‹ Anecdotes sur la comtesse du BarryChapitre 8 sur 33 · M ANECDOTES · texte numérisé non relu

M ANECDOTES

D'un autre côté, il revenoit beaucoup de rapports fâcheux de la communauté de Saintc-Aure sur le compte de la jeune enfant : c'ctoit un petit lutin, qui faisoit enrager ses camarades et les religieuses; le tempérament la tourmentoit déjà, et Ton eut toutes les peines du monde à la retenir dans la réserve et le recueillement qu'exigeoit l'acte de religion qu'on vouloit lui faire faire.

M}^ Frédéric ne fut pas satisfaite qu'après avoir renvoyé la mère, elle n'eût décrié la fille dans l'esprit de M. Dmnoueeau, L'aurore de celle-ci, qui commençoit à poindre, annonçoit dès lors à cet astre naissant la plus brillante carrière; et la première, qui toudioit à son couchant, craignit d'en être éclipsée. Elle connoissoit toutes les dispositions du parrain à la galanterie; et elle voulut lui dter la tentation de lui £ûre infidélité en foveur de sa filleule. Elle exigea qu'il abandonnât cette fomille dévergondée, indigne de ses bontés. Ce parrain étoit fotble et doux; il ne voulut point avoir de querelle avec sa maîtresse; mais il ne put se résoudre à délaisser tout à &it |a veuve Gomart : il lui donnoitdes secdiirs à la sourdine, et sans la voir beaucoup, d'autant qu'elle entra pour lors

chez madame de Elle aimoit les eufEoits, et s'en

amusoit à la- campagne, oi^ elle passoit une partie de

l'année. Les oonnoissances de madame de surtout en

hommes, s'en amuaoient encore mieux; et entre ceux-ci M. l'abbé d'Usson de Bonnac, depuis év^e d'Agen, ainsi que m. de Mareiêu, alors colonel, aujourd'hui maréchal de camp. Le premier plaisoit fort à la pétulante Manon (c'est ainsi qu'on la nommoit dans cette maison), parce qu'il l'agaçoit; ce qu'elle lui rendoit bien. Un jour (et nous tenons cette anecdote de M. de Mardeu lui-même), que ce dernier avoit un habit neuf, en passant sur un pont il se trouva tout couvert de boue ; il regarda, il vit en embuscade la petite Manon, qui rioit comme une folle.

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Il courut à elle ; dans son premier mouvement de colèr^ U la troussa et alloit lui donner le fouet d'importance, lorsque l'enfant lui demanda grâce, en l'assurant qu'elle s'étoit méprise; qu'elle n'en vouloit qu'à ce petit vilain abbé de Bonnac; qu'elle ne seroit pas Ûchée d'être fessée û elle eût réussi. L'ingénuité de ce propos désarma le militaire, qui l'embrassa de tout son cœur.

Qu'on nous permette une digression sur la suite de cette aventure, qui, en confirmant sa vérité, fait beaucoup d'honneur à la franchise du caractère de M"* Dubarri, C'est toujours M. de Marcieu qui parle. Il raconte que depuis l'clévation de cette dame, ayant bien vérifié qu'elle étoit la Manon même dont il avoit vu de si près le joli derrière, il s'étoit empressé d'aller lui faire sa cour. Que dans le dessein de se faire reconnoître d'elle, pour peu qu'elle lui en fournît l'occasion, il avoit jugé le moment de sa toilette le plus favorable. Qu'en conséquence, il s'étoit mis le dernier de la tile, de façon pourtant que sa figure fût bien réfléchie dans le miroir devant lequel la comtesse étoit alors et qu'il pût voir les mouvements du visage de M'"* />wZ'arri; qu'ayant remarqué qu'en jetant les yeux sur lui, elle avoit souri comme à quelqu'un de connoissance, il s'étoit hasardé à un premier geste de son habit, qui ne signitioit rien vis-à-vis de toute autre personne, mais qui pouvoit lui rappeler la boue dont elle l'avoit sali; que le sourire ayant parfaitement répondu à son intention, il en étoit venu au point de retracer la fustigation, en se donnant de petites claques d'une main sur le dos de l'autre; qu'entin elle avoit presque éclaté, et que pour lui témoigner, sans que les spectateurs s'en doutassent, qu'elle étoit parfaitement au fait de la scène muette qu'il venoit de jouer, elle lui avoit demandé s'il' étoit toujours lié avec M. l'évêque d'Agen.

