‹ Anecdotes inédites sur Malherbe. Supplément de la Vie de MalherbeChapitre 2 sur 21 · IV. — Mode de publication des anecdotes · texte numérisé non relu

IV. — Mode de publication des anecdotes

Les Mémoires de Racan 'pour la vie de Malherbe. L'ancien manuscrit de la Bibliothèque Nationale.

On sait que les renseignements détaillés que nous possédons sur le caractère et la vie de Malherbe viennent de notes biographiques rédigées par Racan vers

1650, en faveur de Ménage, qui préparait une édition des œuvres du maître. Les- Mémoires de M. de Racan 'pour la Vie de Malherbe passèrent en manuscrit sous les yeux de Ménage, de Pellisson, de Conrarl, de Tallemant des Réaux, de La Fontaine, et ne furent probablement publiés qu'en 1672 par Yabhé de Saint- Ussans, La date de la première édition de ce manuscrit est l'objet d'une question délicate que nous nous proposons d'étudier prochainement dans notre thèse de doctorat sur Racan. L'on peut consulter, en attendant, la Notice de M. Lalanne, dans les Œuvres de Malherbe, t. I, p. lxi et lxii, et notre article de la Revue bleue du 3 décembre 1892, p. 728.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les Mémoires ont été publiés 3 fois dans la seconde partie de notre siècle :

P En 1857, Tenant de Latour les donna dans les Œuvres complètes de Racan, Bibl. elzévirienne, t. I, p. 251-289. 11 avait le mérite de suivre un manuscrit qu'il avait retrouvé à la Bibl. Nat. : malheureusement il laissa échapper, en le copiant, un assez grand nombre d'inexactitudes.

2° En 1862, M. Ludovic Lalanne publia du même ms. une recension beaucoup plus fidèle dans les Œuvres complètes de Malherbe, collection des Grands Ecrivains de la France, t. I, p. lxi-lxxxviii.

3° En 1874, M. Becq de Fouquières publia de nouveau les Mémoires en tête de son volume des Poésies de Malherbe, p. xiii-xxxiv. Il y ajoutait des rapprochements intéressants tirés de Tallemant des

Réaux et de Balzac ; mais il ne fait guère que reproduire le texte de 18G2 avec quelques corrections que pour la plupart M. Lalanne avait indiquées lui-même, et il retranche un certain nombre de notes de son prédécesseur. Cette édition, qui donne en un volume ordinaire toutes les oeuvres poétiques de Malherbe, est sobre et pratique pour les gens du monde ; mais elle ne constitue pas un progrès réel au point de vue spécial de l'établissement du texte des Mémoires. C'est donc à celui de M. Lalanne, celui de 1862, que nous renverrons au cours de ce travail.

Les trois éditions de 1857, 1862 et 1874, on le voit, ont été faites sur le même ms. : c'est celui de la Bibl. Nat., autrefois ms. de M. L. Bigot 360, aujourd'hui : Fonds français n° 6.002, 13 feuillets in-4°.

Après un examen attentif, l'inventeur, Tenant de Latour, s'était « profondément convaincu qu'il présente le véritable texte des Mémoires pour la Vie de Malherbe, sans lacune, et surtout sans aucune adjonction » Racan, t. 1^ p. xii.

M. Lalanne {Malherbe, t. I, p. lxii) le croit « contemporain de Racan » et estime « que c'est bien là, sans altération ni interpolation, le véritable texte sorti de la plume de l'élève chéri de Malherbe » .

Nous ajouterons à ces témoignages un autre tout personnel : nous avons eu la bonne fortune de découvrir quelques lignes de l'écriture de Racan, dont on n'avait jusqu'ici aucun échantillon certain, et en les rapprochant du ms. de la Bibl. Nat., il nous a paru écrit

très probablement de la main même du poète (*). Tel a été jusqu'à ces dernières années le seul manuscrit connu des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe. Il en existe pour tant un autre.

Le nouveau manuscrit de V Arsenal,

Vers 1858, l'infatigable Bibliophile Jacob, en dépouillant les 49 volumes mss. de Conrart, à la Bibl. de l'Arsenal, rencontra dans l'un d'eux une série d'anecdotes sur Malherbe, et il les signala ainsi en 1862 dans son catalogue du Recueil Conrart, Cabinet historique, t. VIII, 2" p'% p. 223 :

« VHP Recueil... pièce 22 : De la main de Conrart. Mémoire concernant maître François de Malherbe. »

M. Lalanne ayant publié, cette même année, son édition des Œuvres de Malherbe, le Bibliophile identifia son ms. avec les Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe^ et reconimi que c'en, était une copie faite par Conrart : seulement elle contenait des anecdotes supplémentaires. En 1865, il envoya quelques-unes

