‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 9 sur 33 · H ANECDOTES · texte numérisé non relu

H ANECDOTES

promis que puisqu'il sUntéressoit à cette en&nt, elle ne remettrait plus les pieds chez moi, je fus la chercher, sous (prétexte de consdider son parrain, mais en effet pour lui &ire la langue et Tinstruire de la tournure que f avois donnée à cette rencontre. Je la ramenai, mais ce fat de nouveaux reproches de la part de ce vieux pécheur. Elle crut s'excuser naïvement, en répondant : « Mais, mon parrain, y auroit-il du mal à venir dans un lieu où vous 2tes? » Ce sarcasme aigrit Tamour-propre de Dumoueeau au point qu'il rentra dans toute sa fureur, et que, vomissant les plus fortes imprécations contre sa filleule, contre la mère et contre moi, la 'petite fille s'enfuit pour se soustraire au courroux plus terrible de son parrain, qui la menaçoit de sa canne. Il la poursuit en criant qu'il l'abandonne à son malheureux sort, ainsi que sa coquine de mère; qu'il ne veut plus entendre parler ni de Tune ni de l'autre, qu'elles se donnent bien de garde de se pr^nter même à sa porte. Pendant ce temps, j'avoîs retenu ce furibond... Use retourne vers moi : « Et vous, abominable appareilleuse, si j'apprends que cette déver^ gondée revienne ici, je vous fais mettre à l'hôpital ainsi qu'elle. » Il me quitte à ces mots, sans vouloir rien écouter. Sa filleule a eu une si cruelle peur de cette scène, qu'elle n'a osé venir me revoir dans ce temps-là. Mais elle a eu de la reconnoissance pour moi, et même de l'estime. Depuis qu'elle a été sa maîtresse, elle a encore eu recours à ma protection; clic est venue faire quelques coups fourrés ici, mais qui n'ont rien produit de remarquable. Je l'ai vue aussi lorsqu'elle étoit avec Dubarri. Comme celui-ci avoit avec moi des rapports de talents, il me la prcloit quclquelois pour des jours d'éclat. Je lui aurois trouvé cent occasions de la faire bien entretenir; elle m'en a priée souvent, lorsqu'elle étoit mécontente de ce vilain homme, et puis, au fait et au prendre, elle n'osoit

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le quitter; il scmbloit qu'il l'avoit ensorcelée. Au reste, il la réservoit pour une meilleure destinée; et il a bien fait. »

Ici finit kl narration de l'abbesse Gourdan. Elle nous ajouta que le bonhomme Dumouceau lui avoit tenu rigueur et lui avoit ôté tout à fait sa pratique. Elle attribuoit les accès convulsifs où elle nou^ l'avoit dépeint à son humiliation de se trouver en une maison de joie vis-à-vis de sa filleule et d'en recevoir une leçon ; peutêtre aussi à un dépit secret et jaloux, en la voyant si belle, de ne s'être pas réser\é des prémices qu'il eût pu obtenir facilement; à un choc des passions enfin qui se combaitoient chez lui dans cet instant, puisqu'il ne pouvoit satisfaire sa paillardise sans déchoir de cette autorité que sa qualité de parrain lui donnoit sur sa pupille^ et que, pour faire valoir celle-ci, il étoit forcé de contenir ses désirs libertins. Quoi qu'il en soit des motifs de cette étrange scène, nous tîreroiis da rédt de M"* Gourdan quelques nouvelles inductions pour la défense de M"" Du- \mn* Nous la justifierons en partie sur l'accusation, sinon calmonieuse, au moins exagérée, d*avoir passé sa

jeunesse au b On voit qu'elle n'y entra que par

curiosité, et non par un goût décidé pour lè dérèglement \ qu'elle n'y fut même conduite par aucune vue sordide d'intérêt qui dirige tant de ses camarades, mais par cet attrait, si pardonnable au sexe, pour la parure et l'édat; qu'en un mot, si elle a développé depuis de très grandes connoissances dans l'art des voluptés, elle en avoit puisé les leçons dans son cœur plutôt que dans la conversation des matrones professes du métier. Elle les avoit reçues de ce tempérament fougueux, qui l'avoit tourmentée dès l'ftge le plus tendre et qui, auprès des amateurs des fànmes, est leur plus bel apanage. Cette notion fiiusse sur l'institution de notre héroïne est

encore due au bon mot de M. !c duc de A^oailles (alors duc d'Areu) plus empresse de lâcher un sarcasme que de rendre justice à la vérité. Sur ce que le Roi tcmoignoit., dans les commencements de sa connoissance avec M"" Dubarri, les plaisirs indicibles et neufs pour Sa Majesté qu'elle lui faisoit goûter : « Sire, répondit ce seigneur, c'est que vous n'avez jamais été au b »

Nous revenons à la suite de nos mémoires. Un autre témoin oculaire et acteur dans l'histoire de M"' Lançon va nous fournir de quoi remplir le reste de cette partie de sa vie chez le sieur Labille : c'est L. Duvaî, commis de la marine, qui logeoit alors dans la même maison, et y occupoit un petit appartement de garçon au quatrième, immédiatement au-dessous de celui où couchoient les filles de modes. Il étoit à la fleur de l'âge, d'une assez belle figure, riche, élégant dans ses vêtements et très propre à donner dans Tœil d'une jeune personne. Voici à peu près le précis de ce qu'il nous, a raconté.

Une nuit qu'il rentroit pour se coucher, il fut très surpris de voir sur sa porte un portrait qui n'y étoit pas lorsqu'il étoit sorti. II approche sa bougie; il l'examine; il déchiffre une figure grossièrement dessinée, mais dont les traits avoient trop de ressemblance aux siens pour qu'il ne fût pas persuadé être l'original qu'on avoit voulu esquisser. Une telle, découverte ne put que flatter infiniment son amouivpropre; mais en vain chercha-t-il quel pouvoit être l'auteur de cette galanterie; il ne trouva ni nom ni billet dessous. II l'mleva cependant, et le porta dans sa chambre. On peut conjecturer tout ce que son imagination enchantée lui suggéra à cette occasion; il se rappela l'origine de la peinture et se plut à croire qu'une nouvelle Dibutade avoit été guidée par l'amour dans cette déclaration ingénieuse. A l'âge

qu'il avoit, tout se figure en beau ; les désirs s'allument aisément, l'espoir les nourrit, et l'on se laisse aller aux plus douces illusions. Il n'en fallut pas tant pour enflammer son sang et lui oter toute envie de dormir. Sur le matin, comme fatigué de tant d'agitations il commcnçoit à s'assoupir, un frémissement léger qu'il entend le réveille en sursaut ; il écoute ; il soupçonne que le bruit vient de la porte, il se lève, il y va, il regarde par le trou de la serrure ; il voit une jeune personne occupée à recoller un second dessin ; il ouvre brusquement, mais, plus leste que lui, elle jette un cri et regagne le haut de l'escalier. Il ne doute pas alors que ce ne soit une des filles de modes de Labille, d'autant qu'il savoit que la dame son épouse donnoit des leçons de dessin aux demoiselles de chez elle qui y avoient quelque disposition. Il retrouve son même portrait à la place du précédent et rentre se coucher. Il reve aux moyens de s'éclaircir plus amplement du lait. Il convient qu'il falloit qu'il fût amourcu.x dès lors pour mettre tant de mystères dans une explication qui pouvoii se prendre d'une façon très simple. Amoureux de qui cependant, sinon d'un être fantastique, au moins d'un objet qu'il connoissoit si peu, qu'il auroit pu se trouver à côté de lui sans le savoir ! Peut-être sa réserve doit-elle s'imputer de sa délicatesse à ménager la réputation d'une jeune personne que plus d'édat dans cette découverte auroit mise en butte aux.médisances de ses camarades età l'animadversion du sieur Labille.

Notre Céladon imagina de £ûre prendre une toui^ nure romanesque à cette aventure. Il remit le soir le portrait à la porte, après avoir écrit au-dessous avec un crayon en gros caractères : Je voudrois bien connoître Vauteur de ce portrait. Il fut servi à souhait. A son retour, il vit sa figure couverte d'une autre aussi mal

dessinée : c'étoit celle d'une demoiselle, qu'à travers des coups du crayon grossiers, il jugea devoir être très jolie. On iisoit au bas : C'est moi. II comprit sans difficulté que c'étoit l'image du peintre femelle qu'il cherchoit. Pour le coup il trouva un objet sur lequel fixer son imagination; et son preirïier soin, dès qu'il fut habillé, fut d'entrer dans la boutique du marchand de modes pour voir s'il y reconnoîtroit l'original de ce dessin. En commandant un nœud d'épée, il envisagea successivement toutes les ouvrières ; et un léger sourire de la part de M"' Lançon lui fit retrouver en elle les traits de l'esquisse imparfaite qui l'avoit frappé. Si celle-ci lui avoit déjà chatouille le cœur, qu'on juge de l'impression que fit sur lui l'objet même si séduisant ! Il attendit la nuit avec impatience, pour continuer sa conversation énigmatique. Il écrivit cette fois tout simplement sur sa porte: Quand mon peintre pourra-t-il venir m'achever de plus près? La réponse ne tarda pas; il lut quelques heures après : Votre peintre ira déjeuner che^ vous dimanche à neuf heures ; laisse^ votre porte entrouverte. Il ne manqua pas de riposter et de griflbnncr au même endroit: On soupire après vous, cela sera exécuté. Tous deux vraisemblablement attendirent le jour et l'heure du rendez-vous avec un égale impatience. Au terme indiqué, M"* Lançon se glisse dans l'appartement du jeune homme. Celui-ci referme promptement la porte, et dans l'ivresse de sa joie se croit déjà en possession de la plus charmante créature du monde. Il avoit adroitement fait disposer d'avance les divers apprêts du déjeuner et s'étoit ainsi mis à Tabri des importuna. Le tiSt^^^têie fîit vif et délicieux, maïs ne devint pas aussi intéressant que Tavoit espéré Tamant. Il jugea bientôt que cette grisette étoit plus folle qu'amoureuse; et quoiqu'il lui fût aisé de s'apercevoir qu'elle étoit douée d'un tempé-

rament très fougueux, il reconnut que sa coquetterie savoit le maîtriser, ou du moins qu'elle connoissoit les moyens de le satisfaire sans craindre les suites fâcheuses qui pouvoicnt en résulter. En un mot, clic lui déclara que jamais homme ne couchcroit parfaitement avec elle qu'il ne fût disposé à l'entretenir. Ainsi se passa cette entrevue en folâtrant. Il eut toutes les jouissances extérieures capables de conduire à la suprême jouissance : elle ne se refusa à rien de ce qui pouvoit le satisfaire, hors ce dernier point, et lui laissa suppléer à ce qu'elle désiroît cUe-même par les dîvm acooun que l'art a inventés pour tromper k nature.

