‹ Anecdotes sentimentalesChapitre 5 sur 5 · ELEONORE, OU LES BEAUX YEUX · texte numérisé non relu

ELEONORE, OU LES BEAUX YEUX

Récit de Henri de P , a 35 ans.

Cinq, années s'étaient écoulées, et je n'avais point oublié Sophie ; aucune autre idée de bonheur ne s'était présentée à mon esprit ; aucune autre femme n'avait fait sur moi une impression assez vive pour effacer celle de l'intéressante aveugle. Ce sentiment était entretenu par celui de Charles ; il était toujours au premier moment de son enthousiasme, et ses lettres n'étaient que la répétition ou le commentaire de celle qu'il m'écrivit en m'annonçant son mariage.

Il m'arrivait quelque chose de singulier avec cette cor^ espondence ; lorsque ses lettres tardaient trop longtemps, j'éprouvais une impatience extrême de les recevoir, cette idée me poursuivait sans cesse ; j'envoyais au bureau des postes avant qu'il fût ouvert, j'étais d'une humeur affreuse s'il n'y en avait point; et lorsqu'on m'en apportait une, je ne pouvais me résoudre à la lire, et je la laissais quelque fois des jours entiers sur ma table sans l'ouvrir; la couleur du cachet m'assurait que Sophie vivait encore, et c'était, ce me semble, tout ce que je désirais de savoir : lorsqu'enfin honteux de ma faiblesse, je l'avais ouverte, au bout de quelques lignes je la rejetais avec dépit, en disant; *' Sophie, " toujours Sophie ! je suis le plus heureux des hommes î" Il m'a répété mille fois cette phrase ; eh bien ! tant mieux ; je le sais de reste, il me l'a tant écrit ; n'a-t-il donc rien autre chose à me dire?

Et s'il ne Qi'avait parlé ni de sa Sophie, ni de son bonheur, j'aurais aussi pensé : n'a-t-il donc riv^n de plus intéressant à iiie dire ?

Fatigué cependant de ces contrariétés, de cette constance inutile, de ce sentiment qui décolorait ma vie, je cherchais à rtie persuader qu'il existait plus dans l'imagination que dans le cœur. Comment est-il possible, me disais-je alors, que je croie aimer une femme que je n'ai vue qu'une heure en ma vie r Une femme aimable, il est vrai, mais privés du charme de ces deux miroirs magiques, qui réfléchissent tous les mouvemens de l'ame et du cœur, oii l'amant et l'époux peuvent lire à chaque instant qu'ils sont aimés, sans que la bouche ait besoin de le prononcer. Non, non, m'écriai-je, Charles veut soutenir la gageure ; il n'est point aussi heureux qu'il prétend l'être, et peut-être dois-je plutôt le plaindre que l'envier. De combien

de plaisirs rinfirmité de sa compagne doit le priver ! quelle obscure tristesse elle doit répandre dans l'intérieur de leur vie ! Jamais ne rien voir ensemble, jamais n'être frappés au même instant par ces impressions agréables et rapides que fait éprouver la vue d'un objet nouveau; et combien il en est dont Sophie, avec toute son intelligence, ne peut pas se former d'idées, et qu'il doit être impossible de lui faire comprendre !

Je suppose même que ses autres sens, si bien organisés, et dirigés par son esprit et son cœur, suppléent à celui qui lui manque, ne peut-elle pas les perdre? Est-elle à l'abri d'un nouvel accident } Si, par exemple, elle perdait l'ouie, quel moyen de communication resterait-il sfvec elle ? Sophie vieillira du moins, elle perdra sa fraîclieur et ses charmes, cette physionomie céleste n'exprimera plus rien, ce sourire enchanteur ne sera plus qu'une grimace, et ses yeux, ce trait

qui survit à tous les autres, et qui atteste qu'on a été belle, lorsqu'on ne l'est plus, ses yeux lui manqueront alors doublement, et sa vieillesse sera bien plus complette et plus rapide que celle d'une autre femme, tandis que pour son malheur rien ne vieillira pour elle. Et si son cœur reste jeune encore (ce qui n'arrive que trop souvent) elle éprouvera le tourment d'aimer seule et de ne plus^ être aimée; elle attribuera peut-être à l'indifférence, la froideur qui sera la suite de l'âge ; elle sera malheureuse, son caractère s'aigrira, elle rendra son mari malheureux. Non, je ne comprends pas que j'aie pu désirer une femme dont le regard n'aurait jamais pu me dire, je t'aime, ni me rappeler que je l'avais aimée; qui n'aurait pu ni me chercher au milieu d'une foule, ni me suivre quand je m'éloigne, ni s'animer quand je reviens, oii je ne pourrais lire ni tendresse, ni courroux, ni crainte, ni bonheur, et

dont les yeux sont éternellement cou ■ verts d'un voile que l'amour même ne peut soulever.

Mon imagination, comme on le voit, avait pris le galop en sens contraire. Il faut tout avouer, je faisais ces sage§ ré» flexions en revenant d'un bal où mon inquiétude m'avait entraîné. Depuis trois semaines je n'avais point de lettres de Charles, et j'avais voulu essayer si le plaisir, ou plutôt le bruit, m'empêcheraient de chercher sans cesse toutes les raisons possibles de ce silence. Pendant quelque tems je fus plus fatigué que distrait, et plus d'une fois en voyant ce mouvement, cette agitation, je pensais en moi mérae combien je serais plus heureux sous le berceau de feuillage à côté de la tranquille Sophie, combien sa voix douce et mélodieuse, célébrant les beautés de la nature, disait plus de choses à mon cœur, que cette musique gaie et bruyante qui m'étourdissait sans

arriver jusqua lui. Cependant l'air d'une valse en ton mineur me parut charmant, quelque chose m'y rappelait l'hymne de Sophie. Je ne pus m'empêcher de me mêler aux danseurs, et promenant mes regards autour du salort pour choisir une danseuse, je rencontrai les plus beaux grands yeux bruns que j'eusse vus de ma vie. Ils étaient fixés sur moi: je m'en approchai; la danse m'obligea à faire un détour. Les deux beaux grands yeux bruns me suivirent; ils se baissèrent en rencontrant les miens ; l'ombre d'un double rang de paupières noires se dessina sur des joues doucement colorées. Dans cette attitude la jeune personne me rappela Sophie, à qui d'ailleurs elle ne ressemblait pas du tout; mais il fallait bien trouver quelque rapport entre elles pour m'expliquer à moi-même ce qu'aucune autre femme ne me faisait éprouver. J'allai lui offrir d'être son partner pour la danse; ses

yeux se relevèrent, et je ne pensai plus du tout ni aux cils noirs qui marquaient la place de ceux de Sophie, ni à la musique de son hymne ; je ne m'occupai que de ma belle danseuse ; ses yeux avaient une expression si douce, si éloquente, qu'avant la fin de la soirée, je ne pouvais plus comprendre qu'il fût possible de plaire sans deux grands yeux bruns bien ouverts.

Le lendemain je n'envoyai [}as mon domestique à la poste, mais dès que je fus levé, j'allai moi-même chez un ami, m'informer du nom et de la demeure de la belle aux yeux bruns. J'appris qu'elle s'appelait Eléonore de M* * *, que ses parens n'existaient plus, et que son tuteur qui habitait notre ville, l'avait fait venir de sa pension, et désirait fort de l'établir. Lorsque je rentrai chez moi, le facteur y avait apporté une lettre de Charles ; je l'ouvris tout de suite, et je la lus très-paisiblement d'un

bout à l'autre ; je souris à son éternelle phrase: "Je suis le plus heureux des hommes." Grand bien te fasse ! pensais-je, mais je ne t'envie plus ce bonheur. Le soir même j'eus celui de rencontrer Eléonore à la promenade ; lorsque je m'approchai, je vis dans ses yeux du plaisir et une sorte de triomphe.

