‹ Anecdotes inédites sur Malherbe. Supplément de la Vie de MalherbeChapitre 16 sur 21 · V. Revue bleue, p. 730, 2^ col · texte numérisé non relu

V. Revue bleue, p. 730, 2^ col

Les médecins.

Anecdote 13. S'estaiit un jourtrouvé mal, il envoya prier Théve- (P. 2-23.) jjÎQ^ qy[ gst aujourd'hui excellent Oculiste, et qui estoit alors de la Maison de M. de Bellegarde, de le venir voir, comme son amj particulier, et luy ayant fait taster son pouls, Thévenin trouva qu'il avoit la fièvre, et luy conseilla de prendre avis d'un Médecin, avant que de faire aucune chose. M. de Malherbe luy dit qu'il n'en connaissoit point, et luy demanda s'il luy en voudroit enseigner un qui fust habile homme ? Il lui nomma M. Robin, qui estoit alors Doyen de la Faculté, et en grande estime. Mais M. de Malherbe, répétant deux ou trois fois ce nom de Robin, lui dit, enfin, C'est un plaisant Robin de s'appeller ainsi ; Je vous prie de m'en nommer un autre ; car je ne veux point de celuy-là. Thévenin lui en proposa un autre nommé Guénebaut, qui estoit aussi en grande réputation. Guénebaut, reprit M. de Malherbe, Voila un nom de chien courant. Je ne prendrai point encore celuylà. Après cela, Thévenin luy en nomma un 3" qui s'appelloit D'Acier ; sur quoy il dit encore , Quel nom voilà d'Acier! C'est donc que cet homme-là est

plurdur que le fer. Je ne veux point de luy non plus. Enfin, il luy en indiqua un quatrième, nommé Provin,

duquel il se contenta, et l'envoya quérir.

Cet enfantillage de Malherbe, raconté si longuement par Racan (on reconnaît là, à n'en pas douter, son ton habituel de conteur) est vivement résumé par Tallomant (I, 291). — Voir la noie de Paulin Paris (p. 317) sur Thévenin qui devint célèbre après avoir l'ait recouvrer un o'il à chacun, à trois pensionnaires des Quinze-Vingt.

Malherbe était rarement malade, « sa constitution étoit excellente ». Mém. lxvi.

La guerre religieuse.

Anecdote 14. Pendant le siège de La Rochelle, où il avoit suivy la (P. -li-^.) Cour, (en 1628.) comme il s alloit promener un jour, il se mit à considérer les soldats du camp du Roy, et ceux de la ville, quiparoissoyentdece costé-la, sur le bastion appelle de l'Evangile ; et dit à Racan, et à quelques autres, qui estoyent aveque luy, d'un ton et d'un geste tout à fait brusques, selon sa coustume. A qui Diable! en veulent ces gens-là, de tâcher tous les jours à s'égorger les uns les autres, encore qu'ils n'ayent rien à demesler ensemble ? Voyez-vous cet homme-la, disoit-il, en monstrant la sentinelle la plus avancée du bastion ; Il souffre la faim, et mille autres incommoditez ; et s'expose à tous momens à perdre la vie, par ce qu'il veut communier sous les deux Espèces ; et les autres l'en veulent empescher : N'est-ce pas un beau sujet pour troubler toute la France ?

C'était en juillet 1628. Malherbe âgé de 73 ans venait de nouveau implorer le roi contre les meurtriers de son fils. Il était si excité qu'il demandait dans la cour même du quartier royal à se battre en duel, et Racan, qui commandait comme enseigne la compagnie des gens d'armes du marquis d'Et'fiat, dut le prévenir qu'il se rendait ridicule (Mém. Lxviii). lien voulait à toute la race juive, dont il soupçonnait les meurtriers défaire partie, et il venait de composercontre eux un sonnet antisémite (Malh. 1. 1, 276),— « Le bonhomme, dit Tallemant, gagna à ce voyage le mal dont il mourut à son retour à Paris », le 16 octobre. —•

La présente anecdote rouvre la question très délicate de la religion de Malherbe. Depuis que nous avons publié ce nouveau trait dans la Revue bleue du 3 décembre 1892, p. 730, col. 2, des protestants, nous le savons, sont tentés de l'invoquer pour se confirmer dans leur opinion que le poète, sorti d'une famille protestante, était protestant au fond du cœur. Voir à cet égard les articles intéressants du Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme, entre autres 1860, t 9, p. 258; 1862, t. 11, p. 239 ; 1873, t. 22, p. 93 ; 1891, t. 40, p. 387, article de M. N. Weiss.

