‹ Anecdotes sentimentalesChapitre 3 sur 5 · SOPHIE · texte numérisé non relu

SOPHIE

ou, L' A V E U G L E.

' Récit de Henri de P — à vingt-cinq ans.

J'avais un ami d'enfance, que j'aimais comme on aime son ami à cet âge heureux où l'amitié tient une si grande place dans la vie: Je pouvais à peine alors passer deux heures, éloigné de Charles ; et il y avait treize ans au moins que nous étions séparés. Comme ce n'est point mon histoire que je veux écrire, il est inutile de raconter quelle circonstance très-ordinaire dans le cours de

lii vie, avait causé cette longue séparation. Dans les comniencemens nous nous écrivîmes des lettres qui ne finissaient pas ; elles devinrent tous les ans ])liis courtes et plus rares. Enfin elles avaient à-peu-près cessé, mais le sentiment qui liait nos cœurs subsistait toujours. Il se réveilla chez moi avec une extrême vivacité, quand des affaires me rappelèrent dans le pays que j'avais quitté à ma douzième année, et que Charles habitait encore. J'appris qu'il n'était point marié et qu'il occupait une aoréable habitation" dans les faubourg?; d'une petite ville auprès d'un oncle, dont il soignait la vieillesse; je me faisais un plaisir d'aller le sui prendre et de passer quelque tems avec lui ; mais le but et le terme de mon voyage étaient fixés ; je ne pus effectuer ce projet que deux jours avant celui où je devais retourner chez moi.

Je me mis en route pour le lieu de ïu 1 2

demeure : à mesure que j'en approchais les armées de notre séparation s'effaçaient si bien c!e mon esprit, que je crus de bonne foi Tavoir toujours aimé avec la même tendresse; j'oubliais tous les jours heureux que j'avais passés loin de lui, et celui où j'allais le revoir me parut le seul qui méritait ce titre; j'oubliais aussi que ce bonheur ne durerait que quelques heures, et mon cœur devançait celle où je le serrerais dans mes bras. J'arrive, je me fais annoncer, et je retrouve mon ami aussi tendre, aussi affectueux qu'aux jours de notre enfance. Nous serions-nous reconnus si nous nous étions rencontrés par hasard, je n'ose l'atfirmer; mais il me semblait que nous étions encore les mêmes, lors qu'il me proposa de me promener avec lui dans un beau jardin derrière la maison : je le suivis avec autant de joie que dans celui qui était jadis le théâtre de nos courses et de nos jeux. Mille dé-

tails du tems passé et des heureuses années de notre enfance, se présentèrent d'abord à notre imagination. Aux douces larmes du premier embrassement, avait succédé la gaieté produite par nos souvenirs ; nous parlions tous les deux à la fois. "Tesouviens-tu, te rappelles- " tu, comme tu grimpais aux arbres, " comme tu sautais le ruisseau, etc.

" etc. :" et j)eu s'en fallait que nous ne fissions encore de même. Peu -à-peu cependant notre babil cessa, un sentiment plus calme lui succéda, il était mêlé d'une sorte de tristesse qui n'était pas sans douceur. Au bonheur de nous retrouver se joignait un sentiment vague de regret sur ces années de notre insou* ciante enfance, écoulées sans retour ; de< ces années qui ne laissent que des souvenirs d'innocence, où si peu de chose rend heureux, où les peines sont si vite effacées, où tout est à la fois expérience et jouissance, où l'on sent croître ses forces, I 3

et ses facultés ; où les sentimens si purs et si. vrais de la nature et de l'amitié remplissent seuls le cœur, âge fortuné, mais si tôt remplacé par celui des passions et des troubles; et ccp-jndant combien, au milieu de ces orage>, la Providence accorde encore de beaux jours à celui qui sait en jouir avec la simplicité de l'enfance î J'appris dans cette soirée une grande vérité; c'est qu'il n'y a point de situation quelque cruelle qu'elle puisse être, point de malheur, (le re« mords seul excepté) dont on ne puisse trouver le dédommagement quand on le cherche avec persévérance, et qu'on ne s'abandonne pas au désespoir. Combien de gens détestent la vie pour des chagrins imaginaires, pour des pertes qu'un instant peut réparer! Ah! le vrai malheuieux e?t presque toujours le plus résigné : il trouve des forces pour supporter un mal sans remède, et dans ses peines même il découvre quelque

coté avantageux. Je ne faisais pas alors ces sages réflexions : toute idée de peine étoit loin de ma pensée : Dans ce beau jardin, à côté de mon ami, mon bras passé sous le sien, -le monde et la vie avaient encore pour moi leur beauté primitive.