Du reste, la jeune fille prouva à ce petit-maître audadeux qu'elle n'étoît point efiàrouchée de lui et qu'elle étoit bonne pour résister à ses entreprises. Elle lui réitéra souvent ses visites^ et toujours avec le même ton négatif. Un jour qu'il ta pressoit plus vivement, elle rompit la glace. Cette ouverture lui parut si naive et si décidée qu'il Ta retenue, dit-il, presque mot pour mot. « Je t'aime : je voudrois te rendre heureux; je le désire presque autant que toi. Tu sens bien que ce n'est pas par vertu que je te résiste, mais par une prévoyance sagCf qui me garantit et de tes séductions et de tes raisonnements. Je ne vois qu'un moyen de te contenter, c'est de m'entretenîr ; et que ce grand mot ne feffiaye pas. Tu n'es pas riche; tu me l'as dit: tu peux le devenir; tant mieux: mais ne songeons qu'au présent. Tu en as assez pour me prendre avec toi, me loger, nourrir, chauffer, éclairer. Je ne te demande que cent francs par mois argent sec pour mon habillement et mes menus plaisirs. Cette façon de vivre sera un paradis pour moi auprès de celle que je mène. Je n'aime point le travail, encore moins la boutique. Je me sens faite pour commander et non pour obéir. S'il survient

des en£iints, tu en auras soin; ou nous les mettrons aux Enfants trouvés, si c'est trop lourd, jusqu'à ce que nous puissions les reprendre; car j'ai disposition à être bonne mère. Au reste, le premier qui sera las de l'autre l'en avertira. Dans ce cas, tu continueras en honnête homme à me garder à ta charge jusqu'à ce que j'aie trouvé à me poun'oir ; et si j'en crois mon- étoile, cela ne sera pas difficile. Nous nous séparerons bons amis, et nous vivrons de même. »

Tel fut le discours remarquable de cette petite ouvrière, où l'on reconnoît une âme libre, indépendante, et qui se prophétise, comme par instinct, nce pour un meilleur sort. Il faut convenir, au reste, qu'il scroit ditficilc de raisonner plus sûrement d'après un plan plus extravagant. Aussi n'eut-il pas lieu. Dans l'intervalle de cette intrigue, M. Durai avoit fait la connoissance d'une femme de qualité. C'étoit une de ces vieilles routières, plus dangereuse pour un jeune homme que la fille la plus séduisante, qui l'attaquent dans tous les sens et flattent également leur amour et leur vanité. Celui-ci fut émerveillé d'avoir inspiré de la passion à une comtesse (car elle ne manqua pas de lui faire accroire qu'elle en res- .sentoit en sa faveur). Il se le persuada d'autant mieux, qu'il ne voyoit rien en soi capable d'intéresser, si le cceur de cette nouvelle amante n'eût parlé pour lui. Il ne savoit pas qu'elle étoit ruinée, et que sa bourse, quoique médiocre, étoit le grand objet des désirs de cette bonne dame. Elle n'eut garde de lui parler aussi ingénument que M"' Lançon, ni de lui tenir aussi constamment rigueur. Elle étoit en âge de ne plus craindre de ûdre d'enfants. Il entre, donc en pleine jouissance; et la jeunesse suppléant chez lui à l'illusion des charmes de sa maîtresse, s'il ne la trouva pas aussi fraîche, aussi élastique que la grisctte, le nom, la qualité, l'amour pur

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et généreux de cette beauté surannée le dédommagèrent amplement à ses 3'eux de quelques appas qu'il perdoit de l'autre côté. D'ailleurs, il assure, qu'une multitude de petits signes imperceptibles dont M"'' Lançon avoit le bas de joues parsemé, et qu'il avoit découverts par une approche plus immédiate, lui avoit toujours répugné.

Pour mieux s'assurer sa proie, la douairière imagina de proposer h son amant de venir demeurer avec elle et de faire ménage commun, c'est-à-dire qu'il y mit bientôt tout son pécule, le grand avantage qu'elle en espéroit, outre celui de le soustraire aux charmes d'une concurrente qu'elle redoutoit; car il avoit eu la foiblesse ou la vanité de lui avouer le sacrifice qu'il lui faisoit.

M. Durai déménagea donc sourdement; mais pour satisfaire à la probité, ou pour s'enorgueillir aux yeux de la fille de modes de sa superbe conquête, il crut devoir l'instruire par un moi d écrit de son évasion et de sa rupture. C'est ce qui lui attira une réponse qu'il conserve encore; elle est très mal orthographiée et presque illisible. On voit aisément que celle qui l'a écrite n'étoit pas accoutumée à envoyer des billets doux; mais on y trouve une énergie, un bon sens, une sensibilité, qui prouvent combien le langage du cœur est supérieur à Mofjaence factice d'un auteur à son pupitre.

« Tu m'apprends que tu me quittes pour une personne de qualité, pour une grande dame avec qui m vas vivre. Il me semble que ta vanité se complaît beaucoup à me faire part de cette nouvelle. Je ne sais si ton cœur * est d'accord; mais j'en doute. Je sais que Pamour ne connoît point de pareilles distinctions; qu'il divise toutes les femmes en deux classes, les belles et les laides. Je sais encore qu'une jeune fille de seize ans a toujours mieux valu, vaut et vaudra toujours mieux qu'une grosse coche de quarante ans, fût-elle issue du sang des

Bourbons. Penscs-y bien; je te laisse vingt-quatre heures pour le temps de la réflexion ; et compte que tu ne trouveras pas deux fois la même chose. Ne crois pas que je sois embarrassée. J'ai un autre amoureux qui vaut mieux que toi pour la figure: il est plus jeune, plus frais; il est beau comme Adonis; tu vas dire fi, quand je t'annoncerai que c'est mon coiffeur. Mais les grandes dames, qui se piquent de s'y connoître, préfèrent souvent leurs laquais à leurs maris. Demande à la tienne : si elle regardoit au rang, serois-tu dans son lit ? Celui-ci m'offire la foi de mariage; je n'en veux point, parce que je serais tentée de le faire cocu le lendemain; sinon il consent à me mettre dans mes meubles, à manger avec moi tout ce qu'il a amassé, et nous verrons de plus loin; tant que nous nous aimerons cela ira toujours bien. Adieu, encore un coup, songes-y; j'ai du foible pour toi, en ce moment; il sera bientôt passé, et c'est en vain que tu voudras y revenir quand tu seras dégoûté de ta femme de qualité : le perruquier t'aura supplanté; et tu en enrageras, et j'en rirai. »

M. Duval, qui ne sentoit pas en effet le prix du bonheur auquel U renonçoit, ne tint pas grand compte de ces menaçes et perdit absolument de vue Bf^ Lançon. Il ignoroit ce qu'elle étoit devenue et n'avoit garde de croire que madame la comtesse Dubarri, lorsque son exaltation fut annoncée, étoit cette grisctte qu'il avoit eue en sa possession et qu'il avoit dédaignée. Ce fut quelqu'un à qui il avoit conté son aventure dans le temps, qui avoit suivi les différentes métamorphoses de la fille de modes et qui, le rencontrant lors de la pre^ mière faveur de cette dame, le plaisanta beaucoup à cette occasion, lui demanda quand il iroit à Versailles, le pria de lui accorder sa protection, et après l'avoir turlupiné longtemps, lui en donna enfin l'explication.

La nouvelle lui parut si extraordinaire qu'il voulut la vérifier lui-même. M"* Diibarri n'étoit point encore présentée, mais demeutoit au château. EUe -avoit déjà toutes les distinctions d'une &vorite. Il va à Versailles dans Tespoir d'examiner si elle est en effet la demoiselle Lançon qu'il a connue. On lui dit que le meilleur temps pour la voir âoit celui de la messe. Il se rend à la chapelle, à l'heure où elle devoit y aller. .Instruit de l'endroit où elle se plaçoit, il se poste de façon à ne pas lui échapper et à l'envisager lui-même à son aise. Elle arrive, mais si fort enmiitouflée qu'il ne put rien distinguer. Elle avoit une thérèse rabattue sur sa figure: il désespéroit de réussir lorsque, avant de se mettre à genoux, elle relève son voile et porte ses regards à l'entour d'elle, comme pour découvrir tout ce qui l'environne. Cet intervalle, assez court, permit pourtant à M. Ùiawl, qui étoit fort près de cette dame, de la reconnottre pariidtement, quoique bien changée, surtout à ces signes qui lui avoient tant déplu. Il s'aperçut par&itement qu'elle le regardoit. Alors il baissa les yeux, son voile • retomba, et elle se prosterna devant l'autel. Un instant après elle se relève et porte uniquement son coup d'oeil sur lui, comme par réminiscence d'un objet qu'on remet confusément, et lui de regarder de nouveau la terre. Le visage de M""' Dubarri se recouvre pour la seconde fois ; il ne put la re\ oir de ce jour, et depuis il n'a eu aucune occasion de se présenter à elle; en sorte qu'il est bien certain d'avoir frappe les regards de cette dame; mais il doute qu'elle se soit exactement remis quel il étoit et rappelé leurs anciennes privautés.