Sans vouloir discuter la question, nous ferons remarquer simplement que la portée de cette boutade est fort atténuée d'abord par l'état de chagrin et d'aigreur où se trouvait alors le poète, et surtout par le penchant qu'il eut toujours à la contradiction : parlant ici à Racan et à des catholiques, il raille les cathohques,tout comme il raille les protestants lorsqu'il s'adresse à son amie protestante madame des Loges (l'incident du livre du pasteur Dumoulin, Racan, t. I, 221), et en combien d'autres occasions dans sa correspondance intime I

Nous demeurons dans l'opinion que Malherbe était nettement, mais peu profondément catholique, et qu'il eût peutêtre compté de nosjours parmi les indifférents.

Nous ne voyons d'ailleurs la thèse des protestants soute-

nue par aucun critique en dehors d'eux : Sainte-Beuve, p. 414 ; Lalannc (t. I, p. x, xi et xlii), Gasté (p. Il), Allais (passim), Souriau (p. 77, 78). —

On ne peut douter que le mot n'ait été rapporté à Conrart par Racau lui-même à qui il lui adressé.

Les Cacophonies.

Anecdote 15. M. des Yveteaux le reprenoit un jour de ce vers :

Enfin cette Beauté m'a la place rendue ;

disant que ces 3 syllabes ma, la pla, sonnoyent fort mal. — Il vous sied bien, luy répondit-il sur le champ, de trouver ma, la, pla, mauvais, vous qui avez dit parable à la fia et luy allégua un de ses vers où il y avoit,

comparable à la flame.

Le vers de Malherbe est le premier de la « Victoire de la Constance », t.I, p. 28.

Nous avons réussi à retrouver le vers de des Yveteaux dans ses Œuvres (édit. Prosper Blanchemain, Paris, chez Aug. Aubry, 1854). C'est dans une pièce qu'il fit pour Henri IV (p. 64). Le roi célèbre sa maîtresse :

La neige aux plus hauts monts fiaichemont amassée Ne peut à la blancheur de ces mains s'esgaller; Comme il n'est point d'aideur, présente ni passée, Co'nparahLe à la (lamine où je me veux hrusler.

Des Yveteaux afTectionnait ce lourd Vidiecl'\ï comparable : il pèche d'ailleurs bien souvent contre Iharmonie dans ses vers.

Malherbe ne se garda pas toujours de ces cacophonies, auxquelles il faisait impitoyablement la guerre chez les

autres, tels que des Yveteaux et Desportes (Lai. iv, 269,31.4,

315). Voir Fensemble de la question (doctrine et pratique

de Malherbe) traité par M. Souriau dans son ch. m Hiatus

et Cacophonie, noisiuimeni p. 27-29. — A propos du vers

de des Yveteaux, M. Blanchemain (p. 64) remarque que

« ces consonnances se rencontrent dans les meilleurs poètes.

Despréaux n'a-t-il pas dit tra, ça, ta, pa, ta dans ces vers

de son épître m :

Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre, N'attendait point qu'un bœuf pressé de l'aiguillon Traçât à pas tardifs un pénible sillon. — ï » Vers 60.

Mais ne pourrait-on prétendre que cette consonnance, si elle n'est pas voulue, n'est point ici mal placée ? La vérité est que ce sont là de bien minutieuses critiques. —

Les rapports de Malherbe et de des Yveteaux ne furent pas toujours aussi hargneux. C^est des Yveteaux qui insista auprès d'Henri IV, pendant 5 ans, de 1600 à 1605, pour faire venir Malherbe de Provence à la Cour (Mém. de Racan, lxv). —

La présente historiette devait courir les salons littéraires: aussi est-il difficile de savoir si elle provenait originairement de Racan ou de tout autre.

Nous la connaissions déjà par Tallemant qui en fait un petit dialogue vif, I, 275, et par Ménage qui au contraire ne met pas en présence les deux poètes, p. 444.

Les Gordeliers.

