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LE DELIT D'ALLUSION

Qui pourrait s'imaginer qu'il existe dans notre législation, déjà si élastique, un délit qui se propage sous mille formes différentes, et entraîne avec lui des peines très-sévères : telles que la prison, l'amende et la confiscation ?

Ce délit insaisissable, dont on ne trouve aucune définition précise dans nos codes, c'est Yallusion politique; on a vu en étendre les conséquences jusqu'à la complicité morale.

Vous exposez une peinture, une statuette, une gravure ; vous faites représenter une œuvre dramatique ou musicale; vous mettez en vente un poëme, une épître, une chanson, une complainte; vous publiez un journal, un recueil, une bibliothèque historique, une collection de mémoires, une revue, un compte rendu d'une séance académique, d'un procès ou d'un sermon, une mercuriale, un manuel de

droite une hygiène, une biographie ou un roman historique!...

Le public s'empare de l'idée, la traduit à sa manière, suivant que son imagination est plus ou moins impressionnée par la puissance invisible de l'idéal; il en fait, suivant l'esprit qui règne, une histoire véritable, une satire poignante, un chant populaire, un enseignement, un point de ralliement, Pimage d'un prétendant, voire même le programme d'un coup d'État!... Dans sa vive impatience, l'opinion qui bouillonne, en raison de la compression qui pèse sur elle, se passionne d'abord sous les dehors d'une curiosité empressée ; elle dégénère bientôt en une résistance opiniâtre.

Lorsque le silence succède au tumulte, on peut prévoir que l'esprit public est devenu compacte, et qu'au plus léger incident qui surgira, il se manifestera avec l'impétuosité d'une irruption volcanique.

Remarquons toutefois la gradation des peines et des récompenses que produit le délit d'allusion.

S'il s'agit d'un poëme, on laisse volontiers passer l'allusion en faveur du style héroïque qui l'enchâsse.

On proscrit la satire ! ... la mémoire la retient, elle se propage par la tradition.

On emprisonne le chansonnier ! Ses hymnes se répètent en chœur, sur terre et sur mer.

La peinture exclue d'un musée ! elle trouve un asile inviolable dans l'atelier.

La gravure disparaît de l'étalage ! elle se réfugie dans les portefeuilles.

L'orateur en est quitte pour un avertissement ou une rétractation.

L'auteur dramatique voit sa pièce censurée, mutilée ! il conserve le droit de la retirer ou de la livrer à l'impression in extenso.

Le musicien dont l'œuvre est défendue se console en l'entendant exécuter chaque jour dans les salons.

L'éditeur seul d'un écrit, breveté par la loi pour servir d'intermédiaire légal entre l'auteur et l'administration, se voit saisi, arrêté, traduit devant l'autorité, condamné soit judiciairement, soit administrativement, et il subit ainsi, pour le public, la peine qu'on infligeait jadis aux menins titrés du Dauphin, lorsque ce jeune prince avait négligé d'apprendre sa leçon?...

Les anecdotes suivantes, choisies au milieu de cent exemples que nous avons recueillis, viennent servir de preuves à ces observations.

Le roi d'ITvetol sous* le Consulat.

Béranger, dont nous citons le nom sans épithète, comme on parlerait d'Horace ou de Tibulle, était membre de la société du Caveau, renommée sous le consulat par ses dîners et ses joyeux refrains,

Cette réunion lyrique se composait de tout ce que

Paris renfermait de chansonniers, vaudevillistes, et d'amis de la franche gaieté : c'étaient Désaugiers, Armand Gouffé. Severin, Oury, Brazier, Piis, Barré, et bien d'autres.

Chaque convive devait payer un tribut mensuel en chansons ; le recueil formait un annuaire, dont la vente constituait le budget des recettes de la Société.

Béranger acquitte une fois sa dette par le Roi d' Yvetot, si connu dans l'histoire. Ce monarque, introduit dans la république joyeuse, est reçu, acclamé avec enthousiasme, au bruit du cliquetis des verres, et porté en triomphe !

Du Caveau moderne aux réunions bachiques de la Courtille et autres lieux circonvoisins, il n'y avait d'autres différence que du Champagne au petit bleu ; la gaieté y siégeait de même : aussi le Roi cV Yvetot y fut-il accueilli avec transports et fêté avec ivresse. Son apparition y fit une sensation si profonde, que sa renommée s'étendit jusqu'aux nobles salons du faubourg Saint-Germain; peut-être y fut-il porté par l'un de ces grands seigneurs qui aimaient parfois à se délasser incognito aux Délices de Bacckus, célèbre cabaret de l'époque. Quoi qu'il en soit, voilà le Roi d' Yvetot reconnu, admis, chanté, proné, et recommandé en hauts lieux ; il semblait aux bonnes et nobles duchesses que la Providence venait de faire naître, tout exprès pour elles, un troubadour comme on n'en trouve guère, pour célébrer les exploits de leurs preux chevaliers. Quelle bonne

fortune pour elles, de pouvoir,, sous le consulat,

chanter la royauté dans la personne du roi d'Yvetot , et de mêler leurs voix aristocratiques aux chants populaires !

