‹ Anecdotes sur le Mal de RichelieuChapitre 19 sur 24 · M'^' DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

M'^' DE RICHELIEU

ONsiEUR de Richelieu est un de ces hommes rares dont la nature donne peu de modèles. Sa figure n'étoit que jolie, mais ses grâces et son esprit la rendoient supérieure à tout. Né pour plaire aux femmes, ne paroissant occupé que d'elles, il a connu tous les mouvemens de l'ambition : le même esprit qui l'a rendu si séduisant auprès des femmes l'a rendu favori de son maître. Habile général et bon négociateur, il parut à quinze ans à la cour de Louis XIV, et à quinze ans il charma tous les cœurs. M'héla duchesse de Bourgogne en fut en-

Anecdotes sur Richelieu. i

chantée; elle badinoit avec lui, croyant n'avoir rien à craindre d'un enfant: c'est ainsi qu'on juge de l'amour quand on n'a pas ressenti ses traits. Un jour qu'il étoit à la toilette de cette princesse, on fît sortir tous les hommes pour qu'elle prît sa chemise; il se cacha derrière un écran, vit tout ce qu'on vouloit dérober à ses regards et leva la tête pour faire voir à la princesse l'excès de son amour par celui de sa témérité. La Dauphine cria par un premier mouvement : Richelieu fut aperçu de toutes les femmes; elles jurèrent toutes de lui garder le secret, et elles le dirent, non qu'elles eussent envie de lui nuire, mais craignant d'être prévenues, et chacune d'elles voulant être la première à apprendre ce petit événement. Le roi le sut et crut devoir punir cette hardiesse par les suites qu'elle pouvoit avoir: il l'envoya à la Bastille. Richelieu, puni, ne fut pas corrigé: il regarda sa punition comme une chose glorieuse qui lui promettoit bien des triomphes. On ne le laissa pas longtemps en prison; mais il fut quelque temps sans paroître à la cour. M^^ la Dauphine mourut, et Louis XIV la suivit de près; Louis XV lui succéda, et M. le duc d'Orléans fut déclaré régent du royaume. I[ avoit pour filles: la duchesse de Berry, qui, par le nombre de ses amans, diminuoit tous les jours la gloire de l'être, et M^'^ de Valois, dont la beauté éloit dans tout son éclat, et dont le cœur avoit

encore sa première innocence. M^e ja Duchesse, sœur de M^^ d'Orléans, et comme elle fille du feu roi, auroit passé pour belle encore, si elle n'avoit eu auprès d'elle M"e de Charolois, dont la figure surpassoit tout ce que les peintres ont imaginé de plus agréable. Rien n'étoit si beau que ses yeux, rien de si séduisant que son esprit : comme elle étoit le modèle de la beauté, elle étoit celui de l'ajustement. Toutes les femmes qui avoient des prétentions vouloient être coiffées et habillées comme elle; mais, plus on cherchoit à l'imiter, moins on pouvoit lui être comparé. Au spectacle, Mlle de Valois et elle fixoient tous les regards; mais la dernière réunissoit tous les suffrages. M. de Richelieu connut le prix de ces conquêtes et résolut de les faire toutes deux en même temps; il alloit à l'Opéra d'un côté du théâtre à l'autre pour lorgner les princesses; il n'épargna ni soins ni argent pour gagner tout ce qui les environnoit. Mlle de Charolois reçut ses premiers hommages, parce qu'il trouva plus de facilité à l'hôtel de Condé qu'au Palais-Royal. Malgré les soins d'une mère d'autant plus sévère qu'elle étoit coquette et jalouse de la beauté de sa fille, il pénétra tout, il séduisit tout. Il paroît, il parle; on le voit, on l'écoute, il est adoré. L'amour même se seroit cru heureux et eût été satisfait d'une pareille conquête; son triomphe étoit brillant et n'étoit point caché;

cependant il désiroit encore : les hommes ne se contentent pas d'être aimés, ils veulent jouir. La princesse aimoit trop pour refuser, mais il falloit trouver une occasion. Richelieu, en l'attendant, ne demeuroit pas oisif: M'ie de Valois Toccupoit; plus il trouvoit de difficultés à approcher d'elle, et plus il sentoit d'ardeur à y arriver. Ayant imaginé inutilement toutes sortes de stratagèmes, il s'avisa d'un qui lui réussit. Il s'habilla en esclave, et attendit sur l'escalier du Palais-Royal que la princesse sortît pour la promenade. Le moment arrive, il approche d'elle, et il lui remet un placet dans lequel étoit un billet qui contenoit la déclaration de son amour. La princesse rougit en le prenant, quoiqu'elle ne le reconnût pas, et elle a dit depuis qu'elle avoit senti dans ce moment-là une agitation extraordinaire. En rentrant de la promenade, elle lut le billet, et, ayant fait venir M^e Legendre, qui étoit sa première femme de chambre : « Voyez, lui dit-elle, l'insolence du duc de Richelieu; tout Paris sait qu'il adore M^e de Charolois et qu'il en est aimé; il m'écrit une déclaration; c'est sûrement une méchanceté de ma cousine qui se flatte que je donnerai dans le panneau : que ne puis-je me venger d'elle ? — Vous le pouvez aisément, lui dit Mme Legendre : recevez les hommages qu'on vous offre, vous êtes sûre de faire un infidèle. — Mais ces hommages ne sont pas sincères, reprit la prin-

cesse: quelle apparence qu'on quitte ma cousine pour moi ? Quoique je connoisse peu mon cœur, je le crois cependant plus tendre que le sien; mais ma figure est bien différente, et je sens tout l'avantage qu'elle a sur moi. — Vous êtes trop modeste, répliqua la Legendre; je ne suis pas d'accord de cet avantage-là, et j'ai des connoissances qui vous mettroient fort au-dessus d'elle, si on le savoit. — Que vous êtes folle ! dit la princesse; j'ai besoin de vos conseils, et non de vos plaisanteries: quel parti prendre? — Celui que votre cœur vous dictera, répondit la confidente. Les conseils qui combattent les passions ne sont guère suivis; on n'en demande que pour être autorisée et servie. Si vous ne me croyiez pas du penchant à l'amour, vous ne me consulteriez pas sur le vôtre. — Mais, lui dit la princesse, puis-je aimer un homme d'un rang si différent du mien ? — Oh ! je vous conseille, répondit la confidente, d'attendre qu'il vienne quelque roi vous faire l'amour. — J'en serois bien fâchée, reprit M'ie de Valois, il faudroit l'épouser et quitter mon pays, et je n'ai aucun goût pour aller régner ailleurs. — Aimez donc en France, répondit la Legendre, si vous y fixez votre fortune et votre séjour, et aimez le seul homme qui soit digne de l'être par sa figure et ses agrémens. — Cela est peut-être plus avancé que je ne le voudrois, répliqua Mademoiselle; j'ai un plaisir au

Spectacle, depuis que je l'y vois, que je ne connoissois pas auparavant: si vous saviez celui que j'eus hier à voir Angélique préférer Médor à Roland, le chagrin où j'étois quand elle donnoit à ce dernier quelque espérance ! Il y a trop de coquetterie à cela. — Eh ! ne voyez-vous pas, ma princesse, que c'est pour la sûreté de son amant qu'elle en use ainsi? — N'importe, dit Mademoiselle, je n'aime la mauvaise foi en rien, et, si je croyois que le duc de Richelieu fît l'amoureux de moi pour s'en moquer avec ma cousine, je serois outrée. — Bon! quelle apparence? reprit la confidente; je crois que M^^ de Charolois seroit bien inquiète si elle savoit la démarche de son amant. — Envoiele donc chercher, dit Mademoiselle; parle-lui, pénètre bien son cœur, et ne me déguise rien; je verrai à me déterminer sur le compte que tu m'auras rendu. »

Pendant que Mademoiselle s'occupoit de son amour naissant, Richelieu cherchoit à en faire naître d'autres. La maréchale de... ressentoit pour lui la passion la plus vive, et elle avoit conçu l'espoir de lui plaire, sur quelques propos flatteurs qu'il lui avoit tenus. « Vous êtes charmant, lui dit-elle un jour qu'elle se trouva seule avec lui; il est impossible de vous voir sans vous aimer, et encore plus impossible de résister à vos coquetteries. Quoiqu'on ait peu de foi à vos paroles, elles