Anecdote 16. Comme il (Malherbe) faisoit les Stations d'un Jubilé CP. 224.) avec Madame la marquise de Ramboiiillet, sur la fin dujour elle voulut entrer dans l'Eglise des Gordeliers ; Il fit tout ce qu'il put pour l'en détourner; et sur ce qu'elle luy en demandoit la cause, Voulezvous que je vous le die, Madame^ luy répondit-il ? Je

ne saurais trouver bon de vous voir entrer, à l'heure qu'il est, en un lieu oit il y a 300. hommes sans haut-de-chausses.

Grossière boutade où se trahit l'esprit terre à terre de notre poète lyrique.

Le mot a pu être rapporté à Conrart par la marquise, bien qu'elle fût « un peu trop délicate » au gré de Tallemant, II, 304, ou bien par Racan qui l'aurait tenu de Malherbe

ADDITION m

DEUXIÈME SÉRIE DE « BONS MOTS » (Anegdoti:s 17 a 32)

ADDITION III. — Elle occupe les p. 229-232, et s'intercale après : «Combien ena-t-il de fièvres ? » (Mém. p. lxxxv.i

La Consolation à la princesse de Gonty.

Anecdote 17. Il obligea la Princesse de Conty à retourner exprès ^^' ^^^"^ à Saint-Germain en Laye, pour y recevoir la Lettre de consolation qu'il luy fit sur la mort du Chevalier de Guise son frère, parce qu'elle y estoit quand il la commença, et qu'il l'avoit marqué dès l'entrée ; aymant mieux liiy donner la peine de faire ce voyage, que de prendre celle de changer peut estre une période ou deux de cet ouvrage.

La Consolation (en prose ou en vers; était un véritable yem'e littéraire de l'époque. On sait que Malherbe s'y adonnait avec plus de soin que de célérité (Lal. p. 32, 38, 2G8 consolation au président de Verdun, qui était remarié (juand arriva la pièce sur son veuvage, etc.). La lenteur dans le travail était d'ailleurs un de ses plus graves défauts comme auteur d'à-propos : il savait parfois l'expliquer ingénieusement (t. IV, p. 224-226, cité par M. Souriau, p. 91, n. 2). — Voir une intéressante étude sur Malherbe consolateur dans la thèse de M. Allais, p. 355-368.

La lettre à la princesse de Conty est un véritable ouvrage qui occupe 23 pages de l'édition Lalanne, t. IV, p. 195-218. Elle commence ainsi : « Ne pouvant aller à Saint-Germain sitôt que je désirois... » Plus loin : « Ce que j'en apprends, c'est qu'à Saint-Germain vous soupirez comme vous soupiriez à Paris... ».

M. Souriau, p. 91, cite spirituellement cette autre phrase de la lettre : a Nous ne sommes plus ce que nous étions'hier... et déjà, Madame, je ne suis plus celui que j'étois quand je me suis mis à vous écrire cette lettre. . » Lal. p. 2()0.

Racan avec les autres disciples professait une grande admiration pour cette œuvre (Mémoires, p. lxxxvi). C'est lui qui a pu rapporter ce traita Conrart. — ■

Chapelain raconte aussi l'anecdote, qu'il dit tenir de Malherbe ; il lui attribue une autre raison presque aussi faible que celle-ci et qui peut bien s'être combinée avec elle : c'était « afin qu'on ne pût pas dire qu'étant en une même ville, il n'avait qu'à lui dire ce qu'il lui écrivait. » I, 573. Lettre à M. de Monstreuil, 12 février 1640 (cité par M. Souriau, 91, n. 2).

V. Revue bleue, p. 732, col. 1. Nous y avons rabaissé par mégarde M™^ la princesse deConty au rang de duchesse ; nous lui en faisons amende honorable.

A l'hôtel de Rambouillet.

Anecdote 18. Estaiit allé un jour à l'Hostel de Rambouillet, où il ne trouva qu'une Demoiselle, auprès de laquelle il s'assit ; une balle de Mousquet passa entr'eux deux. Le lendemain, il y retourna, et Madame la Marquise de Rambouillet luy faisantcomplimentsurcet accident. Je voudrois, luv répondit-il, qu'elle m'eust tué ; je suis vieux ; j'ay assez vescu ; et puis, quelqu'un n'eust pas manqué de dire que Monsieur le Marquis de Rambouillet m'eut fait tirer ce coup-la. Ce qu'il disoit, parce qu'il avoit été amoureux de cette Dame, pour laquelle il avoit fait plusieurs pièces de vers.

