V. Revue bleue, p. 729, col. 2, et 730, col
A la Chartreuse.
Anecdote 24. Un chartreux nommé Dom Chazeraj, qui estoit '^' ^^^ homme de lettres, et galant homme, avoit esté fort de ses amis, pendant qu'il estoit dans le monde, ce qui l'obligea de l'aller voir un peu après qu'il se fust fait Religieux. Il y fut donc, avec Racan et du Monstier. On ne leur permit qu'à peine de luy parler un moment; et on les avertit qu'en entrant dans sa Cellule, il faloit qu'ils dissent chacun un Pater. Ce qu'ayant fait, comme ils pensoyent parler à Dom Chazeray, Vespres sonnèrent, et il leur dit, qu'il faloit nécessairement qu'il y allast ; si bien qu'ils furent contrains de s'en retourner, sans l'avoir entretenu. Malherbe, qui estoit fàclié d'avoir fait inutilement ce voyage, dist qu'on lui rendist donc au moins son Pater.
Le trait est plus court et plus vif dans Tallemant (I, 283). 11 est plus complet dans Conrart et ressemble plus à la manière calme dont Racan dut lui conter la chose.
Nous avouons que nous ne pouvons y voir, comme M. Souriau, p. 77, un trait de scepticisme à \a.Voltai7'e. Nous avons reconnu (an. 14) que Malherbe n'était ni pieux ni même profondément religieux, mais ce mot ne prouve pas
grand'chose, c'est tout bonnement une boutade comme il en peut échapper même aux plus sincères croyants, s'ils sont facétieux.
Du Monstier est le disciple de Malherbe, plus connu comme portraitiste sous le nom de Dumontier. La véritable orthographe est Dumonstier , c'est ainsi qu'il signait ses portraits. (Lai. t. I, p, cxxv, n. 1.)
La poésie jusque dans les comptes.
Anecdote 25. Racan le trouva un jour contant cinquante sols en (p. 231.) . , ^ . ...
douzains à un ouvrier qui avoit fait quelque chose
pour luy ; et voyant qu'il avoit mis deux rangées de
dix sols chacune, et une de cinq, puis deux autres
rangées aussi de dix sols, et une autre de cinq ; il
luy en demanda la raison ? C'est, lui dit-il, que je
song-eois à la pièce quej'ay faite pour le Roi (Henry
le Grand) qui commence :
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses ! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses
A la mercy du sort !
Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire ! Et qu'il estmal-aysé de vivre en ton Empire
Sans désirer la mort !
OÙ les vers sont rangés de la mesme sorte qu'il avoit rangé ses sols.
Le maître était à ce point hanté par le rythme qu'il payait en mesure.
C'étaient ces stances amoureuses que Malherbe avait faites pour Alcandre (Henri IV) plaignant la captivité de sa
maîtresse (la princesse de Condé) — une des plus belles pièces et des plus honteuses actions du poète.
Il empruntait pour la première fois à Ronsard et à Desportes ce sixain coupé de deux petits vers. Voir l'histoire et les avantages de ce rythme dans Allais, p. 338-340. —
Les douzains étaient les sous qui valaient 12 deniers. —
Tallemant a comme d'ordinaire écourté vivement le trait, I, 283.
Le mot, qui ne peut manquer d'avoir été rapporté par Racan, a dû être prononcé entre le mois de janvier 1610, date de la composition de la pièce, et le mois de mai de la même année, date de la mort d'Henri IV, qui n'est pas traité de « feu roy ».
Soupers à la chandelle.
Quand il soupoit de jour, aux grans jours d'esté, il faisoit fermer ses fenêtres, et allumer de la chandelle ; et disoit, qu'autrement ce seroit disner deux fois.
Tallemant cite cette originalité, 1,286, en employant le discours direct, comme il ne manque presque jamais de le faire. Paulin Paris note en marge que l'on soupait alors à huit heures, comme on dînait à midi (V. an. 19).
Racan, qui avait ses entrées libres dans la chambre garnie de son maître, put surpendre cette habitude et la conter ensuite.
Les chenets.
Comme il se chauffoit un jour en compagnie, il y avoit à la cheminée de ces grans chenets du temps
passé, où, au lieu de pommes, il y avoit des figures d'hommes; ce qui ne luy plaisant pas (^ ), il dit, Mort d. pourquoi faut-il que ces vieux b. qui n'ont point de sentiment, se chauffent et tiennent la place d'honnestes gens qu'ils empeschent de se chauffer !
Frilosité et sans-gêne, ces deux points chez Mallierbe nous sont connus par ailleurs. Sur le 1" cf. anecdote 23.
L'historiette est racontée d'une façon un peu différente par Tallemant, 1. 1, 284, n. 1. « Une fois il osta les chesnets « du feu. G'estoient des chesnets qui représentoient de gros a satyres barbus : Mort Dieu ! » dit-il, « ces gros bougres « se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de froid. » La même scène a pu être rapportée par ses différents témoins.