Pour débrouiller le chaos des premières années de la jeunesse de notre héroïne, nous sommes obligés de changer souvent d'autorités. Trois commères, voisines, amies et cooûdentes de la mère, vont nous guider dans

cette vie depuis l'époque de son évasion de chez le sieur Labille jusqu'au moment où die devient maîtresse du comte Dubarri. L'une estladame Chevalier, femme d'un sculpteur ; l'autre estla nommée Constant, chaudronnière ; et la troisième, la dame Pascali, prêteuse sur gages. Nous diercherons à condlier leurs rapports lorsqu'ils seront opposés et à démiler le plus vrai lorsqu'ils seront contradictoires. Nous aurons ^rd au caractère, au génie, à l'intdligence et aux vues de chacune; suivant le devoir d'un historien vérîdique, impartial, et perspicace. La première, jalouse et envieuse, nous paroît tout présenter du mauvais côté et chercher à d^ader deux femmes dont le destin brillant l'offusque, et auxquelles elle se croit bien supérieure par son état. La seconde, toujours liée avec la mère et protégée par la fîUe, voit tout en beau, et ne pouvant disconvenir des faits les plus connus, répare autant qu'elle peut les bruits injurieux à la réputation de deux divinités bienfaisantes dont elle reçoit journellement des faveurs. La dernière, plus spirituelle, plus fine, mieux cduqucc, est, ce semble, dans le point le plus propre à mieux juger. N'ayant rien obtenu, elle n'est liée par aucune obligation; mais, ne désespérant pas d'avoir, elle se tient sur la reserve et se donne bien de garde d'avancer rien de faux, ou de révéler des choses qu'on sauroit ne pouvoir venir que d'elle. Commère de la demoiselle Vaubernier, qui a tenu un de ses enfants avec un directeur des fermes, lorsqu'elle mcnoit une vie bourgeoise chez sa mère, elle a par cette alliance acquis des droits à une protection qu'elle compte faire valoir lorsqu'elle trouvera le moment favorable. Mécontente en même temps qu'un lien aussi fort n'ait pas eu .son etlet, elle a des moments d'humeur, où la vérité perce d'une manière d'autant plus satisfaisante qu'elle voit bien et a une connoissanoe du cGcur humain au-dessus des réflexions de cet

état. C'est donc elle à qui, clans le cas du doute ou de la contradidtion, nous nous en rapporterons ic plus. Nous reprenons le fil des événements.

Le coiffeur qui faisoit la cour ù M Lançon se nommoit Lamet. Il avoit deux sœurs chez une marchande de modes Tobine du sieur Labille : celles-ci avoient fait connoissance avec la première au moyen du voisinage et de la conformité du métier. De là la liaison du frère, qui d'abord en coiffant pour s'amoser leur jeune camarade, s'âoit fodlement enlacé dans cette bdie chevelure et avoit conçu pour celle qui la portoit une passion vive, au point qu'il lui offirit de Tépouser. Elle le refusa, comme nous l'avons vu dans sa lettre au sieur Duvai, mais conr sentit de vivre avec lui. Il étoit fort employé; il avoit gagné environ mille écus d'argent comptant qu'il avoit devant lui; il n'étolt pas mal meublé, ainsi que les gens de son état, qui commencent par mettre leur fortune en mobilier. Il l'installa dans son appartement et en étoit trop amoureux pour ne pas la rendre maîtresse absolue de tout. Celle-ci crut être dans un petit paradis : elle n'avoit encore rien eu à elle; l'état misérable de sa mère ne lui avoit jamais offiert le coup d'œil même d'une propriété future. Elle s'imagina donc posséder un royaume et se conduisit comme si cette opulence nouvelle n'eût jamais dû finir. Que de plaisirs à la fois elle ressentit 1 Elle est convenue depuis que les deux plus grands étoient celui de ne rien faire et celui d'être sans cesse occupée à se parer. La boutique lui avoit toujours déplu souverainement ; et même encore elle aime tellement la toilette qu'elle ne marche point sans quatre fenmies de chambre toujours prêtes à satisfaire et à varier ses goûts et ses fantaisies à cet égard. Ses cheveux étoient le genre de beauté qu'elle soignoit le plus. Elle ne pouvoit être mieux tombée. Non seulement elle épui-

soit l'art de son amant en cette partie, mais celui de ses confrères les plus habiles. Ils faisoient souvent entre eux assaut chez elle à qui bâtiroit le mieux ce galant cditicc. Un baiser de leur reine ctoit le prix du vainqueur; et l'on juge combien le sieur Lamct s'evertuoit pour ne pas le laisser cueillir par d"autres. Quelquefois aussi elle leur suggéroit des idées; elle imaginoit, eile créait, elle réformoit leur goût. C'est ainsi que sont venus les chignons, adoptés depuis par le public lorsqu'elle a été dans le cas de faire exemple, et cpnnus sous le nom de chignons à la ùubarri, ou chignons lâches; c'est-à-dire teUcment disposés que, quoique ramenés sur la tête, il se forme un vide entre die et eux, comme si on les eût relevés à la hâte et sans dessein. Cette coiffure, où le travail est artistement caché, annonce dans la femme qui s*en sert une mollesse, une n^igence, un abandon bien propre à réveiller les désirs, à exciter la volupté et à encourager les téméraires : en sorte que les honnêtes femmes, ou du moins les femmes dévotes ou autres, ne l'ont point adoptée.

Le greluchm lui est dû encore : c'est une longue et grosse épingle, dont le bon ton est ordinairement un diamant. Quand on est poudré, on le pousse du côté gauche, et il traverse les cheveux jusqu'au chignon, où il s'enfonce en excédant par la tête en avant. Il semble annoncer une fenune sujette aux démangeaisons, et qui a toujours ce secours prêt au besoin pour ne pas déranger sa coiffure. L'allégorie soutenue à laquelle peut prêter ce signal emblématique, l'indécence du nom, qui ne se connoît que diez les courtisanes, et qui annonce l'amant secret et favorisé qui jouit lorsque l'autre en' titre paie, a fait absolument rejeter cet ornement, qui n'est usité que chez les filles.

M"' Lançon, après avoir travaillé à l'embellissement de sa tête, ne négligeoit point les autres parties de son

corps. Elle n'avoit cite jusque-là vêtue qu'en grisette, c'est-à-dire proprement, mais sans rien de recherché ni de magnifique, sans affectation. Sa nouvelle position la mettant dans le cas de ne plus se gêner, elle voulut égaler les plus superbes courtisanes, du moins du côté des robes et de l'ajustcnicnt. L'argent du pauvre Lamet fut bientôt écorné. Il fallut ensuite se montrer au bal, au spectacle, aux promenades. C'étoit chaque jour quelque bombance, quelque partie de campagne; et quoique les camarades du coiffeur y contribuassent de temps en temps, en moins de trois mois, les fonds amassés furent mangés; on fit des dettes; les créanciers de mauvaise humeur saisirent les meubles, et l'entreteneur, négligeant d'ailleurs ses occupations, comme il arrive à tous ccu.x épris d'une passion forte, se trouva bientôt réduit au point de ne savoir de quel bois faire flèche. Ivre d'amour et mourant de faim, il ne vit d'autre ressource que de renoncer à Pobjet cause de sa perte, de fuir le péril et de passer en Angleterre. Les adieux furent assez gais, on se sépara à l'amiable; et Famant prit aussi son parti de bonne grâce. Elle se réfugia dans le taudis de sa mère, qui logeoit alors me de Bourbon et se tîrott de son côté d'affaire comme elle pouvoit. Elle foisoit des mâiages, clic gardoit des malades; mais sa ressource la plus sdre et la plus abondante consistoit en des stations nocturnes qu'elle faisoit au Palais-Royal, aux Tuileries, sur les boulevards, et autres promenades. Il n'est que Paris pour en trouver de cette espèce; et il fout connottre cette capitale pour entendre ce que cela veut dire. Nous allons l'expliquer le plus décemment qu'il sera possible.

Il est dans ce pays des femmes qui, soit à raison de leur âge ou de leur état, ou d'une sorte d'honnêteté à laquelle elles n'ont pas renoncé, n'osent afficher ouvertement le libertinage. Pressées cependant par l'indigence,

OU pour se donner un peu d'aisance, elles profitent de l'obscurité de la nuit; elles se rendent aux jardins publics enveloppées encore dans de vastes (licrcses, elles y sont comme au bal; elles agacent les hommes impunément, et, déguisant jusqu'à leur voix, elles jouissent de la plus entière liberté de l'incognito. D'un autre côte, il est des paillards honteux, des gens mariés, des ecclésiastiques timides, des moines attentifs à ménager leur robe, qui recherchent ces bonnes fortunes et sont enchantés de pouvoir ainsi assouvir dans l'ombre du mystère et dans le silence des bois une passion qu'ils n'oseroient satisfaire aux lieux consacrés à cet effet. C'est même pour certains amateurs la rocambcde du plaisir; et quoiqu'ils n'ignorent pas que la plupart de ces belles de nuit ne seroîent pas présentables au grand jour, ils aiment à se laisser aller aux erreurs d'une illusion mensongère et à suppléer par l'imagination à la réalité; ce qu'ils ne pourroient faire si une connoissanoe intuitive de l'objet les empêchoit de s'y livrer. A U ûtveur au contraire, d'un léger crépuscule, d'une lueur incertaine, les divers défauts s'éclipsent, tout ce qui porte les attributs du sexe s'embellit et acquiert le droit de plaire; les grâces surannées reprennent leur fraîcheur; la matrone la plus hideuse trouve encore à trafiquer de sa laideur dégoûtante. Ces femmes aident autant qu'elles peuvent à la méprise par des toilettes préparatoires : elles quittent leurs haillons, elles se parfument, elles remplissent les rides de la vieillesse avec des pommades ; elles blanchissent et adoucissent leur peau noire et tannée; elles compriment leurs tetons molasses et pendants; elles réparent par des lotions astringentes les hiatus trop énormes de leurs gouffres secrets; elles endossent une robe de taffetas consacrée à ce seul usage, et se donnent ainsi l'extérieur d'une nymphe propre et charmante.

Deux choses contribuent à mettre en vogue ces putes ténébreuses. Premièrement, il se trouve dans le nombre quelques honnêtes femmes, les unes guidées par une curiosité indiscrète et folle, les autres douées d'un tempérament insatiable qu'elles cherchent à calmer au moyén de plaisirs furtifs, qui, en leur laissant l'extérieur de la vertu, les garantissent des suites funestes de leur fureur utérine; et cette amorce est d'un grand attrait pour les galants.

En second lieu, la difficulté mcme presque absolue de se livrer dans les jardins publics à des plaisirs funestes fait préférer à certains hommes trop fougueux ceux que les femmes en question leur offrent à d'autres qu'ils seroient tentés de prendre, s'ils étoient en liberté de le faire.