Conrart devait tenir ce trait de M™" de Rambouillet, qui

l'avait raconté dans les mêmes'termes à Tallemant (I, 302].

On sait que Malherbe fut un des adorateurs de la mar-

quise.pour elle il trouva avec Racan le joli anagramme d'Arthénice qui fit fortune : il fut très fâché que Racan l'eiU devancé en appliquant le nom à M"" de Termes qui s'appelait aussi Catherine (Racan, Mém. p. lxxxvi ; Tall. I, 302). Nous l'avons déjà vu faire ses confidences littéraires à M™* de Rambouillet (an. 5) et ses dévotions avec elle (an. 16).

On ne connaît que deux pièces de vers faites par Malherbe en son honneur — Lai. 1. 1, p. 247 et 264.

Sur la satiété de la vie chez le vieux poète, voir aussi son mot à Racan au siège de la Rochelle (Mém. lxviii).

Le cuisinier ganté.

Comme ilalloit un jour disner chez quelqu'un qui l'en avoit convié, il trouva un valet à la porte qui avoit des gans à la main, c'estoit vers les onze heures. Il luy demanda, Qui estes-vous mon amy ? Monsieur, répondit l'autre, je suis le Cuisinier de céans. — Vertuchou, repartit M. de Malherbe, en s'en allant, Je n'aj garde de disner chez un homme dont le Cuisinier

a des gans aux mains quand il faut servir.

Tallemant cite le mot en Tubrégeant. I, 283. Paulin l*aris note enmarge qu'on dînait alors à midi.

C'est un des numéros de la liste interminable des originalités de Malherbe. Celle-ci est assez méchante pour le bourgeois qui l'avait invité, et qui n'avaitsans doute en tout qu'un maître Jacques pour le servir.

Les répétitions.

Anecdote 20. ï^ mettoit asscz souvcnt une mesme pensée en di- (p. 229.) vers endroits, et vouloit qu'on le trouvast bon, disant,

— ey2 —

que quand il avoit mis un tableau sur sa cheminée, il lui estoit permis de le mettre sur son buffet quand il vouloit. Mais Racan lui disoit, que ce portrait n'estoit qu'en un lieu à la fois ; et que la pensée qu'il répétoit demeuroit en même temps en toutes les pièces où il

l'avoit mise.

Malherbe ne pouvait pas répliquer par la vraie raison, à savoir que sa galerie de tableaux n'était pas assez riche pour qu'il pût en mettre un sur sa cheminée et un autre sur son buffet.

Ménage remarque àlap. 528 : « Malherbe a plus d'une fois emploie les mesmes pensées en difïérens endroits.... : et quand ses familiers lui enfaisoient reproche, il leur répondoit, qu'il estoit permis démettre sur sa cheminée, ce qu'on avait mis sur son cabinet... » Voir l'opinion de Ménage, p. 329, sur la sécheresse de Malherbe, qui le fit mal juger du Cavalier Marin (anecd. suivante).

Tallemant, t. I, p. 293, raconte, dans les mêmes termes que Conrart, ce trait relatif aux répétitions de Malherbe. Ce n'était pas d'ailleurs le seul différend que Racan avait avec son maître : voir Mémoires, p. lxxi, lxxxiv, lxxxv. Ce fut un disciple moins servile qu'on ne le croit communément, ainsi que nous essaierons de le montrer dans sa biographie.

Il n'y a guère que lui qui puisse être l'auteur de cette historiette.

Portrait de Malherbe.

Anecdote 31. H estoit grand et bien fait, mais il crachottoit tou- (!*• 229.) JQm^s . ce qui faisoit dire au Cavalier Marin, qu'il n'avoit jamais veû un homme si humide, ni un Poète si sec.

Voilà un des mots les plus connus sur Malherbe, grâce au 37" entretien de Balzac publié dès 1G57 : a... il crachoit pour le moins six fois en récitant une Stance de quatre Vers. Et ce fut ce qui obligea le Cavalier Marin à dire de luy, etc. » Notons qu'il y a toujours de la charge, ou de la rhétorique (ce qui revient au même) dans les traits que Balzac prête à Malherbe : le poète a été vengé de main de maître par Sainte-Beuve (p. 410-420).

