A MADAME D AIGUILLON
Suis ce héros, qui se promène Dans son royaume d'Aquitaine, Et vais chantant les plaisirs de sa cour. Aussi, tandis que, fort à l'aise, Ces messieurs dorment dans leur chaise.
Je fais, tout en allant, ces vers tant mal que bien ; Mais le travail ne sera rien.
Pourvu que l'ouvrage vous plaise.
Il n'est pas facile de voir Si c'est ou plaisir ou devoir Qiii conduit cette troupe nôtre; Nous-même, nous nous y trompons; Près du héros que nous suivons, On prend sans cesse l'un pour l'autre.
Je devois avoir ici, Madame, une belle description à vous faire: celle de l'entrée de M. le maréchal à Bayonne, oii vous auriez vu les troupes sous les armes, les jurats en grande robe, l'affluence du peuple, les acclamations de joie mêlées au bruit des tambours et des canons de la ville, des châteaux et du port; mais il m'avoit envoyé prier M. le comte de Gramont de le recevoir sans cérémonie, et son arrivée ne fît d'autre bruit que celui d'une nouvelle agréable.
Les occupations qui l'avoient attiré dans ce pays furent si multipliées, et se succédèrent si rapidement, qu'il lui est enfin arrivé d'être trois jours dans une ville sans donner un moment aux belles dames; il visita les fortifications de la place et de ses trois châteaux; il parcourut les côtes jusqu'à l'Espagne; il montra aux ingénieurs qu*il Anecdotes sur Richelieu. 7
5o LETTRE DE M. DE RULHIERE
sait diriger leurs travaux mieux qu'ils ne savent eux-mêmes; tous les officiers apprirent que ce qu'ils appellent fatigue n*est pour lui que promenade et exercice; les habiles admirèrent et les timides furent rassurés. Comme il faut mettre les voyages à profit, nous eûmes grand soin de nous instruire des fautes qui ont fait perdre à Bayonne le commerce des laines d'Espagne, et comment les mauvais succès de la pêche de la baleine ont ruiné Saint-Jean-de-Luz; mais, en suivant M. le maréchal sur les côtes, nous vîmes quelque chose qui nous intéressa bien davantage.
Nous vîmes, non sans plaisir.
Sur ces montagnes stériles,
La Basquaise aux pieds agiles
Voler plutôt que courir:
Cette démarche si belle.
Que rêva longtemps Marcelle,
N'a pas la grâce de celle
Qu'elle a sans étudier;
Et le plus vite coursier
Sous qui la pierre étincelle
N'est pas si rapide qu'elle.
Qui, toujours nous devançant,
Jetoit des fleurs en dansant.
Cheveux noirs sous toile blanche.
Front levé, mains sur la hanche.
Fin corset, jupon d'été.
Tout sert son agilité ;
Et, sûre d'être jolie,
Toute sa simplicité
Semble être coquetterie.
Mais depuis qu'en ces hameaux
A MADAME D AIGUILLON Dl
Des curés à grands chapeaux Ont attristé l'innocence, Voulant ajouter la danse Aux sept péchés capitaux, Cette doctrine imbécile Ole au Basque son air vif; Son tambourin, inutile, S'use à demeurer oisif.
M. le maréchal, qui croit au contraire que tout plaisir est un bien, qu'il faut conservera ce peuple son génie qui le rend heureux, a annoncé qu'il attacheroit un tambourin à chaque paroisse; et un sage gouvernement réparera le mal qu'a fait une religion mal entendue.
Si les sérails s'établissent quelque jour en France, le pays des Basques sera pour nous ce que la Géorgie et la Circassie sont pour les Turcs; il y a même déjà des exemples qui font croire que l'espèce de commerce qui enrichit ces deux provinces s'établira un jour dans la nôtre, et vous pensez bien qu'une troupe comme nous étions, tenant à honneur notre fragilité, ne passa pas dans ce lieu-là sans s'en apercevoir; aussi, en nous arrêtant à Saint-Jean-de-Luz, où une très belle halte nous attendoit, pendant qu'on descendoit de cheval.
Le capitaine des dragons,
Ce sont les Basques de Cythère,
Ayant vu certains traits mignons,
Les traitoit fort à la légère, Et la friponne, dans un coin, Résistoit... mais ne crioit point.
Nous entrâmes très mal à propos, et de leur désordre, qui fut bien vite réparé, nous remarquâmes distinctement beaucoup de rougeur sur le front de la Basquaise.
De savoir si ceue rougeur
Éloit ou désir ou pudeur,
J'en laisse raisonner quelque autre,
Car je respecte trop la vôtre.
