l'ordre de M. le président, porté par les six. secrétaii'es sur un lit de misère, placé au bas du bureau.

M. le comte Mathieu de Montmorency, n'écoutant que son enthousiasme, voulut adresser au peuple un discours touchant sur le grand événement dont il alloit être témoin? il parut à la tribune et s"écria : « Oui, Messieurs, ce grand jour... La nation... dans ce grand jour... La constitution ce grand jour... Le patriotisme,dans ce grand jour... » L'abbé

Sieyès, son précepteur, le voyant grimper là sans sa permission et sans que son thème fut fait, lui cria en colère : « Taisez-vous, petit garçon ; attendez-moi donc . » Il prit son soufflet et l'ayant placé à l'antipode de la bouche de M. le comte Mathieu, ce jeune souverain fit alors un très beau discours, mais où cependant personne n'entendit rien.

Pendant qu'il péroroit, Maître Target étoit dans les grandes douleurs ; il hurloit, il aboyoit, il remuoit ses petits bras, il remuoit ses petites j amibes : sa petite perruque étoit tombée dans les bras de l'évèque d'Autun, qui le soutenoit par derrière et lui recommandoit le courage et la patience, suivis du calme et de la tranquillité : ce digne prélat étoit là tout posté pour circoncire l'enfant et M. Emery, placé à. côté de lui, lui expliquoit comment cela se feroit.

Au milieu de cette scène attendrissante, dont je regrette bien que le pouvoir exécutif, sa femme et son petit garçon n'aient pas été témoins, M. le baron de Menou, cet excellent patriote, qui commence à être assez bien rétabli des deux chûtes qu'il a faites en voulant monter au fauteuil de la sonnette, se mit à crier :

— François^, votre bonheur est encore dans le ventre de monseigneur Target; mais il va en sortir. .Jurons de maintenir ce grand oeuvre et de lui être à jamais fidèles.

— Jurons, jurons, répétèrent toutes les tribunes et les .Jacobites.

— Mais, Messieurs, disoit M. de Toulouse Lautrec, né nous pressons pas: j'ai une très grande idée de l'embryon conçu dans le sein de M. Target. Je respecté fort tous ses petits papas, MM. Thouret, Desmeuniers et compagnie : mais il pourroit arriver par aventuré que cet enfant ne fût pas bien constitué ; qu'il fût, par exemple, ou borgne, ou boiteux, et que nous ussions lé malhur de le perdre dans pu dé temps : alors il nous faudroit une nouvelle conception dé M. Target ; et nous savons, par ce que nous coûté celle-ci, qu'il ne l'a pas bien facile. Ne nous pressons pas. J'aimè beaucoup les petits enfants : mais je suis vieux, et j'aimè aussi les vieilles gens, le bon vieillard qu'on appelle « la Monarchie » .me plaisoit assez, quoiqu'un peu cassé.

On n'écouta point ce paladin raisonneur; et la motion de ]\L le baron

de Menou aj^ant été appuyée par M. Dillon, curé du Vieux-Pousauges, il fut décrété, à une très grande majorité, que tous les députés viendroient à la queue leu leu, pendant le travail de Maître Target, jurer, sur son ventre, de maintenir sa progéniture, sans savoir si elle seroit mâle ou femelle, grande ou petile, forte ou faible, noire ou blanche.

Cette opération se fit très décemment et par appel nominal. M. Fricot parut le premier. Vint ensuite M. Lanusse, M. Bouche et M. l'Anon. A ceux-ci succéda M. de la Fayette conduit par M. Bailly et M. l'archevêque de Vienne par M. l'archevêque de Bordeaux. Cette procession dura trois heures : quelques aristocrates et, entre autres, l'évèque de Perpignan, lui donnèrent, en jurant, des chiquenaudes sur son ventre, qui lui firent tripler ses grimaces, quoique, pour calmer ses douleurs, M. Malouet jouât à côté de lui de l'harmonica, instrument dont il touche à merveille, mais qu'on ne veut jamais entendre.