SiJR RICHELIEU 7

font impression; l'amitié que monsieur le maréchal a pour vous causera le malheur de ma vie en me mettant à portée de vous voir souvent. — Madame, lui dit le duc, vous méritez mon cœur et mon hommage; mais je suis vrai et ne veux point vous trom.per : j'ai offert mes vœux à Mlle deCharolois; je suis peut-être assez heureux pour l'avoir rendue sensible. Paris est instruit de mon goût et de mes projets sur elle, il seroit honteux pour moi d'échouer. Si je vous rends des soins aujourd'hui, on ne manqueroit pas de dire que c'est parce que je n'ai pu réussir auprès d'elle; non, Madame, votre gloire m'est chère autant que la mienne : laissez-moi faire sa conquête pour avoir un sacrifice à vous faire digne de vous. » La maréchale chercha à le détourner de son projet; mais, voyant combien il l'avoit à cœur, non seulement elle cessa de s'y opposer, mais elle finit par lui promettre de le servir dans ses amours. Ce qui la rendit si facile, c'est que Surgis lui avoit plu; elle l'^oit trouvé très digne de ses faveurs, mais pas d'assez bon air pour l'avouer pour amant : elle l'avoit pris à condition qu'il ne paroîtroit jamais chez elle à l'heure de la compagnie; qu'il ne lui parleroit point en public, et qu'il auroit son congé dès qu'on viendroit à savoir leur aventure. Surgis, flatté d'avoir la maréchale, ne chicana point sur les conditions, et la maréchale étoit enchantée d'avoir un amant

si digne d'être aimé en secret; mais, pour ne pas paroître oisive, ce qui est toujours humiliant pour une jolie femme, elle eût bien voulu avoir un adorateur qu'elle eût pu donner au public. M. de Richelieu éloit celui dont sa vanité eût été la plus satisfaite; elle se flatta qu'il reviendroit à elle quand il auroit triomphé de la princesse : selon elle, le terme devoit être court. Elle lui avoit promis de le servir; c'étoit son intérêt: elle lui tint parole. Elle étoit liée avec Mi^^ la Duchesse; elle chercha à plaire à M''^ de Charolois, et elle y réussit. La princesse, qui savoit l'amitié qu'avoit le maréchal pour son amant, lui en savoit gré, et en traitoit mieux sa femme, qui d'ailleurs ne perdoit aucune occasion de louer M. de Richelieu, ce qui étoit une façon sûre de lui plaire : les personnes contraintes croient avoir besoin de tout le monde, et elles aiment si tendrement ceux qui les servent ou qu'elles imaginent pouvoir les servir. Enfin, M^^e de Charolois parvint à cet âge heureux où les personnes de rang croient pouvoir faire impunément tout ce qu'elles désirent. M. de Richelieu crut devoir célébrer ce jour, qui devoit être l'époque de son bonheur: il imagina de lui donner une fête dans le bois de Vincennes, dont son beau-frère étoit gouverneur, et dont le parc touchoit à celui de Saint-Maur, maison où M™e la Duchesse passoit les étés, et où elle étoit avec sa

fille. M"e de Charolois ayant proposé, après son souper, une promenade en calèche pour jouir de la beauté de la nuit, elle prit avec elle Mn^es de Meuse, de Sézanne, de Saint-Germain, et elle vint à Paris prendre la maréchale. On vint lui dire qu'on la demandoit à sa porte; elle y va, elle y trouve la princesse, qui lui propose de la suivre sans lui dire où : la maréchale monte dans la calèche sans se faire prier. M^le de Charolois lui confie son secret, en l'assurant que la fête qu'on lui donne n'en seroit point une pour elle si elle n'y étoit pas; la maréchale parut sensible au compliment, et le fut encore plus au plaisir d'aller à une fête. On vole à Vincennes; une tente dans l'endroit du bois le plus agréable et le plus caché étoit destinée à recevoir la compagnie; cent bougies l'éclairoient; une musique douce invitoit au plaisir, l'annonçoit, et déjà le faisoit sentir; des guirlandes de roses et de jasmins, en décorant la tente, y répandoient un parfum délicieux; au milieu étoit une table, servie avec autant de goût que de magnificence. Dans les temps heureux on goûtoit, quoiqu''on eût dîné; on faisoit réveillon, quoiqu'on eût soupe; les hommes n'avoient point besoin d'afficher des maladies pour autoriser leur foiblesse, ou de prendre des élixirs pour se ranimer; la jeunesse étoit vive et gaie, elle aimoit le plaisir par goût et elle en trouvoit à tout. Les

amans qui, aujourd'hui, rendent les soupers si tristes, les sociétés si ennuyeuses, qui paroissent toujours si las d'être heureux, faisoient alors l'objet de l'envie, parce qu'ils avoient l'air content; ils répandoient la satisfaction sur tout ce qui les environnoit, et le spectacle de leur bonheur faisoit un tableau agréable pour les plus indifférens. Richelieu, l'amour et le vin, tout rendoit le repas charmant: les dames de la suite de la princesse avoient trouvé dans la tente l'homme qu'elles aimoient, ou qu'elles avoient envie d'aimer. Le duc imagina de faire masquer tout le monde après souper; les femmes sortirent et se répandirent dans les allées, qui parurent d'autant plus sombres qu'on sortoit d'un lieu fort éclairé; les amans furent obligés d'y aller chercher leurs maîtresses; le duc, pour multiplier les hommages, avoit fait masquer tous les musiciens, qui étoient jeunes et bien faits: il vouloit par là donner plus d'embarras aux femmes, et augmenter leur plaisir en le leur faisant chercher. On prétend qu'une d'elles crut avoir trouvé dix fois son amant sans l'avoir joint encore. On n'a jamais bien su le détail de ce qui se passa; ce qu'il y a de sûr, c'est que Richelieu et la princesse se trouvèrent pendant que les autres se cherchoient; la maréchale prit soin de mener Ml'e de Charolois dans une tente qui étoit éloignée de celle où on avoit soupe; elle y trouva son

amant: c'est là qu'il triompha de la beauté et de l'innocence; c'est là que la princesse reçut plusieurs présens d'un dieu qui, voulant lui rendre ses chaînes agréables, augmenta encore l'ardeur de son amant, et diminua la douleur que causent ses premiers traits. On prétend que la maréchale reçut aussi, dans la même nuit, la récompense des bons services qu'elle avoit rendus. Le jour finit la fête en l'éclairant; la princesse amena la maréchale à Paris, et retourna à Saint-Maur. Ce qui s'étoit passé à Vincennes fut su dès le lendemain'; des personnes intéressées ont cru que la princesse avoit profité de sa majorité pour épouser son amant: la maison de Condé fut alarmée des discours qui couroient. M^^e la Duchesse et M. le Duc, son fils, se brouillèrent avec les femmes qu'ils crurent avoir assisté à la cérémonie des noces; M^'^ de Valois en pensa mourir de douleur. Le duc de Richelieu, toujours occupé de lui plaire dans les momens mêmes où il en paroissoit le moins occupé, avoit eu plusieurs entrevues avec la Legendre; cette femme n'avoit pu le voir sans l'aimer; mais, malgré son amour, elle le servoit de très bonne foi. « Madame, lui dit un jour le duc, pour savoir tout le bien qu'on peut dire de moi, il faut me connoître. — Oh ! Monsieur le duc, lui dit cette femme en le repoussant, je ne suis pas digne des biens que vous m'offrez; votre encens n'est pas fait pour

moi.» Elle le reçut pourtant en le refusant toujours, et elle rendit un compte très fidèle des bonnes qualités de l'amant qu'elle servoit. La princesse, toujours combattue par son amour ou par sa vertu, écoutoit avec plaisir les détails qui étoient favorables à son amant. Richelieu, croyant qu"'un moyen sûr d'avancer son affaire étoit de faire éclater son bonheur, ne fit plus de mystères de la nuit de Vincennes: tout Paris sut son histoire; on la célébra par mille chansons. M'ie de Valois fut pénétrée de douleur d'avoir été prévenue par M"^ de Charolois; elle se piquoit d'aimer encore plus tendrement, et elle étoit très déterminée à sacrifier tout à l'amant qu'elle adoroit : elle n'étoit retenue que par les obstacles.

