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LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE

DU DROIT D'AUTEUR ET DES LIBRAIRES. — DES LIBRAIRES ET DE LA FARRICATION. — DE LA PRESSE PÉRIODIQUE.

Les réclamations adressées au ministre de l'instruction publique par le commerce de la librairie, sur le dommage qu'il éprouve à Pétranger par les contrefaçons ; la circulaire remarquable publiée à ce sujet par le ministre, la nomination qui s'en est suivie d'une commission spéciale, où l'on voit figurer les noms des hommes les plus éminents dans les sciences et dans les lettres ; le concours universel de voix généreuses qui s'élève pour revendiquer le respect dû à la propriété intellectuelle; tout annonce que cette haute question d'intérêt moral et social, qui embrasse tout à la fois le droit international. le droit civil de chaque peuple, et le droit commercial en général, va amener, sinon une solution complète, au moins un examen approfondi qui fera époque dans la république des lettres.

Sous ce point de vue, honneur et reconnaissance sont dus au ministre éclairé et vigilant (1 dont la

(i) M. nmzot.

pensée a été assez forte et assez élevée pour ne pas craindre de provoquer un débat public, qui doit devenir commun à toute l'Europe, et dans lequel il est appelé, mieux que personne, à défendre avec une égale justice, un profond savoir et une grande autorité, le droit sacré de propriété, base fondamentale de Tédifice social.

Dominé par ridée que tout homme, dans la position où le hasard ou la fortune Ta placé, doit à sa patrie le tribut de son expérience dans la spécialité qu'il a embrassée , nous nous sommes laissé aller au désir de présenter quelques renseignements isolés sur ce sujet important, qui est destiné longtemps encore à fixer les méditations des publicistes et des hommes d'État .

Du droit d'auteur et des libraires.

Pour bien apprécier la justesse et la portée des doléances du commerce de Paris sur les éditions qu'il qualifie de contrefaçons, afin de les comparer aux réimpressions étrangères, il est nécessaire avant tout de définir le mot contrefaçon pour en faire une juste application.

La contrefaçon (œuvre clandestine) est, dans l'espèce, la reproduction fidèle dans toutes ses parties matérielles d'un livre, dont l'imitation est tellement parfaite , que le consommateur, trompé par l'apparence, la similitude du titre, du papier, du caractère , du format et du nom d'imprimeur, croit

acquérir une édition originale, alors qu'il n'achète qu'une copie fautive et frauduleuse.

La législation de tous les États considère cet acte comme un délit, et le punit comme tel.

Les annales judiciaires de France fournissent un grand nombre d'exemples sur cette matière.

La réimpression à l'étranger des ouvrages français, et vice versa, peut être définie :

La reproduction, ostensible dans toutes ses parties, d'un livre, sans imitation affectée de format, de caractère, de papier, etc. , pour le vendre au consommateur sous la marque visible d'un nouvel éditeur ou imprimeur.

Cette opération a lieu sous l'empire des législations particulières, en vertu du droit international qui a force partout, et permet à chacun de s'emparer des productions étrangères pour en faire la base de son industrie , au moyen des matières premières et de la main-d'œuvre du pays reproducteur.

D'après les définitions données ci-dessus, y a-t-il lieu d'établir une similitude quelconque entre la contrefaçon proprement dite, punie par les lois, et les réimpressions étrangères, autorisées par le droit public?

Pour mieux faire ressortir l'évidence de notre raisonnement, descendons un peu dans la querelle mercantile.

Vous nous reprochez, disent les libraires étrangers à ceux de France, de vous enlever le monopole des œuvres de Lamartine, de Chateaubriand, de

Déranger, de Olivier, de Thénard, de Thiers, de Ségur, de Villemain, de Victor Hugo, d'Arago, de Toullier, de Dallos , etc. ; et vous ne vous faites aucun scrupule de réimprimer Walter Scott, Byron, Gooper, Schiller, Muller, Berzélius, Llorente, Monti, etc.

Votre droit à publier ces auteurs peut-il être autre (jue le nôtre à réimprimer les œuvres de vos grands écrivains?