C'était une des plus belles journées du printems, un de ces jours parfaitement pars et sereins, oii l'on respire avec plus de facilité, où l'existence est plus légère: la nature semblait être parée pour une fête, un air frais et vivifiant nous environnait et nous apportait le parfum des fleurs; les arbres qui en étaient couverts, paroissaient autant de bosquets variés: le bel amandier, le brillant jîécher avec leurs guirlandes couleur de rose, animaient la blancheur de neige des poiriers et des cerisiers, dont les pétales légères toînbant à nos pieds, nous faisaient marcher sur un tapis de fleurs ; le ponimi(^r plus charmant I 4

encore, courbait avec grâce ses branches chargées de boutons nuancés de blanc et de pourpre, et entremêlés de feuilles d'un verd naissant ; les oiseaux au-dessus de nous chantaient leurs hymnes d'amour; le papillon aux ailes bigarrées volait d'une fleur à l'autre, tout ce qui nous entourait offrait un spectacle animé, ravissant, dont je jouissais avec délices : tout-à-coup comme pour ajouter encore à mon enchantement, une méodie, qui me parut venir du ciel, se fit entendre ; après quelques accords sur un clavecin organisé, la voix la plus touchante, la plus harmonieuse chanta avec une expression indéfinissable cette strophe qui répondoit si bien à mon exaltation du moment.

Qu'elle Cï^t belle la nature !

Comme elle parle à nos cœurs !

La voilà dans sa parure, T^t sous sa robe de fleurs :

Les oiseaux, dans le bocage.

Célèbrent par leur rama;^*!

Du doux priiitems ia beauté ; Et moi du Dieu que j'adore.

Tant que je respire encore.

Je chaulerai la bouté.

Dans la disposition de mon cœur il aurait fallu moins que cela pour m'émouvoir fortement ; je respirais à peine, je sentais mes yeux se remplir de larmes : au nom du ciel, Charles, dis-je en lui serrant la main, quel est l'ange qui chante ainsi r

C'est c'est une aveugle, me répondit-il, et je connus au son de sa voix qu'il étoit aussi attendri que moi. — Une aveugle, m'écriai-je ! bonté du ciel, c'est une aveugle qui célèbre avec cette expression la beauté de la nature et le bonheur d'exister! Une aveugle, dis-tu ! l'est-elle de naissance, ou par accident ? la connais-tu ?

Elle est ma voisine et mon amie depuis trois ans : je la vois tous les jours, et je puis t'assurer que j'ai puisé dari I 5

ses entretiens plus de sagesse, plus de vraie philosophie^ plus d'idées saines, justes et sublimes, que dans tout ce que j'avais lu avant de la connaître : tiens, regarde cette maison qui touche à la mienne, au second étage, ces deux croisées ouvertes, c'est sa chambre. En effet, une charmante ritournelle, suivie d'une seconde strophe, se tirent encore entendre de ce côté : je n'écoutais plus que la voix, et je n'ai pas retenu les paroles.

Elle est jeune? di?-je à mon amr, lorsqu'elle eut cessé ; sa voix si fraîche si brillante l'indique. — Elle a près de vingt ans, me répondit-il ; elle en avait sept quand la petite vérole la priva de la vue. — Ah Dieu ! m'écriai-je ; à ce malheur elle joint sans doute celui d'être défigurée? aifreuse maladie! sa voix lui reste, mais quel dommage, grand Dieu ! — Sophie est loin d'être défigurée, me dit Charles vivement ; elle

est charmante, et cette voix que tu trouves si touchante, ne l'est jjas plus que sa ngure ; la cruelle maladie qui l'a rendue aveugle n'était point de la plus mauvaise espèce : un léger mal d'yeux accidentel, au moment oi^i elle en fut atteinte, porta sur cette jjavtie toute la malignité du venin : à peine en aperçoit-on ailleurs quelqîies traces légères, qui ajoutent plutôt à l'agrément de sa physionomie; son visage serait parfait si ses yeux étoicnt ouverts. Hélas 1 ils sont entièrement fermés; on peut juger qu'ils étaient de la jilus belle coupe ; des longs cils noirs indiquent quelle en était la couleur, mais voilà tout: ces yeux jadis si beaux n'existent plus. Sa mère m'a souvent raconté comment ils enflèrent d'abord excessivement et furent fermés pendant trois semaines ; au bout de ce tems la maladie i.yant suivi son cours, l'enflure cessa, et les yei:x de l'enfant ne s'ouvrirent point. Comme I 6