'^ Vous voyez, dit-elle aux personnes de sa société, que c'est bien M. de

P * Je vous ai vu arriver du bout

de l'allée, et je vous ai reconnu avant que personne pût vous distinguer ; j'ai la vue si bonne que je me trompe rarement.— Si vos veux sont aussi bons qu'ils sont beaux, lui répondis-je, vous devez en effet avoir une vue étonnante. J'abandonne la beauté de mes yeux, ditelle en riant : il y en a beaucoup qui l'emportent sur les miens, mais aucuns pour la bonté ; je vois tout, rien ne m'échappe, et tout m'amuse. Je ne cache point que j'éprouve une véritable

jouissance d'amour-propre lorsque j'ai vu ou découvert ce que d'autres ne voient pas, ou voient mal ; ce degré de perfection de plus à l'un de mes sens flatte mon orgueil. Herschel est moins fier peut-être de découvrir un nouveau monde avec son grand télescope, que je ne la suis quand avec mes yeux seulement, je vois un des satellites de Jupiter, ou l'une des étoiles qui composent la voie lactée. Je souris et je soupirai : je me rappelai que Sophie m'avait dit à peu près la même chose à propos de son aveuglement, et du plaisir des difficultés vaincues; tant il est vrai que l'amour-propre des femmes trouve toujours des motifs d'être content!"

Les yeux pcrrans d'Eléonore eurent bientôt lu daiis les miens ce qu'elle m'inspirait, et ne tardèrent j)as à me dire qu'elle n'y était point, insensible. Notre roman ne fut pas long : je lui fis

un jour ma déclaration dans les lornits^ L 2

elle sourit en me disant : " Il y a longtems que fai vu que vous me diriez cela." — Et avez-vous découvert que je serais écouté, lui dis-je en prenant sa main ? Elle ne la retira pas, ses yeux se chargèrent de la réponse; j'y lus avec transport mon bonheur, et bientôt nous fûmes d'accord : j'étais un parti sortable pour elle, elle vit que je lui convenais à tous égards ; ni elle, ni son tuteur ne firent d'objections, et nous ne tardâmes pas à nous unir pour la vie, A mon tour je pus écrire à Charles :

" Et moi aussi je suis le plus heureux des hommes ! mon Eléonore a les plus beaux yeux du monde, mais ces yeux ne voient que moi dans l'univers."

Charles me répondit par le courier suivant : *■' Je te féhcite de ton bonheur ; puisse ton Eléonore, avec ses beaux yeux voir aussi bien que ma Sophie î " ma femme rit dé ce souhait, et moi aussi ; nous avions tort tous les

deux. Lorsqu'on voit tout, on court Je risque d'avoir bien plus de peines que . de plaisirs, et je ne sais pas à-present s'il ne vaut poirfit mieux ne rien voir, que de trop voir.

' Je n'ai pas parlé de la figure de Charles ni de la mienne. On peut conclure de mon silence sur un sujet aussi important, que nous n'étions beaux ni l'un ni l'autre, et on ne se trompera pas; mais nous n'étions pas laids non plus, nos traits n'avaient rien de remarquable ni en bien ni en mal ; nous étions bien faits, jeunes, vigoureux^ que faut-il de plus à des hommes ? Charles était grand, et tiillé en force ; il avait les yeux et les cheveux très-noirs, le teint brun, et les traits assez prononcés ; rien n'annonçait dans son extérieur son caractère naturellement doux et calme.

Mais Sopliie, le jugeant seulement sur ce caractère, s'était fait de toute la personne de àon mari un idéal de beauté h 3

tel que celui qu'on suppose aux anges, et elle le vit toujours ainsi dans sou imagination, quoiqu'il fût difficile de ressembler moins à un ange, tels que les peintres nous les représentent, avec des formes sveltes, des teints transjrjirens, et des cheveux blonds bouclés ; mais qu'importe? il avait tout cela pour sa Sophie, et il n'en voulait pas davantage.

J'étais au contraire élancé, mince; mes cheveux étaient blonde, et mes yeux bleus ; mais je n'en ressemblais pas j)lus à un ange; j'avais quelques traces de la cruelle maladie dont on oubliera jusqu'au nom, grâce à la vaccine, qui n'était pas connue alors ; il me manquait une dent, cassée par accident dans ma jeunesse.

Eléonore eut bientôt découvert ces irrégularités ; grâce à la perfection de sa vue, elle prétendit que mon nez, que je croyais le plus beau de mes

traits, ne formait pas tout-à-fait la ligne perpendiculaire ; de plus ses beaux yeux bruns n'aimaient que leur teinte, et mes pauvres petits yeux bleux-clairs devinrent l'objet continuel de ses plaisanteries.

Je l'avais conduite à une charmante campagne où je passais toujours la belle saison ; malgré tous mes soins pour mettre en ordre cette jolie retraite, elle se ressentait sans doute de n'avoir pas été iiabitée par une femme; les yeux pcrçans de la mienne eurent bientôt découvert une foule de choses qui y manquaient, et dont je ne m'étais jamais aperçu. Ce fut bien pis lorsqu'elle vit le salon î J'y avais mis un très-joli papier neuf du goût le plus nouveau, mais malheureusement il é<-ait lilas, ma femme étoit brune ; elle prétendait qu^au milieu de tout ce lilas, elle était horriblement changée, que cette couleur lui était contraire, lui faisait mal aux L 4

yeux, qu'elle ue pouvait exister que dans son salon petit jaune; il fallut bien céder et tout changer jusqu'à l'ameublement. Il en fut de même de beaucoup d'autres objets qui blessaient son goût ou sa vue. Je n'ai jamais connu de passion aussi décidée pour la perfection en tout. Pendant quelque tems j'en fus enchanté ; j'avais une sorte de respect pour ce goût si pur, si délicat, qui ne pouvait supporter aucun défaut, aucune irrégularité ; mait tout a ses inconvéniens, même la perfection ; je ne tardai pas à en être fatigué, et à prévoir que j'en serais bientôt ruiné.

Elle est rare la perfection ! on n'y arrive pas tout d'un coup; il faut en approcher le plus qu'on peut, doucement et par gradation, et ma difficile Eléonore n'était guère contente qu'un ou deux jours de ses essais. Voilà qui est parfait, me disoit elle toujours après quelque empiète, ou quelque arrangement

nouveau ; comment ne m'en suis-je pas avisée plus tôt : Mais dès le lendemain elle avait vu, ou dans un magasin ou dans le journal des modes, quelque chose de plus parfait encore, et ses yeux ne pouvaient plus supporter ce qui lui parais.^ait si charmantla veille. Ce n'est pas ma faute, me disait-elle, si j'ai une délicatesse de goût, de vue, et un idéal de vrai beau, qui me donne, je l'avoue, une espèce d'aversion pour tout ce qui n'est pas parfait.

Aversion, ma chère Eléonore î c'est bien fort, et je suis donc bien malheureux, moi si loin d'être parfait, et que vous ne pouvez pas changer comme un meuble ou une parure ? Elle rougit, vint m'embrasser et me dit avec beaucoup de grâce, que lorsque le cœur était content, le goût et les yeux l'étaient sans doute aussi ; qu'on ne voyait plus les défauts de ceux qu'on aime. '• Les VQtres sont si légers, ajouta-t-elle, que L 5

toute autre femme ne les aurait pas remarqués, mais vous savez que je vois tout, et que rien ne m'échappe ; du reste, je vous jure que je les avais oubliés, que je ne les vois plus, et que je ne voudrais rien changer à mon Henri."