(*) Il semble aussi être de la même écriture que la Nolice généalogique sur la fam. de Bueil, qui est attribuée en toute probabilité à Racan (Bibl. Nat., ms. fr. 20.786, fo 438 etss.). Elle a été publiée en 1889 par M. Camille Favre dans son édition du Jouvencel, de Jean de Bueil, t. Il, p. 423. — Nous ne parlons pas du ms. de la lettre que Latour a publiée comme une lettre de Racan au chancelier Séguier (t. I, p. 318) et qui n'est certainement pas de lui, ainsi que nous le montrerons ailleurs.

d'entre elles à son ami, M. Edouard Fournier, pour le recueil qu'il venait de hnâer, La Revue des Provinces, essai de «décentralisation littéraire etscientifîque» . Annotées par M. Fournier lui-même, elles parurent dans le numéro du 15 mars 18(35. Malheureusement les feuillets qui portaient les anecdotes les plus intéressantes avaient échappé au Bibliophile, et la copie qu'il avait envoyée des autres était fort peu précise.

D'ailleurs cette publication provinciale cessa de vivre après deux ans et demi d'existence ('), et dès 1866 l'attention des lettrés perdit de vue le précieux ms. de l'Arsenal.

Il fallait en quelque sorte le retrouver. C'est ce que fit, vers 1880, notre savant maître, M. Augusle Bourgoin^ à présent professeur au lycée Michelet, lorsqu'il préparait sa thèse sur Vaîentin Conrart. Dès qu'il sut que nous préparions la nôtre sur Racan, en 1890, il eut la générosité de nous confier sa découverte.

Cependant M. Ferdinand Brunot^ aujourd'hui maître de conférences à la Sorbonne, qui accumulait des documents pour sa remarquable thèse sur La Doctrine de Malherbe, feuilletait le ms. de son côté, et, sachant que nous nous en proposions la publication, il en usait avec une grande discrétion.

Nous unissons dans les mêmes remercîments mes-

(*) Elle a été publiée du IG octobre 1863 au 15 juin 1866, à Paris. Les deux premiers volumes ont paru sous le litre de « la Décentralisation». — Elle est aujourd'hui fort rare, et nous avons appris son existence il y a quelques jours seulement.

sieurs Bourgoin et Brunot;, dont le désintéressement nous permet aujourd'hui de publier enfin les parties nouvelles de -ce ms., qui ont passé depuis 35 ans par tant de traverses (*}.

Nous en avons détaché pour la Revue bleue du 3 décembre 1892 les anecdotes qui pouvaient le mieux intéresser le grand public : nous les livrons toutes

aujourd'hui au monde savant.

Description du volume.

Ce volume porte au dos : Huitième Recueil de Conrart^ /° Protocole. C'est, dans l'ancien catalogue de l'Arsenal, le 177-178 de la Jurisprudence française, aujourd'hui 2667.

Les trois parties qui le composent et qui ont chacune leur numérotation spéciale contiennent surtout des pièces de jurisprudence : dans la 3" partie seulement sont comme égarées quelques pièces littéraires. Le 9° de cette dernière partie est inscrit dans le nouveau catalogue des mss. de l'Arsenal, dû à M. Henry Martin, t. III, p. 68, sous ce titre: « Vie de François Malherbe, extraite en partie des Mémoires de Racan ». Il va de la p. 205 à la p. 236.

(1) Puisque nous payons nos dettes , nous adressons notre cordiale reconnaissance à notre ami, M. Louis Flandrin, le modeste et excellent professeur agrégé du lycée de Tours, qui nous a rendu le signalé service de revoir notre travail avec compétence ; — et aussi à M. S., dont le cœur dévoué et l'esprit élégamment cultivé, comme on n'en rencontre plus guère, sont prodigues envers nous d'encouragements précieux et de fins conseils.

Le papier a 263 sur 193 millimètres.

L'écriture du volume apparticut au xvii" siôcle ; celle de notre pièce, comme l'avait bien vu le Bibliophile, est de Conrart lui-même, de son écriture soignée, éléganteet posée, et non pas de son écriture hâtive , irrégulière et abrégée, dont il a écrit les pièces suivantes.

La reliure du volume est en parchemin de la fin du XVII® siècle.

Son histoire.

L'histoire de ce volume, comme celle des 48 autres du Recueil Conrart, va être, nous le savons, éclairée sous peu par M. Henry Martin dans le tome VIII de son catalogue, qui sera consacré à la formation du cabinet des manuscrits de l'Arsenal. L'érudit et aimable conservateur se propose de nous expliquer comment cette collection dut passer de la famille protestante de Com^art dans celle de son coreligionnaire Milsonneau, et de celle-ci, au xviii* siècle, dans les mains de M. de Paulmy, qui semble avoir distingué les parties littéraires de ce volume de droit, puisqu'il l'avait rangé dans son catalogue à VHistoire littéraire^ n" 684.