ire

elle n'avait pas été très-malade, on n'avait nulle crainte ; cependant sa mère essaya de soulever cette paupière immobile : juge de son effroi, de sa douleur profonde, les yeux n'existaient plus, et la paupière retomba pour jamais !

Mon ami se tut ; je lisais sur tous ses traits l'impression profonde que lui avait fait ce récit ; elle n'était pas moindre chez moi : pauvre infortunée ! ra'écriai-je douloureusement, si jeune encore et plongée dans une éternelle nuit! quel doit être son désespoir! —

Je le pensais comme toi, me dit Charles, et dans les commencemens de notre connaissance, elle me faisait éprouver une tendre compassion mêlée de tristesse; mais ce sentiment se changea bientôt en admiration, et comme je l'ai toujours vue gaie, sereine, même dans ses momens de solitude, où nous l'avons observée sa mère et moi, sans qu'elle pût se douter qu'elle était vue, j'ai

fini" par croire avec elle, que Dieu peut donner des compensations à tous les malheurs, et qu'il y en a même à son état. Sa mère m'a souvent assuré que ses parens furent cent fois plus affligés qu'elle ; cette enfant d'une beauté rare avait été leur orgueil et leur idole. " Nous en '' avons sans doute été punis, ajoutait- " elle, car Dieu ne veut point d'idole : " il pouvait la briser entièrement, et " m'ôter à jamais le nom de mère; dois- " je murmurer quand il m'a conservé ma " fille, et que par sa grâce il a mis dans " son âme une lumière intérieure qui " la console de celle dont elle est pri- " vée." Elle me raconta ensuite comment, lors qu'on fut convaincu qu'il n'y avait plus d'espoir, on chercha à habituer peu à peu Sophie à son état de cécité ; on laissa le bandeau sur ses yeux, quoiqu'ils n'en eussent plus besoin ; on lui donna d'abord quelque espérance, qu'on disminuait chaque jour en même

tems qu'on augmentait ses moyens de distraction; et on l'accoutumait à suppléer par son intelligence au sens dont elle était privée. Elle en avait toujours montré beaucoup pour son âge, elle renîarquait tout avec une pénétration qui lui a laissé infiniment plus de souvenirs qu'on n'en devait attendre d'un enfant de sept ans; mais elle était d'une exîrê'iie vivacité, et par conséquent fort étourdie et fort gâtée, surtout par son père qui l'adorait et qui survécut peu de tems à ce malheur. Sa mère put se dé* vouer entièrement à sa fille ; ses soins soutenus furent pour e'.le-méme la plus puissante des consolations, et leur attachement mutuel en devint plus fort et plus tendre. On conçoit que Sophie était traitéeavec une extrême indulgence, mais son état obligeait à lui refuser bien des choses qu'elle obtenait auparavant au moindre mot, et dont on cherchait à la dédommager. Avant son malheur

elle n'intéressait guère que ses parens ; ceux des autres jeunes filles, envieux de sa beauté et de sa gentillesse, ciierchaient plutôt à lui trouver des défauts ; à j)résent elle excitait l'intérêt général et chacun cherchait à le lui prouver : continuellement l'objet des soins les j)lus tendres, environnée d'un atmosphère de sensibilité, de bonté, de prévenances, ces qualités attachantes se développèrent en elle au plus iiaut degré. Ne pourrait-on pas expliquer par cela seul, pourquoi les aveugles en général sont assez gais, et d'un caractère heureux? Ils sont si sûrs d'intére/ser, et de n'être jamais abandonnés 1 leur ame s'ouvre sans cesse à la reconoissance, et le besoin qu'ils ont des autres, doit nécessairement les rendre aimables. Sophie <n est la preuve, elle n'exista plus que pour tâcher de répandre àsontour quelque agrément sur la vie de ceux qui faisaient tout pour elle, soit par sa douceur parfaite, et l'égaité de son humeur, soit en cultivant son