Enfin le régent, instruit de sa passion, et craignant, par l'exemple de Mme de Berry, les suites qu'elle pourroit avoir, chercha à la marier si loin qu'elle ne pût jamais revoir son amant. Le duc de Modène se présenta, on profila de la conjoncture, le mariage fut conclu; la princesse le refusa avec courage. Cependant Richelieu, indigné des discours qu'on avoit tenus, après la fête de Vincennes, sur son mariage avec M''^ de Charolois et sur la disproportion des époux, chercha à réaliser l'idée du public ; il étoit des amis du prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, qui étoit fort occupé à révolter les grands seigneurs du royaume contre

SUR RICHELIEU l3

le régent: il s'ouvrit à lui. Son régiment étoit à Perpignan; il promit à l'ambassadeur de remettre cette ville entre les mains des Espagnols, si le roi d'Espagne vouloit lui donner une souveraineté en Espagne qui le mît à portée d'épouser M^l^ de Valois, dont il étoit aimé. Il croyoit avancer mieux ses affaires en mettant M^^e de Valois en jeu que Mlle de Charolois, par la connoissance qu'il avoit des sentimens du roi d'Espagne pour le duc d'Orléans : il se flattoit que ce monarque saisiroit avidement une occasion de mortifier un prince qu'il n'aimoit pas. L'ambassadeur promit tout, et Richelieu signa un traité avec lui, qu'il envoya en Espagne; le courrier fut arrêté, fouillé, et on découvrit tout le mystère. M. le duc d'Orléans fut ravi de trouver Richelieu coupable: il l'envoya à la Bastille, et fit travailler à son procès; on trouva de quoi le perdre, et, quoique M. d'Orléans ne fût pas cruel, il eût peut-être été perdu. Son goût pour Mademoiselle, l'amour de cette princesse pour lui, qui le faisoit paroître plus coupable aux yeux du régent, fut ce qui le sauva. Mademoiselle osa aller demander sa grâce au duc d'Orléans, qui la promit à condition qu'elle épouseroit le duc de Modène. Elle fit tout ce qu'elle put pour attendrir son père, et pour qu'il n'exigeât pas une condition si dure. Le régent, naturellement foible, n'eut de fermeté que pour faire le malheur d'une

fille qu'il aimoit, ce qui fit croire qu'il la punissoit en amant jaloux plutôt qu'en père sévère. La princesse promit tout pour sauver son amant; tout ce qu'elle demanda fut qu'il sortiroit de prison le jour qu'elle signeroit son contrat de mariage. Le régent lui promit, et tint parole; le mariage se conclut. Le jour pris pour la cérémonie, on pare la princesse, on la conduit au Louvre, où les fiançailles se font, et où elle signe un engagement qui va la rendre éternellement malheureuse. M^^e de Charolois étoit à la cérémonie, embellie encore par la joie de voir partir sa rivale et sortir son amant de prison. Richelieu y parut, et M"e de Valois oublia son malheur un moment pour le ressentir plus cruellement encore. Richelieu la regarda; elle avoit l'air d'une victime qu'on alloit immoler : il fut attendri de son état. Affligé de perdre une conquête si brillante, il lorgna sa rivale pour se consoler promptement. Il remarqua dans ses beaux yeux tout ce que l'amour et le contentement peuvent peindre; ce qui formoit deux tableaux bien difîérens et tous deux à son avantage. La princesse partit pour l'Italie : on prétend que Richelieu eut le plaisir de l'entretenir la veille de son départ, et de recevoir d'elle un bien qui devoit être le partage du duc de Modène. La princesse eut quelque satisfaction de sentir qu'une fleur si chère ne seroit point cueillie par un mari qu'elle

alloit détester. On jouoit dans ce temps-là Momus fabuliste, et on fit deux couplets sur l'air du vaudeville de la pièce, qui avoient trait à cette anecdote.

Richelieu, devenu plus amoureux par les faveurs qu'il avoit reçues, ne voulut pas perdre sitôt de vue l'objet qu'il adoroit: il suivit la princesse jusqu'à... Enfin ils furent obligés de se séparer. La princesse alloit dans un pays où rien ne devoit la consoler de ce qu'elle perdoit. Richelieu revint à Paris avec le projet d'augmenter ses triomphes. M^îe de Charolois, après avoir perdu une rivale, n'en fut pas plus heureuse. Le duc suivit le système qu'il s'étoit fait de plaire à toutes les femmes; les plaintes les plus tendres, la jalousie la plus forte, les menaces les plus terribles, rien ne fut capable de l'arrêter, Mme de Gœbriant, qui étoit M^e de Châtillon, sans être jolie, avoit une figure agréable et qui plaisoit; mais elle paroissoit avoir pour son mari une passion vive et difficile à détruire.

Crèvecœur, ami de Richelieu, étoit fort lié avec Mme de Châtillon, et, jugeant de sa fille avec cet enthousiasme qui anime la plupart des gens, il ne voyoit rien de si beau que la jeune Gœbriant, et il n'imaginoit rien de si sage qu'elle: il en parloit sans cesse sur ce ton-là. M. de Richelieu, ennuyé de ses louanges, et aimant d'ailleurs à le contrarier, paria qu'il obtiendroit ses faveurs avant quinze

l6 ANECDOTES

jours. Crèvecœur paria; le duc n'exigea que le secret sur le pari. Il vit la dame, chercha à lui plaire, et gagna la gageure dès la première semaine. Il ne s'en tint pas là: il obtint de sa maîtresse qu'elle avoueroit sa foiblesse à son ami. M^'^ de Gœbriant trouva la proposition injuste, malhonnête. Aux menaces qu'on fit de la quitter, elle se rendit: elle parla à M. de Crèvecœur; elle crut même qu'en prenant pour confident l'ami de son mari, de sa mère et de son amant, son secret seroit en sûreté: effectivement, il n'en fit usage que pour lui. M. de Richelieu, qui n'avoit voulu que convaincre son ami de la foiblesse des femmes et de son pouvoir sur ce sexe, ne voulut pas se fixer à une maîtresse d'autant plus vive qu'elle aimoit de bonne foi: il la céda à Crèvecœur, qui, en lui portant le congé de Richelieu, s'offrit pour le remplacer. Une première foiblesse en entraîne toujours une autre; Crèvecœur pouvoit la perdre, il falloit le ménager : une femme trouve toujours des raisons pour diminuer à ses yeux la honte de sa défaite. Si Richelieu n'avoit pas cherché à rendre M^^ de Gœbriant infidèle à son mari, peut-être qu'elle l'eût toujours aimé; si Richelieu avoit toujours été son amant, elle n'auroit jamais eu qu'une foiblesse; mais Richelieu l'avoit séduite, l'avoit quittée, et Crèvecœur ne pouvoit remplir son cœur : elle le conserva parce qu'elle étoit née

constante; elle le trompa souvent parce qu'elle étoit née foible. Richelieu, après M^^ de Gœbriant, chercha à plaire à M™^ de Villeroi : c'étoit ce qu'il y avoit de plus joli à la cour; sa figure inspiroit le désir, et il n'avoit pu la voir sans en ressentir. Elle étoit née douce et tendre; elle aimoit son mari, parce qu'il étoit le premier homme qu'elle eût connu. Elle n'eût peut-être aimé que lui s'il ne lui avoit donné Texemple de l'infidélité; mais M. de Villeroi avoit des maîtresses, et, pour se débarrasser des caresses importunes de sa femme, il lui menoit la jeunesse la plus brillante, avec laquelle il la laissoit faire les honneurs d'un fort bon souper pendant qu'il alloit manger un gigot avec quelques filles de la Comédie. M. de Richelieu eut la préférence sur tout ce qui paroissoit chez elle; il l'eut bientôt persuadée qu'elle devoit se venger de son mari ; il lui donnoit souvent à souper dans sa petite maison. C'est lui qui a fait venir la mode de ces lieux, destinés d'abord à cacher une intrigue, et faits depuis pour les rendre éclatantes, ou pour faire croire qu'on en a. On trouvoit dans la sienne tout ce que la mollesse et la sensualité, le faste et la profusion, peuvent faire inventer. Comme l'esprit de M"^e de Villeroi n'étoit pas aussi agréable que sa figure, Richelieu chercha à égayer les soupers et à augmenter le nombre des convives. Il offrit à M™^ de Duras, qui venoit de Anecdotes sur Richelieu. 3