On peut déjà consulter sur cette histoire l'ouvrage de M. Auguste Bourgoin : Un bourgeois de Paris lettré auxvii" siècle. Valentin Conrart et son temps. Paris, Hachette, 1883 : on trouvera au chap. VII, p. 196-210 une étude fort intéressante sur « les Recueils manuscrits de Conrart ».

Comparaison des deux manuscrits. Analyse de A.

Si nous comparons maintenant le ms. de l'Arsenal que nous désignerons par la lettre A (Arsenal) avec celui delaBibl. Nat., que nous appellerons N (Nationale), nous constatons que A est une copie fidèle de N, faite par Conrart qui l'a augmentée lui-même de 4 additions importantes :

L'addition I occupe les pages 213 et 214, c'est-àdire les deux côtés d'un feuillet en entier. On y remarque plusieurs encres différentes : ce détail infime est essentiel, comme nous le verrons tout à l'heure.

L'addition II couvre un feuillet sur une page et demie, p. 223 et 224. La seconde moitié de cette page est restée en blanc. Au commencement de l'addition, p. 223, est inscrite cette manchette en marge : « Cecj n'est pas des Mémoires de M. de Pv,acan. » On note plusieurs encres différentes , et de plus un changement d'encre avec ce qui précède.

L'addition III, la plus considérable, rempht deux feuillets au complet, p. 229, 230, 231, 232, cette dernière page écrite très bas par Conrart, si bas même que le couteau du relieur a tranché la fin de la dernière anecdote. Traces de plusieurs encres différentes.

Enfin l'addition IV se compose de deux anecdotes.

que l'académicien a rajoutées d'une autre encre tout à la fin de sa copie, p. 23G.

En dehors de ces quatre additions bien nettes, une collation attentive des deuxmss. ne nous a révélé que des variantes insignifiantes portant sur un mot changé on interverti;, sur l'orthographe et sur la ponctuation.

De cette minutieuse analyse il nous est déjà permis de tirer plusieurs conclusions importantes :

1° Nous ne sommes pas à l'Arsenal en présence d'une autre rédaction des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe, mais d'une copie com'plélée.

2° Ce complément s'est effectué en A endroits bien distincts, et il a été écrit ou sur des feuillets spéciaux ou bien à la suite de la copie.

3" Ces quatre additions n'ont point été rédigées en .même temps que le reste, comme en témoignent le changement d'encre, la demi -page blanche laissée à la suite de l'addition II, le chargement excessif de la dernière page de l'addition III.

4* Chacune des trois premières additions, qui sont de beaucoup les plus considérables, n'a pas été composée en une fois, ainsi que l'indique en chacune d'elles la diversité des encres.

Rédaction de A. — Inter cal allons.

Nous pouvons à présent, ce me semble, reconstituer la manière dont Conrart dut procéder à la rédaction de son manuscrit.

Il emprunta le ms. des Mémoires, que Racan venait de rédiger pour Ménage, et il le copia avec le plus grand soin de sa propre main. Dans la suite, il apprit de nouveaux traits sur Malherbe, et, comme il était très collectionneur, il les nota à mesure, soit à la fin dé sa copie, soit sur des feuillets spéciaux qu'il intercala dans le corps de son ms. En soudant ainsi avec le reste le second de ses suppléments, il prit le soin de noter en tête que cela ne faisait pas partie des Mémoires de M. de Racan : il négligea cette précaution pour les autres suppléments.

Leur ordre.

Mais alors, si Conrart a fait après coup quatre insertions distinctes dans sa copie, quel plan a-t-il donc suivi ? par quelles raisons a-t-il été guidé dans le choix des diverses places à leur attribuer ?

Remarquons tout d'abord qu'il ne pouvait s'astreindre à un ordre rigoureux, parce que les trois premiers suppléments, étant écrits sur des feuillets spéciaux, ne pouvaient être intercalés qu'en certains endroits déterminés, après un feuillet où le sens finît avec la page, afin de ne pas couper en deux une anecdote.

Il était d'ailleurs en droit de suivre le laisser-aller dont Racan lui-même lui donnait l'exemple. Celui-ci, en effet, se montrant plus nonchalant que jamais dans ces simples notes envoyées à un ami, avait commencé par parler des débuts de la vie de son maître, et de son arrivée à la Cour (Lai. p. lxiii-lxvi); puis (c'est la partie la plus considérable) il s'était mis sans

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