Mon Eléonore était vraiement ^bonne et sensible ; elle avait plusieurs qualités attachantes, et si elle avait été aveugle comme Sophie, je ne doute pas qu'elle n'eût fait mon bonheur: je l'aimais passionément, et quand je regardais ses yeux si beaux, si expressifs, je leur pardonnais d'être si perçans et si difficiles ; quand elle voulait être aimable, et il ne tenait qu'à elle de l'être beaucoup, je lui pardonnais de commencer toujours par me dire, lorsqu'elle rentrait chez elle : Jfon ami, jaî vu, etc. etc. Maisj j'en vins enfin à ne pouvoir pas plus supporter cette phrase, qu'elle ne supportait les imperfections de tout genre. Je n'étais donc pas complètement li^ureux.

mais qui peut se vanter de l'être ? Le bonheur de Charles n'avait pas non plus été sans mélange; sa chère Sophie lui avait donné deux fils, dans les trois })remières années de leur mariage. L'aîné, nommé Julien, s'élevait à merveille ; le second, appelé Victor, enfant d'une belle espérance, eut le malheur d'être asphyxié quelques mois après sa naissance, par du charbon allumé ;. les soins de son père le rendirent à la vie, et on ne s'aperçut pas d'abord de l'effet de cet accident, causé par la négligence d'une bonne ; mais il avait affecté l'organe de l'ouiie au point qu'il fut entière^ment détruit, et qu'il devint impossible d'appi;endre à parler à ce malheureux enfant. La cécité de sa mère, en lui ôlant tout moyen de Go;nmunicatioa avec ce petit être, doubla son malheur, et en fit une afiliction vér-itable, qui empoisonnait toutes les autres jouissances> de ses dignes parens. Enfin Diea eut

pitié d'eux et du pauvre enfant^ et le retira à lui dans sa cinquième année.

Sophie le pleura beaucoup, car c'était son fils; mais l'idée de privations qu'il aurait eues, du bonheur certain dont il jouissait, la consola : sa résignation fut recom|3ensée ; elle eut une fille, qu'elle souhaitait passionnément, et qui, d'après leur désir et mon nom, porta celui d'Henriette.

Eléonore devint mère aussi, et j'osai me flatter que ce sentiment si doux suffirait à son cœur, qu'elle ne chercherait plus qu'à perfectionner son enfant.

Dans cette espérance je supportai sans murmurer toutes les visions et toutes les fantaisies d'une grossesse qui fut assez pénible; mais elle voyait en perspective un fils qu'elle désirait beaucoup, et cet espoir lui fit tout supporter.

Un projet vague d'union avec le fils de Charles et de Sophie, qui avait alors eix ans, me faisait au contraire désirer

une fille; mais ma femme m'assurait si tort qu'elle ne se trompait jamais, et rjue nous aurions un fils, qu'elle me l'avait persuadé. La naissance de l'enfant me rassura; c'était une fille qui promettait d'avoir les yeux aussi beaux que sa mère. " Puissent ces beaux yeux, lui dis-je en la bénissant, ne voir que ce qui est à leur portée! Puissestu, ma fille, voir aussi bien que si tu étais aveugle! Je te nomme au moins Sophie, et puisses-tu lui ressembler !"

Eléonore fut d'abord doublement humiliée, et de s'être trompée, et de n'avoir qu'une fille; mais ce sentiment injuste, et si peu fait pour le cœur d'une mère, dura peu ; sa petite Sophie était trop jolie, et ses yeux étaient trop semblables à ceux d'Eléonore, pour ne pas flatter sa vanité et toucher son cœur.

Toutes les fois qu'on lui disait que sa fille avait ses beaux yeux, elle répondait: " J'espère au moins qu'ils seront

aussi bons/* Je vis avec douleur qu'elle exerçait la vue de l'enfant de préférence à tous ses autres sens. Mais j'eus bientôt d'autres sujets d'inquiétude.

Toujours animée de son désir de perfection, Eléonore ne trouvait jamais sa fille assez parfaite à son gré î après l'avoir nourrie elle-mênne deux mois avec succès, elle vit par hasard l'enfant d'une paysan ne, c'était un gros garçon de trois mois; il lui parut plus robuste que sa petite fille. A force d'argent, elle engagea sa mère à le sevrer, pour venir nourrir Sophie : le petit paysan mal soigné en mourut. Eléonore eut un dépôt de lait qui la fit cruellement souffrir, et le changement de nourrice rendit notre enfant très-malade. Cette expérience ne l'empêcha point d'en prendre une nouvelle, et d'en changer plusieurs fois, lorsque pour notre malheur, elle croyait en avoir découvert une meilleure. I en fut de même de tous

les systèmes cVéducation physique et - morale; tantôt elle baignait sa fille clans de l'eau glacée pour la fortifier, tantôt dans de l'eau chaude pour l'assouplir ; quelquefois elle voulait qu'elle sût lire avant de savoir parler; un autre jour il ne fallait rien lui apprendre avant qu'elle fût formée; et c'était toujours au nom et avec l'autorité de quelque auteur qu'elle venait de lire, parce qu'il faut tout lire quand on est mère, ou de quelque exemple qu'elle avait vu, parce qu'il faut aussi tout voir. Quand elle entrait dans ma chambre en me disant d'un ton solennel, " Mon ami, j'ai lu, ou j'ai vu," je frémissais : un instinct paternel me faisait prendre ma fille dans mes bras, comme pour la garantir d'un danger: j'essayais bien alors de faire parler mon autorité de mari et de père, mais la première, s'il faut l'avouer, échouait d'ordinaire contre les larmes qui coulaient des beaux yeux d'Eléo-

nore, et quand une fois j^avais parlé à l'épouse, la mère réclamait ses droits sur sa fille, m'assurait que c'était pour son bien et sa plus grande perfection, et me le persuadait quelquefois, quoique je fusse bien convaincu que le mieux est V ennemi du bien.

Notre petite Sophie était d'une excellente constitution ; elle supporta, sans trop en souffrir, ce qui aurait tué tout autre !^enfant, et parvint à sa troisième année ; heureusement pour elle, il parut alors un ouvrage d'éducation très-bien écrit, et qui eut du succès.

L'auteur posait pour base de son système, l'obligation de faire élever ses enfans par des étrangers, choisis avec soin et surveillés, mais payés pour ne pas quitter leur élève, une minute.

*■ Des parens, disait-il, ont d'autres '^ devoirs à remplir, soit de famille, ** soit de société, et malgré leur zèle, *' leur tendresse, ils sont forcés de re-

" mettre quelquefois à des domestiques " le soin de leurs enfans ; mais une " heure de mauvais exemple, quelques *' mauvais principes, peuvent se graver " dans leur jeune tête, et leur faire un '^ mal irréparable." Il parlait aussi de celui qui peut résulter de la prévention paternelle ou maternelle, qui voile les défauts d'un enfant et empêche qu'on ne les corrige. " L'intérêt d'une mère, •• disait cet auteur sophistique, est " beaucoup tiop vif ; il doit nécessaire- " ment aveugler celui d'uise bonne gou- ** vernante ou d'un instituteur éclairé. " Ceux-ci mettent leur amour-propre à *' voir et à rectifier les défauts de Tin- " téressant petit être confié à leurs " soins, tandis qu'une mère met le sien " à les cacher, même à ses propres " yeux."

Eléonore s'engoua de ce système uniquement, parce qu'il étoit nouveau et spécieux ; j'aurais eu bien des choses

à y répondre, et je n'étais rien moins que persuadé. Qui peut en effet remplacer entièrement les yeux et le cœur d'une bonne mère ? Mais dans mon cas particulier je croyais que tout valait mieux que les cliangemens perpétuels de ma femme, et je ne fis aucune objection : j'insistai seulement, en appuyant même sur le .çystème, pour qu'on fût au moins quelques années sans chercher une meilleure gouvernante, lorsqu'on aurait eu le bonheur d'en trouver une bonne ; je mis tous les soins imaginables pour la trouver, et convaincu que personne ne voyait mieux que l'aveugle Sophie, ce fat à elle que je m'adressai. Elle m'envoya une de ses élèves, simple, douce, patiente, gaie, intelligente. Je lui remis ma fille avec une entière confiance, en lui recommandant seulement de ne pas l'accoutumer à dire f ai vw, ce mot m'était toujours insupportable.