. L'anecdote qui précède celle-ci dans Tallemant semble indiquerquele fait eut heu chez M. de Bellegarde. La chose est très vraisemblable ; là plus qu'ailleurs Malherbe avait son franc parler. Ce fut peut-être même dans la chambre de M"* de Bellegarde, où étaient des chenets assez hauts pour que Racan, un jour de distraction, ait pu prendre pour eux deux grandes dames assises au coin du feu. Tallemant, t. Il, 361.
Racan, qui vivait à l'hôtel Bellegarde, serait sans doute alors le rapporteur de ce trait.
Le faisan.
Anecdote 28. Un jour OU scrvit à la table de M. de Bellegarde (P. 231 .) ^^ Faisant, avec ce grand ornement de plumes que l'on
(1) Curieux exemple tout latin d'un relatif à l'ablatif absolu.
a accoustumé d'y mettre. M. de Bellegarde, qui l'avoit devant liiy, les arracha, et comme il les voulut jetter, le M" d'Hostel l'en empesclia, et luj dit, Monsieur, je vous supplie de ne point oster ces plumes ; cela est nécessaire à ce faisant, pour le discerner d'avec les chapons. — Sur quoy M. de Malherbe lui répondit brusquement, à sa façon ordinaire, Mettez-y plutôt un écriteau dessus, et y écrivez que c'est un faisant, si vous avez peur qu'il ne soit point reconnu. Cela fut cause que M. de Bellegarde défendit de mettre plus de plumes aux faisans que l'on servoit à sa table.
Voilà une des rares réformes du législateur qui ne lui aient pas survécu. Les cuisiniers ont vaincu Malherbe.
Tallemant rapporte l'histoire plus vivement (I, 283).' « Chez M. de Bellegarde, on servit un jour un faisan avec la teste, la queue et les aisles ; il les prit et les jeta dans le feu. Le Maistre-d'hostel luy dit : * Mais on le prendra pour un chapon. — Eh bien ! mortdieu ! » respondit Malherbe, t mettez-y donc un escriteau et non pas toutes ces viédazeries. »
Tallemant a bien l'air de dire que c'est Malherbe et non Bellegarde qui commença par dépouiller le faisan. Ce serait vraiment trop grossier. Probablement hanté par Tallemant, le Bibliophile Jacob a lu faussement dans le ms. de Conrart : t M. de Malherbe qui l'avait devant lui, les arracha... » R. des provinces, p. 526.
L'anecdote venait sans doute de Racan qui habitait chez M. de Bellegarde où Malherbe avait aussi sa table. Ils y prenaient chaque jour leurs repas ensemble. Cf. Mém. p. Lxxiii, avant-dern. 1.
Dans Conrart, le ton général est bien celui de Racan ;
quelle différence avec celui de Tallemant ! De plus, ce mot se retrouve plusieurs fois dans les Mémoires : « M. de Mallerbe lui répondit brusquement, à sa façon ordinaire... >» Voir Introduction, p. 18, ii.
Musique et gants.
Anecdote 29. M. de Malherbe n'estoit délicat ni en musique, ni
^ ■ ^'^ en gans, et il aymoit autant ouyr chanter une
chanson du Pont-neuf, que le plus bel air du monde ;
et avoir des gans de 10 sols, que des meilleurs^ et
des mieux préparez.
Notre manuscrit éclaire ici Tallemant, t. I, 289, que l'on comprenait généralement dans un sens diamétralement opposé. « Malherbe disoit qu'il se connaissoit en deux choses, en musique et en gants. Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre. » Le mot du poète est donc ironique, à moins par hasard qu'une négation n'ait été omise dans la lecture du manuscrit de Tallemant des Réaux.
Malherbe, en effet, a prouvé qu'il ne s'y connaissait pas en musique : il ne réussit que deux fois à composer des strophes qui se puissent chanter. Voir Souriau, p. 98 (en mettant de côté la méprise inévitable due à Tallemant et en ajoutant à la note 3 une autre pièce, celle de la p. 234 de l'éd. Lalanne). — Néanmoins il créa ou restaura un grand nombre de rythmes avec un vrai sentiment de l'harmonie : ce fut un des principaux points où il porta ses laborieux efforts. Voir dans Allais des pages très fines sur Vharmoîiie colorée de Malherbe, p. 134 et s., sur les divers rythmes employés par lui : Chap. X, l^e et 2* parties; XII,
3° partie; XIII, 4« partie, etc., et la Note inédite du même auteur insérée à la fin du présent travail, p. 85.
En fait de musique, ce qu'il aimait à « ouyr chanter » et à chanter lui-même, c'étaient les chansons du Pont-Neuf: voir an. 8 et note.