Au surplus, M"'* Lançon n'a\ oit point choisi ce genre de commerce par le besoin qu 'elle pouvoit avoir des secours dont nous avons parlé ci-dessus. Elle n'étoit pas décrépite, puisque c'étoit une femnic de quarante à quarante-cinq ans. Elle n etoit pas laide; elle avoit même été bien et n'étoit point mal encore. Sa figure n'avoit rien de tendre ni de délicat ; c'étoit une de ces bonnes lames, dont les traits rudes et bien prononcés dévoient exciter la passion d'un libertin hardi et vigoureux. Son genre de travail avoit encore rendurci ces charmes, qui ne pouvoient se bien démêler qu'à Tœil d'un connoisseur exercé dans le métier. Ils avoient donc plutôt besoin d*être discutés au grand jour qu'ensevelis dans une ombre officieuse. Mais cette femme ne vouloit point déroger à la vie bourgeoise qu'elle menoit, ni se feire exclure, en affichant le scandale, des coteries qu'elle s'étoit formées dans le quartier. Elle avoit recours à ces excursions uniquement comme à un supplément du double métier, qu'elle remplîssoit tour à tour, de garde-malade et de chambrière. Depuis que sa

fille étoit avec elle, elle l'avoit initiée au même ministère. Toutes deux dans la belle saison sortoient ainsi le soir sous prétexte d'aller se promener, et revenoient avec plus ou moins de bénéfice. Une reconnoissance que fit la mère aùx Tuileries, plus heureuse que celle que sa fille avoit faite chez la dame Gourdan, a été proprement l'origine de la fortune de la jeune personne par la chaîne d'événements auxquels elle a donne lieu.

Une belle soirée qu'elles etoient assises au pied d'un arbre et interrogcoient les passants s'ils voulaient s'amuser (c'est le terme technique avec lequel ces ambulantes expriment sous une image honnête l'acte de leur métier le plus malhonnête), un quidam assez bien mis paroît écouter le propos Je nos sirènes et s'y laisser séduire; il s'approche, il s'assied, et après les préliminaires, au moment où elles se mettoient en devoir de l'amuser très énergiquement, il donne un coup de sifflet, les arrête de la part du roi, et veut les conduire chez M. Bontems, le gouverneur du château, et qui a la police de cette enceinte royale. Les malheureuses reconnoissent trop tard leur erreur. C'étoit un suisse du jardin, qui, ainsi travesti bourgeoisement, fiiisoit sa ronde et espionnoit les femmes, car, malgré l'extrême licence qui règne dans ces lieux, on donne les ordres les plus sévères pour la réprimer, et les filles qu'on' surprend en flagrant délit sont envojrées à Phôpîtal. Mais cette inspection, sans arrêter le scandale, tourne uniquement au profit des gagés pour cette police. Ils ne l'exercent que pour rançonner les accusées et se iÎEÛre un bénéfice considérable. Par une circonstance très âcfaeuse, M"* Lan^ et sa fille commençoient leur jour^ née et se trouvoient sans avoir le sol. Deux recors étoient accourus au signal, et malgré leurs prières et leurs larmes, on les conduisoit au palais. Un hasard heureux avoit rendu témoin de la capture un abbé qui se promenoit aux

environs, cherchoit fortune, et avoit jeté un dévolu sur ces nymphes. Un intérêt secret, une sorte de sympathie, un pressentiment vif et inquiet le porte à les suivre, à les examiner au clair de lune qu'il faisoirce soir-là. Il reconnoît la mère; il s'approche du suisse, il lui déclare adroitement que ces femmes sont ses parentes, qu'il en répond, qu'on peut s'en fier à sa robe, qu'il ne voudroit point autoriser le vice, mais qu'il est juste de le récompenser de son zèle. Il lui glisse en même temps un écu de six francs dans la main, et cet argument éloquent eut son effet. Quelle joie! quels remercîments de la part des prisonnières 1 Elles se jettent au cou de l'inconnu. Celui-ci leur demande pour toute récompense de lui donner à souper. On juge qu'elles acceptèrent avec grand plaisir la proposition. Il les embarque dans un fiacre, et les voilà rendus diez M"* Lançon. La chandeDe allumée, l'abbé reprend son ton de voix ordinaire, se met en fàct de la lumière et demande à la mère si elle le remet.. . « Ab t chien de moine, s*écrie-t-eUe, comme te voilà travesti I Qui diable se seroit imaginé de te rencontrer dans cet accoutrement ? lyoù sors-tu? que âiis-tu? que deviens-tu? Ma fille, embrassez votre oncle. » En efiet, c*étoit Vabhé Gomart, ce picpus dont nous avons parlé ci-devant sous le nom de père Ange, On n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté son histoire. « Elle n'est pas longue, reprit-il; la voici en deux mots.

« Depuu nos tracasseries à Gourbevoie de la part de ht Fridérie, du scandale qu'il occasionna au point, comme vous savez, de me &ire changer de couvent par les supé> rieurs et de me fidre reléguer au loin, mon fme m'étoit devenu insupportable, et je songeai sérieusement à sortir de cet enfer. Ce n'étoit point aisé. En apoatasiant, il &1loit le foire impunément d'abord et passer h l'étranger... Gomment y vivre et s'y soutenir?... J'imaginai un ezpé-

dient plus lent, mais plus sûr et sans aucun inconvénient. Vous savez, ou vous ne savez pas, que, suivant la discipline ecclésiastique, lorsqu'on est profès dans un ordre religieux, on ne peut le «luitter que pour passer dans un autre plus austère. C'est la tournure que je pris. J'affectai pendant quelque temps le repentir le plus amer de mes fredaines; ensuite je fus trouver notre gardien; je lui témoignai mes anxiétés, mes remords, et lui déclarai que ma conscience ne seroit pas tranquille que je n'eusse expié tant d'iniquités par une pénitence encore plus douloureuse et plus exemplaire; que j'avois la vocation la plus décidée pour aller à la Trappe, que je le supplioisd'en écrire au général et de me ûiire obtenir du pape la permismon nécessaire. Je mis tant d'ardeur et de pathétique k cette prière qu'il fut ma dupe. U me félicita de la grâce qui opétoit en moi lâi si merveilleux changement, et, me témoignant son regret de perdre un sujet rappelé à la sainteté la plus sublime, il ajouta qu'il alloit fiiire tout ce qui dépendroit de lui pour concourir à remplir les vues du ciel sur moi. Alors j'obtins iigudlement ce que je demandois, et ma translation à la Trappe s'effectua au bout de quelques mois. L'abbé ctoit prévenu des motifs surhumains qui m'appcloicnt à ce monastère. J'y fus traité avec la plus grande distinction, et ï on me regarda comme un élu de Dieu. Je redoublai d'hypocrisie : ce genre de vie fecilita l'exécution de mon projet. Je maigris bientôt à vue d'œil; je commençai à tousser, ma toux redoubla peu à peu insensiblement. Je faisois retentir ma cellule, l'église et le couvent de mes quintes convulsives. Je m'excoriai les gencives et je crachai le sang. Le père abbé s'aperçut de mon état, et je jouai si bien mon rôle qu'il entra dans les vues que je voulois lui suggérer. Il me dit que je ne pou vois continuer à vivre sous sa règle, que j'étois visiblement attaqué de la poitrine, que Dieu n'exigeoit point

qu'on se tuât pour son service, qu'il étoit nécessaire de réparer ma santé et qu'il me Tordonnoit. Cétoit où je Fattendois. Je parus désespéré de la cruelle annonce qu'il me portoit; j'avouai que je me trouvois très mal, et que cela augmentoit ma joie par l'espérance de mourir bientôt. Sur quoi il me répliqua que je le faisois frémir, que jeferois un grand crime en m'opiniâtrant à devenir ainsi homicide de moi-même, et qu'il exigeoit, pour dernier actede soumission, que je me retirasse. «Mais, m'écriai-je, je suis dans un état de dcpcrisscmcnt et de marasme où je ne dois pas plus espérer de me rétablir sous la règle de saint François que sous celle de saint Bruno : je périrai, grâce au ciel, dans un froc comme sous un cilice; ainsi, mourir pour mourir, mon vénérable abbé, souffrez que je rende l ame sous vos yeux en continuant de m'édifier de vos saints exemples. — Vraiment, mon cher frère, reprit-il, ce n'est pas ce que je prétends. Vous ne pouvez rentrer dans votre ordre; je vais vous donner une lettre pour M. l'archevêque de Paris, ce digne prélat que je connois beaucoup. Je lui rendrai compte des motifs honorables qui occasionnent votre renvoi de cette maison, ainsi que de l'impossibilité où vous êtes de rentrer actuellement sous aucune règle monastique; mais je lui suggérerai le genre d'utilité dont vous pouvez lui être dans le ministère apostolique pendant que vous rétablirez votre santé. Le bonheur que vous avez d'être prêtre vous mettra dans le cas de travailler à la vigne du Seigneur sous les ordres de ce grand ardievêque. »

«Je pleurai abondamment; j'embrassai le vénérable abbé, je parus me résigner avec le plus grand désespoir aux ordres du ciel que je recevois par sa bouche, et, muni de sa recommandation auprès de M. de Beaumont, je suis venu à Paris, je me suis présenté à lui dans Vétat de macération où il convenott d'être encore : il m'a placé en

qualité de prêtre habitué sur la paroisse Saint-Eustache. Cet état n'est ni glorieux ni lucratif, mais il vaut mieux que celui de moine, et l'on peut trouver des débouchés. Je n'ai pas tardé à reprendre l'embonpoint que vous me voyez. Je me suis impatronisé chez une vieille folle de la paroisse, à qui j'ai donné dans l'œil; et, sous prétexte de desservir sa chapelle à la Courneuve, oij elle a un beau château, je lui suis bon, entre nous, à plus d'une chose. Je veux vous présenter à elle : elle aime à prendre avec elle de jeunes personnes; j'espère que ma nièce lui plaira et qu'elle s'en chargera. Laissez-moi faire, vous aurez de mes nouvelles dans peu. »

Cet espoir jeta de la gaieté dans le reste du souper ; la petite personne fit des châteaux en Espagne qui ne se sont pas trouyés mal fimdés, et Pon se quitta en attendant que Tabbé Gomart eût feît jouer ses mines pour la réussite de ce projet. Voici comme il s'y prit.