Ménage en 1666 cita aussi le mot de Marin, p. 329.

Tallemant reproduit notre anecdote en deux fois, t. I, p. 274 et 287, et il ajoute: « A cause de sa crachotterie il se mettoit toMsjours auprès de la cheminée (1). »

Malherbe était « un poète sec » surtout au regard d'un Italien qui estimait avant tout la facilité et la fluidité sans profondeur. Il est certain néanmoins qu'il ne brilla jamais par l'abondance et la variété (voir entre autres l'an, précédente sur ses redites). —

Le mot de Marin était de notoriété publique; quant au débutde l'anecdote sur les avantagesextérieurs de Malherbe, il émane plus ou moins directement de l'un des trois membres de la société de Conrart qui avaient connu le poète, Balzac, Chapelain ou Racan.

Voir l'étude intéressante de M. Lalanne, t. I, p. cxxivcxxviii, sur lesportraits authentiques de Malherbe.

(1) On remarquera qu'à la p. 274 de Tallemant le crochet[ qui indique les passages des Mémoires de Racan devrait être reculé jusque devant les mots: d'une constitution. puisque les premiers mots de la phrase ne se retrouvent que dans notre manuscrit.

Les parodies.

Anecdote 22. Dans l'Edition de toutes ses Œuvres, qui fut faite après sa mort, on a recueilly bon et mauvais, sans aucun choix, ni aucune distinction ; tesmoin cette pièce si chétive, qu'il fit sur le mariage du Roy Louis XIII. et qui commence.

Cette Anne si belle Qu'on vante si fort, Pourquoi ne vient- elle ?

Vray'mentellea tort !

Pour s'excuser, il disoit qu'on l'avoit trop pressé. Une autrefois il disoit qu'il l'avoit faite ainsi exprès, pour eoîpescher qu'on ne lui demandast trop souvent des vers. Tantôt il alléguoit, qu'il les falloit ainsi pour l'air ; et enrageoit de ce qu'il n'avoit pas de meilleures raisons à dire. Théophile, qui le

picottoit toujours, en fit une parodie, qui commençoit,

Ce divin Malherbe, Cet esprit parfait.

Donnez-luy de l'herbe, N'a-t-il pas bien fait ?

Luy mesme, ou quelque autre, en fit aussi une de cette pièce de quatrains où le second vers est : Cela se peut facilement,

et le quatrième,

Gela ne se peut nullement.

1. Dans la première partie de l'anecdote, il s'agit de l'édi-

tion médiocre des OEuvres de Malherbe qui parut en 1030, in-^". Elle donnait à la p. 101 la chanson : Celle Anne si belle... (Lai. t. 1,234), faite par le poète pour le ballet du 19 mars IGlo, qui précéda le mariage de Louis XIII.

Racan avait rapporté à Ménage (Ménage, 513) «que Malherbe fit ces vers à la prière de Marais, porte-manteau — (et bouffon) — de Louis XIII sur un air qui couroit, et qu'il les fit en moins d'un quart d'heure » . Nous le croyons facilement. Racan ajoutait que ces vers * ne furent point estimés » et que « Malherbe lui-même ne les estimoit pas ». — L'air était d'un musicien, nommé Guesdron.

Racan, selon Ménage, citait la parodie de Théophile en des termes un peu différents :

Ce brave Malherbe Qu'on tient si parfait.

Donnez-lui de l'iierbs, Car il a bien fait.

Nous ne pouvons dire quelle est la vraie leçon, n'ayant pas trouvé ces vers dans l'édition moderne des OEuvres de Théophile, donnée par Alleaume, Bibl. elz., en 1856.

Malherbe se vengeait de ces « picottements » par le peu d'estime qu'il faisait de Théophile : voir sa lettre à Racan du 4 nov. 1G23, Lai. t. 4, p. 8.

Tallemant rapporte également toute cette anecdote dans les mêmes termes que notre manuscrit, sauf qu'il attribue la parodie à Bautru, t. I, 29G.