Ma feoime rentra dans le monde,

(Jônt elle s'était entièrement retirée depuis la naissance de sa fille. '* C'est moi, " me dit-elle, qui doit y conduire Sophie '^ une jour ; il ne Huit pas que j'y sois '* trop étrangère." C'était fort bien ; mais Eléonore était en tout pour les extrêmes. Je l'avais vue à regret s'éloigner de tout pour s'occuper uniquement de» la perfection d'un enfant de deux ans ; je la vis, avec plus de regret encore, donner avec excès dans la dissipation, ne pas manquer une assemblée, être la première et la dernière a toutes les fêtes, n'avoir plus un instant à consacrer au bonheur domestique, et à ces doux entretiens du matin ; car elle passait les matinées au lit après avoir veillé une partie des nuits. J'avais de plus le chagrin dans les courts instans où nous étions réunis, de la trouver presque toujours de mauvaise humeur, et mécontente du plaisir delà veille. Ma pauvre Eléonore avait espéré que trois ans de

retraite lui auraient rendu tout le charme de la nouveauté, mais elle qui voyait tout si bien^ n'avait pas aperçu à son miroir, que lorsqu'une femme a passé vingt-ci uq ans, trois années de plus se comptent sur son visage. Ses yeux étaient encore remarquables par leur beauté, mais elleen trouva dans le monde, qui n'avalent que dix-sept ou dix-huit an?, moins beaux que les siens peut être, mais dont le noir d'ébène ou le bleu d'azur paraissait avec plus d'éclat sur des teints qui ne devaient rien à l'art.

Si mon Eléonore avait été raisonnable, elle aurait ?enti quelle avait des moyens de plaire qu'on ne connaît pas à dix-huit ans, ou dont on ne sait pas faire usa^e. Une femme de trente ans, belle encore, sait si bien faire oublier ce triste wowôre : le charme d'un esprit plus cultivé, d'un caractère p'us formé, d'une conversation plus suivie, d'une sensibilité plus exercée, de talens plus

développés, ont tant d'avantage sur la gaucherie et la timidité de la jeunesse! mais il faut savoir prendre et la contenance, et le costume de son âge; ne pas rivaliser de parure avec celles dont le premier mérite estla fraicheuret la beauté des formes ; chercher moins à séduire qu'à attacher; dédaigner l'impression du moment, pour en produire une durable ; préférer un ami sûr à une conquête, et n'avoir d'autre prétention que celle d'être à la fois aimée et considérée. Oh ! qu'une femme qui saurait être tout ce qu'elle peut et doit-être à trente et à quarante, serait bien plus dangereuse qu'une enfant de seize ans, quelque fraîche et jolie qu'on veuille la supposer. Les femmes se plaignent sans cesse de la rapidité du tems, et de la légèreté des hommes ; il ne tiendrait peut-être qu'à elles de les fixer, ou au moins de prolonger leur empire.

Eléonore avait tout ce qu'il falloit

pour plaire loiig-tems, et l'emporter sur l'insipide jeunesse. Son esprit étoit original et cultivé;*"elle était bonne, aimante, H si ses yeux s'étaient contentés de regarder autour d'eux, sans chercher à voir tout et partout, leur empire aurait été irrésistible. Il avait encore sur moi toute sa force; on a pu juger, d'après mon long attachement pour Sophie, que j'étais constant par caractère. Depuis mon mariage je n'avais regardé aucune autre femme que la mienne, avec intérêt et sentiment, et cependant, je n'avais pu prévenir les soupçons d'Eléonore ; du bout d'un salon à l'autre, ses yeux perçans me suivaient, et si je parlais, si je souriais à une femme, elle le voyait ù l'instant, et croyait ou feignait de croire que j'en étais amoureux. De retour à la maison, elle m'en parlait avec aigreur ou plaisanterie, suivant Ihumeur du moment, mais toujours en se vantant de sa pénétration, et répétant que rien au

monde ne lui échaj)pait ; le plus souvent à force de si bien voir, elle voyait ce qui n'existait que dans son imagination. " Ah ! si tu pouvais devenir aveugle, lui disais-je quelquefois, combien tu serais aimable!" Je me trompais; elle aurait porté dans son aveuglement la même inquiétude ; c'était de la raison et du calme que j'aurais dû désirer en elle, et c'était-là ce qui lui manquait. Il y a un âge où ces deux ingrédiens sont absolument nécessaires au bonheur, et où l'on ne pardonne plus d'en manquer. Jusqu'alors du moins, au milieu de tous ces légers travers, je n'avais eu nulle inquiétude sur sa tendresse ; sa tête seule était éblouie, agitée ; ses veux seuls étaient en mouvement ; son cœur étoit tranquille et tout à moi, et cette do\îce assurance me rendait, je l'avoue, fort indulgent pour tont le reste. J'attendais sans trop d'impatience le tems, un peu retardé peut-être, où la raison

se développerait, où tous ces plaisirs vagues, sans but, sans objets, amèneraient la fatigue et la satiété. " Alors, me disais-je, nous nous retrouverons :

alors elle sentira le prix d'un cœur tout à elle." Dans cet espoir je la laissais aller dans le monde avec une entière confiance ; mes affaires et mes goûts m'empêchaient souvent de la suivre, et j'y gagnais du moins que tous mes mouvemens, toutes mes actions, tous mes regards n'étaient pas vus, puis mal in* terprêtés.

Un soir elle revint d'une fête trèsbrillante : je m'attendais d'avance à la description animée de tout ce qu'elle avait vu, à quelques sarcasmes sur les jeunes beautés les plus à la mode, à quelque profonde découverte sur des sentimens mystérieux, à des plaintes sur le mauvais goût des hommes ; mais à ma grande surprise, elle était rêveuse, silencieuse; elle ne vit pas même un

meuble nouveau qu'elle avait désiré, et que j'avais fait apporter en son absence ; assise dans son fauteuil, la tête appuyée sur sa main, elle ne songeait pas même à se déshabiller. Sa bonne mine me rassurait sur sa santé, je crus qu elle avoit eu quelque petit mécompte, et je m'en inquiétais peu. Enfin, après un léger

soupir étoufïe, elle me dit, fai vu

et s'arrêta en rougissant. — Ah ! je respire, Eléonore, et je te retrouve. Eli bien ! ma bonne amie, qu'as-tu donc vu de nouveau ? — Du très-nouveau en effet, un homme parfaitement aimable!

— Ah ! ah ! quel est donc ce phénix r nu étranger! — non, un Français qui vit à Paris; on le nomme le comte Adolphe de Launai — et il a sans doute une belle figure, puisque tu as lu qu'il était aimable ? — elle rougit et reprit lentement — Mais oui; sa figure est fort bien: il a surtout les plus beaux yeux possibles. — Je parie qu'il a dit la même chose de

ceux de mou Elëonore — elle les baissa, et ne répondit pas ; mais ce qui m'inquiéta le plus, c'est qu'elle oublia d'aller voir dormir sa fille, et de s'informer si la gouvernante en était satisfaite ; c'était son habitude ordinaire en rentrant chez elle. Le lendemain ses yeux bien moins beaux, bien moins brillans, attestaient que son sommeil n'avait pas été tranquille. Je ne suis pointjaloux naturellement: souvent même j'avais joui des succès de ma femme, parce que je voyais bien que sa vanité seule était un jeu, et que la mienne en était flattée aussi ; mais cette fois il me parut qu'il y avait autre chose que de la vanité. J'aimais tendrement Eléonore, et sans tyrannie ; j'attachais un grand prix à être le premier objet de ses affections, Du du moins à n'avoir d'autre rtval dans son cœur que notre enfant ; on me pardonnera donc, même à Paris, (et j'habitais une ville de Province) d'avoir eu quelques inquiétu-

<3es secrètes, et de m'être informé dès le lendemain de ce Comte de Launai :

ce qu'on m'en dit, et ce que je vis moi-même, ne me rassura pas.

Sa figure était superbe, son esprit insinuant et fin, sa flatterie très-adroite ; il avait une adresse extrême à saisir le côté faible de la femme à qui il voulait plaire, des yeux dont il faisait tout ce qu'il voulait, et un talent inouï pour paroître pénétré lui-même du sentiment qu'il voulait inspirer; on assurait que jamais aucune femme ne lui avait résisté, et que son secret pour réussir était d'être ou de paroître si passionément amoureux, qu'il faisait craindre ])our sa vie, et que plus d'une femme avait été subjuguée par la pitié, ou par la terreur, avant que de l'être par amour. J'observai, sans en avoir l'air, quelles étaient ses manières avec Eléonore.

