DES CHANSONS DE BÉRANGER
Messieurs ,
Mon défenseur vous a présenté les moyens de droit qu'il a cru devoir opposer au jugement qui me frappe d'une condamnation à six mois de prison, comme éditeur des poésies de M. de Béranger.
Il me reste à vous exposer les faits particuliers qui nilitent en ma faveur, dans une cause où la ques-
(i) Dans les différents procès donl les œuvres de ce poêle ont <té l'objet, M. Dupin aîné a pris le soin de recueillir en collection tous les plaidoyers qu'il a prononcés comme défenseur, en y ajoutant le compte rendu de chaque audience. Dans
tion intentionnelle est la seule base de l'accusation. Ce motif m'a porté à réclamer de votre bienveillance !a parole, afin de m'expliquer, sinon avec talent, au moins avec cet abandon qui est l'expression de la franchise. Je remercie la cour d'avoir bien voulu accéder à ma demande.
Messieurs,
Je suis accusé devant vous de trois délits :
1° D'offense envers la personne du roi ;
2° D'avoir cherché à amoindrir le grandeur de la France ;
3° D'avoir attaqué la religion de l'État.
Le tout, ajoute l'acte d'accusation, d'une manière indirecte.
Ainsi, je suis appelé à répondre d'une manière catégorique à des délits qui ne reposent que sur une présomption indirecte.
Je vais m'expliquer avec courage, tout en conservant cette réserve de langage que commande le respect du à la cour souveraine.
la dernière affaire, l'éditeur condamné a seul interjeté appel, et, quoique la cause d'un libraire ait bien peu d'importance comparativement à celle de l'auteur, nous n'en avons pas moins conservé les notes d'audience de ce dernier procès, parce qu'elles renferment des faits historiques qui ont leur valeur. Nous avons d'ailleurs pensé que, pour l'honorable corporation des imprimeurs et des libraires, un procès de presse était toujours un enseignement dont il est utile de conserver la tradition, afin de lier le passé au présent, et le présent à l'avenir.
Messieurs, Vous êtes-vous jamais rendu compte de la position d'un libraire?... Est-ce par hasard un négociant différent des autres branches d'industrie?... Les inspirations de cet homme peuventelles passer tour à tour du bleu au blanc, du rouge au tricolore?.... A-t-il enfin plusieurs têtes pour satisfaire à de si grandes variations d'esprit?... Le paganisme , dans ses créations fantastiques , n'a pu créer qu'un Dieu à deux têtes, c'était Janus.
Dans cette cause, le ministère public me signale comme ayant inspiré le poëte, et commandé une chanson. A ce compte, ce serait le libraire qui serait l'homme de génie, et le poëte un ouvrier versificateur. En vérité, je doute qu'on puisse jamais faire admettre pour vraie une pareille fiction.
Remarquez, Messieurs, le système qu'on voudrait faire prévaloir contre les libraires. Par exemple, je suis, moi, l'éditeur d'une collection de Mémoires sur la révolution : si vous admettiez que le libraire intervient dans la pensée de l'auteur, ma position ne serait pas tenable, et chaque parti pourrait me traduire tour à tour devant vous.
Dans cette hypothèse, les hommes de la révolution pourraient m'accuser d'avoir inspiré les partisans de la maison de Bourbon, tandis que les royalistes me reprocheraient d'avoir favorisé les idées révolutionnaires. Il n'y a pas jusqu'aux parlementaires qui ne seraient en droit de m'accuser d'avoir publié les opinions des deux partis extrêmes.
Vous le voyez, Messieurs, l'intention que Ton prête ordinairement aux libraires s'efface d'ellemême devant l'impuissance où se trouvent ces commerçants d'intervenir dans la composition ou la rédaction des ouvrages.
Voulez-vous me permettre de vous dire en peu de mots ce que c'est en réalité qu'un libraire ?
C'est un négociant, patenté comme les autres, dont les écus n'ont pas plus d'opinion que ceux d'un banquier, mais qui néanmoins, dans ses opérations journalières, est astreint à remplir certaines formalités légales , comme les agents de change, afin de sauvegarder la surveillance de l'autorité.
Lorsque ces formalités ont été remplies avec exactitude et probité, il est hors de cause, comme l'agent de change qui a négocié de bonne foi de fausses traites.