Vous avez été appelés jusqu'ici à exploiter sur tous les marchés de l'Europe le domaine intellectuel du monde entier, sans qu'aucune récrimination se soit élevée; bien mieux, votre langue étant d'un usage universel, par vos seules traductions vous paralysez le vente extérieure de nos auteurs; et c'est lorsque vous jouissez de tant d'avantages que vous venez jeter anathème contre nous, nous présenter comme de vils contrefacteurs, c'est-à-dire comme des hommes de mauvaise foi, alors que nous n'avons fait que vous imiter.

Tel est à peu près le langage des libraires étrangers.

Qu'opposer à des raisons si claires, si palpables, appuyées non-seulement sur un principe commercial reconnu, mais sur des exemples réciproques?

Hâtons-nous de le reconnaître, la véritable question n'est point dans la querelle mercantile des libraires ; celle-là ne saurait éveiller l'attention des gouvernements. Replaçons-la plutôt dans la sphère

élevée d'où l'intérêt particulier Ta fait descendre, le droit de la propriété intellectuelle pur et simple.

Pour mieux fortifier notre opinion, nous le demandons : d'après le droit public tel qu'il existe aujourd'hui, qui donc éprouve un notable dommage, de Y auteur ou de Y éditeur?

Le libraire, homme tout spéculateur, ne considère dans l'achat d'un manuscrit que le nombre d'exemplaires qu'il peut débiter dans son lieu de production. Lorsqu'il est en face de l'auteur, ne lui dit-il pas : « Vous savez que la contrefaçon nous tue à l'étranger. J'arriverais facilement au prix que vous me demandez, si je pouvais m'étendre au dehors; mais nous sommes débordés, ou, pour mieux dire, nous nous sommes laissé enlever le commerce extérieur. »

D'après ce raisonnement banal, qui n'a pas toute la portée qu'on lui prête, ainsi que nous pourrions le prouver par les tableaux d'exportation, le prix de vente d'un manuscrit se trouve basé sur la seule consommation du lieu où s'opère la publication. Dès lors, qui subit cette loi de nécessité imposée au génie par les traités ou par la négligence de ceux qui ont laissé perdre les voies commerciales? N'hésitons pas à le dire, c'est l'auteur seul et ses héritiers.

Or, si nous sommes parvenu à prouver que l'éditeur ne subit aucun dommage par l'état actuel du droit public, puisqu'il traite avec connaissance de cause sous l'empire de ce même droit, qui lui fournit

un ample dédommagement par l'exploitation des auteurs étrangers, nous sommes arrivé à dégager entièrement la question principale de la question mercantile.

Nous nous réservons de revenir sur la démarche imprudente que les libraires de Paris ont commise en soulevant eux-mêmes cette question : non pas que nous voulions dire que parmi eux il n'en existe pas qui soient dirigés par un sentiment de justice; mais, en général, nous serons à même de démontrer, si déjà on ne Ta pressenti, combien la démarche dont nous parlons porte à faux.

En résumé, c'est dans le respect dû à la propriété littéraire, aussi bien qu'à la propriété matérielle, qu'il convient de réunir tous les efforts; c'est dans la reconnaissance de ce droit que la commission doit se renfermer, pour que l'on puisse agir avec succès par les voies diplomatiques.

Une fois ce principe admis comme juste, il ne reste plus qu'à chercher les moyens d'en faire jouir les auteurs et leurs héritiers , sans froisser en rien les intérêts matériels de chaque nation ; c'est cette vérité qu'il s'agit de faire saisir, pour que les gouvernements s'empressent de la favoriser.

En jetant un coup d'œil sur les États de l'Europe, jouissant d'une paix profonde qui a permis aux intérêts matériels d'être comptés pour quelque chose dans la résolution des souverains, croit-on qu'il soit possible de réclamer la prohibition absolue des réimpressions? Une telle prétention, formée au nom

du royaume dont la langue tend à devenir universelle , serait repoussée unanimement, puisqu'elle entraînerait la ruine des fabricants regnicoles des autres contrées.

Essayons donc d'indiquer le moyen qui nous paraît le plus conforme à Féquité, et amènerait graduellement à la reconnaissance universelle de la propriété littéraire.

Ce moyen n'est pas nouveau; il a déjà reçu son application, il est déjà sanctionné par des traités : c'est la prise d'une patente par tout auteur, avant la publication d'un ouvrage, qu'il entend placer, dans tel ou tel pays , sa propriété sous la protection des lois, et sous les charges et conditions qu'elles imposent.