Cependant les suppléants et les souverains des tribunes avoient désiré joindre leur serment à celui des douze cents majestés : on les voyoit de tous côtés s'agiter et descendre pour venir taper sur le ventre de maitre Target ; madame de Staël, madame d'Escars, mademoiselle Théroigne de Méricourt, Dondon Picot et Dondinette Lameth, se tenant toutes par dessous le bras, vinrent se réunir aux autres citoyens actifs : Madame de Staël apportoit de plus, comme don patriotique, le profit de l'impression de sa tragédie : en chemin, elle lançoit un tendre regard sur un député, sourioit à l'autre, tapoit sur la joue d'un suppléant et finissoit toujours par dire : « Regardez donc comme je suis jolie : comment me trouvez-vous, monsieur l'avocat ? Voyez ma jambe, monsieui-le curé. Ah! petit fripon, vous regardez ma gorge, je le crois bien. »

Monsieur le marquis de Villette,.qui étoit venu aussi ce jour-là apporter à la table de M. de Virieu,rofi'rande patriotique de son marquisat, entraîné par l'enthousiasme général, fut au moment de se précipiter sur le ventre de maître Target; mais un moment de réflexion l'ayant rendu à lui-même, il passa sa main sous la culotte de velours de coton noir du patient, et s'écria là avec une voix terrible : « Je le jure ! »

M. (jruillotin, pendant ce temps-là, profitoit de la circonstance pour expliquer aux jureurs son ingénieux coupe-tête patriotique; tout le monde en étoit dans l'admiration, excepté cependant monseigneur Barnave, qui trouvoit qu'elle ne feroit pas couler assez de sang.

On voyoit dans les coins de la salle de ces vilains aristocrates, dans l'attitude du désespoir; en vain M. le curé de Soupes, leur expliquoitil les droits de l'homme, ils ne vouloient point se rendre à la force de sa logique. Le vicomte de Mirabeau, surtout, se distingua par la fureur que lui inspiroit un patriotisme si noble et si pur : il se précipita de son gradin et cassa son épée, en disant ces paroles extraordinaires: « Quand le roi l)rise son scep tre, ses serviteurs doivent briser leurs armes. »

M. le duc de Liancourt, qui la lui avoit vue tirer, se sauva dans le corridor où il s'évanouit. M. Dillon, curé du vieux Pousauges, croyant qu'il en mourroit, se pressa de lui donner l'absolution; mais un llacon d'eau des carmes le fit revenir, et M. le comte de Mirabeau lui ayant assuré que l'épée de son frère étoit cassée, il rentra dans la salle.

On voyoit d'un autre côté M. Bergasse, ayant sous son bras la trompette qu'il dit être celle de la liberté, faite à Londres, mais dont les sons sont trop doux pour être entendus dans ce moment-ci.

Après cinq heures de convulsions et de douleurs, maître Target ayant fait un grand effort, on crut être arrivé au terme heureux de ses travaux. Alors M. le duc d'Aiguillon (1), sa sage-femme, qui, avec un joli casaquin d'indienne, un bonnet rond et un jupon blanc, étoit à genoux devant le patient et tenoit son tablier étendu pour recevoir le précieux dépôt, trompé par son patriotisme, s'écria : « Le voici, je vois déjà le bout du nez du grand œuvre, il se présente bien . » Tout le monde redoubla d'attention.et l'on vit bientôt après sortir une petite fumée noire qui lîtéternuer l'évêque d'Autun, et découvrit à la nation, que les douleurs de maître Target venoient tout simplement d'une colique, et que le moment du bonheur de la France n'étoit pas encore arrivé ; mais M. le duc d'Aiguillon qui s'y connoit, a assuré que maître Target ne peut pas aller loin, sans mettre bas son grand œuvre, et qu'il y a sûrement quelque erreur sur le moment de la conception, que les uns avoient fixé au 12 juillet, d'autres au 4 d'août, et que quelques uns rejettoient même jusqu'au 5 d'octobre; d'après ce dernier calcul, nous aurions encore quatre mois à attendre ce gage précieux de notre félicité.

Je suis aussi patriotiquement que fraternellement ■ Messieurs,

A^otre égal en droits, Teslis Umis, Maître en droit national.

(1) Armand de Vignerot, duc d'Aiguillon, est représenté tantôt en sagefemme tantôt en fille publique par les royalistes qui prétendirent au'au 5 octobre, il s'était déguisé en femme et avait conduit à Versailles un bataillon de dames de la halle. Pour les réactionnaires, le duc ne fut plus que M"ie du Graillon :

D'Aiguillon, la vile et lourde masse,

De Gonculyx a le port incertain ; Souvent en lui moasicui" à madame fait place.

Mais admirez son bizarre destia.

En homme c'est un lâche, en femme un assassin.

Gonculyx est un personnage hermai)hrodito de laPucelle.

Au frontispice du volume se trouve une estampe que nous reproduisons (tlg. 5). Les journalistes donnent l'explication suivante de la scène qu'elle représente.