Ces renseignements paraissent bien avoir été transmis à Tallemant et à Conrart par Racan, comme ils l'ont été par lui à Ménage.

II. La seconde pièce parodiée est une chanson qui fut faite sur une chanson espagnole en collaboration par Malherbe, Racan et surtout madame de Bellegarde dans la chambre de celle-ci ; c'est Racan qui l'apprit à Ménage (Ménage, 496). Elle commence ainsi :

MALHEBUE. 5

Qu'autres que vous soient désirées, Qu'autres que vous soient adorées,

Cela se peut facilement.

Mais qu'il soit des beautés pareilles A vous, merveille des merveilles,

Cela ne se peut nullement. (Lai. t. I, p. 96.)

Racan ajoute qu'on la mettait sur le compte de Malherbe, ce qui était confirmé par la parodie de Berthelot.

Conrart, qui devait lui aussi tenir ces détails de Racan, ne se souvenait plus de l'auteur de la parodie. Sa mémoire ne le sert pas mieux quand il parle de quatrains, ce sont des sixains, comme on vient de le voir, et ce n'est pas le 2" et le A" vers, mais le 3' et le G* qui reviennent en refrains.

Tallemant, t. I, 296, dit que « c'estoient des couplets que M. (sic) de Bellegarde avoit faits, et que Malherbe avoit seulement raccommodez. La parodie en est plaisante ; elle est dans le Cabinet satirique » et en note : « C'est Bertelot qui Fafaitte ». — Paulin Paris pense avec raison que « M. de Bellegarde » est une erreur du manuscrit pour € Madame de B. »

La parodie se compose de sept couplets très mordants, cités en entier par Ménage (497); on les trouvera reproduits par Paulin Paris dans Tallemant^ 1. 1, 320. En voici le dernier :

Etre six ans à faire unaode, Et faire des lois à sa mode,

Cela se peut facilement :

Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles,

Cela ne se peut nullement.

« Malherbe pour réponse à ces vers, dit Ménage, fit donner des coups de baston à Bertelot par un gentilhomme de Gaen nommé la Boulardie » — (et non la Boulardière, comme dit Paulin Paris, 321), — Ménage approuve fort ce moyen qu'il voudrait voir revenir quelque jour en usage, afin de se venger de ses ennemis, tels que Boileau et Bussy- Rabutin. ^-

Ne serait-ce point une réminiscence, d'ailleurs inexacte,

de cette aventure qui aurait fait dire à Musset pariant de Mathurin Régnier dans sa pièce Sur la Paresse (Poésies nouvelles) :

Lui qui se rcdrcss;iit comme un serpent dans l'herbe, Pour une balourdise échaiipée à Mallicrbo, Et qui poussa l'oubli de tout respect humain Jusqu'à daigner rosser Berthelot de sa 7nain !

— Nous retrouvons ici habilement amenée la rime riche herbe, Malherbe^ employée plaisamment par Théophile.

Les camisoles.

Anecdote 23. Estant un jour chez madame Desloges, en liy ver, il fit voir que les camisolles et les doublures qu'il portoit, alloyent jusques au nombre de 14.

Le Bibliophile Jacob a lu par erreur dix-huit au lieu do li (R. des provinces, p. 525).

Nous savions déjà par Racan que Malherbe était très frileux et qu'il mettait en hiver 12 paires de bas superposées (Mém. p. Lxxiii). Tallemant nous apprend qu'il portait un manteau doublé tout l'été (t. I, 291, n.). Il cite aussi le présent trait (Ibid.) en ajoutant que ces quatorze épaisseurs étaient « chemises, chemisettes ou doublures ». Malherbe avait d'ailleurs pour maxime que « Dieu n'a fait le froid que pour les pauvres et pour les sots ». Mém. lxxiv.

Ses ennemis raillaient sa manière de se couvrir. Berthelot dit dans une parodie, que mentionne l'anecdote précédente :

Avoir quatre chaussons de laine Et trois casaquins de futaine,

Cela se peut facilement ; Mais de danser une Bourrée, etc

Cela ne se peut nullement.

(Paulin Paris, Tallemant, t. I, 320.)

On sait combien Malherbe aimait ce salon de M"' des Loges. (Voir Lai, Table, art. des Loges.)

Ce détail des camisoles a dû être fourni par elle à Conrart.

Page 1