l8 ANECDOTES

prendre Charlu, de venir avec son amant souper en partie carrée. M™^ de Duras ne regardoit pas l'amour comme un sentiment, mais comme un plaisir; elle avoit soin d'éviter la contrainte, le mystère, et tout ce qui pouvoit rendre cette passion triste : elle accepta la partie du souper, et elle y porta la joie et le libertinage. M"^e de Villeroi n'imaginoit rien, mais se prêtoit à tout. La chaleur du jour avoit été excessive, les quatre amans l'avoient senti. Richelieu proposa de souper nus : la proposition fut acceptée aussitôt que faite. Les mets les plus exquis, les vins les plus rares, animoient les convives. Richelieu, voyant avec quelle facilité sa première proposition avoit réussi, en fît une autre qui prcuvoit qu'il étoit plus libertin que tendre: ce fut de changer de maîtresse. Charlu, qui aimoit de bonne foi, fut d'abord révolté de la proposition, a Quoi ! vous vous piquez de constance? lui dit Richelieu. Vous êtes fou. La constance met l'âme dans une espèce d'esclavage; il n'y a rien de si insipide que d'attendre toujours son bonheur du même objet; chaque figure mérite un tribut qu'on ne peut lui payer que par l'inconstance ; nous tenons d'elle la meilleure manière de jouir du bonheur, qui est de le chercher. )> Il prit ensuite Charlu du côté de la vanité; il lui fît entendre que les hommes supérieurs dévoient être exempts de préjugés en principes de galanterie. M. de Riche-

lieu étoit l'oracle de la jeunesse brillante; on avoit beau être né constant, on avoit beau être satisfait de sa maîtresse, on avoit envie d'imiter celui qu'on regardoit comme le héros de la galanterie. Charlu regarda M^^ de Duras, elle rioit de son embarras; et Charlu, ne voyant dans ses regards nulle inquiétude, se rendit. On n'eut aucune peine à faire comprendre aux femmes l'avantage d'un pareil troc; il se fit au contentement des parties: les hommes crurent devoir la complaisance de leurs maîtresses à l'excès de leur amour; les femmes furent flattées de voir leurs amans revenir à elles après une épreuve si dangereuse à la passion. L'histoire fut sue, approuvée, et a eu depuis des imitateurs. Richelieu ne fut pas plus fidèle à Mme de Villeroi qu'aux autres.

Elle avoit pour belle-sœur la marquise d'Alincourt, jeune, jolie, tendre et dévote, qui aimoit son mari par goût et par devoir, qui vivoit avec une mère sévère et difficile : que de difficultés à vaincre ! que d'attraits pour Richelieu ! Il demanda en grâce à M^e de Villeroi de lui donner à souper avec elle; M^^^ de Villeroi ne pouvoit se fixer à un amant aussi volage et qu'elle voyoit aussi peu. M. de Riom avoit une réputation qui donnoit le désir de s'enchaîner; M^^ de Villeroi avoit fait sa conquête, et il avoit fait la sienne. Obligée à vivre souvent avec sa belle-sœur, sa vertu la gê-

noit, lui en imposoit; elle étoit obligée de lui cacher ses goûts, et par conséquent de se contraindre devant elle; elle eût fort désiré pouvoir lui donner un amant; elle avoit fait quelques tentatives qui n'avoient eu aucun succès. La marquise deVilleroi savoit par expérience qu'on ne résistoit point à Richelieu; elle fut ravie du désir qu'il avoit de voir l^me d'Alincourt, et elle les fît souper ensemble. M. de Richelieu employa tout ce que l'art de la coquetterie peut mettre en usage; ses attentions flattoient d'autant plus M^^ d'Alincourt qu'elle le croyoit l'amant de sa belle-sœur : les préférences qu'on obtient sur ses proches touchent plus sensiblement encore. M°^e d'Alincourt étoit souvent négligée quand elle étoit avec M°ie de Villeroi : quand deux jolies femmes sont ensemble, les hommages ne sont point pour celle qui est vertueuse. Toutes ces choses réunies firent paroître M. de Richelieu plus aimable; mais il n'en put tirer aucun avantage, parce que M™*^ d'Alincourt parla peu, s'observa beaucoup, et conserva toujours l'air imposant de la sévérité; mais il connoissoit la foiblesse des femmes, il savoit prendre toutes sortes de formes, et ses succès lui donnoient une confiance qui les augmentoit encore. Il vit plusieurs fois Mî»e d'Alincourt; elle l'avoit craint, elle l'avoit fui; elle se rassura, croyant n'avoir rien à craindre de lui : elle s'amusoit de son esprit, et

elle entreprit de réformer son cœur, quand il enreprenoit de séduire le sien. Richelieu peignoit, d'un côté, à M^^e d'Alincourt, le plaisir d'aimer, avec toutes les couleurs les plus séduisantes, et, d'un autre, la vie triste qu'elle menoit par respect pour une mère sévère, qui ne Tavoit pas toujours été, disoit-il; il lui fit envisager la conduite de son mari, négligeant la plus jolie femme de Paris pour une maîtresse dont la beauté étoit très fanée. Il lui vanta les plaisirs dont jouissoient ses belles-sœurs, plaisirs qu'elles ne dévoient qu'à l'amour. M™^ d'Alincourt voulut à son tour lui faire honte du métier qu'il faisoit. « Un homme galant, lui disoit-elle, est communément un homme faux, perfide, destiné par son état à porter la désolation dans les familles, et, pour justifier ces excès de séduction, vous attachez une sorte de mérite au désespoir que vous causez à des personnes que vous avez arrachées à leurs devoirs. Ah ! laissez-moi, ajoutoit-elle, jouir du calme que je goûte; l'état d'une femme sensible est un cercle de peines et de faux plaisirs qui sont toujours punis par les remords et les dégoûts qui les suivent; cessez de me vanter une passion dont le charme est d'autant plus dangereux qu'elle a pour objet l'ivresse de nos sens. Vous avez beau me dire que chacun doit payera l'amour un tribut de foiblesse, que le nombre des coupables non seulement en diminue le danger et la honte, mais

encore nous autorise à nous y exposer: je ne vous croirai point, et je ne sais que trop, quoique sans expérience, que les infidélités et les perfidies sont les jeux cruels de cette passion ; les moyens mêmes que vous employez pour me séduire me font horreur; les exemples que vous me citez pour m'autoriser (exemples tirés de ma propre famille, pour laquelle vous me donneriez du mépris si je vous en croyois) me font voir votre méchanceté; mais, ce qui y met le comble, c'est la façon dont vous me peignez l'inconstance de mon mari; quel poison affreux vous portez dans mon cœur ! Quel malheur pour une femme sensible et occupée de ses devoirs -de savoir un mari qu'elle aime dans les bras d'une autre ! Quand sa conduite me fait horreur, vous me prêchez de l'imiter! — C'est le seul parti que vous ayez à prendre, lui dit Richelieu, et, un autre dût-il en profiter, je vous répéterai sans cesse ce qui peut vous rendre heureuse. Je ne cherche point à vous animer contre un mari qui connoît si peu le prix de ce qu'il possède; au contraire, en vous prêchant d'aimer ailleurs, je veux bannir la jalousie de votre cœur, elle le déchire ; l'amour est une passion douce, bien plus faite pour vous; tout lui est soumis, elle embrase tous les états et tous les âges; c'est à cette passion que votre sexe doit l'empire qu'il exerce sur le nôtre, empire qui fait votre bonheur et votre

gloire, qui vous soumet les sages, les philosophes et les rois. — Achevez, lui dit M"^^ d'Alincourt, nommez-moi ma rivale î — Quoi î vous ne la connoissez pas? C'est la vieille duchesse de Brissac, qui seroit votre grand'mère ; c'est à elle que vous devez l'indifférence que vous témoigne M. d'Alincourt. Je ne saurois y penser sans indignation, ajouta le duc, et à votre place... — Arrêtez, lui dit la marquise, et laissez-moi me livrer à la douleur que vous avez fait naître. »

La conversation de la marquise et de Richelieu paroissoit si vive que Mn^^ de Villeroi et Riom commençoîènt à en bien augurer, quand M^^e d'Alincourt quitta la place où elle étoit pour passer dans un cabinet. Mn^^ de Villeroi l'y suivit et fut très étonnée de la trouver en larmes; elle demanda à s'en aller; sa belle-sœur lui fît en vain les plus vives instances pour la faire rester, tout fut inutile: elle voulut sortir, et sortit en effet. Richelieu leur conta la conversation qu'ils avoient eue, et paria qu'il en viendroit à bout malgré sa fuite et ses larmes. Le lendemain, M"ie d'Alincourt fit prier Richelieu de venir la voir; il ne fut point surpris du message, et il se flatta que les réflexions de la nuit avoient été favorables à son amour.