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esprit et ses talens. A force de répéter à sa mère qu'elle n'était point malheureuse, et de le lui prouver par sa gaieté, elle finit par en être convaincue ellemême, et cette gaieté douce et sans éclat, mais contenue, devint réellement sa dis. positiou habituelle. Sans être considérable, sa fortune lui permettait de se procurer les ressources qui pouvaient adoucir son sort et l'attacher à la vie. Un vieux ecclésiastique et un savant instituteur ont éclairé tour à tour son âme et son esprit par une étude approfondie des vérités sublimes de la religion, où elle a puisé ses plus consolantes pensées, et par les sciences et le» lectures à la portée d'une femme. N'étant distraite par aucun objet extérieur, trouvant un plaisir extrême à ses leçons, elle y apportait une telle attention, que lorsque ses maîtres l'avoient quittée, elle répétoit mot à mot à sa mère ce qu'elle venait d'entendre, sans y rien changer celle-ci les écrivait sous sa dictée, les

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lui relisait, le soir avant de s'endormir, et le matin en s'éveillant ; et cela suffisait pour les graver dans sa mémoire aussi nettement que sur le papier. Vous venez d'entendre à quel point de perfection elle a poussé le talent de la musique : c'est dans cette occupation qu'elle oublie absolument qu'elle est aveugle et croit voir ce qu'elle exprime si bien sur son instrument et avec sa voix ; elle répète avec la plus grande facilité, dès la première fois, les airs qu elle entend, mais le plus souvent elle lescompose ellemême, et quelquefois les paroles, lorsque le sujet l'inspire, telles sont les strophes qu'elle vient de chanter, et la musique y est si bien adaptée, que je la préfère aux compositions des plus grands maîtres. Comme elle a beaucoup de temps et d'activité, elle n'a pas négligé les travaux de son sexe ; le tricot, la couture, la filature l'occupent quelques heures dans lajournée à côté de sa mère ; lorsqu'on lui range les nuances des soies et

des grains, et souvent j'en suis chargé, elle les emploie aussi avec une extrême adresse. Sophie aide sa mère dans plusieurs soins du ménage, et comme elle se défie d'elle-même et qu'elle n'a ni étourderie, ni distraction, elle fait moiqs de bévues et casse moins d'ustensiles que bien d'autres jeunes filles avec les yeux bien ouverts — Elle s'est accoutumée à marcher avec tant de légèreté et de précision, que lors même qu'elle se heurterait contre quelque objet, ce ne serait jamais assez fortement pour en être blessée, mais elle semble avoir un tact particulier pour deviner les obstacles et les éviter: elle n'a nul besoin de guide.

Ces difficultés vaincues ont aussi leurs jouissances pour l'amour- propre ; Sophie en convient avec une aimable franchise, et met elle-même ce sentiment au nombre des avantages de son état, " Tout ce que je ne puis faire, ou ce que je fais mal, dit-elle, est une suite de mon

malheur et ne peut exciter qu'une tendre pitié, et tout ce que je fais bien, cause une es])èce d'admiration qui n'est pas sans plaisir; j'en trouve moi-même un très-vif dans des actions si faciles j)our tout autre, et si souvent répétées qu'elles en deviennent indifférentes : le plus beau tableau ne peut pas flatter plus le peintre habile qui l'a exécuté, que je le suis quand maman me dit que ma couture est de droit fil, et que mon bas n'a pas de mailles écoulées, et bien plus encore, lorsque je puis lui rendre un léger service. Son ouïe, par exemple, est si exercée et si fine, que lorsqu'elle -même ou d'autres laissent tomber quelque chose, elle juge, par le bruit, de la place et de la distance, et trouve à l'instant même l'objet. Ainsi, lui dis-je, ton intéressante Sopliie est résignée à son triste sort. — Elle est bien plus que résignée, reprit Charles, elîe eu est contente, et je ne