Voilà, suivant nous, la vraie législation sous l'empire d'une charte qui proclame l'exercice de toutes les libertés, en se conformant aux dispositions précises des lois et règlements.
En thèse générale, le système d'interprétation ne peut pas plus exister pour la librairie que pour toute autre industrie.
J'avais besoin, Messieurs, de vous soumettre ces observations, avant d'aborder la discussion des trois chefs d'accusation qui sont portés contre moi.
Le premier repose sur une attaque à la personne du roi.
Qu'on nie permette d'abord d'adresser au ministère public une simple question.
De quel roi M. l'avocat général entend-il parler., lorsqu'il m'accuse d'offense envers sa personne ?
J'ouvre le recueil incriminé., à la première page ; le premier couplet qui se présente à moi,, c'est la, préface en vers ! Je lis :
Allez, mes sers, nés sous un autre règne ; Sous celui-ci, quittez le coin du feu .
Quoi ! les vers ont été composés sous le règne d e Louis XVIII, et vous m'accusez d'avoir attaqué indirectement la personne du roi Charles X !
C'est sur une allusion que repose votre accusation intentionnelle... Qui de vous ou de moi commet le délit d'allusion? Hélas! ce tî'est pas moi, j'ai un intérêt contraire à la repousser.
Pourquoi cette marche détournée? Je vais vous le dire, Messieurs : c'est que, si ces vers sont nés sous un antre règne, comme le démontrent les vers suivants ; où le poëte s'écrie :
On m'a crié : L'occasion est bonne,
Tous les partis rassemblent leurs drapeaux...,
le ministère public est sans droit pour me traduire d'office devant vous; car, le roi mort, le soin de sa mémoire ne peut être poursuivi que par les membres de sa famille; or M. l'avocat général ne nous a
pas fait connaître qu'il ait été porté aucune plainte (•outre nous par les héritiers du feu roi.
Ainsi, vous remarquerez, Messieurs, que l'imputation vague du délit d'attaque contre la personne du roi régnant a besoin, pour avoir quelque valeur, d'être soutenue par une allusion, et que cette allusion ne vient pas de notre fait.
J'arrive, Messieurs, aux explications nécessaires pour atténuer le premier chef d'accusation.
En ce moment, j'ai besoin de l'attention particulière de la cour. La nécessité de ma défense, comme le motif de l'accusation, me forcent à lui donner connaissance d'un fait sur lequel le secret ne m'a pas été imposé, mais qui, dans toute autre occasion moins solennelle, ne serait pas sorti de ma bouche.
J'étais possesseur de Va correspondance intime du feu roi pendant le temps de son émigration. Je l'avais mise sous presse, et, au moment de la mettre en vente, sous le titre des Lettres d'Harlivel, je fus arrêté par les considérations suivantes :
En matière de manuscrit, possession vaut titre; ainsi, en droit, je n'avais aucune suite fâcheuse à redouter... Mais publier cette œuvre sans l'agrément des héritiers... et quels héritiers, Messieurs ! Un roi et des princes du sang ! cela constituait à mes yeux, non pas une infraction aux lois, mais un manque de délicatesse envers une auguste famille.
Je consultai sur ce point un homme dont la cour ne suspectera pas le témoignage, c'était M. le lieu-
tenant général baron de Goguelat. dernier secrétaire de Marie-Antoinette.
Ce vénérable vieillard m'assura que la correspondance était bien authentique, qu'il en avait eu connaissance pendant le temps de l'émigration; il ajouta qu'à la cour, on ne verrait pas avec déplaisir cette publication
Assurément^ Messieurs, un pareil témoignage devait faire taire tous mes scrupules ; et cependant j'insistai près de ce protecteur pour qu'il donnât connaissance au château de la mise sous presse du livre, de manière que la publication de cette correspondance ne fût pas considérée comme une surprise dont on pourrait suspecter l'intention.
Je reçus, deux jours après ma communication au baron de Goguelat, une lettre d'invitation de me rendre près de M. le comte Charles de Damas, premier gentilhomme de la chambre du roi.
Je n'étais jamais allé aux Tuileries, si ce n'est le 18 brumaire, pour recevoir des mains du général Bonaparte la copie de la proclamation qui transférait les conseils à Saint-Cloud, et que mon père devait imprimer avant la réussite du coup d'État. J'avais alors à peine onze ans.