De cette anecdote bien constatée on peut conjecturer

que si Manon ne sortit pas vierge de Sainte-Aure, elle

sortit encore moins pucelle de chez madame de Mal-

gré son extrême jeunesse, on voit qu'elle étoit déjà très apprivoisée avec les hommes, etc.; sans fixer au juste répoque de son entière défloration, ni nommer l'heureux mortel qui a eu ses premières faveurs, on doit croire que cette fleur fut cueillie ou par !c malin abbé, ou par le colonel brillant, ou par quelqu'un des vigoureux valets de cette dame, avec qui Manon étoit souvent reléguée, faute de mieux : du moins seroit-ce un miracle si, aussi jolie et aussi mal gardée qu'elle Tétoit par sa mère, elle eût échappé saine et sauve aux séductions du premier, à l'argent du second et à la brutalité des autres.

En général, c'est un point fort difficile à saisir dans la vie d'une femme, parce qu'il se passe ordinairement dans l'obscurité d'une nuit profonde, parce qu'elle seule^ à bien parler, pourroit rassigncr et qu'elle rougiroit trop quelquefois de nommer le héros. On connoît ce refrain de chanson si joli, si vrai, si naturel : Souvent la farine se donne, et le son se vend. Quoi qu'il en soit, comme cet événement est peu important dans la vie de Manon, qu'il ne tient même en rien à sa grandeur suivante, nous ne disserterons pas plus longtemps sur ce chapitre. Nous ajouterons seulement, que si, par une grâce spéciale de la Providence, ce pucelage si recherché étoit sorti victorieux de tant de tentations, de tant d'assauts, la beauté naissante qui en étoit pourvue entra bientôt dans un lieu où la vertu, la laideur même, ne sont pas en sûreté.

Vers 1760, la veuve (ionmrt, fondant de grandes espérances sur sa fille, ramassa le peu d'argent qu'elle avoit économisé, qui, joint aux bienfaits du parrain et de madame de servit à placer Manon chez le sieur Labille,

marchand de modes. Ce métier, fort honnête en luimême, est devenu si décrié, qu'une mère sage et prudente

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évite de le donner à une jeune et jolie personne. L'introduire en pareil endroit, c'est Texposer beaucoup, c'est proprement la mettre ce qu'on appelle sur le trottoir, c'est-à-dire annoncer aux galants, aux paillards, aux amateurs de nouveautés, qu'ils peuvent faire des propositions. Il est à présumer que la cuisinière, déjà au fait du train de Paris, n'étoit pas éloignée d'un tel projet. On ne sait si c'est pour le pouvoir exécuter plus librement qu'elle fit alors changer de nom à sa fille ; mais, suivant la tradition, celie-d ne porta chez le sitMv Labille que celui deXoofOif.' C'est ainsi, pour nous conformer à cette époque, que nous l'appellerons dorénavant.

M"' Lançon donc se trouva à merveille de son domicile. Une boutique de modes ne peut que flatter infiniment les goûts d'une fille qui entre dans le monde et qui n'a rien vu. C'est véritablement le temple de la coquetterie. On lui fait passer tour à tour en revue les étoiles les plus riches et les plus précieuses, les parures les plus élégantes et les plus recherchées, les fanfreluches, les pompons, les ajustements, les ornements si délicieux pour une femme, tout ce que l'aiguille ou le fuseau peuvent produire d'exquis. Comment une jeune nymphe résisteroit-elle à tant de charmes ? C'est Achille entouré d'armes pour la première fois. D'ailleurs, si ce spectacle doit nécessairement éveiller la vanité dans un cœur novice, y faire naître l'amour du luxe et de la frivolité, on verra par le détail des occupations journalières d'une fille de modes qu'elle ne peut à la longue échapper à la corruption des mœurs de ses semblables. En effet, son art consiste non seulement à façonner les diverses productions de nos manufactures nationales ou des étrangères, mais encore à les faire tourner au profit des passions du sexe qui l'emploie. Il faut qu'elle s'évertue sans relâche, tantôt à entier Torgueil de la fastueuse, tantôt à aiguiser les traits de la coquette, ou