La folle dont il étoit question étoit la vieille la Gardé, veuve d'un fermier général fort riche et très renommée effectivement dans Paris pour ses bizarreries et ses extra» vagances. Un soir que l'abbé Gomart étoit venu coucher à la Courneuve pour dire la messe le lendemain, que cette bonne dame étoit seule et qu'il savoit qu'elle le seroit encore le jour suivant, il lui demanda sans affectation son agrément pour remplir ses fonctions d'aumdnier de meilleure heure. H dit que sa belle*sœur et sa nièce dévoient venir et qu'il seroit bien aise d'avoir la matinée à lui pour les promener. M"* la Garde y consentit, à condition qu'il les lui présenteroit : elle témoigna envie de les voir. La distance est très courte de cette campagne à Paris; il fit savoir à ces femmes ce qu'il avoît arrangé pour le lendemain et les exhorta à se rendre à une heure prescrite. Ce qu'il âvoit ûnaginé réussit au gré de ses désirs» M*** Lançon plut singulièrement à la dame du

SUR LA COMTESSE DUBARRI. 4f

lieu, et elle lui proposa de rester avec elle. La jeune personne dit qu'elle s'en rapportoit à sa mère, celle-ci à M. l'abbd, qui étoit le conseil de la famille, et M. l'abbé décida qu'on ne pouvoit trop remercier madame de ses bontés, et qu'il falloit en profiter. Ici commence, à proprement parler, une nouvelle carrière pour M"* Lançon, qu'on avoit présentée sous son vrai nom de V'aubemier, et qu'elle va porter désormais. Sa qualité de complaisante de la riche veuve la faisoit admettre à la table, au cercle et à toutes les sociétés de M"" de la Garde. Elle vit ainsi bonne compagnie, non pour se former des mœurs plus honnêtes, mais pour se décrasser, pour se donner un meilleur ton, prendre plus d'airs de coquetterie et se styler mieux à l'art de plaire et de séduire. C'est ce qu'elle acquit parfaitement. En vain la calomnie a prétendu depuis qu'elle s'échappoit le plus qu'elle pouvoit pour aller jouer avec les laquais, s'en Çedre caresser et se livrer aux goûts les plus vSs. M*'* dt Sami-Germain, qui étoit contemporaine de cette feune personne et presque dans les mêmes fonctions, puisqu'elle éioit demoiselle de compagnie de M"" de la Garde, nie le &it et lui rend justice là-dessus. Elle portoit ses vues plus haut. Sa m^tresse avoit deux fils, dont l'un fermier g,énéni et l'autre maître des requêtes. Elle chercha à donner dans l'cûl de l'un ou de l'autre et réussit à souhait, car elî^ les enlaça tous les deux, et c'est ce qui la perdit. Il en résulta une jalousie entre les frères qui occasionna bientôt ceUe de la mère. Gelle-d passoit pour avoir un goût décidé en faveur de la demoiselle Vaubenner. Elle la combloit de présents, elle lui donnoit des robes toutes les saisons, elle se plaisoit à la parer. Quelquefois, lorsqu'elles étoient devant le miroir ensemble, elle vantoit les appas de sa fiaivorite :' elle lui disoit qu'elle étoit un morceau de roi; puis, en se comparant avec elle, elle se trouvoit à elle-même plus de

noblesse dans la figure, plus de beauté vraie et durable. C'est ainsi qu'elle assimiloit par un amour-propre trop fréquent, quoique toujours inconcevable, ses traits usés sexagénaires aux grâces neuves et fraîches d'une en&nt de dix-neuf à vingt ans. Du reste, elle l'embrassoit, la cajoloit, la caressoit comme sa fille, et même, avec une tendresse plus scandaleuse, elle la faisoit coucher avec elle, ce qui occasionna bien des médisances dans la maison. Elle prétendit que c'étoit pour se rajeunir. Quoi qu'il en soit. M"" Vaubemier, qui ne se sentoit pas autant d'attrait pour cette vieille poupée, cherchoit à se dédommager de ses complaisances forcées avec les enfants de cette dame, il faut convenir que le maître des requêtes, comme le moins laid et le moins âgé, étoit le plus agréé; mais, comme il ne pouvoit lui faire assidûment sa cour, l'aîné trou voit des intervalles et en profitoit. Elle les ménageoit l'un et l'autre le mieux qu'elle pouvoit, et, par ce manège trop souvent heureux d'une coquette, peut-être les eût-elle tenus ainsi dans l'esclavage ensemble, si la mère n'eût ctc plus intraitable, ou plutôt si la cupidité des subalternes n'eût allumé la jalousie de leur maîtresse. Les femmes de chambre étoient envieuses de la nouvelle favorite de madame : elles se regardoicnt comme frustrées de tous les cadeaux qu'elle lui faisoit, c'étoicnt autant de larcins qu'elles lui reprochoient; elles profitèrent adroitement des circonstances pour la dénigrer et l'expulser. Elles ne laissèrent point ignorer à la mère la passion que ses enfants avoient pour M"' Vaubemier, et la complaisance criminelle avec laquelle celle<i passoit pour agréer ce double hommage. Peut-être exagéroientelles aussi le prâendu libertinage de cette jeune personne et ont-elles ainsi donné lieu aux bruits accrédités de ses familiarités lascives avec la valetaille de la maison. La vieille la Garde, qui, dans un corps décrépit, avoit encore

les passions vives et fougueuses, ayant vérifié par ellemême une partie de ce qu'on lui disoit, chanta pouille à ses fils et renvoya M"" Vaubcrnier.

La voilà donc encore une fois retournée avec sa mère, car, par une vilenie des deux la Garde, aucun ne voulut s'en charger et l'entretenir. Cela parut d'autant plus dur à la jeune personne que cet asile la dégoûloit fort. Sa mère s'éiok remariée à un nommé Rançon, à qui la bienfaitrice de sa fille avoit fait avoir une place de commis aux barrières, ce qui fournissoit de quoi subsister, mais n'en rendoit pas la maison plus opulente. Cependant le goût de M"* Vaubemier s'étoit excité et développé par l'exemple: il ne pouvoit se satisfaire dans l'âat tris médiocre du beau-père. Elle songea sâieiisemait à s'en tirer, et cela ne tarda pas, grâce à ses charmes et à sa jeunesse.

Près de sa mère, qui demeuroit alors rue de Bourbon, étoit une maison de jeu que tenoit la marquise du Quesnaf. L'usage de ces femmes, pour achalander leur tripot, est de louer de jolies personnes qui viennent en quelque sorte le parer, sY donner en spectacle et amorcer les dupes. La marquise jugea M"* Vaubemier très propre au service qu'elle en vouloit tirer. Elle l'attira chez elle, lui & ses propositions, et la jeune coquette, y trouvant doublement son avantage par l'espoir d'y feire des conquêtes pour son propre compte, les accepta de grand cœur.

Parmi les joueurs qui fréquentoîent dans cette maison était un M. Dubarri, qui se faîsoit appeler comte, suivant la liberté qu'ont prise quantité de gentilshonmies en France, et même quantité de gens qui ne le sont point, de se donner ainsi de leur grâce un titre qu'ils ne tiennent point de leur naissance ou de la grâce du roi. Ce prétendu comte n'a pas l'extérieur séduisant : il est d'une -figure

très ordinaire, qui ne promet rien du côté des talents secrets, mais c'est un intrigant du premier ordre, un chevalier d'industrie, qui, sans la moindre fortune, se soutenoit à Paris, y taisoit figure, donnoit dans le luxe très coûteux de Tentretien des filles, et en avoit toujours quelqu'une à sa suite. C'est de cette source de perdition et de ruine qu'il tiroit au contraire de quoi fournir à ses dépenses et se &ttfiler parmi les plus grands seigneurs. On sent aisément par là quel genre de commerce il Êdsoit. M"* Vaubemier lui parut une excellente acquisition .à £ûre pour remplir ses vues. C'étoit alors une nymphe toute fraîche^ qui n'étoit point connue dans Tordre des courtisanes, et dont la figure voluptueuse et les grâces folâtres dévoient à coup sûr foire tourner une multitude de têtes. Il chercha donc à cultiver la jeune personne et à l'éblouir par les promesses les plus magnifiques. U lui fit l'énumération des filles qui avoient avancé sous ses auspices, s'étoient illustrées et Soient alors citées comme du plus grand ton. U a de l'esprit, il est insinuant, et les exemples- qu'il rapportoit étoient des motifo puissants pour persuader. M"* Vaubemier, ivre déjà de la fortune qu'il lui promettoit, accepta ses propositions. U renvoya une maîtresse favorite qu'il avoit, nommée Adélaïde, qui logeoit avec lui et élevoit une fille dont il étoit le père; il les plaça dans son voisinage, et, malgré les réclamations de l'expulsée, installa chez lui la nouvelle venue. Il commença par assouvir avec elle la passion dont on ne pouvoit se défendre en. voyant cette beauté naissante, et quand il se fot proprement rassasié, qu'il se fut mis àTahri de toute espèce de jalousie, il ouvrit sa maison comme à l'ordinaire, sous prétexte d'assemblées de jeu, et exposa aux yeux des gens de la cour qui venoient chez lui l'acquisition précieuse dont il se félicitoit, et dont il reçut un applaudissement général. Ce fut à qui en tâteroit : tous

les grands lui faisoient la cour; il falloit solliciter long- • temps son tour avant de l'obtenir. Nous ne pouvons donner la liste des gens illustres auxquels il a communiqué un trésor dont il se réservoit toujours adroitement la propriété. Ces marchés secrets n'ont qu'une publicité vague sans qu'on puisse assigner exactement les copartageants. Il est constant d'ailleurs, qu'outre les seigneurs, M. Dtibarri ne refusoit pas les matadors de la finance en état de payer ses services et en volonté de les acheter au poids de l'or.