On comprend tout mon embarras et mon hésitation à me présenter chez le premier gentilhomme de la chambre.
Je fus accueilli parce haut personnage avec Cette courtoisie de grand seigneur, qui est parfois si imposante Il me remercia, au nom du roi Char-
les X, de la prévenance que j'avais mise à informer 8. M. de l'intention où fêtais de publier la correspondance de son auguste frère, et il m'insinua que le plus vif désir du roi serait d'en prendre connaissance et d'en faire la lecture en famille. J'avais prévu cette demande, et je remis à l'instant même une première épreuve. Il fut convenu que le surlendemain, à midi, je viendrais recevoir les ordres de S. M.
Cette épreuve me fut remise, le jour dit, avec de légères corrections au crayon, tracées de la main même du souverain.
On comprend combien j'éprouvais de satisfaction d'avoir obéi à un sentiment de convenance, dans une affaire particulière dégagée de tout intérêt de politique expectante, qui me mettait à même de réaliser une opération dont les bénéfices pouvaient s'élever à trente mille francs. A mon retour, je fis tirer l'ouvrage à dix mille exemplaires.
Jusqu'ici, Messieurs, vous n'apercevez rien de bien extraordinaire dans toute ma conduite ; mais permettez-moi de poursuivre.
Sous la monarchie constitutionnelle, le roi a des devoirs à remplir envers son ministère... Charles X crut convenable d'informer son premier ministre , M. le comte de Villèle, de l'espèce d'agrément qu'il m'avait donné. Ce ministre aperçut un danger sérieux dans cette publication, dans laquelle plusieurs souverains vivants, l'empereur d'Autriche, la reine de Prusse et le roi de Suède, se trouvaient désignés
avec des épithètes qui, dans une- correspondance intime, pendant l'émigration, pouvaient, jusqu'à un certain point, s'excuser, mais avaient un tout autre caractère depuis que la famille royale était remontée sur le trône î... Il proposa immédiatement au roi de me traduire devant la cour des pairs comme spoliateur de la succession du feu roi.
Je fus informé de cet incident par le garde des sceaux, alors M. te comte de Peyronnet. On peut juger de ma stupéfaction, lorsque ce ministre m'annonça que le lendemain, à midi, l'ordonnance de convocation de la haute cour serait signée, et que je devais nr attendre à être arrêté'....
Ces paroles sévères, Messieurs, au lieu de m'intimider, me rendirent le courage ; je me souviens d'avoir dit au ministre de la justice : « Qu'ai-je donc fait à M. de Villèle,- pour quïl veuille me rendre si célèbre? Y. E. ignore-t-elle donc qu'en me traduisant devant la cour des pairs, il faudra nécessairement y traduire aussi la personne qui m'a donné le bon à tirer...? et ce bon à tirer est de la main du roi. Je suis en possession de l'épreuve... s
Cette révélation compliquait la situation, au lieu de la dénouer... Ce fut autour du ministre à me calmer. . . Ma raison se refusait à croire à un piège î . . . « Que faire? me répétait M. le comte de Peyronnet .... Je me doutais bien que vous étiez un éditeur trop habile pour n'être pas en règle... Il faut cependant arranger cette affaire; car vous connaissez l'inflexibilité de M. de Villèle : il m'a ordonné de
préparer la convocation de la haute cour ; il n'y a pas moyen de reculer. »
Je rentrai chez moi très-impressionné... A mon retour, je trouvai une nouvelle invitation de M. le comte de Damas, de me rendre près de lui. .. Je dois vous avouer, Messieurs, qu'en montant les degrés
de l'escalier du château, j'avais le cœur serré
Lorsque j'ai été appelé à publier quelque écrit qui intéressait la liberté, je n'ai jamais reculé, ni considéré le danger que ma personne pouvait courir. Qui calcule la peine, dans un semblable moment, spécule sur la récompense ; on n'est plus un soldat de la presse, mais un agent salarié ! Et dans cette circonstance toute particulière, étrangère à la politique, où j'avais agi envers la famille royale avec toute la déférence qui lui était due, j'étais menacé d'être traduit devant la haute cour!