« Je sais que mon mari ne m'aime plus, lui dit M"ie d'Alincourt, sans lui donner le temps de

s'asseoir, mais je ne puis croire qu'il me préfère une si indigne rivale. Procurez-moi l'occasion de les voir ensemble, si vous m'aimez, comme vous m'en assurez. — Je vais vous servir de ce pas, lui dit le duc; je veux vous montrer mon amour par mon zèle. » Il alla sur-le-champ chez le marquis d'Alincourt: « Je venois pour vous, lui dit le duc, vos gens m'ont conduit dans l'appartement de votre femme, au lieu de me mener dans le vôtre; j'en ai été très embarrassé et elle très étonnée; je lui ai avoué que c'étoit une méprise, elle a ordonné qu'on me menât chez vous; je viens vous proposer un souper pour demain, dans ma petite maison. Il y aura une femme charmante dont je suis amoureux; j'espère que vous engagerez la duchesse de Brissac à y venir: il y a longtemps qu'elle est de mes amies et qu'elle me demande à souper; nous aurons la Petitpas et Muraire. » Le marquis accepta la partie avec plaisir, se chargea d'y mener la duchesse. Richelieu alla apprendre à Mme de Villeroi de quoi il étoit question : elle promit de mener sa belle-sœur, et le duc alla donner des ordres chez lui pour ménager un .lieu commode, d'où les deux belles-sœurs pussent voir tout ce qui se passeroit sans être aperçues. M"^^ de Villeroi alla chez Mme d'Alincourt; elle lui apprit ce que Richelieu avoit fait pour lui procurer la satisfaction qu'elle avoit demandée. Comme la dé-

marche que M^^ d'Alincourt alloit faire ne prouvoit que son amour et sa jalousie pour son mari, elle n'en prévit pas les conséquences. On la fit monter dans un entresol qu'on avoit fait ajuster; on y avoit ménagé un petit jour d'où on apercevoit tout ce qui se passoit dans le salon du rezde-chaussée. Sans être vue, M"i^ d'Alincourt vit arriver la compagnie. M™e de Nesie étoit celle que Richelieu avoit choisie pour la partie carrée; sa beauté rendoit la figure de M"^e de Brissac encore plus délabrée. Richelieu, après quelques morncns de conversation, proposa la promenade; M™^ de Brissac craignoit l'air et le serein ; elle resta dans le salon : c'est ce que désiroit le duc ; d'Alincourt y demeura avec elle. M^^^ de Nesle et Richelieu allèrent se promener, et il ne tint qu'aux deux bellessœurs d'être témoins d'une conversation fort vive. Mme de Villeroi acheva d'aigrir sa belle-sœur; on fit venir Richelieu. « Mon désespoir est au comble, lui dit M"^e d'Alincourt, profitez-en, et vengez-moi d'un mari qui me trahit pour un monstre. » Mme de Villeroi les laissa seuls (quoiqu'on ait dit qu'jelle avoit tenu sa belle-sœur), et Richelieu profita de la circonstance en homme habile; il alla rejoindre la compagnie, et d'Alincourt ne se douta jamais de ce qui venoit de se passer. Le souper fut gai et bon; M^e de Nesle fut aussi satisfaite de son amant que si M^e d'Alincourt ne l'avoit pré-

2b ANECDOTES

cédée; les quatre amans se retirèrent fort contens les uns des autres; mais Mn^e d'Alincourt sortit pleine de trouble, de jalousie et de remords. yime de Villeroi ne put jamais remettre le calme dans son âme; elle lui chanta pouille de l'avoir menée dans un lieu où elle avoit perdu son innocence et le repos de sa vie ; elle lui jura qu'elle ne la verroit jamais, non plus que Richelieu, et elle leur tint parole; mais l'aventure fit du bruit, c'en étoit assez pour Richelieu. M^î^ d'Alincourt porta ses remords, ses douleurs et sa jalousie aux pieds d'un confesseur, et Richelieu vola à de nouvelles conquêtes.

Il n'avoit point pardonné au duc d'Orléans d'avoir sacrifié sa fille pour la punir de l'avoir aimé; il chercha à s'en venger. M^ie d'Averne étoit sa maîtresse; il forma le projet de lui enlever son cœur: il y réussit, et obtint ses faveurs assez promptement. Il ne s'en tint pas là: un jour qu'elle devoit souper avec le régent, il l'engagea à lui donner la préférence; il l'obtint: rintérêt est toujours sacrifié à l'amour. Mf^e d'Averne manda au duc d'Orléans qu'une migraine affreuse la privoit du plaisir de le voir, et qu'elle alloit se coucher. Elle fit fermer sa porte, reçut Richelieu, avec lequel elle soupa, et passa une grande partie de la nuit, ayant plus de plaisir à tromper le maître du monde qu'à jouir des biens les plus

délicieux de l'amour. Le régent, qui se douta que sa migraine pouvoit être un prétexte à une infidélité, mit des espions en campagne qui lui rapportèrent qu'ils avoient vu sortir M, de Richelieu, sur les cinq heures du matin, de chez sa maîtresse. « Quoi! s'écria le régent, je le trouverai donc toujours sur mon chemin? Il m'enlève une maîtresse après avoir séduit ma fille. » Richelieu, satisfait, s'en tint là, et alla courir de nouvelles aventures.

Mme (je Clagny faisoit l'admiration de tout le monde, et, malgré l'envie si naturelle au beau sexe, sa douceur la faisoit aimer de celles même dont elle efîaçoit la beauté; plusieurs hommes l'avoient trouvée charmante; plusieurs avoient tenté de la séduire, et toujours inutilement. La duchesse d'Albret, qui étoit son amie, lui faisoit un crime de sa vertu. « Vous avez envie, lui disoit-elle un jour, d'avoir une bonne maison ; la vôtre sera toujours triste tant que vous serez insensible: une femme raisonnable n'attire personne. Les femmes la craignent, les hommes la fuient : une femme galante attire l'amant qui la possède, et tous ceux qui la désirent. Une femme qui a un amant sait gré à une autre d'avoir la mêm.e foiblesse; elle est à son aise avec elle; elle y vit avec plaisir: la femme raisonnable lui en impose et l'humilie. — Hélas ! Madame, lui dit M^^ de Clagny, c'est à

moi d'être humiliée d'avoir une vertu si foible; les autres femmes se rendent à l'amour qu'on leur témoigne : j'aime le seul homme que je ne dois pas aimer, et le seul de tout ce que je connois qui ne m'ait pas dit la plus légère galanterie. C'est Richelieu que j'adore, puisqu'il faut vous le dire, et je dois ma réputation de sagesse au goût que j'ai pour un homme qui ne m'aime pas; en vain j'ai voulu arracher de mon cœur un amour malheureux; les efforts qu'on fait pour guérir une passion lui prêtent de nouvelles forces; la raison éclaire nos maux et ne nous guérit point. Je suis la plus infortunée des femmes; je fuis le monde par vertu; je le cherche parce que j'ai besoin de dissipation. — Ah! mon Dieu! que vous m'obligez par la confidence que vous me faites ! dit M""»^ d'Albret; ne résistez point au penchant qui vous entraîne. Richelieu est charmant; il est digne de votre amour ; dès qu'il sera averti du goût que vous avez pour lui, il viendra à vos pieds vous offrir son cœur et son hommage. — Oui, lui dit M^^ de Clagny, il viendra me jurer un amour qu'il ne sentira pas. La gloire des hommes est de tromper un sexe plus crédule que le leur, parce qu'il est de meilleure foi. — Qu'importe, dit M^^ d'Albret, qu'on nous trompe, pourvu qu'on nous trompe bien ? une femme n'est-elle pas trop heureuse qu'un homme se donne la peine de jouer pour elle une

passion qu'il ne sent pas? Lui saurions-nous plus degré de lui paroître insensible par probité? D'ailleurs je crois que vous pouvez vous flatter de lui inspirer une véritable passion : quand on aime bien, on est si digne d'être aimé ! Mais, si vous n'êtes pas assezheureuse pour le fixer, la jouissance vous guérira peut-être. L'humiliation de céder semble éclairer sur les défauts de ce qu'on aime; la résistance, au contraire, augmente la passion et les agrémens de l'objet aimé. Venez souper demain chez moi: Richelieu y soupe; il ne vous a vue qu'en passant, il est impossible qu'il ne soit frappé de votre figure : je me charge de tout. — Non, lui dit M.^^ de Clagny, je n'irai pas; laissezmoi encore combattre un penchant malheureux: peut-être viendrai-je à bout de le vaincre. » Mme d'Albret pressa encore M^e de Clagny, qui ne se rendit pas. Elle vit M. de Richelieu, lui apprit la passion qu'il avoit inspirée à la plus jolie femme de Paris, et l'engagea à venir souper le lendemain à l'hôtel Soubise, où elle la mèneroit.