Le gouvernement qui admet à une telle faveur doit aussi veiller à l'intérêt de ses sujets, et ne pas les priver de la jouissance d'un ouvrage qui doit satisfaire à leur plaisir et à leur instruction.

Il n'accorde donc son autorisation qu'à la charge par l'auteur de publier lui-même ou de concéder à l'un des sujets le droit d'impression, le tout dans un délai déterminé; autrement le livre tomberait dans le domaine public, puisque son propriétaire aurait renoncé au droit qui lui était concédé, ou aurait négligé de le prendre avant la publication .

On aperçoit de suite combien ce moyen est simple, puisqu'il garantit d'un côté la propriété à l'auteur, quelle que soit sa nationalité ; de l'autre, une exploitation paisible à l'éditeur : il assure de plus à cha-

que pays l'emploi de ses ouvriers; il utilise ses matières premières; il satisfait aux besoins moraux, littéraires ou scientifiques des regnicoles.

L'adoption d'un pareil système fait naître, au premier coup d'oeil, la crainte de voir s'établir des lois prohibitives d'État à État, et de porter atteinte à la liberté commerciale dont cette branche jouit à l'exclusion de beaucoup d'autres ; mais on revient de son erreur, lorsqu'on descend dans l'exécution de la mesure proposée : on voit qu'il s'agit d'une publication pour ainsi dire simultanée, et sur plusieurs points à la fois, une prise de possession de l'auteur, un droit de l'éditeur spécial d'être seul à imprimer et à vendre, dans le principe, le livre dans sa patrie, sans exclure pour cela la circulation des éditions étrangères , qui ne peuvent arriver en concurrence avec lui qu'après une première émission? Pour défendre encore l'éditeur autorisé dans chaque État, n'avez-vous pas les lois de douanes, la différence des prix de fabrication , les frais de transport, les commissions, tout le cortège commercial qui sera là pour venir protéger les intérêts particuliers de chaque spéculateur? La lutte ne s'établira plus que sur des ouvrages dont le succès sera assuré et deviendra de commerçants à commerçants. N'en doutez pas, ceux-ci chercheront dans l'abaissement des prix, dans une bonne fabrication, à obtenir la préférence sur les grands marchés. Qu'importera après tout à Fauteur, qui aura eu soin en traitant d'établir son prix par exemplaire, que l'écoulement ait lieu

par l'Angleterre , la France ou la Belgique , si la somme qu'il doit retirer par chaque copie lui advient par le Nord ou par le Midi ? Ce dont il sera certain, c'est de saisir son droit de propriété entier sur tous les points du globe, au lieu d'être réduit à recevoir le prix que le spéculateur de son pays veut bien lui accorder, souvent au hasard ; c'est d'avoir une publication générale en Europe, un éditeur particulier par royaume, une concurrence universelle pour l'exploiter, lorsque son ouvrage sera du domaine de ceux qui survivent à une première édition; car il ne faut pas s'y tromper, pour la généralité des ouvrages, la première publication est seule à considérer; si l'on en excepte les livres de sciences, de droit, d'éducation et les œuvres de ce petit nombre de génies privilégiés dont l'influence s'exerce partout, comme pour rappeler au monde que la république des lettres est restée debout devant les siècles.

Nous ne prétendons pas que cette courte énonciation du moyen que nous proposons soit suffisante et n'ait pas besoin de plus amples développements ; mais il nous a paru si simple, si prompt à saisir, si dégagé d'entraves, si facile à faire l'objet d'une note diplomatique, que, s'il produit sur la commission la même impression que sur nous, les hommes supérieurs qui la composent sauront bientôt par leurs propres lumières, par la discussion et d'après les renseignements qu'ils auront recueillis, élargir et améliorer notre système.

Nous avons annoncé que la question agitée tou-

chait tout à la fois le droit public, le droit commercial et le droit civil. Sous ce dernier rapport, il ne nous reste plus qu'à rappeler, pour rendre notre système complet, qu'en même temps qu'un gouvernaient admettra un auteur au droit de patente, conservatrice de sa propriété, cet auteur devra être déclaré habile, lui et ses héritiers , à recueillir, quelle que soit la législation, les avantages qu'il aura stipulés . sous la protection du nouveau pacte à établir.