M. le comte de Damas me confirma que M. de Yillèle avait insisté pour obtenir l'ordonnance de ma mise en jugement, mais que S. M. avait demandé au conseil un sursis de vingt-quatre heures pour s'entendre avec moi ! « Soyez bien persuadé, me répéta plusieurs fois ce gentilhomme, que jamais le roi ne vous abandonnera... Vous connaissez maintenant les exigences du gouvernement représentatif; le roi n'est plus le maître !... Et S. M. verrait avec le plus grand chagrin que son nom fut mêlé à cette affaire. Gela dépend de vous. »
A ce dernier mot, Messieurs, je déposai immédiatement entre les mains de M. le comte de Damas
1 épreuve revêtue des corrections des mains du roi Charles X.
« Monsieur le comte, lui dis-je, j'ai, dans cette affaire, à nr imputer le tort d'avoir fait la première démarche, mais je ne veux pas me défendre par un moyen qui pourrait être considéré comme une surprise ; vous pouvez: remettre à S. M. répreuve. Désormais il n'existe plus aucune preuve de son concours dans la publication; M. de Yillèle peut, à son gré, me traduire à la cour des pairs ! »
« — Et vous, malheureux jeune homme, qu'allezvous devenir?
« — Quant à moi, monsieur le comte, je suis plus fort que M. de Yillèle ; il ne pourra pas m'atteindre ! »
En rentrant chez moi, je fis lacérer les dix mille exemplaires, dont on me fit rembourser les frais d'impression.
Messieurs, Vous connaissez à présent la conduite que j'ai tenue dans une affaire privée qui touchait la personne du souverain. Si j'avais été dominé par l'idée d'attenter au respect qui lui est dû, n'avaisje pas dans les mains des moyens bien autrement directs de satisfaire ma mauvaise pensée, en acquérant même une célébrité que je ne recherchais point?
Et vous pourriez supposer, Messieurs, qu'à deux mois de distance j'aurais été commander, suivant le langage de l'accusation, une chansonnette pour attaquer d'une manière indirecte la personne du roi î
Permettez-moi^ Messieurs, de vous dire : eela n'est pas... eela ne peut être, ear ce n'est pas possible.
Endroit même, Je ministère public ne peut pas attribuer au règne présent un fait qui, à l'aide d'une allusion , pourrait tout au plus s'appliquer au règne passé, ear le règne passé est aujourd'hui du domaine de l'histoire.
Messieurs,
Pendant le récit des relations que j'ai eu l'honneur de vous faire à l'occasion de la publication de la Correspondance du feu roi, j'ai cru remarquer un léger sourire sur les lèvres de M. l'avocat général.
Sourire pendant la narration d'un fait grave, c'est, dit le célèbre Lavater, un signe d'incrédulité. Eh bien! Messieurs, pour que votre conviction soit plus profonde, en un mot, pour ne laisser rien k désirer, je vais vous donner une preuve matérielle de la sincérité, de l'exactitude scrupuleuse de mon récit.
Messieurs de la cour,
Lorsque vous vous serez retirés dans votre chambre de délibérations, lorsque vous arriverez à Pexamen du premier chef de l'accusation qui est portée contre moi, j'ose espérer qu'une voix forte, puissante, prépondérante, s'élèvera au milieu de vous. Elle vous confirmera tout l'exposé que j'ai eu l'honneur de vous faire; elle vous dira : Oui, tout ce que l'accusé a raconté est vrai! car je suis dépositaire de
Tunique exemplaire des dix mille copies qui ont été détruites ; ma bibliothèque le renferme à titre de dépôt.
Cette voix que j'invoque, Messieurs, sera celle de ce magistrat qu^à l'audience on appelle le premier président de la cour, et dans votre sanctuaire prhnu s inter pares (1).
Le second chef d'accusation qui pèse sur moi est la pensée indirecte , qui m'est attribuée, d'avoir cherché à amoindrir la grandeur de la France par la publication d'une chanson.
Je vous avouerai, Messieurs, que sur ce chef je suis très-rassuré, car les preuves abondent pour le combattre.
