‹ Anecdotes sentimentalesChapitre 4 sur 5 · KO · texte numérisé non relu

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lorsqu'il s'entendit nommer. — Adieu, mes amis, adieu, nous dit-elle en se levant. Charles voulait lui donner le bras. Restez avec votre ami — lui ditelle, je connois si bien cette place ! elle nous salua, s'éloigna doucement, à Taide de sa main trouva la porte grillée, et fut bientôt dans la maison. Je pris le bras de mon ami, et je m'éloignai en silence.—Charles, lui dis-je au bout de quelques momens, puisque depuis trois ans tu vois Sophie tous les jours, et que tu as conservé la raison, tu ne la per» dras jamais; je me trompais quand je t'ai cru amoureux d'elle ; je ne l'avais pas vue, je ne l'avais pas entendue ; non, ce n'est pas un amour terrestre que Sophie peut inspirer. Il soupira sans me répondre; je m'arrachai de lui, de ce jardin, et il en était tems. Si So^ phie était restée une heure encore, je ne sais ce que serait devenue l'affaire importante qui me rappelait chez moi.

L'image de l'intéressante aveugle m'y suivit, et ne me quitta plus; d'abord elle anima ma solitude ; ensuite elle me la rendit insupportable ; j'envins enfin à m'avouer à moi-même que sans elle il n'existerait plus de bonheur pour moi. J'étais riche, indépendant, la mère de Sophie devait désirer de l'établir avant sa mort. ...Mais. ...Charles — Ah ! sans doute, Charles n'y pensait pas, puisqu'après l'avoir vue trois ans tous les jours, il était libre : j'allais lui écrire pour le charger d'offrir à son amie ma main et ma fortune, lorsque je reçus la . lettre suivante.

" Partage mon bonheur, mon cher " Henri, je suis le plus heureux des " hommes,, et- bientôt je Jeiserai plus '^encore. Sophie est ^ moi, Sophie " m aime, Sophie consent à devenir ma " compagne adorée I c'est, moi, c'est, ton "heureux ami qui sera soiv guide et son ** appui sur cette • terre j. c'est ellje.qui k6

*' sera l'ange tutélaire qui me conduira " avec elle aux demeures célestes. A " qui puis-je mieux parler de mon bon- " heur qu'à l'ami qui connoît ma So- " pbie, et dont l'enthousiasme me dé- " voila à moi-même le secret de mon " cœur ? Non, Henri, je ne t'ai pas *^' trompé, tu devinas un sentiment dont '' je ne connoissois pas moi-même toute " la force. Le calme, l'angélique pu- ^' reté de ma Sophie se communiquoit à *' mon cœur, et lorsque je te niai mon " amour, je ne me l'étais pas encore '•' avoué à moi-même ; je savais bien *' que toutes les autres femmes m'e- '' talent indifférentes, que je n'étais heu- " reux qu'auprès d'elle, mais je ne sa- " vois pas encore que ?i elle n'était pas *' à moi, toute à moi, je ne pourrais " supporter la vie ; et c'est toi qui dé- " chiras le voile qui me cachait la na- '* tare de mon attachement pour elle.

*' Déjà quand tu me dis : CharliSj tu

'^ aimes Sophie, la palpitation de mon " cœur auroit dû m'avertir que ce que " j'appelais de l'amitié, était la passion " la plus ardente; mais je n'en sentis '^ toute la force que lorsqu'au moment *•' de te séparer d'elle, je te vis inondé *' de larmes, presser de tes lèvres son " bras et sa main ; un torrent de feu " circula dans mes veines. Je ne fus "pas jaloux de toi; tu ne la connois- " sais que depuis un instant, et tu al- " lais la quitter; mais je sentis alors '^ que si jamais elle appartenait à un " autre homme, c'étoit fait de ma vie : '■' je me promis cependant de cacher " mon amour à celle qui me l'inspirait, " jusqu'au moment où jç serais libre de '^ lui offrir ma main. Mon oncle vivait " encore ; la cécité de Sophie et sa mo- " dique fortune auraient été pour lui '* deux obstacles insurmontables ; mais *' sous le titre d'ami je redoublai de ** soins, et j'obtins enfin son entière

*^ confiance ; elle ne me cachait qu'une *' seule chose, et ce secret était le même " que le mien ; Henri, conçois-tu mon " bonheur, lorsque la mort de mon on- " cle m'a laissé la liberté d'ouvrir mon " cœur à Sophie, et qu'elle m'a avoué ** que le sien était à moi depuis long- " tems ? Je devrais, me dit-elle en *' souriant, mettre au nombre des avan- " tages de l'aveuglement la facilité de " cacher un sentiment que les yeux " trahissent toujours : oui, Charles, je *^ devais vous le cacher, quoique j'eusse "deviné qu'il fût partagé; mais pou- ** vais-je croire que dans mon état je *' serais pour vous ce que je voudrais *' être? Vous trouverez toujours en moi ** la tendresse d'une amie et l'amour " d'une amante ; mais ces soins qu'on ** doit attendre d'une épouse, je les re- *' cevrai tous de vous sans pouvoir vous **»les rendre. Tu pourras tout pour **.nioa bonheur, m'écriai- je, et san^

^^ Sophie il ne peut y en avoir pour ** Cliarles. Elle céda enfin à mes ar- ^' dentés sollicitations, à la certitude ^^ que je n'aurais jamais d'autre épouse *' qu'elle. Cet estretien qui décida da '•' bonheur de ton ami, eut lieu sous ce " même berceau, à cette même pUce " où je t'ai vu si pénétré du prix ines- " timable de mon trésor, et où l'amitié *' te rappelle. C'est dans un mo;s que " Sophie portera mon nom, et m'ap- *^ partiendra pour la vie. Sophie ei ** bonne, si tendre pour les enfans étran- " gers, que sera t elle pour les nôtres, ** si j'ai le bonheur d'être père ! Les " nôtres, ce mot seul ne te ditril pas " combien je suis heureux ? La douce **joie de la mère de Sophie, de la ** mienne, y ajoute encore. Ma fille ^* ne sera donc pas seule quand je '* n'existerai plus ? me dit-elle» elle ** possédera encore les yeux et le coeur ^* d'un ami.— Mon. bon Henri, le bpn?

*' heur de ton Charles passe toute ex- " pression ; il ne me manque plus que " ta présence. Te rappelles-tu com- *' bien de fois dans nos confidences en- *' fantines je t'ai dit que je désirais que " ma fimme eût de beaux yeux ? J'i- " gnorais combien une belle ame est " plus belle encore, et j'obtiens bien *' plus que je n'ai demandé ; être l'objet *' du choix de Sophie, comprends-tu " mon orgueil et ma félicité r Viens en *' être le témoin, et y mettre le comble. ** Viens, Sophie t'appelle aussi ; nous '^ t'attendons sous ce berceau de feuil- " lage que tu quittas avec tant de re ** grets

" ton heureux ami

" Charles.*'

Hélas î ces regrets étaient plus vifs que jamais, je jetai la lettre, je la repris : mon cœur était partagé entre la douleur la plus amêre, et le sentiment

du bonheur de ceux que j'aimais si tendrement. Soyez heureux, m'écriai-je enfin, Charles, Sophie; vous vous aimez, vous êtes dignes l'un de l'autre, soyez

heureux Mais de long-tems je n'irai

sous le berceau de feuillage.

FIN

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