Ici se borne la tâche que nous nous étions imposée, en promettant de fournir quelques renseignements résultant de notre faible expérience, et produits par le frottement continuel, pendant un grand nombre d'années , avec les plus grands écrivains de notre époque. Puisse cet acte de notre reconnaissance nous valoir le souvenir de quelques-uns d'entre eux! c'est notre seul espoir, comme notre seule ambition.

Des libraires et de la fabrication. — De la presse périodique .

Dans le cours de cet écrit, nous avons traité d'imprudente la démarche des libraires de Paris; nous tenons à prouver notre assertion, qui pourrait être prise en mauvaise part. Loin de nous l'intention d'être le moins du monde hostile à la cause des libraires : trop de souvenirs nous rattachent à eux. Mais, en présence du mouvement qui s'opère de tous

les côtés dans cette branche d'industrie , qu'il nous soit permis de leur dire avec vérité que, si le commerce extérieur est prêt à leur échapper, c'est à leur apathie, à leur égoïsme, à leur peu de prévoyance de ce qui se passe à l'extérieur, qu'il faut en grande partie l'attribuer.

La révolution de Juillet, ce grand événement qui a ébranlé tout le corps social, a rejailli sur toutes les intelligences. Jamais le besoin d'instruction ne s'est fait sentir à un plus haut degré, parce qu'elle seule peut assurer l'indépendance sociale comme l'indépendance politique. Qui ne se rappelle en souriant qua cette époque mémorable, l'un rêvait d'être colonel, parce qu'il avait conduit une colonne de patriotes sous le feu des Suisses? l'autre directeur des postes, parce qu'il avait fait partir les courriers en retard? celui-ci préfet, parce qu'il avait rédigé un bout de proclamation sur la place de la Bourse? celui-là intendant militaire, parce qu'il avait dirigé une ambulance de blessés ? Nous ne nous ménagerons pas plus que les autres, car nous avons cru un moment avoir quelque droit à une place de consul en Chine, parce que nous avions arraché du protocole du congrès qui siégeait à Paris un manifeste qui avait pour but le renversement de la charte ; parce que la publication efficace de ce document, opérée au péril de notre liberté, avait fait avorter la contre-révolution qui devait s'ensuivre ; parce que nous avions rendu au prince dont nous regardions l'élévation au pouvoir comme la clôture de la révolution de 89, de ces

services qu'on ne récompense pas avec de l'argent parce que ce serait en tarir la source; parce qu'enfin, toujours prompt à seconder les vues des grands orateurs populaires par une propagation vive et ardente de leurs doctrines politiques,, nous avions cherché à mettre la révolution dans les têtes avant de la faire descendre dans les bras, afin que leur action, réfléchie, fut plus ardente dans le combat et plus modérée après la victoire. Tous ces motifs, joints à l'arrivée au pouvoir d'hommes avec lesquels nous croyions pouvoir sympathiser d'opinion, puisque nous avions propagé leurs doctrines ; tout cet ensemble de faits et de considérations nous avait jeté dans l'ambitieux désir des emplois, et fait évaluer notre capacité jusqu'à celle d'un sous-préfet.

Qu'est-il arrivé ? En 1830, les récompenses comme les places ont été données en sens inverse des services rendus; d'ailleurs les hommes arrivés au pouvoir par la puissance de la presse redoutent la présence de ceux qui leur ont servi de marchepied pour y monter. Les écrivains en général, en présence de leur correcteur d'épreuves, ressemblent à un grand seigneur déshabillé en face de son valet de chambre.

Eh bien , pendant cette grande commotion politique où chacun voulait sortir de sa sphère, où plusieurs d'entre nous ont succombé, l'émancipation intellectuelle s'est déclarée dans les masses ; le nombre des consommateurs s'est accru en France; vous avez abandonné, presque sans y penser, les marchés