C'est ainsi que le sieur Radix de Sainte*Foix, trésorier général de la marine, a la douce satisfaction d'avoir joui de cette beauté, avantage qui ne lui a pas été inutile par la suite. Une chose étonnante sans doute, c'est que ponni tant de conquêtes M*^ Vauiemier n'en eût conservé aneone, qu'elle n'ait jamais eu que des passades et soit constamment restée en la possession du comte. On ne peut l'attribuer qu'& la dextérité de celui-ci, car on savoit qu'elle n'étoit point heureuse avec cet amant impérieux. Les voisins ont été souvent témoins de scènes très violentes^ et l'on rapporte avoir vu une fois cette malheureuse victime en peignoir, les yeux en larmes, jetant les hauts cris et voulant dans son désespoir se précipiter par la fenêtre. Plusieurs causes cependant ont sans doute contribué i l'engager à rester avec M. Duiarri :

I* La sorte de crainte oii elle étoît d'un homme qu'elle regardoit comme son père, à qui elle devoit toute son existence et dont le caiïictère violent l'intimidoit;

a* La vie douce et agréable qu'elle y menoit, vivant dans la plus grande aisance, nageant dans les plaisirs, et surtout pouvant satisfaire cette magnificence des habille* ments, ce goût de la parure qui la dominoit si fort;

S* La fiidlité qu'avoient d'en jouir à leur commodité ceux qui pouvoient en avoir la fantaisie devoit les porter

à sacrifier aisément une somme quelconque, au prix de laquelle ils obtcnoient le vrai but de leurs désirs, sans avoir toutes les charges, tous les embarras d'une maî- . tresse à entretenir.

Enfin le soin qu'avoit M. Dubarri d'écarter de la jeune personne les amoureux qui pouvoient lui enflammer le cœur et la concentrer teUement dans un objet, qu'elle devînt incapable de suivre sa destination et de se prêter à l'heure, à la minute, aux divers arrangements qu'il pouvoît &îre à son ^ard.

Ainsi M"* Vaubemier pàroissoit devoir être encore longtemps entre les mains de cet instituteur, si son heureuse étoile ne l'en eût &it sortir pour remplir ses hautes desdnées|y ou plutôt si le comte n'eût jugé à propos d'en risquer le sacrifice et de hasarder le tout pour tout; car il est certain qu'il jouoit gros jeu, comme on le jugera par les circonstances.

En 1768, au printemps, le comte Dubarri rencontra le sieur le Bel, un des premiers valets de chambre du - Roi, le plus initié dans la confiance de Sa Majesté relativement à ses.plaiûrs secrets, et qui étoit spécialement chaigé de recruter pour remplir le parc aux cei&. On appdoit de ce nom un quartier de Versailles, où M"* la marquise de Pompadour avoit établi une espèce de dépôt pour y loger les jeunes filles qu'on étoit sans cesse occupé à chercher dans Paris, et que cette dame mettoit dans le lit de son auguste amant. Elle avoit senti de loin la nécessité de subvenir à ses besoins physiques avec des secours étrangers, et se conservoit toutefois par cette surintendance le cœur du monarque et tout l'honorifique d'une maîtresse en titre. On ne sauroit compter la multitude de créatures qui ont ainsi passé dans cette espèce de ménagerie, où chacune attendoit son tour, qui souvent ne venoit point, ou ne consistoit que dans de

SUR LA COMTESSE DtfBARRT.

légères privautés, ou n'étoit Jamais long, tant à raison du dégoût du monarque que des craintes de la sultane principale. Elle avoit grand soin de faire disparaître celles que leur caractère, leur esprit ou l'attachement du maître pouvoient rendre redoutables. Mais d'avoir entrée dans ce sérail étoit, comme de raison, un droit à des bienfaits particuliers. On marioit communément ces filles avec une dot de 200,000 livres, et on les envovoit dans le fond de quelque province éloignée. Quelques-unes restoient à Paris, à raison d'une faveur particulière, telles que M"* Gianbonne, qui a épousé un banquier; M"" David, femme d'un commis avancé dans les vivres \ M"* le Normant, la première de toutes que Sa Majesté ait honorée de sa couche depuis qu'elle s'étoit retirée du lit de M^'de Pompadour, et connue alors sous le nom de M'" Morsi, qui est aujourd'hui dans la plus grande considération pour avoir donné sa fille en mariage au neveu de l'abbé Terrai; M"» Selin, Bretonne, fille de condition, qui a mieux aimé rester en couvent, et à qui l'on a fait un sort distingué ; et tant d'autres dont l'énumération est inutile ici. Par cet exposé, il est aisé d'induire combien un tel établissement devoir être dispendieux, non seulement à raison de ces jeunes nymphes, dont il sortoit bien, calcul fîdt, une par semaine du sérail, ce qui fiût déjà un objet de plus de dix millions par an; mais aussi, et surtout par rapport aux che& et aux subalternes de toute espèce établis pour leur découverte, ainsi qu'aux frais pour les dé» crasser, les approprier^ les ajuster, les décorer, les mettre en étax en un mot de séduire autant par leur élégance extérieure que par leurs charmes natureb ; et si l'on ajoute à ces objets principaux de dépense le ^pillage et les déprédations qu'ils dévoient entraîner par leur nature et par celles des gens sur qui elles rouloient, on y trouvera une source intarissable de l'écoulement du trésor

f» ANECDOTES

public, sous ce nom vague et abusif d'acquits du comptant.

Depuis les pertes successives que le roi avoit éprouvées, Sa Majesté avoit lait vider le parc aux cerfs pour se livrer tout entière à la douleur. L'âge qui avançoit et la facilité qu'a un grand prince de satisfaire en tous sens ses passions avoient très amorti celle des femme chez celui-ci. Mais ce besoin, en diminuant, existe encore; et les courtisans jugèrent d'ailleurs nécessaire de distraire Sa Majesté du spectacle long et douloureux que lui offix>it alofs Ia ma* ladie de la reine. Les médecins firent entendre au roi qu'il étoit dangereux de se sevrer aussi brusquement d'un plaisir nécessaire à son existence. Il fout que le monarque ait approuvé la consultation de ses médecins, puisque, malgré son chagrin de Tétat et de la perte de sa compagne, ainsi qu'il qualifie la Reine dans sa lettre à Tarcfae^ vêque pour Tinstruire de cette mort, il chargea le sieur le Bel de le pourvoir en cette partie. Ce serviteur très zélé foisoit souvent les recherches par lui-même pour mieux servir Sa Majesté. C'est dans un de ces jours de chasse qu'il s'ofirit au comte Dubarri, tout essoufflé et fotigué de ses perquisitions. Celui-ci, qui avoit le nez fin en pareille matî&re, et qui d'ailleurs étoit connu du valet de chambre pour un homme qui pouvoit lui être utile, n'eut pas de peine à le foire jaser. Le Bel lui témoigna donc son chagrin de n'avoir rien trouvé dans toutes ses courses qui pût convenir à son maître... — « N'est-<ce que cela? lui dit le comte impudent; j'ai votre a&ire. Vous savez que je ne manque pas de goût. Fiez-vous-en à moi : venez dîner chez votre serviteur, et dites que je suis un coquin si je ne vous présente pas la plus jolie femme, la plus fraîche, ia plus séduisante; un vrai morceau de toi. » I^epourvoyeur du monarque, enchanté d'un propos aussi consolant, Tembrasse et lui promet de Taller trouver à

l'heure convenue. M. Dubarri n'a rien de plus pressé que de retourner à la maison et de faire mettre dans tous ses atours M"' l'Ange (c'est le nom que M"" Vaubernier portoit depuis qu'elle étoit avec lui, suivant l'usage des courtisanes, de prendre aussi un nom de guerre lorsqu'elles entrent et qu'elles s'atiichent dans le monde). Il lui apprend le rôle qu'elle doit jouer, la berçant d'avance d'un espoir qu'il devoit regarder comme chimérique et qui s'est pourtant réalise'. Il lui fait entrevoir ses hautes destinées : il lui déclare qu'il n'est pas question de paroître simplement à Versailles et d'y satisfaire incognito les désirs du roi ; qu'il veut la rendre maîtresse en titre, et lui faire remplacer M™* de Pompadour ; qu'il faut à cet effet qu'elle passe auprès du sieur le Bel, qui va venir, pour sa belle-sœur, comme si elle eût réellement épousé le gros DtUmrri'y qu'elle soutienne bien ce personnage, en déployant cependant sa coquetterie et ses grâces; qu'elle lui laisse le soin du reste, et que tout ira bien.

M'^ VAnge, par plaisanterie, avoit déjà pris plusieurs fois le titre de comtesse Dubarri* C'est un usage assez reçu parmi les filles entretenues de se qualifier ainsi des titres de leurs amants. Elle n'eut donc pas beaucoup de peine à £ure ce personnage vis-à-vis du sieur le Bel, qui, émerveillé de la figure de la jeune personne, de son en-> jouement, de son regard lascif et de ses propos assortis, sentit bientôt rajeunir chez lui le vieil homme et conçut par son expérience quel heureux effet une femme à pareilles ressources devoit opérer sur son maître. Le dîber fut des plus gais, et le valet de chambre auroit volontiers essayé par lui-même jusqu'à quel point il pouvoit répondre de sa découverte. Le sieur Dubarri profita de l'enthousiasme de ce paillard pour lui fâire sentir que sa belle-aœur n^ pouvoit être proposée au roi comme les grisettes de toute espèce qu'on lui présentoit, et qu'on

renvoyoit ensuite sans aucune autre difficulté; que c'étoit une femme de qualité, qui se trouveroit sans doute très honorée de la couche d'un prince aussi grand roi qu'amant désirable, mais qui ambitionnoit encore plus la conquête de son cœur et qui n'en étoit pas indigne par l'attachement qu'elle se sentoit déjà pour sa personne sacrée, attachement qui ne pouvoit qu'augmenter dans une intimité plus grande.

Le Bonneau du jour étoit trop épris pour ne pas convenir de celte vérité et pour ne pas se prêter à tous les arrangements qui parurent nécessaires. Il fut décidé que, dès ce moment, la prétendue Comtesse seroit un morceau sacré; que le sieur le Bel rendroit compte au monarque de ce qu'il avoit vu; qu'il représenteroit à Sa Majesté le désir que la femme en question avoit de lui plaire ; le dévouement entier de son mari aux volontés du souverain, et le bonheur auquel ce couple fidèle aspiroit de concourir à ses plaisirs; mais que cette beauté, se flattant d'avoir par devers elle de quoi lui prouver longtemps son amour, avoit droit d'attendre un retour pareil de son auguste amant et l'exclusion générale de toutes autres concurrentes.