L'estampe représente lïntéi'ieur du ci-devant manège^ aujourd'hui salle de l'Assemblée nationale. Les bais, les noirs et les pies qu'on y faisoit manœuvrer ci-devant, ont fait place aux enragés, aux aristocrates et aux impartiaux.

M. Target est dans les douleurs de l'enfantement. Il est gros d'un fœtus formé de 48000 bras et jambes; de 83 yeux, et de deux têtes, dont une très grosse et une très petite, aussi est-il dans des souffrances inexprimables ; sa position l'indique autant qu'il a été possible à l'artiste de le rendre. Ses jambes, ses bras, sa bouche, tout porte l'empreinte de son malaise, et dans une contraction totale de ses muscles, ses deux yeux se sont trouvés de nouveau dans leur orbite, ce qui ne lui étoit jamais arrivé. On attend avec inquiétude que cet embryon paroisse au grand jour, parce que les trois prophètes Siéyès, Touret et Chapelier, qui ont beaucoup travaillé à faire cet enfant là à M. Target, ont prédit qu'il deviendroit une fort joli demoiselle, nommée Mademoiselle Constitution, qu'elle seroit si aimable et si douce, que tous les princes voisins se battroient pour se disputer sa main. Il y a cependant un point qui a em. ])arassé les papas de la pouponne ; c'est cette seconde petite tête qu'ils lui ont mise sur les épaules, sorte de superfétation qui se nomme, suivant les grands anatomistes, monarchie héréditaire. Mais les chirurgiens consultants, reçus aux écoles de chirurgie le 6 octobre dernier, ont promis qu'ils avoient une recette pour faire passer cette difformité si elle grossissoit trop : on commenceroit par ne plus lui donner de nourriture, et puis avec la pierre infernale on acheveroit la scarification.

M. le duc d'Aguillon, en sage- femme, est aux pieds de la malade; il déploie son tablier avec une grâce qui lui est particulière ; il attend le précieux fruit de la conception de M. Target; un jupon de pinchinat, un casaquin d'indienne, un fichu de Masulipatan, des bas de coton de Siam, des souliers à double couture et un joli bonnet de Marly noué sous le menton, lui donnent une tournure infiniment agréable et l'on semble voir par sa dextérité cfu'il n'y est point du tout étranger. L'évêque d'Autun soutient la malade dans ses bras pastoraux, i\ l'ame, il l'exhorte à la patience, il lui parle du Dieu, d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, il lui lait envisager l'union, la paix et la concorde, suivies du calme et de la tranquillité qui seront le résultat du grand œuvre qui s'approche. Mais le pauvre accouchant souffre d'autant plus qu'il étoit habitué à faire faire sa besogne par un autre.

M. Maloiiet joue de riiai'monica (1), pour tacher d'adoucir le travail, il exécute la fameuse romance de M. Mounier qui commence par ces mots: fidélité, constance: et il y joint quelques variations par M. de Glermont Tonnerre.

M. Bergasse est derrière M. Malouet. Il rit des efïorts au. révérend père constituant, il a sa trompette sous son bras, mais craignant de ne pouvoir pas en faire entendre le son harmonieux et doux, au milieu des cris et des grincements de dents du malade, il s'apprête à se retirer, pour ne pas être témoin du résultat du grand œuvre, et il se tient à Técart par prudence et par rai.son.

On avoit cherché longtemps un lit de misère pour y étendre M. Target. M. de Virien avoit proposé pour cela son bureau des dons patriotiques; mais des raisons qu'il est inutile de détailler, avoient fait préférer les marches du bureau des secrétaires.

Les députés en foule sortant du côté gauche, passent du côté droit pour laisser à M. Target la vue de son côté favori, et ils viennent prêter serment de fidélité à cet enfant qu'ils ne connoissent pas encore mais qu'ils promettent de défendre jusqu'à la dernière goutte de leur ]jon sang, ce qui fait craindre qu'il ne dure pas longtemps.

Le sieur Villette, un des rédacteurs de la chronique de Paris, admis à prêter serment, le prête d'une manière à lui particulière. Il vient de déposer sur l'autel de la patrie, son marquisat, ses titres, ses services, ses pensions et ses blessures; il a fait pour cette cérémonie une toilette extraordinaire, dont les preuves pendent jusqu'à terre.

Dans le groupe qui entoure le patient, on remarque le Jjonhomme (Térard, avec sa petite veste et sa petite perruque. Il a fait sa petite motion sur les cabarets à cidre de son pays. Il a aidé à constituer, il va jurer, et il désire fort que cela finisse Inentôt pour retourner à ses moutons.