étrangers, sans calculer que la même cause avait produit le même effet ailleurs. Vos voyageurs sont devenus inconnus dans les grandes foires; vous vous êtes contentés d'attendre les demandes, au lieu de les provoquer. Vous avez méconnu ce grand principe des Anglais, qui consiste à inonder les pays étrangers de leurs produits sans résultat présent, mais arrêtant la fabrication indigène et préparant l'avenir; celui bien plus sage des Hollandais, de réduire les gros bénéfices pour multiplier les petits. Bien loin de là, vous avez doublé vos prix. Lorsque tout changeait autour de vous ; que des banquiers, des députés, des maires, des préfets, abaissaient leurs titres pompeux pour prendre celui à? éditeurs, vous vous êtes déclarés ennemis de toute innovation. Qu^il vous souvienne avec quels cris d'indignation vous vous êtes élevés contre l'éditeur qui le premier avait porté à 3 fr. 50 c. les volumes in-8° des auteurs anciens, vous traçant ainsi la marche qu'il fallait adopter pour empêcher le commerce étranger, qui peut fabriquer à meilleur compte, de s'emparer de l'exploitation du domaine public ! Vous l'avez traité de novateur, de gâte-métier, et plus tard vous avez été forcés d'abaisser vos prix jusqu'à 2 fr.; plus tard encore vous les avez fractionnés pour atteindre de nouveaux consommateurs, obéissant ainsi malgré vous au mouvement électrique des masses dont nous parlions plus haut.

Lorsque enfin un nouveau genre de publication s'est déclaré à l'apparition des Magasins pittores-

ques, vous avez vu s'élever une ligue de tous les commissionnaires pour en arrêter la propagation en province. Cette fois encore la lutte a été plus forte que votre répugnance. Quoi ! vous êtes appelés à exploiter l'opinion, à la pressentir, et, lorsqu'elle se déclare, vous voulez la comprimer ! Eh bien , elle vous a débordés, car, sous le titre de dépôts, cent magasins se sont ouverts et sont venus ruiner vos détaillants.

Par rapport à l'étranger, la hausse de vos prix, \otre répugnance à vous conformer aux usages adoptés chez les autres nations; votre insouciance à ouvrir des relations ; l'augmentation sensible des consommateurs extérieurs , entraînés par notre exemple, tout a concouru à forcer les libraires étrangers à chercher des moyens de fabrication dans leur propre pays; vous avez eu beau faire crier, par les feuilles publiques, à la contrefaçon, pour déprécier la marchandise sur les marchés étrangers : cette tactique a pu réussir un moment, mais la comparaison de vos produits avec les leurs n'a pas toujours tourné à votre avantage; puis la différence considérable des prix et l'élégance du format elzévirien sont venus vous enlever la prépondérance. La presse française elle-même, par ses dénigrements quotidiens, a fait naître un sentiment de nationalité inconnu jusqu'alors aux regnicoles, h posséder les éditions du pays reproducteur.

Vous ne vous êtes réveillés qu'à l'apparition de ces grandes compagnies typographiques qui, par la

réunion de leurs moyens, menacent de vous envahir. Au lieu de recourir aux voies commerciales, vous avez appelé le gouvernement en aide î Vous n'avez donc pas senti qu'une pareille démarche est un acte de faiblesse ? Elle révèle que vous avez été vaincus sur les marchés étrangers; elle produit pis encore, elle double les forces de vos concurrents, en augmentant la confiance des capitalistes. Certes l'appui d'un gouvernement n'est pas à dédaigner ; mais il est impuissant en matière de commerce, lorsque le génie de l'industrie ne lui est pas supérieur.

Avez-vous bien examiné dans votre intérêt privé ce qu'il peut arriver, si la cause des auteurs triomphe en Europe ? Vous aurez rétréci le cercle de vos opérations, tant intérieur qu'extérieur, au lieu de l'avoir agrandi : car ne vous aveuglez pas au point de croire que les gouvernements étrangers consentant jamais à briser leurs fabriques pour vous assurer un monopole. L'auteur seul gagnera un éditeur particulier par chaque grand marché. Qui donc aura provoqué cette révolution? Vous seuls : sans réflexion, sans calcul, sans considérer si l'auxiliaire des réimpressions dont vous vous plaignez si amèrement n'a pas eu au moins un résultat avantageux en ouvrant des voies nouvelles, car l'amour de la lecture s'augmente visiblement par la variété des publications ; sans interroger même les tableaux statistiques d'exportation, qui donnent :

En 1833. Livres exportés de France :

En langues mortes et étrangères. . . 185,773 fr.

Pour la Belgique seule. ...... 1081 IV.

En langue française 3, 185,060

Pour la Belgique 566,85;)

En 1834.