Qu'ai-je de mieux à faire, Messieurs, si ce n'est de déployer devant vous le catalogue de mes publica-
([) Après la suppression de la Correspondance intime de Louis XVIII, je reçus la visite de M. le baron Séguier. Dans le monde littéraire, comme parmi les bibliophiles, on connaît le faible qu'avait ce magistrat pour les livres rares et curieux. Aussi M. Séguier, qui avait l'oreille fine, vint me parler des œuvres du feu roi : c'était m'amener à lui confier le sort de la fameuse Correspondance, me mettre en position de lui montrer ma relique, puis me manifester le désir d'en connaîire le contenu, afin d'en devenir le dépositaire. Je ne me doutais guère alors qu'il arriverait un jour où celte pièce historique deviendrait, pour moi, une arme défensive. Cet héritage est aujourd'hui entre les mains de 3M. Armand Séguier, membre de l'Académie des sciences.
tions, dans les sciences, les lettres, les beaux-arts, la politique et l'histoire, et de vous laisser juger si un homme qui a pris le soin tout particulier de gagner la confiance des plus grands écrivains modernes, de perpétuer l'usage de tous nos classiques, peut être soupçonné d'avoir cherché à amoindrir la grandeur de la France.
Permettez-moi, Messieurs, de vous citer les noms de quelques auteurs.
Dans la politique : Foy, Manuel, Casimir Périer, Dupinaîné, Benjamin Constant, de la Fayette, Boissy-d'Anglas , Lanjuinais, Salvandy, Volney, Royer-Collard, Talleyrand, de Broglie , Cormenin, etc.
Dans la poésie : Chénier, Béranger, Lamartine, etc.
Dans Vhistoire : Dulaure, Bailly , le marquis de Ferrière, Dumouriez, Mme Rolland, Mme Larochejacquelin, Mme Campan, de Choiseul, de Bouille, duc de Montpensier, de Louis-Xavier-Stanislas de France (Louis XVIII), etc.
Dans les sciences : Arago, Dumas, Bory de Saint- Vincent, Brongniard, Richard, Constant-Prévost, de Jussieu, etc.
Dans les classiques : Corneille^ Racine, Boileau, Voltaire, Rousseau, Bossuet, Fénelon, la Fontaine, la Harpe, etc.
Vous parlerai-je de mon concours dans plusieurs journaux comme associé-fondateur : Le Constitutionnel, la Gazette des Tribunaux, la Chronique
religieuse, la Revue encyclopédique, recueil dont je ne citerai pas les collaborateurs, parce qu'il faudrait énumérer tous les écrivains du monde savant.
Je pourrais ajouter,, avec un certain orgueil, que j'ai débuté dans le commerce de la librairie en publiant de la main droite la Charte constitutionnelle, et de la main gauche les Bulletins de la grande armée.
Si ces preuves ne vous paraissent pas suffisantes, je puis vous en donner d'autres.
Ne devez-vous pas compter pour quelque chose l'empressement du public à seconder mes opérations?
En effet, si je porte mes yeux sur ces bancs fleurdelisés, je rencontre quelques-uns de mes souscripteurs.
Si je me tourne à droite ou à gauche de ce barreau célèbre, j'y aperçois un grand nombre de mes souscripteurs.
S'il m'était permis d'interroger dans le prétoire cette foule qui se presse, elle nous répondrait : Et nous aussi, nous sommes vos souscripteurs.
Cette notoriété publique de mes publications serait-elle impuissante pour mériter tout à la fois votre bienveillance et votre indulgence?
Je vous ai entretenus, Messieurs , un peu longuement peut-être, des ouvrages dont je suis l'éditeur.
Cependant le besoin de la cause exige que je vous parle encore d'une publication que j'ai omise à dessein dans mes citations.
C'est Y Histoire de Napoléon et de la grande armée, par le général comte Philippe de Ségur.
Cet ouvrage vous est connu, car il a fait bouillonner toute la France, et vingt mille exemplaires, en trois mois, ont à peine apaisé la soif de le lire et le désir de le posséder.
A cette occasion, permettez-moi de vous raconter un fait jusqu'ici inconnu, et qui mérite d'être recueilli.
A l'apparition de Y Histoire de Napoléon et de la grande armée, l'auguste princesse qui, sans être reine, n'en siège pas moins sur le premier degré du trône, a voulu, comme toute la France, lire le récit de la gloire et des malheurs de la grande armée !