Hélas ! trois fois hélas ! la police sévère de Fouché surveillait aussi bien les salons que les cabarets; la coïncidence des mêmes chants, répétés dans des lieux si éloignés, excite son ombrage ; elle va au plus simple, elle défend la chanson. Voilà le roi d'Yvetot proscrit comme les autres : c'était une raison de plus pour qu'on l'aimât davantage; mais qu'importe? Quant au pauvre auteur..., remercié d'un modeste emploi qu'il occupait dans une administration publique ^ il fut puni parce que de grandes dames avaient eu la fantaisie de le chanter. Que serait-il devenu, grand Dieu ! sans la générosité de Lucien Bonaparte, qui lui délégua son traitement de membre de l'Institut pour lui faire attendre de meilleurs jours?

Germanieus et Tibère*

Marie-Joseph Ghénier avait composé, sous le consulat, sa tragédie de Tibère, Il fit de vains efforts pour la faire représenter au Théâtre-Français.

En 1816, M. Arnault, membre de l'Institut, poëte émérite des cantates de l'Académie , fit recevoir à

la Comédie française une tragédie, sous le titre de Germanicus.

La simple annonce de cette pièce éveilla l'attention publique; la mise en scène, pressée par ordre, en fit hâter la représentation.

Dès avant le jour de la première représentation, toutes les loges avaient été louées à l'avance par les nobles dames du faubourg Saint-Germain. L'auteur n'avait pu obtenir pour ses amis que des places de parterre et se trouvaient mêlés à quelques officiers de la garde royale.

Il régnait dans la salle une grande anxiété sur le succès de cette œuvre, en raison des allusions qui pouvaient naître du sujet et en causer la chute.

Au lever du rideau, l'attention fut très-prononcée; mais, aussitôt l'entrée en scène de Facteur qui représentait Germanicus, des applaudissements frénétiques partirent de toutes les loges !... Les amis de l'auteur ne savaient trop que penser de cet accueil ; ils ne purent en ce moment que garder un profond silence. Tout fut bientôt expliqué par l'arrivée de Tibère: à son apparition, les murmures et les sifflets partirent des mêmes loges qui avaient accueilli avec transport Germanicus, et ils trouvèrent de l'écho jusque dans le parterre. Ce fut alors autour des amis de M. Arnault d'applaudir et d'acclamer Facteur qui représentait Tibère!... Ce qui occasionna un long tumulte dans la salle.

Il en fut de même durant toute la représentation. Le bruit sans cesse renaissant à chaque entrée des

deux principaux personnages., permit bien de jouer la pièce^ niais il fut impossible d'en saisir l'intrigue, et encore moins d'apprécier les vers.

A la dernière scène , une véritable explosion de huées et de sifflets vint paralyser les efforts des amis de l'auteur; elle fut accompagnée d'une avalanche d'écorces d'oranges, lancée, des loges sur le parterre, qui en fut inondé. Dans ce combat, on peut dire que les amis de Germanicus avaient renversé ceux de Tibère.

Le nom de .Fauteur, qui n'était un secret pour personne, ne put être proclamé.

Quelle pouvait être la cause de tout ce scandale ? L'esprit de parti, qui à cette époque était très-actif, avait assimilé Germanicus au duc d'Enghien ; ses soldats fidèles, aux nobles émigrés. Tibère, par une allusion perfide , n'était ni plus ni moins que Napoléon, et ses prétoriens, les vieux grenadiers de la garde. Il n'en fallait pas tant pour exciter les passions politiques.

Dans cette situation, une seconde représentation était indispensable; elle fut indiquée par ordre. Le parti royaliste mit le même empressement à retenir les loges. Tandis que le balcon, les galeries et le parterre furent envahis par les anciens partisans de l'empire.

Dès les premières scènes, un bruit désordonné se manifesta dans toutes les parties de la salle. Cette fois ce n'était plus des loges que le signal partait ; le parterre prenait sa revanche. Les loges essayèrent

vainement de riposter; mais, en un instant donnée elles furent escaladées, les provocations s'ensuivirent, les cannes se levèrent, et la mêlée devint générale.

La représentation n'eut pas lieu ; la toile fut baissée, et la force armée dut faire évacuer la salle. C'est à grand'peine que les duchesses et les marquises du faubourg Saint-Germain purent rejoindre leurs voitures dans les rues isolées qui environnent le Palais-Royal, pendant que leurs cavaliers échangeaient leurs cartes avec des officiers supérieurs de l'ancienne armée.