En langues mortes et étrangères .... 37,042 Pour la Belgique 14,217

En langue française 3,224,240

Pour la Belgique 625,515

Ainsi, différence toujours croissante en faveur de la France.

Qu'on ne s'y trompe pas ! lorsque nous donnons ces résultats par chiffres, c'est seulement la valeur de divers livres exportés par poids et non pas par ouvrage; c'est par 5 fr. le M. que se dressent les états de douane. Ainsi, prenant pour exemple l'an- ■née 1834, ce n'est pas à 3,224,240 fr. qu'il faut porter \& valeur réelle, mais à plus de 0 millions, et 1 exportation seule en Belgique à plus de 1 ,800,000 fr.

Avions-nous si grand tort de qualifier votre démarche d'imprudente, en langage commercial?

Nous savons très-bien qu'il en est beaucoup d'entre vous qui gagneraient à la reconnaissance du droit de propriété comme étant subrogés aux droits des auteurs ; mais il resterait à examiner si l'écrivain qui a vendu sa propriété en France ne serait pas, en cas d'extension de la jouissance exclusive sur tous les marchés de l'Europe, habile à réclamer les avantages éventuels qui naîtraient d'un nouveau droit public établi en faveur de la propriété littéraire. C'est une question qui peut avoir une haute importance.

Ces reproches , nous en conviendrons avec vous, sont amers ; mais si la réflexion vous porte à les reconnaître pour vrais, alors permettez-nous une comparaison, en nous tenant en dehors de l'application : vous ressembleriez à un blessé qui jure trèsfort contre le chirurgien qui vient de lui couper une jambe gangrenée, et qui le bénit plus tard de lui avoir sauvé la vie.

Ce que nous avons eu en vue dans ce peu de mots, ce n'est pas de vous décourager, bien loin de là ! mais de vous signaler le danger qui menace votre commerce, sans en excepter la presse périodique, par l'esprit d'association, qui éclate aussi bien en France qu'à l'étranger. Peut-être nous sommes nous exagéré le mal ; cependant, dans nos nombreux voyages, nous l'avons vu de bien près. Nous pourrions ajouter que nous nous sommes refusé à nous y associer, en satisfaisant à d'impérieux devoirs par un autre emploi de notre temps, et aussi en obéissant à un sentiment qui n'est plus guère de mode, et dont personne ne nous tiendra compte (1).

(1) Eu 1834, nous reçûmes, à Liège, de sir John Cockrill, le grand industriel de la Belgique, l'offre d'une commandite de 5oo,ooo fr., pour créer sur une vaste échelle un établissement d'imprimerie et de librairie destiné à alimenter une immense papeterie mécanique, et dans l'intention de s'emparer du commerce de la librairie du continent.

[Ni'ous refusâmes spontanément cette proposition brillante. En effet, pour répondre dignement aux vues du fondateur, il fallait nécessairement nous faire contrefacteur des produits de notre

Quoi qtrîl en soit, si nous avions pu craindre un seul instant que le génie de notre commerce ne fût pas supérieur à la crise qui le menace, nous aurions caché la plaie, au lieu de la découvrir.

Certes les grandes associations ont leur avantage, lorsque les objets quelles embrassent ont une spécialité corporelle, qui permet de leur imprimer une impulsion régulière; en un mot, lorsque, comme dans les banques ou les hautes exploitations, le capital est considéré comme la capacité, au lieu d'être le moyen. Mais elles ont aussi leur mauvais coté, lorsque le génie commercial se trouve enchaîné par plusieurs volontés. Vous savez comme

pallie : nous n'eûmes pas ce courage... Nous préférâmes accepter le modeste emploi de voyageur de ce célèbre manufacturier, et nous partîmes de nouveau en Afrique, pour proposer l'établissement d'un moulin à vapeur à Alger.