Des courtisans malins ont prétendu que, d'après cette conversation, on avoit permis à l'ambassadeur de prendre possession de la future au nom de Sa Majesté. D'autres veulent que plus adroitement on lui ait fait entrevoir la possibilité d'y réussir s'il remplissoit bien sa mission. Quoi qu'il en soit, comme il étoit fort épris lui-même, il mit dans son récit au roi tant de chaleur et d'énergie, qu'il excita puissamment l'amour du prince; mais, pour mieux l'enflammer encore, et avant que Sa Majesté prît aucun engagement, il lui proposa de lui faire voir l'objet sans que la personne en fût instruite, et de mettre ainsi Sa Majesté en état d'en juger par elle-même. Le valet de chambre

avoit une petite maison arrangée pour cela, où il invita la Comtesse à souper. Il y a apparence que celle-ci étoit prévenue du témoin secret qu'elle devoit avoir. La compagnie fut assortie à la scène qu'il étoit question de jouer; et le repas fut si voluptueux, que le monarque ne put y tenir. Dès la nuit même, il fit venir M"» l'Ange et trouva dans sa possession plus de charmes secrets encore qu'elle n'en avoit à l'extérieur. En effet, ceux qui ont devancé le Roi dans cette jouissance attestent unanimement qu'elle a tout ce qu'il faut pour ranimer l'existence la plus uscc. A l'ûge où étoit cet amant flétri, dans le dégoût général oij il se trou voit des femmes, qui, jusque-là, contenues par le respect et l'adoration, même dans les instants du plaisir, lui en avoient laissé ignorer les diverses ressources, en trouver une qui le fît entrer, pour tinst dire, dans un monde nouveau de voluptés, qui lui offirffc une aouree intarissable de délices qu'il ignoroit, quelle d^uvertel quel trésor! Sans doute il avoit passé dans le lit du prince des fenunes aussi instruites que celle^, mais elles n'étoient pas d'un caractère asses libre, assez vrai, assez hardi pour se vanter de leur savoir-fiûre et pour oser le mettre en usag^. Celle-ci au contraire, ingénue, franche et décidée, étoit dirigée d'ailleurs par un homme exercé dans le libertinage le plus raffiné. Il se doutoit de la sensation prodigieuse que devoit produire le contraste frappant des leçons qu'il avoit données à son élève avec les caresses froides et compassées des premières maîtresses du roi. Il n'eut qu'à laisser prendre l'essor à cette nymphe endoctrinée; et lesuocès de son premier triomphe encouragea merveilleusement celle-ci à déployer l'âendue de aon art. Si les hommes accoutumés aux rubriques des filles de joie, à leur style vif et énergique, éprouvent encore auprès d'elles des ressentiments de plaisirs, quelle impression ces moyens puissants ne doivent-ils pas pro-

doire sur un voluptueux envers lequel on ne les a jamais employés 1 Cest le cas où étoit le monarque, au dire des courtisans les plus au &it de sa vie privée et de ses amusements secrets.

Cette fille de Vénus fit si bien valoir ses talents, que le Roi ne put plus se passer d'elle et qu'il Mut la lui amener à Gompiègne pendant tout le voyage. Elle y fut très incognito, parce que Sa Majesté étant alors dans le grand deuil de la Reine, il ne convenoit pas qu'elle affichât publiquement ses plaisirs. D'ailleurs le Roi est fort attaché aux bienséances et à tout l'extérieur que son état comporte pour le maintien des bonnes mœurs. Biais ces petites gênes même ne fiiisoient qu'irriter sa passion et lui donner plus de force, au point que l'on assure que le sieur le Bel, s'apercevant du goût décidé que son maître prenoit pour M"* l'Ange et que les choses alloient beaucoup plus loin qu'il n'avoit cru, se repentit de s'être prêté à la manœuvre du comte, d'autant qu'il n'étoit pas à ignorer ce qu'il en étoit réellement. Il crut donc de son devoir, avant que la favorite fût plus en pied, de se jeter aux genoux du Roi, de lui déclarer comment il avoit fait la découverte de cette beauté; qu'il avoit été surpris; qu'elle n'ctoit rien moins qu'une femme de qualité, et qu'elle n'étoit pas même mariée... ron/ jiû/ s'écria le Roi, suivant la tradition la plus reçue parmi les courtisans; tant pis! quon la marie promptement, pour qt^m me mette dans l'impuissance de faire quelque sottise. On ajoute que le conseiller Bonneau voulut alors entrer dans plus de détails, mais qu'un regard sévère du maître l'obligea de se taire. On veut que, frappé de douleur d'avoir produit une pareille créature et envisageant les suites que pouvoit entraîner une passion aussi violente dans un prince qui approchoit de la vieillesse, ce serviteur zélé en conçut un chagrin qui l'a mené au tombeau. D'autres prétendent

que, pour prévenir les révélations indiscrètes qu'il pourxoit faire, on a accéléré ses jours et qu'il est mort empoisonné.

Quoi qu'il en soit, le propos du Roi rehaussa merveilleusement les espérances du comte Duàarri, appelé le grand Diibarri, pour le distinguer de ses frères. Il en avoit un, que nous nommerons le gros Dubarri, une espèce de sac à vin, un pourceau, se vautrant le jour et la nuit dans les plus sales débauches. Il fut décidé que ce seroit lui auquel on marieroit M"* PAnge. Il étoit prévenu d'avance, et l'on n'eut pas de la peine à le déterminer, en lui faisant entendre que cette facilité de sa part lui donneroit celle de mener plus librement le genre de vie qui lui convenoit et lui procureroit tout l'argent dont il auroit besoin. Cet espoir auroit pu corrompre une âme moins vile. Il subit la cérémonie, et le mariage fut fait à la paroisse de Saint-Laurent le i" septembre 1678. C'est le notaire Le Pot d'Auteil qui passa le contrat; il ne savoit pas encore quelle étoit la haute destinée de la beauté dont il formoit l'alliance civile ; mais frappé de ses charmes et de ses grâces, il voulut jouir du privilège usité parmi ses eonfrères en pareil cas: il s'avance galamment pour embrassa: la jeune personne; ceUe-d non prévenue fit la résistance que prescrit la pudeur dans tout autre, et que le rôle, qu'elle jouoit depuis quelque temps Tautorisoit bien mieux à montrer. Son beau-frère futur l'engagea à permettre à Tofficicr public de lui e£Beurer les joues, puis s'adressant à lui : « Souvenef^^pous Bien, Monsieur, lui dit-il, de cette faveur; car (^est la dernière que vous recevrei de madame, »

L'auguste amant fut enchanté d'apprendre que la • cérémonie fût fiùte.' Il parut se livrer avec plus de confiance à la nouvelle comtesse^ et chaque jour sa passion,

loin de diminuer par la jouissance, augmenta tellement, que les Duban i ouvrirent leur cœur à la plus vaste ambition. Mais il étoit question de bien diriger la lavorite, et ce plan exigeoit beaucoup d'adresse et de circonspection.

Celle-ci n'a aucun esprit, surtout rien de celui d'intrigue qu'exigeoit sa position. On a vu, par le cours de ses àventures jusqu'au moment de son élévation, qu'elle étoit dénuée de ce manège qu'ont communément les courtisanes et qui leur sert si bien à attaquer les hommes. Goimne elle n'est ni intéressée ni ambitieuse, elle n'est pas mue par les ressorts puissants de ces deux passions, si énergiques dans les âmes les plus communes ; mais la nouvelle Comtesse apporta dans le rôle qu'elle entreprenoit, une qualité peut-être meilleure :' c'est une sorte de bon sens pour adopter les avis qu'on lui donneroit, les faire valoir, en profiter ; en un mot, une docilité merveilleuse aux conseils de son beau-frère, dont le succès dans le projet qu'il avoit formé lui assuroît plus que jamais la confiance de sa belle-sœur; Le point de difficulté étoit seulement alors de dérober aux yeux des courtisans le fil secret qui conduisait la fiivorite; car outre qu'une assiduité trop grande de la part de ce Bomeau auprès d'elle pouvoit être suspecte au monarque même, c'est qu'elle donnoit prise & la malignité des courtisans et qu'une expulsion subite dé ce conseil mettoit la favorite à découvert et dans le cas de &ire beaucoup de sottises.

Le comte Dubarri imagina donc un plan de conduite qu'on peut r^arder comme un chef-d'œuvre de politique en ce genre. Ce fut de paroître abandonner absolument sa belle-sœur à ses brillants destins et de ne point se montrer à la cour ; mais en même temps il mit auprès d'elle M"* Dubarri, sa sœur, qu'il jugea très propre à

l'emploi qu'il vouloit lui confier. Celle-ci étoit trop laide en effet pour donner la moindre jalousie à la Comtesse, pour se livrer même à des intrigues amoureuses qui pourroicnt la détourner de son objet principal. Elle avoit d'ailleurs de l'esprit ; c'étoit une virtuose, qui avoit fait preuve de talent littéraire, et dont on lisoit dans le Mercure une lettre imprimée. Elle étoii insinuante et ne tarda pas à maîtriser la favorite, ce qui étoit essentiel. Il s'établit ainsi une circulation continuelle du frère à la sœur, et de celle-ci à la Comtesse; et de même de la Comtesse à M"* Dubarri, et de la sœur au frère. Déjeunes confidents, stylés par le comte, étoient continuellement sur ht route de Versailles et portoient ses inttres ▼erbalement ou par écrit, suivant les droonstances. Les messagers étoîcnt multipliés au besoin, et la iavorite étoit par là dirigée à la minute. Quelquefois die fidsoit de petits voyages à Paris, où, n'ayant pas de maison, elle logeott chez son besu-irère et y puisoit des instructions générales qu'il ne s'agissoit plus que d'appliquer à des cas particuliers.

Malgré des précautions si sages, si multipliées, si circonstanciées, il sera bien étonnant sans doqte qu'une fille d'une naissance obscure, mal éduquée, n'ayant vu en quelque sorte que mauvaise compagnie, n'ayant point d'aptitude par elle-même à l'intrigue, ait pu ainsi se conserver pendant près d'un an qu'il s'écoula de sa première entrevue avec le roi jusqu'au jour de sa présentation, sans donner prise sur elle par quelque inconduite, soit par des indiscrétions, soit par des propos qui eussent prêté au ridicule.