Effectivement M^e de Clagny, qui avoit refusé de souper à l'hôtel de Bouillon, dans la crainte de le voir, consentit à suivre M^e d'Albret chez Mme de Rohan, n'imaginant pas qu'il dût y être; elle l'y vit arriver avec trouble, mais avec satisfaction. Richelieu, prévenu, ne parut occupé que d'elle; il fut embelli par tout ce que le désir de

3o ANECDOTES

plaire pouvoit ajouter à ses agrémens naturels. La comtesse ne put résister ni cacher sa défaite, le duc lui demanda la permission d'aller la voir le lendemain : elle eut la volonté de le refuser, elle n'en eut pas la force. Il avoit trois petites maisons et trois rendez-vous ce jour-là; il quitta tout pour la comtesse : c'étoit une personne nouvelle, furieux mérite auprès de lui. Il arrive avec l'empressement de Famour; il la trouve dans une parure qui étoit un garant de ce qu'elle vouloit faire pour lui; il l'assure avec cette éloquence trompeuse, mais toujours triomphante, qu'il l'adore, qu'il la préfère à tout, qu'il n'aimera jamais qu'elle, et tout ce qui se dit en pareil cas. « Arrêtez, lui dit la comtesse, cessez de me persuader de votre constance, je ne l'exige pas; je ne me flatte ni de vous fixer, ni de vous résister; vous avez triomphé de la petite-fille de nos rois; vous avez eu à surmonter l'orgueil que lui inspiroit sa naissance, l'espoir qu'elle pouvoit avoir d'un établissement glorieux, et les combats que lui livroit sa vertu; vous avez plu à Ml'^ de Charolois, qui, en recevant les hommages de la jeunesse la plus brillante, n'a trouvé que les vôtres qui fussent dignes d'elle : elle n'a point cherché à cacher un goût qui la fîattoit. C'est le dieu qu'on aime; en vous aimant on ne fuit point l'amour, on croit le posséder. La marquise d'Alincourt étoit convaincue qu'elle n'aimeroit jamais

que son mari; son cœur tendre, mais foible, ne voyoit de i'amour que les suites, que les dangers, que les écueils. Une dévotion craintive augmentoit ses terreurs et faisoit sa vertu : vous la vîtes, ses idées changèrent ; elle ne connut de dieu que vous. J'en pourrois citer mille autres ; je vous ai suivi dans tous vos triomphes, et j'ai gémi en secret du désir que j'avois de les augmenter sans en avoir l'espérance. Et comment se flatter de vous plaire au milieu de toutes ces conquêtes? Vous me persuadez aujourd'hui que je vous ai plu; je me livre à cette idée flatteuse; mais ne cherchez point à me promettre ce que vous ne tiendrez pas, et ce que je ne désire point. C'est Richelieu volage et inconstant que j'aime; je veux augmenter votre gloire et ne pas l'arrêter; courez, volez de belle en belle, et venez quelquefois m'apprendre vos succès : ils m'empêcheront de rougir de ce que je fais pour vous. » La comtesse, en finissant ces paroles, se jeta dans les bras de son amant; elle étoit vraie et sensible; elle brûloit du plus ardent amour; elle ne mit point en usage cette fausse résistance qui vient de la coquetterie plus que de la vertu. Richelieu, enchanté, croyoit ne pouvoir trop lui donner des preuves de sa tendresse; elle reçut ses transports, et, quoiqu'elle n'en soit pas convenue, je crois qu'au milieu de ses plaisirs elle sentit quelque douleur d'imaginer qu'elle ne pouvoit

pas se flatter de jouir seule d'un amant aussi aimable. Richelieu, satisfait, se rappelle ses rendezvous; il voit que l'heure n'est pas passée, il y court. Il quitta la comtesse, la vit rarement, l'aima toujours, et en fut toujours aimé. Les deux premières femmes qu'il eut ensuite ne fournissent rien d'intéressant à apprendre; la troisième mérite quelques détails. Elle étoit jeune, jolie; elle avoit une voix charmante et beaucoup de talens; elle étoit femme de robe et très humiliée de l'être; elle ne vouloit voir que des gens de la cour, ne parloit que de Versailles, des princesses, ce qui lui avoit donné des ridicules parmi les femmes de son état. Elle avoit eu envie d'un homme fort aimable, lui avoit fait des avances, le croyant colonel, et avoit rompu avec lui en apprenant qu'il n'étoit que capitaine. Elle mouroit d'envie de rencontrer M. de Richelieu; elle le couroit à tous les spectacles; enfin elle le vit à un bal que la duchesse de Berry donnoit au Luxembourg ; il se trouva à portée d'elle; il lui échappa quelques galanteries qu'elle saisit avidement. M. de Richelieu lui demanda la permission d'aller chez elle; elle lui dit que son mari éloit jaloux: « Peste! un mari jaloux, dit Richelieu en lui-même, ceci est bon . » Cette femme, déjà jolie, embellie à ses yeux, il la presse de venir dans sa petite maison; elle s'en défend, mais foiblement; Richelieu presse: on se rend, et

on promet d'y être le lendemain à six heures. La présidente fut exacte. Le duc se fit attendre; enfin il arriva. « Monsieur le duc, lui dit-elle en le voyant entrer, la démarche que je fais doit vous paroître bien ridicule. — Point du tout, lui dit le duc, elle me paroît très sensée. Y a-t-il rien qui le soit tant que de chercher le plaisir, que de venir faire le bonheur de quelqu'un qui nous aime? Votre miroir vous dit en vain que vous êtes jolie; nos hommages seuls ont droit de vous convaincre de cette vérité dont vous devez douter sans cela, et les miens, plus qu'aucuns, doivent vous persuader. Je me pique d'être connoisseur, et on ne me le dispute pas. — Il est vrai, dit la présidente, que j'avois besoin de votre aveu pour flatter mon amourpropre; ce n'est point l'amour qui m'amène ici; j'ai eu des fantaisies pour suivre la mode, mais je n'ai point eu de passions; vous devez à ma vanité la démarche imprudente que je fais; on m'a flattée de ressemblera Mlle de Charolois; on croit aisément ce qui flatte; vos sentimens peuvent seuls me convaincre ou me tirer d'erreur; parlez, qu'en estil ? — Je vous trouve aussi belle, lui dit le duc; mais la princesse a quelque chose qui l'embellit singulièrement à mes yeux: elle m'adore, et vous ne m'aimez pas. — Hélas ! lui dit la présidente, je m'en flatte peut-être en vain. Si je vous plais, vous êtes bien sûr de me plaire; mais, si vous voulez Anecdotes sur Richelieu. 5

que je vous aime, sacrifiez-moi votre princesse, dont je suis déjà jalouse avant que de vous aimer, — Voyons si vous méritez des sacrifices, reprit le duc; le visage annonce la perfection et ne la tient pas toujours; voyons. » Il attaque, on se défend. « Quoi! vous faites l'enfant, lui dit le duc; est-ce pour me prouver votre vertu que vous êtes venue ici? Si vous ne voulez pas, vous êtes la maîtresse, je n'ai point envie de vous prendre de force. — Finissez, lui dit la présidente, et écoutez-moi : mon dessein n'est pas de vous rien refuser; mais je veux du moins que ma défaite humilie une rivale que je déteste, et dont je vois bien que je vous demande le sacrifice en vain. Je sais que tous les mercredis vous allez passer la nuit avec elle; que vous entrez par la maison du jardinier; ma femme de chambre est sa fille, c'est elle qui m'a instruite; si vous avez envie de m'avoir, je me trouverai mercredi chez le jardinier ; venez-y deux heures avant celle où vous devez vous rendre chez la princesse: c'est là où je me livrerai tout entière à vos désirs, et où je chercherai à les faire renaître; plût à Dieu pouvoir en tarir la source dans mes bras, et pouvoir vous faire convenir que je vaux une princesse ! » Tout ce qui étoit et bizarre et nouveau échauffoit la tête de noire héros. Cette aventure le piqua par sa singularité; il fit pourtant encore quelques tentatives, mais elles furent re-