La pièce fut retirée par ordre.

lies chansons fie JRé ranger et la révolution fie Juillet •

Béranger, qui , pendant tout le temps de l'empire, avait sommeillé dans les bras de sa Lisette, se réveille soudain, à la douleur publique que fait éclater le désastre de Waterloo. Dès que le canon d'Austerlitz ne peut plus résonner, il chante la gloire de nos soldats ; au nom de la patrie, il ranime le courage malheureux. Si des mains aristocratiques renversent la statue de Napoléon, par un chant devenu populaire il perpétue la mémoire de l'empereur au sein des plus humbles chaumières ; il stig-

matise la Sainte -Alliance, sur le terrain quelle a envahi à l'aide de la trahison > mais qu'elle n'a pas conquis.

Ces chants patriotiques consolent la France, la raniment, lui font espérer, L'opinion s'en émeut, elle s'enflamme; d'un bout de la France à l'autre, on se réunit pour chanter en chœur les hymnes nationaux. À défaut d'imprimés, on en fait des copies à la main, et, mieux encore, la mémoire les transmet par la tradition à ceux qui, ne pouvant les lire, n'en ont pas moins une oreille pour entendre, un cœur pour sentir. C'est enfin un enthousiasme général, heureux précurseur d'un meilleur avenir.

Béranger n'est plus un chansonnier : c'est la voix du peuple qui s'est révélée en lui. Par reconnaissance, elle le proclame à son tour son consolateur, son ami, son poëte national.

Une pareille agitation met la cour en émoi ; les salons aristocratiques murmurent, on croit à une vaste conspiration... : c'est tout simplement un retour de mémoire qui absorbe le présent au profit de Favenir.

Thémis s'empare du poëte ; le juge, le condamne à la prison, et en fait rechercher les œuvres avec plus d'empressement.

Il manquait à Béranger une couronne... la justice lui en décerne une enlacée d'épines... : le souffle du peuple la métamorphose en lauriers.

lie portrait ilu roi île Rome.

Un écrivain distingué, M. Latouche, l'un des rédacteurs du journal V Indépendant (1), rend compte un jour d'une exposition de peintures au salon du Louvre ; sa vue s'arrête sur le portrait d'un jeune enfant tenant à la main un bouquet de fleurs bleues : son imagination de poëte remporte, il en fait une description animée. Le lendemain, la foule se porte

(i) Ce journal fut fondé en i8i5, pendant les Cent-Jours, par le parti patriote et républicain, unis aux impérialistes ou libéraux, soutenus par le clergé gallican et janséniste.

En 1822, le parti orléaniste ou parlementaire pénétra dans la rédaction; dès ce moment, la coalition adopta comme signe d'union le drapeau constitutionnel.

Le journal fut contraint, sous la restauration, à changer plusieurs fois de titre, par les exigences de la police royale. Il reçut les confidences et les articles des hommes les plus influents de l'opposition, et continua avec moins d'entraves ses publications sous le titre de Constitutionnel.

Fondateurs : MM. Jay, Etienne, Tissot, Rouxelin Saint- Albain, Fain, Évariste Dumoulin, Gémond, Chevassut, A. Bailleul, Charles Baillent, A. Baudouin.

Dans un opuscule que nous avons rédigé, sous le titre : V Intérieur du Constitutionnel, ou Précis de la lutte de quinze années, nous essayerons, non pas de faire l'histoire de ce temps-là, cela ne nous est pas permis, mais de raconter simplement, d'une manière anecdoticjue, les moyens stratégiques mis en œuvre par la presse contre la maison de Bourbou.

pour contempler ce portrait : on s'interroge, on se demande quels traits il représente , ce que signifient les fleurs bleues. Un spectateur explique qu'en allemand ces fleurs veulent dire ne m'oubliez pas ! Ce mot suffit pour personnifier le portrait : « C'est le roi de Rome ! » s'écrie-t-on de tous côtés. Le monde s'agite, la police fait évacuer le salon, et le lendemain le journal V Indépendant est supprimé.

Vérification faite, ce portrait était celui du fils d'un conseiller d'ambassade de la cour de Bavière. Voilà donc un journal anéanti par Peffet d'une allusion qui n'était pas dans la pensée de l'écrivain, et dont le public était le seul coupable.

Disons que quelques jours après, sur les vives instances de M. le comte de Boisgelin, Louis XVIII, frappé de l'injustice de la suppression de la feuille qu'il lisait avec une certaine prédilection, fit donner aux propriétaires une nouvelle autorisation, et baptisa lui-même le nouveau journal du titre le Constitutionnel, titre qu'il porte encore aujourd'hui.

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