Il étoit d'autant plus nécessaire pour elle de se maintenir dans une grande circonspection, qu'elle avoit en tête la cabale la plus formidable de la cour, celle des ChoisetU. A ce nom seul on est confondu d'étonnement

quand on envisage comment la chance a tourné, et quelle suite de révolutions s'est succédé rapidement par un agent aussi vil, aussi toible en apparence, et qui sembloit devoir se briser comme le verre sous la main d'un ministre tout-puissant.

En effet, jamais Richdieu n'eut peut-être plus d'ascendant sur l'esprit de Louis XIII que M. le duc de Choiseul n'en arott acquis sur celui de son maître* Depuis la paix, il s'étoit insinué dans sa confiance plus qu'auparavant L'art prodigieux de ce ministre pour l'intrigue le faisoît regarder par le Roi comme un grand politique, et la persuasion où étoit Sa Majesté que c'étoit lui qui, par ses négociations, tenoît les ennemis naturels de la France divisés et hors d'état de l'inquiéter, le lui rendoit plus nécessaire que jamais en ce qu'elle le crpyoit le seul honune capable d'opérer la conservation d'une paix si désirée et l'unique objet des vœux du monarque. Il avoit d'ailleurs un travail bref, leste et fedle, qui ftivorisoit merveilleusement la paresse de oelui-d. En lui rendant compte des plus grandes afEaires, il ne lui parloit que de spectacles et de plaisirs.

Indépendamment de ces motifs d'agrément, d'utilité, ou plutôt de nécessité, qui sembloient devoir rendre M. le duc de Choiseul inébranlable sous le règne d'un prince qui, en vieillissant, ne pouvoit que devenir plus foible et plus subjugué, ce seigneur avoit une grande considération par lui-même. Il étoit d'une naissance illustre, allié de plusieurs maisons souveraines, et surtout de celle de Lorraine, ce qui lui valoit la protection intime de la cour de Vienne. Son pacte de famille l'avoit rendu cher aux différentes branches de la maison de Bourbon, et sa guerre ouverte contre les jésuites le rendoit particulièrement précieux aux rois d'Espagne et de Portugal. Ënân, au-dedans de la France, il avoit

un parti immense. Toutes les places étoient remplies de ses créatures ; la moitié des princes du sang le craignoit ; l'autre lui étoit attachée par ies liens du plaisir et de

l'amitié.

Les Diibarri, effrayés d'abord d'un pareil ennemi, cherchèrent à le gagner et à le mettre dans leurs intérêts. Ce seigneur étoit galant et voluptueux. On prétend que le beau-frère- fit entendre à la Comtesse qu'il falloit mettre tous ses charmes en avant contre lui, et que si la haine de celle-ci est montée à son comble, c'est qu'elle les a vus méprisés par ce superbe adversaire, qui, ne croyant jamais avoir rien à redouter d'une femme aussi vile, la traita avec la plus grande hauteur : mais ce qui contribua vraisemblablement à ouvrir une guerre implacable entre les deux cabales, ce fut la rivalité de la duchesse de Grammout, sœur du ministre. Cette femme, plus haute, plus impérieuse, plus intrigante que son frère, s'il est possible, avoit jeté le grappin sur celui-ci et l'avoit subjugue au point d'en faire tout ce qu'elle vouloit. Leur intimité avoit donné lieu même à la malignité des courtisans de s'exercer, et l'on avoit prétendu qu'ils couchoient ensemble. Quoi qu'il en soit, c^étoit une femme de cour dans toute la valeur du terme, c'estè^^ire déddée, impudente, dévergondée, et ne regardant les mœurs que oonune fiâtes pour le peuple. Elle n'étoit plus jeune, et sa figure n'étoit rien moins que séduisante. Elle s'étoit imaginé, malgré cela, pouvoir plaire au Roi. Profitant de son rang et de la fiivenr de son frère, elle s'étoit initiée aux petits appartements et aux plaisirs secrets de Sa Majesté. Gomme il ne se trouvoit, depuis la mort de M"* la marquise de Pompadour, aucune femme en état de balancer ses menées à cet égard, elle avoit profité de la connoissance du caractère bon et fedle du Roif de sa foiblesse pour le sexe, et de sa pente à se

laisser entraîner au plaisir le plus présent, pour déterminer son goût par les circonstances, et s'être mise dans le lit de Sa Majesté malgré elle: c'étoit du moins l'opinion la plus accréditée dans Versailles. Mais, comme ce commerce n'ctoit que l'cfrct de la commodité et de l'obsession; que chaque fois, pour ainsi dire, elle violoit le monarque, s'il est permis de se servir de ce terme vis-à-vis d'un prince aussi habitué aux voluptés, elle fut bientôt rejetée dès qu'un objet plus propre à faire naître l'amour vint réveiller les sens engourdis de celuici et chatouiller son cœur. Une pareille injure ne se pardomie point parmi le sexe le plus ordinaire. Qu'on juge si une femme de qualité, dévorée d'ambition, qui se Toyoit tout à coup frustrée du rôle qu'elle devrait jouer, dut être furieuse. La vengeance lui fit perdre la tête entièrement ; et sains prévoir ce qui pouvoit en résulter de funeste, elle profita de son empire sur le ministre soii- frère pour l'engager dans sa querelle et le rendre sourd à toutes les propositions qu'U recevroit de l'autre partie. C'est à cette rage effrénée qu'il faut proprement remohter pour trouver la première cause de la chute des Choiseul. Les Dubarri, ayant vu qu'il n'y avoit aucune conciliation à fisdre avec eux, qu'il fidloit travailler à les culbuter ou se résoudre à l'être par eux, se déterminèrent au premier pard, et trouvèrent bientôt dans le chancelier Maupwu un homme propre à les seconder. Mais ne prématurons pas les événements.

La duchesse de Grammont, dans son plan de vengeance, crut que la meilleure manière de réussir étoit de révéler les turpitudes de la nouvelle &vorite, de les ezfr- ^rer même et de la rendre si vile, que le monarque eût enfin honte d'un goût si dépravé. Il étoit plus adroit de ne le pas fidre soi-même, ce qui auroit pu ne pas réussir, ou auroit eu l'air d'une récrimination, toujours

suspecte de la part d'une maîtresse délaissée. Son frère fut assez fin pour ne pas se charger d'avertir le prince, et tous deux convinrent qu'il valoit beaucoup mieux qu'il fût instruit par le cri public, qui, plus lentement sans doute, mais tôt ou tard, lui parviendroit. Ils profitèrent de la puissance du ministre pour répandre par toutes les voies possibles le bruit des nouvelles amours du roi. Ils envoyèrent des émissaires dans toutes les sociétés, qui en rapportèrent tous les détails ; et après avoir eu par le canal de la police l'histoire de la vie de M"" l'Ange, on la chargea de quelques anecdotes propres à la rendre plus ridicule et plus méprisable, et l'on en vint jusqu'à la faire chansonner dans les rues de la capitale et dans les provinces.

Voici comme on en parloit la première fois dans des bulletins de nouvelles qui couroient Paris et ne pouvoient guère être inctMmus à M. de Sartine, qui en plaisantoit encore lui-même.

3 septembre 1768... « Il a para à Gompiègne une comtesse Dubarri, qui a feit grand bruit par sa figure. On dit qu'elle plaît à la cour et que le roi Ta très bien accueillie. Sa beauté et cette prompte célébrité ont eidté les recherches de beaucoup de gens. On a voulu remonter à Porigjne de cette ftmme, et, si Ton en croit ce qu'on en publie, elle est d'une naissance très Ignoble; elle est pai^ venue par des voies peu honnêtes, et toute sa vie est un tissu d'in&mies. Un certain Dubarri, qui se prétend des Barimore d'Angleterre et qui l'a &it épouser à son frère, est l'instigateur de cette nouvelle maîtresse. On prétend que le goût et l'intelligence de cet aventurier dans le détûl des plaisirs le font aspirer à la confiance du Roi pour les amusements de Sa Bfajesté, et qu'il succédera au sieur U Bel en cette partie. »

On conçoit qu'il est difficile qu'on eût rendu un pareil

bulletin dans Paris, si le gazetier n'eût été excité sous main par un protecteur puissant. Il ajoutoit dans un autre, en date du i5 octobre 1768 : « ... Depuis quelque temps, il court ici une chanson intitulée la Bourbonnoise, qui a été répandue avec une rapidité peu commune; quoique les paroles en soient fort plates et que l'air en soit on ne peut pas plus niais, elle est parvenue aux extrémités de la France; elle se chante jusque dans les villages. On ne peut se transporter nulle part sans l'entendre. Les gens qui raffinent sur tout ont prétendu que c'étoit un vaudeville satirique sur une certaine fille de rien, parvenue de Téut le plus crapuleux à jouer un rôle et à &ire une sorte de figure à la cour. Il est certain qu'on ne peut s'empêcher de remarquer, dans Taffectation à la divulguer si généralement, une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle qu'elle regarde. Les gens à anecdotes n'ont pas manqué de la recueillir et d'en grossir leun portefeuilles, avec tous les conunentaires nécessaires à son intelligence et capables de la rendre précieuse pour la postérité... »

Enfin il disoit dans un troisième du 16 novembre 1768 : « La BourboimoUe est une chanson répandue dans toute la France. Sous les paroles plates et triviales de ce vaudeville les courtisans malins découvrent une allégorie relative à une créature qui, du rang le plus bas et de la fiuige de la débaucbe, est parvenue à être célèbre et à occuper d'elle et la ville et la cour. On ne sauroit mieux rendre l'avilissement dans lequel est tombé le contrôleur général Laverdy depuis sa chute que par l'association que le public semble en faire avec cette femme perdue en le chansonnant avec elle. »

Il dte ensuite un couplet fait effectivement contre ce ministre sur Tair de la Bourbomoise, Voici cette chanson originale, qui a donné lieu à une multitude d'autres.

L'approbation de M. de Sarftue est du iG juin 1768, le temps précisément où M"* l'Ange venoit d'être produite au roi à la sourdine

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