bien à donner plus d'ardeur à l'amoureuse, plus de tendresse à la voluptueuse, plus d'énergie à la jalouse, plus de lasciveté à la courtisane. La beauté veut recevoir des grâces ; la gentillesse, du feu ; la laideur, des déguisements, des tempéraments, des adoucissements. Toutes les femmes briguent le triomphe ; en un mot, chacune a sa manière. Il n'est pas jusqu'à la dévote, qui ne désire trouver grâce devant les yeux de son directeur.

En outre, la sorte de pratiques qui circulent dans ces ateliers de la galanterie et de la frivolité ne contribue pas peu à faire tourner la tête des ouvrières qu'on y occupe. C'est une demoiselle échappée du couvent qu'il est question de dresser à l'art de plaire; il faut captiver avec le secours de la parure l'époux qu'on lui destine : c'est une nouvelle mariée qu'on veut présenter à la cour et qui, dans son cœur, formant déjà le désir de séduire le monarque, s'évertue en tout sens pour trouver le moyen de rendre ses attraits plus enchanteurs; c'est surtout une actrice, une chanteuse, une danseuse, une impure qui naguère étoit leur camarade, qui aujourd'hui roule dans un char superbe, et qui fait contribuer à l'embellissement de ses charmes les diverses parties du monde ; c'est enfin un petit-maître qui vient commander des présents pour sa maîtresse; et qui glisse des douceurs en passant à ces prêtresses subalternes de Vénus. Elles n'entendent continuellement parler que de fêtes, de bals, de comédies, d'amour. Et si quelquefois elles sont obligées de prêter leur ministère à des décorations lugubres, c'est encore pour les rendre moins tristes et pour y jeter des grâces. Une veuve qui commande son deuil exige qu'on entrevoie dès lors qu'elle n'est pas destinée toute sa vie à ces crêpes funèbres; que sous ces enveloppes grossières on découvre la métamorphose d'une beauté qui en doit éclore plus aimable et plus radieuse.

A ces séductions, qui entrent par tous les sens dans le cœur d'une fille de modes, qu'on ajoute les efforts plus actifs de ces duèf^ncs, émissaires du libertinage, qui, la regardant déjà comme une victime dévouée au plaisir, lui font sourdement les offres le plus flatteuses, soit par ellesmêmes, soit en faveur d'un cavalier galant dont les yeux de concupiscence seront tombés sur la jeune enfant; et l'on conclura qu'il est moralement impossible que celle-ci ne succombe à l'exemple général.

Il n'est donc pas donnant que H"* Lançon ait subi le sort des autres. Sa figure la mettoit dans le cas d'être plus souvent sollicitée ^ue ses pareilles, et son caractère étourdi fiidlitoit les ouvertures. Son désir d'avoir pour dépenser, son attachement extrême à la parure et aux colifichets, of&oient les moyens naturels de se fiùre écouter à quiconque l'eût voulu tenter. D'ailleurs elle n'avoit personne dont les conseils pussent la préserver du danger; etsa mère, qui auroit dû veiller sur elle, sans être assez dépravée pour la vendre, souhaitoit intérieurement que sa fille fil fortune, n'importe comment; s'imaginant, ainsi qu'on l'a dit, qu'il en rejailliroit quelque chose sur elle. C'est dans ces circonstances qu'une fiuneuse entremetteuse, la surintendant» en titre des plaisirs de la ville et de la cour, apprit par ses marcheuses (on nomme ainsi, dans les termes du métier, les suppôts femelles de pareilles femmes), l'apparition d'un nouveau sujetchez le àeur Laàille, Cette éloquente séduc* trice étoit la dame Gourdan. Elle avoit succédé aux J7orencts, aux Pâris, noms immortels dans les fastes de Cythère; et, sans être parvenue à la même célébrité, elle exerçoit avec distinction ses fonctions nécessaires dans la capitale. Elles les remplit encore toujours à la satisfaction des amateurs. Elle a la confiance des ministres, des prélats, des magistrats graves, des gros financiers, des libertins les plus délicats et les plus usés. Il est peu de seigneurs

qui ne veuillent recevoir une maîtresse de sa main; tant elle est renommée pour ses leçons dans l'art des voluptés! Elle écréme, pour ainsi dire, sans cesse la fleur des griseries de Paris; elle les décrasse; elle les forme; elle les style ; elle les pousse, et les fait parvenir en proportion de leurs talents et de leurs attraits.