Lorsqu'elle est arrivée à ce passage où l'historien rapporte que le maréchal Ney, l'épée à la main, sonde la neige, et s'écrie comme inspiré : « Soldats, c'est ici le Dnieper ! » la princesse , saisie d'admiration, a laissé couler ses larmes pour prononcer ces paroles :
« Quel dommage que ce beau livre n'ait pas paru « plus tôt : Ney avait déserté notre cause, mais le « prince de la Moskowa devait vivre pour l'honneur « et la gloire de la France. »
Messieurs de là cour, Lorsqu'on est éditeur d'un ouvrage qui a inspiré un si touchant regret, une abnégation si profonde de ses sentiments particuliers, pour tout rapporter à l'honneur et à la gloire de notre glorieuse patrie ! non, non, on ne peut pas être
accusé devant vous d'avoir cherché à amoindrir par une chanson la grandeur de la France.
Si jusqu'ici, Messieurs, j'ai décliné toute participation à la pensée du poëte, me sera-t-il permis de laisser tomber quelques paroles sur les œuvres de Béranger... Je dis Béranger, Messieurs, parce que son nom est déjà acquis à la postérité.
Ignorez-vous donc que ses poésies ne se vendent pas à centaines de mille, mais par millions d'exemplaires? C'est à ce point, que ses chants ne lui appartiennent plus, ils sont entrés dans le domaine public ; et lorsqu'il est traduit à votre barre, c'est bien sa personne qui comparaît, mais c'est en réalité l'opinion de la France qui est traduite devant vous. A ce sujet, je vous citerai les paroles d'un prince diplomate, prononcées à la chambre des pairs : « Il y a quelqu'un, « a dit M. de Talleyrand, qui est supérieur au roi « et à la charte, ... c'est tout le monde ! »
Messieurs,
Me voici arrivé au troisième et dernier chef de l'accusation, c'est-à-dire Y attaque indirecte à la religion de l'État !
Ce délit, le plus grave et le plus important de tous ceux qui m'ont été imputés, est aussi celui qui m'a le plus profondément affecté et dont j'ai le plus à cœur de me justifier.
Pie craignez pas, Messieurs, que j'engage une discussion ou une controverse : ce serait non-seulement de ma part une témérité déplacée, mais encore un
acte de faiblesse, sous lequel je succomberais infailliblement. D'ailleurs, en fait de religion, on croit ou l'on ne croit pas; discuter, c'est douter!... J'ai été élevé dans les principes de la religion de l'État par une mère pieuse, et eela pendant le règne de la Terreur; et cependant jamais le plus léger doute n'est entré dans mon esprit.
Gomme vous le voyez, Messieurs, je n'ai ici à combattre que la question intentionnelle, posée par le ministère public, sans avoir à examiner si un simple mortel a par lui-même assez de force ou de puissance pour attaquer la religion divine î
Dans les observations que j'ai eu l'honneur de vous soumettre pendant le cours de ces débats, je me suis attaché à choisir mes moyens de défense parmi les publications où j'ai attaché le nom de ma maison.
Présenter à la justice l'emploi de son temps et de ses facultés, la mettre à même d'apprécier les produits qui en sont résultés, c'est vous faire connaître la vie intérieure et extérieure d'un homme, et vous permettre de juger si l'écart du génie d'un auteur justement célèbre, qui s'est glissé sous une forme allégorique dans un couplet de quatre vers, peut constituer un délit indirect contre la personne de son éditeur.
Messieurs, En énumérant devant vous les titres de tous les ouvrages, journaux et recueils auxquels j'ai pris part, je vous ai cité la Chronique religieuse ?
Je vais vous faire connaître Pesprit de cette revue semi-périodique ; mais, avant, il est utile pour ma défense de bien caractériser ma position dans cette publication .
En librairie, et sous Pempire de la charte qui proclame l'exercice libre de la presse, nous naviguons sur une mer sans limites et nous sommes sans boussole pour nous diriger ; ce qui est permis sous un ministère libéral est souvent défendu sous un ministère conservateur. Il y a mieux, il apparaît quelquefois des brochures ministérielles qui, par la hardiesse de leur politique, jettent une lueur sur Fopinion, et disparaissent comme les météores; elles n'en excitent pas moins les passions politiques et appellent la discussion. De sorte que notre commerce subit toutes les oscillations de la politique et ses conire-coups. De là tant d'erreurs et de mécomptes, et par suite tant de procès de presse.