poussées avec une vivacité qui ôta à Richelieu toute espérance, et qui l'obligea à attendre le mercredi pour se rendre heureux. Le jardinier avoit une chambre assez propre : il la leur prêta. Richelieu se crut heureux, et avoua qu'il ne l'avoit jamais été davantage. La présidente, qui n'avoit pris Richelieu que par vanité, sentit alors qu'on ne pouvoit pas ne pas l'aimer à la folie après l'avoir eu; elle fit tout ce qu'elle put pour lui paroître encore plus aimable; elle employa les caresses et les paroles les plus séduisantes pour arrêter son amant, et l'empêcher d'aller trouver la princesse; elle offrit même, quelle humiliation pour une femme! de jouer avec lui un personnage différent, pour lui offrir des plaisirs nouveaux, et qu'on disoit ne lui pas être inconnus. Quelle preuve plus forte pouvoit-elle donner de son amour? Richelieu trompoit la princesse, mais c'étoit en l'adorant; il ne résistoit point à une nouvelle conquête, mais il revenoit toujours à elle avec l'empressement du plus tendre amour. Les transports de la présidente ne l'arrêtèrent pas; l'heure pressoit : il vola chez sa princesse. La présidente eut des vapeurs horribles; Richelieu appela, en sortant, sa femme de chambre, qui vint avec sa mère offrir à sa maîtresse tous les secours dont elle pouvoit avoir besoin; mais Richelieu seul pouvoit la guérir, et il étoit déjà dans les bras de M'^e de Charolois.

Cette idée la fît évanouir; enfin elle revint à la vie, et, pressée de sortir de cette maison où elle venoit d'avoir tant de plaisirs, et qui étoit devenue pour elle une horreur, elle remonta dans son carrosse, et elle arriva chez elle dans un état à faire pitié. Le lendemain, le duc de Richelieu envoya savoir de ses nouvelles, ce qui renouvela ses maux en rappelant ses plaisirs et sa jalousie. L'espérance de le voir la fit sortir de son lit; elle alla à l'Opéra, où effectivement elle vit Richelieu, mais lorgnant M'^^ de Charolois, qui joignoit à sa beauté naturelle l'air du contentement. En sortant du spectacle, il se présenta pour lui donner la main; elle l'accepta en personne piquée, mais qui craint de le paroître. Elle reçut le lendemain un billet de sa part, par lequel il l'invitoit à venir souper dans sa petite maison; elle en mouroit d'envie, mais sa vanité s'y opposoit; elle refusa; on lui fit de nouvelles propositions; le duc avoir déjà gagné les femmes de chambre : elles pressèrent leur maîtresse de se rendre à l'empressement qu'on lui témoignoit; enfin la présidente y consentit, à condition que ce fût un mercredi. Les offres qu'elle avoit faites au duc, chez le jardinier, lui avoient donné un désir ardent de la revoir; elle étoit devenue par là une personne nouvelle, il n'y tint pas: il fit dire à Mademoiselle qu'il alloit être saigné, elle le crut; et il se rendit à sa petite maison, où il reçut les

marques les plus vives de l'amour de la présidente. M'^^ de Charolois, en peine de la maladie de son amant, envoya dire à M"ie de Sézanne de la venir prendre; elle m.onta dans son carrosse et se rendit à la place Royale, où elle apprit que Richelieu étoit sorti; elle se douta que c'étoit une tromperie nouvelle, elle s'en affligea avec son amie et n'en murmura pas. La présidente, toujours plus satisfaite de son amant, vouloit absolument le posséder seule; elle chercha à le brouiller avec la princesse, et voici l'expédient qu'elle imagina. Elle écrivit une lettre fort tendre, qui parloit des plaisirs qu'elle avoit goûtés. « Qiiel triomphe pour moi, disoit-elle dans sa lettre, d'imaginer que vous avez quitté la princesse pour moi, et que je vous ai possédé un jour destiné pour elle! rien n'égale mon bonheur que mon amour. » Elle chargea sa femme de chambre d'aller voir son père, et de glisser cette lettre dans le jardin, quand M. de Richelieu en seroit sorti : la ruse réussit. La princesse, après avoir passé une partie de la nuit avec son amant, alla dans le jardin pour y voir lever le soleil : on aime tant l'aurore quand on a un amant! Elle aperçut la lettre, la ramassa, et, la voyant ouverte et adressée à M. de Richelieu, elle la lut, et fut extrêmement affligée d'y voir la certitude de sa perfidie, qu'elle n' avoit fait qu'imaginer. «Suisje faite pour être trompée? disoit-elle avec dou-

leur. On vante ma figure, mais mon cœur seul devroit me faire aimer de l'ingrat qui me trahit, n Quand elle vit son amant, elle lui dit qu'il étoit peut-éire en peine d'une lettre qu'il avoit perdue, et elle la lui donna en lui disant qu'elle l'avoit trouvée et lue. Le duc protesta que c'étoit une méchanceté, qu'il n'avoit point reçu cette lettre : l'apparence étoit contre lui, mais l'amour prenoit sa défense. Le duc sentit d'où partoit la m.échanceté, et il eut envie de se venger. Le président étoit jaloux : il imagina de donner une sérénade à la présidente , éclairée par vingt flambeaux que portoient des gens de sa livrée. Le président fut furieux, fit un train horrible, menaça sa femme de la mener dans son château, et lui défendit de voir M. de Richelieu, ce qui lui en donna plus d'envie. Elle alla le trouvera sa petite maison sans y être attendue; elle entra par la porte du jardinier, et se promena dans le jardin en attendant qu'il arrivât. Le duc apprit en entrant qu'il y avoit une femme dans son jardin, et, ne soupçonnant pas qui ce pouvoit être, il courut la chercher pour la faire sortir promptement, dans la crainte qu'on ne vît celle qui devoit y venir ce jour-là; il entre dans un bosquet, et trouve la présidente. Il étoit encore furieux contre elle ; elle étoit venue pour le gronder de la scène qu'il avoit occasionnée : elle le vit en colère, et ne songea qu'à l'apaiser.

« Ah ! Madame, lui dit le duc toujours furieux, sachons gré au voile d'obscurité qui nous a unis; craignons de le lever l'un et l'autre : la vanité a eu plus de part Cjue le sentiment à ce que vous avez fait pour moi, et vous devez à la nouveauté, au libertinage, le goût que j'ai paru avoir pour vous. Votre figure m'a séduit, et j'ai été la dupe de votre caractère; je vous ai crue vraie, et vous êtes fausse; je vous ai cru une belle âme, et vous en avez une affreuse; je vous croyois un cœur tendre, sensible, et je vois que votre tempérament est votre seul guide. — Ah ! ingrat, lui dit la présidente, si je n'avois pas un cœur tendre, t'aurois-je aimé? Tu as raison de me croire fausse; j'avois l'air de t'estimer, parce que je voulois t'aimer. Quand le discernement m'éclairoit sur tes vices, l'amour y jetoit un voile qui les faisoit disparoître. Honteuse également, et de les voir, et de ne les voir pas, je louois quelquefois les vertus opposées à tes défauts; étonné de mon aveuglement, tu m'as crue fausse plutôt qu'aveugle. Tu doutes de la bonté de mon âme? Mes yeux sont ouverts; je vois tous les jours que tu m'as jouée, et tu respires encore ! Fuis, ingrat, fuis, malheureux, tu n'es qu'un monstre; mais je dois respecter le goût que j'eus pour toi. » La colère de la présidente apaisa le duc. « Il est très plaisant, dit-il en riant, que vous me chantiez pouille après