Puoique très jolie et très-séduisante^ son caractère et les circonstances AI 2

l'avaient mise jusqu'alors à l'abri d'une grande passion ; elle n'en avait ni inspiré ni ressenti ; entraînée par sa manie de voir et de perfectionner tout ce qu'elle voyait, in'aimant d'ailleurs et par goût et par devoir, elle repoussa plutôt que d'attirer les hommages, pendant les deux premières années de notre union ; au moment où elle fut mère, elle se dévoua entièrement à sa fille, s'occupa exclusivement de ses systèmes d'éducation, et ne vit personne. A sa rentrée dans le monde, elle fut d'abord distraite par le plaisir, puis blessée de n'être plus ni la plus eune ni la plus fêtée, et ce fut alors que le beau, le brillant Comte de Launai parut s'attacher à elle; il vanta sa pénétration, il la pria de lui faire connaître la société; il lui répéta qu'il n'avait jamais rencontré de coup-d'œil ])lus juste et plus sûr que le sien. Après avoir enivré son esprit des louanges

qui pouvaient le plus la flatter, il attaqua son cxur en lui peignant en traits de feu la passion violente qu'elle lui avait inspirée. Emue, étonnée d'un langage nouveau pour elle, elle prit ces sensations pour un sentiment irrésistible ; et cette méprise pouvait devenir bien dangereuse à rage où une femme sent que ses moyens de plaire diminuent tous les jours, et que c'est la dernière fois peut-être qu'elle sera aimée.

Mais, me demandera-t-on, comment avez-vous pu connaître aussi bien, et la passion vraie ou fausse du Comte de Launaij et les sensations ou les sentimens de votre Eléonore? Aviez-vous un anneau qui vous rendît invisible, ou bien une lunette magique pour pénétrer dans les cœurs ? Non, je n'eus d'autre talisman que l'amitié s«ns exemple de ma céleste Sophie; ce fut une aveugle qui vint éclairer ma compagne M 3

et ]a remettre sur la vraie route du bonheur. Je voyais, je sentais tout le danger de notre situation, sans pouvoir même imaginer un moyen de nous en préserver; ma femme était sur le bord d'un précipice, et je ne savais comment l'en retirer ; je connaissais trop bien le cœur humain en général, et le sien en particulier, pour n'être pas sûr d'avance que je l'éloignerais pour toujours de moi, en lui témoignant des craintes, des soupçons, de la défiance. L'homme dangereux, pensais^ je, qui cherche à l'égarer, me peindra comme un tyran jaloux, au moins comme un mari despote ; à force de la plaindre, il lui persuadera qu'elle est malheureuse et victime , il saura l'engager alors à des démarches mystérieuses, et loin de la préserver, je hâterais peut-être le moment de sa perte.

Je pouvais sans doute l'éloigner du danger et du séducteur, en la faisant

voyager, et j'eus bien la pensée d'aller avec elle visiter Charles, ' qui m'en pressait depuis long-tems ; mais ce n'était pas seulement la fidélité de ma femme que je voulais préserver, je connaissais assez ses principes pour n'en pas être encore très-inquiet ; c'était son cœur que je voulais retrouver, et si je l'arrachais ainsi malgré elle au charme d'une conquête brillante, ne devais-je pas craindre de prolonger son illusion, par la tristesse et les regrets de l'absence ? Elle aurait toujours vu son adorateur tel qu'il j^araissait l'être au moment de leur séparation ; je me serais privé des moyens que sa légèreté me fournirait bientôt peut-être pour la détacher de lui. Un élégant de Paris, arrivant dans des sociétés de province, fait tourner toutes les têtes sans même avoir les avantages et les talens du Comte de Launai ; on enviait à ma femme sa conquête ; on cherchait à la M 4

supplanter, et dans le nombre des yeux qui demandaient la préférence, il pouvait s'^n trouver qui remporteraient même sur Eléonore ; déjà plus d'une toisj j'avais vu ceux du Comte s'animer en rencontrant les regards d'une femme éblouissante de beauté, de jeunesse et de coquetterie ; Eléonore, qui voyait, qui découvrait tout, le verrait bientôt sans doute, et son orgueil blessé serait le meilleur médecin pour son cœur.

Mais elle semblait avoir perdu cette faculté si active et dont elle était si fière; était-ce l'amour, était-ce la vanité qui mettait un bandeau sur ses yeux si perçans ? Je hasardai quelques plaisanteries sur les prétentions et les succès de la belle Adèle ; elle me répondit vivement que je me trompais, et que le Comte de Launai avait trop d'esprit, de goût et de tact pour s'attacher à une enfant qui n'était que

jeune et jolie, et d'ailleurs tout-à-fait insignijiante.

Toutes ces réflexions sont le résumé d'une lettre que j'écrivis à Charles. J'avais trouvé du soulaoement à lui demander un conseil salutaire. " Je n'en *' demande point à ta Sophie, lui '* disais-je : étrangère à toutes ces in- " trigues de société, à des hommes tels " que M. de Launai, au caractère " même de ma femme, elle ne pour- " rait ni me comprendre ni m'aider; " tout ce que je viens de te dire doit " être une langue inintelligible pour '* elle, etc. etc.*'

Mais y a-t-il rien d'impénétrable à la véritable amitié ? Sophie comprit que j'étais malheureux, et Sophie trouva dans son cœur ly désir et l'espérance de me rendre le bonheur et le cœur d'Eléonore. Sophie aveugle, et pour qui un long voyage ne pouvait être qu'une peine sans plaisir, Sophie ac- M 5

coutumée à sa demeure, à ce jardin qu'elle pouvait parcourir sans guide, Sophie la mère la plus tendre d'une petite fille d'un an, qu'elle ne pouvait emmener avec elle, la bonne Sophie ne balança pas mi instant. Henri a raison^ dit-elle à son mari, il ne doit rien exiger dans ce moment ; il faut que ce soit sa femme qui lui demande ellemême de s'éloigner, et je crois que je l'obtiendrai d'elle ; qui mieux que moi peut lui peindre le bonheur qu'on trouve dans un bon ménage, entre un mari adoré et des cnfans chéris ? Oh ! je la persuaderai, je le sens là, disaitelle, en mettant sa main sur son cœur. Je ne comprend «• pas trop, il est vrai, comment un autre homme que celui qui est un autre moi-même, et qui nous aime comme Henri aime sa femme, peut plaire : j'ai entendu dire ou lire que cela arrive quelquefois, et j'en ai toujours été surprise ; il est ini-

possible que le cœur ait ce tort ; si ce sont les yeux, je remercie le ciel de m'en avoir privée; je suis cependant bien dans Terreur, ou ils verraient toujours mon Charles comme le plus beau de tous, comme un ange du ciel ; aussi ce ne peut être qu'une illusion passagère, dont Eléonore reviendra bientôt.

Partons, mon ami, partons dès demain; je parie que nous n'aurous pas été là quinze jours, qu'elle voudra revenir avec nous. Oh ! quelle joie quand nous la verrons ici, sous ce berceau avec son mari et ma petite filleule, qui me sera d'nn puissant secours pour ramener sa raèreî Partons, ne laissons pas plus lons-tems notre bon Henri dans la oeine, Eléonore dans son erreur.

Charles fut charmé de cette résolution ; il n'aurait voulu ni demander ce service à. Sophie, ni la quitter: tout fut bientôt prêt ; la petite Henriette fut laissée aux soins de. sa grand'mère; Julien

fut du voyage; et qu'on juge de ma joie, de mon extase, lorsqu'un soir que je gémissais de n'avoir pas encore de réponse de Charles, j'entends arrêter une voiture à ma porte, et sa voix que je reconnus à l'instant qu'il s'informait si j'étais au logis î On comprend avec quelle rapidité je descendis, et ce que j'éprouvais quand il plaça Sophie dans mes bras,, en me disant : " La voilà, ma Sophie: ton Eléonore est sauvée." J'étais si saisi que je ne pouvais pas répondre un seul mot: " Parlez- moi, Henri, me dit Sophie avec son accent si doux ; que j'entende au moins que je suis près de vous ; je n'ai pas oublié votre voix." Sophie ! ange du ciel! fut tout ce que je pus prononcer. C'était avec ces mots que je l'avais quittée : elle dut reconnaître mon accent, car j'étais aussi le même.