En avant du bonhomme Oérard, on voit un gros aristocrate, qui n'a encore rien dit, mais qui a écrit en revanche comme feu Hortensius, C'est le ré<lacteur du courrier de Madon.

IV'illustre Dlnoclirau. dont le vaste génie, N'a fait ni bien, ni mal à la triste Patrie.

H se tourne vers les députés, à la mode de Bretagne, qui garnissent tout le côté qui donne à gauche et il leur dit, d'une voix de tonnerre, sa phrase favoiite... l'uticwr, (itfi'ndo~. ..

(I) Avec une loupe, il est facile de distinguer sur la ligure tous les détails de ce fêcil.

M. Bailly j^rend. M. de la Fayette par la main pour le mener jurer. Il lui assure qu'il se connoit en constitution, qu'il a palpé M. Target, qu'il a lu dans les astres que celle-ci seroit superbe.

Derrière M. de la Fayette, on aperçoit M. l'archevêque de Bordeaux en simarre; il conduit rarchevèque de Vienne qui le suit en aveugle. Celui-ci a été insulté dans les Tuileries, en sa qualité d'aristocrate, de ministre et de calotin, mais on lui a fait une queue; on lui a mis une redingotte de caporal, et il est devenu tout à fait national. A peu de distance d'eux, on remarque un jeune chevalier françois(l), dans l'attitude de l'indignation, brisant son épée sur ses genoux, en grommelant quelques paroles que le bruit des galeries ne permet pas à l'assemblée d'entendre. Mais quoique cette épée soit brisée, il n'en manquera pas quand il s'agira de défendre son roi et sa patrie contre les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur.

A gauche, M. de Virien est assis à sa petite table, recevant les dons patrioQC[ues, les boucles, les vieux chapeaux de toute la friperie qu'on vient déposer sur l'autel de la patrie, dont il est grand prêtre. Il se prépare à y enregistrer incessamment beaucoup de billets de caisse et d'assignats, pour la constitution volontaire des bons citoyens qui ne sauront qu'en faire .

Quelques aristocrates forment un groupe noir auprès de la barre. Les uns gémissent dans l'attitude de la douleur; les autres frémissent de rage. On distingue parmi ces derniers, un religieux disputant contre le curé de Soupes, qui, les Droits de l'homme à la main, prouve invinciblement aux aristocrates, qu'ils ne savent ce qu'ils disent.

La barre est remplie de monde, mesdames de Lav..., d'Esc..., Dub..., de Staël, et Théroignede Méricourt, y prêtent le serment de se donner tous les mouvements nécessaires pour maintenir la constitution.

M. Mathieu de Montmorency occupe la tribune et prononce un discours relatif aux circonstances, dont voici l'esprit : « Messieurs, dans ce grand jour la 7iation... la constitution dans ce grand jour. Le patriotisme dans ce grand jour... La nation... La constitution... Le patriotisme... » M. l'abbé Siéyés est derrière lui et lui soulïle son discours; M. de Montmorency reprend alors couramment : « Oui, Messieurs, dans ce grand jour, la. 7iation, la coyistituiion, le patriotisme... Il s'arrête encore. M. l'abbé Siéyès perd toute patience et lui dit avec colère :

Vous que j'ai créé roi, jeune Montmorency, Quand vous parlez si mal, que faites-vous ici?

(1) Le nianiuis de Favras.

C'est dès ce jour qu'il a renoncé à son éducation, et s'est chargé de celle de M. Duport.

Au milieu de la salle, M. Guillotin explique sa machine nationale, dont le modèle est sur le poêle. M. Barnave lui fait des observations et lui avoue qu'il craint que le sang ne coule point assez abondamment et que dès lors, le patient ne meure d'apoplexie au lieu de mourir légalement.

Toutes les galeries prêtent le serment. Dans celle à droite, on distingue Dondon Picot qui jure par sa barbe, et Dondinette, sa fille, qui jure, par la gloire de son père, de maintenir la constitution.

Tous les secrétaires sont assis autour de leur bureau, ils sont très attentifs afin de bien exprimer dans le procès-verbal un si beau moment.

Le président, qui craint que le grand bruit qui se fait n'effarouche la constitution, ou qu'elle n'arrive toute contrefaite et peut-être mort-née, s'épuise à force de sonner. Il a fait provision de sonnettes, et il n'en reste plus que cinq entières, de douze qu'il s'étoit fait apporter.