sais en vérité si elle voudrait n'avoir pas perdu la vue ; je ne dis pas qu'elle ne voulût la recouvrer à présent que son caractère est formé, si c'était possible; mais sa prunelle est détruite au point qu'elle n'a pas même l'inquiétude de cette espérance, et qu'elle ne s'amuse pas à désirer un miracle : " Qui sait, " dit-elle quelquefois, de combien de " dangers j'ai été préservée par cette " salutaire affliction! j'étais une petite " fille mutine, étourdie, vaine! mes *' yeux noirs étaient, dit*on, très-beaux ; " j'avais déjà du plaisir à l'entendre " dire ; il y a tout à parier que plus *' grande j'aurais été coquette, légère ** inconsidérée, et sûrement malheu- " reuse." Et ne penses-tu pas, mon ami, que Sophie a raison ? Ses idées, ses goûts, ses désirs ont pris une autre tournure ; elle ne connaît presque pas le mal, son aine est restée comme une glace qu'aucun souffle n'a ternie; jamais

aucun regard hardi ou voluptueux n'a fait !:!aisser les siens avec une rougeur pénible; et si quelques propos du même genre blessaient son oreille, elle ne les comprendrait pas- car il y a des choses que le regard seul peut expliquer à une air.e aussi innocente que celle de Sophie.

C'est sa mère qui choisit et dirige les lectures qu'on lui fait; tu comprends donc qu'elles sont à l'unisson de la pureté de ^ses pensées. Souvent j'ai le bonheur de la remnlacer dans cette intéressante occupation, soit chez elle, soit sous ce berceau, où j'ai passé des heures délicieuses à pénétrer dans le trésor de l'ame de Sophie. Non, Henri, tu ne peux concevoir la sublimité de ses idées, la justesse de ses remarques, avec quelle sagacité, quelle pénétration elle saisit la pensée de l'auteur, avec quelle netteté elle la développe; les heures les plus intéressantes de ma vie

sont celles oii ]e lui rends ce léfrer service, dont je suis trop bien récompensé. Quelquefois aussi j'ai obtenu la permission d'assister aux leçons qu elle donne à quelques jennes n!!es du voisinage, dont rédacation est négligée; elle les rassemble dans sa chambre, les distingue par le son de la voix, et leur parle sur la religion et sur la morale, en se mettant à la portée de leur intelligence d'une manière si persuasive et si touchante, qu'il est impossible qu'elle ne grave pas ces vérités dans leur cœur. Des amies de son âge viennent souvent aussi auprès d'elle, lui lire, lui parler, faire de petits concerts, et ces réunions animées par sa gaieté, ])ar ?on esprit, sont le plus grand plaisir jxjur ces jeunes personnes ; elles en deviennent meilleures et plus aimables; y être admise est un titre pour être préférée des jeunes hommes; car cette fille adorable est respectée autant qu'elle est

chérie dans la société ; gaie avec les jeunes gens, raisonnable avec les personnes d'un âge mûr, sage avec les vieillards, el'e parle à chacun son langage, avec un son de voix enchanteur, qui donne un nouveau charme à des expressions si simples, si pures, et quelquefois si sublimes!

Mon ami s'arrêta; il avait mis dans son récit un tel feu, un tel accent de vérité, que j'étais ému jusqu'aux lafmes : Charles, lui dis-je, si seulement la moitié de ce que tu dis de Sophie est vrai, comment fais-tu pour ne pas l'iidorer? Sans doute l'amour a dicté cet élosfe ; Charles, tu aimes S )phic. — Cliarles éprouva quelqu'embaiVas, mais il se remit bientôt: L'amitié, me dit-il, peut être aussi éloquente que l'amour et bien plus vraie; elle n'a point de bandeau, et j'ai peint Sophie telle qu'elle est. Sans doute je l'adore comme la plus belle image de la divinité, mais cela

même arrête toute autre pensée ; je regarderais comme un crime d'altérer la sérénité de son cœur; heureux d'être son ami, j'apprécie trop ce titre pour

risquer de le perdre Mais la voici; tu

vas juger toi-même si j'ai exagéré

Elle vient, Henri, tu n'es point un étranger pour elle, mille fois je iui ai parlé du compagnon de mon enfance.

Charles ouvrit la porte de la grille qui séparait les deux jardins, et il alla audevant d'elle. Je fus d'abord frappé de l'élégance de sa taille svelte et de la légèreté de sa démarche ; elle était vêtue de blanc: sa figure avait quelque chose d'aérien et de céleste ; je croyais voir un de ces anges qui visitaient nos premiers parens dans le jardin d'Eden, et j'étais tenté de me prosterner.