Eléonore était à une fête oii je l'avais accompagnée. Une inquiétude vague

qui ne me permettait pas de rester eu place, la crainte de ne pouvoir cacher l'impression que je recevais des assiduités du Comte, et de faire par-là plus de tort à ma femme qu'elle ne s'en faisait elle-même, ou si je nje contraignai-j d'avoir l'air de l'approuver ; peutêtre un pressentiment secret du bonheur qui m'attendait chez moi ; tout cela réuni m'y avait attiré irrésistiblement; j'avais soupiré en laissant Eléonore, qui ne dansait plus, faire un reversi très-animé avec le Comte Adolphe.

Eu Province, oii les mœurs sont plus sévères^que da^is la capitale, on croirait cependant manquer aux usages reçus, en ne faisant pas jouer constamment ensemble deux personnes qui paraissent se plaire ou s'aimer, lorsmême qu'on blâme hautement leur liaison ou leur sentiment ; en vain une femme voudrait éviter l'homme qui la poursuit; si elle reste dans le monde, cela lui devient im-

possible: on la force de cette manière à s'afficher, et celles qui ont cette coupable complaisance, sont les premières à lui jeter la pierre. — " On ne peut pas être plus imprudente que Madame N..., dit avec aigreur une femme à son mari, le lendemain de son assemblée: Monsieur S... ne l'a pas quittée hier un instant. — Mais, ma bonne amie, vous les avez fait jouer ensemble, que vouliez-vous qu'elle fît ? — Eh î mais, sans doute ! cela ne peut point aller autrement : c'est reçu ; e^t-ce donc à moi à faire la police? j'aurais vu des mines, des baillemens, et je veillais que mon assemblée fut gaie et dans les règles." D'après ces règles, Eléonore faisait tous Jes soirs son reversi avec le Comte de Launai. Nous eûmes donc le tems, avant qu'elle rentrât, de parler de l'objet de mes inquiétudes; elles se dissipaient insensiblement, en regardant, en écoutant Sophie : il me paraissait im::-.

2ol

possible de résister à son doux empire ; je croyais" voir le calme, la raison, la sagesse, le bonheur au milieu de nous, sous sa forme enchanteresse. Elle avait peu changé, c'était encore ce même sourire céleste, ces mêmes grâces, ce môme visage d'un bel ovale, un peu plein cependant ; l'ensemble de sa figure avait quelque chose de moins aérien : mais en revanche elle avait une tournure plus imposante, qui jointe à son affabilité, à la sensibilité de sa physionomie et du son de sa voix, inspirait à la fois la respect et la confiance. Sophie était épouse et mère dans toute {"étendue du terme ; on ne pouvait s'y m(^prendre, et tout en elle annonçait ie bonheur attaché à ces deux titres.

Avec qu'elle émotion et quel orgeuil elle me présenta son fils! Puisse-t-iî devenir un jour le vôtre, me dit-elle, en pressant contre son cœur sa filleule, que j'avais bien vite été chercher^ et que j'a-

vais posée sur ses genoux. Il semblait que la petite la connût déjà ; Thérèse, c'était le nom de sa jeune gouvernante, lui en parlait sans cesse, et quand clic lui dit, Sophie, c'est votre bonne marraine, ma fille ouvrit ses petits bras, se jeta dans ceux de Sophie, et la couvrit de baisers qui lui furent rendu* avec une extrême tendresse. Aimable enfant, dit

la femme de mon ami, ah ! comment

Elle s'arrêta, mais intérieurement j'achevai ainsi sa phrase : Comment ta mère peut-elle te quitter ? Quant à Sophie, elle la termina différemment: cornment pourrions-nous douter un instant de réussir, dit-elle avec l'expression de la confiance et de la vertu? Ouvre tes yeux, marraine, disait la pauvre enfant, en posant doucement son joli doigt sur la paupière abaissée de Sophie, ouvreles, regarde ta petite Sophie : maman dit qu'il faut toujours regarder. Je sentis mes larmes prêtes à couler ; mon amie sourit, et posa la main de la petite

sur sou cœur. '•' Je ne puis pas ouvrir les yeux, lui dit-elie, je n'en ai point. Tiens, ne sens-tu pas là quelque chose qui bat î — Oui, marraine, bien fort. — Eh bien ! ma petite, c'est là que sont mes yeux à moi, et c'est par là que je te vois." Elle passa ensuite sa main sur tous les traits du visage de l'enfant, et les dépeignit assez bien. " Je ne sais pas trop, nous dit-elle, ce qui constitue la beauté, mais ces petites joues rondes, cette peau satinée, les contours de sa petite bouche, la forme de son nez, me plaisent : dis-moi, Julien, esti^lle jolie?" Il était à genoux devant sa mère, et ne cessait de baiser les mains de ma fille. ^' Elle est encore plus jolie que ma petite sœur'." Lui-même était fort beau, il ressemblait à sa mère ; mais elle ne voulait pas le croire, et m'assurait qu'elle sentait dans son cœur qu'il était le portrait vivant de Charles. Nous étions encore dans la même at-

titude, Sophie était assise entre son mari et moi ; son Julien était à cheval sur un des mes genoux, ma fille était sur ceux de mon amie, et Charles avait un bras^ passé autour de la taille de sa femme, lorsqu'E'.éonore, dans tout l'éclat de sa parure, entra dans le salon- Viens, ma chère Eléonore, lui dis-je, en allant prendre sa main, viens, toi seule, dans ce moment, manques à mon bonheur, mais tu y manquais beaucoup :

Voilà mon Charles, ma chère Sophie, nos enfans ; tout ce que j'aime au monde est à présent réuni autour de moi.

Sophie s'était levée, et conduite par son mari, elle vint se jeter dans les bras de ma femme, en lui donnant les noms de sœur et d'amie. Les deux moitiés de nous-mêmes s'aiment comme des frères, lui dit-elle, voulez vous m'accepter pour votre sœur? Nous n'avons ni l'une ni l'autre le bonheur de connaître cette douce relation ; que l'amitié nous donne

ce que la nature nous a refusé. La petite Sophie tenant la main de son ami Julien, sautait autour de sa mère en lui disant : '' Vois-tu, maman, j'ai aussi un frère, bien plus grand que moi, mais si bon !'' Charles baisait la main de ma femme et lui demandait aussi soa amitié. Au premier moment, elle avait été un peu interdite : mais une manière de se présenter aussi amicale, aussi cordiale, la remit peu-à-peu ; je lui avais parlé si souvent de mes amis, qu'ils n'étaient pas des étrangers pour elle. Je crois bien qu'au fond de l'âme elle aurait autant aimé qu'ils fussent restés chez eux ; elle sentait déjà qu'elle ne devait pas quitter un instant une amie aveugle qui ne pouvait point la suivre dans le monde, et que pendant tout le tems de leur séjour, il fallait renoncer à voir le Comte ; mais elle sut cacher cela, et répondit d'une manière aimable aux prévenances de mes amis.

puand les enfans furent couchés, et ma femme" en négligé, il s'établit entre nous quatre un entretien que Sophie sut rendre si animé, si intéressant, qu'il était plus de minuit, avant que personne eût pensé que des voyageurs avaient besoin de repos., Eléonore qui depuis sa préoccupation, veillait à peine quelques minutes sans un air pensif et distrait, fut surprise elle-même de l'heure qu'elle entendit sonner, et de n'avoir pas trouvé le tems long : il est vrai que c'était elle qui jouait le rôle brillant dans la conversation ; l'aimable aveugle lui demandait îles descriptions des plaisirs du monde, qu'elle ne connaissait point ; loin de les fronder, tout paraissait lui plaire et l'amuser. Eléonore, d'abord un peu rêveuse reb'ouva sa vivacité, et le bonheur de parler de tout ce qu'elle avait viif lui fit oublier ce qu'elle ne verrait pas de quelque tems. En vérité, ma sœur, lui dit Sophie,

vous peignez si bien que je crois tout voir, quoiqu'il y ait pourtant des choses que j'ai un peu de peine à me représenter : quant à l'éclat de vos salons, tous ces flambeaux doivent, ce me semble, ressembler en petit à un ciel étoile, dont j'ai conservé quelque idée, et qui me paraîtrait d'autant plus beau qu'on peut jouir de ce spectacle tous les soirs, sans fatigue, et sans se séparer de ce qu'on aime. La seule chose que j'aie à reprocher à vos fêtes, d'ailleurs charmantes, c'est qu'elles vous privent de vos enfans, de votre petite Sophie qui m'a paru, au toucher, devoir être bien plus jolie que toutes ces beautés si parées, que vous allez chercher, et je gage que mon Julien est cent fois plus beau que tous vos hommes.