On cherche inutilement dans cette estampe, M. le duc de Liancourt, si connu par son patriotisme et son amourpour la monarchie et la paix. Il y a apparence que lorsque le chevalier françois qui brise son épée, la tiroit du fourreau, M. le duc n'3^ étoitdéjàplus, car il eût sûrement trouvé des moyens d'empêcher ce gentilhomme de se livrer à sa vivacité et il lui auroit fait entendre raison, si celui-ci la lui avoit demandé.

Pour les autres détails, nous renvoyons au chajDitre 66^ de nos Actes.

Nous citerons encore, sur le même sujet, une facétie attribuée à Mirabeau-Tonneau, le frère du grand orateur :

BULLETIN DE COUCHES DE Me TARGET,

Père et mère de la constitution des ci-devant Français, connue aux Menus, présentée au jeu de paume et née au manège ;

PAR l'auteur DE TOUS LES REPAS DU MONDE,

20 inars 1790.

Toute la France était inquiète des suites que pouvaient avoir les cou' ches du célèbre Target, annoncées par les aimables auteurs des Actes; des apôtres ; on me saura gré, sans doute, d'avoir pris soin de recueillir jusqu'aux moindres circonstances d'un état qui doit avoir éveillé l'intérêt de tout Français régénéré : l'honorable membre a fait comme les filles de famille, qui se montrent en i>ublic le lendemain de leur couche quand elles ont fait un Itàtard.

L'accouchée est montée à la tribune; le plus vif intérêt l'y a suivi; quoiqu'il eût le sein bien couvert, tout le monde tremblait que la fièvre

150 CURIOSITÉS HISTORIQUBS

de lait ne fût forte et dangereuse ; mais on s'est rassuré en voyant qu'il s'était répandu sur sa physionomie.

lia annoncé que ne pouvant envoyer une boite de dragées à chacune des quarante-huit mille municipalités du royaume, il se contenterait d'envoyer des faveurs des trois couleurs distinctives de la nation à tous les maires du royaume ; et comme il ne leur croit pas encore les reins bien forts, il a demandé qu'on les autorisât à les porter en écharpe, ce qui a été unanimement décrété.

Une remarque a alarmé les vrais amis de la révolution : comme on n'a aperçu aucune diminution notable dans le ventre de l'accouchée, on a craint presque généralement une superfétation constitutionnelle.

La voix de M. Target aparu un peu altérée, et l'abbé Maury s'est écrié :

Est-ce là cette voix

Dont le son enchanteur m'a séduit tant de fois ?

On nous saura gré sans doute d'avoir recueilli les divers détails qui suivent sur l'intéressante nouvelle-née. On craint d'abord pour la vie de l'enfant ; et la sage-femme d'Aiguillon a cru devoir appeler le prélat d'Autunpour lui faire administrer un baptême de précaution; cet évêque, assisté de l'abbé Siéyès, que l'on prétend avoir fait au moins une oreille, a pris, du sieur Beaudoin, leur clerc, une bouteille à l'encre, et l'enfant fî été ondoyé.

On a donné à l'enfant, pour première nourrice, les biens du domaine et du clergé; il a bien pris le sein, et l'a sucé de son mieux. Le lendemain, M. Guillotin a donné ordre qu'on changeât sa nourriture, et on lui a fait sucer la gabelle, qu'elle a avalée comme un bonbon.

On la nourrit actuellement de droits féodaux: mais il lui en faut tant qu'on ne pourra bientôt plus lui en [fournir.

On se propose de lui faire sucer, dans peu, les parlemens en guise de réglisse.

Les membres du comité de constitution ont obtenu l'emploi de ber- - ceuses, et M. Goupil de Préfeln celui de remueuse.

On lui apprendra à lire dans des billets delà caisse d'escompte, car on assure que dans quelques mois ce sera l'alpha béta le moins coûteux du royaume.

M. Bailly a promis, pour l'entretien de l'enfant, les assignats que la ville ne pourra pas vendre ; il y ajoutera môme un intérêt dans la vente.

L'assemblée nationale, convaincue que l'air de la campagne convient mieux aux enfans que celui des villes, a déjà fait vider Bicêtre pour en faire une maison de campagne destinée à l'auguste pouponne.

On assure qu'on a mené l'enfant chez M. Necker, qui, le prenant dans ses bras, a dit comme madame la duchesse de Bourgogne mourante ;

SUR LES ACCOUCHEMENTS loi

a Tu me coûtes bien cher ! mon enfant, tu me coûtes la vie: mais je te laisse avec confiance entre les mains de ton père, s

Toutes les fois que l'enfant crie, on appelle MM. Dupont ou Gouy d'Arcy, et dès qu'ils commencent à pérorer, la pouponne s'endort.