Dès que M"« Gourdan eut toisé de son coup d*ceil Lançon, le sujet lui parut digne de ses soins. Me conçut tout ce qu'il pourrait valoir entre ses mains, et drena en hftte ses pièges pour enlacer une si bonne proie. Comme nous tenons de sa bouche même les détails. de cet épisode de la vie de M"* la comte^e Duharri, nous allons rapporter son propre récit. Nous en retrancherons seulement les expressions impropres, les termes trop énergiques. Aux peintures trop fortes nous substituerons des images plus honnêtes. C'est elle qui parle.

« Je fus bientôt instruite par mes marcheuses qu'il y avoit une nouvelle débarquée chez LaHlle, extrêmement jolie; je m'y rendis, sous prétexte d'acheter quelques chiffons de fenmie. Je vis la plus belle créature qu'il soit possible de voir de ses deux yeux. Cela pouvoit avoir seize ans : c'étoit déjà fait à ravir; une taille leste et noble; un ovale de visage dessiné comme avec le pinceau; des yeux grands, bien fendus, le r^ard en coulisse, ce qui les rendoit plus amoureux; une peau d'une blancheur éblouissante; jolie bouche; petit pied; des cheveux qui n'auroient pas tenu dans mes deux mains. Je jugeai par cet extérieur de ce que pouvoit être le reste; je ne voulus pas manquer une pareille acquisition. Je m'approchai d'elle sans affectation; je lui glissai dans la main mon adresse sur une carte avec un petit écu, en lui disant à voix basse, et de façon à n'être entendue que d'elle, de venir chez moi dès qu'elle en auroit le moment, que c'étoit pour son bien.

<( Je suis femme, et je sais comment on s'y prend pour exciter la curiosité des filles : je me doutai bien que mon propos, accompagné d'une petite générosité, ne manqueroit pas son effet. Dès le lendemain, qui ctoit un dimanche, je vis arriver chez moi M"' Lançon. Elle me dit qu'elle avoit prétexté d'aller à la messe; je la caressai beaucoup; je la fis déjeuner; je lui demandai si elle se plaisoit où elle étoit. Elle me répondit qu'elle n'étoit point mal; que ce métier-là lui convenoit mieux que tout autre; mais qu'en général elle n'aimoit point le travail; qu'elle voudroit plutôt continuellement rire et folâtrer; quelle cnvioit le sort de toutes les dames qu'elle voyoit entrer dans sa boutique, toujours bien parées, accompagnées de beaux cavaliers, allant à la comédie, au bal. Je lui répliquai qu'elle avoit raison; qu'une jolie fille comme elle n'étoit pas pour rester le cul sur une chaise à manier l'aiguille, et gagner peut-être au bout de quelques années vingt ou trente sols par jour *, que cela ne pouvoit convenir qu'à une malheureuse et laide ouvrière, qui ne pouvoit faire mieux. Alors je Tembrassai vivement; je la conduisis dans mes appartements; je lui fis voir mes boudoirs galants, oik tout respire le plaisir et Tamour; je l'excitai à porter ses yeux sur des estampes qui les omoient : c'étoient des nudités, des postures lascives, toutes sortes d'objets propres à allumer les désirs. Je voyois ma jeune grisette en repaître avidement ses regards; elle étoit en feu : je L'arrachai de là, n'ayant voulu qu'essayer ainsi si j'en avols bien jugé^ si elle étoit propre à mon service. Je la fis ensuite passer dans une grande garde-robe, où je lui ouvris plusieurs armoires : je lui déployai des toiles de Hollande, des dentelles, des perses, des taffetas, des gros de Tours, des bas de soie, des éventails, des diamants. « Eh bien! m'écrai-je, mon enfant, voulez-vous vous attacher à moi? Vous aurez de tout cela : vous mènerez la vie