Lorsqu'elle fut plus près de moi, cette impression ne s'atTaiblit pas ; son visage, éblouissant de fraicheur et de jeunesbe, avait une expression qu'il est

bien difficile de rendre par des paroles ; ce n'était pas dans ses yeux que se peignait son ame, puisqu'ils étaient fermés, mais on la retrouvait dans la parfaite harmonie de ses traits, dans le tour de son visage ovale, dans son teint si pur, si transparent, dans son sourire surtout, qui disait tout ce qu'on aurait pu lire • dans ses yeux.

Un grand chapeau de paille les courrait à demi, mais ce qu'on voyait n'avait rien de défectueux ni de pénible ; ils étaient doucement fermés ; à quelques pas on aurait pu les croire seulement baissés ; et lorsque leur immobilité détruisait cette illusion, on aurait pu la prendre pour le modèle personnifié d'un de ces beaux rêves que la providence envoie quelquefois aux hommes pour donner une idée du bonheur qui leur est destiné. Ifepos, innocence, contentement intérieur, sérénité parfiiite voilà ce que sa physionomie exprimait,

et il était impossible de la regarder sans la plus vive émotion.

Elle s'arrêta avec une nuance d'embarras lorsque mon ami fut près d'elle ; je n'avais fait que quelques pas avec Charles, sans prononcer un seul mot, mais l'extrême finesse de son ouïe lui fît connaître que deux personnes s'avançaient. Vous n'êtes pas seul, dit-elle à Charles. Non, Sophie, je suis bien heureux aujourd'hui, je puis présenter à mon amie cet ami d'enfance dont je lui ai parlé si souvent, et que j'ai retrouvé.

Ah ! c'est Henri, dit-elle tout de suite en souriant. Vous voyez. Monsieur, que je sais votre nom ; c'est vous dire qu'on a parlé de vous danà ce jardin, et que l'amitié vous y a souvent appelé.

Je serrai la main de Charles contre mon cœur: combien je lui savais gré d'avoir parlé de moi à l'intéressante Sophie! Nous la fîmes asseoir sous le

berceau de feuillage, et là commença un entretien que je n'oublierai de ma vie: non seulement il confirma tout ce que Charles m'avait dit de cette femme si supérieure aux autres femmes, mais il m'inspira pour elle un sentiment d'enthousiasme et de vénération qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais éprouvé j*usqu'a]ors.

Comme je ne puis transmettre à ce froid papier ni le son de sa voix, ni son sourire, pas même ses propres termes échappés à ma mémoire, je me garderai bien de répéter et d'affaiblir ses paroles et ses réflexions sublimes sur divers sujets ; quelques mots seulement sur sa situation pourront donner une idée de sa manière de l'envisaser. Je ne sais par quelle maladresse, suite sans doute de mon émotion il m'échappa de parler de la beauté des objets qui nous» environnaient, des arbres en fleurs, de la richesse du parterre ; j'avais oublié que K 2

e parlais à quelqu'un qui ne pouvait en jouir ; cette idée me vint tout-à coup, et je m'arrêtai avec embarras au. milieu d'une phrase. — Continuez, me dit-elle avec son charmant sourire, je suis moins étrangère que vous ne le pensez à tous ces objets, et je les vois peut-être plus beaux que vous, au travers du prisme de mon imagination, aidée de quelques souvenirs. Je suis bien plus heureuse qu'une aveugle de naissance, qui ne peut se former une idée de rien, et qui doit être dévorée de curiosité et de désirs : je me rappelle de tout, assez pour en jouir encore en idée, et pour comprendre les descriptions des poètes et l'enthousiasme de mes amis. Sans doute j'ai des privations, suivies quelquefois de regrets; mais je pense alors avec reconncissance combien il y a d'êtres plus malheureux que moi, retenus dans leurs lits par des maladies, enfermés dans des prison obscures, jouis-

saut de tous leurs sens, de toutes leur?, facultés, et ne pouvant en faire usage. Il leur reste Tespoir, me direz-vous ; et moi aussi j'ai l'espoir, que dis-je ! j'ai la conviction que le jour viendra où mes yeux seront ouverts et pourront contempler des merveilles bien au-dessus de celles de ce monde d'un instant.

Un chemin obscur que je parcours quelque tems me conduit à une lumière éternelle ; mais ne croyez pas que ces yeux fermés ne voyent aucun objet, ils se les représentent tous.