Un imprimeur succursaliste de Paris, nommé Riga, d'origine liégeoise, fut appelé, sur notre refus, pour fonder l'établissement projeté. Ouvrier habile dans la typographie, Riga n'avait pas les connaissances commerciales nécessaires pour exploiter les produits si difficiles de la librairie, où la valeur morte de la marchandise exige à chaque opération des efforts surnaturels pour en faciliter l'écoulement; difficulté qui n'existe pas au même degré dans toutes les autres branches d'industrie. Ensuite, le marché limité de la Belgique, qui fournit à peine la consommation suffisante pour retirer les frais de fabrication, exigeait toute la science du négociant exportateur le plus habile, afin d'aviser au moyen d'aller réaliser les produits sur les marchés étrangers. Aussi, après deux années d'existence, il fallut liquider l'établissement Riga avec une perte sèche de i5o,ooo fr.

nous combien ia librairie a plus besoin que toute autre branche de variété dans ses combinaisons, pour obéir à l'impulsion qu'elle donne ou reçoit de l'opinion, f.e capital d'un éditeur est le plus souvent dans sa tête ; avec elle il crée ses opérations, en raison du goût qui domine ou du besoin qu'il découvre par son frottement continuel avec toutes les classes de la société ; dans le choix scrupuleux qu'il fait d'auteurs capables qui s'associent à son plan. N'en doutez pas, si l'idée est juste, le public l'adopte et devient son bailleur de fonds.

Si cette idée est vraie en spéculation de librairie, on nous accordera qu'en matière de presse périodique, elle a encore plus de portée. En effet, jusqu'ici on avait regardé comme le capital d'un journal son opinion politique et la foi que ses abonnés y attachent. Pour établir une entreprise de ce genre, Vargent n'était que l'agent souvent employé pour mettre l'idée nouvelle en circulation ; si elle répondait à un besoin 7 ou si elle se constituait en organe avoué d'un parti, l'esprit de prosélytisme se déclarait : le succès était assuré par le concours des sectaires ou abonnés.

Aujourd'hui on parait considérer la chose tout autrement, et l'on se dit : Réunissons de grands capitaux, associons les abonnés à notre entreprise par une diminution de prix, appliquons le principe commercial {^abaisser les prix, c'est augmenter le nombre des consommateurs ; et l'on spécule ainsi à la

baisse en considérant Y opinion comme une marchandise.

Dans ce nouveau système, dont le triomphe peut causer une révolution , on laisse de côté que l'existence de nos grands journaux a été marquée par les événements qui les ont fait éclore, en créant des organes aux intérêts nouveaux qui en ont surgi.

On essaye d'établir une entreprise par la puissance de l'argent ; on substitue pour ainsi dire l'esprit mercantile à la place de la foi politique. On envisage un journal comme une nécessité , au lieu d'être l'expression d'une opinion.

C'est une question de temps.

On peut prévoir que, si le mouvement s'opère, les anciennes entreprises doivent succomber : car, lorsqu'elles voudront se mettre au niveau des nouvelles, la place sera prise. Si, au contraire, la commotion s'arrête, l'existence des nouveaux journaux sera subordonnée au plus ou moins de force de leurs fonds sociaux.

On peut aller jusqu'à dire que, si le nouveau système l'emporte, il amènera une autre conséquence : c'est que, la primauté des nouvelles étant le seul mobile des opérations, le système d'abonnements tombera, et fera place à la vente partielle des numéros, qui n'auront de débit qu'en raison de l'importance des faits qu'ils contiendront.

Remarquons toutefois en passant, qu'en thèse générale, la baisse du prix ne peut augmenter la masse des consommateurs qu'autant qu'elle des-

ceiul jusqu'à la bourse des classes intérieures. 0r5 si elle n'atteint pas ce but., elle opère seulement une économie pour les parties prenantes actuelles, sans produire d'accroissement. Dans cette hypothèse, le calcul qui dirige serait faux, puisqu'il nuirait à un petit nombre sans profiter au plus grand. En un mot, il affaiblirait la puissance de la presse périodique, au lieu de l'augmenter.

L'expérience peut seule résoudre le problème.

Pour revenir aux grandes sociétés typographiques étrangères qui excitent tant d'appréhensions, nous dirons qu'il est rare que l'activité d'une compagnie puisse égaler celle de plusieurs industriels, en efforts comme en produits. Nous pouvons citer pour exemple ce qui se passe à Liège, ce Manchester de la Belgique, peut-être mieux encore, car tout y respire l'avenir. Eh bien ! vingt mille armuriers travaillent séparément; leur chambre est convertie en atelier de famille, où tous les membres sans exception prennent part aux travaux; les produits sortent mieux conditionnés que dans les fabriques , par la rivalité permanente qui existe; Pactivité est triple de celle des manufactures, car, lorsque l'ouvrage abonde, non- seulement il n'y a pas de perte de temps, mais encore la privation d'une partie du sommeil trouve sa récompense. Sous ce rapport, il y a peut-être moins à redouter qu'on ne se l'imagine de sociétés colossales, dont la multiplicité va engendrer une rivalité qui forcera les produits outre mesure et nuira à l'exécution par la guerre des prix.