Eléonore sourit, et puis étouffa un soupir; elle trouvait sans doute le Comte de Launai aussi beau que le petit Julien. Elle parla ensuite de son

système d éducation par des étrangers, auquel elle tenait plus que jamais ; elle en détailla les motifs, et finit par remercier Sophie de l'excellente Bonne qu'elle nous avait envoyée.

Oui, dit-elle, Thérèse est ce qu'il fallait à l'âge de ma filleule, mais bientôt elle ne lui suffira plus ; n'ayant point vécu elle-même dans le monde où son élève est appelée à vivre, elle ne peut lui donner sur ce point que de fausses notions, qui doivent égarer son jugement au lieu de l'éclairer, ou tout au plus, elle lui donnerait des principes généraux de morale, qui deviennent inutiles dans les cas particuliers ; et c'est sous ce point de vue que la meilleure institutrice ne peut pas remplacer une mère, qui a pour elle sa propre expérience, la connaissance de la société ou sa fille doit vivre, et dont l'intérêt se prolonge toute sa vie, puisqu'elle sera encore la mère des enfans de sa fille :

au lieu que l'intérêt et la responsabilité d'une gouvernante cessent ordinairement au moment du mariage de son élève. Ma sœur, dit-elle avec tendresse à ma femme, en lui serrant la main, votre système de ne pas élever votre fille vous-même, déconcerte tous mes plans ; car j'avais compté vous prier de m'aider à élever la mienne ; vous lui auriez appris tout ce que la perte de mes yeux me laisse ignorer moi-même.

Eléonore la remercia de cette marque de confiance ; elle était d'autant plus adroite, qu'elle était à ma femme l'idée que je me fusse plaint d'elle, et que ce fût le motif de la visite de mes amis. Lorsque nous nous séparâmes pour la nuit, Eléonore était enchantée de sa nouvelle amie et renchérit sur mes éloges.

Le lendemain on se retrouva au déjeûner avec plaisir. Il y eut cependant une ombre de nuage sur le front

2Go

d'Eléonore, lorsqu'il fut question d'écrire un billet pour s'excuser de se rendre à une invitation pour la soirée. Sophie qui s'en doutait, et qui avait son plan arrêté, exigea que ma femme suivît tous ses engagemens ; elle l'assura qu'elle n'aurait pas un moment d'ennui avec les enfans, avec un bon clavecin qui était au salon, et sur lequel Julien, qui en touchait assez bien pour son âge donnait déjà des leçons à ma fille, enfin avec Charles et moi, puisque nous ne devions pas la quitter. Eléonore céda aurès quelques complimens ; mais elle sortit plus tard, rentra plus tôt, donna toutes ses matinées à sa nouvelle amie, et celle-ci les mit si bien à profit, et se servit si puissamment de ses moyens de plaire et de captiver, qu'avant huit jours elle avait obtenu la confiance entière de ma pauvre Eléonore, qui soufirait trop pour ne pas sentir le besoin d'ouvrir son cgeur à une amie sensible, et de lui

demander des conseils. Sophie y pénétra doucement: elle la calma, la consola, la releva à ses propres yeux, lui fit sentir avec force tout le tourment d'un attachement illicite, et tout le charme attaché aux liens légitimes, quand l'amour se trouve uni au devoir.

Elle prêchait si bien d'exemple, elle avait l'air si complètement heureuse, malgré toutes ses privations, qu'elle devait persuader. Eléonore convenait de tout, mais finissait toujours par dire ; " Ce pauvre Comte en mourra certainement, si je ne l'écoute plus, car c'est tout ce qu'il me demande, oli ! si vous pouviez seulement le voir et l'entendre!" — Le voir, c'est impossible, mais l'entendre, rien n'est plus aisé, et je le désire moi-même. Charles, Henri et Julien doivent aller demain voir votre campagne, prenons ce jour pour recevoir la visite du Comte. Eléonore enchantée, arrangea la chose avec lui, le

soir à Tasseûiblée. Le Comte vint avec empressement. Un entretien en tiers avec une aveugle, était presque un tête à tête ; mais il n'avait pas compté sur la petite Sophie, qui par hasard se trouva ce jour-là si bien sur les genoux de sa marraine, quelle y resta pendant toute la visite du Comte ; et de tous les témoins, un enfant n'eût-il qu'un an, est le plus redoutable pour un amant, car, à coup sûr, c'est celui qui en imposera le plus à sa mère. Mais ce que le Comte avait bien moins prévu encore, c'est que cette aveugle lirait dans son cœur, en déroulerait tous les replis, toutes les pensées les plus secrètes, et ferait connaître, même en sa présence, à Eléonore tous les dangers de leur relation, et l'excès du malheur où une liaison pouvait l'entraîner.

La conversation fut d'abord très-indifférente. M. de Launai, qui voulait plaire et qui en avait les moyens, fut

très-aimable, et les yeux attachés sur Eléonore, il dit à Sophie les choses les plus flatteuses ; il caressait aussi beaucoup la petite, qu'il voyait pour la première fois. Cette manœuvre bien connue manque rarement son effet ; il n'y a pas d'enfans plus caressés que ceux d'une femme qu'on veut intéresser, et rien n'émeut plus son cœur, ne la dispose mieux à la reconnaissance. '* Elle est charmante, délicieuse^ répétait-il sans cesse ; c'est le portrait de sa belle maman, et je l'aime à la folie." Sophie qui attendait l'occasion de parler avec une entière franchise, saisit celle-«ià.

" Vous l'aimez, dites -vous, M. le Comte ? vous la trouvez charmante, et sûrement vous pensez la même chose de sa naèie? Vous les aimez, et cependant vous voulez leur faire à toutes deux plus de mal que ne pourrait leur en faire leur plus cruel ennemi." N 2

Je ne vous entends pas, madame î reprit le Comte embarrassé de cette apostrophe et de la tournure que prenait cet entretien.

. *' Ou bien vous ne voulez pas m'entendre M. le Comte; ainsi je vais m'expliquer plus clairement : oui, reprit Sophie avec un accent ferme, mais pénétré, vous préparez à cette femme intéressante, que vcus adorez, dites-vous, à cette enfant innocente dont vous admirez les grâces, le plus grand des malheurs, celui d'être séparées : vous aurez ôté à cette mère une fille qui devait faire sa gloire et ses délices, à sa fille une mère qui devait la o-uider dans la route du bonheur et de la vertu. Lorsque la pauvre Eléonore, égarée par vos séductions, aura perdu, avec sa propre estime, celle du monde et de plus la confiance de son mari, pensezvous qu'il lui lai'^sera sa fille? Ce sera "1 ^ut-être sa seule vengeance ; mais elle

sera terrible, légitime ! et qui oserait l'en blâmer ? Mérite-t-elle d'être mère celle qui n'ose pas se donner pour modèle à sa fille? Et que mettrez-vous à la place des sentimens si purs que vous aurez détruits dans son cœur? Un amour que vous avez déjà juré à tant d'autres, et qui n'existe peut-être que dans votre imagination séduite par des charmes que le remords et les larmes auront bientôt détruits. Le véritable amour, M. le comte, ne veut, ne désire que le plus grand bonheur de l'objet aimé ; il est prêt à y sacrifier le sien : oserez-vous médire que c'est cet amour que vous sentez pour ma pauvre Eléonore ? vous la conduisez pas à pas dans un abyme; vous travaillez àdétruire sonbonheur5saréputationjSa beauté, sa vie même; — car étes-vous sûr qu'elle supportera la perte de tous les biens dont vous l'aurez privée ? sa confiance ne m'a rien caché ; N 3