Les districts de Paris font quelquefois carillon, et troublent le sommeil de la petite nouvelle-née ; on invite le président Rabaud à se promener dans les rues de la capitale, la sonnette à la main, pour leur imposer silence.

On lui a donné pour garde d'iionneur les volontaires de la Bastille, commandés par M. du Saux, qui les a si dignement introduits à la barre de l'assemblée nationale.

On assure que le général Lafayette est venu la demander en mariage pour le petit garçon du pouvoir exécutif, mais maître Target a trouvé que le parti n'était pas assez ])on pour elle. »

Une singulière envie. — En l'An II de la République, l'avocat Contamine, un des membres du conseil général de la commune de Landrecies, disait dans un rapport : « Les citoyennes de Landrecies furent toujours si fidèles amies de la liberté qu'elle paraît le.^ chérir si singulièrement qu'un enfant y est né avec l'empreinte fUi bonnet de la liberté ! »

L'enfant si chéri de la liberté, né le l'''" ventôse, an 11(19 février 1794) se nommait Marie-Anne-Joséphine Mercier ; elle était la fille aînée de J.-B. Mercier, volontaire au l^r bataillon du Nord, compagnie Lebrun, et de Madeleine Boucher.

Le conseil général de Landrecies ne pouvait cacher un fait si glorieux pour la République ! Une pétition fut adressée au Comité de salut public et renvoyée aux représentants du peuple, Roger- Ducos, et J.-B. Lacoste, Voici leur arrêt :

Liberté, Egalité, Fraternité ou la mort ;

A Valenciennes le 13 Nivôse fan III île la R('pul»lique française une et indivisible.

Les représentants du peuple près Ips armées du Nord, de Sam]3re et Meuse et départements frontières ;

Vu la pétition de la citoyenne Madeleine Bouclier, épouse de J.-B. ÎNIercier, volontaire au iRr bataillon du Nord, chargé de plusieurs enfants, qui n'écliappa qu'avec beaucoup de peine à la férocité des Aulricliiens, lors (lu premier siège de Valencieimes, laquelle vient d'accoucliei' à i.andrecy, d'une lille portant sous le sein gauche le Bonnet de laLiberli'. ou

couleur et en relief, dont la pétition nous a été envoyée par le Comité de Salut public;

Yu le rapport du général divisionnaire Jacob, quia été par nous chargé de vérifier ce dernier fait;

Considérant qu'il résulte des rapports du général Jacob qu'il est constant que la fille, dont vient d'accoucher la citoyenne Mercier, porte sous le sein gauche le Bonliet de la Liberté en couleur et en relief;

Considérant que le peuple français n'a brisé ses antiques idoles que pour mieux honorer ses vertus; que le jour de la liberté, en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme., rend tout leur éclat aux œuvres de la Nature qui s'est plue, pendant le cours de notre Révolution, à nous prodiguer ses bienfaits ; que si les miracles inventés par l'imposture sacerdotale étaient accueillis par l'ignorance et la sottise, il n'appartient qu'aux esprits éclairés et à la raison d'observer attentivement les prodiges variés du moteur secret de l'univers.

Considérant que le phénomène, dont la fille de la citoyenne Mercier offre le premier exemple, prouve non seulement que la nature aime à marquer de son sceau le règne de l'indépendance, mais encore atteste l'attachement intime que la mère de cette enfant porte aux signes sacrés de la liberté ;

Arrêtons que, sur le vu du présent arrêté, le receveur du district du Quesnoy payera à la citoyenne Mercier la somme de 400 livres, à titre de secours provisoire ;

Arrêtons, en outre, que le présent arrêté sera adressé aux Comités de Salut public et d'instruction puljlique de la Convention Nationale.

Le présent arrêté sera imprimé et affiché.

Signé : Roger Dugos et J.-B. Lacoste Pour copie conforme : Grosley, Secrétaire (1).

Billet d'enterrement. — Cette pièce a trait à la proclamation de l'Empire, 28 floréal an XII (18 mai 1804) : elle a été attribuée à Martainville et à Ch. Nodier.

(1) Extrait du Mémoire historique des événements qui ont 2^i"écéclé, accompagné ou suivi le siège de Landrecy par les tyrans coalisés. A Paris, de l'imprimerie de Guffroy.

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