Si une seule de ces sociétés résiste, elle engendrera l'odieux monopole qui est la ruine de l'industrie d'un pays, puisqu'il écrase les classes inférieures, et rend le consommateur aisé contribuable forcé.

Il n'en est pas moins vrai que vous devez prendre des mesures commerciales, les seules qui soient promptes et efficaces. Nous n'essayerons pas de vous les indiquer toutes, car notre imagination, affaiblie par des souvenirs douloureux, ne peut trop se confier à elle-même. Cependant l'établissement d'un dépôt central au centre de l'Allemagne nous paraît la mesure la plus importante. Alimenté par vos nombreux articles, expédiés avant toute publication, cet établissement affaiblirait la concurrence en satisfaisant au premier désir de posséder les nouveautés. Votre fabrication doit aussi subir des modifications. Il est nécessaire de l'approprier pour l'exportation au goût comme aux facultés des peuples auxquels elle est destinée. Il faut vous associer d'intention pour donner une direction uniforme, en employant, pour les éditions destinées à l'étranger, un format léger pour les nouveautés, compacte pour les ouvrages sérieux et les œuvres complètes des auteurs. Si tous ces moyens sont insuffisants, vous réfléchirez si la création d'une maison de fabrication fondée à Leipsick, dirigée dans un même esprit, où tous vos intérêts viendraient se confondre, et que vous chargeriez d'imprimer, sous une marque convenue pour éviter la réintroduction, ceux des ou-

vrages qui sont d'un débit constant, tandis qu'elle opérerait le placement des articles qui ne sont point par leur importance susceptibles d'être réimprimés, ne serait pas le moyen le plus propre à prendre l'ennemi au corps, puisqu'il se trouverait entre deux feux :

D'une part, votre concurrence active, l'emploi d'un format spécial, l'élégance de vos éditions, un abaissement dans les prix, la création d'un catalogue général et périodique, contenant l'analyse de toutes vos productions, exploité par des voyageurs intelligents, rétribués sur une masse commune pour en alléger les charges;

De l'autre, la concurrence de vos représentants au centre de l'Allemagne, chargés d'explorer tout le Nord; de centraliser les consommateurs, en utilisant les moyens de publicité de chaque pays, ce puissant levier de toutes vos opérations, sur lesquels vous ne pouvez avoir par correspondance aucune influence directe, puisque leur action est de tous les jours, et varie à l'infini.

N'oubliez pas que, pour faire la guerre avec succès, il faut avoir de grands arsenaux pour se maintenir avec avantage; autrement on peut faire des campagnes, mais jamais des conquêtes.

Nous terminerons en vous répétant : Votre faiblesse apparente constitue seule la force de vos concurrents. Sortez donc de cette vieille routine qui vous range dans la classe des marchands de livres, lorsque, par l'importance de vos opérations,

vous avez tant de titres à vous élever au rang de grands manufacturiers. Quoi! vous opérez tous les jours sur cette matière première à l'aide de laquelle on constitue les États, on crée des religions, on soulève ou l'on apaise les révolutions, on proclame ou l'on dépose les rois, en rendant la force brutale intelligente, et vous ne sauriez pas, vous, les artilleurs de la pensée, l'utiliser à vous créer des moyens de résistance^! C'est trop douter de vos forces... nous attendons mieux de vos efforts...

Puissent nos paroles, après avoir paru acrimonieuses, vous amener à reconnaître que, pendant nos excursions lointaines et périlleuses, nous avons étudié soigneusement la cause des graves entraves dont votre commerce éprouve aujourd'hui le violent contre-coup; que, si nous sommes inhabile à vous enseigner toutes les ressources qu'il faut déployer, au moins nous avons cherché à réveiller vos esprits! qu'enfin, de loin comme de près, nous n'avons cessé un seul instant d'être associé de cœur à vos travaux.

Bruxelles, i5 octobre 1836,

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