m'avoir fait une méchanceté affreuse, car enfin votre intention a été de me brouiller avec une princesse que j'adore : quel tour puis-je vous avoir joué qui soit équivalent à celui-là ? — Comment! dit la présidente, n'avez-vous pas éclairé mon mari sur ma conduite par la belle sérénade que vous m'avez donnée? — Moi, éclairer votre mari ! mais non : j'ai voulu apprendre à votre quartier que je vous aimois, et j'ai cru par là vous donner un air dont vous deviez être plus flattée que piquée : car enfin, ajouta-t-il, voyez sur quelle liste vous êtes. » Il tira de sa poche un papier, et montra une douzaine de noms à la présidente, qui étoit enchantée de se trouver en si bonne compagnie. Elle cessa de redouter la colère de son mari. « Monsieur le président va me mener dans son vieux château, dit-elle, mais j'y emporterai le plaisir de vous avoir plu, et la satisfaction de vous aimer toujours. » En même temps, elle regarda le duc avec des yeux si tendres que, quoiqu'il eût juré de ne la revoir jamais, il se sentit ému et la jeta sur un lit de gazon, où la présidente se laissa entraîner sans peine. Ils alloient goûter les plus doux plaisirs, quand ils entendirent quelqu'un qui s'écrioit : « Ah! monstre, que vas-tu faire ? Est-ce pour me rendre témoin de tes plaisirs que tu m'as fait venir ici? — Vous avez raison, dit le duc en se relevant, je n'y pensois

pas, c'est une méprise. » La femme qui avoit parlé sortit de derrière la palissade, et fît voir à la présidente M"''s de Polignac, dont la beauté étoit éblouissante. « Madame, lui dit le duc de Richelieu, vous savez bien que la journée n'est pas pour vous ; ne vous formalisez pas si je vous quitte pour Mme de Polignac : elle est la divinité du jour, et elle mérite bien mon encens. Mais à propos, Madame, dit-il en s'adressant à la vicomtesse, Bistoquet ne seroit-il pas dans votre carrosse? — Oui, di[ Mntie de Polignac, mais je crains qu'il ne soit parti. — Qu'on aille le rappeler, cria-t-il à un coureur qu'il vit venir dans l'allée; vraiment cela sera charmant, nous souperons tous quatre. — Cela vous plaît à dire, lui dit la présidente, mais j'ai un engagement. — Oh ! vous n'en avez point, lui dit le duc, j'en suis sûr. — Mais quand cela seroit, reprit-elle, croyez-vous que je puisse souper chez vous après la scène que m'a faite monsieur le président : qui sait si je n'ai pas un espion ? — Mais, dès que vous y êtes venue, le mal est fait. — Oui, dit-elle, mais c'étoit la passion qui m'y conduisoit. — Eh bien ! dit le duc, que le plaisir vous y arrête : Bistoquet est très bon ; il est jeune et brillant, et je vous promets que nous nous amuserons. — Mais voilà une proposition qu'on ne feroit pas à une fille, dit la présidente, et il faut que vous me croyiez... — Quoi! qu'allez-vous

dire? Voyons, dit le duc; mais, raon Dieu, ne voyez-vous pas que c'est pour votre intérêt que je vous parle? Dans quelle situation vous a trouvée Mme de Polignac ? Si vous refusez de rester, demain vous serez l'histoire de Paris; j'aurois beau lui demander le secret, elle parlera. Viens, Bistoquet, ajouta-t-il en le voyant arriver, je plaide pour toi; viens souper avec nous, voilà qui vaut mieux que ta fille. )> Bistoquet fut comblé; il pressa la présidente de rester : on ne sait ce qui la détermina; peut-êtie se fîatta-t-e!le de faire pencher le duc en sa faveur, mais elle se trompa: il s'en tint à M^^ de Polignac, et elle fut obligée d'amuser son frère pour n'être pas déplacée dans cette compagnie-là. « Eh bien! lui dit le duc, avois-je tort ? vous êtes-vous amusée ? Vous avez fait bien des façons; je savois bien que vous vous rendriez. — Mais, vraiment, dit-elle, il falloit bien: que pouvois-je faire avec lui? C'est un homme qui n'a nulle sorte de conversation. — Sans doute en compagnie, lui dit le duc; mais tête à tête il est très éloquent. — Je ne me soucie guère de cette éloquence - là , dit la présidente, et j'aimerois mieux vous avoir un jour dans ma loge à l'Opéra que de recevoir vingt caresses de l'homme le plus aimable . « Le duc lui dit quelques douceurs pour l'apaiser, lui promit de la revoir, et la présidente sortit contente. Le président ignora

ce souper; il étoit amoureux, et il se seroit puni lui-même en menant sa femme dans son château. Richelieu fut huit ou dix jours à faire le tour de ses conquêtes. N'ayant rien rencontré dans son chemin qui eût piqué sa curiosité, il entendit parler d'une femme de finance extrêmement jolie, arrivée depuis peu de jours; il eut envie de la voir, et, sachant qu'elle étoit connue du duc de Brancas, qui étoit son ami, il lui demanda en grâce de lui donner à souper avec elle : le duc y consentit avec plaisir. M^^ de La Martinière, c'étoit son nom, arriva chez le duc de Brancas; sa parure étoit excessive; mais les grâces de sa figure étoient bien au-dessus. Le duc, contre son ordinaire, étoit déjà arrivé; M^^ de La Martinière avoit naturellement cette coquetterie, cette envie de plaire en général, qui donne tant de prix à la beauté : la présence de Richelieu l'augmenta encore. A souper, elle parut charmante; elle chanta, elle ravit; le duc de Brancas, malgré son indifférence pour les femmes, étoit en extase; Richelieu convint qu'il n' avoit jamais rien connu de plus aimable : les inconstans pensent toujours de même pour la dernière qu'ils voient. Richelieu parut fort empressé, et on lui en sut gré; il lui demanda la permission de la voir chez elle, ce qui lui fut accordé de très bonne grâce. Il y alla dès le lendemain; un homme accoutumé à trouver peu de résistance

en est plus entreprenant; l'occasion étoit favorab'e : il voulut en profiter. « Les hommes ne jugent des choses, lui dit M"i2 de La Martinière en le voyant, que par le prix qu'elles leur ont coûté : je devrois donc vous faire acheter ma conquête; mais je ne connois pas la dissimulation; vous m'avez plu même avant que je vous eusse vu; j'avois jugé qu'un homme à qui rien ne résiste devoit être un être supérieur aux autres, et vous me fîtes voir hier que je ne me trompois pas : quelle grâce dans toute votre figure ! quel charme dans votre esprit! quel talent pour persuader ce que vous ne pensez pas! Une femme seroit trop heureuse si elle pouvoit être uniquement aimée de quelqu'un comme vous; elle n'a l'air de s'en flatter que pour avoir un prétexte honnête de se rendre. Pour moi, je n'en cherche point; depuis que vous êtes dans mon cœur, vous en avez banni tous les préjugés qui pouvoient vous être contraires. Je suis engagée à une partie d'Opéra que je ne puis rompre; trouvez-vous chez moi à neuf heures: si je ne suis pas une de vos plus jolies conquêtes, je suis une des plus sensibles. » Le duc, charmé du discours de M°^e de La Martinière, sûr que son bonheur n'étoit que ditféré, n'insista pas davantage; il la suivit à l'Opéra, la lorgna quelque temps, mais, plein d'impatience de se trouver chez elle, il sortit au troisième acte, croyant être au dernier; il vint

attendre M"^e de La Martinière chez elle : toutes les portes lui furent ouvertes; il entra dans le cabinet, et, après avoir été quelque temps à réfléchir au plaisir qui l'attendoit, ayant trouvé une écritoire, il s'amusa à composer ces vers :

Que notre course est incertaine !

Momens qui partagez nos jours, Si j'attends l'aimable Climène, Vous ralentissez votre cours; Si je goûte en ses bras le fruit de mes amours, Vous courez à perte d'haleine.

Loin de régler sur nos désirs Le temps dont vous êtes le maître, Vous faites finir nos plaisirs Lorsqu'à peine on les a vus naître. Je touche au plus grand des bonheurs; Instant, soyez-moi favorable.

Et, s'il se peut, soyez aussi durable Que le seront mes fidèles ardeurs.

Mnie de La Martinière, impatiente de jouir de sa conquête, ne se fit pas attendre. M. de Richelieu fut charmant, et ne laissa à cette dame que des regrets sur son inconstance.

Page 1