Mais cette surprise fut bien plus grande de tous côtés quand cette jeune fille se trouva être de la connoissance de tout le monde, et que nous nous écriâmes tous: « Eh! c'est elle! » Il faut savoir qu'un brave officier général, étant allé dans ce pays pour connoître des lieux où il pourroit avoir la guerre à faire, ramena à Bordeaux deux très jolies Basquaises; ce sérail peu nombreux ne lui en convenoit pas plus mal.
L'une des deux fut d'abord préférée, Et du sultan sembla fixer le choix; Mais, quand l'amour eut vidé son carquois, L'autre eut son tour, l'autre fut adorée. De l'abandon naît l'ennui du sérail.
Et le chagrin, plus dur que le travail. Eut ramené bientôt sur ces montagnes L'infortunée, où cachant son dépit.
Cachant aussi l'histoire à ses compagnes,
A MADAME d'aIGUILLON 53
L'amour encore occupe son esprit; Elle entretient un souvenir fidèle Dans le lieu même où l'on fut épris d'elle. Au cabaret où, surpris de la voir, L'heureux sultan l'honora du mouchoir.
Cependant, la situation où nous la trouvâmes nous consola un peu, nous fit même espérer de la revoir bientôt à Bordeaux,
Très peu surpris que l'araour l'y ramène. Du général au simple capitaine.
Je ne vous entretiendrai pas, Madame la duchesse, de ce que nous fîmes à Bayonne. M. le chevalier de La Tresne y exerça son régiment, que M. le maréchal passa en revue, et que tout le monde trouva très beau; M. d'Estillac acheta beaucoup de vanille pour les dames de Bordeaux et beaucoup de toiles des Indes pour les hommes; M. de Tuillier y marchanda des chevaux d'Espagne.
Et moi, je ne fis rien du tout.
Oh ! que vous êtes de mon goût, x\dorable et sainte paresse.
Que Chapelle et Chaulieu professe, Mes maîtres en cela surtout !
M. le maréchal, ayant donné tous les ordres dont l'exécution mettra les côtes hors d'insultes et Bayonne en défense, voulut revenir par ce pays qu'on nomme les petites landes, plus cultivé et plus
habité que les grandes, parce qu'il est arrosé de rivières qui le fertilisent et y portent quelque commerce.
Dax fut lapremière ville que nous rencontrâmes ; à peine y étions-nous arrivés qu'un vieux chanoine, correspondant de quelque académie, m'avoit déjà appris que cette ville est ainsi nommée du mot latin aqiia, à cause de ses fontaines d'eau chaude; que les Aquitains, ses premiers habitans, ont donné leur nom à toute la province; qu'elle étoit la résidence du commandant des troupes romaines. De tant de gloire, il ne lui reste que d'avoir un évêque et un vieux château. M. le maréchal visita ce vieux château, probablement parce que Dax, Tentrepôt de toutes les denrées du pays, n'étant qu'à huit lieues de Bayonne, sur la rivière qui forme le port de cette dernière ville, seroit un poste important dans le cas où celle-ci auroit un siège à soutenir. Il logea chez M. l'évêque, qui, dans la soirée que nous passâmes avec lui, nous parut être
Sans ambition, sans envie, D'esprit aisé, simple en ses mœurs, Menant une très douce vie Entre ses oiseaux et ses fleurs.
Il cultive, en effet, les plus belles plantes du monde; il nous fît voir de très beaux oignons de Mahon, apportés en France depuis la conquête de
A MADAME d'aiguillon 53
Minorque; sur quoi, le vieux chanoine me conta que la plupart des grandes conquêtes avoient été marquées par des transplantations pareilles : que Scipion avoit apporté les grenades d'Afrique, Lucullus les cerises d'Asie, saint Louis les renoncules de la Terre sainte; et, après avoir comparé M. le maréchal à ces conquérans, le chanoine et moi nous nous mimes en prières, et nous écriâmes :
En faveur de ce bel oignon Dont le héros qui prit Mahon T'apporta la graine féconde, Dieu qui présides aux jardins, Sur lui répands à pleines mains Tes dons, le seul bien de ce monde.
Je ne vous répéterai assurément pas, Madame, toutes les harangues que M. le maréchal daigna entendre : il n'y eut point de corps de ville ou de magistrature, de chapitre ni de couvent, qui ne crut lui devoir députer un harangueur; il n'y a point d'espèces d'éloges qu'ils ne crurent lui devoir donner, jusque-là que le premier consul de Tartas l'appela Pindare.