'2bb

J€ Fais que vous la faites trembler pour votre propre vie, si elle dédaigne votre passion ; moyen indigne et cruel dont vous connaissez toute la fausseté, que vous avez déjà employé mille fois peutêtre avec des femmes simples et crédules! Vous n'en trouverez que trop encore à effrayer; mais pour Eléonore il n*y a qu'un seul homme au monde, et cet homme c'est son mari ; c'est celui à qui elle a donné volontairement son cœur et sa main, qui n'a jamais aimé qu'elle seule, et à qui elle doit le premier des bonheurs, celui d'être mère. Je le connais aussi ce sentiment sacré, qui s'empare si fortement de tout le cœur d'une femme, et que rien, non rien au monde, ne peut balancer. Quel homme peut se flatter de l'emporter sur un enfant dans le cœur de sa mère ? Lors même qu'une femme égarée par sa passion, ou celle d'un séducteur, le croirait un in-

stant; la uature reprendrait bientôt ^ses droits et lui donnerait une juste aversion pour celui qui aurait voulu les usurper : et ne crois pas, pauvre amie abusée^ ditelle à ma femme, qui cachait sa confusion et ses larmes sur le sein de Sophie, ne crois pas pouvoir associer ces deux amours ; pouvoir conserver ta fille et ton amant ; lors même que ton mari trompé le les laisserait, ta propre conscience ne te le permettrait pas. Les voilà tous les deux, choisis : si tu renonces à ta fille, c'est moi, moi qui serai sa mère ; choisis, ta Sophie ne sera paa abandonnée."

Eléonore jeta un cri de douleur, se saisit avec transport de sa fille, la pressa sur son cœur, et repoussa le Comte, qui s'était jeté à ses pieds de l'air le plus passionné. Levez-vous, monsieur, lui dit-elle avec dignité, mes yeux sont ouverts, et mon parti est pris : je ne

vous reverrai plus : ma fille est à moi à moi seule : je ne la céderais pas même à l'amie parfaite qui vient de m'éclairer, jugez si je la sacrifierai à l'homme qui voulait m'égarer ! O ma fille, c'est à toi que je jure amour, et je jure fidélité ^ ton père.

Le Comte se releva et s'appuya sur le dossier d'une chaise, son mouchoir sur les yeux. Etait-ce pour cacher des larmes ou du dépit? était-il frappé, touché, ou seulement déconcerté ? c'est ce que je ne décide pas, mais le résultat fut le même, et c'était tout ce que Sophie voulait ; ce n'était pas lui qu'elle avait entrepris de convertir : peut-être pensa-t-il qu'avec une telle égide, la conquête d'Eléonore devenait trop difficile, et que la jeune Adèle n'avait pas une amie aussi clairvoyante. — Quoiqu'il en soit, il était assez inutile dans ce moment de faire attitude de désespoir de-

vant deux femmes, dont l'une ne le voyait pas, et l'autre ne le regardait plus. Il se rapprocha d'elles, balbutia quelques belles phrases d'amour passionné, de regrets éternels, de malheur sans fin, de .'?:a'ifices, d'admiration, etc., etc. Il pressa de ses lèvres leurs mains qui étaient réunies, et partit.

Il est bien sûr que toute autre qu'une aveugle n'aurait pas osé tenir un tel langage à un homme qu'elle aurait vu pour la première fois, et en présence de la femme qu'il cherchait à séduire ; elle aurait redouté leur surprise leur embarras, leur douleur même ; il est cruel de voir ceux qu'on afflige! peut-être auroit elle craint aussi l'espèce de tournure ridicule qu'un homme du monde pouvait donner à son discours, à cette scène, et son sourire ironique ; mais Sophie qui nevoyait rien, ne redouta rien, et son intérêt pour son amie l'emporta sur les vaines considérations qui auraient pu

l'arrêter, si eile avait eu plus de connois* snnce du monde et des hommes, et qui lui auraient fait manquer son but, qui était de frapper Eleônore, en réduisant la passion du Comte à sa juste valeur.

Dès qu'il fut sorti, Sophie serra dans ses bras son amie, qui fondait en larmes. " Voilà ta récompense,, sage et courageuse Llénore, lui dit-elle en lui montrant son enfant, qui donnait mille baisers à sa mamau pour la consoler, et qui lui disait avec sa douce voix ; Ne pleure plus, je t'en prie ; Papa et Julien reviendront bientôt, et ta petite Sophie t'aimera tant." — Eléonore se calma, mais elle disait encore tout bas à son amie : il en mourra, j'en suis sûre : je Tai bien vu, il en mourra

Au bout de huit jours elle fut rassurée, car ellevit le Comte plein de vie et rayonnant de santé, attaché au char de la jeune et belle Adè^e, qui triomphait de l'avoir enlevé à Eléonore, et qui disait à

qui voulait l'entendre : " On ne voit ** plus Me de P. ** : cette pauvre fem- " me se meurt de ce que le Comte de " Launai a ie mauvais goût d'aimer ^* mieux les femmes de dix-huit ans que *' celles de trente-cinq. Quand on est " assez folle pour croire plaire encore à " cet âge, on n'a que ce qu'on mérite " lorsqu'on est détrompée."^

Etéonore n'en avait pas trente encore, mais en peu de jours elle avait acquis bien des années pour la raison. La leçoa fut forte, mais complète.

Sophie mit le baume de son amitié et de sa sensibilité sur la plaie du cœur, ou plutôt sur la blessure de la vanité d'Eléonore ; elle profita avec art de ce moment d'abattement et de dépit pour la ramener au bonheur domestique. Chaque jour Eléonore devenait plus sereine,, plus gaie, plus égale, plus tendre pour sa fille, plus aimable pour moi ; elle se corrigea même entièrement de ses petits

défauts, dont il ne resta pas ia moindre trace, lorsqu'elle eut passé quelques mois avec l'être adorable qui répandait sa douce influence sur tout ce qni l'entourait. Eléonore avait trop de tact pour ne pas sentir qu'il y avait de la cruauté à se vanter de ses yeux devant une aveugle, et à répéter sans cesse, fai vu, à celle qui ne voyait rien. Elle en perdit insensiblement l'habitude ; sans jamais en parler elle employa son excellente vue à remplacer celle de son amie, à lui adoucir les peines inséparables de soq état de cécité. " Vous avez éclairé mon " ame, lui disait-elle, il est bien juste " qu'à mon tour je voie pour vous." Elle s'attacha par ses soins mêmes à cette amie incomparable, et ne pouvait s'en séparer. Quand Sophie voulut aller rejoindre sa mère et sa fille, Eléonore lui rappela qu'elle devait lui aider à élever cette dernière ; elle me conjura d'arranger notre vie auprès de nos amis: j'étais

trop heureux par cette liaison et par ma femme, pour lui refuser quelque chose.

Je vendis mes propriétés dans le pays que j'avais habité jusqu'alors ; j'en acquis dans celui de Charles, qui me céda sa maison : il habitait celle de sa bellemère ; en sorte que le beau jardin oii j'avais connu Sophie, nous devint commun, et que le berceau de feuillage fut mi temple à l'amour et à l'amitié.

C'était-là que tous les jours de printems et d'été nous nous réunissions avec nos charmantes compagnes, pendant que nos enfans couraient dans le jardin autour de nous. Peut-être feront-ils le sujet d'une troisième époque de ma vie, si les deux premières ont assez intéressé le lecteur pour qu'il nous retrouve avec quelque plaisir : en attendant il nous laisse aussi heureux qu'on peut l'être sur cette terre. Les yeux d'Eîéonore sont toujours beaux, et ne voient plus que ce

qu'il faut voir ; ceux de Sophie sont toujours fermés, mais son cœur y supplée : il sent tout, devine tout, et elle est vraiment notre ange tutélaire, le lien de notre heureuse société.

FIN

De l'Imprimerie de R. Juigné, 17, Margaret-btreet, Cavendish-square ,

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