Remarquez encore, Messieurs, que, par une disposition de la loi, le corps du délit de chaque écrit se trouve inséré dans l'arrêt, de manière que la publicité légale donnée à ce document propage le délit au lieu de l'atténuer, et cause beaucoup plus de commotion dans les esprits que l'écrit lui-même, qui, abandonné à ses propres forces, aurait eu pour tombeau la boutique de son éditeur.
Au milieu de cette législation de la presse, si mouvante dans un gouvernement constitutionnel, nous avons, en librairie, notre jurisprudence; elle consiste à ne regarder l'éditeur comme responsable
d'un ouvrage, qu'autant que l'écrit ne serait pas revêtu du nom de l'auteur et signé par lui sur l'épreuve ; ou si encore, par une coïncidence coupable, on substituait un nom inconnu à celui du véritable auteur; sans parler de toutes les autres dispositions réglementaires auxquelles nous sommes tenus de nous conformer, sous les peines de droit.
Eh bien , Messieurs, dans tout mon catalogue général, vous ne trouverez qu'un seul et unique ouvrage, sans nom d'auteur, c'est la Chronique religieuse.
Les doctrines de ce recueil, je ne crains pas de l'affirmer à haute voix, étaient celles des Pascal, des Bossuet, des Fénelon, confondues avec celles de MM. de Port-Royal.
Devant la justice, on ne doit rien dissimuler; aussi Je vais vous dévoiler les noms des principaux rédacteurs.
C'étaient MM. Agier, l'un des anciens présidents de chambre de cette auguste compagnie ; le comte Lanjuinais, pair de France; l'abbé Grégoire, ancien sénateur; le savant chanoine Tabareau; Barbier, bibliothécaire du conseil d'État ; les anciens évêques deChalons, d'Avignon, d'Orange, etc.; à l'étranger, l'archevêque d'Utrecht, etc.
Une correspondance très-étendue dans les régions étrangères venait alimenter la rédaction de ce recueil.
Eh bien, l'éditeur responsable des travaux de tous ces hommes pieux et savants est en ce moment devant votre justice.
Messieurs de la col h,
Lorsque vous vous livrerez à l'examen de ce dernier chef de l'accusation-, vous vous demanderez s'il est possible de supposer que le vertueux président Agier ait pu choisir pour éditeur d'un recueil dont il avait la haute direction, un homme qui put être même soupçonné de vouloir attaquer, même par voie indirecte, la religion de ses pères. J'ose espérer que le souvenir de cet honorable magistrat me protégera pendant votre délibération.
Ici se termine la tâche laborieuse que je m'étais imposée, et cependant j'ai besoin de réclamer encore de la bienveillance de la cour quelques secondes, afin de répondre à une espèce d'invocation que m'a adressée le ministère public.
Vous avez entendu, Messieurs, M. l'avocat général me dire :
« Que Baudouin, au lieu de nous donner des chance sonnettes, se mette à la recherche d'un poëme « pour célébrer l'heureux accord des gouvernements « constitutionnels! »
Ces paroles m'ont causé une vive impression, elles m'ont inspiré le courage de venir à la barre de la cour souveraine, de réclamer la parole, et, pour la première fois de ma vie, de parler en public.
Messtelrs,
Puisque M. l'avocat général a bien voulu descendre jusqu'à moi... comme mon adversaire, il me
permettra de m'élever jusqu'à lui, et de lui dire à mon tour :
Vous dont la voix est forte, puissante, éloquente, qui vous empêche de la mêler à ce concert populaire qui s'élève de toutes les parties de la France, pour demander, en forme de prière, que le soleil du mois de mai puisse frapper en liberté la tète de notre poète chéri (1) !.. Alors, je ne vous promets pas un poëme, mais un hymne de reconnaissance ! Elle s'échappera, n'en doutez pas, de tous les cœurs, aux cris mille fois répétés de : Vive le roi chevalier! Vive la France ! Vive la liberté !
La cour se retire dans sa chambre de délibération. Au bout de vingt minutes, elle rentre à l'audience, et rend un arrêté qui confirme la sentence des premiers juges, du JO décembre 1828.
(i) A cette époque iM. de Béranger s'était constitué prisonnier à la Force, sans avoir voulu appeler du jugement qui l'avait condamné en première instance.