Je ne m'arrêterai pas non plus au Mont-de- Marsan pour vous peindre toute la noblesse des environs, subitement rassemblée pour venir audevant de M. le maréchal, qui, toujours surpris des honneurs qu'on s'empresse à lui rendre, ne les attendoit point, et, n'ayant commandé au cui-
sinier qui le précédoit qu'un souper pour douze personnes, en retint plus de cinquante : une heure suffit à servir deux tables, de façon que ce grand nombre de convives pouvoit se croire attendu.
Il nous restoit encore plusieurs jours de marche, et notre surprise fut grande lorsque, dès le lendemain.
Nous crûmes retrouver Bordeaux, Non ses maisons, ni ses vaisseaux, Nous trouvâmes bien davantage.
Je vais expliquer nettement Ce merveilleux enchantement, Tenant du ciel, pour mon partage, L'art qu'eut le devin du village :
Tout ennuyé de ne plus voir Son héros, qui longtemps voyage, Bordeaux venoit pour le revoir Et le fêter sur son passage ; Et, par Bordeaux, ici j'entends :
Montferrand, Brassier, La Borie, Ce qu'a cette ville jolie De plus aimables habitans,
dont un très grand nombre s'étoit rendu à Bazas, chez M. de La Borie, où M. le maréchal fut reçu avec une magnificence digne et du maître de la maison, et de l'hôte qu'on y recevoit. M^^^ de La Borie et Mi^^ de Brassier s'y étoient aussi rendues, et M. le maréchal en fut flatté bien davantage, en songeant que la journée est longue de Bordeaux à Bazas, et que ces deux belles
Ont dans toute leur contenance
A MADAME d'aIGUILLON Sy
Une douce et molle indolence. Dont l'amour d'autant plus gémit Qu'elle n'est point dans leur esprit.
Le plaisir de voir M. le maréchal fît aussi sortir de sa retraite un ermite du voisinage,
Le sage président Lalanne, A qui tout citadin ne semble qu'un profane. Qui, des soins de ce monde à présent délivré,
S'applaudit d'une paix si grande.
Et ressemble au rat retiré
Dans un fromage de Hollande.
Jusque-là, M. le maréchal avoit suivi, sans se détourner, la route qui le ramenoit à Bordeaux; mais ici il quitta le chemin et fut passer la Garonne à Langon, pour aller voir M^^^ de Verdusan à La Réole; M. de Verdusan étoit venu l'en prier à Bazas, et y avoit invité toute cette nombreuse compagnie.
Et cette belle Verdusan Fit ce soir-là plus de conquêtes.
Tourna quatre fois plus de têtes, Qu'une autre belle en tout un an.
Le lendemain fut le jour de notre arrivée à Bordeaux; mais M. le maréchal se détourna de quelques lieues, pour aller dîner à Cadillac. Je me souviens que, dans le chemin, la maladresse d'un postillon, pour éviter une petite ornière, me pensa jeter dans un fossé.
Le château de Cadillac, immense quoiqu'on en ait abattu deux ailes, subsiste, comme les pyramides d'Egypte, pour rendre remarquable la sépulture de l'homme fameux qui le fit bâtir, du duc d'Épernon, favori d'un roi foible, rebelle sous un ministère puissant.
Ce lieu sévère et redouté.
Monument de faveur, asile des disgrâces, Ce lieu d'où partoient les menaces, S'étonne bien d'être habité Par les Amours et par les Grâces...
Par Mi»e la marquise de Cadillac, qui y reçut M. le maréchal avec autant d'empressement et de joie que le duc autrefois ressentit de peine quand il fut forcé d'y recevoir le cardinal de Richelieu.
Son ombre encor s'en offense.
Et ses mânes vagabonds.
Dans les souterrains profonds De cet édifice immense.
Au seul nom de Richelieu Rallumant toute leur haine, Vouloient fuir; mais dans ce lieu La froide mort les enchaîne.
Eh quoi ! n'est-ce pas assez Que tant d'honneurs soient passés De ma tê:e sur la sienne?
Qu'il sache, dans la Guienne, S'attacher également Le clergé, le parlement.
Dont les querelles diverses Firent toutes mes traverses;
A MADAME d'aIGUILLON 69
Faut-il que j'aie à gémir, Dans le funèbre silence.
De voir ce que sa présence Porte partout de plaisir ?
Laissons murmurer cette ombre implacable, et hâtons-nous de rentrer à Bordeaux. Nous y arrivâmes à minuit, ayant longtemps voyagé au chant des rossignols; je proposois à M. le comte de Mauron, qui, depuis La Réole, étoit mon compagnon de voyage, de nous arrêter dans les bois, et d'y passer la nuit à les écouter, mais il n'en voulut rien faire, très empressé de rentrer à Bordeaux,
Où l'on put voir, en arrivant, Que notre joie étoit extrême.
Car il faut bien, et trop souvent.
Se reposer du plaisir même.