qui VOUS fait envie ; vous serez tous les jours au spectacle ou dans les fêtes; vous souperez avec ce que la cour et la ville ont de plus grand et de plus agréable; et la nuit vous aurez des joies! Ah! quelles joies! mon cher cœur, on n'a pu mieux les exprimer qu'en les appelant les Joies du paradis!... Les connoissez-vous ? Sachez qu'il n'est point de bonheur sans cela. Il n'est personne qui ne les cherche. Vous verrez ici les princes, les généraux d'armée , les ministres , les gens de robe , les gens d'église; tous ne travaillent que pour venir se délasser chez moi et se réjouir avec un tendron comme vous... Allons! savez-vous ce dont il s'agit?... » Elle me sourit avec ingénuité, en répliquant qu'elle ignoroit ce que je voulois dire; qu'on ne lui avoit jamais fait de semblable question; quelle ne pouvoit y répondre... « Vous avez raison, rcpariis-je, mon amour, c'est à moi de le voir... » En même temps je pris le prétexte de lui faire essayer un déshabillé divin et tout neuf, préparc la pour une demoiselle qui devoit venir, faire un souper le soir même. Je m'emparai d'elle; je la mis nue comme un ver. Je vis un corps superbe; une gorge... il m'en est bien passé par les mains, mais jamais de cette âastîctté, de cette forme, de cette position admirable; une chute de reins à s'extasier; des cuisses, des fesses... les sculpteurs ne peuvent rien produire de plus par&it... Quant au reste, je suis assez connoisseuse pour décider que le pucelage étoittrès équivoque, mais cependant très propre à être vendu encore plus d'une fou... C'est ce dont je voulois me mettre Men au &ît... Âprès avoir foit l'en&ntillage de la revêtir de rajustement en question, où elle auroit voulu rester surle-champ, je lui fis entendre que cela ne se pouvoit pas ainsi; qu'elle n'ayant encore eu aucune aventure sur son compte, n'étant pas notée à la police, je courrois risque de la &ire enlever avec moi si je la gardois dans ma mai-

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son; quMl falloit qu'elle retournât chez Labille, jusqu'à ce que je trouvasse quelqu'un qui voulût l'entretenir; qu'elle pourroit, en attendant, venir funlvement chez moi, et faire des parties qui lui procureroient de petites aisances. Je lui mis dans la poche un écu de six francs, et je convins avec elle d'une femme que je lui dépêcherois quand j'en aurois besoin, et qui, sans lui parler, par des signes arranges sauroit se faire entendre. £lle sauta d'aise à mon col, et se retira.

« Il y avoit alors à Paris une assemblée du clergé. Un prélat dont je tairai le nom (car dans notre état il laut avoir la discrétion d'un confesseur), un prélat donc me sollicitoit depuis longtemps de lui procurer quelque novice, à laquelle il pût donner les premières leçons du plaisir. Je n'avois encore pu le satisfaire. Il nous est bien permis d'employer les filles do bonne volonté qui se présentent; mais nous ne pouvons débaucher personne. M"* Lançon me parut propre à cette destination. J'écrivis à Monseigneur que j'avois trouve son affaire; que Sa Grandeur pouvoit se préparer; qu'elle seroit contente. Il me donna son jour, et je fis avertir de bonne heure ma pucelle; je Tinstruisis du rôle qu'elle devoit jouer, ou plutôt je lui dis que, sans vouloir lui arracher son secret ni entrer dans ce qu'elle pouvoit savoir, il falloit qu'elle fût absolument ignorante sur tout, même sur le propos. Je lui fis prendre quelque lotion astringente, pour enlever tout vestige d'introduction virile. Je la fis parfumer; on la coiffa élégamment; on l'habilla de même; elle éloit endiantée de se voir aussi brillante. Je la livrai dans cet état au Prélat, après avoir touché cent louis pour cette fleur. Il en fut vraisemblablement très émerveillé, puisqu'il vouloit l'entretenir; mais l'assemblée ayant fini, il fat obligé de retourner brusquement dans son diocèse; et d'ailleurs ce n'étolt pas, à vrai dire, dans mes arrange-