Musique et gants.... Malherbe, qui avait le goût naturel des antithèses, se plaisait à ces rapprochements imprévus et irrévérencieux.
Celui-ci put être rapporté par Racan qui l'avait entendu répéter plus d'une fois.
L'Ermite.
.Anecdote 30. Un nommé Chaperonnaje, qui sefaisoit appeller le (P. 232.) Chevalier de la Madelaine, par ce qu'il avoit obtenu permission du Roy Louis xiii. d'instituer un Ordre de ce nom-la, eust d'abord le dessein de bastir une Maison dans la forest de Fontainebleau^ pour ceux qui voudroyent estre de cet Ordre. Mais, ayant changé d'avis, il demanda permission au Roy de faire dresser une espèce d'oratoire dans la Galerie du Louvre où sont les portraits des Roys. S. M. la lui ayant accordée, il fit dresser un grand Pavillon dans cette galerie, en forme de petit hermitage, de velours Supraris, doublé de toile d'argent. Il passoit là les jours et les nuits, sans sortir, à ce qu'il disoit, avec un sien compagnon, tous deux vestus d'une robbe d'Hermite de Drap gris, en broderie de laine rouge. Un jour, le Roy estant allé dans la galerie, et M. de Malherbe l'y ayant suivy avec beaucoup de Noblesse ; il demanda à ce prétendu hermite, qui disoit qu'il ne sortoit point
— iD —
de ce lieu-la, où il faisoit donc ses nécessitez naturelles ? A quoy n'ayant pas répondu nettement, le Roy luy commanda de quitter sa galerie, disant, Je croy que ce vilain-la est si impudent qu'il c... dans ma galerie ; je ne veux plus qu'il y soit. M. de
Racan le vit depuis, avec son camarade, qui avoyent quitté l'habit d'hermite, et estoyent vestus de deux habits qu'ils s'estoyent fait faire du velours du Pavillon, avec les manches et la doublure de toile d'argent. Et il ouït dire, au bout de quelque temps, qu'il estoit allé à Rome, où il tenoit une table qui estoit quelquefois de 50 couverts, et toujours la meilleure et la plus délicate de la Cour. Cela dura longtemps, sans qu'on seût où il prenoit de quoy fournir à cette dépence, et à toutes les autres qu'il faisoit à l'avenant de celle-là. Puis, tout d'un coup il disparut, sans qu'on ayt jamais appris ce qu'il estoit devenu.
Il serait intéressant de retrouver ailleurs quelques renseignements sur cet « irrégulier ».
Si l'on estimait que le mot de L'ouis XIII n'est point d'une noblesse royale, on n'aurait qu'à parcourir le Journal d'Héroard pour s'édifier sur le vocabulaire qui lui fut enseigné dès son âge le plus tendre. —
Afin de savoir ce qu'était le Velours supraris, nous avons fait une petite enquête, qui est restée sans résultat, dans les filatures de Reims et les fabriques de soieries de Lyon. Il nous a été répondu que « le velours supraris n'est plus un type bien défini de l'article, et le nom semble en effet être de convention. Qui pourra dire d'ailleurs dans 300 ans ce qu'est le satin soleil, le drap Montagnac, l'armure royale, etc..
ou comme nuances le Magenta ou le Solférino? » — Le nom indique apparemment une qualité supérieure. — Ce serait une question de « nouveautés » anciennes à poser h. l'Intermédiaire des Chercheurs. En tous les cas le manuscrit donne bien du « velours Suprmns » et non du velours préparé, comme a lu le Bibliophile Jacob (Revue des provinces, p. 526).
L'anecdote est évidemment de Racan.
Y. Revue bleue, p, 732, coi. 1 et 2.
La Grand'Messe.
Anecdote 31. Un Dimanche, M. de Malherbe, estant allé en une (p. 232.) Eglise, pour entendre la Messe, à l'heure que la Grand Messe se dit, M. de Racan y arriva aussi, et le trouva à la Porte de l'Eglise ; il luy demanda, s'il nevouloit pas entrer plus avant, pour entendre la Messe ? A quoy M. de Malherbe répondit brusquement, selon sa coustume, Pensez-vous qu'une grande Messe ne porte pas plus loin qu'une petite ?
Voilà une 3« boutade religieuse (Cf. an. 14 et 24) qui ne prouve pas encore grand'chose sur la religion de Malherbe.
Evidemment il n'était pas pieux, mais il s'acquittait strictement de ses devoirs religieux , non seulement en public, comme ici, mais même en particulier dans sa chambre garnie. Racan, qui allait le surprendre à toute heure du jour, pour une fois qu'il le voit faire gras un samedi où on ne le doit pas, n'en revient pas d'étonnement (Mém. p. Lxvm).
Ce trait est venu évidemment à Conrart par l'intermédiaire de Racan.