Peu de jours avant la maladie qui m'a ôté la vue, je fus à la campagne avec mes parens, et quoique bien jeune encore, l'impression de cette journée ne s'est jamais effacée; pourquoi ne croiraije pas que Dieu lui-même, dans sa bonté, voulant adoucir l'épreuve qu'il me réservait, a gravé ainsi fortement ces souvenirs dans ma m.émoire enfantine ? Nous partîmes avant l'aurore, je fi 3

vis le lever du soleîl et les brillantes couleurs de i'horison ; c'étoit dans cette saison ; je vis aussi les fleurs nuancer les prairies et blanchir les rameaux.

Dans la journée il y eut un orage, je vis l'éclair silloner la nue et le ciel se couvrir d'un voile d'épais nuages ; après une pluie abondante je vis le soleil reparaître dans toute sa gloire, et les gouttes d'eau étinceler sur le feuillage. Nous revînmes le soir au clair de la lune, sa course rapide m'amusait, et je la regardois sans cesse ; je crois voir encore ce beau globe argenté rouler dans la voûte des cieux au travers des nuages, se cacher, reparaître, et scintiller dans les eaux d'un lac qui bordait la route. Je n'ai rien oublié, et mille fois ces images et d'autres encore que je ne puis définir, sont venues embellir mes songes ou animer ma solitude.

Pour moi les arbres et les prairies sont toujours fleuris ; pour moi la lune est

toujours dans son plein, roulant sous la voûte éthérée, et répandant sur la nature sa lumière ëgale et tranquille.

Lorsque j'entends gronder la foudre et siffler les vents, je vois bientôt le soleil radieux qui revient consoler la terre et sécher les feuilles humides ; l'orage n'a pour moi que la durée du seul que j'ai vu. Non, mes amis, je ne suis point malheureuse. Dieu m'avoit donné des yeux, Dieu me les a ôtés; mais combien de dédommagemens il m'a laissés! Je puis encore l'adorer dans ses œuvres.

Est-ce que je ne respire pas ainsi que vous cet air si pur et si doux ? Ne sensje pas aussi le parfum des fleurs ? N'entends-je pas aussi le concert des oiseaux 5 et bien plus encore, n'ai-je pas une mère et des amis qui font le charme de mon existence, à qui peut-être la privation de mes yeux et leur tendres soins me rendent plus chère encore ? on s'attache si fort par les bienfaits que l'on K 4

répand? AIi î s'ij; est vrai que je sqig meilleure et plus aimée que je ne l'aurais été, m'est-il permis de me plaindre, et n'ai-je pas plus gagné que perdu? O mon Dieu, dit-elle en joignant ses raains élevées vers le ciel, je serais bien ingrate si je murmurais du sort que vous m'avez réservé, si je ne sentais pas tous les bonheurs qui me restent.

Charles et moi nous étions attendris jusqu'aux larmes, elle s'en apperçut à notre respiration. — Vous pleurez, nous dit-elle, ces larmes sont douces, car c'est sans doute la bonté de Dieu qui vous touche ; je veux, comme ces oiseaux, Ja célébrer par mes chants ; puisque ma voix vous a plu, je vais, si vous le voulez, vpus apprendre cet hymne qui vous rappellera l'aveugle et cependant l'heureuse Sophie. Elle chanta à demi' voix et lentement la même strophe que j'avais entendue : je la répétai avec elle, €t jamais encore je n'avais $enX\ mon

âme pénétrée de l'existence de Dieu comme en cet instant ; j'avais le bonheur de n'en avoir jamais douté ; mais s'il y a des athées, (ce que j'ai peinera croire) qu'ils écoutent Sophie aveugle célébrer la beauté de la nature et la bonté de Dieu, et ils abjureront bientôt leur erreur.

Les heures s'écouloient, Sophie voulait rentrer auprès de sa mère, et je me rappelais que ce soir même, j'allais quitter peut-être pour jamais cet ange qui m'était apparu un instant; cette idée oppressa tellement mon cœur, que je ne fus pas le maître de ma douleur. Je pris le bras de Sophie, je l'inondai de mes larmes, je le couvris de mes baisers: Sophie, ange du ciel, lui dis-je, priez pour moi et ne m'oubliez pas. Jamais^ dit-elle en serrant ma main ; n'est-ce pas, Charles? Il sera souvent avec nous sous ce berceau. Charles aussi très-ému s'étoit un peu éloigné, il se rapprocha,

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