ments; cette pucelle devoit l'être encore plus d'une fois, avant que je m'en défisse tout à fait. Cependant, pour me la concilier de plus en plus, je lui donnai des chemises, une robe; je lui conseillai de faire accroire à ses camarades qu'elle avoit gagné à la loterie, afin d'éviter tout soupçon de libertinage; mais je n'avois que faire de l'instruire à cet égard ; elle croit aussi line que moi. Cependant je l'avois prise par son faible; mes petits cadeaux lui avoicni donne la faculté d'être habituellement propre et bien mise. Elle m'aimoit singulièrement : elle m'appeloit sa bonne maman ; elle rioit comme une folle quand je lui proposois de faire la novice; puis, au moment de jouer la comédie, elle reprenoit son air agnès : elle en imposoit aux plus habiles. Déjà ce pucelage s'étoit renouvelé cinq ou six fois. Après l'Église, la noblesse, la robe, la haute finance, en avoient tâté : il m'avoit rendu plus de mille louis; j'étois à la veille de la livrer ù la bourgeoisie, lorsqu'un contre-temps, inévitable dans nos maisons, déconcerta mes projets, et m'obligea de me séparer de M"' Lançon.

« Ditmouceau, une de mes anciennes pratiques, mais que j'avois perdu de vue depuis son union avec la Frédéric, venoit de perdre cette maîtresse. Il eut recours à moi, et me demanda quelque chose de frais, de neuf pour le ragaillardir. U payoit bien. Je jetai les yeux sur M"* ZUmçon. Mon usage est toujours de celer aux demoiselles le nom de ceux à qui elles ont affiiire, pour ne point trahir la confiance de ces derniers. J'en use de même envers les petites grisettes qui viennent chez moi, pour ne pas leur faire tort, et d'ailleurs pour me conserver toujours mon droit de présentation : ainsi rien ne pouvoit prévenir la catastrophe qui se présenta.

«Âu jour marqué, j'abouche ma pucelle avec mon paillard. D'abord ils ne se reconnoissent point; puis ils

s'observent, comme surpris de se rencontrer : je vois les feux de la concupiscence s'éteindre dans les regards de Dumouceau, et faire place à ceux de la colère : Lançon jette un cri et s'évanouit. « Infâme! s'écrie Dumouceau, aurois-je cru vous trouver ici ? Sont-ce là les leçons que vous avez reçues à Sainte-Aure ? On avoit bien raison de juger que vous seriez une libertine. » Il s'avance en même temps comme pour souffleter cette malheureuse fille. Je me jcuc entre deux, plus morte que vive, ne sachant ce que vouloit dire une telle apostrophe. Je m'empare du furieux; je fais venir du secours pour la jeune personne; et j'entraîne mon vieux coquin dans une autre pièce. Dès le premier moment, j'avois appréhendé qu'il ne rejaillît quelque chose sur moi de cette aventure ; que Dumouceau n'eût déjà eu «Aûre à la prétendue pucelle, et que son indignation ne irtnt de se voir dupe d'elle et de moi. Je compris bientôt, par l'explication qu'il me donna, que je n'étois pour rien dans la querelle. Il m'apprit que c'étoit sa filleule, et tout le reste de Phistoire que l'on sait. Gela m'enhaidit à prendre la défense de ren£mt.' Je lui jurai que c'étoit la première fois qu'elle vendt chez moi ; qu'elle m'avoit été produite par une de mes marcheuses; que son ingénuité devoit lui faire voir qu'elle n'étoit point accoutumée à venir en pareil lieu; qu'elle n'y avoit été entraînée que par surprise; qu'elle ignoroit absolument le mal... « Oui, oui, elle ignore le mal ! répondit le parrain, en m'interrompant avec un ricanement de rage; elle le connoissoit dès le couvent. » Je vis qu'il étoxi dangereux de heurter cet homme dans son sens; je lui accordai tout ce qu'il voulut, en me retranchant à protester que je ne lui avois rien appris, et qu'elle entroit de ce seul instaiit dans ma maison. Il se calma un peu; il en résulta un long colloque sur W* Lançon et sa mère, à qui nous imputâmes toute la faute. Quand je le crus rassis, après lui avoir

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